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CHAPITRE VII

Depart des îles Sandwich. — Mésintelligences. — Misères d’un homme soupconneux. — Arrivée devant la Colombia. — Ser-

vice dangereux. — Sombres appréhensions. — Barres et bri-

sants. — Péril du vaisseau, — Naufrage d’un bateau. — Enterrement d’un insulaire sandwichien.

Le Tonquin leva l'aucre pour quitter les iles Sandwich , le 28 février. Pendant deux jours il fut retenu dans leur voisinage par les vents contraires;s mais à la fin une brise favorable s’éleva, et bientôt les riants bosquets , les coteaux verdoyants , les pics neigeux de ces iles heureuses s'abaissèrent l’un aprés l’autre ou s’etfacèrent dans l'horizon bleuâtre. Le Tonquin dirigeait sa course vers des régions plus sévères.

Les mésintelligences entre le Capitaine et ses passagers continuaient encore, ou plutôt augmentaient de gravité. Par ses altercations avec eux et par son humeur sombre, il s'était privé de toute communauté de pensées, de toute liberté de conversation avec eux. Il dédaignait de faire aucune question sur leur conduite ; et se contentant de conjecturer le but de leurs actions, il se laissait aller aux soupcons les plus extraordinaires, et se tourmentait lui-même de la manictre la plus fantasque.

102 ASTORTA.

Ainsi, dans une de ses disputes avec eux relativement à quelques articles de vêtements qu'ils désiraient prendre parmi les marchandises pour habiller les engagés ou pour faire des présents aux Naturels, il se comporta d’une manière si péremptoire, si rêche, qu'ils perdirent patience et lui ff ntentendre qu’ils étaient les plus forts, et pourraient le mettre dans une position fort ridicule , en lui Ôôtant le commandement du vaisseau.

Aussitôt l'imagination du Capitaine se frappa de l’idée qu’ils pouvaient avoir réellement Île dessein de le déposer; qu'ayant reçu à Hawaï quelqu s informations secrètes, comme par exem de d’une déclaration de guerre entre l’Anglete re et les États-Unis, ils avaient envie de cha: ser la destination du navire, ou peut-être w me de s’en emparer pour leur propre usage.

À yant une fois concu ce soupcon, tout servit,à i fomenter. Ils avaient distribué des armes à feu a quélques-uns de leurs hommes, précaution ordivaire aux pelletiers quand ils se trouvent au milieu des Sauvages : le Capitaine en prit l’alarme. Plusieurs des Partners, des Clercs et des Engagés étaient écossais, parlaient le gaélique, et avaient ensemble de grandes conversations dans ce langage. Ges conversations paraissaient au Capitaine «d'une nature mystérieuse, pertide »,

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el relatives, sans aucun doute, à quelque conspiration. Ïl avoue franchement ses soupcons dans sa lettre à M. Astor, ajoutant qu'il est prêt à résister à toute attaque, et paraissant croire que ses mesures de défense ont déjà intimidé les conspirateurs.

Le fait est que plusieurs des Partners et des Clercs, qui étaient jeunes alors, s’amusaient de l'humeur soupconneuse du Capitaine , comme uous l'avons appris depuis d’un des acteurs de ces scènes. On peut donc attribuer à cette cause plusieurs de leurs propositions absurdes , de leurs actions fantasques, et, par-dessus tout, leurs mystérieux colloques en gaélique.

Le Capitaine continua sa route dans cette mauvaise disposition , épiant d’un œil soupçonneux tous les mouvements de ses passagers , eL s’ellarouchant chaque fois que le son détesté du langage gaélique venait écorcher ses oreilles. Excepté une violente tempête, rien n'arriva cependant pour troubler le reste du voyage, et le 22 mars le Tonquin se trouva devant l'embouchure de l'Orégon ou Colombia.

L'aspect de la rivière et des côtes voisines est sauvage et menaçant. L’embouchure de la Colombia , large de plus d'une lieue un tiers, est hornée d’un côté par une péninsule et un promontoire ; de l'autre, par une langue de terre

10 { ASTORIA longue et basse. Une barre de sable et une chaine de brisants en bouchent presque l'entrée. Dans l'intérieur du pays s'élèvent des rangées successives de montagnes, qui étaient couvertes de neige lors de l’arrivée du Tonquin.

Un ‘vent frais du nord-ouest envoyait vers la côte de longues vagues houleuses qui se brisaient sur la barre d’une manière effrayante, et qui couvraient d’une nappe d’écume presque toute Pentrée de la rivière. Dans ces circonstances, le Capitaine jugea prudent de s’en tenir éloigné d’au moins trois lieues, jusqu'à ce qu’on eùt sondé la barre et reconnu le chenal. Le lieutenant, M. Fox, fut commandé pour ce service, avec John Martin, vieux marin qui avait déjà visité la rivière, et avec trois Canadiens. Fox paraît avoir perdu toute sx fermeté dans cette occasion et avoir regardé cette entreprise avec découragement. Connaissant les différends des Partners avec le Capitaine, il vint les trouver, et leur représenta les larmes aux yeux le danger qu’il allait courir. « Je suis envoyé, dit-il, par un gros temps , sur la partie la plus dangereuse de la côte du nord-ouest et sans même avoir de marins pour conduire mon bateau. Mon oncle à été perdu il y a peu d’années sur cette même barre , et je vais laisser mes os à côté des siens. » Les Partners sympathisèrent avec ses appréhensions ct firent des remontrances

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au Capitaine; mais il resta inébranlable, Il avait été mécontent de la conduite de M. Fox dans la première partie du voyage, le regardant comme indolent et inactif. Il pensait probablement que sa présente répugnance provenait de ce qu’il n’avait pas l'esprit véritablement marin. D'ailleurs l'intervention des Partners dans une affaire de vaisseau ne pouvait pas produire un effet favorable sur un homme aussi jaloux de son autorité.

A une heure après-midi, Fox et ses camarades partirent donc dans un canot qui était, à ce qu'il paraît, petit et en mauvais état. Pendant que cette faible barque se dirigeait vers le rivage, s'élevant et retombant avec les énormes vagues, tous les yeux étaient fixés sur elle, jusqu'au moment où elle entra comme un point noir parmi les brisants blanchissants, et cessa d’être visible. Le soir vint : la nuit tomba et s’écoula. Le matin reparut ; mais le bateau ne revenait pas.

Le vent s'étant modéré, le v&isseau s’approcha de la terre afin de découvrir l’embouchure de la rivière. Rien n’était visible qu’un effroyable chaos de vagues, qui roulaient et se brisaient sur la barre, formant, en apparence, une barrière écumante de l’un à l’autre rivage. Sur le soir, le vaisseau retourna vers la pleine mer, et l’on voyait l'inquiétude obscurcir tous les visages. Le Capituine lui-même partageait l’anxiété générale, et

regrettait probablement ses ordres péremptoires. Une autre nuit se passa, pleine d'inquiétude et

de vigilance, mais enfin le vent s’apaisa et le temps redevint serein.

Le jour suivant, le vaisseau s'étant approché de la terre, jeta l’ancre par quatorze brasses au nord-ouest de la longue péninsule, on promontoire, qui forme le côté nord de l'entrée de la rivière, et que l’on appelle Cap Désappointement. La pinasse fut alors équipée, et deux des Partners, MM. David Stuart et Mac Kay s’y embarquèrent, dans l'espérance d'apprendre quelque chose sur le destin du canot. Cependant le ressac brisait avec tant de violence sur le rivage qu'ils ne trouvérent pas d’endroit pour aborder. Plusieurs des Naturels se montrèrent sur la plage et leur firent signe de ramer autour du cap; mais ils crurent qu'ils était plus prudent de retourner au vaisseau.

Le vent s'étant élevé, le Tonquin mit à la voile et s’avança pour chercher le chenal. Arrivé à une lieue des brisants, leur aspect effrayant lempêécha d’en approcher davantage. Il mit donc en travers, et M. Mumford, le second lieutenant, fut dépéché avec quatre hommes, dans la pinasse, pour sonder le chenal jusqu'a ce qu'il trouvât quatre brasses de profondeur. La pinasse entra dans les brisants, mais il s'en fallut de peu qu'elle ne füt

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perdue, et elle regagna le vaisseau avec peine. Le Capitaine assura que M. Mumford avait gouverné trop au Midi. Il se tourna alors vers M. Aiken, habile marin, qui devait commander le schooner destiné au cabotage, et lui ordonna de prendre avec lui John Coles, le voilier, Stephen Weekes, l'armurier, avec deux insulaires sandwichiens, et d'aller en avant pour sonder, tandis que le vaisseau suivrait sous peu de voiles. Les marins désignés s’avancèrent de cette manière dans le petit canot, jusqu’à ce qu’Aiken eût reconnu le chenal. On lui fit alors le signal de revenir au vaisseau. Il en était à une portée de pistolet; mais le courant était si furieux, et les brisants si tumultueux, que le canot devint ingouvernable ; il fut entrainé, tandis que ceux qui le montaient poussaient de lamentables cris. En peu d’instants, il ne fut plus possible de l’apercevoir de dessus le pont. Quelques-uns des passagers grimpérent au mât de misaine, et le virent qui s’efforçait encore de rejoindre le vaisseau : mais bientôt après il se trouva en travers des vagues et sa position sembla désespérée. En ce moment l'attention de ceux qui étaient sur le navire fut rappelée à leur propre situation. Le vaisseau, qui avait continué d’avancer, se trouvait sur des bas-fonds. Il toucha plusieurs fois : les vagues se brisaient sur lui, et il était en danger de couler. À la fin, cependant,

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l'arriva par sept brasses de profondeur, et le vent s'étant apaisé en même temps que la nuit venait, l'ancre fut jetée. Les craintes de l’équipage s’augmentèrent avec les ténèbres. Le vent sifflait; la mer mugissait; le navire était enveloppé d’obscurité, et l’on n’apercevait que la lueur effrayante des brisants. L'esprit des marins était rempli d'appréhensions, et quelques uns d’entre eux s’imaginaient entendre les cris de leurs malheureux camarades mélés au tumulte des éléments. Pendant quelque temps la mer, qui montait rapidement, menaca de les entrainer de leur ancrage précaire. À la fin cependant le reflux et le vent qui s'élevait leur permirent de quitter cette dangereuse situation, et de s’abriter dans une petite baie, située en dedans du cap Désappointement. Là ils se trouvaient en süreté, et pendant le reste d’une nuit orageuse, ils purent prendre un peu du repos dont ils avaient tant besoin.

Avec la lumière du jour revinrent leurs anxiétés. Du haut du mât ils examinaient la côte sauvage, la mer menaçante, mais sans pouvoir y découvrir aucune trace des deux bateaux, ni des hommes qui les montaient. Quelques Indiens vinrent sur le rivage avec des pelleteries : on n’était point disposé à trafiquer. On leur demanda par signes des nouvelles des deux bateaux , mais

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