‹ Astoria [microforme]Chapitre 3 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Objet des aventuriers en Amérique, — Chercheurs d’or et marchands de fourrures. — Premiers colons français du Canada. — Chasseurs de la rivière Ottawa et du lac Huron, —- Une foire indienne. — Coureurs des bois, — Leur vie errante.

Marchands pourvus de licences. — Missionnaires, — Comptoirs. — Marchands français-canadiens, - Leurs établissements et leurs dépendants. - Marchands de fourrures anglais-canadiens. — Origine de la Compagnie du Nordouest. — Sa constitution. — Son commerce à l’intérieur. — Un candidat de la Compagnie. — Privations dans le désert. — Cleres et Partners du Nord-ouest. - Usages féodaux, — Les seigneurs des Lacs. — Fort-William. — Sa salle des séances et sa salle à manger. — Gala dans la solitude.

Deux sources principales de gains commerciaux ont donné naissance, chez les premiers colonisateurs de l'Amérique, à de vastes et audacieuses entreprises : les métaux précieux du Midi, cet les riches pelleteries du Nord. Tandis que Île fier et maguifique Espagnol, enflammé par la soif de l'or, étendait ses conquêtes sur les éclatantes régions fertilisées par le soleil ardent

des tropiques, le Français, adroit et confiant, l'Anglais, froid et calculateur, s'étaient emparés du commerce des p lleteries, moins brillant, mais aussi lucratif, et s'étaient avancés des régions hyperboréennes des deux Canada jusqu'au delà du cercle polaire arctique.

Les aventuriers, excités par ces deux genres d'industrie, ont, pour «msi dire, servi de pionruers à la civilisation Sans se reposer sur les frontières, ils ont pénétré tout d’un coup, malgré les obstacles et les dangers, au cœur des cortrées sauvages; ils 0”. divulgué les secrets du désert ; ils ont montré le chemin de régions fertiles, mais lointaines, ‘qui sans eux auraient pu rester ignorées pend' at des siècles ; ils ont, enfin, attiré à leur s ite l’agriculture et la civilisation, qui marche it d’un pas plus lent et plus ferme.

En effet, les ; andes provinces canadiennes, dépourvues des métaux précieux qui étaient à cette époque le principal objet des spéculateurs américains, avaient été long-temps négligées par la France. Cependant elles s'étaient soutenues par le commerce des pelleteries; car les aventuriers francais qui s’étaient établis sur les bords du Saint-Laurent s'étaient aperçus bientôt que les riches fourrures de l’intérieur pouvaient devenir pour eux des mines presque anssi fé-

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condes que celles du Mexique et du Pérou. Les Indiens, ne connaissant point encore la valeur artificielle donnée par les nations civilisées à certaines fourrures, échangeaient les plus précieuses contre des marchandises européennes de peu de valeur. D’immenses profits furent ainsi réalisés par les premiers marchands, et le trafic se poursuivit avec avidité.

À mesure que les pelleteries devenaient plus rares dans le voisinage des établissements, les Indiens étaient excités à étendre plus loin leurs expéditions, dans lesquelles ils étaient ordinairement accompagnés par quelques uns des pelletiers. Ceux-ci partageaient les fatigues, les périls des Sauvages, et, apprenant à connaître les meilleures contrées pour chasser et pour trapper, se liaient en outre avec les tribus lointaines, et les encourageaient à apporter leurs fourrures aux établissements. C’est ainsi que le commerce s’accrut el fut, par degrés, attiré à Montréal. De temps en temps de nombreuses troupes d’Ottawas, de Hurons, ct des différentes tribus qui chassaient aux environs des grands Lacs, descendaient dans de légers canots remplis de peaux de castors et des divers produits d’une année de chasse. Ces canots étaient déchargés et tirés sur Île rivage ; un camp d'écorce de bouleau se dressait hors de la ville, et nne espèce de foire primitive s’y éla-

blissait, avec le grave cérémonial si chier aux duel Indiens. Une audience était demandée au Gou- des } verneur général, qui présidait la conférence , les I majestueusement assis dans un fauteuil, tandis liari

que les Indiens, accroupis par terre en demi- venu cercle, fumaient silencieusement leur pipe. On Ils p faisait des discours, on échangeait des présents, de et la cérémonie se terminait au contentement de sui va toutes les parties. vaste C’est alors que les marchands faisaient active- recul ment leurs affaires. Montréal était rempli d’In- nouv

il diens tout nus, courant de boutique en bou- fois 1 " tique, et trafiquant leurs pelleteries pour des entie armes , des cafetières, des haches, des couver- avec tures, des draps de couleurs vives, et divers autres jusqu

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quels, dit un vieil écrivain français, les Euro- pour 4 péens étaient sûrs de gagner au moins deux cents Do j pour cent. On ne se servait pas d'argent pour parfo ce trafic, et, au bout de quelque temps, les paie- velle, | ments en liqueurs spiritueuses furent prohibés, chant à cause des excès frénétiques et des sanglantes étaier 1 disputes qui en résultaient souvent. le ter i Les besoins et les caprices des Indiens étant surpr | satisfaits, ils prenaient congé du Gouverneur, les dé

äbattaient leurs tentes, lançaient leurs canots, et que « remontaient l'Ottawa jusqu'aux Lacs. qu'en

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duellement de ce trafic : on les appelait Coureurs des bois. Après avoir accompagné originairement les Indiens dans leurs expéditions et s’être familiarisés avec les différentes tribus, ils étaient devenus, pour ainsi dire, les colporteurs du désert. Ils partaient de Montréal avec des canots remplis de marchandises, d'armes, de munitions, et, suivant les rivières sinueuses qui découpent les vastes forêts du Canada, côtoyant les lacs les plus reculés, ils créaient de nouveaux besoins, de nouvelles habitudes chez les Naturels. Quelquefois ils demeuraient parmi eux durant des mois entiers, se pliant à leurs goûts et à leurs mœurs avec l’heureuse facilité des Français, adoptant

jusqu’à un certain point les costumes indiens,

et prenant assez souvent des femmes indiennes pour compagnes.

Douze, quinze, dix-huit mois s’écoulaient parfois sans qu’on eût d’eux aucune nouvelle. Mais un beau jour ils redescendaient , en chantant, la rivière Ottawa, et leurs cauots étaient remplis de peaux de castor. C'était alors le temps des plaisirs et du repos. « Vous seriez surpris, dit un vieil écrivain déjà cité, de voir les débauches, les festins, les jeux et les dépenses que ces Coureurs de bois font tant en habits qu'en femmes, dès qu'ils sont arrivés. Ceux qui

sont mariés se relirent sagement chez eux ; mais

ceux qui ne le sont pas font comme les matelots pec | qui viennent des Indes, ou de faire des prises en de : course. Ils dissipent, mangent, boivent et jouent cen tout pendant que les castors durent; et quand ils can sont à bout, ils vendent dorures, dentelles et pou habits. Ensuite, ils sont obligés à recommencer Par des voyages pour avoir lieu de subsister‘. » fure Beaucoup de ces Coureurs des bois s’accoutu- rapi | maient si bien à la vie des Indiens, à la complète mis: liberté du désert, qu’ils perdaient toute espèce emp | de goût pour la civilisation. Ils s’identifiaient avec une F les Sauvages parmi lesquels ils vivaient, et ne s’en syst distinguaient plus, quelquefois, que par une plus L grande perversité. Leur conduite et leur exemple cath corrompaient les Naturels, et empêchaient l’œu- firet vre des missionnaires catholiques, qui poursui- corr | vaient en ce temps leurs pieux travaux dans les dans : solitudes du Canada.

Pour réprimer ces abus, et pour protéger le | commerce des pelleteries contre ‘es diverses irré-

gularités commises par ces aventuriers, le gouver-

vement français défendit, sous peine de mort, à

i tout individu quelconque, de trafiquer dans l’in-

térieur du pays sans être pourvu d’une licence. Ces licences étaient accordées par le Gouver-

neur général, et seulement à des personnes res-

‘ Lahoutan, © 1, lettre 4. La Hauce , 1709.

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ASTORIA. 13 pectables, à des gentilshommes sans fortune, à de vieux officiers ou à leurs veuves. Chaque licence donnait le droit de charger deux grands canots de marchandises pour les Lacs; et il ne pouvait en être délivré plus de vingt-cinq par an. Par degrés, cependant, des licences particulières furent aussi accordées, et le nombre s’en accrut rapidement : leurs possesseurs obtinrent la permission de les vendre à des marchands. Ceux-ci employèrent les Coureurs des bois, moyennant une part dans les bénéfices, et les abus de l’ancien système furent ressuscités.

Les pieux missionnaires envoyés par l'Église catholique romaine pour convertir les Indiens firent tout ce qu'ils purent pour combattre la corruption répandue, par ces hommes hybrides, dans le cœur de la solitude. La chapelle catholique s'élevait souvent à côté du comptoir, et quelquefois son clocher, surmonté d’une croix, s’élançait au milieu d'un village indien, sur le bord d’une rivière ou d’un lac. Les missions produisaient fréquemment d’heureux fruits chez les simples enfants des forêts, mais elles avaient peu de prise sur les renégats de la civilisation.

A la fin, on trouva nécessaire d'établir des postes fortifiés au confluent de la Rivière et des Lacs, pour protéger le commerce et pour contenir ces bandits du désert. Le plus important de

ces postes élait situé à Michilimackinac, sur le détroit du même nom, qui joint le lac Huron au lac Michigan. Quelques-uns des marchands régulicrs, qui exerçaient eux-mêmes leur négoce avec des licences du Gouverneur, s’y étant établis, il devint bientôt le grand entrepôt intérieur, et servit de rendez-vous aux Coureurs des bois, soit qu’ils revinssent de Montréal avec des marchandises , soit qu'ils arrivassent de l’intérieur avec des pelleteries. Là se formaient de nouvelles expéditions pour le lac Michigan et le Mississipi, ou pour le lac Supérieur et le Nord-est; là, enfin, les pelleteries que ces expéditions rapportaient étaient embarquées pour Montréal.

Dans les jours primitifs du Canada, le marchand francais de ce poste était une espèce de patriarche commerçant, entouré d’une population qui dépendait de lui. 1l avait ses Clercs, ses Voyageurs, ses serviteurs de toute espèce, qui l’appelaient par son nom de baptême, et vivaient avec lui sur un pied d'intimité, grâces aux habitudes faciles et à la joviale familiarité de sa race : il avait son harem de beautés indiennes, son troupeau d’enfants métis, et une longue suite d’Indiens fainéants qui mangeaient et buvaient à ses dépens dans les intervalles de leurs expéditions.

Les pelletiers du Canada eurent pendant longtemps d’incommodes compétiteurs dans les mar-

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ASTORIA 15 chands anglais de New-York, qui s'eflorcaient d'attirer dans leurs comptoirs les chasseurs indiens et les Coureurs des bois, en leur offrant de grands avantages. Une concurrence plus redoutable encore naquit avec la Compagnie de la baie d'Hudson, qui reçut une Charte de Charles IT, en 1670, avec le privilége exclusif d'établir des comptoirs sur les rivages de cette baie et sur les rivières qui y versent leurs eaux. Cette Compagnie existe encore, avec les mêmes priviléges. A l’époque dont nous parlons, il s’éleva entre elle et les marchands français du Canada des discussions relatives à des violations de territoire : discussions dans lesquelles il y eut parfois du sang répandu.

En 1762, les Français perdirent la possession du Canada, et le commerce passa en grande partie entre les mains des Anglais : mais pendant quelque temps il se trouva restreint dans d’étroites limites. Les anciens Coureurs des hois étaient dispersés, et ceux qu’on parvenait à réunir avaient de la peine à s'accoutumer aux mœurs et aux manières des marchands anglais : ils regrettaient l'indulgence, la familiarité, le laisser-aller des vieilles maisons francaises, et n’aimaient ni l’exactitude sévère, ni la réserve, ni la méthode des nouveaux venus. D'ailleurs les marchands anglais ne connaissaient point le pays et se défiaient des

Naturels. Ce n'était pas sans raison : les massacres de Détroit et de Michilimackinac révélerent les sentiments hostiles des Sauvages à l'égard des Anglais, que les Français leur avaient si longtemps appris à considérer comme ennemis.

Le commerce ne reprit pas ses routes primitives avant l’année 1766; mais l’émulation et l’avidité des marchands lui firent alors dépasser rapidement ses anciennes limites. Des expéditions furent entreprises à la fois à Montréal et à Michilimackinac : des rivalités, des jalousies s’ensuivirent. Le commerce souffrit des artifices des différentes maisons pour se supplanter et se nuire mutuellement. Les Indiens étaient corrompus par les liqueurs spiritueuses, dont la vente était prohibée sous le régime français. Des scènes d’ivrognerie et de brutalité, des rixes dans les villages indiens et autour des comptoirs, en étaient la conséquence ; et de sanglantes rencontres avaient lieu entre les partis rivaux, lorsqu'ils se trouvaient en présence dans les profondeurs désordonnées des forêts.

Pour mettre un terme à ces concurrences ruineuses, plusieurs des principaux commerçants de Montréal formèrent, en 17983, une Compagnie qui s’accrut en 1787 par sa fusion avec une autre association rivale. Ainsi fut créée la fameuse Com-

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ASTORIA. 17 temps, régua sur les lacs glacés, sur les forêts immenses du Canada, avec un absolutisme presque égal à celui de la Compagnie des Indes sur les climats voluptuenx et magnifiques de l'Orient.

La Compagnie étaitcomposée de vingt-trois copartageants ou Partners, mais elle employait deux mille personnes, comme Clercs, Guides, Interprètes et Voyageurs ou bateliers. Ceux-ci étaient distribués dans différents comptoirs établis sur les lacs et sur les rivières de l’intérieur, à d’immeuses distances les uns des autres, au milieu de pays sans chemins et infestés par des tribus sauvages.

Plusieurs des Partners résidaient à Montréal et à Québec, pour diriger les affaires de la Compagnie. C’étaient des personnages importants et considérés qu’on appelait 4gents. Les autres Partners, répandus dans les postes de l’intérieur pour surveiller les relations avec les tribus indiennes, se nommaient Partners hivernants.

Les marchandises destinées à ce vaste trafic étaient déposées dans les magasins de la Compaguie à Montréal, et de là remontaient en bateau par la rivière Attawa ou Ottawa, qui tombe dans le Saint-Laurent près de Montréal, et par plusieurs autres rivières et portages jusqu’au lac Nipising, au lac Huron, au lac Supérieur, et de là par différentes chaînes de grands et de petits lacs

au lac Winipeg, au lac Athabasca et au grand lac des Esclaves. Ce singulier et magnifique système de mers intérieures, qui rend des régions immenses et désertes si facilement accessibles à la frêle barque des Indiens et des colporteurs, était semé de postes où se faisaient les échanges de la Compagnie avec les tribus environnantes.

La Compagnie, comme nous l'avons dit, n’était au commencement qu'une réunion spontanée de marchands ; mais lorsqu'elle eut été organisée régulièrement, il devint très difficile d’y être admis. Le candidat était obligé de subir de longues épreuves, de s'élever lentement par son mérite et par ses services. [Il commençait fort jeune, et subissait comme clerc un apprentissage de sept années , pour lesquelles il recevait 2,400 francs : il était, d’ailleurs, nourri aux frais de la Compagnie, et pourvu des vêtements comme de l’équipement nécessaires. Il passait généralement son temps d’épreuve dans les comptoirs de l’intérieur. Éloigné pendant des années de toute société civilisée, menant une vie presque aussi sauvage el aussi précaire que celle des Indiens qui l’entouraient , exposé aux rigueurs d’un hiver boréal, il n'avait souvent qu’une nourriture insuffisante, et était quelquefois fort long-temps sans manger ni pain ni sel. Quand le temps de son apprentissage était expiré, il recevait annuellement un

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salaire qui variait entre 1,900 et 3,800 fr. , et pouvait alors obtenir le grand objet de sou ambition, c’est-à-dire être nommé Partner dans la Com. pagnie. Mais souvent il s’écoulait encore des années avant qu'il arrivât à cette position enviée.

La plupart des Clercs étaient des jeunes gens de bonne famille, nés dans les montagnes d'Écosse, et caractérisés par leur persévérance, par leur frugalité, par leur fidélité à leur pays. La vigueur de leur race les rendait capables de braver les climats rigoureux du Nord et de supporter les fatigues de ce genre de vie. Il faut convenir cependant que la constitution de beaucoup d'entre eux était détériorée par les privations du désert, et que leur estomac était souvent détruit par des disettes passagères, mais surtout par le manque de pain et de sel. De temps en temps, après des années d'intervalle, on leur permettait de faire une visite à l’établissement de Montréal, pour restaurer leur santé et pour goûter les jouissances de la vie civilisée. C’étaient de brillantes oasis dans leur existence.

Quant aux principaux Partners, qu’on appe lait Agents, et qui résidaient à Montréal ou à Québec, ils formaient une sorte d’aristocratie commerciale et vivaient d’une manière hospitalière et grandiose. Leur ancienne camaraderie, quand ils étaient clercs dans les comptoirs éloi-

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gnés , les plaisirs, les dangers, les aventures, les malheurs qu’ils avaient partagés dans la vie sauvage des bois, les avaient liés ensemble, de sorte qu'ils formaient une joviale confrérie. Aussi les voyageurs qui ont visité le Canada il y a un trentaine d'années, lorsque la Compagnie était dans toute sa gloire, ne peuvent-ils oublier le cercle de plaisirs et de fêtes dont s’entouraient ces grands seigneurs hyperboréens.

De temps en temps un ou deux Partners, récemment arrivés des postes intérieurs, allaient faire à New-York un voyage de plaisir et de curiosité. Dans ces occasions ils aimaient à s’y mon. trer avec une certaine magnificence, et faisaient de nombreux achats de montres ciselées, de bagues, de colliers, de chaînes et d’autres riches bijoux, qu’ils destinaient en partie à leur propre usage, en partie à faire des présents aux femmes de leur connaissance, genre de prodigalité qu’on remarquait aussi autrefois chez les planteurs du Midi et chez les créoles de l'Ouest quand les produits de leurs plantations les avaient enrichis.

Pour voir la Compagnie du Nord-ouest dans toute sa pompe, il fallait assister à la grande réunion annuelle qui avait lieu à Fort-William, près du grand Portage, sur le lac Supérieur. Là se rendaient chaque année deux ou trois des Partners administrateurs de Montréal , afin de discu-

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C'est alors qu'on pouvait remarquer l'extrême différence qui existait entre eux et Îles anciens marchands français, si simples et si familiers. Maintenant se déployait magnifiquement le caractère aristocratique de l'Anglais, ou plutôt l’esprit féodal du montagnard écossais. Chaque Part. ner chargé de diriger un poste intérieur, et qui avait sous lui une douzaine de dépendants, se regardait comme le chef d’un clan, et était presque aussi important aux yeux de ses subordonnés qu'aux siens mêmes. Pour lui, une visite à la grande conférence de Fort-William était un immense événement. Il croyait y décider les intérèts des nations.

Les Partners de Montréal étaient les hauts et puissants seigneurs de cette aristocratie. Habitués à une vie de luxe et d’ostentation, ils éclipsaient complétement leurs confrères des bois, fatigués, basanés par de rudes travaux, et dont l’équipement se ressentait de ses longs services. Ils croyaient que toute la dignité de la Compagnie résidait en leur personne, et se conduisaient en conséquence. Ils remontaient la rivière en grande pompe, comme des souverains qui voyagent, ou plutôt comme des chefs de clans naviguant sur leurs propres lacs. Ils étaient enveloppés de riches

fourrurcs ; leurs vastes canots, chargés de tous les raffinements de la vie civilisée, étaient conduits par des Voyageurs canadiens, aussi obéissants que des montagnards écossais. Ils étaient suivis de boulangers, de cuisiniers, munis des comestibles les plus recherchés, et surtout d’une grande abondance de vins exquis. Heureux s'ils pouvaient amener avec eux, dans ces hautes solennités, quelques étrangers distingués, et par-dessus tout quelque membre titré de la noblesse anglaise!

Fort-William, où se tenait cette importante réunion annuelle, était un village considérable, situé sur les bords du lac Supérieur. Là, dans un immense bâtiment de bois, s’élevaient la grande salle du conseil et la salle du banquet, décorées d'armes, d’ustensiles indiens, et d’autres trophées du commerce des pelleteries. La maison, à cette époque, était encombrée de marchands et de Voyageurs, les uns allant de Montréal aux postes intérieurs, les autres des postes intérieurs à Montréal. Les Conseils étaient tenus en grande cérémonie, car chaque membre s’imaginait siéger au Parlement, et les assistants regardaient l’assemblée avec le même respect qu'ils auraient eu pour la Chambre des Lords. Les délibérations étaient solennelles, et de pompeuses déclamalions s’entremélaient aux raisonnements serrés des Écossais,

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stnblables à ceux que l’on donnait dans les anciens châteaux des Highlands. Les tables de la grande salle des banquets gémissaient sous le poids des plats. Le poisson des lacs, le gibier des bois, les langues de bison, les queues de castor, et les comestibles recherchés, apportés de Montréal, étaient servis par des cuisiniers expérimentés, amenés tout exprès. Enfin les vins généreux circulaient continuellement autour de la table, car on buvait copieusement dans ce temps-là.

Tandis que les chefs festoyaient ainsi dans la salle, et faisaient résonner le plafond de leurs transports de loyauté, de leurs vieilles chansons écossaises, entonnées d’une voix cassée par les brises du nord, leurs cris de joie étaient répétés au dehors par une légion de dépendants, Voyageurs canadiens, métis, cuasseurs indiens, vagabonds de toute sorte, qui se régalaient somptueusement des miettes tombées de la table des Agents, et qui faisaient retentir le firmament de joyeux refrains francais, mélés aux hurlements des Sauvages.

Telle était la Compagnie du Nord-ouest dans ses jours de puissance et de prospérité, quand elle dominait par une sorte de pouvoir féodal

sur une vaste étendue de lacs et de forêts. Nous nous sommes arrêté trop long-temps peut-être sur ce sujet, qui nous est rendu cher par les souvenirs de notre jeunesse ; car nous nous sommes assis, adolescent encore, à la table hospitalière des puissants associés, alors souverains seigneurs dans Montréal ; nous avons contemplé avec étonnement leurs fêtes féodales, nous avons écouté avec admiration les récits de leurs périlleuses aventures. Avant donc de raconter les scènes sauvages du désert , nous n’avons pu nous empêcher de noter quelques détails d’un état de choses qui va tomber rapidement dans l'oubli : car les pompes seigneuriales de Fort-William ne sont plus ; les Princes des lacs ct des forêts ont

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