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CHAPITRE XIV

Saint-Louis. — Sa situation. — Sa population mélangée. — Marchands Créoles français et leurs dépendants. — Compagnie de fourrures du Missouri. — M. Manuel Lisa. — Bateliers du Mississipi. — Vagabonds indiens. — Chasseurs kentuckiens. — Vieilles maisons françaises. — M. Joseph Mill:r. — Recrues. — Voyage en remontant le Missouri. — Dificultés de la rivière. — Mérite des Voyageurs canadiens. — Arrivée à la Nodowa. — M. Robert Mac Lellan joint la caravane. —

John Day, chasseur de Virginie. — M. Hunt retourne à Saint-

Louis.

SanT-Louis, qui est situé sur la rive droite du Mississipi, peu de milles au-dessous de lembouchure du Missouri , était, à cette époque, un établissement frontière , et la dernière place de ravitaillement pour le commerce avec les Indiens du sud-ouest. Sa population était mélangée : elle se composait de Créoles, descendants des premiers colons français ; d’habiles marchands des États de l'Atlantique; de forestiers (habitants des forêts) du Kentucky et du Tennessee; d’Indiens et de métis des Prairies, et enfin d’une singulière race aquatique, les bateliers du Mississipi, qui avaient des mœurs, des manitres et presqu’un langage

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Les vieilles Maisons françaises, engagées dans le commerce avec les Indiens , avaient réuni autour d’elles une longue suite de dépendants, qu'elles employaient à diverses expéditions par eau et par terre. C'étaient, pour la plupart, des métis provenant du mélange des deux races, francaise et indienne. Des négociants de différents pays en avaient encore augmenté le nombre en poussant leurs entreprises jusqu'aux sources du Missouri. Ces négociants venaient de former une Compagnie, composée de douze Partners, et dont le capital était d'environ deux cent mille francs. Ds l'avaient nommée Compagnie de fourrures du Missouri, leur but étant d'établir des comptoirs le long des eaux supérieures de cette rivière, afin d’en monopoliser le commerce. Un Espagnol de naissance, M. Manuel Lisa, était directeur de cette Compagnie. C’était un homme hardi, entreprenant, qui avait remonté le Missouri presque jusqu’à sa source, et qui s’était fait connaitre ct aimer de plusieurs des tribus riveraines. Grâce à

lui, des comptoirs avaient été établis, en 1808, dans le pays des Sioux, et parmi les tribus des Aricaras et des Mandans. Le poste principal, sous les ordres de M. Henry, l’uu des Partners, était élevé aux fourches du Missouri. La Compagnie employait environ deux cent cinquante hommes, partie chasseurs américains, partie créoles et Voyageurs canadiens.

Toutes ces circonstances combinées amenaient à Saint-Louis une population encore plus bigarrée que celle de Mackinaw. Là, on pouvait voir, sur les bords de la rivière, le batelier du Mississipi, vantard, rodomont, extravagant, avec le Voyageur canadien, toujours gai, toujours grimaçant et chantant. Des Indiens vagabonds de différentes tribus flanaient dans les rues; parfois on voyait passer un vigoureux chasseur du Kentucky, avec son habit de cuir, avec son fusil sur son épaule et son couteau dans sa ceinture. Ici, des maisons de briques , toutes neuves, étalaient leurs boutiques, desservies par des trafiquants affairés, empressés, nouvellement arrivés des États de l'Atlantique. Là, de vieilles maisons francaises, avec leurs fenêtres ouvertes, conservaient encore l’air tranquille et indolent des colons originaires, tandis que de temps en temps le bruit d’un violon, d’un vieux refrain francais ou des billes de billard , inontrait que l’heureuse

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ASTORIA , 189 disposition gauloise à l'amusement et à la gaité n'était pas encore tout-à-fait disparue de la ville. Tel était Saint-Louis lorsque M. Hunt y arriva. L'apparition d’une nouvelle Compagnie de fourrures, à la tête d’un vaste capital, produisit une profonde sensation parmi les marchands de la place qui trafiquaient avec les Indiens, et éveilla une vive jalousie chez la Compagnie du Missouri. M. Hunt chercha à se fortifier contre tous les compétiteurs. Dans ce dessein, il associa aux intérêts de la Compagnie un de ces hommes entreprenants qui avaient fait individuellement le trafic avec les tribus du Missouri. Cétait un jeune homme d’une bonne famille de Baltimore, nommé Joseph Miller. Il avait reçu une éducation distinguée et avait été officier dans l’armée des États-Unis; mais, n'ayant pu obtenir un congé, il avait, de dépit, donné sa démission , et s'était mis à trapper le castor, et à trafiquer parmi les Indiens. Il fut aisément persuadé par M. Hunt de se joindre à la Compagnie comme Partner, et fut considéré par lui comme une excellente acquisition, à cause de son éducation et de son expérience dans le commerce indien.

Plusieurs hommes furent en outre enrôlés à Saint-Louis, quelques uns comme bateliers, quelques autres comme chasseurs. Ces derniers étaient engagés non-seulement pour tuer le gi-

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190 ASTORIA, bier qui devait servir de provisions, mais aussi, el même principalement, pour trapper le castor et lesautres animaux dont les fourrures sont estimées dans le commerce. Ils s’enrôlaient à des conditions différentes : les uns devaient recevoir un salaire fixe de 1500 francs, les autres étaient équipés et approvisionnés aux dépens de la Compagnie, avec laquelle ils devaient partager les produits de leur chasse et de leur trappage.

M. Hunt ayant à lutter contre beaucoup d’opposition de la part des marchands rivaux, et principalement de la Compagnie du Missouri, eut besoin de plusieurs semaines pour compléter ses préparatifs. Les délais qu’il avait précédemment éprouvés à Mackinaw, à Montréal, et sur la route, ajoutés à ceux de Saint-Louis, lui avaient fait perdre beaucoup de temps, de sorte qu'il lui devenait impossible d'accomplir dans la même année le voyage du Haut-Missouri. Cette rivière se gèle de bonne heure, car elle prend sa source dans des latitudes élevées, et coule à travers de vastes plaines, ouvertes aux brises glacées. On peut dire que l'hiver commence pour elle vers le 1°" novembre. Il était donc probable qu’elle serait fermée par les glaces long-temps avant que M. Hunt pût atteindre ses eaux supérieures. Pour éviter cependant la dépense d’hiverner à Saint-Louis,

il se décida à remonter la rivière aussi loin que

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possible au-delà des défrichements, afin de trouver quelque endroit où le gibier serait abondant, et où toute la troupe pourrait subsister de sa chasse, jusqu’à ce que la fonte des glaces, au printemps, permit de poursuivre le voyage.

En conséquence, il partit de Saint-Louis le 21 octobre. La caravane était distribuée en trois bateaux : l’un était le canot venu de Mackinaw ; le second, d’une plus grande dimension, était pareil à ceux qu’on employait autrefois sur la rivière Mohawk; le troisième, enfin, était un grand bateau à quille, habituellement en usage, à cette époque, sur le Missouri.

C’est ainsi que la caravane partit de Saint- Louis avec joie et confiance. Elle arriva bientôt au confluent du Missouri. Cette vaste rivière, qui a mille lieues de longueur, et qui, avec ses affluents, arrose un bassin immense, n’était encore que rarement parcourue par la barque aventureuse des pelletiers. Jamais un bateau à : 1peur n'avait dompté ses ondes turbulentes; ;. voile même s’y déployait peu fréquemment, car il fallait un vent bien fort pour surmonter la rapidité du courant. On ne comptait guère, dans ces voyages, que sur la force du corps et sur l’adresse de la main. En général, les bateaux n’avançaient qu'au moyen de rames et de crocs. Quelquefois, cependant, ils se touaient sur un grappin accro-

ché de racine en racine, d'arbre en arbre; quelquefois encore ils étaient halés par une longue cordelle, quand les rives se trouvaient suflisamment dépouillées d'arbres et de buissons pour permettre aux hommes de marcher sur le bord.

Durant ces longues et ennuyeuses remontes, les bateaux étaient fréquemment mis en péril par de grands trains de bois flottant, ou par des troncs d'arbres dont un bout était tombé au fond de l’eau, tandis que l’autre, dentelé ou pointu, s'élevait à la surface et menacait d’empaler les bâtiments. Comme le chenal de la rivière passait fréquemment d’une rive à l’autre, suivant les courbes et les bancs de sable, les bateaux étaient forcés d'avancer aussi en zig-zag. Souvent une partie des bateliers étaient obligés de sauter à l’eau sur les bas-fonds et de tirer les bateaux avec la cordelle, tandis que leurs camarades, restés à bord, les aidaient péniblement avec les rames et les crocs. Quelquefois les bateaux semblaient rester immobiles et comme enchantés, en face de quelque promontoire arrondi, où le courant redoublait de violence, et où les plus grands efforts avaient peine à produire un progrès visible.

C’est dans ces occasions qu’on pouvait apprécier le mérite des Voyageurs canadiens. Travaillant avec patience, ne se laissant décourager ni

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par les obstacles ni par les désappointements, fertiles en expédients et savants dans l'art de surmonter la force des courants, toujours alertes, toujours de bonne humeur, ils déployaient toute leur vigueur, tantôt dans les bateaux, tantôt sur le rivage, tantôt dans l’eau, quelque froide qu'elle fût: et si jamais ils paraissaient se fatiguer ou se rebuter, une de leurs chansons populaires, chantée par un batelier vétéran et répétée en chœur par les autres, suflisait pour les ranimer.

En travaillant ainsi avec assiduité ct persévérance, nos voyageurs parviurent, le 16 novembre, à l'embouchure de la Nodowa, après avoir fait cent-cinquante lieues sur le Missouri. Se trouvant alors dans un pays giboyeux, et voyant la saison s’avancer rapidement, ils se déterminèrent à faire halte pour établir en cet endroit leurs quartiers d'hiver. Il était temps, car deux jours après, la rivière gela, et s'arrêta juste au-dessus de leur campement.

Il n’y avait pas long-temps que la caravane était dans cet endroit lorsqu’elle fut rejointe par M. Robert Mac Lellan, autre marchand du Missouri. C'était Îni qui avait été associé avec M. Crooks, dans la malheureuse expédition interceptée par les Sioux et forcée de faire une rapide retraite sur la rivière.

Mac Lellan était un homme remarquable. Il

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avait été employé comme partisan sous le général Wayne, dans ses guerres avec les Indiens, et il s’y était distingué par son audace. On racontait des histoires merveilleuses de ses exploits. Son apparence répondait à sa renommée. Il était maigre, mais musculeux ; toute sa tournure annonçait la force et l’activité. Ses yeux étaient noirs, perçants , et profondément encaissés. Il était plein de vigueur et de courage, mais son humeur était impétueuse et difficile à gouverner. Invité par M. Hunt à s’enrôler comme Partner, il y avait consenti avec empressement. Il était bien aise de passer par le pays des Sioux avec une force respectable, et de trouver peut-être une occasion de punir cette félonne tribu de ses injures passées. Une autre recrue, qui rejoignit au camp de la Nodowa, mérite également une mention particulière. C’était un chasseur des forêts de la Virginie, qui avait été pendant plusieurs années employé, sur le Missouri, au service de M. Crooks et d’autres marchands. Il se nommait John Day, et était âgé d'environ quarante ans. Il avait cinq pieds neuf pouces, était droit comme un Indien , et avait la même élasticité de démarche. Sa physionomie était belle, mâle et ouverte. Il aimait à répéter que, quand il était plus jeune, rien ne pouvait lui nuire ni l’intimider. Mais il avait trop vécu, et il avait endommagé sa consti-

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Nos voyageurs se trouvant dans un pays peuplé de daims et de dindons sauvages , avaient des provisions en abondance, et tout le monde paraissait satisfait. Ils étaient alors arrêtés pour plusieurs mois, et M. Hunt se détermina à profiter de cet intervalle pour retourner à Saint-Louis afin d'y obtenir un renfort. Il désirait se procurer un interprète qui connût le langage des Sioux, car, d'après tous les récits, il appréhendait des difficultés en traversant leur pays. Il sentait également la nécessité d’avoir un plus grand nombre de chasseurs, non seulement pour abattre des provisions pendant le voyage, mais aussi pour se mieux pouvoir défendre en cas d’hostilités avec les Indiens. On pouvait peu compter pour se battre sur les Voyageurs canadiens; ce n’était point leur affaire. Les hommes qu’il fallait pour cela, c’étaient les chasseurs américains, habitués à la vie des Sauvages , à leur genre de guerre, et possédant l'esprit belliqueux des habitants des frontières de l'Ouest.

Laissant donc le camp sous les ordres des autres Partners, M. Hunt se mit en route, à pied, le 1° janvier 1811. li fut accompagné de huit hom-

mes jusqu’au fôrt Osage, situé à environ cinquante lieues au-dessous de la Nodowa. Là il se procura des chevaux, et ayant renvoyé ar. camp six hommes de son escorte, poursuivit son voyage avec les deux autres. Il arriva à Saint-Louis le 20 janvier.

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