‹ Astoria [microforme]Chapitre 29 sur 79 · PA · texte numérisé non relu

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On objectait que l'expédition aurait à naviguer sur des rivières inconnues, à traverser d’immenses contrées sauvages, où des Voyageurs aventureux avaient déja été exterminés par les Indiens. Il faudrait ensuite gravir les Montagnes Rocheuses, et redescendre dans des régions désolées, où l’on était souvent obligé de manger des sauterelles, des grillons, et de tuer ses chevaux pour subsister.

Pourtant, un homme fut assez hardi pour s’engager, et l’on s’en servit alors comme d’un éléphant apprivoisé, pour en prendre d’autres. Mais plusieurs jours s’écoulèrent sans qu'il füt possible d’en décider aucun. A la fin , un petit nombre vint parlementer. Il aurait été bon de les enrôler pour cinq années, mais la plupart refusèrent de s’engager pour plus de trois. En outre, ils voulurent toucher d'avance une partie de leurs gages, ce qui leur fut aisément accordé ; mais quandils en eurent dépensé le montant en régals ou en préparatifs, ils commencèrent à parler d'obligations pécu-

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ASTORIA. 181 niaires contractées par eux à Mackinaw, et qu'ils étaient obligés de solder avant de partir; ou bien d'engagements avec d’autres personnes, lesquels ne pouvaient être annulés que par une « compensation raisonnable. »

Il était inutile de discuter ou de faire des reproches, l'argent avancé était déjà dépensé ; il se trouvait perdu, et il fallait laisser les recrues en arriére si on ne voulait pas les débarrasser de leurs dettes et de leurs engagements. En conséquence, une amende fut payée pour lun, un jugement pour un autre, un mémoire de taverne pour un troisième, et il fallut les racheter presque tous de quelque engagement antérieur, réel ou supposé.

M. Hunt était désespéré par les assauts déraisonnables que ces honnêtes gens livraient continuellement à sa bourse ; et cependant, malgré toutes ses avances, le nombre des recrues n’était pas encore suffisant : beaucoup des plus désirables se tenaient à l’écart, et ne se laissaient séduire ni

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autre moyen : il distribua des plumets et des plumes d’autruche parmi les hommes qu’il avait enrôlés. Ceux-ci en décorérent leurs chapeaux, et se promenérent dans Mackinaw en prenant des airs pleins d'importance, comme « Voyageurs pour une nouvelle Compagnie qui devait éclipser

celle du Nord-ouest, » L’etlet fut magique. Un Canadien français est un être trop vain et trop léger pour résister à la beauté d'une plume. Un grand nombre se présentèrent immédiatement.

L'n voulait avoir une plume d’autruche, l'autre un plumet blanc avec un bout rouge, un troisième un panache de plumes de coq. Ils se mirent à parader ainsi dans le village, plus enchantés des plumets qui décoraient leurs chapeaux que de l'argent qui remplissait leurs poches, et se regardant déjà comme les égaux, au moins, des fameux « hommes du Nord. »

Tandis que M. Hunt recrutait ainsi ses soldats, il fut joint par une personne qu’il avait invitée, par lettre, à s'engager dans l'expédition comme Partner. C'était M. Ramsay Crooks, jeune Écossais qui avait servi sous la Compagnie du Nordouest, et qui avait fait quelques expéditions pour son propre compte parmi les tribus du Missouri. M. Hunt le connaissait personnellement, et avait conçu une opinion distinguée et méritée de son jugement, de son courage, de son intégrité. Il ut donc fort satisfait d'apprendre qu’il l'aurait pour compagnon de voyage.

M. Crooks fit, d'après sa propre expérience, une peinture formidable des dangers qu’on aurait à braver, et insista sur la nécessité d'emmener une force considérable, En remontant le Haut-

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Missouri, il fallait passer à travers le pays des indiens Sioux, qui avaient fréquemment commis des hostilités contre les marchands blancs, et qui rendaient leurs entreprises extrêmement périlleuses. Des bords escarpés de la rivière ils faisaient feu sur les bateaux qui passaient au-dessous d'eux, et attaquaient même parfois les campements des caravanes. Déjà M. Crooks, voyageant avec un autre marchand nommé Mac Lellan, avait été intercepté par ces maraudeurs ; il s'était estimé heureux de pouvoir redescendre la rivière sans perdre ses marchandises, mais en renonçant totalement au but de son voyage.

Si l’on était assez heureux pour traverser sans accident le pays des Sioux, on devait trouver audelà une tribu encore plus sauvage, et mortellement ennemie des Blancs, c’étaient les Indiens Pieds noirs, qui erraient dans une vaste étendue de pays qu'il fallait traverser.

Il était donc convenable d'augmenter considérablement la caravane. Elle excédait déjà le nombre de trente hommes qui avait été fixé originairement, et l’on décida de la porter à soixante en arrivant à Saint-Louis.

Tout étant ainsi arrangé, on se prépara à s’embarquer. Mais l’embarquement d’un équipage de Voyageurs canadiens pour une expédition lointaine, n’est pas une affaire aussi aisée qu’on pour-

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rait l’imaginer, principalement quand ces vaniteux personnages ont de l'argent dans leur poche et des plumes à leur chapeau. Comme les marins, les Voyageurs canadiens commencent toujours une longue croisière par une longue partie de dé. bauche. Ils ont des compères, des frères, des cousins, des femmes, des maîtresses, qui tous doivent être régalés à leurs dépens. Ils festoient, ils boivent, ils chantent, ils dansent, ils s'amusent, ils se battent, jusqu’à ce qu’ils soient aussi exaltés qu'une troupe d’Indiens ivres. Les aubergistes sont pour eux toute obéissance, et n’hésitent jamais à leur fournir tout ce qu’ils demandent, sachant bien que quand leur bourse sera vidée, celle de leurs patrons devra solder le mémoire sous peine de voir le voyage retardé. Il n’était pas possible, en ce temps-là, d’avoir recours aux autorités judiciaires de Mackinaw. Dans cette communauté amphibie, on avait toujours une propension à contourner la loi en faveur des bateliers mutins ou débauchés. D'ailleurs, il était nécessaire d’entretenir les recrues en bonne humeur, vu la nouveauté du dangereux service qu'elles allaient entreprendre, et la facilité qu’elles avaient toujours d'y échapper en sautant dans un canot, et en se laissant emporter par le courant.

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M. Hunt un avant-goùt de son commandement.

Le long de la baie, les petits cabarets et les échoppes des vivandiers résonnaient du son des violons mélé à de vieux refreins de chansons françaises , et aux cris de guerre, aux hurlements indiens. Tous ces vagabonds emplumés trainaient sur leurs talons une troupe de cousins et de camarades, et l'on avait la plus grande peine à les tirer des griffes des aubergistes, à les arracher aux embrassements de leurs compagnons de débauche, qui les suivaient jusqu’au bord de l’eau, qui les baisaient sur chaque joue, et qui leur donnaient des bénédictions larmoyantes, en patois franco-canadien.

Enfin, le 12 avril 1810, nos voyageurs quittèrent Mackinaw, suivirent la route habituelle, par la baie Verte, par les rivières Fox et Wisconsin , jusqu’à la prairie du Chien, et de là, descendant le Mississipi, arrivèrent à Saint-Louis le 3 septembre.

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