CHAPITRE XXIX
Retraites montagneuses. — Bandes errantes de Sauvages. — Anecdotes sur les Shoshonies et sur les Têtes-plates. — Chercheurs de racines. — Gnomes des montagnes. — Rivière du Vent, — Disette. — Changemeni de route. — Les Mamelons- Pilotes. — Branche du Rio-Colorado. — Camp de chasseurs.
Ayanr repris leur route le lendemain matin, M. Hunt et ses compagnons continuèrent à marcher vers l’ouest , à travers une âpre région de collines et de rochers. En beaucoup d’endroits, cependant, on y rencontrait de petites vallées verdoyantes arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels s’élevaient des bouquets de pins et unequantité de plantes qui étaient en pleine fleur, quoique Île temps füt glacial. Ces oasis verts et charmants, répandus à travers les arides montagnes, réjouissaient et rafraichissaient les voyageurs fatigués.
Dans le cours de la matinée, comme ils étaient enbarrassés dans un défilé, ils s’aperçurent qu'ils étaient épiés par une petite bande d'êtres humains, prudemment abrités entre les rochers, et dont l'aspect était aussi sauvage que toute la scène environnante. Quelques-uns étaient montés sur des chevaux grossièrement caparaconnés, dont
les brides ou les licols, en cuir de bison, traiaient après eux sur la terre. C'était une bande mélée de Têtes-plates et de Shoshonies. Nous allons donner quelques particularités sur ces deux tribus, car nous aurons occasion d’en parler fréquemment.
Les Têtes-plates en question ne doivent pas être confondus avec ceux du même nom qui habitent vers la partie inférieure de la Colombia. Malgré leur nom, ils n’aplatissent pas la tête de leurs enfants, comme font ces derniers. Ils habitent les bords d’une rivière qui coule à l’ouest des Montagnes, et sont décrits comme étant simples, honnètes et hospitaliers. Comme tous les individus d’un semblable caractere, soit civilisés, soit sauvages , ils se laissent facilement attraper, et sont spécialement maltraités par les cruels Pieds-noirs qui les harassent dans leurs villages, leur dérobent leurs chevaux pendant la nuit, ou les leur enlèvent ouvertement à la face du jour, sans jamais provoquer de leur part ni poursuites ni représailles.
LesShoshonies sont une branche de la tribu des Serpents, jadis puissante, ct qui possédait, vers les branches supéricures du Missouri, de magnifiques terrains de chasse, abondauts en castors et en bisons. Ce pays était exposé aux incursions des
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vement pour leur domaine, soutenaient depuis long-temps avec des succès variés une guerre sanglante, lorsqu'à la fin la Compagnie de la baie d'Iudson, étendant son commerce dans l’intérieur, se trouva en rapport avec les Pieds-noirs, et leur fournit des armes à feu. Les Serpents, qui trafiquaient de temps en temps avec les Espaguols, essayévent, mais en vain, d’en obtenir de semblables armes : les marchands espagnols refusèrent sagement de les équiper d’une manière si formidable. Les Pieds-noirs se trouvèrent alors avoir un grand avantage : ils en profitèrent et dépossédèrent bientôt les pauvres Serpents de leur terrain de chasse favori, de leur terre d’abondance. Ils les poursuivirent de place en place; et enfin les forcèrent de se réfugier dans les retraites les plus sauvages et les plus désolées des Montagnes Rocheuses. Là même , aussi longtemps qu’il leur reste des chevaux, ou toute autre propriété capable de tenter leurs implacables ennemis, ils sont encore exposés à en recevoir des visites. C'est ainsi que par degrés les Serpents ont été ruinés , dispersés, découragés, réduits à ne hanter que les torrents des montagnes solitaires et à ne vivre guère que de poisson. Ceux d’entre eux qui possèdent encore des chevaux, et qui font quelquefois la figure de chasseurs, sont
appelés Shoshonies. Mais il y en a une autre classe,
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bien plus malheureuse et bien plus abjecte, que l’on appelle SAuckers, et plus communément Gratteurs (Diggers), ou Mangeurs de racines (Rooteaters). C’est une race craintive, solitaire, qui se cache dans les parties les plus secrètes des montagnes, s’enfoncant, comme des gnomes, dans les cavernes et les fentes des rochers, et subsistant en grande partie de racines. Quelquefois, en passant dans une vallée sauvage et isolée au sein des montagnes, le voyageur rencontre les membres saignants d’un daim ou d’un bison, qui vient d’être tué; il cherche vainement le chasseur dans les environs; tout le paysage est désert et sans vie. À la fin il aperçoit une colonne de fumée qui s'élève parmi les rochers; il y gravit, et trouve quelque misérable famille de Gratteurs, épouvantés d’être découverts.
Cependant les Shoshonies, ayant encoredes chevaux et des armes, ont conservé plus de hardiesse et plus de liberté dans leurs mouvements. En automne, quand le saumon disparait des rivières et que la faim commence à se faire sentir, ils s’aventurent jusqu’à leur ancien territoire, pour faire une incursion parmi les bisons. Pour ces périlleuses entreprises ils se joignent quelquefois aux Têtes-plates , les persécutions des Pieds-noirs ayant produit une étroite alliance entre ces deux tribus malheureuses. Cependant, malgré la réu-
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\STORIA. 377 nion de leurs forces, ce n’est qu’en tremblant, ct avec les plus grandes précautions, qu’ils posent le pied sur ce terrain débattu. Un marchand nous assure qu'il a vu au moins cinq cents guerriers de ces tribus, armés ct équipés pour combattre , rester en réserve sur le sommet des collines, tandis qu'environ cinquante chassaient dans la prairie. Leurs expéditions sont courtes et précipitées. Aussitôt qu’ils ont rassemblé et salé assez de viande de bison pour leur provision d'hiver, ils chargent leurs chevaux , abandonnent ce dangereux voisinage et s'empressent de retourner vers leurs montagnes. Heureux si les terribles Piedsnoirs ne galopent pas après eux!
Telle était la bande de Shoshonies et de Tèêtesplates confédérés que rencoutra la caravane, comme ils allaient faire une visite aux Arapahoes, tribu qui habite sur les rives de la Platte. Ils étaient armés de leur mieux. Quelques-uns des Shoshonies portaient des boucliers de peau de bison, ornés de plumes et de franges de cuir. C'étaient les jongleurs qui les avaient préparés avec des cérémonies mystiques, et qui leur avaient communiqué de grandes vertus.
La caravane marcha tout le jour en compagnie de cette bande errante. Le soir les deux troupes campèrent, l’une auprès de l’autre, sur le bord d'un ruisseau qui coule au nord, et qui se jette
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dans la rivière des Longues-cornes. Dans le voisinage on trouva en grande abondance des fraises, des groscilles et des groseilles à maquereau. Î restait, dans le défilé, des traces du passage d'innombrables troupeaux de bisons, mais on m'en vit plus un seul. Les chasseurs parvinrent à tuer un élan et plusieurs daims à queue noire.
On se trouvait alors au sein de la seconde chaine des Longues-cornes. Une autre montagne élevée et couverte de neige, se montrait à l’ouest. Le jour suivant, après avoir fait cinq lieues dans cette direction, nos voyageurs arrivèrent dans une plaine intermédiaire, bien garnie de bisons. Là les Serpents et les Têtes-plates firent avec les Blancs une chasse heureuse qui remplit bientôt le camp de provisions.
Dans la matinée du 9 septembre, nos aventuriers se séparerent de leurs amis Indiens. Une marche de dix lieues les amena, vers le soir, sur le bord d'une rivière claire et rapide, large d'environ quatre-vingt-dix mètres. C’est la ::-inche septentrionale de Îa rivière des Longues-cornes , mais elle porte le nom particulier de rivière du Vent, parce qu'elle est sujette, dans l'hiver, à un continuel courant d'air qui balaie ses bords et empéche la neige d'y rester. Ce courant d'air vient,
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La rivière du Vent donne son nom à tout un système de montagnes, consistant en trois chaines parallèles, sur une longueur de vingt-sept lieues et sur une largeur de sept à huit. Un des pics de ce système doit avoir au moins quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, car c’est un des plus élevés des Montagnes Rocheuses. Les Montagnes du Vent donnent naissance non seulement aux rivières du Vent et des Longuescornes, mais encore à plusieurs branches de la rivière Pierre-jaune et du Missouri, à l’est ; de la Colombia et du Rio Colorado, à l’ouest. Elles séparent, comme on voit, les versants de ces puissants cours d’eau.
Pendant cinq jours M. Hunt et ses gens firent vingt-six licues en suivant Îe cours de la rivière du Vent, la traversant et la retraversant selon ses détours ou la nature de ses rives. Quelquefois ils passaient à travers des vallées, d’autres fois ils gravissaient des rochers et des collines. Le pays, en général, était dénué d'arbres, mais on y voyait des buissons d’absinthe (/rtemisi absinthium), hauts de huit à dix pieds. On s’en servait pour faire les feux. On rencontrait aussi une grande quantité de lin de Virginie (l{inum l’irginianum, Li).
La montagne ne renfermait pas de gibier, et les provisions commencçaient à devenir rares. On aperçut deux ours gris, Mais on ne put pas en approcher : on vit aussi de grandes volées de l'espèce de grive que les Américains appellent Robin, et beaucoup d'oiseaux voyageurs d’une taille plus petite; mais en général les collines n'étaient antmées par aucun objet vivant.
Dans la soirée du 14 septembre, on campa aux fourches de la rivière du Vent ou des Longuescornes.
Les chasseurs, qui servaient de guides dans cette partie du chemin, avaient assuré à M. Hunt qu’en suivant la riviére du Vent, et en traversant une seule rangée de montagnes, on arriverait sur les eaux supérieures de la Colombia. Cependant la rareté du gibier, qui s'était déjà fait cruellement sentir, et qui menaçait nos aventuriers d’une famine complète parmi les hauteurs stériles qu’ils voyaient s'élever devant eux, les avertit de changer de route. On se détermina donc à se diriger vers une rivière Qui, à ce qu’on avait appris, coulait au sud-ouest, à travers les montagnes voisines, et dont les rives herbues devaient être couvertes de bisons. En conséquence, le jour suivant, nos voyageurs tournèrent le dos à la rivière du Vent. Vers trois heures, ils rencontrèrent et suivirent un chemin battu par le passage des Indiens,
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ASTORTA, 381
et qui conduisait dans une direction convenable.
Dans le courant de la journée ils arrivèrent su une hauteur, d’où on apercevait un horizon presque sans bornes. Là, l’un des guides s’arréta, et après avoir considéré attentivement le vaste paysage, indiqua trois pics brillants de neige qui s’élevaient, suivant lui, au-dessus d’une des branches de la Colombia. Ces trois monts furent salués par nos voyageurs avec les transports qu'éprouvent les marins, lorsqu'ils apercoiveut le port, après un long et périlleux voyage. Il est vrai qu'il fallait parcourir encore bien des lieues pénibles avant d'atteindre ces phares; car, vu leur hauteur apparente et l'extrême transparence de l’atmosphère, ils étaient bien éloignés d’une trentaine de lieues. Même après les avoir atteints il resterait encore à faire des centaines de lieues : mais tout cela fut oublié dans la joie qu'on ressentit en voyant les premiers indices de la Colombia, de cette rivière si désirée, qui était le but de l’expédition. Ces pics remarquables sont connus de quelques voyageurs sous le nom de Zetons.
Comme ils servirent de guides à M. Hunt pendant fort long-temps, il les appela: H/amelons Pilotes (Pilots Knobs).
Nos aventuriers continueérent leur course vers le sud-ouest, pendant environ sept lieues, à travers une région si élevée, qu'il y avait encore de
la neige sur les sommets les plus hauts et sur les pentes septentrionales. À la fin, ils atteignirent la rivière qu'ils cherchaient et dont les eaux coulaient à l'ouest. C'était une branche du Rio Colorado, qui tombe dans le golfe de Californie. Les chasseurs l'avaient nommée rivière Espagnole, parce qu'ils avaient appris des Indiens que les Espaguols résidaient plus bas sur ses rives.
L'aspect de la rivière et de ses environs était réjouissaut pour des voyageurs fatigués et affamés. De grasses vallées, qui aboutissaient sur ses bords verdoyants, rayonnaient dans différentes directions jusqu’au centre des montagnes. On y voyait paitre tranquillement une multitude de bisons. Les chasseurs se mirent promptement en campagne et revinrent bientôt chargés de provisions.
On trouva dans cette partie des montagnes trois espèces différentes de groscilles, et autant d'espèces de groseilles à maquereau.
Le 17 septembre, on suivit le cours de la rivière, vers le sud-ouest, pendant l’espace de cinq lieues. Elle était peuplée d’oies et de canards, et l'on y voyait des traces.de castors et de loutres. On approchait en eflet des régions où ces animaux, principal objet du commerce des fourrures, passent pour se trouver en abondance.
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Le soir on campa au pied occidental d'une montagne, qui était apparemment la dernitre du système des Montagnes Rocheuses.
Le lendemain matin on abandonna le cours principal de la rivière Espagnole. Après avoir marché au nord-ouest pendant trois lieues, on rencontra un de ses petits affluents, qui, prevant sa source dans les montagnes, traversait de vastes prairies couvertes de troupeaux de bisous. C'étaient probablement les derniers animaux de cette espèce qu'on dût rencontrer. Nos voyageurs résolurent donc de camper pendant plusieurs jours sur les bords verdoyants de la rivière, afin de saler une quantité de viande suffisante pour atteindre les eaux de la Colombia, où ils espéraient trouver assez de poisson pour leur nourriture. D'ailleurs un peu de repos était nécessaire pour les hommes et pour les chevaux après leurs marches fatigantes et continuelles ; car pendant les dix-sept derniers jours, ils avaient parcouru quatre-vingt-six lieues d’un pays montueux, et, en beaucoup d’endroits, stérile.