NEPTUNE
Nous arrivons, ici, aux frontières actuellement connues du système solaire. En abordant sur le monde de Neptune qui, dans un crépuscule éternel, vogue dans les cieux à plus de quatre milliards de kilomètres du centre commun d'attraction des astres planétaires, nous admirons, une fois de plus, la puissance de la Science.
Uranus avait été découvert par le télescope. Neptune l'a été par le calcul.
En dehors de l'influence solaire, les mondes exercent, les uns sur les autres, une attraction mutuelle qui dérange un peu l'harmonie réglée par le Soleil. Les plus forts agissent sur les plus faibles, et le colossal Jupiter, à lui tout seul, est la cause de bien des perturbations dans notre grande famille solaire. Or, en observant régulièrement la position d'Uranus dans l'espace, on n'avait pas tardé à remarquer des irrégularités inexpliquées. Les astronomes ayant pleine confiance dans l'universalité de la loi de l'attraction,
ne pouvaient attribuer ces irrégularités qu'à l'influence d'une planète inconnue située plus loin encore. Mais à quelle distance?
On a remarqué une proportion fort simple, connue sous le nom de « loi de Bode », qui sert à indiquer approximativement la distance relative des planètes au Soleil. Voici en quoi elle consiste. En partant de zéro, écrivons le nombre 3 et doublons successivement :
Puis, additionnons le chiffre 4 â chacun des nombres précédents, et nous aurons la série suivante :
Or, fait très curieux, si l'on représente par 10 la distance de la Terre au Soleil, le chiffre 4 représente l'orbite de Mercure, le 7, celle de Vénus, le 16, celle de Mars; le nombre 28 marque la distance moyenne des petites planètes ; les distances de Jupiter, Saturne et Uranus s'accordent avec 52, 100 et 196.
L'immortel mathématicien français Le Verrier, qui poursuivait la solution du problème uranien, supposa, naturellement, que la planète perturbatrice devait se trouver vers la distance 388 et fit ses calculs en conséquence. La direction clans le ciel était donnée par la forme des perturba-
tions, l'orbite d'Uranus étant, en quelque sorte, gonflée du côté de la cause perturbatrice.
Le 31 août 1846, Le Verrier annonça la position de la planète ultra- uranienne, et, le 23 septembre suivant, un astronome allemand, Galle r de l'Observatoire de Berlin, qui venait de recevoir ce calcul, dirigea une lunette vers le point du ciel indiqué où il constata, en effet, la présence de l'astre nouveau. Le Verrier, sans sortir de son cabinet de travail, avait senti, par la seule puissance des mathématiques, et en quelque sorte touché du bout de sa plume, la mystérieuse inconnue.
Seulement, les observations et les calculs montrèrent qu'elle est moins éloignée que ne l'indiquait la proportion précédente, car elle gravite à la distance 300, celle de la Terre aa Soleil étant représentée par 10.
Cette planète fut appelée Neptune, dieu des mers, fils de Saturne et frère de Jupiter. Ce nom est assez bien donné, si l'on songe que le roi des eaux vivait dans l'obscurité du fond des mers, et que l'astre de Le Verrier est plongé, lui aussi, dans la demi-obscurité du fond de l'océan des cieux. Mais on l'a surtout choisi pour rendre justice à un astronome anglais, Adams, qui avait fait les mêmes calculs que Le Verrier et obtenu le même résultat, sans le publier : le travail était resté dans les cartons de l'Observatoire de Green-
wich. Chacun sait que les Anglais tiennent actuellement la domination des mers, que partout où, trempant leur doigt dans l'eau, ils la trouvent salée, ils sont convaincus d'être chez eux, et que « le trident de Neptune est le sceptre du monde »..
Une distance de quatre milliards cinq cents millions de kilomètres sépare Neptune du foyer solaire.
A un tel éloignement, trente fois plus grand que celui qui existe entre le Soleil et notre monde, Neptune reçoit neuf cents fois moins de lumière et de chaleur que nous ; c'est-à-dire que le Spitzberg et les régions polaires de notre globe sont de vraies fournaises auprès de ce que doit être la température neptunienne ! Absolument invisible à l'œil .nu, ce monde offre, dans une lunette, l'aspect d'une étoile de huitième grandeur. Des grossissements puissants permettent de mesurer son disque, qui semble légèrement teinté de bleu. Son diamètre est quatre fois plus large que le nôtre et mesure 48,000 kilomètres environ ; sa surface est seize fois plus vaste que celle de la Terre, et, pour égaler son volume, il faudrait réunir cinquante-cinq globes semblables au nôtre. La pesanteur à sa surface doit être à peu près la même qu'ici, mais sa densité moyenne n'est que le tiers de celle de la Terre.
Il gravite lentement, en se traînant le long d'une orbite trente fois plus vaste que celle de
notre globe, et sa révolution dure 164 ans 281 jours, ou 164 ans 9 mois. Une seule année de Neptune compte donc plusieurs générations d'hommes terrestres ! Que la vie doit être étrange sur ce monde aux pas de tortue !
Tandis que, dans leur mouvement de translation, Mercure franchit quarante-sept kilomètres par seconde, et la Terre vingt-neuf et demi, Neptune roule, le long de son orbite immense, à raison de cinq kilomètres et demi seulement.
La distance formidable qui nous en sépare ne nous permet pas de rien distinguer à sa surface , mais l'analyse spectrale nous a révélé la présence d'une atmosphère absorbante dans laquelle se trouvent des gaz qui sont inconnus dans l'air de notre planète, et dont la composition chimique ressemble à celle de l'atmosphère d'Uranus.
Un satellite a été découvert à Neptune. Il est très incliné et tourne de l'Est à l'Ouest.
Nous voici arrivés au terme de notre voyage interplanétaire ; après avoir visité les vastes provinces de la république solaire, nous éprouvons encore plus d'admiration et de reconnaissance pour le flambeau solaire qui gouverne, échauffe et illumine les mondes de son svstème. Remar-
quons, en terminant, que la Terre, splenclide étoile vue de Mercure, Vénus et Mars, commence à disparaître dès Jupiter, où elle n'est plus qu'une étincelle oscillant de part et d'autre du Soleil et passant de temps en temps devant lui sous l'aspect d'un petit point noir. De Saturne, la visibilité de notre planète est encore plus réduite. Quant à Uranus et Neptune, nous sommes invisibles de là, du moins pour des yeux construits comme les nôtres. Nous n'avons point, dans l'univers- l'importance dont nous aimerions nous gratifier.
Neptune est, quant à présent, le gardien des bornes de notre système céleste ; laissons-le veiller sur cette lointaine frontière ; mais, avant de nous retrouver sur la Terre, nous allons jeter un coup d'ceil sur certains astres fantaisistes, sur les comètes capricieuses et folles, qui sillonnent l'espace de leurs vols légers.