DOUZIEME ET DERNIERE LEÇON
En remerciant mes aimables lectrices de m'avoir suivi jusqu'ici dans cet exposé descriptif des merveilles du Cosmos, je leur demanderai quelle impression philosophique ont produit dans leur esprit ces excursions célestes vers les autres mondes. Vous ont-elles laissées indifférentes au spectacle des cieux? En sentant vos âmes s'envoler vers ces étoiles lointaines, soleils de l'infini, vers ces innombrables systèmes stellaires disséminés à travers l'immensité sans bornes, ne vous êtes-vous pas demandé ce qui existe là, à quoi servent ces sphères brillantes, quels effets résultent de ces forces/ de ces rayonnements, de ces énergies? N'avez-vous pas songé que les éléments qui ont déterminé sur notre petite terre une activité vitale si prodigieuse et si variée
ont dû répandre dans l'immensité de l'univers les flots d'une vie incomparablement plus vaste et plus diversifiée? N'avez-vous pas senti que tout cela n'est pas mort et désert, comme le silence des nuits nous porterait à le croire dans l'illusion de nos sens terrestres et de notre isolement, et que, au contraire, le but réel de l'Astronomie, au lieu de s'arrêter à la constatation des positions et des mouvements des astres, est de nous faire pénétrer jusqu'à eux, de nous faire deviner, connaître, apprécier leur constitution physique, leur degré de vie et d'intellectualité dans l'ordre universel?
Car c'est la Vie et la Pensée qui resplendissent sur la Terre, et c'est la Vie et la Pensée que nous cherchons aussi dans ces constellations d'astres semés à l'infini parmi les champs incommensurables des cieux.
L'humble petite planète que nous habitons se montre à nous comme une coupe trop étroite débordant de toutes parts. La vie est partout. Du fond des mers, des vallées jusqu'aux montagnes, du manteau de végétation qui tapisse le sol, de l'humus des champs et des bois, de l'air que nous respirons, s'élève un bruissement immense, prodigieux, perpétuel. Écoutons ! c'est la grande voix de la nature, faite de toutes les voix inconnues et mystérieuses qui nous parlent sans cesse, voix des
flots de l'Océan, voix du vent dans la forêt, voix des airs et des eaux, voix des trois cent mille espèces d'insectes qui emplissent tout et «qui de la surface de notre globe font un monde fantastiquement vivant. Une goutte d'eau renferme des milliers d'êtres agiles et bizarres. Un gramme de poussière des rues de Paris renferme 130,000 bactéries. Fouillons le sol dans un jardin, dans un champ, dans une prairie, nous trouvons des vers occupés à fabriquer du limon assimilable. Soulevons une pierre dans un chemin creux, nous mettons au jour toute une population grouillante. Cueillons une fleur, détachons une feuille, nous rencontrons partout de petits insectes vivant en parasites. Des nuées de moucherons voltigent au soleil, les arbres des bois sont peuplés de nids, les oiseaux chantent et se poursuivent, les lézards s'enfuient à notre approche, nous écrasons des fourmilières et des monticules de taupes : la vie nous enveloppe comme un envahissement inexorable dont nous sommes nous-mêmes les héros et les victimes, se perpétuant au détriment d'elle-même, imposée par une reproduction perpétuelle, et cela dans tous les siècles, les pierres mêmes dont nous bâtissons nos habitations étant pleines de fossiles si prodigieusement multipliés qu'un gramme de ces pierres renferme parfois des millions de carapaces de coquilles, souvent admirables de
perfection géométrique. L' infiniment petit égale l'infiniment grand.
La vie nous apparaît comme une loi inéluctable, comme une force impérieuse âlaquelle tout obéit, comme le résultat et le but de l'association des atomes. Voilà ce que nous montre la Terre, notre seul champ d'observation directe. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce spectacle, sourd pour ne pas entendre cet enseignement. Or sous quel prétexte pourrait-on supposer que notre petit globule, qui, comme nous l'avons vu, n'a reçu de la nature aucun privilège, fasse exception, et que l'univers entier, hormis une île insignifiante, soit voué au néant, à la solitude, à la mort?
Nous avons une tendance à nous imaginer que la vie ne peut exister que dans les conditions terrestres, et que les autres mondes ne peuvent être habités qu'à la condition d'être identiques au nôtre. Mais la nature terrestre se charge ellemême de nous montrer l'erreur de cette manière de voir. Nous mourons dans l'eau : les poissons meurent hors de l'eau. Naguère encore les naturalistes à courte vue affirmaient doctoralement que la vie est impossible au fond des mers: 1° parce que l'obscurité y est complète, 2° parce que la pression formidable y ferait éclater les organismes; 3° parce que tout mouvement y serait impossible, etc., etc. Des curieux jettent la
sonde et en ramènent des êtres ravissants, d'une structure si délicate qu'une main de jeune fille ne peut les toucher qu'avec ménagement. Il n'y a pas de lumière en ces profondeurs : ils en fabriquent par leur propre phosphorescence. D'autres chercheurs visitent des cavernes souterraines et y rencontrent des animaux et des plantes dont les organes se sont transformés par adaptation avec ces obscurs milieux.
De quel droit dire à l'énergie vitale qui rayonne autour de tous les soleils de l'univers : « Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin ! » Au nom de la Science? Erreur complète. Le connu est une île minuscule au milieu de l'immense océan de l'inconnu. Les abîmes de la mer, qui semblaient une barrière, viennent, disons-nous, de se montrer peuplés d'une vie spéciale. On objecte : Mais, après tout, il y a là aussi de l'air, de l'oxygène. L'oxygène est indispensable. Un monde sans oxygène serait un monde voué â la mort, un désert éternellement stérile. Pourquoi? parce que nous n'avons pas encore observé d'êtres vivant sans air. Autre erreur. Lors même que l'on n'en connaîtrait pas, cela ne prouverait pas qu'il n'en existe point. Mais justement on en connaît. Ce sont les anaérobies. Ces êtres-là vivent sans air, sans oxygène libre. Ils décomposent les substances pour l'en dégager.
Il est de toute évidence qu'en interprétant
.comme il convient le spectacle de la vie terrestre et les données positives acquises par l'étude, nous devons élargir le cercle de nos conceptions et de nos jugements, et ne pas borner les existences extra-terrestres à une image servile de ce qui existe ici-bas. Les formes organiques terrestres sont dues aux causes locales de notre planète. La constitution chimique de l'eau et de l'atmosphère, la température, la lumière, la densité, la pesanteur, sont autant d'éléments qui ont servi à former nos corps. Notre chair est composée de carbone, d'azote, d'hydrogène et d'oxygène combinés à l'état d'eau et de quelques autres éléments, parmi lesquels on peut encore remarquer le chlorure de sodium. La chair des animaux n'est pas chimiquement différente de la nôtre. Tout cela vient de l'eau et de l'air et y retourne. Ce sont les mêmes éléments, en quantité très petite, qui forment tous les corps vivants. Le bœuf qui -broute l'herbe se fabrique la même chair que l'homme qui mange le bœuf. Toute la matière terrestre organisée n'est que du carbone combiné en proportions variables avec l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, etc.
Mais nous n'avons aucun droit d'interdire à la nature d'agir autrement sur des mondes où le carbone serait absent. Un monde où la silice, par exemple, remplacerait le carbone, où l'acide «ilicique remplacerait l'acide carbonique, ne
LA VIE UNIVERSELLE El ÉTERNELLE 3G1
pourrait-il être habité par des organismes absolument différents de ceux qui existent sur la Terre, différents non seulement de forme, mais encore de substance? Or, nous connaissons déjà des étoiles, des soleils, sur lesquels l'analyse spectrale accuse la prédominance de la silice, par exemple Rigel et Deneb. Un monde où le chlore dominerait ne verrait-il pas l'acide chlorhydrique et toute la féconde famille des chlorures jouer un rôle important dans les phénomènes de la vie ? Le brome ne pourrait-il pas être associé à d'autres formations ? Et même, pourquoi nous arrêter à la Chimie terrestre? Qui nous prouve que ces éléments soient réellement simples? L'hydrogène, le carbone, l'oxygène, l'azote, le soufre ne seraient-ils pas composés ? Leurs équivalents sont des multiples du premier : 1, 6, 8, 14, 16. Et l'hydrogène lui-même est-il le plus simple des éléments? Sa molécule n'est-elle pas formée d'atomes, et n'existerait-il pas une seule espèce d'atomes primitifs/ dont les groupements géométriques, les associations variées constitueraient les molécules des éléments prétendus simples?
Dans notre propre système solaire, on découvre des différences essentielles entre certaines planètes. Dans le spectre de Jupiter, par exemple, on constate Faction d'une substance inconnue qui se manifeste par une forte absorption de
certains rayons rouges. Ce gaz, qui n'existe pas sur la Terre, se montre d'une manière plus évidente encore dans les atmosphères de Saturne et d'Uranus. Sur cette dernière planète même, l'atmosphère paraît, abstraction faite de la vapeur d'eau, n'avoir aucune analogie avec la nôtre. D'ailleurs, dans le spectre solaire lui-même, une notable partie de ses raies ne sont pas encore identifiées avec les substances terrestres.
La parenté des planètes entre elles est, sans contredit, un fait indéniable, puisqu'elles sont toutes filles du même père. Mais elles diffèrent entre elles, non seulement comme situations, positions, volumes, masses, densités, températures, atmosphères, mais encore comme constitution physique et chimique. Et le point sur lequel nous appelons ici l'attention est que cette diversité ne doit pas être considérée comme un obstacle aux manifestations de la vie, mais, au contraire, comme un champ nouveau ouvert à la fécondité infinie de la mère universelle.
Lors donc que notre pensée s'envole, non seulement vers nos voisines, la Lune, Vénus, Mars, Jupiter ou Saturne, mais encore vers les myriades de mondes inconnus qui gravitent autour des soleils disséminés dans l'espace, nous n'avons aucune raison plausible pour imaginer que les habitants de ces autres terres du ciel nous ressemblent en quoi que ce soit, ni comme forme,
ni même comme substance organique. La substance du corps humain terrestre est due aux éléments de notre planète, notamment au carbone. La forme humaine terrestre dérive des formes ancestrales animales d'où elle s'est élevée graduellement parle progrès continu delà transformation des êtres. Sans doute, il nous paraît bien que, pour être homme ou femme, il faut avoir une tête, un cœur, des poumons, deux jambes et deux bras, etc. Rien n'est moins -démontré. Si nous sommes constitués comme nous le sommes, c'est uniquement parce que les prosimiens avaient, eux aussi, une tête, un cœur, des poumons, des jambes et des bras, moins élégants que les vôtres, Madame, c'est incontestable, mais enfin, de même anatomie. Et de proche en proche, nous remontons aujourd'hui facilement, par la Paléontologie, jusqu'à l'origine ■des êtres. Autant il est certain que l'oiseau -dérive du reptile par un progrès de l'évolution organique, autant il est certain que l'humanité terrestre représente la cime supérieure de l'arbre généalogique immense dont tous les rameaux sont frères et dont les racines plongent dans les rudiments mêmes des organismes primitifs les plus élémentaires.
Toutes les formes imaginables et inimaginables doivent peupler la multitude des mondes. L'homme terrestre est doué de cinq sens, ou
pour mieux dire de six... Pourquoi la nature se serait-elle arrêtée là? Pourquoi, par exemple, n'aurait-elle pas doué certains êtres d'un sens électrique ? d'un sens magnétique ? d'un sens d'orientation? d'un organe percevant les vibrations éthérées de l'infra-rouge ou de l'ultraviolet? permettant d'entendre à distance, de voir à travers les murs ? Nous mangeons et digérons comme de grossiers animaux ; nous sommes les esclaves du tube digestif : n'existe-t-il pas des mondes où l'atmosphère nutritive dispense ses heureux habitants d'une corvée aussi ridicule? Le moindre passereau, la sombre chauve-souris elle-même, ont sur nous l'avantage de voler dans les airs. N'est-ce pas un séjour bien inférieur que le nôtre, où l'homme du plus grand génie, la femme la plus exquise, se voient cloués au sol comme de vulgaires chenilles avant la métamorphose ? Eh ! serait-il si désagréable d'habiter an monde où nous jouirions du privilège de nous envoler où bon nous semble? un monde de parfums et de volupté où les fleurs seraient animées ? un monde sur lequel les vents seraient incapables de fomenter une tempête? où plusieurs soleils de couleurs différentes — le diamant associé au rubis ou le grenat à Témeraude et au saphir — rayonneraient nuit et jour, — nuits bleues, jours écarlates, — dans la gloire d'un éternel printemps, lunes multicolores dormant sur le miroir
des eaux, montagnes phosphorescentes, habitants aériens, hommes, femmes, ou peut-être autres sexes, parfaits dans leurs formes, doués d'une sensibilité multiple, lumineux à volonté, incombustibles comme l'amiante, immortels peut-être, à moins d'un suicide de curiosité ? Atomes lilliputiens que nous sommes, soyons donc une fois pour toutes bien convaincus que toute notre imagination n'est que stérilité, au milieu de l'infini à peine entrevu par le télescope.
Il est un point important que semblent ignorer de parti pris un certain nombre de dénégateurs aveugles de la doctrine de la pluralité des mondes. C'est que cette doctrine ne s'applique pas plus à l'époque actuelle qu'à toute autre. Notre temps n'a aucune importance, aucune valeur absolue. L'éternité est le champ de l'éternel Semeur. Il n'y a aucune raison pour que les autres mondes soient habités actuellement plutôt qu'à une autre époque.
Qu'est-ce que le moment présent, d'ailleurs? C'est une trappe ouverte par laquelle l'avenir tombe incessamment dans l'abîme du passé.
L'espace infini des cieux porte dans son sein des berceaux et des tombes, des mondes à venir et des mondes défunts. Il est plein de soleils éteints et de cimetières. Jupiter n'est probablement pas encore habité maintenant. Qu'est-ce que cela prouve? La Terre n'était pas habitée pendant sa période primordiale : qu'est-ce que
cela prouvait aux habitants de Mars ou de la Lune qui, peut-être, l'observaient à cette époque, il y a quelques millions d'années?
Prétendre que notre globe soit le seul monde habité parce que les autres ne nous ressemblent pas, c'est raisonner, non pas comme un philosophe, mais, nous l'avons déjà remarqué, comme un poisson. Tout poisson raisonneur doit s'imaginer qu'il est impossible cle vivre hors de l'eau, sa vue et ses connaissances ne s'étendant pas au delà de sa vie quotidienne. Il n'y a donc pas à répondre à ce genre de raisonnement, sinon à conseiller de voir un peu plus loin et d'agrandir l'horizon trop étroit des idées habituelles.
Les ressources de la Nature peuvent être consi dérées par nous comme infinies, et la Science « positive », fondée sur nos seuls sens, est tout à fait insuffisante, quoiqu'elle soit la seule base possible de nos raisonnements. C'est par les yeux de l'esprit que nous devons voir.
En ce qui concerne les systèmes planétaires différents du nôtre, nous n'en sommes plus réduits à des suppositions. Il se trouve que nous savons déjà avec certitude que notre soleil ne fait pas exception, comme quelques théoriciens proposaient de l'admettre naguère encore. La découverte est même assez curieuse.
C'est assurément une situation exceptionnelle pour un système sidéral composé d'un soleil cen-
tral et d un ou plusieurs astres gravitant autour de lui, d'avoir le plan de ce système juste dans notre rayon visuel, de tourner de telle sorte que les globes qui le composent passent précisément entre ce soleil et nous en tournant autour de lui, et l'éclipsent plus ou moins pendant ce passage. Comme, d'autre part, ces éclipses seraient le seul moyen pour nous de constater l'existence de ces planètes inconnues (à l'exception des perturbations, comme il est arrivé pour Sirius et Procyon), il semble qu'il eût été absolument téméraire d'oser espérer une pareille circonstance pour découvrir des systèmes solaires différents du nôtre. Cependant, ce cas exceptionnel se présente en divers points du ciel. Ainsi, par exemple, nos lectrices savent déjà que l'étoile variable Algol doit sa variation d'éclat, qui la fait tomber de la deuxième à la quatrième grandeur toutes les soixante-neuf heures, à l'interposition d'un corps entre elle et la Terre, et la mécanique céleste a déjà pu déterminer avec précision l'orbite de ce corps, ses dimensions et sa masse, et même l'aplatissement du soleil Algol. Ainsi, voilà un système dont nous connaissons le soleil et une planète énorme, encore chaude et lumineuse, dont la révolution s'effectue, avec une très grande vitesse, mesurée au spectroscope.
t L'étoile S de Céphée est dans le même cas : c'est une étoile à éclipse, en une période de cent
368 ASTRONOMIE LES PAMES
vingt-neuf heures, dont la planète éclipsante tourne aussi dans le plan de notre rayon visuel. L'étoile U d'Ophiuchus offre un système analogue, et l'observation en a déjà révélé un grand nombre d'autres.
Si donc le hasard a fait qu'un certain nombre de systèmes solaires différents du nôtre se soient ainsi révélés à l'observation terrestre en se présentant par la tranche, c'est là un indice évident de l'existence d'une quantité innombrable de systèmes solaires disséminés dans toutes les protondeurs de l'espace, et nous n'en sommes plus réduits maintenant à des conjectures.
D'autre part, l'analyse des mouvements de plusieurs étoiles, telles que Sirius, Procyon, Altaïr, prouve que ces lointains soleils ont des compagnons, des planètes que le télescope n'a pas encore découvertes, et qu'il ne découvrira peutêtre jamais, parce qu'elles sont obscures et perdues dans le rayonnement de l'étoile.
Certains savants ont prétendu que la Vie ne peut germer si les conditions du milieu ambiant diffèrent trop des conditions terrestres.
L'hypothèse est toute gratuite et nous sommes en droit de la discuter.
En examinant ce qui se passe sur la Terre, remontons un instant l'échelle des temps afin de suivre l'évolution de la Nature.
Il fut une époque où la Terre n'existait pas^ Notre planète, futur monde habité, dormait au sein de la nébuleuse solaire.
Elle naquit enfin, cette Terre aimée, bulle gazeuse, lumineuse, léger reflet de l'astre roi, son père. Des millions d'années s'écoulèrent avant que par sa condensation et son refroidissement ce nouveau globe se transformât suffisamment pour permettre à la vie de se manifester dans ses formes les plus rudimentaires.
Aux premières formes organiques du protoplasma, aux premières agrégations de cellules, aux protozoaires, aux zoophytes ou animaux plantes, aux mollusques gélatineux des mers encore tièdes, nous voyons succéder les poissons, puis les reptiles, les oiseaux, les mammifères y et enfin l'homme qui occupe actuellement le sommet de l'arbre généalogique et couronne le règne animal.
L'humanité est relativement jeune sur la Terre. On peut lui attribuer quelques milliers de siècles d'existence et environ cinq ans de raison!
Les organismes terrestres, depuis les plus inférieurs jusqu'à l'homme, sont le résultat des forces en action à la surface de notre planète. Les premiers semblent avoir été produits par des
combinaisons du carbone avec l'hydrogène et l'oxygène; ils n'avaient pour ainsi dire rien d'animé, sinon quelque sensibilité très rudimentaire; les éponges, le corail, les polypiers, les méduses, nous donnent une idée de ces êtres primitifs. Ils se sont formés dans les eaux tièdes de l'époque primaire. Tant qu'il n'y a pas eu de continents, d'îles émergées au-dessus du niveau de l'océan universel, il n'y a pas eu non plus •d'êtres respirant dans l'air. Aux premiers êtres aquatiques ont succédé les amphibies, les reptiles. Plus tard se sont développés les mammifères et les oiseaux.
Que ne devons-nous pas aussi au monde des plantes de l'époque primaire, de l'époque secondaire, de l'époque tertiaire qui ont lentement préparé cette bonne terre nourricière d'aujourd'hui, où fleurit la rose et où mûrissent la fraise et la pêche?
Avant de donner naissance à Hélène ou à Cléopàtre, la vie s'est manifestée dans ses formes les plus grossières et dans les conditions les plus variées. Une comète à longue période passant de tsmps à autre en vue de la Terre aurait vu la vie se modifier à chacun de ses passages suivant une évolution lente correspondant à la variation des conditions de l'existence et en progressant sans cesse, car si la vie est le but de la nature, le progrès est la loi suprême.
L'histoire de notre planète, c'est l'histoire de la vie, avec toutes ses métamorphoses. Il en est de même pour tous les mondes, à moins d'exceptions, d'astres frappés d'un arrêt de développement.
La constitution des êtres est en rapport absolu avec les substances dont ils sont constitués, le milieu où ils vivent, la température, la lumière, la densité, la pesanteur, la durée du jour et de la nuit, les saisons, etc., etc., en un mot avec tous les éléments cosmographiques d'un monde.
Si, par exemple, nous comparons entre eux deux mondes tels que la Terre et Neptune, très différents au point de vue de la distance au Soleil, nous ne pouvons pas imaginer un seul instant que les formes organiques aient pu y suivre une marche parallèle. La température moyenne doit être beaucoup plus basse sur Neptune que sur la Terre, et il en est de môme de Tintensité de la lumière. Les années et les saisons y sont cent soixante-cinq fois plus longues que chez nous, la densité des matériaux y est trois fois plus faible, et la pesanteur y est au contraire un peu plus forte. En des conditions si différentes des nôtres, les activités de la nature n'ont pu s'y traduire que sous d'autres formes. Les corps élémentaires ne s'y rencontrent sans doute pas non plus dans les mêmes proportions. Par conséquent, nous devons en conclure que
les organes et les sens n'y sont pas les mêmes qu'ici. Le nerf optique, par exemple, qui s'est formé et développé, depuis l'organe rudimentaire du trilobite jusqu'aux merveilles de l'œil humain, doit être, sur Neptune, incomparablement plus sensible que dans notre éblouissante luminosité solaire, et percevoir là des radiations que nous ne percevons pas ici. Sans doute même y est-il remplacé par un autre organe. Les poumons, y fonctionnant dans une autre atmosphère, y sont différents des nôtres. Il en est de même de l'estomac et des organes digestifs. Les formes corporelles, animales et humaines, ne doivent pas y ressembler à ce qui existe sur la Terre.
Certains savants, disons-nous, objectent que si les conditions diffèrent trop des conditions terrestres, la vie ne peut pas se produire du tout. Mais nous n'avons aucun droit d'enfermer les puissances de la nature dans les bornes étroites de notre sphère d'observation et de prétendre que notre planète et notre humanité soient le type de tous les mondes. C'est là une hypothèse aussi enfantine que ridicule.
Ne soyons pas personnels comme ces enfants ou ces vieillards qui ne connaissent que leur chambre. Sachons vivre dans l'infini et dans l'éternité.
Comprise avec ces larges vues, la doctrine de la pluralité des mondes est le complément et le-
couronnement naturel de l'astronomie. Ce qui nous intéresse le plus dans l'étude de l'univers n'est-ce pas de savoir ce qui s'y passe?
Ces considérations nous montrent que, dans tous les âges, ce qui constitue vraiment une planète, ce n'est pas son squelette, c'est la vie qui vibre à sa surface.
D'autre part, si nous analysons les choses, nous constatons que d'après le spectacle de la nature, la vie est tout, la matière rien.
Que sont devenus nos aïeux, les milliards d'êtres humains qui nous ont précédés sur ce globe ? Où sont leurs corps ? Que ce soit Phryné ou Archimède, qu'en reste-t-il ? Cherchez partout. Il n'en reste rien, que des molécules d'air, d'eau, de poussière, que des atomes d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, de carbone, etc., s'incorporant tour à tour dans les organismes de tous les êtres.
La Terre entière n'est qu'un vaste cimetière, et ses plus belles cités ont leurs racines dans les catacombes. Naguère encore, dans une marche à travers Paris, je passais, pour la millième fois au moins, dans le voisinage de l'église Saint-Germain-1'Auxerrois, lorsque je fus obligé de me détourner du chemin direct par des travaux
d'excavation. Je regardai et je vis qu'à quelques décimètres au-dessous du pavé on venait de découvrir des tombes de pierre contenant encore leurs squelettes étendus là depuis une dizaine de siècles. De temps immémorial les passants les foulaient aux pieds sans s'en douter. Et je pensais que quel que soit le quartier de Paris que l'on parcourt, on est à peu près dans le même cas. N'a-t-on pas trouvé hier encore, dans un jardin voisin de l'Observatoire, des tombeaux romains et une monnaie à l'effigie de Néron ?
Au point de vue de l'ensemble de la vie, toute la Terre en est là, et plus complètement encore, car tout ce qui existe, tout ce qui vit, est formé d'éléments ayant déjà été incorporés à d'autres êtres aujourd'hui morts. La rose qui orne votre corsage, Mademoiselle, est composée de molécules qui... non, j'aime mieux ne pas vous le dire...
Et vous-même, si ravissante, si charmante, de quels éléments votre beau corps est-il formé? Où n'ont pas passé déjà ces éléments que vous puisez aujourd'hui dans la respiration et dans l'alimentation, et quels lugubres voyages n'ontils pas déjà accomplis? Glissons. N'appuyons pas. N'y pensez jamais.
Mais si, pensons -y, puisque cette réalité est la démonstration la plus évidente de l'idéal, puisque ce qui existe, c'est vous, c'est nous tous,
c'est la vie, et que la matière n'en est que la substance, comme les matériaux d'une maison, moins encore même, puisqu'ils ne font que passer, et très rapidement, à travers la trame de nos corps. Un tas de pierres ne constitue pas une maison. Des quintillions de kilogrammes de matériaux ne représentent ni la Terre, ni aucun monde.
Oui, ce qui existe réellement, ce qui constitue un astre complet, c'est la cité de la vie. Reconnaissons que la fleur de la vie rayonne à la surface de notre planète, qu'elle embellit et qu'elle parfume ; que c'est précisément cette vie que nous voyons, que nous admirons, dont nous faisons partie, et qui est la raison d'être de l'existence des choses ; que la matière flotte, passe, repasse, par la trame des êtres vivants, et que la réalité, le but, ce n'est pas la matière : c'est la vie à laquelle elle est employée.
Oui, la matière passe, et les êtres aussi, après avoir participé au concert, â la symphonie de la vie.
Et tout passe vraiment bien rapidement !
Quel insurmontable chagrin, quelle mélancolie profonde, quels regrets ineffaçables n'éprouvons-nous pas lorsqu'arrivés â un âge quelque peu avancé, nous regardons en arrière, lorsque nous cherchons nos amis tombés sur le chemin les uns après les autres, lorsque surtout nous
visitons les lieux chéris de notre enfance, ces demeures d'autrefois, témoins de nos débuts dans l'existence terrestre, de nos premiers travaux, de nos premiers jeux, de nos premières affections... de ces affections d'enfants qui semblaient éternelles... lorsque nous parcourons ces campagnes, ces vallées, ces collines, lorsque nous revoyons ces paysages dont l'aspect est à peine changé et dont l'image est si intimement associée à nos premières impressions ! Là, près de cette cheminée, un grand-père nous faisait sauter sur ses genoux en nous racontant des histoires terribles; ici, une douce grand'mère venait voir si nous étions bien couchés et si nous ne pouvions pas tomber du grand lit; dans ce petit bois, dans ces allées qui nous paraissaient si longues, nous avons pris des oiseaux sur des raquettes tendues; dans cette rivière, nous péchions des écrevisses; là, sur ces chemins, nous jouions aux soldats avec des aînés qui étaient toujours chefs; sur ces pentes, nous trouvions de jolies pierres, des fossiles, des pétrifications mystérieuses; sur cette colline, nous admirions de beaux couchers de soleil, l'arrivée des étoiles, la forme des constellations. Là, nous avons commencé à vivre, â penser, à aimer, à nous attacher, â rêver, à questionner sur tous les problèmes, â respirer intellectuellement et physiquement. Et maintenant, où est-il ce grandpère adoré? où est-elle cette délicieuse grand'-
mère? où sont-ils tous ceux que nous avons connus étant petits? où sont tous nos rêves d'enfants? Des ailes de songes semblent encore flotter dans l'air, et c'est tout. Disparus les êtresr évanouies les caresses, éteintes les voix. Le cimetière a tout absorbé. C'est le néant; c'est le silence. Toutes ces belles heures ensoleillées n'étaient-elles qu'illusion, et n'était-ce que pour gémir un jour sur cet anéantissement que nos cœurs enfantins se sont si chèrement attachés à des ombres? N'y a-t-il là, tout le long de l'histoire humaine, qu'une éternelle duperie?
C'est ici, ici surtout, que nous nous sentons en face du plus formidable des problèmes. La Vie est le but, la Vie productrice des conditions de la pensée. Sans la pensée, qu'est-ce que l'univers?
Nous sentons que, sans la vie et sans la pensée, l'univers serait un théâtre vide, et l'Astronomie elle-même, cette science sublime, une vaine recherche; nous sentons que là est la vérité, encore voilée pour notre science actuelle, et que ce sont les humanités, nos sœurs, qui planent là-haut dans les profondeurs de l'espace. Oui, nous sentons que la vérité est là.
Mais nous voudrions aller un peu plus loin encore dans la connaissance de l'univers et pénétrer en quelque sorte le secret des destinées, nous voudrions savoir si ces humanités lointaines
et inconnues ne nous sont pas rattachées par quelques liens mystérieux, si notre vie, qui sûrement s'éteint à une certaine heure ici-bas, ne se prolonge pas dans les régions de l'éternité.
Tout à l'heure, nous remarquions que rien ne subsiste des corps. Des milliards d'organismes qui ont vécu, il ne reste rien. Air, eau, fumée, poussière. Mémento, homo, quia pulms es, et in pulverem reverteris. Souviens-toi, ô homme! que tu n'es que poussière et que tu retourneras en poussière, dit le prêtre au fidèle en lui imposant les cendres le lendemain des fêtes du carnaval.
Les corps ont entièrement disparu. Ils sont où était le corps de César une heure après l'extinction de son bûcher. Et il n'en restera pas davantage de nous tous. Et l'humanité entière, et la Terre elle-même, auront un jour aussi accompli leurs destinées. Que l'on ne nous parle donc pas du progrès de l'humanité comme un but. Ce serait là un leurre par trop grossier.
Si les âmes disparaissent aussi en fumée, que reste-t-il de l'organisation vitale et intellectuelle du monde? Rien.
Dans cette hypothèse, ce serait à RIEN que TOUT se réduirait.
Notre raison n'est pas immense, nos facultés terrestres sont assez bornées; mais cette raison et ces facultés suffisent, cependant, pour nous faire sentir l'improbabilité, l'absurdité môme de
cette hypothèse, et nous la faire rejeter comme incompatible avec la sublime grandeur du spectacle de l'univers.
Sans doute, la création ne paraît pas s'occuper de nous. Son cours inexorable marche sans consulter nos sensations. Nous regrettons avec le poète l'implacable sérénité de la nature, opposant l'ironie de sa splendeur souriante à nos deuils, à nos révoltes et à nos désespoirs :
Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !
D'autres vont maintenant passer où nous passâmes ; Nous y sommes venus, d'autres vont y venir, Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir.
Car personne ici-bas ne termine et n'achève ; Les pires des humains sont comme les meilleurs ; Nous nous éveillons tous au même endroit du rêve : Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
Répondez, vallon pur, répondez, solitude !
0 Nature, abritée en ce désert si beau,
Quand nous serons couchés tous deux, dans l'attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,
Est-ce que vous serez à ce point insensible, De nous savoir perdus, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible Et de toujours sourire et de chanter toujours ? (*)
■* Victor Hugo. Tristesse d'Olympio f
Oui, les mortels peuvent se dire que lorsqu'ils seront couchés dans le tombeau, les printemps et les étés continueront de sourire et de chanter; les époux peuvent se demander s'ils se retrouveront un jour, en de nouveaux rayonnements; mais ne sentons-nous pas, justement, au sein de l'immense mystère dont nous sommes enveloppés, que nos destinées ne s'arrêtent pas ici, et qu'à moins du néant absolu et définitif de tout, il faut qu'elles se continuent ailleurs, dans ce ciel étoile où s'envolent instinctivement tous les rêves depuis l'origine de l'humanité ?
De même que notre planète n'est qu'une province du ciel infini, ainsi notre existence actuelle n'est qu'une étape dans la vie éternelle. C'est l'Astronomie qui, en nous donnant des ailes, nous conduit au sanctuaire de la vérité. Le spectre de la mort s'est enfui de notre ciel. Chaque étoile, foyer de vivant système, verse avec sa lumière un rayon d'espérance dans nos cœurs. La Nature chante sur toutes les sphères l'hymne de la vie éternelle.
Page»
Aux Lectrices de ce livre ••.. 1
Première Leçon. — La Contemplation du Ciel 19
Deuxième Leçon. — Les Constellations 39
Troisième Leçon. — Les Étoiles, Soleils de l'infini. Voyage .
dans l'immensité 73
Quatrième Leçon. — Notre étoile le Soleil 109
Cinquième Leçon. — Les Planètes. —A. Mercure, Vénus, la
Terre et Mars 137
Sixième Leçon. — Les Planètes. — B. Jupiter, Saturne, Ura-
nus et Neptune 171
Septième Leçon. — Les Comètes. — Les Étoiles filantes, les
Bolides, les Uranolithes 199
Huitième Leçon. — La Terre 235
Neuvième Leçon. — La Lune 263
Dixième Leçon. — Les Éclipses 293
Onzième leçon. — Les Méthodes — Comment on détermine
les distances célestes et comment on pèse les mondes . . 325
Douzième Leçon. — La Vie universelle et éternelle. . . 355