LIVRE XX. — LA TERRE
Il est une chaîne de montagnes immense, la plus étendue de tout le globe, qui échappe par sa direction aux systèmes dont je viens de m' occuper. Je veux parler de la ' grande Cordillère américaine. En attendant des observations géologiques analogues à celles qui l'ont si heureusement guidé , M. de Beaumont s'est livré à des con jectures d'où semble résulter avec assez de probabilité la conséquence que cette grande chaîne est encore plus moderne que le quatrième de ses systèmes. Ces conjectures, quelque ingénieuses qu'elles soient, sortent trop du cadre que je m'étais imposé pour qu'il me soit permis de les rapporter. Je craindrais d'ailleurs que des esprits inattentifs ne les confondissent avec les déductions rigoureuses dont je me suis d'abord occupé et qu'elles ne leur fissent quelque tort. Cependant je ne puis m' empêcher de faire remarquer combien l'étude purement géographique des chaînes de montagnes se trouvera simplifiée, lorsque le parallélisme , soupçonné par M. de Beaumont comme caractère distînctif des montagnes contemporaines, ayant été vérifié directement dans les points les plus éloignés , sur l'Himalaya, par exemple , comparé au mont Venteux , pourra être rangé parmi les principes de la science. Des classifications simples, peu nombreuses, à la portée des mémoires les plus rebelles et dégagées d'ailleurs de tout arbitraire, puisqu'on procédera par ordre d'ancienneté, serviront de guide dans l'inextricable dédale de chaînes entrelacées dont aucun géographe ne s'était tiré jusqu'ici d'une manière tout à fait satisfaisante.
Depuis que les résultats de M. de Beaumont sont connus, j'ai vu qu'on s'étonnait de ce que les chaînes de
même date étaient simplement parallèles à un grand cercle de la sphère et ne se trouvaient pas les unes sur le prolongement des autres. Mais tout ce qu'on peut inférer de ce manque d'alignement, c'est simplement que la cause, quelle qu'en soit la nature, qui a soulevé les différentes chaînes de montagnes, tout en propageant son action dans le plan d'un grand cercle, embrassait une zone d'une certaine largeur, et que les points de moindre résistance sur la croûte solidifiée ne se sont pas rencontrés, ce qui du reste aUrait été bien étrange , dans la direction d'une ligne mathématique.
La découverte de M. Élie de Beaumont ne consiste pas à avoir montré que les continents sont sortis de la mer par voie de soulèvement. Je trouve déjà cette idée dans un Mémoire de M. King, inséré au tome lvii (1767) des Transactions philosophiques. M. King croyait que le soulèvement des montagnes avait produit le déluge dont parle l'Écriture. Il dit en terminant que Lazzaro Moro, auteur vénitien, avait déjà soutenu que les continents étaient sortis de la mer par l'action des feux souterrains. Stenon, en 1667, disait que toutes les couches de sédiment inclinés sont des couches redressées. Saussure , Werner, Alexandre de Humboldt , Léopold de Buch ont établi que les couches inclinées qu'on voit dans les pays de montagnes n'ont pu être déposées dans cette direction, que les divers terrains constituant l'écorce solide du globe ont été formés à des époques diverses et successives, qu'il y a des concordances et des oppositions remarquables entre les directions des chaînes de montagnes qui ont percé la surface terrestre. M. de Beaumont a fixé les âges rela-