LIVRE XXII. — ÉCLIPSES ET OCCULTATIONS
Dans une campagne dont je ne retrouve pas le nom, des poules, au moment de Téclipse totale, abandonnèrent subitement le millet qu'on venait de leur donner et se réfugièrent dans une é table.
Au Mas de l'Asparrou, les poules se trouvant loin de toute habitation , allèrent se grouper sous le ventre d'un cheval.
Une poule entourée de poussins s'empressa de les appeler et de les couvrir de ses ailes.
Des canards qui nageaient dans une mare ne se dirigèrent pas, au moment de la disparition du Soleil , vers la métairie assez éloignée d'où ils étaient sortis deux heures auparavant ; ils se massèrent et se blottirent dans un coin.
A la Tour, chef- lieu de canton dans les Pyrénées- Orientales, un habitant avait trois linotes. Le 8 juillet r de grand matin, en suspendant à la fenêtre de son salon la cage qui renfermait les trois petits oiseaux , il remarqua qu'ils paraissaient très- bien portants ; après l'éclipsé, un d'entre eux était mort. Faut-il croire que la linote se tua en heurtant avec force, dans un moment de frayeur, les barreaux de la cage? Quelques faits observés ailleurs rendront cette supposition probable. '
Les insectes eux-mêmes n'échappèrent pas aux impressions que l'éclipsé produisit sur les quadrupèdes et sur les oiseaux. Je transcrirai ici une note qui m'a été remise par M. Fraisse aîné, de Perpignan :
t Je m'étais assis devant un petit sentier, tracé par des fourmis que le hasard me fit rencontrer. Elles travaillaient avec leur vivacité accoutumée; toutefois, à
mesure que le jour diminuait , leur marche se ralentissait; elles paraissaient éprouver de l'hésitation. A l'instant où le Soleil disparaissait entièrement, je remarquai, malgré la faible lumière qui nous éclairait alors, que les fourmis s'arrêtèrent, mais sans abandonner les fardeaux qu'elles traînaient. Leur immobilité cessa dès que la lumière eut repris une certaine force, et bientôt elles se remirent en route. »
« À Montpellier on vit, dit M. l'abbé Peytal, des chevaux qui marchaient sur Taire du battage du blé, se coucher ; des moutons dispersés sur la prairie , se réunir précipitamment comme dans un danger ; des poussins se grouper sous les ailes de la mère; un pigeon, surpris par l'obscurité tandis qu'il volait , aller se heurter contre un mur, tomber tout étourdi et ne se relever qu'à la réapparition du Soleil. •
M. Lenthéric, professeur à Montpellier, a donné aussi quelques détails concernant les effets que l'éclipsé totale produisit sur diverses espèces d'animaux. Des chauvessouris, croyant la nuit venue, quittèrent leurs retraites; un hibou, sorti d'une tour de Saint-Pierre, traversa» en volant, la place duPeyrou; les hirondelles disparurent; les poules rentrèrent ; des bœufs, qui paissaient librement près de l'église de Maguelonne, se rangèrent en cercle, adossés les uns aux autres , les cornes en avant comme pour résister à une attaque.
Ce dernier fait eut pour témoin M. Laurent , secrétaire et agent comptable de la Faculté de médecine de Montpellier.
M. le docteur Arvedi, de l'École vétérinaire de Milan,
M. le docteur Angelo Cavana, de Codogno, assurent que l'éclipsé ne produisit d'effet ni sur les chevaux ni sur l'espèce bovine.
Le professeur Balsamo, de Milan, dit que deux chiens qu'il examinait attentivement restèrent parfaitement impassibles pendant toute la durée du phénomène.
M. Piola , au contraire , vit près de Lodi un chien de chasse qui se montra très-inquiet et poussa de longs gémissements. A Vérone, on fit la même observation.
Que conclure de la remarque de M. Balsamo comparée aux faits que j'ai rapportés d'après les observateurs de Perpignan, de Lodi et de Vérone? Une seule chose, ce me semble : c'est qu'il n'y a pas moins de différence, quant à l'intelligence ou aux facultés provenant de l'instinct, entre les animaux de même espèce qu'entre les hommes.
Des observateurs de Crémone disent qu'il tomba à terre une immense quantité d'oiseaux. M. Zamboni, l'auteur des piles sèches, est cité pour avoir vu tomber à côté de lui un passere (un moineau).
M. Piola, qui était sous un arbre près de Lodi, remarqua que les oiseaux cessèrent de chanter au moment de l'obscurité ; mais aucun ne tomba.
Dans la relation que M. l'abbé Zantedeschi m'a fait l'honneur de m'adresser de Venise , je lis qu'au moment de l'obscurité totale, t des oiseaux voulant s'enfuir et n'y voyant pas, allaient se heurter contre les cheminées des maisons ou contre les murs, et qu'étourdis du coup ils tombaient sous les toits, dans les rues ou dans les lagunes. Parmi les oiseaux qui éprouvèrent de ces acci-
dents, on peut citer des hirondelles et un pigeon. Des hirondelles furent prises dans les rues, répouvante qui les avait saisies leur ayant à peine laissé la faculté de voleter (svolazzare) . »
Je lis, dans une brochure de M. Majocchi, que des abeilles qui avaient quitté leur ruche en grand nombre, au lever du Soleil, y rentrèrent même avant le moment de Téclipse totale, et qu'elles attendirent, pour en sortir de nouveau , que l'astre éclipsé eût repris tout son éclat.
Voici ce que rapporte H. Kutczycki des effets produits sur les habitants des lies Sandwich par l'éclipsé totale de 1850 :
< Quelques personnes qui m'entouraient gardaient aui approches de l'éclipsé totale un silence solennel, et même les Indiens qui remplissaient la grande salle de la mission à Honolulu se turent complètement malgré leur loquacité ordinaire. Le silence dura pendant tout le temps de l'éclipsé totale ; mais à la fin, au moment de la réapparition du Soleil, une acclamation immense et unanime retentit dans Honolulu et la campagne environnante, je puis dire dans l'île tout entière. Nul cas de terreur superstitieuse parmi les indigènes n'est parvenu h ma connaissance ; ils ont montré en général une grande curiosité; les rues d'Honolulu, après l'éclipsé, étaient littéralement jonchées de fragments de verre enfumé; mais il y a eu des cas d'indifférence complète : on voyait plusieurs cerfs-volants, avec lesquels les enfants s'amusent presque continuellement, flotter tranquillement et se projeter en blanc sur le ciel assombri pendant l'éclipsé totale. ...