‹ At home; comédie en un acte, en versChapitre 8 sur 13 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins PIERROT

(Les deux amoureux restent un moment dans une attitude évidemment commandée par la réouverture possible de la porte de droite. Cette porte semblant enfin résolue à rester dans le repos, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.)

ARLEQUIN

Ah 1 Fridoline !

FRIDOL INE.

Arlequin!

i8 AT HOME.

ARLEQUIN

Un baiser!

FRIDOLINE, tendant sa joue.

Prenez-le!

ARLEQUIN, une fois le baiser pris.

Bis?

FRIDOLINE, souriant et s'éloignant d'Arlequin. Alors, recommençons la scène!

ARLEQUIN

Fridoline!

FRIDOLINE.

Aiiequin!

(Souriant, tendant la joue.)

Un baiser?

ARLEQUIN, le prenant accompagné de plusieurs autres.

La douzaine, Et puis d'autres encor... puis d'autres, derechef!...

FRIDOLINE, se dégageant.

Sommes-nous fous!

ARLEQUIN, tristement.

Mais non! C'est même mon grief Nous ne le sommes pas assez !

(Ils vont s'asseoir sur le canapé à gauche.)

FRIDOLINK, baissant les yeux.

Oh! si!

ARLEQUIN, très Roméo.

Relève La tête !

FRIDOLINE, tendre.

Que lis-tu dans mes yeux?

ARLEQUIN, poétique.

Que mon rêve...

(L'enlaçant.)

Prend un corps... que Je suis ce qu'au premier abord Je parais être...

FRIDOLINE, baissant les yeux. Quoi?

ARLEQUIN, très décidé.

Ton amant!

(Fridoline se lève vivement et s'éloigne.)

Oh ! j'ai tort De dire si crûment la chose!... Mais je rage, A la fin!... J'aime mieux risquer un rembarrage, Et Dieu sait cependant si tu me rends traqueur, Que de ne pas lâcher ce que j'ai sur le cœur.

FRIDOLINE, très choquée.

Tromper Pierrot?

ARLEQUIN, froidement.

Voilà tout ce que je demande.

FRIDOLINE, le menaçant du doigt.

Arlequin veut se faire encor mettre à l'amende.

ARLEQUIN

Pourquoi?

FRIDOLINE.

Pour aborder un sujet défendu!

ARLEQUIN, croisant les bras.

Vous trouvez que je n'ai pas assez attendu?

Qu'est-ce qu'il vous faut donc? Six mois de cour, ça compte

De nos jours!.. Autrefois, oui, je sais, on nous conte

Que les amants faisaient des stages prolongés,

Et n'étaient très heureux souvent que très âgés.

Mais dans ce siècle ou time is money, tout jeune homme

Qui sait faire sa caisse en doit être économe !

Ce qui prenait un an aujourd'hui prend un jour :

Cette règle s'applique à tout, même à l'amour.

Un siège de six mois, c'est le siège de Troie !

Et l'éloge n'est pas menteur que je m'octroie,

Quand Je prétends qu'aux yeux de la postérité Je tiendrai le record de la fidélité.

KRIDOLINE, secouant la tête.

Non!

ARLEQUIN, renversé.

Comment! Tu connais quelqu'un de plus caniche Qu'Arlequin?

KRIDOLINE.

Oui!

ARLEQUIN, levant les épaules.

La fable est un peu roide!.,.Où niche Ce phénomène? On va lui porter un déti !

(S'approchant de Fridoline et lui voulant prendre la taille.)

Seulement, n'est-ce pas, tu seras l'enjeu ?

FRIDOLINE, repoussant l'attaque de toute sa hauteur.

Fi, Monsieur! — Fi!... Pas de jeu de mains !

ARLEQUIN, très monté.

Vous vous trompâtes Si vous crûtes toujours vous tirer de mes pattes.

FRIDOLINE, près de la sonnette électrique. Faites un pas de plus, je presse le bouton.

ARLEQUIN, è resedcrse ntd.

Non. Tenez ! Je suis doux comme un petit mouton !

Cliaque Jour vos façons deviennent plus choquantes!

ARLEQUIN, mélancolique.

Les cafe's oi^i jetais des stations fre'quentes...

KRIDOLINE.

Cela se voit de reste à votre mauvais ton ! ARLEQUIN, avec éclat.

A qui la faute? A vous!

(Surprise tic Fridoline.)

Où se console-t-on Mieux qu'en plongeant son cœur au fond d'un petit verre?

FRIDOLINE, avec une rudesse bourgeoise.

Quelle horreur !

ARLEQU IN.

Soyez-moi, Madame, moins sévère; Ayez moins de vertu, me voilà vertueux! Je condamne d'un bloc tous les spiritueux. Essayez! Versez-moi l'enivrement suprême : Je deviens illico la sobriété même;

(Tendrement.)

Car je n'ai plus besoin, dès lors que tu m'élus De nover mes chagrins, puisque Je n'en ai plus! Mais jusque-là tu dois te sentir responsable De toutes les boissons bizarres que je sable ! Pour que Teau pure seule humecte mon gosier, Que faut-il? De mon cœur, e'teindre le brasier. l,Lui prenant les mains.)

Et tu vois qu'être bonne et qu'abréger mon stage Ce n'est plus un péché : non, c'est un sauvetage !

FRIDOLINE, se dcgagieant.

Pas la vocation !

(Se versant du thé, à elle-même.)

Je crois l'aimer pourtant!

Je pense à lui la nuit, le jour, à chaque instant. Au bal, au bois, au Louvre et chez ma couturière;

(Se retournant vers Arlequin, gentiment.) Car c'est pour vous que Je m'habille !

ARLEQUIN, joignant les mains.

Une prière [ Si tu faisais tout le contraire!...

FRIDOLINE, très offensée et se dirigeant vers la porte de gauche.

Je m'en vais!

ARLEQUIN, la rattrapant, d'une voix câline.

Là, ne nous fâchons pas! Peux-tu trouver mauvais, Chère, qu'un amoureux ait une haine corse Contre ta robe? Simple ou riche, c'est l'écorce, Obstacle exaspérant à toute privante'.

Qui lui cèle le fruit divin de ta beauté. Et tu reconnaîtras que, pour la barbarie, La figue de ce nom est ton allégorie.

Ou la châtaigne encor, dont une infinité De clous défend la chair avec férocité. (La lâchant et changeant de ton.)

Mais se cacher toujours, ce n'est pas très bon signe; Etre faite à rivir et blanche comme un cygne N'est pas de ces secrets que l'on garde pour soi! Quand une femme est très farouche, on sait pourquoi!

(Mouvement de Fridoline.)

Mais oui, neuf fois sur dix, ce n'est qu'une tactique Pour masquer un détail qui prête à la critique. Et ce qu'elle protège avec le plus d'ardeur Ce n'est pas sa beauté,

FRIDOLINE, anxieuse.

Qu'est-donc ?

ARLEQUIN

Sa laideur!

FRIDOLINE, prête à lui arracher les yeux. Hein? quoi? comment? Tu dis, tu crois que je suis laide?

AR LEQUIN, calme.

Dame, Je n'en sais rien !

FRIDOLINE, riant d'un rire nerveux.

Très galant!

ARLEQUIN, imperturbable.

C'est à Taide De ses yeux qu'il faudrait juger la question!

(Solennel.) Quiconque se refuse à comparution, A produire tous ses te'moins, ne peut s'attendre Que le Tribunal rende un jugement bien tendre; Et, pour n'avoir pas vu vos pièces, il me faut, Madame, prononcer contre vous par défaut!

FRIDOLINE, prête à pleurer.

Ainsi tu ne veux pas m'en croire sur mon dire?...

ARLEQUIN, raide comme la justice.

Non!

FRIDOLINE, ouvrant l'écluse de ses larmes et tombant assise sur un fauteuil.

Il ne m'aime plus !

ARLEQUIN, s'agenouillant vivement auprès d'elle.

Mais, si fait ! Et j'aspire A te le mieux prouver que par de vains discours ! Prononce un nom : Voisin, Durand, Paillard, Je cours^ Plus gai que le gagnant du Grand-Prix, plus véloce Que Terront, commander notre repas de noce!

FRIDOLINE, extrêmement tentée.

Eh bien...

(Se levant.)

Je ne peux pas! Pierrot est trop parfait!

ARLEQUIN, très convaincu.

Donc, il est assommant!... C'est l'ordinaire effet De la perfection!... Cet homme-là te gèle! (Amoureusement.)

Jusqu'au soleil l'amour te fait la courte e'chelle : Grimpe!... Viens t'y chauffer!

FRIDOLINE, continuant l'ennuyeux panégyrique.

Il est si bon mari!

ARLEQUIN, levant les épaules.

Tout le monde en ferait autant!... Ce canari,

Crois-moi, n'a nul mérite à bien jouer son rôle :

C'est pour toi, non pour lui, que l'hymen n'est pas drôle!

VRIDOLINE, résolument.

N'importe! C'est un homme antique! — Tu te crois Fidèle pour Tavoir été pendant six mois : Mais ce n'est que de la fidélité' courante, Et là-dessus Pierrot te rend vingt points de trente. Car lui, voilà cinq ans qu'il m'aime obstinément... Et ce m'est un très douloureux e'tonnement! Je ne me doutais pas, moi pauvre jeune tille, Qui prenais un mari pour quitter ma famille Et qui m'occupais peu que ce fût Z ou X, Que j'allais justement tomber sur un phe'nix! Ce que j'aurais dit non!... Je n'ai pas une amie Dont l'époux ne s'adonne à...

(Cherchant le mot.)

la polygamie.

Et chacune en prend droit d'aimer de son côté : Un mari libertin, c'est notre liberté ! Pour ressaisir la mienne, il faudrait l'impossible,

(Poétiquement.)

Que Pierrot cessât d'être... un lys immarcescible!

Mais j'ai ce préjugé peut-être primitif:

Qu'on ne peut pas tromper son mari sans motif.

ARLEQUIN, vivement.

Eh! n'enest-cepasund'aimer unbeau jeune homme? Ce qui se fait beaucoup I... Veux-tu que je te nomme

Des femmes du grand monde à qui c'est arrivé? Oui, des femmes tenant le plus haut du pavé, Hélène, Agnès Sorel, Isabeau de Bavière, Dont les amants couchaient après dans la rivière... Non! Je confonds avec la tour de Nesle! — Enfin On ne doit pas laisser son cœur mourir de faim : C'est un principe admis par les plus grandes dames ! — J'en atteste l'histoire et tous les mélodrames !

FR I D O L I NE , entêtée dans ses pre'jugés.

Ton éloquent sermon tombe en plein Sahara. L'exemple de Pierrot seul me décidera : Qu'il marche! je suivrai!

ARLEQUIN, douloureusement sceptique.

Je crois, ô mon idole.

Que vous m'allez encor monter une gondole!

FRIDOLINE.

Non! (Réfléchissant.) Il faudrait que mon époux se dérangeât! ARLEQUIN, découragé.

Le moyen d'allumer comme un punch cet orgeat? ^

FRIDOLINE, joyeusement.

J'ai trouvé!

(A Arlequin.)

Tu connais de ces mauvaises femmes Qui se fourrent du blanc pour mieux perdre lésâmes^

ARLEQUIN, avec la simplicité de la nature. Des cocottes?... Mais oui, beaucoup!...

FRIDOLINE, furieuse.

Ah! sacripant!

ARLEQUIN, fort de son droit.

Puisque tu ne veux pas de mon cœur! Il dépend De toi que je renonce à ces beaute's accortes Aussi facilement, chère, qu'aux liqueurs fortes!

FRIDOLINE, revenant à son idée.

N'en serait-il pas une, en ce gai bataillon, Capable de changer Pierrot en papillon?

Cherche bien?

ARLEQUIN

Sans chercher, j'en de'couvre plus d'une :

(Avec volubilité.)

Nini Satin, Clara dite Claire de Lune, Fœdora Casse-cœurs, Lydie, Angélina, Berthe au petit pied, Lise, Albertine, Juana La folle, Rébecca, dont le panégyrique

3o - AT HOME.

Éclate en ce surnom : « TAllumoir électrique », Rose Tampon...

FRIDOLINE, scandalisée.

Assez, Monsieur ! Il est constant Que vous vous consolez ferme !...

ARLEQUIN, poétique.

Je souffre tant!

Mais achève ! Quel est ton dessein ?

FRIDOLINE, énergiquement.

D'être libre !

C'est pourquoi vous allez déranger Féquilibre De Pierrot, lui fournir l'occasion de choir !

ARLEQUIN, hésitant à comprendre.

Comment ?

FRIDOLINE, même jeu, mettant les points sur les i.

Il faut qu'il jette à quelqu'un le mouchoir! A vous de découvrir la professionnelle Qui fera chavirer sa vertu solennelle!

Aussitôt le délit constaté, mon bonnet.

Que l'épingle d'un vieux scrupule retenait, Au zéphire joyeux qui gonflera ses toiles, TJar-dessus les moulins fuira jusqu'aux étoiles !

AT HOME. 3i

ARLEQUI N, indigné.

Madame, savez-vous quel métier vous m'offrez ? Que les gens qui le font sont très souvent coffrés Par la police, avec leurs abjectes compagnes. Et qu'ils finissent tous, après quelques campagnes, Colons de la Nouvelle ou rasés par Deihler? Vous voulez que je sois, votre programme est clair, De ces hommes qui font leur boisson de la honte? (Noblement.)

Eh bien! soit! j'en serai, Madame !... Je surmonte Pour vous l'amer dégoût qui me navre le cœur...

(Tombant sur un fauteuil, d'une voix brisée.) Mais sonnez, qu'on m'apporte un verre de liqueur!

(Fridoline court pousser le bouton électrique près de la cheminée. Suzette apparaît.)

FRIDOLINE, à Arlequin, d'une voix émue.

Cognac, kirsch ou chartreuse ?

ARLEQUIN, toujours expirant.

Un peu de tout!

FRIDOLINE, à Suzette.

La cave, Suzette!

(Suzette sort.

FRIDOLINE, à Arlequin.

Du courage, allons!

(Suzette rentre avec la cave demande'e, la pose sur la table et se retire. Fridoline fait un petit mélange et l'apporte à Arlequin.)

ARLEQUIN, buvant.

Ah ! combien grave !

FRIDOLINE, battant des mains.

Mais combien amusant ! Laquelle choisis-tu ? Rébecca?

ARLEQUIN, se levant.

Non, c'est lui, c'est monsieur la Vertu Qui choisira!

(Riant d'un rire amer.)

Car c'est trop juste que nous autres, Nous consultions les goûts du client, non les nôtres !

(Il va à la glace et se plaque les cheveux sur les tempes à la façon des chevaliers du boulevard Rochechouart.)

FRIDOLINE, àArlequin.

Que fais-tu là?

ARLEQUIN

Je fais ma tête, tu le vois!

Je voudrais pouvoir faire e'galement ma voix.

Que sa suavitc se tintât de rogomme,

Pour être tout à fait dans la peau du bonhomme.

FRIDOLINK, lui montrant le cabinet de Pierrot, d'un geste et d'un ton manifestement cornéliens.

Va donc, et, pour une heure abdiquant ta fierté, Donne à mon cœur l'audace avec la liberté! (Elle se sauve en riant dans sa chambre.)

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