‹ At home; comédie en un acte, en versChapitre 9 sur 13 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

ARLEQUIN, puis PIERROT

ARLEQUIN, seul.

Serpent du Paradis, complice de la femme, Inspire-moi !

(Il se dirige vers la droite.)

PIERROT, entrant radieux.

C'est fait! J'ai transformé mon drame!

Bah:

ARLEQUIN

PIERROT

Quel sce'nario! Simple mais palpitant!

Je ne te dis que ça : c'est l'œuvre qu'on attend !

On va pouvoir enfin juger ce que je pèse.

J'ai surtout un Napoléon sur le trapèze

Avec chute finale!... Ah! mon cher, c'est trouvé!

ARLEQUIN, goguenard.

Oui, je vois ça d'ici : de l'art très élevé ! Alors, succès ?

PIERROT, avec conviction.

En plein, je t'en réponds!... Et même Je t'invite d'avance au souper de centième !

ARLEQUIN, toujours gouailleur.

Accepté !

(Inspiré par le serpent.) Mais d'abord, mon vieux, si je t'offrais De faire un bon dîner de première à mes frais? Si nous fêtions ce soir, avant toute lecture, La co-paternité de ta progéniture. Et que, la baptisant en joyeux comité, Nous portions quelques toasts à sa longévité?

PIERROT, froissé.

La co-paternité?... Tu plaisantes, j'espère? Tu m'as tout simplement conseillé d'être père : Je le suis ! Mais l'enfant n'est pas adultérin. Et tu n'as droit, au plus, qu'au titre de parrain !

ARLEQUIN, riant.

Qu'est-ce que je réclame? Allons, rentre ta griffe !

Si co-paternité te choque, je le biffe!

Je maintiens seulement la proposition

De faire, aujourd'hui même, une libation

De Mumm ou de Cliquot, tu choisiras la marque,

Pour l'heureux lancement de ta nouvelle barque!

PIERROT, s'inclinant.

Puisqu'il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien.

ARLEQUIN

Ce vers est à Molière

PIERROT

Oh ! ça ne me fait rien !

Car d'après les nouveaux principes qu'on affiche. Est-ce que c'est voler que de voler un riche ? Ton restaurant ?

ARLEQUIN

Julien.

PIERROT

Parfait !

ARLEQUIN, après avoir toussé pour se donner une contenance, d'un ton dégagé.

Bien entendu, Nous ne serons pas seuls... Il n'est pas défendu De rire... Nous aurons quelques personnes gaies.

PIERROT, avec espoir.

Des journalistes?

ARLEQUIN, légèrement.

Non! des femmes distinguées.

Point bégueules...

PIERROT, se redressant de toute sa hauteur. Veto sur ces convives-là !

ARLEQUIN, interloqué.

Pourquoi?

PIERROT

Réserve-les pour un autre gala !

(La main dans sa redingote, très Royer-CoUard.) Un homme sérieux peut avoir ses faiblesses, Mais il ne dîne pas à côté de drôlesses !

ARLEQUIN, avec chaleur.

Eh ! sérieux ne veut pas dire puritain, Rat de bibliothèque ou vieux bénédictin !

Mon cher, il serait temps que tu te défroquasses : Pour cela rien ne vaut... mon rôti de... be'casses!

PIERROT, ferme.

Je suis bien re'solu de n'y pas faire honneur, Et tu vas le rayer !

ARLEQUIN, méprisant.

Ah! le pauvre dîneur !

PIERROT, avec ironie.

Non! Je dîne à mon goût !... Je t'en fais mes excuses!

ARLEQUIN

Tu ne te doutes pas de ce que tu refuses.

PIERROT, avec dégoût.

Si fait : des yeux cernés de koh'l,des museaux gras.. (Souriant avec satisfaction.)

J'ai beaucoup mieux ici!

ARLEQUIN, insistant, après avoir réprimé un geste de dépit.

Viens chez moi, tu verras!

Je voudrais te montrer une photographie...

PIERROT, avec énergie.

Non, non!

ARLEQUIN, ironique.

Le trac te prend !... Scipion se détie De lui-même ! Joseph, blanc comme un nénuphar, N'ose pas regarder Madame Putiphar!

(Très convaincu.) Tu crains d'être tenté ? Mais voyons, sur la terre Qu'est-ce que nous cherchons, avec ou sans mystère ? Le bonheur!... Eh bien, pour le trouver sûrement. Toute tentation est un renseignement!

C'est sur sa porte close une marque à la craie, Un poteau nous montrant la direction vraie, Un cri de ralliement, un phare, et cœtera... Je conclus: Cède-toi, le ciel te cédera. Donc, hourrah pour Corinthe ! Un grognement pour Sparte Et c'est dit, nous laissons le rôti sur la carte.

PIERROT, froid comme un Hollandais.

Je répète: pas de gibier nauséabond!

ARLEQUIN, agacé.

Pourtant, on t'a connu jadis moins pudibond; Tu ne dédaignais pas les femmes transitoires. Si je te racontais un peu de tes histoires, Du temps où...

PIERROT, toujours avec flegme, l'interrompant.

Dans le temps, j'ai fait ce qui m'a pku

Mais depuis, j'ai sauvé mes ailes de la glu, Et la tentation sur moi ne peut plus mordre. Marié, désormais je suis un homme d'ordre, Sans rechute possible, — et le plus tin régal N'en est plus un pour moi... hors du toit conjugal :

(Les yeux au ciel.) C'est là que j'ai juré d'aimer, c'est là qu'on m'aime !

ARLEQUIN, très vexé.

Ah!

PIERROT

Tu doutes?

ARLEQUIN, même jeu.

Non pas, le tenant de toi-même!

(Avec ironie.) Donc, des goûts casaniers...

PIERROT, avec bonne humeur.

Dis même pot-au-feu!

Et moque-toi de moi, va! Je m'en moque un peu! Dans mon intérieur paisible et confortable Rien ne manque à mon cœur, rien ne manque à ma table Pourquoi chercher dehors et follement payer L'amour, puisque je l'ai chez moi, près du foyer? On fait plus que m'aimer: on me sert, on me gâte. Etre oiseau voyageur? Non, je suis coq en pâte. Mon bonheur me paraît sagement combiné :

J'y suis, j'y reste! Oh! oui, je suis déierminé

A m'éviter les chaud et froid, les courbatures,

Les dettes!... Cours sans moi, mon bon, les créatures

A chignon jaune, aux mains mignonnes mais rapaces

Et qui vident les cœurs comme les carapaces

De homards!... J'ai soupe des soupeuses!... Fini

De rire avec Tata, Zozo, Chonchon, Nini,

Ou toute autre donzelle au nom tintamarresque !

Sauf dans mes vers, je ne veux plus de pittoresque.

Non que je sois un saint dans sa niche; mais j'ai

Compris qu'il était temps d'être un homme rangé,

Économe, correct, de mœurs très régulières.

Ainsi, bien le bonsoir à tes particulières.

Et libre à toi de perdre en leur société

Sûrement ton argent, peut-être ta santé.

Respectant l'hygiène et ma liste civile,

Mon home me suffit : je n'aime plus en ville !

ARLEQUIN, avec chaleur.

On ne s'amuse pas toujours pour s'amuser, Mon cher, mais pour laisser son bonheur reposer. Va, ne t'enlise pas au fond du mariage! Pourquoi, de temps en temps, faisons-nous un voyage? Prend-on tant d'intérêt au burgs moyen-âgeux. Aux glaciers bleus, aux torrents verts, aux monts neigeux • Est-ce avec un sincère et vif enthousiasme Qu'on monte des milliers de marches, risquant l'asthme

Et la luxation de ses deux tibias?

Nous charme-t-il d'ouïr d'affreux charabias,

Et quelquefois, de l'aube à l'heure de l'absinthe,

D'avaler des tableaux crevants d'histoire sainte?

De ces attractions s'il sort une saveur

Qui donnerait le spleen au plus joyeux viveur,

D'où vient qu'on se ruine en billets circulaires

Pour des pays trop chauds ou des climats polaires?

Après quoi courent-ils, ces gens qu'on voit courir.

Et quel est leur vrai but en partant?... De souffrir!

Oui, les chambres d'hôtel, laides, mal installées,

Les matelas trop durs, les notes trop salées.

Le chaud, le froid, la faim, l'aubergiste vautour,

C'est tout cela qui fait le plaisir du retour.

Et que, lorsqu'on y rentre après tant de supplices,

Le plus petit chez soi semble un ciel de délices.

Voilà pourquoi je veux, moi, ton meilleur ami,

Réveiller dans ton cœur le touriste endormi,

Te faire savourer cette joie ineffable

Qu'en son nid retrouva le pigeon de la fable.

Et sauver ton bonheur de la satiété

En y mettant ce grain de sel, la nouveauté!

PIERROT, trùs admiratif.

Mâtin ! quelle chaleur! Tu dépasses d'un stade Tous les amis connus, Nisus, Damon, Pylade : Je cite les anciens, puisqu'on prend en pitié

Maintenant ceux qui croient encore à ramitié.

Au milieu de l'universelle rosserie,

La source en paraissait à tout jamais tarie;

Et je pleure, mon bon, je pleure comme un veau

De voir que dans ton cœur elle coule à nouveau.

Mais, néanmoins, il est superflu que tu m'aides.

Contre tous les dangers, ici, j'ai des remèdes;

Le sage doit savoir, pour combattre l'ennui,

Varier son bonheur sans sortir de chez lui...

(Souriant.) Et, pour te rassurer, c'est à quoi je m'applique.

ARLEQUIN, se décourageant.

N'importe 1 J'ai pour moi l'opinion publique ! Tous les gens mariés te clameront en chœur Que le changement d'air est la santé du cœur.

PIERROT, se frottant les mains.

Le mien est fort gaillard!...

ARLEQUIN

Misérable argutie !

Tu dois faire en ce cas de la prophylaxie!

PIERROT, très mordant.

Ah! ça, ton insistance est telle, mon garçon. Que je pourrais en prendre un étrange soupçon.

Peut-être as-tu pas mal de billets en souffrance? Tous les métiers sont bons en pareille occurrence : Pour t'etîorcer ainsi de m'induire en péché, Quelle commission as-tu sur le marché?

ARLEQUIN, humilié.

Parbleu! j'en aurais fait d'avance la gageure! Je sème le service et récolte l'injure.

PIERROT, généreux, lui tendant la main. Va, Je ne t'en veux pas!

ARLEQUIN, ironique.

Grand qui sait pardonner !

PIERROT, respectueusement.

C'est de Hugo!

ARLEQUIN, fièrement::

Chacun les siens !

PIERROT

Et ce dîner?

Tient-il toujours debout?

ARLEQUIN, rogue.

11 boite.

PIERROT, philosophe.

Bien!

ARLEQUIN

Ta tête Toute seule, c'est peu comme ornement de fête : A la considérer, je m'empoisonnerais.

PIERROT, gaiement.

Relâche, alors?

ARLEQUIN, prenant son chapeau.

Oui!... Sans rancune?

PIERROT

Et sans regrets!

C'est du temps que je gagne, et Je vais bûcher ferme. Là-dessus, mon très cher, souffre que je m'enferme En tête à tête avec la Muse...

ARLEQUIN, ironique.

Deux couverts !

PIERROT, sur le seuil de la porte, gouailleur.

C'est mon chiffre! — En de'pit de tes conseils pervers, Je garde ma façon d'être heureux! —

C'est la bonne !

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