‹ Atala. RenéChapitre 1 sur 8 · Atala. René · texte numérisé non relu

Atala. René

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L'indulgence avec laquelle on a bîen voulu accueillir mes ouvrages, m'a imposé la loi d'obéir au goût du public , et de céder au conseil de la critique.

Quant au premier , j'ai mis tous tnes soins à le satisfaire. Des personnes chargées de l'instruction de la jeunesse , ont désiré avoic une édition du Génie du Christianisme, qui fût dépouillée de cette partie de FApologie , uniquement destinée aux gens du monde : malgré la répugnance naturelle que j'avais à mutilçr mon ouvrage , et

ne considérant que lutllité publique, jai publié labrégé que Ion attendoit de moi.

Une autre classe de lecteurs demandoit une édition séparée des deux épisodes de l'ouvrage : je donne aujourd'hui cette édition.

Je dirai maintenant ce que j'ai fait relativement à la critique.

Je me suis arrêté pour le Génie du Christianisme à des idées différentes de celles que j'ai adoptées pour ses épisodes.

D m'a semblé d'abord que par égard pour les personnes qui ont acheté les premières éditions , je ne de vois faire, du moins à présent, aucun changement notable à un livre qui se vend aussi cher que

le Génie du Clirlstîanîsme. L'amour-propre et Tintérêt ne m ont pas paru des raisons assez bonnes , même dans ce siècle , pour manquer à la délicatesse.

En second lieu , il ne s'est pas écoulé assez de temps depuis la publication du Génie du CJiristianisme , pour que je sois parfaitement éclairé sur les défauts d'ua ouvrage de cette étendue. Où trouverols-je la vérité parmi une foule d'opinions contradictoires? L'un vante mon sujet aux dépens de mon style ; l'autre approuve mon style et désapprouve mon sujet. Si Ton m'assure , d'une part , que le Génie du Christianisme est un monument à jamt^s mémorable pour la main qui Téleva , et pour

le commencement du dix -neuvième siècle (*) ; de l'autre , oji a pris soin de m'avertir , un mois ou deux après la publication de l'ouvrage, que les critiques venoient trop tard , puisque cet ouvrage étoit déjà oublié (**)!

Je sais qu'un amour-propre plus affermi que le mien trouveroit peut-être quelques motifs d'espérance pour se rassurer contre cette dernière assertion. Les éditions du Génie du Christianisme se multiplient, malgré les circonstances qui ont ôté à la cause que j'ai défendue, le puissant intérêt du malheur.

L'ouvrage , si je ne m'abuse, paroît

(•) M*", de Fontanes.

(••) M^ Ginguéaé.

PKÉFACE. 5

Hiêmeaugmenter d estime dans lo- ' pinion publique à mesure qu'il vieillit , et il semble que Ton cornm.ence à y» voir autre chose qu'un ouvrage de pure imagination, -M^dXs . à Dieu ne plaise que je prétende persuader de mon folble mérite ceux qui ont sans doute de bonnes raisons pour ne pas y croire. Hors la religion et Thonneur, j'estime trop peu de choses dans le monde, pour ne pas souscrire aux arrêts de la critique la plus rigoureuse. Je suis sî peu aveuglé par quelques succès, et si loin de regarder quelques éloges comme un jugement définitif en ma faveur, que je n'ai pas cru devoir mettre la dernière main à mon ouvrage. J attendrai encore , afin de laisser le temps aux préjugés de se calmer , à l'esprit de parti

de s'éteindre; alors Topinion qui se sera formée sur mon livre , sera sans doute la véritable opinion ; je saurai ce qu'il faudra changer au Génie du Christianisme , pour le rendre tel que je desire le laisser après moi , s'il me survit.

Mais si j'ai résisté à la censure dirigée contre l'ouvrage entier parles raisons que je viens de déduire, j'ai suivi pour Atala , prise séparément , un système absolument opposé. Je n'ai pu être arrêté dans les corrections , ni par la considération du prix du livre , ni par celle de la longueur de l'ouvrage.

Quelques années ont été plus que suffisantes pour me faire connoître.

les endroits foibles ou vicieux de cet épisode. Docile sur ce point à la critique , jusqu'à me faire repro-

cher mon trop de facilité, j'ai prouvé à ceux qui m'attaquoient que je ne suis jamais volontairement dang Terreur , et que dans tous les temps et sur tous les sujets, je §uis prêt à céder à des lumières supérieures aux miennes. Atala a été réimprimée onze fois : cinq fois séparément , et six fois dans le Génie du. Christianisme ; si Ion confrontoit, ces onze éditions , à peine en trouveroit-on deux tout- à -fait semblables.

La dou^sième (*) que je publie aujourd'hui, a été revue avec le plus grand soin. J ai consulté des amis prompts à me censurer; j'ai pesé chaque phrase, examiné cha-

(') Cette treizième édition est conforme à la douzième , seule avouée pu rauteur.

que mot. Le style , dégagé des épîthètes qui rembarrassoient , marche peut-être avec plus de naturel et de simplicité. J ai mis plus d'ordre et de suite dans quelque's idées ; j'ai fait disparoître jusqu'aux moindres incorrections de langage.

M', de la Harpe me disoit au sujet d'Atala : « Si vous voulez vous » enfermer avec moi seulement » quelques heures , ce temps nous » suffira pour effacer les taches » qui font crier si haut vos cen- » seurs. » J'ai passé quatre ans à revoir cet épisode , mais aussi il est tel qu'il doit rester. C'est la seule Atala que je reconnoîtrai à l'avenir.

Cependant il y a des points sur lesquels je n'ai pas cédé entièrement à la critique. On a prétendu que quelques sentimens exprimés

PRÉFACÉ. 9

par le père Aubry. renfermoient une doctrine désolante. On a , par exemple, été révolté de ce passage :

( nous avons aujourd'hui tant de sensibilité!)

« Que dis-je ! ô vanité des vani- » tés ! Que parlé-je de la puissance » des amitiés de la terre ! Voulez- » vous, ma chère fille, en con- » noître l'étendue ? Si un homme » revenait à la lumière^ quelques » années après sa mort , je doute » qu'il fût revu avec joie par ceux- » là même qui ont donné le plus » de larmes à sa mémoire : tant on y> forme vite d'autres liaisons , tant » on prend facilement d'autres » habitudes, tant l'inconstance est » naturelle à l'homme , tant notre » vie est peu de chose, même dans » le cœur de nos amis»

Il ne s'agît pas de savoir si ce sentiment est pénible à avouer, mais s'il est vrai et fondé sur la commune expérience. 11 seroit difficile de ne pas en convenir. Ce n'est pas sur-tout chez les Français que l'on peut avoir la prétention de ne rien oublier. Sans parler des morts dont on ne se souvient guères, que de vivans sont revenus dans leurs familles , et n'y ont trouvé que l'oubli, Thumeur et le dégoût ! D'ailleurs , quel est ici le but du père Aubry ? N'est-ce pas d'ôter à Atala tout regret d'une existence qu'elle vient de s'arracher volontairement , et à laquelle elle voudroit en vain revenir? Dans cette intention, le missionnaire, en exagérant même à cette infortunée les maux de la vie , n« fe-

roît encore qu'un acte d'humanité.

Mais il n'est pas nécessaire de recourir à cette explication. Le père Aubry exprime une chose malheureusement trop vraie. S'il ne faut pas calomnier la nature humaine , il est aussi très-inutile de la voir meilleure qu'elle ne Test en etîet

Le même critique, M^ labbé Morellet, s'est encore élevé contre cette autre pensée , comme fausse et paradoxale :

« Croyez-moi, mon fils, le»

» douleurs ne sont point éternel-

» les ; il faut tôt ou tard qu'elles

» finissent, parce que le cœur de

» l'homme est fini. C'est une de

» nos grandes misères : nous ne

» sommes pas même capables^

» d'être long-temps malheureux. »

Le critique prétend que cette sorte d'incapacité de Thoinme pour la douleur est au contraire un des grands biens de la vie. Je ne lui répondrai pas que si cette réflexion est vraie, elle détruit l'observation qu'il a faite sur le premier passage du discours du père Aubry. En effet , ce seroit soutenir , d'un côté , que l'on n'oublie jamais ses amis ; et de l'autre , qu'on est très-heureux de n'y plus penser. Je remarquerai seulement que l'habile grammairien me semble ici confondre les mots* Je n'af pas dit : « C'est une de nos grandes infortunes ; » ce qui seroit faux , sans doute ; mais :

« C'est une de nos grandes misé-* res , » ce qui est très - vrai. Eh !

qui ne sent que cette impuissance

PRÉFACE. l3

OÙ est le cœur de Thomtne de nourrir long-temps un sentiment, même celui de la douleur, est la preuve la plus complète de sa stérilité , de son indigence , de sa misère? M^ Fabbé Morellet paroît faire, avec beaucoup de raison , un cas infini du bon sens, du jugement , du naturel. Mais suit-il toujours dans la pratique la théorie qu'il professe ? Il seroit assez singulier que ses idées riantes sur r homme et sur la vie , me donnassent le droit de le soupçonner, à mon tour, de porter dans ses sentimens Texaltation et les illusions de la jeunesse.

La nouvelle nature et les mœurs nouvelles que j'ai peintes, m'ont attiré encore un autre reproche peu réfléchi. On ma cru finven-

teur de quelques détails extraordinaires , lorsque je rappelois seulement des choses connues de tous les voyageurs. Des notes ajoutées à cette édition d'Atala m'auroient aisément justifié ; mais s'il en avoit fallu mettre dans tous les endroits où chaque lecteur pouvoit en avoir besoin , elles auroient bientôt surpassé la lon-^ gueur de Fouvrage. J'ai donc renoncé à faire des notes.

Rien n'empêche qu'on ne trouve Atala une méchante production ; mais j ose dire que la tiature américaine y est peinte avec la plus scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Floride», Les deux traductions an^

glaises d'Atala sont parvenues en Amérique; les papiers publics ont annoncé , en outre , une troisième traduction publiée à Philadelphie avec succès; si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auroient-ils réussi chez un peuple qui pouvoit dire à chaque pas :.

« Ce ne sont pas là nos fleuves, » nos montagnes, nos forêts. Atala » est retournée au désert , et il » semble que sa patrie Tait recon- » nue pour véritable enfant de la » sollitude (*). »

René , qui accompagne Atala dans la présente édition, n'avait point (encore été imprimé à part.

Je ne sais s'il continuera d'obtenir

(•) Défense du Génie du Christianisme.

jG préface.

la préférence que plusieurs personnes lui donnent sur Atala. Il fait suite naturelle à cet épisode, dont il diffère néanmoins par le style et par le ton. Ce sont à la vérité les mêmes lieux et les mêmes personnages, mais ce sont d'autres mœurs et un autre ordre de sentimens et d'idées*

Quant au style , René a été revu avec autant de soin qu' Atala , et il a reçu le degré de perfection que je suis capable de lui donner.

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