BENE
le monde, et ses yeux s'attachoient sur moi avec tristesse.
M Le cœur ému par ces conversations pieuses ) jeportois souvent mes pas vers un monastère, voisin de mon nouveau eéjour; un moment mêyne j'eus la tentation d'j cacher ma vie. Heureux ceux qui ont £ni leur voyage, sans avoir quitté le port, et qui n'ont point , comme moi, traîné d'inutiles jours sur la terre!
» Les Européens incessamment agités, sont obligés de se bâtir des solitudes. Plus notre cœur est tumultueux et bruyant, pluS le calme et le silence nous attirent. Ces hospices de mon pays , ouverts aux malheureux et aux foibles ^ sont souvent cachés dans des vallons qui portent au cœur le vagi^e sentiment de l'infortune , et l'espérance d'un abri ; quelquefois aussi oft les découvre stirde hauts sites où l'ame religieuse, comme' une plante des montagnes, semble s'élever vers le ciel pour lui offrir ses parfums.
*90 imÈ:
» Je vois encore lé mélange majes-^ tueux des eaux et des .bols de cette an* tique abbaje où je pensai dérober ma vie aux caprices du sort; j'erre encore au déclin du jour dans ces cloîtres re— t'entissans et solitaires. Lorsque la luneéclairoit à demi les piliers des arcades , et dessinoit leur ombre sur le mur opposé, je m'arrétois à contempler la croix qui marquoit le champ de lia mort, et les longues herbes qui croissoieut entre les pierres des tombes. O hommes , qui ayant vécu loin du monde , avez passé du silence de la vie, au silence de la mort, de quel dégoût de la terre vos tombeaux ne remplissoient-ils point inon cœur ! .
» Soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique, je changeai mes desseins ; je me résolus à voyager: Je dis adieu à ma sœur, elle me serra dans ses bras avec un mouvement quiressembloit à de la joie, comme si elle eût été heureuse de me quitter; je ne pus
mc défendre d'une réflexion amère sur rinconséquence des amitiés humaines.
» Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du inonde, dont je ne connoissois ni les ports, ni l^s écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus : je m'en allai m'assejant sur les débris de Rome et de la Grèce : pays de forte et d'ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevelis dans la poudre, et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature , et foiblesse de T homme : un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissans, ne soulèveront jamais!
» Quelquefois une .haute colonne se montroit seule debout dans un désert , comme une grande p^sée s'élève , par intervalles, dans une ame que le temps et le malheur ont dévastée.
» Je méditai sur cef .monumens dans
tous les accîdens et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avoit vu jeter les fondemens de ces cités, se couchoit majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines; tantôt la lune se levant dans un ciel pur , entre deux urnes cinéraires à moitié brisées j me montrait les pâles tombeaux. Souvent aux rajons de cet astre qui alimente les rêveries, j'ai cru voir le Génie des souvenirs , assis tout pensif à mes côtés.
M Mais je me lassai de fouiller dans des cercuils, où je ne remuoistrop souvent qu'une poussière criminelle.
» Je voulus voir si les races vivantes m'oiïriroiënt plus de vertus, ou moins de malheurs que les races évanouies.
Comme je me promenbis un jour dans une grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte, j'aperçus une statue qui indiquoit du doigt un lieu fameux par un sacrifice (*).
(*) A Londres, derrière Withall, U »tatiM de Jacques IL
je fus frkppé du silence de ces lieux; le vent seul gémissoit autour du marbre tragique. Des manœuvres étoient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou tailloient des pierres en sif-^ fiant. Je leur demandai ce que signifioit ce monument : les uns purent à peine me le dire, les autres ignoroient la catastrophe qu^il retraçoit. Rien ne m^a plus donné la juste mesure des évé^ nemens de la vie, et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit ? Le temps a fait un pas , et la face de la terre a été renouvelée.
» Je recherchai sur-tout dans mes voyages les artistes et ces hommes divins qui chantent les Dieux sur la lyre, et la félicité des peuples qui honorent le^ loix, la religion et les tombeaux.
» Ces chantres sont de race divine^ ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terrç»
194 towi-
jLeur vie eat à la fpi« naïve et sublime^ ils célèbrent les Dieux avec une bourcb^ ^'or, et dont les plus siniples des bomtunes ; ils causent comme des inxmbrte^ •ou comme des petits enfans; ils e;xpli^ •cpient les loix de Tunivers, tit n^ peUf- (Vent contprendre les affaicea ks plu»
innocentes de la vie ; ils ont des idée»
(merveilleuses de la .mort , et goaeurent^ •aans s^en apercevoir^ comme des nou*- ^eau-nés.
» Sur lise monts de la Calédonie, I^ fâernîer iBarde qu^on ait ouï dans ces déserts, me cbanta les poèmes dont u« héros consoloit jadis sa vieillesse. Nous étions assis sur quatre pierres rongées •de mousse; un torrent couloLt à nos ^ieds; le chevreuil .paissoit à q^qu« «distance parmi les débris d'une tour, et le vent ■ des mers siiïLoit sur la bruyèr?
de Cona. Maintenant la religion chrértienne, fille aussi des hautes montagneS| a placé des croix sur les monumens des •héros de Momren, et touché la barpe
ée David, au bord du méixke torfent 0iL Ossian Rt^émir la sienne. Aussi paci-* itque que les divinités' de Selma étoient guerrières, elle garde des troupeaux oi!i Fingal lirroit des combats, et elle a ré-* pandii des auges de paix, dans les nuaged qu^habitoient des fantômes homicides*
» L'anci«nne et riante Italie mVi&it la foule de ses chefs «'d'œuvre. Avec quelle sainte et poétîq^ie horreur j'er-« rois dans ces vastes édiEces^ consacréa par les arts à la religion! Quel iaby-* rinthe de colonnes ! Quelle succession d'arches et: de voûtes! Qu'ils sont beaux ces bruits qu^on entend autour des dômes, semblables aux rumeurs des flots dans rOcéan, aux murmures des vents da/ns les forets^ ou & là votx de Dieu dans son temple t L'apehiteete bâtit^ pour ainsi dire,^ les idées du poète, et tes fait toucher aux sens»
. » Cependant qu'avoîs-je appris j-us-^ 4]u?alors avec tant de fotigoe^ Aiea
196 B£NÊ.
de certaia parmi les anciens, rien de Jbeau parmi les modernes. Le passé et le présent sont deux statues incom-< piétés : l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges ; l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.
» Mais peut-être, mes vieux amis, vous sur-tout^ habitans du désert, étesvous étonnés que dans ce récit de mes "'voyages, je ne vous aie pas une seule fois entretenus des monumens de la nature î
» Un jour j'étois monté au sommet de l'£tna^ volcan qui brûle au milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de inoi , la /Sicile resserrée comme un point à m^ pieds , et la mer déroulée 9U loin ^daçs les. espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me sembloient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que d'un côté mon
KEKÊ. 197
teil afpercciwit oes objets^ dcr Pautre il plongeoît dans le cratère de l'Etna ^ dont je découvrois les entrailles brûlantes , entré les- boniïéès d'iHie noire vapeur^
,, Un jeune bomme plein de passions , aasia sur là. boucbe d^mi Yolcan ^ et pleurant sur les mortels dont à peine ilf vt>yiàit à se» pieds les demeures , n'est ^ sans doute, 6' rieillkrds , qu'ua objet di^ne de Votre pitié 'i mais quoi que vous^ puissiez penser de ' René ^ ce tableau vous offîre Timage éê son ca^ ractère et de son exigence : c'est aitisi que toute ma vie )'ai eu devant i«$ jeux une création à la foils immense et imperceptible y et- un abyme ouvert à mes cètés. ,,
£n prononçant ces dei'nî^rs mots^ René se tut, et tomba subitement dans la rêverie. Le père Souël le regardott avec étonnement, et le vieilx Sachem aveugle qui n'entendoit plus parler te
198 WSNÉ;
jeune homme) iie^avoit que penser de ce silence. • ,
René avoît les jeux attaci^és sur un groupe d'Indiens qui passoient gaiement dans la plaine. 'î'out-à«coup êa physionomie s'attendrit , des larmes coulent de ses yeux, il s'écrie :
, yf Heuneux Sauvages ! Oh ! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours! Tandis qu'avec si peu de fruit je parcourois tant de con* trees, voué, assis tranquillement sous vos chênes. , vous laissiez^ couler les jours sans les compter. Votre raison n'étoit que vos besoins, et vous arriviez, mieux que mpi, au résultat de la sagesse, comme l'enfant, entre les jeux et le sommeil. Si cette mélancolie qui s'engendre de l'excès du bonheur, atteignoit quelquefois votre ame , bientôt vous sortiez de cette trisjtesse passagère , et votre regard levé vers le iciely cherchoit avec attendrissement ce
RENÉ.' ig^
je ne sais quoi inconnu qui prend pitié du pauvre sauvage ,,.
. Ici la voix de René expira dç nouveau) et le jeune homme pepcha }a tête sur sa poitrine. Chactas, étendant le bras dans Tombre, et prenant le bras de son iils , lui cria d^un ton ému s (< mon Hls ! mon cher fils ! » A ces accens^ le frère d'Amélie revenant à lui, en rougissant de son troublé, pria son père de lui pardonner.
: Alors le vieux Sauvage : « Mon jeune » ami, les mouvemens d'un cœur com- » me le tien né sauroient être égaux, » modère seulement ce caractère qui » t'a déjà fait tant de mal. Si tu souJOEres » plus qu'un autre des choses de la » vie, il ne faut pas t'en étonner ; une » grande ame doit contenir plus de » douleurs qu'une petite. Continue ton » récit. Tu nous as fait parcourir une » partie de l'Europe, fais-nous con- » xuAtre ta patrie. Tu s^is que j'ai vu
zoo RÈlfé.
» la France, et quels liens m'y ont at-* » taché; j'aimerai à entendre parler de » ce grand Chef (^) , qui n'est plus , et 9 dont j'ai visité la superbe cabane, j» Mon enfant, je ne vis plus que par »la mémoire. Un vieillard avec ses j» souvenirs, ressemble au chêne dé-- » crépit de nos bois : ce chêne ne se 9 décore plus de son propre feuillage ^ » mais il couvre quelquefois sa nudité J* des plantes étrangères qui ont végété » sur ses antiques rameaux. »
Le frère d'Amélie , calmé par ces paroles , reprit ainsi l'histoire de éon eœur.
tt Hélas ! nion père , je ne poctrf ar t'entretenir de ce grand siècle dont je û'ai vu que la fin dans mon énfianee^ et qui n'é^oit phis lorsque je rentrai dans ma patrie. Jamais un chaingement
C) Loui» XIV.
plus étonnant et plus soudain ne s'est opéré chez un peuple. De la hauteur du génie, du respect pour la religion, de la gravité des mœurs, tout étoit subitement descendu à la souplesse de l'Esprit, à l'impiété, à la corruption,
» C'étoit donc bien vainement que j'avois espéré retrouver dans mon pays de quoi calmer cette inquiétude, cette ardeur de désir qui me suit partout.
L'étude du monde ne m'avoit rien appris, et pourtant je n'avois plus la douceur de l'ignorance.
M Ma sœur, par une conduite inexplicable,, sembloit se plaire à augmenter mon ennui ; elle avoit quitté Paris quelques jours avant mon arrivée. Je lui écrivis que je comptois l'aller rejoindre; elle se hâta de me répondre pour me détourner de ce projet, sous prétexte qu'elle étoît incertaine du Heu où l'appelleroient ses affaires. Quelles tris tea réâexionj» . ne fis- je point, alpré
^r ramitié, que la présencfe attiédît ^ que Tabsence elTace , qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité!
^ Je me trouvai bientôt plus isolé dans ma patrie , que je ne Tavois été SUT une terre étrangère. Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disoit rien et qui ne m'entendoit pas. Mon ame, qu^au-« cune passion n'avoit encore usée, cher'choit un objet qui pût l'attacher ; mais je m'aperçus que je donnois plus que je ne recevois. Ce n'étoit ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandoit de moi. Je n'étois occupé qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au niveau de la société. Traité partout d'esprit romanesque , honteux du rôle que je jouois, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré.
99 Je trouvai d'abord assez de plaisitf
dans cette vie obscure et îtvdépenclante, "^ Inconnu, je me mêloi» à la foule : vaste désert d'honunes!
» Souvent assis d&ns une église peu £ré({uentée, je passois des heures entières en méditation. Je vojois de pauvrea fenugoed venir se prosternejr devant le Très-Haut , ou des pécheurs s'agenouil* 1er au tribunal de la pénitence. Nul ne aortoit de ces lieux sans un visage plut serein ^ et les sourdes clameurs qu^on entendoit au dehors sembloient être lea flots des passions et les orages du monde i| qui venoient expirer au pied du temple du Seigj^ur. Grand Dieu, qui vis eii aecret couler mes larmes dans ces re-* traites sacrées, tu sais combien de foia je me jetai à tes pieds, pour te sup-»
plier de me décharger du poids de Vexistence, od de changer en moi le viei} bomme ! Ah ! qui n^a senti quelquefoia le besoin de se régénérer , de se (rajeunir aux eaux du torrent , de retremper pon amç à la foxitaine de vie ? Qui ne
2o4 BENE.
se trouve quelquefois accablé du fardeau de sa propre corruption , et incapable de rien faire de grand , de nobV&^ de juste ?
» Quand le soît étoît venu , reprenant le chemin de ma retraite, je m'ar— rêtoi« sur les ponts , pour voir se coucher le soleil. L'astre , enflammant les Tapeurs de la cité, sembloit osciller lentement dans un Huide d'or, comme le pendule 'de l'horlpge des siècles. Je me retirois ensuite avec la nuit , à travers un labyrinthe de rues solitaires.
£n regardant les lumières qui brilloient dans ^es demeures des hommes , je me transportois par la pensée , au milieu des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairoient ; et je songeois que sous tant de toits habités, je n'avois pas un ami. Au milieu de mes réflexions , l'heure venoit frapper à coups mesurés dans la tour de la cathédrale gothique ; £lle alloit se répétant sur tous les tons jBt à toutes distances d'église en églisêi
Hélas ! chaque heure dans la société ouvre un tombeau , et fart couler des Ia|;mes.
» Cette vie , qui m'avoit d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur , à me demander ce que je desirois. Je ne le savois pas ; mais je crus tout-àcoup que les bois me seroient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avois déjà dévoré des siècles.
M J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins, je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étois parti autrefois pour faire le tour du monde.
j» On m'âccuse d'avoir des goûts iar
fto6 AENÉ.
constans, de ne pouvoir jouir lohg*iemps de la même chimère ,' ^'^tre la proie d^une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs , -ccunme si elle étoit accablée de leur durée ; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas! je cherche seulement un bien inconnu , 43ont Finstinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout les bornes , «i ce qui est fini n'a pour >moi aucune .valeur ? Cependant je «ens que j'aime la monotonie des sentimens de la vie , et si j'avois encore la folie de croire au bonheur, je le chercherois dans l'habitude.
» La solitude absolue, le spectacle de la nature , me plongèrent bientôt dans xm état presqu'impossible à décrire.
Sans parens, sans amis, pour ainsi dire «eul sur la terre , n'ayant point encore aimé , j'étois accablé d'une surrabon^ dance de vie. Quelquefois je rougissois subitement, et je sentois couler dans
mon cœur , connae âes rutssQ^nix d'une lave ardente ; quelquefois je poussoin des cris involontaires ^ et la nuit étoit également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquoit quelque chose pour remplir l'abyme de mon existence : je descendois dans la vallée ^ je m'élevois sur ta montagne , appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'emibras* sois dans les vents ; je crojois l'entcnd)re dans les gémissemens du fleuve ; tout étoit ce fantôme imaginaire , et les as^ très dans les ciemx , et le principe même de vie dans l'uni versL
» Toutefois cet état de calme et de trouble , d'indigence et de richesse , n'étoit pas iams quelques charmes. Un jour je m'étois amusé à eifeuiller une branche de ^tile sur un ruisseau ^ et à attacher une idée à chaque feuille que le courant ëntraînoit. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite , ne ressent pas dies angoi«-f
ses plus vives que les mienne», k chsk^ que accident qui menaçoit les débris de mon rameau. O foiblesse des mortels!
O enfance du cœur humain qui ne vieil^ lit jamais ! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre ! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.
3» Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives , que j'éprouvois dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le vuide d'un cœur solitaire , ressemblent au murmure que les verits' et les eaux font entendre dans le silence d'un dél^ert ; on en jouit , mais on ne peut les. peindre.
, » L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mo^is des tempêtes Tantôt j'aurpis voulu être un de ces guerriers eir^nt au milieu des ve^tsi
Aes images et des fantômes ; tantôt j'en-* vioid jusqu'au sort du pâtre que je Tojois récbauffer ses mains à Thumble feu de broussailles qu'il aroit allumé au coin d'un bois. J'écoutols ses chants mélancoliques ^ qui me rappeloient que dans tout pays, le chant naturel de Fhonkme est triste , lors même qu'il ex* prime le bonheur. Notre cosur est un instrument incomplet, tine lyre où il manque des cordes , et où nous sommes forcés de rendre les accéns de la joie ^ sur le ton consaxîré aux soupirs.
Le jour je m'égarois sur de grandes bruyères terminées par des forets. Qu'il falloit peu d^ choses à ma rêverie : une feuille séchée que le vent chassoit devant moi, une cabane dont la fumée é'élevoit dans la cime dépouillée des arbres , la mousse qui trembloit au soufjfle du nord sur le tronc d'un chêne j une roche écartée , un étartg désert où le jonc flétri murmuroit! Le cloche^ du hameau s'élerant au loin dans la val-.
|tIO BENE;
lée, a souvent attiré mes regards ; son-^ vent j^ai suivi des yeux les oiseaux de passage qnï voloient au-dessus de met tête. Je me figurois les bords ignorés , les climats lointains où ils se rendent ^ j'aurois voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentoit ; je sentois que je n'étois moi-même qu^un voyageur ; mais une voix du ciel sem— bloit me dire.: « Homme, la saison de » ta migration n'est pas encore venue ; » attends que le vent de la mort se lève, » alors tu déploieras ton vol vers ces » régions inconnues que ton cœur'de^ p mande. »
» Levez - vous vite , orages désirés , qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchois à grands pas, le visage enflammé , le vent siiHant dans ma chevelure , ne sentant ni pluie ni frimas , enchanté , tourmenté , et comme possédé par le démon de mon cœur.
» La nuit , lorsque Faquilon ébran^
loit ma chaumîère , que les pluies tomboîent en tori*ent sur mon toit, qu^à travers ma fenêtre je vojois ht lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues , il me sembloit que la vie redoubloit au fond de mon cœur, que j'aurois eu la puissance de créer des mondes. Ah ! si j 'a vois pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvois! O Dieu!
si tu m'avois donné une femme selon jnes désirs ; si , comme à notre premier père , tu m'eusses amené par la main
une Eve tirée de moi-même Beauté
céleste, je me serois prosterné devant toi , puis te prenant dans mes bras, j'aurois prié l'Eternel de te donner le reste de ma vie.
. » Hélas, j'étoisseul, seul sur la terre l Une langueur secrète s'emparoit de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avois ressenti dès mon enfance , reyenoit avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma
pensée, et je fie m'aperce voi» de mon existence, que par un profond sentiment d'ennui.
» Je luttai quelque temps contre mon Inal , mais avec indifférence et aans ûvoir la ferme résolution de le vaincre.
Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur , qui n'étoit nulle part et qui étoit partout , je résolus de quitter la vie.
» Prêtre du Trèé-Haut, qui m'entendez^ pardonnez à un malKeureax que le ciel avoit presque privé de la raison. J'étois plein de re!igion , et je raisonnoîs en impie ; mon cœur aimoît Dieu, et mon esprit 1« méconnoissoit; m^ conduite , mes discours , me* sen^ tîmens, mes pensées, n'étoient que contradiction , ténèbres , mensonges. Mai»
rhomme sait-il bien toujours ce qu'il veut , est 'il toujours sûr de ce qu'il pense ?
j> Tout m'ëchappoit à la fois y Vêuài
RENÉ. 2l3
lié ^ le monde , la retraite. J'avoîe es^ sajré de tout , et tout m'a voit été fataL Repoussé par la société , abandonné d'Ainélie, quand la solitude vint à me manquer, que me restoit-il ? C'étoit la dernière planche sur laquelle j 'avois espéré me sauver, et je la sentoîs encore s'enfoncer dans l'abjme !
' » Décidé que j'étois-à me débarrasser du poids de la vie, je résolus de mettre toute ma raison, dans cet acte insensé. Rien ne me pressoit; je ne fixai point le moment du départ, afin de savourer à longs traits les derniers momens de l'existence , et de recueillir
toutes mes forces, à l'exemple d'un ancien , pour sentir mon ame s'échapper»
» Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangemens concernant ma fortune, et je fus obligé d'écrire à ^ Amélie. Il m'échappa quelques plaintes sur son oubli , et je laissai sans doute percer l'attendrissement qui surmon-*
toit peu-à-peu mon cœur. Je mMmaw ÇÎnois pourtant avoir bien dissimulé mon secret ; mais ma sœur accoutumée à lire dans les replis de mon ame, le devina sans peine. £Ue fut alarmée du ton de contrainte qui régnoit dans ma lettre , et de mes questions sur des affaires dont je ne m'étois jamais occupé. Au lieu de me répondre, elle mie vint tout-à-coup surprendre.
9, Pour bien sentir quelle dut être dans la suite Tamertume de ma douleur, et quels furent mes premiers transports en revoyant Amélie , il faut vous figurer que c'étoit la seule personne au monde que j'eusse aimée, que tous mes sentimens se venoient confondre en elle^ avec la douceur des s<mvenirs de mott.
enfance. Je reçus donc Amélie dans une sorte d'extase de cœur. Il y avoit si long-temps que je n'a vois trouvé quelqu'un qui ni' entendit, et devant qui je pusse ouvrir mon ame !
,9 Amélie se jetant daxis mes bcas^
RENÉ. 2j5
me aît : « Ingrat , tu veux mourir , et „ ta sœur exista ! Tu soupçonnes son „ cœur ! Ne t'explique point , ne t'ex- „ cuse point, je sais tout; j'ai tout r, compris, comme si j'avois été avec „. toi. Est-ce moi que Ton trompe, r, moi , qui ai vu naître tes premiers „ sentimens ? Voilà ton malheureux ca- „ ractère, tes dégoûts, tes injustices.
5, Jure, tandis que je te presse^ur mon ,» cœur, jure que c'est la dernière foi« ,, que tu te livreras à tes folies, fais le „ serment de ne jamais attenter à tes M jours. „
» En prononçant ces mots , Amélie me regàrdoît avec compassion et tendresse, et couvroit mon front de ses baisers ; c'étoit. presqu'une mère ; c'étoit quelque chose de plus tendre. Hélas ! mon cœur se rouvrit à toutes les joies ; comme un enfant, je ne demandais qu'à être consolé; je cédai à l'empire d'Amélie; elle exigea un serment •fiolemiel 5 je le fis «ans hésiter , ne
fil6 HENÉir
soupçonnant même pas que désormaî# je pusse être malheureux.
» Nous fûmes plus d^un mois à nous accoutumer à l'enchantement d'être ensemble. Quand ^ le matin , au lieu d^ me trouver seul, j'entendois la voix de ama sœur, j'éprouvois un tressaillement de joie et de bonhenr. Amélie avoit reçu de la nature quelque chose de divin; son ame avoit lés mêmes graces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentimens étoit inHnie; il iCy avoit rien que de suave et d'un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupi— roient comme de concert ; elle tenoit de la femme la timidité et l'amour, et de l'ange la pureté et la mélodie.
i> Le moment étoit venu où j^allois expier toutes mes inconséquences. Dans mon délire j'avois été jusqu'à désirer d'éprouver un malheur, pour avoir du moins un objet réel de souffrance :
HENÉ. 217
épouvantable souhait que Dieu, dans sa colère, a trop exaucé !
» Que vais- je vous révéler, ô mes amis ! Voyez les pleurs qui coulent de mes yeux. Puis-je même Il y a quelques jours, rien n'auroit pli m'ar radier ce secret A présent tout est fini !
» Toutefois , ô vieillards, que cette histoire soit à jamais ensevelie dans le silence : soùvenez-vous qu'elle n'a été racontée que sous l'arbre du désert.
w L'hiver finissoit, lorsque je m'aperçus qu'Amélie perdoit le repos et la santé qu'elle commençoit à me rendre.
Elle maigrissoit ; ses yeux se creusoient ; sa démarche étoit languissante , et sa jvoix troublée. Uii jour, je la surpris toute en larmes au pied d'un crucifix^ Le monde , la solitude , mon absence ^ ma présence, la nuit, le jour^tout l'alarmoit. D'involontaires soupirs ve- Boient expirer sur ses lèvres ; tantôt elle
ai8 iiENÉ.
6out£noit sans se fatiguer, une longue course; tantôt elle 9e traînoit à peine; elle prenoit et laissoit son ouvrage , ouvrdit un livre sans pouvoir lire, cammençoit une phrase qu'elle n'achevoit pas, fondoit tout-à-coup en pleurs, et se retiroit pour prier.
„ En vain je cherchois à découvrir son secret. Quand je l'interrogeois, en la pressant dans mes bras , elle me ré— pondoit, avec un sourire, qu'elle étoit comme moi , qu'elle ne savoir pas ce
qu'elle avoit.
„ Trois mois se passèrent de la sorte^ et son état devenoit pire chaque jour.
Une correspondance mystérieuse me sembloit être la cause de ses larmes; car elle paroissoit ou plus tranquille ou plus émue, selon les lettres qu'elle recevoit. Enfin, un matin, l'heure à laquelle nous dé jeûnions ensemble étant passée , je monte à son appartement ;.
je frappe, oa ne me répond point;
KENE. 2ig
j'entr*buvre la porte , il n' j avoit personne dans la chambre. J'aperçois sup la cheminée un paquet à mon adresse.
Je le saisis en tremblant, je l'ouvre, et je lis cette lettre, que je conserve pour m' 6 ter à l'avenir tout mouvement de joie.
A René,
" Le Ciel m*est témoin, mon frère ^ „ que je donnerois mille fois ma vie „ pour vous épargner un moment de „ peine ; mais, infortunée que je suis^ „ je ne puis rien pour votre bonheur.
„ Vous me pardonnerez donc de m'étre „ dérobée de chez vous, comme une „ coupable ; je n'aurois pu résister à ,^. vos. prières, et cependant il falloit
„ partir Mon Dieu , ajez pitié de
„ moi!
,, Vous savez, René, que j'ai tou- „ jours eu du penchant pour la vie ^ religieuse ; il est temps que je mette
220 IVENÉ.
„ à profit les avertissemens du Ciel.
„ Pourquoi ai- j e attendu si tard ! Dieu „ m'en punit. J'étois restée pour vous 9, dans le monde.... Pardonnez, je suis ,, toute troublée par le chagrin que j'ai )) de vous quitter.
,, C'est à présent, mon cher frère, „ que je sens bien la nécessité de ces ,f as j les , contre lesquels je vous ai vu „ souvent vous élever. Il est des mal-?
9, heurs qui nous séparent pour toujours 5, des hommes ; que deviendroient alors
,y de pauvres infortunées! Je suis
,, persuadée que vous-même, mon frère, „ vous trouveriez le repos dans ces re- „ traites de la religion : la terre n'oifre „ rien qui soit digne de vous.
„ Je ne vous rappellerai point votre „ serment : je connois la fidélité de „ votre parole. Vous l'avez juré, vou»
„ vivrez pour moi. Y a-t-il rien de plus „ misérable, que de songer sans cesse „ à quitter la vie? Pour un homme de
^, votre caractère , il est si aisé de^ „ mourir! Crojez-en votre sœur, il est 9, plus difficile de vivre.
„ Mais , mon frère , sortez au plu»
„ vite de la solitude, qui ne vous est „ pas bonne; cherchez quelqu'occupa- „ tion. Je sais que vous riez amère- ^, ment de cette nécessité où l'on est en „ France de prendre un état. Ne mé- ,f prisez pas tant l'expérience et la sa— ,, gesse de nos pères. Il vaut^ mieux y ,, mon cher René , Ressembler un peu „ pliis au commun des hommes , et „ avoir un peu moins de malheur.
» Peut-être trouveriez-vous dans le » mariage un soulagement à vos ennuis.
» Une femme ^ des enfans occuperoient » vos jours. Et quelle egt la femme qui w ne chercheroit pas à vous rendre heu- » reux ! L'ardeur de votre arae , ht » beauté de votre génie , votre air no- » ble et passionné , ce regard fier et » tendre ^ tout vous assureroit de soa
a22t Aîné.
3> amour et de sa fidélité. Ah ! avec quel- » les délices ne te presseroit-elle paa » dans ses bras et sur son cœur ! Comme i> tous ses regards, toutes ses pensées » seroient attachés sur toi pour préve- 3> nir tes moindres peines ! Elle seroit » tout amour , toute innocence devant >} toi ; tu croirois retrouver une sœur.
» Je pars pour le couvent de Ce
» monastère , bâti au bord de la mer ,
y> convient à la situation de mon amê.
y» La nuit, du fond de ma cellule, j'en-
» tendrai le murmure des flots qui baî-
» gnent les murs du couvent ; je son-
» gérai à ces promenades que je faisois
i» avec vous , au milieu des bois , alors
M que nous croyions retrouver le bruit
» des mers dans la cime agitée des pins.
» Aimable compagnon de mon enfance ^
j> est-ce que je ne vous verrai plus?
5> A peine plus âgée que vous, je vous
» balançoi* dans votre berceau ; sou-
j> vent nous avons dormi ensemble. Ah!
» si un même tom)>eau nous réani^oit
» un jourl Mais non : je dois dormir M seule sous les marbres glacés de ce » sanctuaire où reposent pour jamais » ces Hlles qui n'ont poii^t aimé.
M Je ne sais si vous pourrez lire ces » lignes à' demi effacées par mes lar- » mes. Après tout , mon ami , un peu » plus tôt, un peu plus tard , n'auroit-il M pas fallu nous quitter ? Qu'ai- je bei> soin de vous entretenir de l'incerti- » tude et du peu de valeur de la vie ?
w Vous vous rappeliez le jeune M
» qui fit naufrage à l'Isle-de-France.
w Quand vous reçûtes sa dernière let— » tre , quelques mois après sa mort , sa j> dépouille terrestre n'existoit même » plus , et l'instant où vous comraen- » ciez son deuil en Europe , étoit celui » où on le finissoit aux Indes. Qu'est- » ce donc que l'homme, dont la mé- » moire périt si vite ? Une partie de » ses amis ne peut apprendre sa mort^ » que l'autre n'en soit déjà consolée!
» Quoi, cker et Uop cherReuié., moa
» souvenir s'effaçera-t-il sî prompter— » ment de ton cœur ? O mon frère , yi » je m'arrache à vous dans le temps ^ » c'est pour n'être pas séparée de vou* » dans l'éternité, j»
Amélie.
P. S. « Je join« ici l'acte de la dona- » tion de mes biens ; j'espère que vou»
» ne refuserez pas cette marque de mon » amitié. »
»> La foudre qui fût tombée à me^ pieds ne m'eût -pas causé plus d'effroi que cette lettre. Quel secret Amélie ime cachoit-elle ? Qui la forçoit si subitement à embrasser la vie religieuse ? Ne m'avoit-elle rattaché à l'existence par le charme de l'amitié , que pour aie délaisser tout-à-coup ? Oh l pourquoi étoit-elle venue me détourner de moa dessein! Un mouvement de pitié l'a voit rappelée auprès de moi , mais bientôt fatiguée d'un pénible devoir, elle «e
hâte de quitter un malheureux qui n^avoit qu'elle sur la terre. On croit avoir tout fait quand on a empêché un homma de mourir ! Telles étoient mes plaintes* Puis faisant un retour sur moi-même :
<c Ingrate Amélie , disois-je , si tu avois été à ma place , si , comme moi , tu aveis été perdue dans le vuide de tes jours , ah ! tu n'aurois pas été aban^ donnée de ton frère. »
» Cependant , quand je lisois la let-* tre, y y trouvois je ne sais quoi de si triste et de si tendre, que tout mon cœur se fondoit. Tout-à-coup il me vint une idée qui me donna quelqu'espérance : je m'imaginai qu'Amélie avoit peut-être conçu une passion pour un homme qu'elle n'osoit avouer. Ce soupçon sembla m'explique r sa mélancolie, «a correspondance mystérieuse , et le ton passionné qui respiroit dans sa lettre. Je lui écrivis aussitôt pour la supplier de m'ouvrir son cœur.
jy Elle ne tarda pas à me répondre |
226 hené. .
mais sans me découvrir son secret : ellb me mandoit seulement qu'elle avoît obtenu leS/dispenses du noviciat, et qu'elle alloit prononcer ses vœux.
Je fus révolté de Tobstination d'Amélie, du mystère de ses paroles, et da son peu de confiance en mon amitié*
» Apres avoir hésité un moment sur le parti que j'avois à prendre, fe résolus d'aller à B.... pour faire un dernier elTort auprès de ma sœur. La terre où j'avois été élevé se trouvoit sur la route. Quand j'aperçus les bois où j'avois passé les seuls momens heureux de ma vie, je ne pus retenir mea^larmes,.
et il me fut impossible de résister à la tentation de leur dire un dernier adieu.
„ Mon frère aîné a voit vendu l'héritage paternel, et le nouveau proprié-.
taire ne l'habitoit pas. J'arrivai au château par la longue avenue de sapins ; je traversai à pied les cours désertes; j,e m'arrêtai & regarder les fenêtres
fermées ou demi-brisées, le chardoa qui croîssoit au pied des murs , les feuilles qui jonchoient le seuil des portes j, et ce perron solitaire où j'avois vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Lés marclies étoient déjA couvertes de mousse; le violier jaune croissoit entre leurs pierres déj ointes et tremblantes. Un gardien ineonnu m'ouvrit brusquement les portes. J'hésitois à franchir le seuil ; cet homme s'écria :
*' Eh bien ! allez-vous faire comme cette ,, étrangère qui vint ici il y a quelques ,, jours ? Quand ce fut pour entrer , ,, elle s'évanouit, et je fus obligé de ^, la reporter à sa voiture. „ Il me fut aisé de reconnoitre V étrangère^ qui, comme moi , étoit venue chercher dans ces lieux des pleurs et des souvenirs!
„ Couvrant un moment mes jeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartemens sonores où l'on n'entendoit que le bruit de mes pas. Les chambre»
asS HENÉ. ■
étoient à peine éclairées par la foible lumière qui pénétroit entre les volets fermés : je visitai celle où ma mère avoit perdu la vie en me mettant au monde, celle où se retiroit mon père^ celle où j^avois dormi dansnion berceau , celle enHn où l'amitié avoit reçu mes premiers vœux dans le sein d'une sœur. Partout les èalles étoient détendues , et Farraignéé filoit sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à grands pas, sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux , mais qu'ils sont rapides , les momens que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parens! La famille de l'homme .'n'e^t que d'un jour ; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A peine le fils connoît-il le père, le père le fils, le frère la sœur, la sœur le frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui ; il n'en est pas ainsi des enfans • des hommes!
KENÉ. i22g
'„ En arrivant à B , je me fis conduire au couvent; je demandai à parler à ma soeur. On me dit qu'elle ne recevoit personne. Je lui écrivis : elle me répondit y que sur le point de «e consacrer à Dieu, il ne lui étoitpas permis de donner une pensée au monde ; que si je Taimois, j'éviterois de l'accabler de ma douleur. Elle a j ou toit : " Cepend^n% „ si votre projet est de paroître à l'au- ,, tel le jour de ma profession, daignée „ m'j servir de père; ce rôle est le seul „ digne de votre courage, le seul qui „ convienne à notre amitié, et à mon „ repos, i,
„ Cette froide fermeté qu'on opposoit à l'ardeur de mon amitié, me jetadans de violens transports. Tantôt j'étois près de retourner sur mes pas; tantôt je voulois rester, uniquement pour troubler le sacrifice. L'enfer me suscitoit jusqu'à la pensée de me poi- . gnarder dans l'église, et de mêler mes derniers soupirs aux vœux qui m'ar-.
rachoîent ma sœur. La supérieure du couvent me fit prévenir cpi'on avoit préparé un banc dans le sanctuaire , et elle m'invitoit à me rendre à la cérémonie qui de voit avoir lieu dès le lendemain.
» Au lever de l'aube, j'entendis le
Îrcmier son des cloches Vers dix eures, dans une sorte d'agonie, je me t rainai au monastère. Rien ne peut plus * être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle, rien ne peut plus être douloureux quand on j a survécu.
» Un peuple immense xemplissoit l'église. On me conduit au banc du sanctuaire; je me précipite à genoqz sans presque savoir où j'étois, ni à quoi j'élois résolu. Déjà le prêtre attendoit à l'autel ; tout-à-coup la grille mystérieuse s'ouvre, et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. £He étoit si belle, il y avoit sur son visage jguelque chose de si divin, qu'elle ex-
cita un mouvement de surprise et d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s'évanouirent ; ma force in'abandonna ; je me sentis lié par une tnain toute- puissante, et au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissemens de l'humilité.
» Amélie sb place sous un dais. Le sacrifice commence à la lueur des flambeaux , au milieu des fleurs et des par* fums, qui dei^oient rendre l'holocauste agréable. A l'offertoire, le prêtre se dé-^ pouilla de ses ornemens, ne conserva qu'une tunique de Ijn , monta en chaire, et dans un discours simple et pathétiqu'e, peignit le bonheur de la vierge qui se consacre au Seigneur. Quand il prononça ces mots : « ^EUe a paru » comme l'encens»qui se consume dans » le feu , M un grand calme et dts
a3a . HEN^.
odeurs célestes semblèrent se répandre dans Tauditoire ; on se sentit commp à Tabri sous les ailes de la colombe mystique ) et l'on eût cru voir les anges descendre sur T autel et remonter vers les ci eux avec des parfums et des couronnes.
» Le prêtre achève son discours , reprend ses vétemens, continue le sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met à genoux sur la dernière marche de Uautel. On vient alors me chercher, pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas chançelans dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me place à côté du prêtre, pour lui présenter les ciseaux.
.£n ce moment je sens renaître mes transports; ma fureur va éclater, quand Amélie, rappelant son courage, me lance un regard où il 7 a tant de reproche et de douleur, que jVn suis atterré. La religion triomphe. Ma sœur profite de xAon trouble ; elle avance hardiment U
tête. Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré ; une lorvgue robe d'étamine remplace pour elle les ornemens du siècle, sans la rendre moins touchante ; les ennuis de soil front se cachent sous un bandeau de lin; et le voile mystérieux, double simbolc de la virginité et de la religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n^avoit paru si belle. Uœil de la pénitente étoit attaché sur la poussière du monde, e.t son ame étoit dans le ciel. t
, » Cependant Amélie n'a voit point encore prononcé ses vœux; et pour mourir au monde , il Falloit qu'elle ' passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le marbre ; on étend sur elle un drap mortuaire; quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre , l'étole au cou, le livre à la main , commence l'Office des morts; de jeunes vierges le continuent. O joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que TOUS êtes terribles! On m'avoit coattaint
* a.S4 BENE.
.de me placer à genoux, près de ce lugubre appareil. Tout-à-coup un murmure confua sort de dessous le voile sépulcral; je m'incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre ) , viennent frapper mon oreille :
« Dieu de miséricorde, fais que je ne »me relève jamais de cette couche i> funèbre , et comble de tes biens un » frère qui n'a point partagé ma cri^- M minelle pasaion ! »
» A ces mots échappés du cercueil, TafEreuse vérité m'éclaire; ma raison s'égare, je me laisse tomber sur le linceul de la mort , je presse ma sœur dans mes bras, je m'écrie : « Chaste » épouse de Jésus-Christ , reçois me* M derniers embrassemens à travers Içs » glaces du trépas et les profondeurs w de l'éternité, qui te séparent déjà de w ton frère ! »
» Ce mouveiment, ce cri, ces larmes | trojublent là cérémonie ^ le prêtre s^ia*.
terrpmpt, les rdigieuses ferment la grille, la foule s^agite et se presse vei^s Tàatel; on m'emporte sans connoissance.
Que je sus peu de gré à ceux qui me rappelèrent au jour ! J'appris^ en rouvrant les jeux, que le sacrifice étoit consommé, et que ma sœur avoit été . saisie d'une lièvre ardente Elle me faisoit prier de ne plus chercher à la voir.
O misère de ma vie ; une sœur craindre de parler à un frère , et un frère craiïjidre de faire entendre sa voix à une sœur! Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où des flammes nous préparent pour la vie céleste , où Ton a tout perdu comme aux enfers, hors l'espérance.
j» On peut trouver des forces dans son ame contre un malheur personnel; mais devenir la cause involontaire du malheur d'un autre, cela est tout-à-fajt insupportable. Eclairé sur les maux de ma sœur, je me figurois ce qu'elle avoit dû souHrir, Alors s'expliquèrent pouf
236 LENÊ.
moi plusieurs choses que je n'a vois pu comprendre : ce mélange de joie et de tristesse, qu'Amélie avoit fait paroî'tre au moment de mon départ pour mes voyages, lé soin qu'elle prit de m'éviter à mon. retour, et cependant cette foiblesse qui l'empêcha si long-temps d'entrer dans un monastère ; sans doute la fille malheureuse s'étoit flattée de guérir! Ses projets de retraite, la dispense du noviciat, la disposition de ses biens en ma faveur, avoient apparemment produit cette correspondance secrète qui servit à me tromper.
M O mes amis, je sns donc ce que c'étoit que de verser des larmes , pour un mal qui n'étoit point imaginaire !
Mes passions, si long-temps indéterminées, se précipitèrent sur cette première proie avec fureur. Je trouvai même une sorte de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin , et je m'aperçus, avec un secret mouvement de joie, que la douleur
n'est pas une affection qu'on épui&e comme le plaisir.
M J'aTois voulu quitter I4 terre avant Tordre du Tout -Puissant; c'étoit up grand crime ; Dieu m'avoit envoyé Amélie à la fois pour me sauver et pour me punir. Ainsi , toute pensée coupable f toute action criminelle enp traîne après elle djes désordres et dçs malheurs. Aoxélie me prioit de Vivre, et je lui devois bien de ne pas aggraver ses maux. D^ailleurs (chose étrange!) je n'avpis plus envie de mourir depuis que j'étois réellement malheureux. Mon chagrin étok devenu ui^e occupation, qi^i reipplissoit tous mes momens : tant; mon cœur est naturelr lement pétri d^ennui et de misère!
^ Je pris donc subitement une autf e résolution ; je me déterminai à quitter l'Europe, et à passer en Amérique.
,1 (Xn équipoit , dans ce moment
i38 BENE.
même, au port de B une flotte po»r
la Louisiane ; je m'arrangeai avec un.
«des capitaines de vaisseaux ; je fis sa— TToir mon projet à Amélie, et je m'occupai de mon départ.
,, Ma sœur avoit touché aux portes de la mort; mais Dieu, qui lui àes-^ tinoit la première palme, des vierges, ne voulut pas la rappeler si vite à lui ; «on épreuve ici-bas fut prolongée. Descendue une seconde fois dans la pénible carrière de la vie, l'hérome, courbée sous la croix, s'avança courageusement à rencontre des douleurs, ne TOjant plus que le triomphe dans le <:ombat, et dans l'excès des souffrances , l'excès de la gloire.
n La vente du peu de bien qui me festoit, et que je cédai à mon frère, les longs préparatifs d'un convoi , les vents contraires , me retinrent long-temps dans le port. J'allois chaque matin m'iiiformer des nouvelles d'Amélie | et je
r^venoîs toujours avec de nouveaux motifs d'admiration et de larmes.
» J'errois sans cesse autour du monastère bâti au bord de la mer. J'apercevois souvent à une petite fenêtre grillée qui donnoit sur une plage déserte , une religieuse assise dans une attitude pensive; elle révoit à l'aspect de l'océan où apparoissoit quelque vaisseau , cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemploit la mer , éclairée par l'astre de la nuit ,, et sembloit prêter l'oreille au bruit de», vagues qui se brisoient tristement sur des grèves solitaires.
» Je crois encore entendre la clocHe qui , pendant la nuit , appeloit les religieuses aux veilles et aux prières. Tandis qu'elle tintoit avec lenteur, et que les vierges s'avançoient en silence à l'autel du Tout-Puissant, je courois au mo-»-
.a4<> AÉNÊ.
nastère : là, seul au pied des murs, j'écoutois dans une sainte extase, les derniers sons des cantiques, qui se môloient sous les voûtes du temple au foible bruissement des Hots.
» Je ne sais comment toutes ces choses qui auroienl dû nourrir mes peine», en émôussoient au contraire raigoil— Ion. Mes larmes a voient moins d'amertume, lorsque je les répandoîs sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrîa même, par sa nature extraordinaire, portoit avec lui quelque remède : oa jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma sœur devîendroît à son tour moins misérable.
» Ùi^e lettre que je *eçus d'elle avant mon départ , sembla me confirmer dans ces idées. Amélie se plaignoit tendrement de ma douleur , et m'assuroît que le temps diminuoit la sienne. « Je ne
» désespère pas de mon bonheur , me
» dîsoit-elle. L'excès même du sacri-
» fice, à présent que le sacrîâce est
» consommé , sert à me rendre quel-
». que paix. La simplicité de mes com-
» pagnes , la pureté de leurs vœux , la
» régularité de Ifeur vie , tout répahd
» du baume sui: mes jours. Quand j'en-
ii tends gronder les orages , et que Foi-
» seau de mèr vient battre des ailé»
i> à ma fenêtre , moi , pauvre colombe
» du ciel, je songe au bonheur que j'ai
» eu de trouver un abri contre la tem-
» pête. C'est ici la sainte montagne , le
» somxnet élevé d'où l'on entend les
» derniers bruits de la terre, et les pre-
» miers concerts du ciel ; c'est ici que
» la religion troXnpe doucement une
' » ame sensible : aux plus violentes
>» amours , elle substitue une. sorte de
» chasteté brûlante où l'amante et la
» vierge sont unies; elle épure les sou-
» pirs ; elle change en une flamme in-
>» corruptible une flamme périssable;
» elle mêlé divinement soh calme et
n son Innocence à ce restç dç trouble w et de volupté d'un cœur qui cherche » à se reposer, et d'une vie qui se » retire. »
» Je ne sais ce que le ciel me réserve , et s'il a voulu m'avertir que Jes orages accompagneroient partout mes pas.
i'ordre étoit donné pour le départ de 1^ flotte; déjà plusieurs vaisseaux avoient appareillé au baisser du soleil; je m'étois arrangé pour passer la dernière nuit à terre , afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute ; et au milieu de la tempête, je distingue les coups de canon d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole sur le rivage où tout étoit désert, et où l'on n'entendoit que le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côté s'étendent les vagues étincelantes , de l'autre
RENÉ. a43
les murs «cnmbres du monastère se perdent confusément dans les cieux. Une petite lumière paroissoit à la fenêtre grillée. Étoit-ce toi, 6 mon Amélie, qui prosternée au pied du crucifix, prioi»
le Dieu des orages d'épargner ton malheureux frère ! La tempête sur les Aots , le calme dans ta retraite ; des hommes brisés sur des écueils, au pied de l'asjrle que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre côté du mur d'ùn# cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent ; l'incertitude des destinées du navigateur^ la vestale connoissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie ; d'une autre part, une ame telle que la tienne, ô Amélie , orageuse comme l'océan ; un naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil de ce ciel nouveau maintenant témoin de mes larmes , écho du rivage américain qui répétez les ac- ^ cens de René , ce fut le lendemain de
244 REKJt
cette nuît terrible, qu'appujé sjir le gaillard de mon vaisseau , je vis s'é-< loigner pour jamais ma terre natale! JjB contemplai long-temps sur la côte les derniers balancemens des arbres de la patrie, et les faites du monastère qui s^abaissoient à Phprizon. ,,
Colnme René acbevoit de raconter son histoire, il tira un papier de son sein, et le donna au père Souël; puis^ se jetant dans les bras de Chactas, et étouifant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire de parcourir la lettre qu'il venoit de lui remettre.
Elle étoit de la Supérieure de....«..
Elle contenoit le récit des derniers xpomens de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa charité, en soignant ses compagnes attaquées d'une maladie contagieuse. Toute la communauté étoit inconsolable , et l'on y regardoit Amélie comm« unç sainte. La Supérieure
ajoutoît que depuis trente ans qu'elle étoit à la tête de la maison, elle n'avoit jamais vu de religieuse d'une hu*meur aussi douce et aussi égale, ni qui fût plus contente d'avoir quitté les tribulations du monde.
Chactas pressoit René dans ses bras ; le vieillard pleuroit. « Mon enfant, ditil à son fils, je voudrois que le père Aubrj fût ici, il tiroit du fond de son cœur je ne sais- quelle paix quî^ en les calmant, ne sembloit cepen— dant point étrangère aux tempêtes; c'étoit la lune dans une nuit ora-« geuse : les nuages errans ne peuvent l'emporter dans leur course ; pure et inaltérable, elle s'avance tranquille au-dessus d'eux. Hélas, pour moi, tout me trouble et m'entraîne ! »
Jusqu'alors le père Souël , sans proférer une parole, avoit écouté d'un air austère l'histoire de René. Il portoit en secret un cœur compatissant, mais il
a46 HENÉ^
montroît au dehors un caractère inflexible; la sensibilité du Sachem le Ht sortir du silence :
«c Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire, la pi- . ;
tié qu'on vous montre ici. Je vois un i
jeune homme entêté de chimères, à j
qui tout déplaît, et qui s'est soustrait \
aux charges de la société pour se li- 1
vrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, monsieur, un homme supérieur '
parce qu'on aperçoit le monde souf un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie , que faute de voir assez loin. Etendez un peu plus votre regard , et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez , sont de purs néants.
Mais quelle honte de ne pouvoir songer au seul malheur réel de votre vie, sans être forcé de rougir! Toute la pureté, toute la vertu, toute la religion, toutes les couronnes d'une sainte rendent à peine tolerable la seule idee
„ (le vos chagrins. Votre sœur a expié sa „ faute ; mais s'il faut dire ici ma pen- „ sée, je crains que, par une épouvan- ,, table justice, un aveu sorti du sein de „ la tombe, n'ait troublé votre ame h „ son tour. Que faites- vous seul au fond „ des forets où vous consumez vos jours^ ,, négligeant tous vos devoirs ? Des „ saints, me direz- vous, se sont ense- „ velis dans les déserts ? Ils y étoient „ avec leurs larmes, et emplojoient à „ éteindre leurs passions le temps que „ vous perdez peut-être à allumer les „ vôtres. Jeune présomptueux qui avez „ cru que l'homme se peut suffire à lui- „ même ! La solitude est mauvaise à „ celui qui n'y vit pas avec Dieu ; elle „ redouble les puissances de l'ame , en „ même temps qu'elle leur ôte tout su- „ jet pour s'exercer. Quiconque a reçu j, des forces, doit les consacrer au ser- „ vice de ses semblables; s'il les laisse „ inutiles, il en est d'abord puni par „ une secrète misère , et tôt ou tard 1^
„ Ciel lui eAvoie un châtiment cf— ,, frojable. „
Troublé par ces paroles, René releva du sein de Chactas sa tête humiliée. Le Sachem aveugle se prit à sourire; et ce Aourire de la bouche, qui ne se marioit plus à celui des yeux, a voit quelque chose de mystérieux et de céleste»
.*' Mon fils, dit le vieil amant d'Atala^ 5, il nous parle sévèrement ; il corrige „ et le vieillard et le jeune homme, et „ il a raison. Oui, il faut que tu renon- „ ces à cette vie extraordinaire qui <,, n'est pleine que de soucis; il n'y ^, a de bonheur que dans les voies „ communes.
„ Un jour le Meschascebé, encore ^, assez près de sa source, se lassa de „ n'être qu'un limpide ruisseau. Il de- „ mande des neiges aux montagnes , des „ eaux aux torrens, des pluies aux tem- 97 pêtes, il franchit ses ri vos, et désolt
RENÉ/ a49 '
ses bords charmans. L^ orgueilleux ruisseau s'applaudit d'abord de sa puissance; mais voyant que tout devenoit désert sur son passage ; qu'il couloit, abandonné dans la solitude; que ses eaux étoient toujours troubléeS) il regretta l'humble lit que lui avoit creusé la nature, les oiseaux^ les Heurs, les arbres et les ruisseaux,
-, jadis modestes compagnons de son
, paisible cours. ,,
Cbactas cessa de parler, et l'on entendit la voix du Flammant^ qui, retiré dans les roseaux du Meschascebé, annonçoit un orage pour le milieu du jour.
Les trois amis reprirent la route de leurs cabanes : René marcboit en silence entre le missionnaire qui prioit Dieu, et le Sachem aveugle qui cherchoit sa route. On dit que pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse , mais sans y trouver le bonheur. Il périt peu de temps après avec* Chactas et le
*5i5b HENÉ. .
père Souël, dans le massacre des François et des Natchez à la Louisiane. On montre encore un rocher où il alloit Vasseoir au sokil couchant.