I, K COURTIER
IloriK' dans sa naliirn , inliiii dans ses vœux , L'bonime est un dieu tombé f(ui se souvient des deux , Soit que , déshérite de son antique gloire , De ses destins perdus il garde la mémoire , Soit que de ses désirs l'imnieiisc profondeur Lui présage de loin sa future grandeur.
De Laxiautink. — Méditation 11.
Le commerce! ali ! monsieur, le commerre ! c'est le lieu des nations, la fralernité de la grande famille , la providence du pauvre, la sécurité du riche!... .\h!... monsieur, le commerce!!!
VV'axdi'.vk , lissai d'i'lcoiiomie jJolilique pratique
Le soleil se levant pur, radieux, caressait la surface de 1 Océan, comme pour le consoler de la tempête de la nuit, et le sourd murmure des vagues encore agitées par un reste de houle , ressemblait aux derniers grondements d'un chien qui s'apaise à la vue de son maître.
La CatJtcr'nie entra dans la rivière des Poissons , située vers le sud de la cote occidentale d'Afrique , et, remor(|née par sa chaloupe, commença de rrmonler le courant pour gagner une petite anse dessinée par un des contours du fleuve.
•Si A T A R - G C L L.
Ce fleuve coulait lentement au travers d'une majestueuse foret, et ses eaux tranquilles reflétaient un ciel bleu , des arbres xerts chargés d'oiseaux et de fruits de toutes couleurs.
Ici le mimosa aux feuilles grêles et dentelées , l'ébénier avec ses élégantes girandoles jaunes , les sabris aux gousses rouges appuyées sur des abricotiers sauvages ; là des saules courbés par le courant (jui enli-aîuait leur longue chevelure lisse et argentée, tandis que des lianes flexibles les entouraient d'un réseau de fleurs pourpre.
Quelquefois un large et brusque rayon de soleil , perçant ce sombre feuillage, l'illuminait en partie, de sorte qu'on pouvait voir la tète et le col orange d'un f/Zr/r/rA- briller vivement éclairés, pendant qu'une ombre capricieuse, venant durement trancher ce coloris éclatant, voilait d'uue terne demi-teinte le reste de sou corps et les longues plumes blanches de sa queue.
Ainsi, lorsqu'un rapide jet de lumière, pénétrant par une étroite enfi'ée , traverse une salle obscure, on voit aussitôt tourbillonner au milieu de l'axe de ce rayon une foule d'atomes scintillants.
Ainsi , tout ce qui dans le bois se trouvait inonde de cette nappe de clarté resplendissante étincelait de raille feux ; c'étaient des perroquets rouges agitant leurs ailes d'un noir velouté, des flanuiuds roses, des colibris nuancés d'or et d'azur , et des cardinaux incarnats avec leur aigrette ondoyaiite et soyeuse.
l']i puis le l)eaii rayon s'arrêtait à la surface du
llciue, s'y rcllccliissait, jouait un insfaiil sui* des uoiiulars blancs, des campanules l)Icucs , asiles pai-luniës et flottants d'une myriade d'insectes dont les corselets diaprés chatoyaient comme autant de rubis et d'émcraudes. Enfin il s'éteignait comme à regret, le beau rayon , en laissant sur la surface du fleuve une éblouissante auréole qui contrastait avec les ombres vertes et transparentes projetées par l'épaisseur des arbres de la rive.
Quand le brick eut atteint l'endroit désign(' pour son mouiilage , un petit canot , monté j)ar trois marins, remonta plus à l'est le courant du fleuve , et arriva bientôt à une partie du rivage qui paraissait mieux frayée. " Sciez... sciez... mes garçons, 5' cria Benoît en se leva-iit du banc de l'arrière où il était assis, et donnant une légère impulsion à la barre, il profita du reste de l'air de l'embarcation pour accoster.
tt Alouille un grapin, Caio/, — dit-il ensuite à un jeune quartier-maitre, — et si je ne suis pas reveiui dans une heure, retourne à bord, et viens demain malin me prendre ici. •'
Puis, au moyen d'une planche jetée de la yole au rivage, monsieur Benoît descendit à terre et se mit à suivre un sentier dont il paraissait connaître parfaitement les détours.
u. Pourvu, — pensait le digne homme en s'éventanl avec les vastes bords de son chapeau de paille, — pourvu (jue ce diable de [ an-Hop soit encoie à sou habitation ; il doit pourtant savoir (|ue c'est le-
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poque à laquelle je ne manque jamais de venir
quinze jours plus tôt ou plus tard... — C'est un drôle de corps que ce père \ aii-Hop , il vit là au milieu des bois comme s'il était chez lui ; il n'a rien changé de ses anciennes habitudes ; ça faisait tant , tant rire ce pauvre Simon... Ah!... enfin il faut se faire une raison... »
On entendit aboyer un chien.
^ Bon! — dit Benoît, — je reconnais la voix du vieux César , l'ancien doit être encore dans sa cassine. Il
Les aboiements du chien se rapprochèrent, et l'on distingua en outre une voix aigre et perçante qui disait en grondant : a Ici, César, ici ; ne vas-tu pas prendre un homme pour une panthère? ^)
Le sentier que suivait le capitaine de la CatJierhie faisait en cet endroit un coude assez brusque ; aussi se trouva-t-il tout à coup devant une maison bâtie en pierre rougeâtre et recouverte d un toit de brique; de fortes grilles de fer protégeaient les fenêtres , et une large palissade semblait défendre l'entrée de cette demeure.
« Eh bien! bonjour, bonjour, père Van-Hop , « criait Benoît en tendant amicalement la main au propriétaire de cet édifice ; mais celui-ci ne bougea, et se recula au contraire d'un air maussade comme pour barrer sa porte.
Figurez-vous uu petit hojnme sec, grêle, qui ressend)lait à une fouine, maisproj)re, mais soigné, mais tiré, comme on dit, à quatre épingles. Quand
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il ola son chapeau de feutre , luisant de vélustr , on vit une petite perruque blonde minutieusement peignée : il portait une sorte de houppelande grise à collet, un ;|ilet chocolat à boutons de métal, et une culotte de velours foncé ; enfin des bottes à revers un peu poudreuses , du linge fort blanc et de volumineux cachets en graines d'Amérique complétaient sa parure.
II restait là sur le seuil de sa porte, calme et sans crainte, je vous le jure ; seulement il tenait par contenance un excellent fusil à deux coups avec lequel il badinait, tout en armant et faisant craquer la batterie.
Puis il siffla son chien qui s'c'tait mis en arrêt sur maître Benoît.
n (Comment, — dit ce dernier, — comment, père l nn-Hojj, vous ne me reconnaissez pas? mais c'est moi... c'est Benoît. .. votre ami Benoît... eh bigre... mettez donc vos lunettes... »
(]e que fit prudemment le vieillard ; après quoi il s'écria avec un accent hollandais fortement prononcé...
tt Eh! c'est vous, compère Benoît mais vous
anivez bientôt... ce n'est pas un reproche au moins, au contraire , je suis enchanté de vous rendre mes devoirs... Mais par quel hasard...
— lin hasard... un hasard de nord-ouest, qui m'a démâté de mon grand màt, et qui m'a poussé chez vous comme si le diable eût soufflé dans ma voilure...
— Désolé, mon cher capitaine, désolé; mais ne
restez pas à vous rôtir au soleil, enlivz donc, entrez donc, vous prendrez quelque chose, un pied d'él(''phant. .. une tranche de bosse de bison... ou un iilel de girafe... Holà... holà... Cham , Stropp , allons donc , paresseux , servez-nous, n
Et à ces cris, deux mulâtres qui dormaient sur une natte se levèrent lentement pour obéir à leur maîlre.
Après quebjues façons cérémonieuses , telles que — après vous... non, je suis chez moi... — je n'en ferai rien, etc., etc., — Van-Hoj) et Benoit entrèrent daus une maison parfaitement propre et tenue à l'européenne.
Les deux vieux amis s'étant placés devant une table de bois rouge soianeusement cirée et honnêtement garnit', la conversation .s'engagea.
« Vous dites donc, capitaine Benoit, que votre giviiid màt. ..
— Absent, père Vau-Hop , absent; mais ce que je regrette plus que toute ma mature , c'est ce pauvre Simon, vous savez...
— Eh bien! ce que vous appelez ce pnurvc
Simon est.
— Mort à la mer... mort comme un brave marin, en sauvant le brick... Ah!... i
Ici le père Van-Hop articula une espèce d'exclamation sourde et caverneuse qu'on pourrait, je crois, formuler ainsi : — Veult , — mais qui exprimait la plus entière indifférence ; c'était son habitude quand il avait entendu faire une question ou narrer un fail
qui IIP méritait, à son avis, ni iiilérrf ni n'pnnsp
a Peidi, — fit donc \'an-Hop, — faute d'un Iiomump,
\o navire ne reste pas en panne mais faute d'un
f{rand mât, c'est différent... Aussi ne pouvant remplacer votre Simon , je pourrais toujours, je le crois
du moins, vous fournir un bon màt Voyons
un peu. »
Et il tira lentement d'un grand casier un volumineux refjistre qu'il feuilleta qucîlque temps, puis il posa son doifj;t décharné sur une des pajjes et continua.
.. Oui, j'ai votre affaii'e, mon brave capitaine, c'est le bas màt dune corvette antrlaise que le vent a jetée à la côte il y a quelque temps, je l'ai en maj|asin.,.
Vous mettrons cela à mille francs bein? c'est
donné...
— lîiljre ! donné... donné... mais vous avez donc \\u majjasin maintenant?
— Penh! — reprit \'an-Hop en souriai>t avec modestie , — quand je dis m\ majjasin voyez-\ous,
je veux dire mon enclos , un coin où j'ai mis ce que j'ai pu retirer de ces débris; j'ai de l'oidre , vous le savez, et cliez moi tout est casé et étiqueté, et puis j'ui pensé que quelqu'une de mes praticjues pouri-ait eu avoir besoin ; il ne faut pas sonjjer qu'à soi.
— C'est délicat, et en outre, dans l'occasion, ca rapporte mille francs... au moins.
— Peuh ! — fit le courtier.
— Mais, dites-moi, père \ an-Hop , une fois mon navire l'éparé, il me faut aussi un ebarj»emenl. >
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Alors les petits yeux fauves du \ieillard brillèrent de plaisir, son nez pointu sembla s'agiter d'un mouvement de merveilleuse olfaction. Il fut encore chercher un autre registre coté T. \, n° 2, et, après l'avoir parcouru un instant, il dit eu souriant :
K J'ai ce qu'il vous faut, capitaine; mais je ne voulais pas vous l'assurer avant d'avoir consulté mon carnet , car j'ai aussi promis un chargement à M. Drakc , un capitaine anglais , qui doit m'arriver dans une quinzaine, et je tiens à remplir mes engamcnts avec tout le monde... \ ous ne connaissez pas AI. Drake... capitaine?
— \on...
— C'est un fort aimable garçon ; par exemple , il est roux, et il louche un peu; mais le cœur sur la main , un galant homme, qui ne regarde pas à deux noirs de plus ou de moins ; il a de la fortune , et fait la traite en amateur... parce qu'après tout il faut bien s'occuper à quelque chose...
— Payer sa dette à son pays , — ajouta Benoît ; — mais revenons k mon chargement.
— Eh bien! digne capitaine, ce chargement est la meilleure , la plus favorable occasion du monde ; depuis trois mois, les grands et petits \nmar^Nois se font une guerre continue, et le roi des grands \amaquois , mon voisin, à qui j'ai parlé de xous, et qui désire avoir l'avantage de faire votre connaissance, capitaine, — dit \ an-Hop en se levant de sa chaise et saluant avec grâce.
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— Vous êtes trop honnête... à lui rendre mes devoirs , — répondit Benoît , qui savait vivre.
— Le roi Taruo donc a une admirable partie de petits \amaquois de la ricicre Rouge, dont il se défera au meilleur marché possible ; ce sont des nègres tous jeunes,... pas trop jeunes pourlant , de vingt ii trente... des épaules... des poitrails... il faut voir cela ; et ensuite se nourrissant très-bien , ce qui est rare, et puis très-doux, très-doux; mon Dieu! on les mènerait avec un fouet à lanières simples... de
vrais agneaux enfin c'est une affaire d'or ça
vous va, n'est-ce pas?
— Y aura-t-il une commission pour vous comme la dernière fois ?
— Penh! — fit le courtier, — comme je vous adendais d'un moment à l'autre , j'ai été au Kraal (village) de Taroo , et je l'ai engagé, dans notre intérêt commun , à bien dii'iger ses prisonniers, à les bien soigner, à les entretenir le mieux possible; et, vrai, j'ai été dernièrement les voir dans leurs parcs. . . ils sont magnifiques, gras à lard, les compères ; par exemple , j'ai engagé Taroo à les mettre aux bourgeons de calebasse ; ça l'afraichit et donne un beau lustre à la peau.
— Les bourgeons de calebasse ne sont pas méprisables ; mais voyez-vous , père V'an-Hop , de temps en temps deux ou ti-ois figues de Barbarie et un grand verre d'eau fraîche , ça vaut peut-être encore mieux... Mais il faut surtout ne pas oublier le grand verre d'eau après ; sans cela, ça échauffe hor-
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liblrniPiit ; ci puis ù leirp , il n'est pas mal non plus (lo les fairo suor, ça otc la mauvaise graisse, comme dit le proverbe, nècjrc gras ne va pas.
— Possible , capitaine , cbacun tond son cbien comme il l'cnlend, — reprit V an-Hop d'un aii' piqué.
— Oli! père \ an-Hop... ce n'est pas que je veuille dire que voire recelte est mauvaise ; au contraire, vous vous y entendez... et très-bien... vous êtes un malin...
— Penh!... que voulez-vous, capitaine, le gouverneur du Cap m'a cliassc pour une misère ; obligé, par la sentence, de m'en éloigner de cinquante lieues, je me suis établi dans cette babilalion que j'ai acbetée d'un colon qui redoutait l'entourage ; moi, au contraire, au moyen de quelques cadeaux, je suis parfaitement avec les bordes voisines ; elles n'ont aucun intérêt à me faire du mal , puisque je les aide à se débarrasser de leurs prisonniers, et, après tout, je rends service à tout ce monde-là; autrefois ils se mangeaient comme des bètes féroces, et les Xamaquois de la Rivière Rouge font encore (le ces plaisanteries-là , pnrce qu'ils n'ont aucun moyen d'exportation.
— Bien, — se dit Benoît à parte, — j'ai furieusement envie de rôder par là... C'est une terre promise, j'y aurai le bois d'ébène pour rien, j'en suis stu'. »
Et il reprit liant : u Comment , ils se mangent ? brrr... brir. .. ça fait frémir.
— .le le crois bien ; aussi il faut \oir comme les
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(jivntds- Xro/ifn/iiois so défendent , et se InenI même plutôt que de se rendre à leurs ennemis.
— II faut poui'Ianf espirer que les prf/tx X(i/f//i- (jiiois Uniront par se civiliser, — ol)scrva judicieusement Benoît, — par se vendre...
— Parl)leu 1 an moins ça profite à quelqu'un...
— C'est ce que je me tue à leur expliquer; en ICurope, s'ils ne se vendaient pas on n'en achèterait pas... Sortez de là si vous pouvez.
— Tenez, voyez-vous, capitaine, dans votre Europe ils sont cent fois plus sauvages que les nègres... Ah çà!... que m'apportez-vous en échange?
— Comme à l'ordinaire : des quincailleries, des \erroteries, de la poudre, des fusils, du plomh en saumon et du fer en harre.
— Très-hien ; alors, mon ami, nous nous occuperons d'abord de meilrc votre brick en état; |)endant ce femps-Ià j'ii'ai prévenir le roi Taroo d'amener ses noirs. Ah çà! vous me restez à souper cl à concliei". Demain, au point du jour, vous i-eloiirnerez à voire bâtiment, et moi, j'irai an Kraal... (]'est convenu... vous le savez, je suis rond eu affaires. »
Les deux négocianis causèi-ent longnemeni , soupèi-eut bien, cl fureni se coucher un peu ivres.