‹ AthalieChapitre 5 sur 130 · Souvenirs de M™« de Caylus, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de M™« de Caylus, p

En 1721, le 10 juin, Athalie fut reprise devant le roi, avec M"e Duclosi dans Athalie. En 1728-1729, nouvelle reprise : la célèbre Adrienne Lecouvreur faisait Athalie. Pourtant, ce n'est pas l'actrice qui, au dernier siècle, déploya les plus remarquables qualités dans le rôle d'Athalie. M^^e Dumesnil, (( la violente et la terrible », laissa dans ce rôle de plus durables souvenirs. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans les Etudes littéraires et morales sur Racine par M. le marquis de la Kochefoucauld-Liancourt :

« Ce rôle est un de ceux que M^^^ Dumesnil jouait avec le plus de supériorité. Son entrée sur le théâtre était effrayante. Elle jetait autour d'elle des regards furieux et remplis à la fois de menace et de terreur. Elle paraissait poursuivie par la colère céleste, et fuyant, pour ainsi dire, devant un Dieu vengeur. Elle se remettait ensuite, rappelait sa fierté, et commençait d'un ton noble et tranquille le récit de ce songe, l'un des plus beaux morceaux de poésie qu'on ait jamais entendu sur la scène tragique.

« Mais bientôt, se pénétrant des images que lui retraçait le souvenir de ce songe funeste, elles les rendait présentes aux yeux des spectateurs. On croyait lavoir successivement tendre les bras vers l'ombre de sa mère, se détourner avec horreur en trouvant, au lieu d'elle, un horrible amas de membres déchirés et sanglants, se rassurer ensuite à la vue d'un jeune enfant vêtu d'un long habit de lin, et porter enfin sa main sur la blessure qu'elle semblait recevoir encore. Ce n'était plus un récit ce n'était plus unsonge,c'étaitun fait,une action véritable.

« Mais tout son art, et, si on ose le dire, son génie dramatique, paraissait se développer dans cette scène admirable déjà citée. Eliacin, amené devant elle, rappelait d'abord toutes ses terreurs :

C'est lui I d'horreur encor tous mes sens sont saisis.

« Savante dans l'art de se contraindre, elle caressait cet

1. D'après M'^" de Simiane, M"® Duclos jouait son rôle avec fureur, M"« Lecouvreur triomphait dans les choses simples, dans celles où il ne faut pas de déclamation.

enfant ; mais c'étaient. les caresses d'un tigre prêt à dévorer sa proie. Son sourire avait quelque chose de cruel ; ses yeux, presque à chaque réponse, se fixaient alternativement, etavec une expression différente, sur Mathan, sur Abner et sur Josabet. Ils revenaient tomber sur Joas, et lorsque la voix, la grâce et la sagesse prématurée de ce jeune prince lui causaient une émotion involontaire, rien ne peut retracer la manière dont elle exprimait sa surprise d'un mouvement de pitié étranger à son caractère.

« Mais quand, après un nouvel interrogatoire, aigrie par la naïveté piquante des réponses d'Eliacin, elle se laissait aller enfin à toute sa fureur, qu'elle se faisait gloire de ses premiers crimes et de sa haine implacable pour le sang de David, on tremblait des crimes nouveaux qu'elle semblait méditer, et l'on ne pouvait, sans frémir, entendre ces derniers mots : « J'ai voulu voir, j'ai vu », ni voir le regard farouche dont elle les accompagnait et qui paraissait annoncer la ruine du temple et le massacre de ses prêtres.

« Cette scène, la plus belle et la plus parfaite dans toutes ses parties que jamais poète tragique ait conçue, est, on peut le dire, l'épreuve la plus dangereuse où puisse être mis le talent d'une actrice. Le succès de M^^^ Dumesnil s'y soutint constamment jusqu'au moment de sa retraite. »

Mlle Clairon s'essaya aussi dans ce rôle, mais son succès fut moindre, parce que, dit Grimm, c'est un rôle passionné, où l'art et le jeu raisonné sont mortels. Ce fut elle qui joua Athalie, lors de la représentation qui eut lieu à Versailles, en 1770, pendant les fêtes du mariage du Dauphin et de la Dauphine. Lekain jouait le rôle d' Abner. A cette occasion, les décors et la mise en scène furent magnifiques. «La décoration représentant le temple de Jérusalem était parfaitement bien peinte et de la plus grande ordonnance... La partie intérieure du temple, formée par une arcade assez haute et assez ouverte pour que l'œil ne perdît rien de la noblesse et de l'élévation de l'architecture, était terminée au fond par une colonnade circulaire, au-dessus de laquelle on avait pratiqué

une galerie destinée à recevoir une quantité considérable de prêtres et de peuple, dans l'instant où Joas paraît sur son trône, entouré de ses défenseurs victorieux. Il serait difficile de donner une véritable idée de la beauté majestueuse de ce spectacle, rendu encore plus frappant par les chœurs nombreux. »

D'autres représentations, en 1787, en 1790etsousrEmpire, sont signalées, parce que le public y vit des allusions politiques. Nous n'insisterons pas sur ce point. Nous préférons, pour continuer à rappeler les interprètes les plus célèbres, •citer les représentations de 1819 à l'Opéra, dans lesquelles Talma remplit le rôle de Joad, et celles de 1838, qui valurent un grand succès à M^^^ Paradol, dans le rôle d'Athalie.

Après M"^6 Paradol, ce fut M^i^ Eachel qui déploya le plus de talent dans ce rôle. Elle le remplit pour la première fois le 7 avril 1847. Voici en quels termes Théophile Gautier a rendu compte de cette reprise :

« La reprise d'Athalie a été un triomphe pour M^i^ Rachel et une honte pour le Théâtre-Français. Tant que M^i^ Rachel est en scène, on est sérieux, on admire, on tremble, on applaudit ; mais, sitôt qu'elle disparaît, la salle entière éclate de rire. Rien ne peut donner une idée de la mise en scène d'Athalie ; c'est de la pompe comique, du Racine travesti. La figure des lévites, la tournure des lévites, le costume des lévites, la désinvolture des soldats de Dièu, c'est certainement la chose la plus plaisante qu'on ait jamais vue. Les soldats du pape seraient bien fiers s'ils voyaient ces soldats de Dieu. En vain Ligier leur dicte les ordres divins d'une voix grave et sonore ; dès qu'ils obéissent, c'est-à-dire dès qu'ils remuent, les rires recommencent et la tragédie s'engloutit. Et ceux qui jouent du théorbe et de la harpe, dans le Tabernacle, sur les marches de l'autel, qu'ils sont amusants ! <5uelle activité ! Comme ils se démènent ! Les poètes de Dieu valent bien les soldats de Dieu. Chose étrange ! ils jouent de la harpe, on ne voit que des harpes, et l'on n'entend que des contre-basses! Mais aussi ils ont une manière de tirer les cordes qui doit produire des sons tout particuliers.

« Eh bien! la siiperbe Athalie parvient à jeter l'épouvante sur cette scène livrée au ridicule et dans cette salle en proie à la plus vive gaieté. Son entrée, au second acte, est admirable. Mlle Rachel possède ce don suprême qui fait les grandes tragédiennes : l'autorité. A sa vue seule, on comprend sa puissance ; dans son maintien, dans son geste, dans son regard, on reconnaît une reine. M^i^ Rachel a trouvé, dans le récit du songe, des effets nouveaux. Elle ne dit pas: « Je l'ai vu ! » comme le disait M^io Raucourt ; mais les amateurs qui ont entendu les deux actrices prétendent que la manière dont Mlle Rachel dit ce mot est plus naturelle, et ils lui donnent la préférence. La scène de l'interrogatoire est comprise avec une rare intelligence. Quel calme ! quelle simplicité ! Mais que ce calme est menaçant, que cette simplicité est effrayante ! La composition de ce rôle si important, si difficile, fait le plus grandhonneuràla jeune tragédienne. C'est une étude savante, qui la place très haut dans l'estime des artistes consciencieux.

« Mlle Rachel se fait franchement vieille dans Athahe ; elle porte de longs cheveux gris, et affecte la démarche à la fois assurée et chancelante des femmes respectables ; mais, malgré sa bonne volonté, elle paraît jeune, et très jeune. Athalie semble avoir réaUsé le rêve de Jézabel : elle a su « réparer des ans l'irréparable outrage ».

« Ligier est surtout applaudi dans le rôle de Joad. Peut-être met-il, au cinquième acte, un peu trop de finesse dans son jeu ; sans doute le piège qu'il tend à Athalie est un piège maUn, Mais quand le secret est terrible, le voile qui le cache ne doit pas être si léger. Le sphinx est mystérieux, il n'est pas finaud.

« Mlle Dinah Félix, actrice consommée, âgée de deux lustres, a obtenu un succès fou dans le rôle d'Eliacin... »

Athalie fut, à cette reprise, jouée dix-huit fois de suite.

Dans ces représentations, les chœurs avaient été supprimés^. Ils furent rétabhs en 1859, à la Comédie-Française,

1. La musique primitive des chœurs avait été composée par Jean- Baptiste Moreau, ami de Racine. A la fin du siècle dernier, Gossec et Haydn ont composé d'autres chœurs. En 1880, nous avons eu le plaisir d'entendre, au Trocadéro, ceux de M. Félix Clément.

JUGEMENT DE VOLTAIRE

avec la musique de M. Jules Cohen, exécutée par les élèves du Conservatoire, et, ces années dernières à l'Odéon, avec la musique de Mendelssohn-Bartholdi. Les représentations de rOdéon ont eu le plus grand succès.

Telles sont les particularités qu'il était bon de rappeler à propos de la dernière tragédie de Racine. Nous avons insisté surtout sur ses vicissitudes au théâtre et sur ses principaux interprètes. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu'en citant le jugement de deux grands critiques, Voltaire et La Harpe.

JUGEMENT DE YOLTAIEE^

« Je commencerai par dire d'Athalie que c'est là que la catastrophe est admirablement en àction. C'est là que se fait la reconnaissance la plus intéressante : chaque acteur y joue un grand rôle. On ne tue point Athalie sur le théâtre ; le fils des rois est sauvé et est reconnu roi : tout ce spectacle transporte les spectateurs.

« Je ferais ici l'éloge de cette pièce, le chef-d'œuvre de l'esprit humain, si tous les gens de goût de l'Europe ne s'accordaient pas à lui donner la préférence sur presque toutes les autres pièces. On peut condamner le caractère et l'action du grand-prêtre Joad ; sa conspiration, son fanatisme peuvent être d'un très mauvais exemple ; aucun souverain, depuis le Japon jusqu'à Naples, ne voudrait d'un tel pontife : il est factieux, insolent, enthousiaste, inflexible, sanguinaire; il trompe indignement sa reine ; il fait égorger cette femme, qui n'en voulait certainement pas à la vie du jeune Joas, qu'elle voulait élever comme son propre fils.

« J'avoue qu'en réfléchissant sur cet événement, on peut détester la personne du pontife, mais on admire l'auteur, on s'assujettit sans peine à toutes les idées qu'il présente ; on ne pense, on ne sent que d'après lui. Son sujet, d'ailleurs respectable, ne permet pas les critiques qu'on pourrait faire

1. Voltaire a souvent parlé d' Athalie et dans des sens bien différents. Le jugement que nous rappelons ici est un des plus souvent cités.

JUGEMENT DE LA HARPE

si c'était un sujet d'invention. Le spectateur suppose avec Racine que Joad est en droit de faire tout ce qu'il fait, et, ce principe une fois posé, on convient que la pièce est ce que nous avons de plus parfaitement conduit, de plus simple et de plus sublime. Ce qui ajoute encore au mérite de cet ouvrage,, c'est que, de tous les sujets, c'était le plus difficile à traiter^ ».

JUGEMEÎ^T DE LA HAEPE

« La conception la plus étendue et la plus riche dans le sujet le plus simple, et qui paraissait le plus stérile ; le mérite unique d'intéresser pendant cinq actes avec un prêtre et un enfant, sans mettre en œuvre aucune des passions qui sont les ressorts ordinaires de l'art dramatique, sans amour, sans épisodes, sans confidents ; la vérité des caractères, l'expression des mœurs empreinte dans chaque vers, la magnificence d'un spectacle auguste et religieux, qui montre la tragédie dans toute la dignité qui lui appartient ; la sublimité d'un style également admirable dans un pontife qui parle le langage des prophètes, et dans un enfant qui parle celui de son âge ; la beauté soutenue d'une versification où Racine a été au-dessus de lui-même ; un dénoûment en action, et qui présente un des plus grands tableaux qu'on ait jamais offerts sur la scène : voilà ce qui a placé Athalie au premier rang des productions du génie poétique ; voilà ce qui a justifié Boileau, lorsque seul contre l'opinion générale, et représentant la postérité, il disait à son ami découragé : Athalie e^t votre plus bel ouvrage... »

« Il n'y en a pas un seul où Ton ait porté aussi loin cet art dont la multitude n'aperçoit que le résultat, et dont les connaisseurs sentent tout le mérite ; cet art, si essentiellement théâtral, de mettre sans cesse dans la bouche de chacun des acteurs tout ce qui peut fonder, nourrir, accroître l intérêt unique qu'il faut inspirer, et ranger les spectateurs du parti que le poète veut qu'ils embrassent ; art d'autant plus difficile, qu'il ne faut pas en laisser voir l'intention : l'effet est manqué si le besoin est trop aperçu. L'auteur doit tou-

1» Dictionnaire philosophique. —

Art dramatique.

JUGEMENT DE LA HARPE

jours nous mener, mais de manière que nous nous imaginions aller tout seuls. Plus on réfléchit sur le sujet, le plan et l'exécution d'Athalie, plus on est effrayé des difficultés qui durent frapper un auteur qui avait tant de connaissance du théâtre, et du talent infini qu'il lui fallait pour les surmonter.

« Point de passion d'aucune espèce : un sujet austère, et pour ainsi dire nu, le péril d'un enfant, qui par lui même n'a rien de bien vif, à moins qu'on puisse y joindre le ressort puissant de la nature, dans le cœur d'un père ou d'une mère, comme dans Andromaque, dans IpMgénie. Joas est orphelin ; il est le neveu de Josabet : c'est un lien de parenté ; mais qu'il est loin de ce grand sentiment de la maternité auquel rien ne peut se comparer ! Aussi Josabet n'est-elle qu'un personnage secondaire, qui se laisse conduire en tout par Joad. Il fallait pourtant nous attacher au sort de cet enfant pendant cinq actes. Ce n'est pas tout. Quel est le défenseur -de cet enfant? quel est celui qui entreprend de le remettre sur le trône? Ce n'est point un de ces personnages toujours avantageux à montrer sur la scène, un guerrier, un héros vengeur de sa patrie et de ses rois, un politique habile méditant une grande révolution : c'est un pontife enfermé dans un temple avec une tribu consacrée au service des autels. Il fallait le faire triompher de la force et du pouvoir sans blesser la vraisemblance, et le rendre ministre d'une vengeance rigoureuse et sanglante sans dégrader ni faire haïr le caractère du sacerdoce. Tout autre personnage pouvait être, sans aucun inconvénient, l'instrument du salut de Joas et de la perte d'Athalie. Eétablir l'héritier du trône, venger la faiblesse opprimée, et punir l'ennemie et le bourreau de ses rois, •était pour tout autre une entreprise non seulement légitime, mais glorieuse. Cependant, telles sont les idées de convenance attachées à chaque état, que faire répandre par les ordres d'un prêtre le sang d'une reine, quoique coupable et usurpatrice, était en soi-même difficile et dangereux. Tant d'obstacles, nés du sujet, n'étaient balancés que par une seule ressource, l'intervention divine. A la vérité, elle se présentait d'elle-même et l'homme le plus médiocre pouvait la saisir; mais c'est un des moyens qui n'ont qu'une valeur proportionnée à la force de celui qui s'en sert : mis en œuvre par une main moins habile, il ne pouvait tout au plus que faire

JUGEMENT DE LA HARPE

excuser Joad, et alors la pièce était manquée ; elle ne pouvait produire que très peu d'effet. Il était absolument nécessaire de tirer de ce moyen tout le parti possible : il fallait faire entendre la voix de Dieu dans chaque vers, rendre cet enfant que le ciel protège aussi cher aux spectateurs qu'aux Israélites (puisque enfin c'est là toute la pièce), le leur montrer sur la scène, et faire agir sur les cœurs le charme de l'enfance ; ce qui était sans exemple, et placé, s'il le faut dire, entre le sublime et le ridicule. Et quel autre grand maître, allons plus loin, quel autre que Eacine pouvait en venir à bout? Sans la magie d'un style divin, qui s'élève jusqu'à l'enthousiasme d'un pontife avec autant de succès qu'il descend à la naïveté d'un enfant, la scène française n'avait point d'Athalie. C'est un de ces tableaux qui ne peuvent exister que par un prestige unique de coloris, et que, sans cela, la plus belle ordonnance, le plus beau dessin ne pourraient sauver. Il y a des sujets où l'on est forcé d'être sublime, sous peine de n'être rien : Racine s'est bien acquitté de ce devoir ; il l'est depuis le premier vers jusqu'au dernier.

« La théocratie, particulièrement établie chez les Juifs, était donc le principal objet que devait développer l'auteur à'Athalie. Aussi, dès la première scène, il fonde puissamment toutes les idées qui doivent gouverner l'esprit des spectateurs ; il rappelle tous les faits qui doivent influer sur le reste de la pièce ; il prépare tout ce qui doit arriver. Il choisit, pour le jour qu'il a destiné à la proclamation de Joas, une des principales fêtes des Juifs, celle où l'on célébrait l'anniversaire de la publication de la loi, et qu'on appelait aussi la Fête des Prémices, parce qu'on y offrait à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson. Il introduit avec le grand-prêtre un guerrier qui a servi avec distinction sous les rois de Juda, également attaché à leur mémoire et au culte de ses pères. Dans tout autre sujet, il semblait que ce fût à un homme tel qu'Abner d'être le vengeur et l'appui d'un roi orphelin, et de travailler à son rétablissement. Mais ici c'est Dieu qui doit tout faire ;

Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence, Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance.

« C'est de cette faiblesse même que l'auteur a tiré l'intérêt

JUGEMENT DE LA HARPE

qu'il sait répandre sur[la cause du grand-prêtre et de Joas. On lui a reproché de n'avoir pas fait le rôle d'Abner plus agissant : s'il l'eût fait, sa pièce ressemblait à tout ; elle n'avait plus ce caractère religieux qui la distingue, et la rend à la fois si originale et si conforme aux mœurs théocratiques. A quoi donc lui a servi Abner? A présenter dans un homme de cette importance, dans un guerrier vertueux, dans un serviteur fidèle des rois de Juda, les sentiments que la plus saine partie de la nation a conservés pour la famille de David ; sentiments qui seraient suspects de quelque intérêt particulier, si l'auteur ne les eût montrés que dans le grand-prêtre et ses lévites ; à balancer auprès d'Athalie, qui ne peut lui refuser son estime, le crédit et les suggestions de Mathan ; à former entre l'humanité d'un soldat et la cruauté d'un prêtre ce beau contraste qui met du côté de Joad tout ce qu'il y a de plus intéressant, et du côté d'Athalie tout ce qu'il y a de plus odieux ; enfin à relever la fermeté d'âme et la pieuse confiance de Joad, qui, pouvant se servir d'un homme si brave et si accrédité, ne s'en sert pas, parce qu'il attend tout de Dieu seul. Et quoi de plus propre à rendre une cause respectable, à en persuader la justice, que de la présenter toujours comme la cause de Dieu lui-même ? Je le répète : sans cet art, que peut-être on n'a pas assez senti, la pièce échouait. Quand Josabet dit au grand-prêtre :

Abner, le brave Abner, viendra-t-il nous défendre?

Joad répond :

Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi, Ne sait pas même encor si nous avons un roi.

Josabet.

Mais à qui de Joas confiez-vous la garde?

Est-ce Obed, est-ce Amnon que cet honneur regarde'>

De mon père sur eux les bienfaits répandus...

Joad.

A l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.

Josabet.

Qui donc opposez-vous contre ses satellites?

Joad.

Ne vous l'ai-je pas dit? Nos prêtres, nos lévites. •

JUGEMENT DE LA HARPE

JOSABET.

Peut-être dans leurs bras Joas percé coups...

JOAD

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?

« Toujours Dieu ; et quand Athalie périra, c'est le bras de Dieu qui l'aura frappée, et qui cachera celui de Joad, qu'il était si essentiel de ne pas montrer. Ce sujet a quelque chose de si particulier, que le rôle d' Abner me paraît louable par une raisontout opposée à celle qui fait louer d'autres rôles: ceux-ci ne valent ordinairement qu'en raison de ce qu'ils font dans une pièce; celui d' Abner vaut en raison de ce qu'il n'y fait pas...

« Une des difficultés du sujet que traitait Racine, c'est que, dans son plan nécessairement donné, le secret de la naissance de Joas, caché jusqu'au dénoûment, rend son danger moins prochain, moins direct que celui d'Astyanax dans Andromaque. Le glaive est levé sur celui-ci dès le commencement de la pièce, et sa mère seule peut le détourner. Joas n'est menacé que dans le cas où il sera reconnu par Athalie, et livré entre ses mains. C'était donc ce qu'il fallait faire craindre sans cesse, et il fallait en même temps accroître le danger d'acte en acte, et pourtant le balancer et le suspendre jusqu'à la dernière scène, quoique l'action, renfermée dans l'intérieur du temple, ne permît aucune de ces révolutions violentes qui servent à varier une intrigue. L'auteur, obligé de tirer tous ces moyens du caractère des personnages, s'est habilement servi de celui de Mathan, qui a essuyé beaucoup de critiques, et qui me paraît mériter beaucoup d'éloges. Sa haine personnelle pour Joad, sa mahgnité cruelle et avide de vengeance, excite sans cesse la cruauté d' Athalie, éveille ses soupçons, et par conséquent augmente le péril.

« On apprend, à l'ouverture du troisième acte, tout ce qu'il vient de mettre en usage pour irriter AthaUe et la porter aux résolutions les plus violentes ; et en même temps, il achève d'expliquer la conduite indécise qu'elle vient de tenir :

Ami, depuis deux jours je ne la connais plus.

Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,

Elevée au-dessus de son sexe timide,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix.

La peur d'un vain remords trouble cette grande âme ;

Elle flotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme.

JUGEMENT DE LA HARPE

« Voilà encore une expression familière et méprisante, qui pourrait déplaire dans un autre personnage et dans d'autres circonstances. Je n'ai jamais observé que ce trait de satire, qui paraît fait pour la comédie, fit rire au théâtre. C'est qu'il ne signifie rien autre chose, si ce n'est qu'Athalie n'est pas aussi méchante que Mathan le voudrait : c'est toujours la situation qui détermine le caractère et l'effet des expressions.

« Mais ce n'est pas seulement pour mettre dans tout son jour la perversité de Mathan, que le poète le fait parler ainsi : cette peinture du changement qui s'est fait dans Athalie rappelle la prière de Joad qui demandait à Dieu de répandre sur cette reine Vesprit d'imprudence et d'erreur. Cette prière n'était pas une vaine déclamation : tout est moyen, tout est ressort dans la machine du drame, quand elle est construite par un véritable artiste. Le spectateur comprend pourquoi cette reine outragée par Joad, cette femme si terrible, à qui le sang et le crime ne coûtent rien, ne se sert pas de tout son pouvoir, et ne précipite pas des violences qui lui sont si faciles. Il voit, au gré du poète, l'arbitre invisible qui dirige tout : il le reconnaîtra lorsqu'il entendra, au cinquième acte, Athalie s'écrier, dans son désespoir :

Impitoyable Dieu I toi seul as tout conduit l C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée. M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée ; Tantôt pour un enfant excitant mes remords, Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage.

« Telle est la chaîne des rapports secrets qui doit embrasser et lier toute la pièce : c'est ainsi que tout se tient, que tout s'explique, que toutes les parties d'un drame se correspondent et s'affermissent les unes par les autres, et produisent cette illusion complète, qui est la vérité dramatique. Mais ce mérite des grands artistes n'est jamais connu que quand ils ne sont plus : comme il prouve la supériorité de l'esprit et du talent, ceux qui sont le plus à la portée de le sentir ont plus d'intérêt à le dissimuler ou même à le nier, et les autres l'ignorent...

« Dieu des Juifs, tu l'emportes ! s'écrie Athalie, à la fin

de la tragédie ; ce mot énergique contient toute la substance de la pièce. Les quatre derniers vers en contiennent la morale. »

EXTEAIT DU LIVEE IV DES EOIS

CHAPITEE XI

Athalie fait mourir toute la race royale, et usurpe la couronne. Joas est sauvé de ce carnage, et établi ensuite sur le trône. Athalie est mise à mort.

1. Athalie, mère d'Ochozias, voyant son fils mort, se leva et tua tous les princes de la race royale.

2. Mais Josaba, fille du roi Joram, sœur d'Ochozias et femme du grand-prêtre Joïada, prit Joas, fils d'Ochozias, avec sa nourrice, le fit sortir de sa chambre, et le déroba du milieu des enfants du roi lorsqu'on les tuait, et lui sauva la vie, le tenant caché aux regards d' Athalie.

3. Il fut six ans caché avec sa nourrice dans la maison du Seigneur ; et Athalie cependant régnait sur le pays.

4. La septième année, Joïada envoya quérir les centeniers et les soldats. Il les introduisit dans le temple du Seigneur, fit un traité avec eux, et, après un serment solennel dans la maison du Seigneur, il leur montra le fils du roi.

5. Puis il leur donna cet ordre : Voici ce que vous devez faire ;

6. Vous vous diviserez en trois troupes. La première qui entrera en semaine fera la garde à la maison du roi; la seconde sera à la porte de Sur, vers l'Orient; et la troisième à la porte qui est derrière la maison de ceux qui portent les boucliers ; et vous ferez la garde à la maison de Messa.

7. Que deux troupes composées de ceux de votre corps qui sortiront de semaine fassent la garde à la maison du Seigneur auprès du roi.

8. Vous vous tiendrez auprès de sa personne les armes à la main ; si quelqu'un entre dans le temple, qu'il soit tué aussitôt ; et vous vous tiendrez avec le roi lorsqu'il entrera ou qu'il sortira.

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