‹ Athanase Coquerel filsChapitre 2 sur 21 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dix années se sont écoulées depuis que M. Athanase Coquerel fils a été retiré de ce monde, et aucun biographe n'a encore entrepris de retracer dans son ensemble cette vie si riche et si harmonique dans son apparente diversité. Sans doute, au lendemain du 24 juillet 1875, il ne manqua pas dans la presse périodique de voix autorisées pour adresser un dernier adieu à l'homme de talent et de cœur, ravi à un âge peu avancé encore et dans un moment où ses services paraissaient plus que jamais nécessaires; je rappellerai parmi les plus éloquentes celles de M. Pli. Jalabert dans le Lien, Charles Bigot dans la Revue politique et littéraire, Ernest Renan dans le Journal des Débats. En 1883, un étudiant, M. Jules Devèze, présenta à l'Université de Genève, pour l'obtention du baccalauréat en théologie, une thèse intitulée : Athanase Coquerel fils, sa vie et ses œuvres, dont l'enthousiasme juvénile ne saurait faire oublier ni les erreurs ni les lacunes, mais il serait peu généreux de ma part d'insister sur les défectuosités d'un travail,

dont l'auteur a été enlevé au pastorat français par une mort prématurée.

Moi-même , dans une conférence prononcée le 31 mars 1876, à Genève, dans le temple de la Fusterie, et reproduite dans le Lien, j'eus l'occasion de tracer de la carrière si bien remplie de notre ami une première esquisse et de la comparer avec celle d'un autre pionnier du christianisme libéral, également foudroyé en pleine activité, le pasteur de Zurich, Henri Lang. En 1882, je fus chargé par M. Henri Bordier, avec l'assentiment de la famille, de rédiger l'article Coquerel pour la deuxième édition de la France Protestante. Aujourd'hui enfin, il m'est donné de présenter au public religieux une image moins sommaire et moins incomplète du pasteur qui, quoique mort selon la chair, continue à vivre au milieu des siens par l'esprit.

J'ai été grandement aidé dans ma tâche, je m'empresse de le reconnaître, par la confiance que m'ont témoignée les parents les plus proches, Mme Pauline Coquerel, Mme Cécile Gay, M. Etienne Coquerel, par les détails si exacts dans leur richesse qu'ils m'ont transmis sur un époux et un frère bien-aimé, par la volumineuse correspondance qu'ils ont mise à ma disposition avec une libéralité inépuisable. Qu'ils reçoivent ici l'expression de ma respectueuse et sincère gratitude. J'adresse aussi mes vifs remerciements, pour les directions qu'ils m'ont fournies et les lettres qu'ils ont bien voulu me communiquer, à quelques-uns des amis les plus intimes et les plus chers de Coquerel : MM. Douen, Pécaut, de Schickler. M. l'ancien pasteur Mounier , par les renseignements si exacts et si

abondants qu'il m'a donnés sur l'histoire de l'Eglise wallonne d'Amsterdam, m'a singulièrement facilité cette importante partie de mon travail.

Je n'ai point voulu faire œuvre de littérateur, et des juges un peu sévères ne manqueront pas de me reprocher de ne pas m'être astreint à un plan assez rigoureux, d'avoir accordé à des personnes plus ou moins étrangères à mon sujet une place trop considérable, de m'être trop complaisamment étendu sur des épisodes secondaires, bref, au lieu de dominer mes matériaux, de m'être laissé conduire par eux. Tout en reconnaissant la part de vérité contenue dans ces critiques, je me permets de répondre que je me suis moins préoccupé dans cet essai de la perfection artistique que d'une scrupuleuse exactitude morale. Mon seul but, comme celui de tout loyal biographe, a été de me dissimuler derrière mon héros : je l'aurais pleinement atteint si, dans les pages qui suivent, la figure de Coquerel se dessinait peu à peu et sans aucun secours étranger, uniquement au moyen de ses lettres, de ses discours, des articles par lui insérés dans le Lien, si le lecteur pénétrait graduellement dans son intimité et assistait dans toute circonstance grave à l'éclosion de sa pensée. Il me suffirait d'avoir relié ces fragments autobiographiques, fût-ce par un fil un peu lâche , et de les avoir placés dans leur véritable lumière.

Cette manière d'écrire l'histoire, qui a longtemps répugné à la correction et au goût français, a inspiré ces nombreux Memoirs dont la littérature angloaméricaine se glorifie à juste titre et commence à

obtenir sur le continent droit de cité. Pour m'en tenir au domaine théologique, je me bornerai à rappeler les Vies de Thomas Arnold par le doyen Stanley (1845), de Channing par son neveu (1848), de Schleiermacher par Jonas et Dilthey (1863), de Bunsen par sa veuve (1868), de Rothe par Nippold (1873), de Vinet par Rambert (1875), de Strauss par Hausrath (1878), et tout récemment d'Adolphe Monod par une de ses filles (1884). Cette méthode, si elle est pratiquée avec une entière sincérité, me paraît la meilleure, puisque le lecteur, mis en possession de tous les documents essentiels, les apprécie sans l'intervention indiscrète d'un tiers et se forme librement son opinion.

Les âmes fortes sont dominées par un idéal auquel obéissent leurs plus secrètes pensées, et qui imprime à tous leurs actes l'unité suprême. M. Renan, dans le portrait si fin qu'il a tracé de son ami, a très heureusement mis en lumière, comme le trait distinctif entre tous, la vocation pastorale, à laquelle étaient subordonnées toutes les autres aptitudes de littérateur, de critique d'art, d'historien. On ne saurait trop insister sur cette vérité. De maladroits panégyristes ont cru grandir Coquerel en s'étendant avec complaisance sur la haute position qu'il avait su conquérir dans la société parisienne, ses relations plus ou moins intimes avec tel ou tel écrivain en renom, la carrière politique, bien invraisemblable selon nous , qui s'ouvrait à lui sous le régime républicain. Ils n'ont réussi qu'à le diminuer et à lui adresser inconsciemment une cruelle injure. Coquerel, et la correspondance intime que

nous avons lue de la première page jusqu'à la dernière en fait foi , ne nourrit jamais d'autre ambition que de servir fidèlement l'Église réformée de France. En 1839 il se rendait de son plein gré à Genève pour s'y préparer au ministère évangélique; le 27 juin 1875 il rassemblait ses dernières forces pour adresser ses novissima verba à sa communauté bien-aimée. Jamais ne s'est accomplie dans une plus haute sphère morale cette belle parole d'Alfred de Vigny : « Qu'est-ce qu'une grande vie? Une pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr. »

Pendant trente-cinq années, toutes les méditations-, tous les discours, tous les écrits, toute l'activité de ce pasteur proscrit comme hérétique convergèrent vers un seul but : initier sa patrie à la connaissance du véritable Évangile, rendre la France protestante, sinon suivant la lettre, tout au moins par l'esprit. Cette tâche magnifique, notre ami y travailla uniquement par les voies de la persuasion, en repoussant toute contrainte dogmatique comme toute maladroite intervention de l'État dans les difficultés intérieures de l'Église réformée. Plus largement et plus fidèlement que l'illustre orateur qui l'avait le premier émise, il pratiqua cette maxime si véritablement évangélique de M. Gruizot : « On n'élève pas les âmes sans les affranchir. » Sa méthode constante fut celle de l'expansion, non de la compression. 11 ne crut pouvoir combattre efficacement le mal et l'erreur qu'en faisant appel à tous les instincts généreux de la nature humaine, en s'emparant de toute idéejuste et de toute conquête féconde, en développant, partout où il lui

était donné de les apercevoir, les germes du bon et du vrai. A ses yeux, comme à ceux de Lessing, la religion consista essentiellement dans l'éducation progressive de la conscience. Les déceptions de tout genre qui l'assaillirent, loin de lui faire prendre son refuge dans une autorité quelconque, le fortifièrent dans ses convictions individualistes. Si, en théologie, il appartint à l'école émancipa trice dont en France le précurseur fut Samuel Vincent et les plus vaillants pionniers les docteurs de Strasbourg, il se prononça en politique pour le régime républicain, tenu par lui pour la plus parfaite expression du self-government, s'efforça en histoire de remettre en lumière quelques héros méconnus de la foi et du droit, depuis Wolfgang Schuch et Bernard Palissy jusqu'à Calas et à Roger Williams, goûta de préférence enfin, dans le domaine des lettres et des arts , les génies originaux , jaloux de se frayer par eux-mêmes des voies nouvelles et pleinement affranchis à l'égard de la tradition : Ilembrandt et Michel-Ange, Milton et Shakespeare. Les convictions tout ensemble si libres et si fortes de Coquerel imprimèrent à sa vie, extérieurement si agitée, le sceau de l'harmonie suprême. Il suffit d'une étude, même rapide, pour reconnaître l'heureux équilibre de ses facultés : jamais, même aux instants les plus douloureux, n'éclata entre sa raison et son cœur ce divorce qui prête un si dramatique intérêt à révolution de plusieurs penseurs contemporains, mais qui a entraîné après lui de si tristes naufrages. Des brillantes prémisses de la jeunesse à la pleine possession de l'âge mûr s'observe un développement large,

serein, continu. Les souffrances physiques et morales, qui furent si peu épargnées à notre ami, le grandirent et, loin d'altérer son caractère, lui permirent d'en déployer toute la richesse. Je ne doute pas qu'à Aci Reale et au Fesq, pendant les longues heures de solitude auxquelles le condamnait la maladie, il n'ait goûté ces pures jouissances, si magnifiquement décrites par Schleiermacher : « Il est des moments où le ciel est dans notre cœur et l'éternité dans le présent. »

Nous n'éprouvons aucun désir de jouer au prophète et il ne nous appartient pas de décider si les idées religieuses dont a vécu et pour lesquelles est mort Coquerel, obtiendront définitivement droit de cité au sein de l'Eglise réformée de France. Nous estimons toutefois que la société contemporaine, si elle ne peut se passer de l'Evangile, ne l'acceptera que sous sa forme la plus large et la plus individuelle. L'autorité extérieure a désormais perdu son prestige, et une doctrine, pour sa propagation, ne peut plus compter que sur sa valeur intrinsèque, son accord avec la conscience et les besoins éternels de l'âme humaine. Loin de se laisser décourager par quelques échecs momentanés et partiels, les adeptes du Christianisme progressif, s'ils sont réellement persuadés de son excellence, se rappelleront ces paroles d'un grand poète unitaire, aussi cruellement méconnu de son vivant que justement admiré de la postérité : « Bien des vérités, aujourd'hui révérées et en crédit, a dit Milton, sont nées dans la pensée personnelle et isolée d'un individu, dans un temps où le monde entier était prévenu pour une autre croyance. A leur apparition,

elles ont été en général dénoncées et attaquées par beaucoup de violents contradicteurs ; cependant elles trouveront un jour ou l'autre leurs garanties et seront justifiées à la fin par leurs propres fils. »

Champel près Genève, mai 1885.

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