IV. .4 Momieur le pasteur Martin-Paschoud
Paris, 18 octobre 1870.
Bien cher frère,
Depuis le 24 février 1864, jour où votre suffragance m'a été retirée après quatorze ans d'exercice et seize de ministère à Paris, j'ai invariablement refusé de monter dans nos chaires, quoique vous-même et mon bien-aimé et vénéré père me l'ayez proposé plusieurs fois. J'attendais patiemment que le Consistoire, qui m'avait fermé la chaire, me la rouvrit. Je me suis contenté de remplir les autres fonctions : baptêmes, bénédictions nuptiales, services funèbres et instructions religieuses, dont j'ai été continuellement chargé par la confiance persévérante des familles.
Plus tard, la pression du vœu public m'a obligé à reprendre la prédication, votre âge, votre santé, votre isolement presque complet ne vous permettant pas de suffire aux besoins d'un troupeau qui exigeait une nourriture spirituelle hétérodoxe. Alors avec quelques amis et de jeunes collègues pleins de zèle, j'ai loué d'autres locaux et nous avons prêché en dehors de nos temples. On a vu ainsi que nous sommes invinciblement attachés, non à l'appui de l'État ou à son budget, dont nous nous sommes passés, mais à la grande Église de nos pères, dont on voudrait faire une petite secte étroite, et à la grande tradition libérale qui date de la Réforme.
Aujourd'hui tout est changé. La liberté et le droit sont reconstitués en France. Un gouvernement réparateur succède à un régime honteux qui pesait sur toutes les consciences et faussait systématiquement le suffrage universel. L'administration de notre Église était illégalement composée et se maintenait par l'arbitraire; ses actes, contraires à la loi et au droit des âmes, sont à nos yeux nuls et non
avenus. D'ailleurs, celte administration s'est fait justice : elle a disparu comme celle de l'empire : cela devait être. En réalité, les deux n'en faisaient qu'une : mêmes procédés, même usurpation des droits les plus légitimes, même mépris des lois.
Quant à la prétention qu'auraient sept pasteurs orthodoxes à régner sur l'Église avec deux, ou plutôt avec un seul membre laïque ' au lieu de douze, ce serait du cléricalisme pur, sans aucun précédent dans les annales de l'Église réformée, où les guerres et les sièges ne manquent pas. Rien ne peut être plus radicalement insoutenable.
Dans ces étranges circonstances, beaucoup de nos amis m'ont pressé de reprendre, comme de plein droit, la prédication dans nos temples. Je me suis refusé à cet acte, tics légitime dans le fond, puisque j'aurais obéi au vœu persévérant de la majorité, mais qui m'a paru trop révolutionnaire dans la forme.
Assurément, personne n'est plus jaloux que moi de l'autonomie de l'Église ; personne ne souhaite plus ardemment lavoir se gouverner selon sa conscience, sans être entravée par un Conseil d'état ou un ministre. Assurément aussi, si les membres de l'ex-Consistoire eussent éprouvé comme vous et moi ce sentiment, ils ne se fussent pas absentés; nous ne sommes nullement responsables de leur défection.
Aujourd'hui, fort de la volonté de l'Église, autorisé d'ailleurs par le seul pouvoir qui subsiste au milieu de nous, depuis que les autres se sont dérobés à leur responsabilité, vous usez de votre droit officiel de désigner votre suiïragant. Ce droit ne doit pas rester en souffrance, par cela seul que le Consistoire qui pourrait le contrôler, non seulement a cessé d'être légal, mais en fait n'existe plus nulle part.
Vous m'offrez donc de reprendre cette suffragance, interrompue depuis près de sept ans.
1 Le général de Chabaud-Latour était absorbé par les devoirs urgents que lui imposait sa qualité de membre du Comité des fortifications de Paris et avait fait excuser une fois pour toutes son absence.
J'accepte! L'Église vous sera reconnaissante, je le sais. d'avoir persévéré, pendant tant d'années, à vous passer d'un aide qui vous était nécessaire, afin de maintenir sa volonté et vos droits.
Elle comprendra aussi qu'à l'âge de cinquante ans accomplis, après vingt-sept années d'un ministère actif, dont vingt-deux à Paris, ce n'est par aucune ambition personnelle que j'accepte une nouvelle suffragance provisoire. Ce ne peut être que poussé par les sentiments que j'ai pour vous, et surtout par la profonde conviction de mon devoir envers l'Église de Paris, cette grande et belle Église qu'on a traitée si indignement, et qui a donné tant de preuves de persévérance et de sympathie à mon père et à moi. Il eût versé de bien douces larmes, ce vieux et dévoué serviteur de toutes les libertés chrétiennes et politiques, s'il eût pu voir dans une république réparatrice, qui n'a pas coûté une goutte de sang, son fils aîné rentrer dans la chaire qu'il avait occupée lui-même quarante ans avec tant de dévouement et de puissance.
Je m'efforcerai, bien cher collègue, de travailler avec vous à pacifier enfin cette Église si longtemps déchirée et à y faire fleurir, avec la vérité et la charité évangéliques. cette union des cœurs qu'on avait imprudemment troublée. Il est souverainement urgent de la rétablir dans les cruelles circonstances où l'on nous a placés.
Ai-je besoin de vous assurer de nouveau, cher et vénéré collègue, de mes sentiments de cordial attachement et de fraternelle gratitude? Ath. Coquerel, fils.
Y. .1 Monsieur le pasteur Ath. Coquerel fils.
Paris, 19 octobre.
Mon cher ami, En apprenant que des démissions ont été offertes poulie cas où j'userais du droit qui m'avait été reconnu, et afin d'éviter le trouble qui en aurait été la conséquence, je me suis décidé, non sans une profonde tristesse, mais sans aucune hésitation, cà prendre la résolution dont il s'agit dans la lettre suivante, que je me hâte de vous transmettre.
Martin-Paschoud, pasteur.
VI. A Monsieur le pasteur Martin-Paschoud, président du Conseil presbytéral.
Mon cher pasteur,
Vous êtes venu me trouver dimanche pour me faire plusieurs demandes dans l'intérêt de votre foi religieuse. Je n'ai pas cru pouvoir vous les accorder, malgré la vive et respectueuse amitié que j'ai pour vous. Un seul point, qui vous tenait fort à cœur, m'a paru pouvoir être décidé sans préjudice pour la paix publique, qui doit être profonde en ce moment. Vous vouliez, fatigué par l'âge et le travail, vous donner un suffragant, le choisir selon votre cœur et le choisir vous-même, en l'absence de six membres laïques du Conseil presbytéral, sur huit que la mort vous a laissés. Vous m'avez expressément déclaré que cette désignation porterait sur un homme, dont personne plus que moi n'estime le caractère et n'admire le talent, M. Ath. Coquerel; et vous avez ajouté que, de cet incident limité à la durée du siège, il ne naîtrait, aucun trouble dans le sein de l'Église. Vous l'avez fait dans votre bonne foi parfaite et, sur votre déclaration, je me suis empressé de vous donner l'autorisation nécessaire.
Ce matin, j'ai été obligé de vous déclarer que vous vous étiez trompé, ou. si vous voulez, que nous nous étions trompés sur la manière dont cette démarche serait accueillie; et je vous ai demandé, si, à votre tour, croyant que le droit est pour vous, aimant profondément le suffragant que vous avez choisi, n'abandonnant aucune de vos doctrines, faisant toutes vos réserves pour le moment où la question pourrait être mûrement examinée, vous vouliez donner l'exemple du dévouement, de l'amour de la paix, de la vraie et noble fraternité, en renonçant spontanément à faire usage du droit que ma lettre vous avait conféré.
Vous l'avez fait, mon cher pasteur, avec une noblesse dont j'ai été et suis encore touché. Je vous en remercie au nom de la concorde, au nom de la patrie, qui ne peut et. ne veut pas être divisée en ce moment. Ce sera une des résolutions qui honoreront le plus votre carrière, si bien remplie.
Je vous prie de m'accorder une heure la semaine prohaine pour causer à fond de la question principale, dont je ne veux pas ajourner l'étude, quoique je sois obligé d'ajourner la solution.
Je suis, avec une vive et cordiale amitié, votre bien dévoué serviteur, Jules Simon.
Avec son vigoureux idéalisme, Coquerel ne douta pas que la troisième république n'inaugurât pour la France une nouvelle ère intellectuelle et morale. Le nom nouveau qu'il donna à l'ancien journal de sa famille indique clairement le rôle actif qu'il se proposait de jouer dans cette œuvre de régénération patriotique : la Renaissance, tout en demeurant l'organe du libre Protestantisme, accorderait dans ses colonnes une large place aux questions politiques et littéraires. Nous citons, du programme rédigé par notre ami, les passages les plus caractéristiques.
Renaître, tel est pour la France, en ce temps de suprêmes périls et d'elforts grandioses, le mot d'ordre unique et universel.
Le roi est mort: Vive le roi! criaient jadis les hérauts d'armes de la vieille monarchie, le jour des royales funérailles, et cette protestation en face de la mort, cette énergique affirmation de la durée d'une forme politique alors nationale, n'était ni sans poésie, ni sans dignité. Mais nous, aujourd'hui, nous avons mieux à dire : La France de l'empire est morte : Vive la France nouvelle ! nous écrionsnous, à notre tour, avec une foi entière, ardente, en notre glorieuse patrie et en son avenir
Que sera-t-elle donc cette France nouvelle? Avant tout elle sera républicaine. La monarchie, entre autres défauts, en a deux qui se sont trop fait sentir à nous, pour que nous puissions nous résigner à nous y soumettre de nouveau. Le premier, c'est qu'on n'a, sous le régime de la royauté, d'autre porte de sortie que les révolutions; la république, au contraire, est une forme éminemment progressive et
peut s'améliorer; c'est une route ouverte vers le progrès qu'on peut toujours rectifier, si elle n'est pas assez directe, dont on pourrait adoucir les montées et les descentes, si elles étaient trop raides ou trop rapides.
Une monarchie n'est qu'une impasse plus ou moins longue, aboutissant tôt ou tard à une barricade qu'il faut renverser ou prendre d'assaut.
Rétablir en France une monarchie, ce serait ouvrir avec la révolution un nouveau bail, dont l'échéance serait inconnue, mais fatale. Toute dynastie trouvera quelque jour sur sa route un Polignac, un Guizot ou un Ollivier, qui se chargera de la mener à l'abîme.
Un second défaut inhérent à la monarchie, et peut-être plus grand encore, c'est la tentation qu'éprouve trop souvent le souverain, soit par ambition, s'il est jeune et présomptueux, soit par calcul dynastique, s'il est un aventurier vieilli, un joueur fataliste, de lancer la nation sur les champs de bataille. N'est-il pas exorbitant que des désastres effroyables comme les nôtres dépendent du caprice d'un souverain au cerveau peut-être ramolli, d'un ministre au cœur léger, d'une camarilla trompée et trompeuse? Quant à la Chambre, nous n'en parlerons pas : les candidatures officielles n'avaient d'autre résultat possible qu'une représentation de la cour, une assemblée antinationale. Il faut qu'à l'avenir, la France dispose elle-même du sang de ses fils, qu'elle en soit prodigue, quand sa délivrance et son honneur l'exigeront, mais qu'elle en soit maternellement avare dans tout autre occasion.
Après les leçons cruelles que nous avons reçues, notre patrie renaissante est et doit demeurer républicaine. Nous ne répéterons pas seulement, comme M. Thiers autrefois : « La République est ce qui nous divise le moins. » Ce serait trop peu dire : la République est ce qui rallie le plus facilement, le plus énergiquement, les Français de toutes les opinions, de toutes les religions, de toutes les provinces. On ne se serait nullement accordé, s'il avait fallu se rallier contre les Prussiens au cri de : Vive le roi ! ou de : Vive l'empereur! Mais, depuis le baron de Charette et ses zouaves jadis pontificaux jusqu'à M. Henri Rochefort, toute la France, à cette heure, combat avec le même cœur, sous
le large drapeau de la République. Il doit demeurer sacré pour tous les partis, parce que tous l'auront noblement teint de leur sang. On se rappelle l'ancienne et fière devise de la Cornette blanche : Donec Victoria tingat! « Blanche jusqu'au jour sanglant de la victoire ! » Ce jour n'est pas loin, osons l'espérer; mais ce jour tant désiré nous diviserait à coup sûr. s'il n'était l'avènement définitif du gouvernement que l'antiquité a si bien nommé : Res piiblica, In chose de Mis. C'est là, d'ailleurs, le gouvernement de l'avenir, auquel il faudra toujours, de révolution en révolution, arriver tôt ou tard.
Il est vrai que ce grand mot de République souffre bien des interprétations.
On a le droit de nous demander, quel doit être selon nous le caractère, quelles seront les formes politiques de la France renaissante et républicaine. Voici, sur quelques points essentiels, les conséquences à nos yeux désirables et naturelles du principe. Pour une république, les libertés d'association, de réunion, de l'enseignement, de la presse, des consciences et des cultes, sont les manifestations indispensables de la vie.
Tout fonctionnaire doit être responsable de chacun de ses actes. Tout citoyen doit avoir le droit de poursuivre devant le jury, à ses risques et périls, sans aucune autorisation du pouvoir, tout acte d'un fonctionnaire quelconque qui lui semblerait abusif.
La justice elle-même, et le corps qui est chargé de rendre ses arrêts, doivent devenir absolument indépendants des gouvernants et ne jamais leur servir d'instruments de domination.
Il faut que la conscription et les grandes armées permanentes achèvent de disparaître. La nation armée doit veiller elle-même, sur son indépendance au dehors, et au dedans sur ses libertés.
Enfin, bien des réformes sont nécessaires au sein de la société; et ici, deux écueils funestes sont également à éviter : c'est d'abord la paresse d'esprit, le contentement égoïste qui portent bien des gens à nier la nécessité de progrès considérables et urgents; c'est ensuite l'étourderie fougueuse des faiseurs de systèmes, qui accroîtraient toutes
les misères, si on leur permettait de faire des expériences irréfléchies aux dépens de l'humanité et de mettre légèrement en pratique leurs plans mal digérés. Ils devront se rappeler qu'une éducation profondément libérale et rationnelle est la base de toute véritable régénération nationale et que, la justice, la raison, la liberté, ne s'imposent point d'office, ni par force, mais s'affermissent et s'étendent au sein d'une nation, à mesure, à proportion qu'elle en devient capable et digne.
Comment le peut-elle devenir? En le voulant, en s'y essayant avec courage et dévouement.
Il vaudrait mieux mille fois réussir à demi dans cette entreprise et même y faire des fautes, que ne pas la tenter.
Ajourner encore la tâche, la confier une fois encore à un despote quelconque ou à un clergé, ce serait recommencer à tourner dans un cercle vicieux; ce serait s'aveuglera plaisir et rentrer, les yeux fermés, dans la voie fatale qui nous a menés aux abîmes en 1793, en 181 5 ou en 1870.
A notre nom : la Renaissance nous avons ajouté, entre autres épithètes, celle de Philosophique. Ce mot n'est pas pour nous une formule vaine. Si nous ne prenons pas le titre de libres penseurs, c'est que, à notre sens, ces deux mots réunis forment pléonasme. Nous croyons très grande et très profonde, quoique légitime, l'erreur des matérialistes; mais nous regardons ceux qui leur opposent l'argument d'autorité, comme aussi arriérés et aussi impuissants que des rêveurs, qui voudraient résister à notre nouvelle artillerie parisienne avec les armures et les harnois de guerre du moyen âge.
Il est donc naturel que la lutte savante des spiritualistes modernes contre le matérialisme ait toutes nos sympathies. Ils ne savent pas combien nous sommes éloignés de vouloir leur proposer une méthode toute faite, ni des résultats à priori: ni combien nous suivons avec intérêt leurs libres et lumineuses attaques, leur noble et ferme défense. Ils trouveraient en nos rangs, non de ces alliés importuns qui prétendent planter leur bannière particulière sur le camp de leurs amis, mais de libres combattants qui résistent aux mêmes ennemis, qui suivent en grande partie le même chemin et marchent au même but:
la vérité; qui ne reconnaissent d'autre méthode que celle de la libre recherche, d'autorité que celle du vrai. Il n'existe pas plus deux ordres de vérités que deux sortes de libertés. L'ancien antagonisme de la philosophie et de la religion, de la raison et de la foi, de la nature et du miracle, n'a pour nous aucune raison d'être.
De plus, nous voulons une très forte et très libre philosophie qui serve à toutes les études de point de départ et de ralliement, qui les excite et les règle à la fois ; nous savons que, dépourvues de cet appui nécessaire, elles demeurent languissantes et n'ont ni grande portée, ni véritable profondeur. N'oublions pas qu'en deux choses, et en deux choses seulement, les Allemands se sont montrés indubitablement supérieurs à nous. Ces deux choses étaient autrefois désignées par un seul mot : discipline, qui voulait dire en même temps l'obéissance intelligente et vigoureuse du soldat à ses chefs et l'éducation, l'instruction, la culture intellectuelle et morale de l'esprit. Ces deux grandes choses sont plus étroitement liées qu'il ne semble. Aujourd'hui que tout citoyen est soldat et tout soldat citoyen, plus les esprits seront développés et instruits, plus aussi sera comprise et acceptée la nécessité de l'entente, c'est-à-dire, pour le service militaire, de l'obéissance. Nos ennemis ont montré que l'art de la guerre, avec toutes ses applications, et la géographie, et la connaissance des langues étrangères, leur sont incomparablement plus familiers qu'à notre personnel armé, et c'est par là qu'ils ont mérité de commencer à nous vaincre.
Il faut donc que la France, si réellement elle veut renaître, favorise et propage par tous les moyens l'instruction à tous les degrés; et plus l'impulsion sera donnée de haut, plus la science des principes, c'est-à-dire la philosophie, fera preuve d'indépendance, de généralité dans ses vues, de rigueur dans ses déductions, plus aussi les études de tout ordre seront approfondies, répandues et poussées au delà de leurs limites actuelles.
Le Lien, élargi et transformé sous le nom de Renaissance, se présente aujourd'hui, non pas comme l'organe d'une Église, d'une secte ou d'un parti, mais comme essayant de représenter avec franchise et virilité le grand principe de
l'individualisme en toutes choses, les droits de la pensée dans l'éducation, dans les lettres, clans les sciences, dans les arts et la politique. Notre mot de ralliement n'est autre que celui-ci : le progrès par la liberté, et le conseil que nous voudrions donner chaque jour à chacun de nos concitoyens et au peuple français tout entier, c'est celui-ci : « Ne te laisse plus conduire, ni par un monarque, ni par un clergé qui, tôt ou tard, mais infailliblement, te mèneraient de nouveau à ta perte. En toutes choses, pour ton gouvernement comme pour ta foi, pour le ciel et l'avenir, comme pour la terre et le présent, si tu veux renaître et vivre : fais tes affaires toi-même.
Le peuple français ne serait pas si enclin à abdiquer. s'il n'y était prédisposé par le vice radical de sa première éducation, c'est-à-dire une instruction catholique ou cléricale. L'Église s'est faite, depuis bien des siècles, l'entrepreneur général du salut éternel des peuples et des individus; ce n'est pas là ce qu'elle devait être à l'origine et ce qu'elle a été d'abord, selon les vues de son fondateur : une simple association de ceux qui travaillent ensemble au perfectionnement d'eux-mêmes et du monde, avançant vers Dieu de progrès en progrès. Jésus de Nazareth n'a été ni un prêtre, ni un moine, ni un définiteur du saint office, promulguant des dogmes ou exterminant des hérésies; il a voulu être un semeur, jetant dans les âmes des germes de progrès et de vérité, des principes de vie, de vie morale, religieuse, intellectuelle, de vie individuelle et spontanée.
Le catholicisme est, à nos yeux, une pétrification du christianisme qui, par lui, est devenu autoritaire.
Les enfants qu'on a habitués à accepter sans examen des résultats tout faits, des affirmations absolues, ne deviendront que bien difficilement des esprits chercheurs, ouverts à toute lumière, persévérants, hardis, à moins cependant qu'ils ne se révoltent un jour contre l'éducation qu'ils ont reçue.
Mais, même en ce dernier cas, même victorieusement émancipés, ils ne se trouveront pas dans les meilleures conditions de santé morale, et, en outre, la plupart d'entre eux traîneront à perpétuité quelque bout de leur chaîne.
Parmi les libres penseurs de notre temps, il en est, et des plus illustres, qui ont encore dans l'esprit, et le montrent chaque fois que se présentent à eux certaines questions, un reste de tendance autoritaire, vestige regrettable et nuisible de leur éducation primitive.
Une éducation laïque et largement libérale est donc la première nécessité morale de notre temps. La première affaire que le Français doive apprendre à faire lui-même, c'est sa propre culture, c'est l'ensemble de ses opinions, c'est sa croyance. Tant qu'une corporation puissante, le clergé romain, aura le droit reconnu de décider pour lui et sans lui les questions les plus hautes, un Français ne sera jamais complètement un homme libre, les nations qui ne portent pas ce joug, le dépasseront en virilité d'esprit, et, tôt ou tard, il s'en apercevra à ses dépens, s'il se trouve en lutte avec une d'elles.
Notre point de vue en religion est le même qu'en politique ou en philosophie: nous ne comprenons nullement qu'une seule personne puisse avoir deux consciences, obéir à une conscience religieuse autre que sa conscience générale, et se placer pour regarder le ciel, ailleurs que pour voir autour d'elle.
On sait que les directeurs de cette feuille et quelquesuns de leurs collaborateurs sont protestants. Mais on sait aussi qu'il existe deux protestantismes, celui de la droite et celui de la gauche. L'un est illibéral et rétrograde, l'autre libéral et progressif; l'un inconséquent et plus qu'à demi catholique, l'autre fidèle à son principe, qu'il veut de plus en plus mettre en action. Le premier considère la Réforme du XYIme siècle comme un maximum très suffisant de science, de liberté, de progrès, et se retourne avec violence contre quiconque aura osé penser autrement, marcher plus loin ou s'élever plus haut. Pour le second, au contraire, cette Réforme n'est qu'un point de départ et doit se réformer elle-même indéfiniment; comme toute chose humaine, elle doit tendre à l'idéal, à la perfection, à l'infini; comme toute chose divine ou vraiment religieuse, elle doit appeler, attirer les âmes incessamment plus loin et plus haut, les rapprocher du but suprême et unique qui est la perfection : Dieu...
De la situation actuelle des divers cultes, comme de celle où se trouve le pays tout entier, comme des principes les plus élevés, résulte, à nos yeux, la nécessité manifeste de séparer de l'État les diverses religions. La France, comme telle, ne doit être ni catholique, ni protestante, ni israélite, ni voltairienne.
Comme les consciences, toutes les Églises doivent être libres dans l'État libre. Une foi collective, publique ou nationale, n'est qu'une fiction funeste. La croyance est, de sa nature, essentiellement personnelle.
D'ailleurs, le divorce entre la République française et l'Église romaine a été rendu absolument indispensable par l'évolution récente du catholicisme qui, sous nos yeux, est devenu le plus complet des despotismes monarchiques et l'asservissement absolu des consciences.
Désormais, un pape infaillible peut décréter tout ce qui lui plaît et infliger tous les démentis imaginables à. la raison humaine; les évèques, jadis ses pairs, ne sont plus même consultés par lui que s'il le veut bien; ils n'ont plus qu'à croire ce qu'il a déclaré vrai ; les simples prêtres sont esclaves de leur évêque, aussi complètement que celui-ci l'est du souverain pontife, et. les fidèles, enfin, sont tenus de porter tout le poids de cette triple servitude, sans contrôle et sans appel.
La France pouvait encore se croire à peu près catholique, tant que les libertés gallicanes, ou l'appel à un futur et libre concile, laissaient quelque lueur d'espoir aux esprits que révoltait la menace d'un si complet et si irrémédiable asservissement. Aujourd'hui c'en est fait: tout chrétien est catholique à la façon de Y Univers et des jésuites, ou il est un hérétique damné à toute éternité, c'est-à-dire de fait, un protestant.
Et, cependant, nous devons nous attendre en France à une très prochaine et très vive recrudescence du catholicisme. Les jésuites, qui viennent de l'emporter, entendent bien user et jouir de leur conquête. D'ailleurs, toute révolution, avec le cortège d'inquiétudes et de terreurs qui l'accompagnent, est toujours exploitée par le clergé à son profit. Enfin, il est tout naturel qu'en ce moment l'ébranlement profond de la société entière, la ruine et les deuils
très douloureux de milliers de familles, jettent dans les bras de Dieu une multitude d'âmes froissées; or, pour beaucoup de Français.. Dieu ne peut se trouver qu'au fond d'un confessionnal ou d'une sacristie.
C'est en vain que le matérialisme ou la négation s'imaginent mettre fin à cette situation des esprits de plus en plus menaçante. On ne détruit que ce qu'on remplace : on ne pourra détruire la puissance énorme et très nuisible, la domination rétrograde et autoritaire du clergé dans les villes et surtout dans les campagnes, qu'en la remplaçant par une forme religieuse anticléricale et hardiment libérale.
Est-ce à dire que nous demandions à la France de se faire protestante?
Le mot nous importe fort peu. mais la chose, sous un nom ou un autre, importe infiniment à tout le monde. Désormais, le nœud de l'avenir est là.
On parle beaucoup trop en Europe des différences de race. A quoi sert de dire qu'en ce siècle les races latines ont le dessous et que les races germaines remportent? Nul de nous ne peut, et nul ne voudrait, changer le sang qui coule dans ses veines.
Mais il importe infiniment de distinguer entre les deux méthodes qui dirigent à la fois l'éducation des générations futures et le gouvernement de la génération présente : la méthode autoritaire, collective, cléricale, vraiment catholique, ou méthode des jésuites, qui pétrifie et qui tue; et la méthode libérale, laïque, philosophique, individualiste, qui développe la vie, provoque les forces vives de chacun et de tous, à laquelle appartient de plein droit l'avenir.
Si le curé et le frère ignorantin doivent régner sur les esprits dans chaque village, la France ne sera qu'une seconde Espagne et ne se relèvera jamais; elle ne peut pas renaître. Les peuples protestants prendront sa place, plus que sa place, dans le mouvement et la direction de l'humanité. Si le matérialisme prévaut, cet autre principe de mort énervera la France et donnera beau jeu au catholicisme. On arrivera alors à une même décadence par deux grands chemins au lieu d'un. On retombera dans le culte des jouissances, du repos, de la sécurité à tout prix : on reviendra au Bas-Empire.
Mais, si un spiritualisme aussi indépendant que chrétien, une religion essentiellement libérale et progressive se répandent, la race latine, en gardant les supériorités qui lui ont toujours appartenu, prendra la plupart de celles qui lui manquent, conservera le premier rang, ou en fera la juste conquête. C'est là ce que nous souhaitons pour la France. C'est à quoi nous désirons travailler pour elle.
Nous n'avons pas craint de reproduire ces fragments, malgré leur longueur, parce qu'ils jettent une vive lumière sur les préoccupations politiques et religieuses de Coquerel pendant les dernières années de sa vie. Et tout d'abord, on ne saurait qu'admirer, pendant le bombardement de Paris, cette fierté de pensée et de langage, cette énergie morale qui discerne avec une égale sûreté, et le mal, et le remède, cette inébranlable confiance en Dieu qui, la veille même de la capitulation, ne désespère pas de l'avenir de la France. La hauteur même de l'idéal poursuivi explique les difficultés de sa réalisation. Par sa foi dans l'activité individuelle comme par sa haine de tout dogmatisme, Coquerel appartenait à l'école des Tocqueville, des Laboulaye, des Prévost- Paradol, des Nefftzer, plus éclairée que populaire, plus jalouse de liberté que d'unité, plus remarquable par le talent de ses chefs que par le nombre de ses partisans, qui s'inspirait plus volontiers dans son argumentation d'exemples empruntés à la Grande-Bretagne ou aux États-Unis que du génie national.
Bien avant que M. Thiers, pour justifier son adhésion à la forme républicaine, eût mis en circulation son ingénieuse métaphore : « Il ne suffit plus de traverser la Manche, mais il faut franchir l'Atlantique, » notre ami s'était déjà embarqué en compagnie des puritains proscrits et pénétré du libéralisme chrétien des Roger
Williams, des Channing et des Parker. Parmi les trop rares conventionnels, qui virent dans la décentralisation le seul rempart solide contre le despotisme, la plupart : Rabaut Saint-Etienne, Barnave, Alba-Lasource, Boissy d'Anglas, appartenaient à l'Église protestante et ne faisaient que reprendre les traditions huguenotes du XVIme siècle, de même que, dans le rôle majeur assigne par Coquerel à l'éducation pour la régénération de la société moderne, je retrouve un écho de ses entretiens habituels avec deux de ses amis les plus chers, que la troisième république compte au nombre de ses pédagogues les plus distingués : MM. Gaufrés et Pécaut ' .
Tout, en février 1870; invitait notre ami à poser sa candidature pour l'assemblée nationale devant les électeurs de la Seine : l'exemple et les souvenirs laissés par son père, les succès que lui-même avait obtenus, comme conférencier politique, pendant le siège et les dernières années du second Empire, l'étroite amitié qui l'unissait à plusieurs des membres du Gouvernement provisoire, entre autres MM. Dorian et Pelletan. Avec son ardeur et sa lo)rauté habituelles, il se rallia au lendemain de la capitulation au parti de l'ordre, en défendit les principes dans plusieurs clubs avec une communicative éloquence et fit partie du comité Dut'aure, dont le président avait déclaré accepter les institutions républicaines sans arrière-pensée et sur l'honneur. Sa profession de foi politique qui, sur le moment même, put paraître peu habile, nous charme aujourd'hui par sa générosité et sa franchise.
1 Gaufrés, Lettres sur l'éducation. Lien, 1869, 1870. Disciple de Jésus-Christ, 18G5. — Pécaut, Etudes sur l'éducation nationale,
Citoyens.
Vous allez élire une Assemblée nationale qui se trouvera en présence de la France à demi écrasée et de la République menacée par des intrigues monarchiques.
Ne chargez pas du salut de la France des cœurs faibles et irrésolus. Ne confiez pas la République ni à des prétendants, ni à leurs agents ; ils ne sauraient être parmi nous que les boute-feux de la guerre civile. S'ils pouvaient réussir, ils seraient responsables de deux révolutions : celle qu'ils auraient faite eux-mêmes, et celle qu'on ferait un jour pour se délivrer d'eux. Car, nécessairement, la République reparaîtrait, de révolution en révolution, jusqu'au moment où eniin elle demeurerait incontestée.
Cette noble forme de gouvernement a pu seule rallier les partis opposés sous son large drapeau ; c'est sous ce drapeau que vient de couler, sur les mêmes champs de bataille, le sang des Français de toute origine et de toute opinion.
Mais son nom seul ne suffit pas : il faut en faire une réalité. Il faut renoncer à la conscription et aux grandes armées permanentes : la nation entière doit être sous les armes. Il faut séparer les Églises de l'État et reverser le budget de la guerre et celui des cultes dans les caisses publiques vidées par l'ennemi. Il faut en faire profiter avant tout l'instruction primaire, devenue gratuite et obligatoire, ainsi que l'instruction laïque à tous les degrés pour tout sexe et tout âge, condition essentielle du relèvement et du progrès social.
On me demandera si je suis socialiste. Les princes mêmes le sont tous aujourd'hui, jusqu'au jour de leur avènement ; ne vous laissez donc pas tromper par des mots.
Si ce nom de socialiste signifie qu'on possède quelque recette magique, pour rendre tout à coup l'humanité heureuse, je ne suis pas socialiste.
Je le suis, s'il s'agit d'être pénétré jusqu'au fond de l'âme de l'urgente nécessité de grandes réformes, du sentiment (jue la société actuelle n'offre, à celui qui n'a que ses bras, ni justice ni sécurité suffisantes; que le temps de toutes les espèces de privilèges devrait être passé ; que
chacun doit être admis à faire pleinement valoir ses droits et à se créer sa juste place au soleil. Aborder de front, avec une équité hardie, les grands problèmes sociaux, c'est le seul moyen de fonder sur des bases solides l'ordre et la conciliation. Plus d'immunité pour les fonctionnaires incapables ou indignes : chaque citoyen a le droit de les poursuivre devant les tribunaux pour tout acte injuste ou illégal. Plus de magistrats dépendant du gouvernement et séparation profonde entre le pouvoir judiciaire et l'administration. Décentralisation et large développement des libertés communales. Liberté entière de la presse, liberté entière de conscience, de culte, de réunion et d'association.
La France a trop longtemps aimé les vaines splendeurs du trône, d'un luxe outré et des conquêtes ; il faut qu'elle sache trouver désormais sa grandeur dans ses libertés, et ses lumières dans l'élévation morale et toutes les gloires de l'esprit.
Telle est, citoyens, l'œuvre de régénération nationale, à laquelle je voudrais contribuer de tous mes efforts, si vous me chargiez de vous représenter au sein de l'Assemblée.
En dépit de cette circulaire si noble et si digne, Coquerel échoua avec 46, 1 44 suffrages * et partagea cette honorable défaite avec quelques-uns des plus intelligents et des plus dévoués serviteurs de la République : MM. Michelet, Broca, Clamageran, Desmarets,Hébrard, de Pressensé. La défaite des libéraux modérés, aux élections du 8 février 1871, peut être attribuée à des causes diverses. Tout d'abord, les ouvriers parisiens, dans leur haine furieuse et implacable contre le second Empire, choisirent, sans trop regarder aux personnes, les noms les plus violemment significatifs : Louis Blanc, Victor Hugo, Schœlcher, Ranc, Rochefort, Delescluze.
1 Le 43me et dernier élu, M. Farcy, en obtint 69,798.
Imbus de la chimère de l'invincibilité de la république vis-à-vis d'une monarchie quelconque, ils attribuèrent l'insuccès final du gouvernement de la Défense nationale à ce que, dans la majorité de ses membres, il était composé d'avocats et de journalistes, et non d'hommes d'action. Enfin, tandis que la bourgeoisie manqua de discipline et perdit sa cause par de nombreuses abstentions, l'Internationale se montra habile à surexciter les passions populaires, ardente, infatigable.
Après les tristesses du siège, les horreurs de la Commune. Comme tous les observateurs impartiaux, Coquerel se trouva partagé entre son •antipathie pour l'Assemblée de Versailles qui ne témoignait ni d'une bien grande élévation d'esprit, ni d'une bien vive intelligence de la situation, et son indignation contre un mouveinent insurrectionnel qui n'avait encore réussi qu'à arrêter partout le travail et à amnistier les assassins. Les articles, que pendant cette lugubre période il inséra dans la Renaissance, font autant d'honneur à sa charité chrétienne qu'à sa perspicacité politique.
Jamais notre malheureuse patrie ' ne s'est trouvée dans une situation plus lamentable : le souvenir de 1793 qu'on évoque parfois et qu'on semble vouloir parodier, n'offre rien de semblahle à ce qui aujourd'hui attriste les regards. Alors, sans doute, il y a eu des excès sanglants, mais, du moins, personne ne songea à détruire l'unité française, et la Commune de Paris elle-même, ainsi qu'on le rappelle justement, pleine de respect pour les décisions de la Convention nationale, n'osa jamais se passer de sa sanction pour consacrer une loi.
On s'en passe aujourd'hui. Quelques individus que « la colère du peuple. » assurent-ils. a portés au pouvoir, déci-
1 Renaissance, 1er avril 1871.
dent de leur autorité privée, qu'une ville, qu'ils menacent de leurs canons, va procéder sans retard à des élections communales. C'était donc bien urgent ! En face des Prussiens qui occupent encore le tiers du territoire français, en présence d'une dette de cinq milliards à payer, n'y avait-il rien de plus pressé à faire ? 0 peuple tombé en démence ! au lieu d'attendre du progrès pacifique des mœurs et des institutions une réforme, qui serait venue à son beure et dont le principe était accepté par l'Assemblée nationale, il aime mieux courir les chances d'une guerre civile abominable, parodie odieuse de l'insurrection communale du moyen âge. Et il oublie que ses égarements et ses impatiences servent de prétexte à l'ennemi, pour prolonger et rendre plus cruelle son occupation, en sorte que chacune des heures que nous accordons à la guerre civile, se traduit, pour les populations envahies, par un accroissement de tristesses et de calamités.
Au surplus, on ne voit pas trop quel profit pour la chose publique, le vainqueur tirerait des avantages matériels qu'il a remportés. Un gouvernement a besoin, pour vivre, d'estime et de confiance, la terreur étant un moyen de domination qui s'use très rapidement et se retourne contre ceux qui l'emploient. Or la Commune installée à l'hôtel de ville est-elle en possession de ce degré de confiance et d'estime, sans lequel il n'y arien de stable? Il ne servirait de rien de répondre que la Commune mérite mieux que ce qu'on lui accorde ; c'est le fait ici qui importe, et le fait, à tort ou à raison, n'est pas favorable au pouvoir nouveau. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ne faut faire les révolutions qu'à leur heure, lorsque les esprits y sont préparés, ou bien on n'aboutit qu'à l'avortement. Celui-là est un brouillon et non un homme politique, qui ne tient compte pour agir, ni des lois de la psychologie, ni des leçons de l'histoire. Qu'est-ce à dire encore, sinon que le choix des hommes est d'une importance capitale, quand il s'agit des grandes commotions politiques. Avec des fanatiques et des ignorants, on n'accomplit que l'œuvre éphémère du fanatisme et de l'ignorance. La Révolution française a été faite par les plus grands esprits de la fin du dix-huitième siècle, par Mirabeau, Sieyès, Rabaut-Saint-Étienne, Bai-
nave, elle a été continuée par les plus fortes intelligences du parti républicain, Danton. Carnot, Cambon, Jean-Bon Saint- André ; l'évolution de \ 830 est l'œuvre de Lafitte, de Thiers, de Mignet, de Casimir Périer, de Lafayette; la république de 1848 a été proclamée par Lamartine. Ce sont là des mouvements profonds, des faits importants, qui ont eu dans l'histoire et qui auront dans l'avenir un retentissement considérable; mais qu'est-ce que l'entreprise d'un Masaniello, d'un Rienzi, d'un Hébert ou d'un Maillard ?
Nous touchons ici à un des plus singuliers travers du peuple français, et en général des hommes de race latine et d'éducation catholique. En France, on croit beaucoup plus aux formules qu'aux hommes, parce qu'on croit beaucoup plus au surnaturel qu'à la conscience. La Commune «st pour les esprits ignorants ce qu'étaient les amulettes pour le peuple du moyen âge. C'est elle, dit-on, qui résoudra la question sociale et quelques-uns vont même jusqu'à prétendre qu'elle la résoudra « en cinq minutes. » Cela étant, qu'importent les hommes ? la formule est là qui suffît à tout. Il y a plus : les hommes « trop instruits » sont dangereux : les ignorants, les simples, valent infiniment mieux : ils n'auront pas la tentation de mettre leurs conceptions spéciales à la place de la panacée universelle, du système magique et infaillible.
Qui nous guérira de ces illusions ? La science et le sentiment du devoir. Le mal de notre pays, c'est d'être ignorant, orgueilleux, et de prendre ses désirs pour des réalités. Mais, pour mener à bonne fin l'œuvre de rénovation patriotique qu'il est nécessaire d'entreprendre, il faut croire à la liberté et prendre pour guide la justice. Si l'Assemblée de Versailles et le pouvoir exécutif, au lieu d'entrer largement dans la voie des réformes morales et sociales, se laissent aller à la politique des regrets ou des rancunes, s'ils ne mettent pas avant toutes choses l'esprit de conciliation et de progrès, nous sommes menacés d'assister à l'effondrement de la patrie.
Et Coquerel écrivait une semaine après, dans la Renitismnce du 8 avril 1871 :
Si la Commune réussissait à chasser de Versailles l'Assemblée nationale, qui a de bien graves torts à se reprocher, et le pouvoir exécutif auquel cette Assemblée a remis le gouvernement, ce triomphe même de la Commune la perdrait. Elle aurait, par sa victoire, détruit la confiance, aussi bien en France qu'au dehors, et, avec la confiance dans l'avenir du pays, disparaîtraient le crédit et le travail-, c'est-à-dire la possibilité de suffire aux écrasantes obligations du traité de paix. Aussi personne ne doute que le triomphe de l'armée de la Commune ne fût le signal d'une nouvelle invasion prussienne, plus implacable que jamais, et dont Paris serait la première victime. Notre vœu le plus ardent, c'est que cette humiliation dernière nous soit épargnée à tout prix.
La tournure, qu'ont prise les événements, permet de l'espérer. La marche sur Versailles a définitivement échoué. Bon nombre de fédérés ont fait preuve d'un grand courage et nous nous sentons plus de compassion que de colère pour ces égarés, qui se dévouent, sans comprendre quels coups ils portent à la République en croyant la sauver ; mais ce courage a été inutile. Sans chefs expérimentés et capables, sans artillerie sérieuse, ces masses ne pouvaient vaincre. Elles se sont élancées sur Versailles, croyant triompher par leur nombre seul et persuadées que l'armée ne tirerait pas : elles ont dû s'arrêter dès le premier jour, et, au moment où nous écrivons, les défenseurs de l'Assemblée les ont peu à peu refoulées près des remparts.
La Commune est donc réduite à une défense stérile, et. à en juger par ses actes, on dirait qu'elle commence à reconnaître son impuissance. Rien de plus incohérent, de plus oppressif que ses derniers décrets. Ce pouvoir, qui se donnait à l'origine comme purement communal, ordonne d'un trait de plume la séparation de l'Église et de l'État, séparation que nous avons nous-même demandée, mais question politique et nationale au premier chef. Bien plus, il accumule avec une effrayante rapidité les mesures les plus vexatoires, les plus tyranniques : un jour la confiscation ; un autre la suppression des journaux; le lendemain les arrestations arbitraires. Il jette pêle-mêle dans ses prisons les généraux qu'il nommait hier, l'archevêque
de Paris, le curé de la Madeleine, el, dit-on, quelques-uns même de ses propres membres, de ceux qu'avait élus, il y a peu de jours, le suffrage de ses partisans. Discuter ce dévergondage de tyrannie serait chose plus qu'inutile; nous le signalons seulement comme l'indice d'une désorganisation inévitable.
Ce qui est à craindre, c'est qu'une réaction, tout aussi violente, succède à ce désordre inouï et vienne mettre le comble à nos maux, en semant dans les couches profondes de la société les germes redoutables de futures explosions. C'est pour cela que nous appelons de tous nos vœux l'intervention conciliatrice de tous les esprits modérés et sages. Le moment est venu, mais la tâche est ardue. Des deux côtés l'immense majorité des combattants est lasse d'une lutte aussi sanglante que stérile et ne demande qu'à poser les armes. Le difficile est de trouver le terrain neutre sur lequel on pourrait s'établir, le point de départ d'une négociation si désirable.
Ce qu'il faudra surtout, c'est ne point perdre de vue la question principale qui se débat au milieu de toutes ces tragiques convulsions. Ce qui a prêté au mouvement du 18 mars et à la Commune qui en est sortie, une force si grande, ce n'est pas seulement le besoin de franchises municipales, auxquelles une grande partie de la population parisienne tient malheureusement moins qu'on ne croit et moins qu'elle ne le devrait. Non, la question municipale, communale, a été surtout le prétexte ou l'occasion ; elle a fourni un nom au mouvement, elle a été, qu'on nous passe l'expression, l'étiquette du sac, mais le sac contenait autre chose encore. La vraie question, c'était, c'est encore la question sociale. L'ouvrier de Paris, courageux et irrité, s'est battu parce qu'il est justement mécontent de son sort, parce qu'à tort ou à raison il n'attend de l'Assemblée de Versailles aucune amélioration réelle et se défie de ce que deviendra la République entre ses mains. Si l'on veut qu'une paix solide renaisse en France, si l'on veut que le pays se relève et redevienne grand, autrement que par l'étendue de ses malheurs et l'intensité de ses souffrances, il faudra, dès que l'ordre matériel sera rétabli, aborder courageusement de front, et sans perdre une minute.
celte question brûlante, difficile entre toutes, mais qui s'impose avec une irrésistible puissance et dont la solution seule peut nous rendre la paix, la sécurité, la prospérité et notre légitime grandeur en ce monde.
Pendant ces dix terribles semaines (18 mars, 28 mai), Goquerel demeura ferme à son poste, prêchant, éclairant, consolant, ramenant dans toutes les âmes le courage et l'espoir. Comme y était parvenu le Lien pendant le premier siège, la Renaissance ne suspendit pas un seul jour sa publication, s'associa au manifeste par lequel la presse condamnait les usurpations du Comité central et ne craignit pas d'appeler tout le mouvement insurrectionnel une criminelle folie. Le culte non salarié par l'État, qui avait été ouvert en 1 869 dans la salle Saint- André, cessa tout aussi peu d'être célébré cbaque dimanche, quoiqu'à diverses reprises la pluie de balles et d'obus rendît, dans plusieurs quartiers, la circulation des plus difficiles et diminuât singulièrement le nombre des assistants. La chaude parole de notre ami se fit entendre dans toutes les réunions publiques destinées à combattre de funestes erreurs en matière de politique ou d'économie sociale, dans toutes les associations charitables qui essayèrent de soulager les souffrances de la population parisienne. Les ambulances volantes et du quai Malaquais, qui avaient été organisées pendant la guerre contre l'Allemagne, continuèrent leurs services, grâce à de nouvelles et abondantes souscriptions, soit de Y Union protestante libérale, soit des unitaires anglais et américains, et exercèrent, envers les victimes des discordes civiles, la môme large hospitalité que, quelques mois auparavant, envers celles de la guerre avec l'étranger.
Lors des dernières fureurs de la Commune, pendant
que brûlaient les palais de la Légion -d'Honneur et du quai d'Orsay, les maisons des rues de Lille et du Bac, une multitude d'enfants et de vieillards sans ressources trouvèrent, dans l'hôtel de Chimay, des aliments et un asile. Le jour même de l'entrée des troupes, des bandits essayèrent d'incendier la maison et d'en expulser les habitants, des pistolets furent braqués sur la poitrine des infirmières, mais aucune menace ne fut capable de les détourner de l'accomplissement de leur devoir et l'asile des blessés, qui leur avait été confié, demeura inviolable. Partout où ils purent espérer d'être utiles, dans la chaire indépendante ou dans les assemblées qui s'efforçaient de modérer et d'éclairer les esprits, sur les champs de bataille et au chevet des mourants, Coquerel et ses amis se mirent sur la brèche, heureux de prouver par des faits que les croyances libérales, loin de nuire au zèle, à la charité, au patriotisme, y obligeaient autant et plus que tout autre doctrine.
Les indignes traitements, auxquels furent soumis par la Commune l'archevêque de Paris et plusieurs de ses prêtres, amenèrent Coquerel à réclamer la liberté de conscience en faveur de l'Église qui s'en était toujours montrée la plus opiniâtre adversaire. Le catholicisme, loin d'être devenu pour lui comme pour M. Guizot une grande école de respect, demeurait à ses yeux un redoutable instrument d'oppression spirituelle, le plus sérieux obstacle au sein de la société moderne à tout progrés solide et durable, mais, autant il s'était senti pressé de le combattre sous le second Empire, a l'époque de sa toute-puissance, autant il lui répugnait de s'allier pour l'écraser à la démagogie victorieuse. Sa générosité chrétienne le portait instinctivement à se
ranger du côté des vaincus. On ne saurait donc établir
igi
aucune contradiction entre sa ligne de conduite en 1869
et en 1871, entre sa spirituelle réponse à M*r Dupanloup au sujet de V Éducation des Filles et les nobles paroles par lesquelles il flétrit l'arrestation de Mgl Darboy et du vénérable abbé de Guerry.
Pendant trente ans ', le Lien n'a jamais laissé échapper une occasion de défendre la pleine liberté de conscience et de culte. Persécutés nous-mêmes avec une rigueur que rien n'a pu lasser, chassés des chaires où nous appelait la majorité de notre Église, nous n'avons cessé de protester, soit contre ceux qui excèdent leurs pouvoirs et emploient la force contre les consciences, soit contre ceux qui les excitent ou les approuvent. Sous son nouveau titre, la Renaissance ne peut faillir à ce devoir.
Des faits très regrettables ont eu lieu à maintes reprises cette semaine. Nombre de prêtres et de curés, des grands vicaires, l'archevêque, ont été incarcérés et la plupart le sont encore.
S'agit-il de quelque délit commis par eux. nous ne demandons de privilège pour personne devant la justice du pays. Mais si leur tort est d'avoir célébré le culte que leur conscience leur impose, et que leur demande une partie très considérable de la population, nous regardons leur arrestation comme un attentat contre les droits imprescriptibles de la conscience humaine. Ce n'est pas seulement leur propre liberté qui est arbitrairement violée, c'est celle de tous les citoyens, de toutes "les familles, qui croient avoir besoin de leur ministère. Enfin, des actes pareils sont un péril grave pour le principe républicain qu'ils compromettent et deshonorent.
On peut nous en croire, ce sont les effets infaillibles de la persécution. Les rois de France, depuis François Ier jusqu'à Louis XIV, ont persécuté nos pères par le fer et le feu. la proscription et les galères. Nous sommes debout cependant après trois siècles de martyres.
1 Renaissance, 15 avril 1871.
Pendant la Révolution française, l'Église catholique a été persécutée ; le clergé, qui avait beaucoup perdu de son crédit et de son prestige, les a aussitôt repris et il est arrivé, sous l'Empire et la Restauration, à un immense pouvoir. C'est ce qui ne peut manquer d'arriver, sous une forme ou une autre, si on le persécute de nouveau. On peut nuire à tel ou tel de ses membres, mais plus on leur nuira, plus on servira la hiérarchie dont ils font partie et plus elle tirera de leurs souffrances honneur et profit ; on assurera leur influence future, on affaiblira la liberté des esprits et on préparera à la raison publique une funeste servitude.
Nous avons dans cette question un intérêt qui, bien qu'éloigné, n'en est pas moins réel. Si l'on persécute aujourd'hui les prêtres, ils seront tôt ou tard plus puissants que jamais et nous aurons de nouveau à défendre contre eux toutes nos libertés les plus précieuses; personne n'est donc plus intéressé que nous, anti-cléricaux et anti-catholiques, à ce que ces actes d'oppression cessent au plus tôt; sinon les représentants du catholicisme regagneront infailliblement en France beaucoup plus qu'ils ne perdent.
Nous n'ignorons pas que, pendant trois cents ans, les prélats et les prêtres, soit dans les Assemblées du Clergé, soit par d'autres moyens, ont sans cesse demandé aux rois, aux ministres, aux intendants de provinces, les persécutions contre les protestants. C'est pour nous un motif de plus de blâmer publiquement l'intolérance qui les frappe, et c'est parce que nous avons longtemps souffert, de leur esprit d'exclusion et d'envahissement, que nous sommes mieux placés que personne pour demander hautement en leur faveur justice, sécurité et liberté.
Coquerel demeura jusque son dernier jour fidèle à ses généreuses maximes. Les seules armes, dont il consentit à se servir contre ses adversaires, furent toute spirituelles et il repoussa toujours plus énergïquement, dans les débats religieux, l'intervention de l'État. Peu lui importait d'ailleurs que le Kulturkampf eut pour
théâtre une petite république ou un vaste empire, que le signal en fut donné de Genève ou de Berlin, que les bannis s'appelassent Mgr Mermilliod d'Hébron, ou Mgr Melchers de Cologne. J'ajoute qu'au lendemain de la guerre de 1870, les patriotiques douleurs ressenties par notre ami l'empêchèrent d'apprécier avec une complète impartialité les griefs de l'Allemagne et de la Suisse contre le Vatican, et que ses jugements sur la politique ecclésiastique de M. de Bismarck furent quelque peu empreints de ce doctrinarisme, qu'il reprochait avec une spirituelle vivacité à ses antagonistes habituels.
Aussi longtemps qu'avait sévi la Commune, l'avait emporté, chez Coquerel, le républicain défenseur de l'ordre et de Ja liberté; avec l'entrée des troupes versaillaises commença la mission toute charitable du pasteur. Si criminels que fussent les insurgés, aucun Français ne pouvait se refuser à voir en eux des compatriotes, égarés par toute une éducation de sophismes et abandonnés de longue date aux influences les plus pernicieuses; si légitime que fût la sévérité devant les cadavres des otages et les ruines fumantes de l'Hôtel de Ville, il convenait de la tempérer par quelques accents de miséricorde. Ce n'était pas trop du concours de toutes les bonnes volontés pour cicatriser de profondes blessures et opérer entre les diverses classes de la société une réconciliation durable. Seul, le travail pouvait rendre aux esprits la tranquillité que le canon venait de rétablir dans les rues; seule, l'instruction, en fournissant une nourriture solide aux intelligences, pouvait transformer les caractères et régénérer les mœurs. Le 29 mai, Coquerel adressait aux vainqueurs ce prophétique avertissement :
Si l'on veut rendre à la Commune le caractère et les droits d'un parti politique, il n'y a qu'à faire ce que déjà proposent certaines feuilles, fortement soupçonnées de rêver cette restauration bonapartiste qui serait pour la France la dernière étape de la honte, il n'y a qu'à enter sur la défaite de la Commune, sur la juste répression de ses crimes, une réaction politique.
Après sept jours d'une guerre de rues comme jamais cité n'en avait vue, quand le roulement du canon tinte encore dans nos oreilles, quand Paris, bombardé par les fédérés, jonché de ruines, montre en chacune de ses rues les sinistres écorchures des balles ou les trous des obus, quand il ne faudrait songer qu'à réparer tant de désastres. il est des hommes qui rêvent d'exploiter ces désastres au profit de leurs passions politiques et trouvent juste, puisque la Commune nous a tyrannisés pendant deux mois, de la copier quelque peu et de nous enlever une bonne partie des libertés, déjà restreintes, dont nous jouissons.
Nous ne les imiterons pas. La prise de Paris par l'armée française a été pour la population une immense délivrance, accueillie avec transport. Xous demandons à ne pas rentrer sous le joug. Que la justice ait son cours et frappe les incendiaires et les assassins, elle le doit ; que les mesures de prudence, commandées au sortir d'une crise aussi effroyable, soient prises, nous le demandons aussi. Mais qu'une population, dont l'immense majorité est saine et qui. abandonnée après le 18 mars par le gouvernement, par l'armée, par l'administration entière, a fait contre ses maîtres ce qui était possible, doive porter la peine des forfaits dont elle a souffert et payer de sa liberté le crime des assassins, c'est ce que nous nions de toutes les forces de notre âme. La devise de tous les bons citoyens doit être aujourd'hui : Justice, pas de réaction.
Coquerel n'hésita pas à se représenter aux élections législatives du 2 juillet. Au lendemain de la guerre civile et étrangère, vis-à-vis des intrigues monarchistes et du fanatisme clérical, il importait que tous les bons citoyens s'unissent, pour soutenir M. Thiers et fonder,
sous ses auspices, une république honnête, progressive, franchement libérale.
Électeurs de Paris, disait notre ami dans une nouvelle profession de foi politique datée du 17 juin, empêcher une nouvelle guerre civile, voilà pour la France aujourd'hui la plus urgente nécessité. Assez de ruines ont été accumulées, assez de sang a été répandu. Maintenez donc la République et faites-vous représenter par des républicains à la fois modérés et très fermes.
Vous vous garderez de choisir des hommes de désordre, quand la France mutilée et bouleversée aspire à se réorganiser.
Gardez-vous aussi d'élire ceux qui s'efforcent de restaurer telle ou telle monarchie : aucune dynastie ne pourrait porter au trône son prétendant qu'en marchant sur de nouvelles ruines et des cadavres nouveaux.
Gardez-vous également de nommer des cléricaux. L'obscurantisme, la morale jésuitique, l'esprit de sacristie sont incompatibles avec l'esprit français. Ils révoltent, à bon droit, la raison et la conscience, qui veulent rester libres comme Dieu les a faites. Méfiez-vous d'un parti qui déjà voudrait vous engager dans une guerre injuste et verser encore le sang, pour arracher Rome aux Romains et à l'Italie.
Vous m'avez honoré, en février dernier de 46,1 44 suffrages. Depuis, je n'ai changé d'opinions sur aucun point, je suis demeuré franchement républicain, essentiellement libéral en politique, en religion, en toutes choses.
Je n'ai pas cessé de désirer le développement des libertés municipales et de la séparation des Églises et de l'État,
Plus que jamais, après l'affreuse anarchie que nous venons de traverser, je crois urgent de travailler à réformer la société et à réconcilier ses membres par tous les progrès possibles, surtout par la diffusion des lumières, par une éducation philosophiquement et religieusement moralisatrice, par l'instruction primaire, obligatoire, gratuite et laïque.
J'ai résisté à la Commune. Le journal que je dirige a attaqué, chaque semaine, la criminelle folie de ses actes, et, pour protester contre l'emprisonnement des otages, il n'a pas attendu le massacre.
Je suis résolu à défendre énergiquement la République contre la réaction qui. chaque jour, la menace davantage.
Convaincu que le gouvernement de M. Thiers la maintiendra, je l'y aiderai loyalement, parce que nul, mieux que lui, aujourd'hui, ne peut la faire prévaloir. Mais je ne partage les opinions du Chef du pouvoir exécutif, ni sur le libre-échange qu'il n'aime pas, ni sur le temporel de la papauté qu'il aime trop, ni quant à la conscription : je demande que. au besoin, tous les Français soient appelés à défendre la patrie.
Que la République dure, qu'elle se consolide, elle ralliera bientôt la plupart de ceux qui la craignent. Elle s'est déjà montrée plus forte contre l'insurrection et contre le crime que n'aurait pu l'être aucune monarchie. Elle peut et doit prouver maintenant qu'en conservant à chacun tous ses droits, elle assure, mieux que tout autre régime, la prospérité et la grandeur de la France.
Par un regrettable concours de circonstances, cet orateur, si bien préparé pour les discussions parlementaires, ne lit partie d'aucun corps politique.
En juillet 1872, tandis que la province guérie de ses folles terreurs, envoyait à Versailles une députation en majorité républicaine, Paris, sous l'impression encore brûlante des folies communardes, choisit, par une exception peut-être unique dans ses annales, des représentants en majeure partie réactionnaires, hostiles, même au libéralisme si modéré de M. Thiers. Ces échecs réitérés furent d'autant plus sensibles à Coquerel que, dans ces années 1872-1873, se débattirent au sein de l'assemblée les questions, pour lui vitales, de la liberté d'enseignement et de la liberté des cultes, et qu'il souffrit cruellement, sous le régime de l'ordre
moral, de ne pouvoir opposer sa vieille expérience huguenote, son argumentation tout à la fois spirituelle et persuasive, sa parfaite connaissance de l'Angleterre et des États-Unis, aux sophismes du duc de Brogiie et aux déclamations de Mgr Dupanloup. Pendant quelque temps il espéra l'emporter dans une élection complémentaire, être envoyé au Sénat par les républicains de la Seine, ou à la Chambre des députés par une circonscription protestante de la Lozère ou du Gard, mais à mesure que se déroulèrent les événements, il ne put, avec sa rectitude intellectuelle et son entière sincérité vis-à-vis de lui-même, se faire aucune illusion. Lorsque le 24 juillet 1875 une crise inattendue de phlébite l'enleva à l'affection de ses amis, il avait depuis longtemps renoncé à toute ambition terrestre et consacré ses dernières forces à l'avancement du Royaume de Dieu.
Si brillant qu'aurait été le rôle joué par Coquerel dans les assemblées législatives de son pays, nous ne saurions cependant regretter beaucoup son absence. En thèse générale et l'histoire en main, la présence de membres du clergé dans les corps politiques nous paraît des moins heureuses, et nous ne croyons pas que les intérêts conservateurs aient eu beaucoup à se féliciter d'avoir été défendus en Angleterre par les évêques de la Chambre-Haute, en France par les cardinaux-sénateurs du second Empire.
Un rapide coup d'œil jeté sur les plus illustres ecclésiastiques, envoyés par le suffrage universel dans les divers parlements européens, confirme notre première impression. Lacordaire en 1848, Ketteler en 1871, firent preuve de tact, en donnant leur démission après un premier et éclatant échec, et leur exemple aurait
pu être avantageusement suivi en 1866 par l'évèque danois Monrad, en 1871 par Mer Dupanloup, aujourd'hui par le pasteur anti-sémite Stœcker. J'ai déjà eu l'occasion de rappeler les ennuis que causa à M. Coquerel père, jusque dans les dernières années de sa vie, son discours en faveur de la deuxième expédition romaine et du maintien du pouvoir temporel. Il est remarquable qu'aux États-Unis, pendant la croisade abolitionniste, aucun pasteur, même parmi les plus éloquents et les plus populaires, ni Channing, ni Parker, ni Henry Ward Beecher, ne brigua un siège au Sénat ou à la Chambre des représentants.
Le libre ministère, exercé à partir de 1864 par Coquerel, rendait sa position plus délicate encore. La communauté, qui s'était groupée autour de lui, comptait parmi ses membres, à côté de républicains avancés, des libéraux modérés et même de francs conservateurs, ([n'auraient blessés en mainte circonstance grave les votes de leur conducteur spirituel. C'est tout à la fois la force et la faiblesse des églises séparées de s'incarner dans quelques personnalités émmentes plutôt que d'ouvrir une ample carrière à la libre activité de tous.
Loin de faire exception à cette règle, Saint-André ne vécut que par et pour son pasteur. Il importait donc que, pendant une période de crise et de réaction ecclésiastiques, elle redoublât de zèle et offrit toujours un sûr asile, soit aux protestants fidèles à l'esprit de la Réforme, soit aux libres penseurs qui, pour s'être détachés du catholicisme, n'en éprouvaient que des besoins religieux plus ardents et plus purs. Le Ier janvier 1871, lorsque le Lien changea de nom et élargit ses radies, M. Renan, malgré son scepticisme habituel, ne pouvait s'empêcher d'écrire à son vieil ami:
Je souhaite le meilleur succès à la Renaissance. Le journal hebdomadaire a. en effet, des avantages et les temps de crise sont bons pour fonder. Je dis les temps de crise et. non les jours de crise. Ne croyez-vous pas qu'il y eut eu quelque avantage à attendre, pour la transformation dont vous me parlez, que notre pauvre patrie fût sortie du moment tragique qu'elle traverse à l'heure présente ?
J'écris peu dans les journaux ; à peine donné-je aux Débats et à la Revue des Deux-Mondes quelques pages par an. Je ne pourrai donc guère être de vos collaborateurs actifs, mais comptez-moi parmi vos plus sympathiques adhérents. Permettez-moi seulement un conseil, je dirai presque une prière. Ne cessez pas d'être pasteur. Quand nous sortirons de cette terrible épreuve, nous aurons plus besoin que jamais de nous serrer en petits groupes munis de vieilles chartes entérinées par le temps. Le protestai! Usine libéral aura plus de raison d'être que jamais. Il faut que nous vous trouvions alors, vous et d'autres chrétiens du libre esprit comme vous, pour introduire nos enfants dans la grande famille chrétienne par une autre porte que par la porte d'une sacristie. Nous traverserons de grandes réactions intellectuelles, religieuses, morales. Je ne dirai pas : Fort i ter occupa portum, mais ne quittons le port qu'en étant bien sûrs des moyens d'y rentrer.
Aux déceptions politiques se joignit la tristesse qu'inspirèrent à Coquerel les divisions toujours plus aiguës du Protestantisme français. Héritière du Lien, la Renaissance avait, dès le premier jour de sa publication et en raison même de la gravité des circonstances, salué dans l'Église du libre examen l'une des meilleures écoles religieuses dont fut dotée la France, une des plus actives ouvrières de son relèvement intellectuel et moral. Aussi longtemps qu'était maintenue l'union avec l'État, il importait de repousser des tentatives de schisme qui n'aboutissaient qu'à fortifier la puissance ultramontaine. Abandonner le bon combat, renoncer au
triomphe dans l'Église nationale du grand et fécond principe de la liberté de conscience pour se parquer chacun dans sa petite chapelle, substituer à l'autorité de l'Évangile le joug d'une confession de foi, aurait équivalu pour notre ami à un appauvrissement moral de sa patrie, à la suppression d'une de ses pins pures lumières.
Le Consistoire de Paris apprécia tout autrement la situation. M. Guizot venait d'obtenir, sous la troisième République, de M. Jules Simon, la convocation à bref délai de ce Synode que lui avait promis M. Emile Ollivier dans la dernière année du second Empire. Théoriquement, on ne pouvait imaginer un meilleur moyen de rendre à l'Église réformée son autonomie et de mettre ii même ses délégués de régler leurs affaires, ou tout au moins de formuler leurs vœux, mais, en pratique, son efficacité était subordonnée à des garanties qui faisaient complètement défaut dans le décret du 29 novembre 1871. A vrai dire, les Synodes, dans la pensée de ceux qui réclamèrent le plus ardemment leur mise en vigueur, n'étaient qu'une arme de guerre destinée cà expulser leurs adversaires et à restreindre, sous prétexte de rétablir l'ordre qui n'était aucunement troublé, les libertés intérieures de l'Église. Aussi, ne saurait-on être surpris de la défiance, avec laquelle ils furent accueillis par la majorité des fidèles lors de leur promulgation. Gardien toujours vigilant de l'indépendance spirituelle et des droits du libre examen, le Consistoire de Nîmes, tout en se déclarant en thèse générale partisan des Synodes, exprima ses réserves sur le mode actuel de leur nomination dans une lettre-circulaire, adressée à tous ses collègues dans la direction de l'Église réformée.
Monsieur le président et honoré frère,
Le Consistoire de Nîmes me charge de porter à votre connaissance les décisions qu'il vient de prendre au sujet du décret du 29 novembre, convoquant les synodes provinciaux en vue d'un futur synode général.
En faisant, jusqu'à plus ample informé, toutes ses réserves sur la validité et la portée légale d'un décret qui transforme une loi organique, et sur les mesures ultérieures que la sagesse et le bien de l'Église pourront commander, le Consistoire, convaincu que les moments sont précieux, est pénétré du devoir d'agir sans retard. Bien que regrettant vivement de n'avoir pas pu établir une entente préalable entre les diverses Églises, qui ont les mêmes aspirations de liberté chrétienne, le Consistoire vient de décider d'envoyer auprès du Gouvernement une députation de cinq de ses membres. Ces délégués, qui vont partir incessamment, ont pour mission de dire au président de la République et au ministre des cultes :
1° La douloureuse émotion causée, dans les vieilles Églises protestantes, par l'apparition intempestive d'un décret, à propos duquel les Consistoires n'ont pas été consultés, et qui, s'il était appliqué tel qu'il a été conçu, ne serait, qu'une arme d'oppression dans les mains d'un parti et provoquerait la désorganisation et le schisme dans l'Église :
2° Le vœu formel que le futur Synode soit administratif et disciplinaire, et non point dogmatique, décrétant les articles de foi, et les imposant, sous peine d'anathème et d'exclusion, à la façon des conciles de l'Église catholique;
3° L'impérieuse nécessité de modifier le décret au point de vue de la justice. Les protestants libéraux ne refusent pas le combat, mais h la condition qu'il soit à armes égales et loyales. Or, d'après le décret, nous ne sommes pas représentés fidèlement, nous n'avons pas dans les assemblées de l'Église le nombre de délégués auquel nous avons droit. En effet, pour la formation du Synode provincial, un Consistoire composé de trois cents protestants a le même suffrage qu'un Consistoire composé de vingt ou de trente mille, ce qui fausse nécessairement l'élection des députés au Synode général. Et, quant à la répartition du nombre
des députés au Synode général, eu égard au nombre des pasteurs, l'équité fait également défaut, car nul n'ignore que dans les paroisses du Nord chaque pasteur a en moyenne quatre cents paroissiens, que dans les paroisses du Midi chaque pasteur en a plus de mille. Le Synode, issu d*un pareil mode de votation, n'est pas une représentation authentique de l'Église. Pour tout dire, une partie de l'Église, cà notre avis, la majorité de l'Église, est lésée, est sacrifiée. Nous ne pouvons accepter un pareil rôle.
Nous serons heureux. Monsieur et honoré frère, d'être, en cette solennelle et décisive circonstance, en communion de pensées avec le Consistoire que vous présidez. Nous voulons le synode dans la justice.
Nous recevrons avec reconnaissance vos avis et communications. Il va sans dire que si votre Consistoire avait le désir et le temps d'envoyer des délégués à Paris qui se joindraient à nous, leur concours nous serait tirs précieux et ils seraient naturellement accueillis avec le plus fraternel empressement. Veuillez recevoir. Monsieur le président et cher collègue, l'assurance de mes sentiments respectueux et fraternels.
Le président du Consistoire île Nîmes,
Ariste Yigi/ié.
Avant même que lui fussent parvenues ces justes réclamations, M. Thiers, dans l'audience qu'il accorda aux délégués du Consistoire de Paris, leur recommanda d'apporter dans leurs délibérations une extrême prudence et un esprit véritablement conciliant, conditions indispensables pour que le Synode pût porter d'heureux fruits. On sait, au reste, qu'en politique consommé, instruit par sa longue pratique de l'histoire des funestes résultats de plusieurs assemblées ecclésiastiques, entre autres du dernier concile, le président de la République avait beaucoup hésité avant de donner son autorisation. Loin de partager les scrupules de son illustre chef, comme on aurait pu s'y attendre de la part d'un philo-
sophe et d'un adepte de la religion naturelle, M. Jules Simon montra, vis-à-vis des protestants autoritaires, la même souplesse que vis-à-vis des évêques ultramontains. La correspondance, qu'il échangea à ce propos avec M. Martin-Paschoud, atteste la rapidité de l'évolution parcourue par l'auteur naguère applaudi de la Politique radicale.
Paris. 20 novembre 1871.
Monsieur le Ministre.
Le Consistoire cle l'Église réformée de Paris vient de prendre la double résolution : de renouveler auprès du gouvernement la demande qu'il lui a plusieurs fois adressée pour la convocation du synode général, et d'attendre la réponse du gouvernement à cette demande, pour procéder aux élections triennales, empêchées dans les premiers mois de l'année par le fait des événements.
Veuillez me permettre, Monsieur le Ministre, de rappeler et de soumettre à votre haute sagesse les graves considérations, que j'ai eu l'honneur de présenter à l'un de vos prédécesseurs en 1863, dans deux lettres touchant la question des synodes. Ces considérations, loin d'avoir perdu de leur valeur depuis cette époque, se trouvent fortifiées par les circonstances présentes, car nos Églises, au lieu de se donner rendez-vous sur un champ de bataille pour anathématiser et exclure, auraient plus que jamais besoin de concorde et de paix, pour travailler d'un commun accord au relèvement moral et religieux des âmes.
Une loi nouvelle serait d'ailleurs nécessaire pour la convocation et la tenue d'un synode général, dont il n'est fait mention dans aucune des lois régissant actuellement nos Églises.
Or, en attendant que le gouvernement prenne une décision à cet égard et quelle que doive être cette décision, les élections triennales ne peuvent pas être différées. Le
Conseil presbytéral de Paris est depuis longtemps privé du tiers de ses membres. A ces quatre membres manquants, (que le Consistoire aurait dû et pu remplacer), il faut ajouter ceux dont le mandat est expiré depuis le commencement de cette année. Un nouvel ajournement serait donc aujourd'hui la plus manifeste violation de la loi.
Récemment. Monsieur le Ministre, vous avez cru devoir rappeler aux autorités universitaires l'obligation de se conformer à la loi. tant que la loi n'est pas abrogée. La minorité du Consistoire ne doute pas que vous ne rappeliez la même obligation aux autorités ecclésiastiques, et, en conséquence, que les élections triennales, auxquelles le Consistoire parait vouloir se soustraire, n'aient lieu, selon vos récentes prescriptions, dans le plus bref délai possible, conformément aux lois et règlements en usage et en vigueur dans toutes nos Églises, lois et règlements auxquels le Consistoire de Paris s'est soumis jusqu'à présent, comme tous les autres, et desquels seuls il tient ses fonctions et ses droits.
Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être Votre bien respectueux serviteur,
Martin-Paschoud, pasteur.
Président du Conseil presbytéral.
Paris, le 30 novembre 1871.
Monsieur le pasteur.
Le gouvernement a résolu, comme vous le savez déjà, de convoquer un Synode général. Cette décision me paraissait de nature à rencontrer l'assentiment universel. Le gouvernement ne peut remédier à lui seul aux difficultés de votre Église : il a besoin de la consulter d'abord et. de se concerter avec elle ; c'est ce que nous voulons faire et c'est la seule conduite qui soit libérale et conforme aux principes républicains. Si l'accord se rétablit entre vous,
comme en 1848, nous n'aurons à intervenir que pour améliorer, d'après vos avis, les lois qui régissent votre Église. S'il est inévitable, pour assurer la liberté de vos adhérents, comme celle de vos adversaires, que deux Églises succèdent à une seule, 1 » minorité, de quelque côté quelle soit constatée, trouvera le gouvernement disposé à la traiter avec la même faveur que les autres communions protestantes. Nous ne pouvons ni prolonger davantage l'étal actuel des choses ni y pourvoir autrement.
Quant aux élections triennales dont vous me parlez aussi, Monsieur le pasteur, si la guerre et les suites de la guerre les ont retardées jusqu'à présent, sur divers points, il est évident qu'elles doivent maintenant s'accomplir partout sans délai. Je prends les mesures nécessaires pour qu'elles soient accomplies au plus tard dans les premiers jours de février, suivant les règlements précédemment établis.
Veuillez agréer, Monsieur le pasteur, l'assurance de mes sentiments de haute considération.
Jules Simon.
Paris, le 9 décembre 1871.
Monsieur le Ministre,
L'honneur que vous me faites par l'importante communication, contenue dans votre lettre et manifestant les bienveillantes intentions du gouvernement à l'égard de nos Églises, m'enhardit à vous adresser respectueusement quelques considérations sur la convocation des synodes.
Tout en visant la loi du 18 germinal an X et le décretloi du 26 mars 1852, le décret du 29 novembre dernier me semble mettre à néant ces deux lois, en ce qui concerne les synodes.
En effet, d'une part, la loi de germinal ne contient pas le synode général, ainsi que le dit très bien M. le professeur de Félice : « Les articles organiques n'ayant rien statué
sur la composition et les attributions de cette assemblée, et n'en ayant pas même prononcé le nom. tandis qu'ils ont soigneusement déterminé tout ce qui concerne les synodes d'arrondissement, il est hors de doute que le silence du législateur équivaut à son entière suppression et cependant le décret du 9 novembre (art. 3) annonce la prochaine convocation d'un synode général à Paris. »
D'un autre côté, il ne paraît pas moins certain que le décret-loi du 26 mars 1852 a fait disparaître les synodes d'arrondissement qui se trouvaient seuls dans la loi de germinal. « Ce système, dit le Ministre de l'instruction publique et des cultes dans le rapport accompagnant le décret du 26 mars, ce système qui, depuis longtemps, n'a pas fonctionné dans son ensemble, présente des difficultés d'application et ne permet peut-être pas aux Églises d'entrer utilement en rapport avec l'administration. En conséquence, tandis que, d'après la loi de germinal, les églises ont des pasteurs, des consistoires et des synodes d'arrondissement, elles ont uniquement, d'après le décretloi du 26 mars, des pasteurs, des conseils presbytéraux, des consistoires, un conseil central, sans synodes d'arrondissement. »
On peut diversement juger cette législation. On peut penser qu'elle suffirait, fidèlement appliquée, à résoudre toutes nos difficultés, ou bien on peut préférer un autre régime plus en harmonie avec nos vieilles traditions. Et, en etfet, le gouvernement a reçu maintes fois de la part des Consistoires des demandes contraires, les unes pour le statu quo, les autres pour le retour à notre ancienne constitution synodale.
Cette question divise aujourd'hui profondément nos Églises et constitue elle-même la plus grande des difficultés.
Or, Monsieur le Ministre, tout en déclarant par votre organe qu'il ne peut remédier à lui seul aux difficultés de notre Église, le gouvernement, n'ayant récemment entendu -que les représentants d'une seule opinion, vient de trancher, en réalité à lui seul, cette difficulté capitale, en rétablissant, par décret, cet ancien système synodal que beaucoup de fidèles, beaucoup de pasteurs, beaucoup de
Consistoires repoussent dans les circonstances actuelles et par les plus graves motifs.
Vous voulez bien. Monsieur le Ministre, dans votre impartialité, donner l'assurance que la minorité, de quelque côté qu'elle fût constatée, trouverait le gouvernement disposé à la traiter avec la même faveur que les autres communions protestantes et (pie deux Églises succéderaient à une seule, si cela était inévitable.
Mais c'est là. Monsieur le Ministre, permettez-moi de le dire, c'est là précisément la déplorable issue dont il faudrait s'appliquer à préserver notre Église.
En 1848. ce n'est pas l'accord qui s'est établi parmi nous, c'est le scbisme. Une Église nouvelle est sortie de ce synode officieux. En 1872, c'est un autre scbisme qui sortirait infailliblement du Synode officiel et cela, au grand détriment de nos communs intérêts et au grand embarras du gouvernement lui-même.
Que toutes les Églises soient séparées de l'État, que le budget des cultes soit supprimé, que leurs divers adhérents les administrent eux-mêmes à leur gré, sous la surveillance et la protection de la loi commune, voilà ce qui serait normal, et l'on sait, Monsieur le Ministre, que vous tiendriez à bonneur d'attacber votre nom à cette grande mesure.
Mais, en attendant, et si elle doit être longtemps encore différée, il vaudrait mieux s'en tenir aux lois qui nous ont régis jusques à cette beure et les exécuter dans toutes leurs prescriptions.
Que si néanmoins le gouvernement, trouvant ces lois imparfaites, veut, pour les améliorer, consulter l'Église et se concerter avec elle, ce dont l'Église ne peut-être que reconnaissante, il faudrait qu'il la consultât par une représentation plus conforme à nos traditions, à nos mœurs, a notre législation, en un mot, par une représentation équitable, où on ne verrait pas, par exemple, comme dans ledécretdu'29 novembre, des consistoriales de trente à quarante mille âmes n'avoir pas plus de délégués que des consistoriales de mille à quinze cents. Quelle autorité morale une pareille représentation pourrait-elle obtenir ?
Telles sont. Monsieur le Ministre, les considérations, qui
me semblent rendre impossible dans sa forme actuelle l'exécution du décret du 29 novembre, et que j'ai cru de mon devoir de soumettre à la haute sagesse du gouvernement.
Veuillez agréer. Monsieur le Ministre, l'assurance de la parfaite considération, avec laquelle j'ai l'honneur d'être Votre bien respectueux serviteur.
Martin-Paschoud. pasteur.
Un moment les libéraux, en présence d'un mode aussi anormal de nomination, avaient songé à n'envoyer aucun représentant au futur Synode, mais ils comprirent bien vite que l'abstention équivaudrait au suicide.
Si le décret est exécuté tel qu'il a été promulgué et si des modifications importantes ne sont pas obtenues, écrivait le 10 janvier 1872 la délégation consistoriale de Nîmes \ le devoir n'est-il pas de s'abstenir et de protester contre le Synode, par le refus d'envoyer des délégués ? Non, il faut quand même aller au Synode : tel fut le sentiment très vif et éloquemment défendu de l'immense majorité de la réunion. S'abstenir en cette circonstance, c'est abdiquer. Nous avons une occasion unique d'affirmer nos principes chrétiens, en pleine lumière, dans un débat contradictoire, en présence de nos adversaires ecclésiastiques; cette occasion, ne la laissons pas échapper. Ne faisons jamais la faute de refuser la discussion, quand elle nous est otï'erte, alors que nous avons la conscience d'avoir pour nous la vérité. Aussi bien, ni les Églises, ni le grand public ne comprendraient une pareille conduite. Et enfin, s'il y a une protestation éclatante à faire entendre, c'est en plein synode, et non point ailleurs, qu'elle doit se produire.
1 Cette délégation était composée des pasteurs Grotz et Viguié, des anciens Emile de Clausonne, Meynier de Salinelles, Léon Penchinat, Causse (de Sommières), auxquels s'étaient joints pour le Consistoire du Havre MM. Fontanès, Campait et Delaroche, pour celui de Royan MM. Maffre et Colani, pour celui de Nancy M. Jalabert.
Vous nous aviez donné. Messieurs, était-il dit dans le même rapport, une très belle mission à remplir, et notre rôle était singulièrement facilité par l'excellence même du but que nous poursuivions de concert avec vous. De votre part, et au nom des nombreux Consistoires dont nous avions reçu mandat, à notre sens au nom de la majorité des protestants français, nous venions exprimer un sentiment chrétien qui s'impose à cette heure, un sentiment de concorde et d'union ; nous venions faire entendre au gouvernement un mot, un mot de notre cœur et de notre conscience : «Avant tout, pas de schisme, nous voulons rester unis. » Voilà la parole de paix que nous avons portée devant le chef de l'État, et c'était la note essentielle, fondamentale à bien accentuer. L'institution synodale a son bon et son mauvais côté, elle peut être discutée à des points de vue différents, mais en réalité la question n'est pas là, elle est plus au fond. Ce n'est pas tant d'un synode qu'il s'agit, il s'agit d'un schisme, d'un schisme possible entre les deux tendances du protestantisme français, d'un schisme que plusieurs regardent comme probable, comme naturel, comme désirable peut-être, et que nous, nous regardons comme déplorable et funeste. Or, en présence de cette situation solennelle, en présence d'un schisme dont le synode ne serait que le moyen, nous venions dire au gouvernement : « Nous sommes absolument opposés au fractionnement de notre vieille Église ; nous avons besoin de nos frères, comme nous estimons que nos frères ont besoin de nous : notre désir et notre devoir, c'est de rester unis. »
Ces sentiments de paix, et d'union ont été appréciés et compris par le gouvernement, et nous avons lieu d'espérer que les plus louables efforts seront tentés pour prévenir ce malheur irréparable d'un schisme : malheur pour la vie interne du protestantisme, car la tendance progressive est aussi nécessaire au développement moral de l'Église que la tendance conservatrice et réciproquement ; malheur pour la situation du protestantisme en France, car aujourd'hui un morcellement nous serait fatal en présence du catholicisme, qui ne forme qu'un seul corps malgré ses divisions profondes ; malheur pour l'État lui-même, qui.
dans un moment où l'apaisement est si nécessaire, provoquerait les difficultés inextricables et les complications douloureuses d'une séparation à l'amiable ou d'une expulsion violente. Le gouvernement a applaudi à nos paroles, il nous a encouragés dans cette voie, il nous a promis son concours et nous a dit que c'est dans ce sens de paix et d'union, qu'il avait exhorté tous ceux qui lui avaient parlé de la future assemblée, les schismes ne pouvant servir qu'au triomphe des doctrines antireligieuses.
De ce passage, comme de plusieurs autres qu'il nous aurait été facile de citer, il ressort que, dans la pensée du gouvernement, le rôle du Synode devait être purement officieux et consultatif: la majorité, dès ses premières séances, en décida autrement '.
1 Rejet dans la séance du 11 juin 1872 de l'ordre du jour Jalabert-Viguié et adoption de l'ordre du jourPernessin à une majorité de 61 voix contre 46.
Le premier était conçu en ces termes : L'assemblée, appelée à se prononcer sur son caractère et ses attributions, reconnaît que les bases électorales adoptées pour sa convocation ne peuvent donner la certitude que toutes les tendances du protestantisme français soient représentées dans son sein, en raison de leur importance relative.
Mais, sous cette réserve, elle se considère, dans ses différentes fractions, comme étant auprès du gouvernement l'organe autorisé des besoins, des vœux et des sentiments des différentes parties de l'Église, et comme appelée, à l'égard des communautés protestantes, à faire une œuvre d'union et de pacification, sous l'inspiration de Jésus-Christ, chef de l'Église invisible, dans la communion duquel elle veut travailler à l'avancement du règne de Dieu, en toute vérité et charité.
Voici la teneur de l'ordre du jour qui l'emporta :
Le Synode,
Considérant que le présent Synode général a été convoqué et s'est réuni aux termes des lois et décrets, qui ont réglé le régime de l'Église réformée de France depuis son rétablissement.
Considérant que la convocation et l'élection au dit Synode général ont été faites en liberté, avec le concours de toutes les auto-
Les libéraux ne pouvaient l'emporter avec des circonscriptions artificiellement découpées dans le but d'assurer la majorité à leurs adversaires, mais ils furent représentés au synode par une minorité également distinguée par le caractère et le talent1. A l'exception de M. Goy et de M. Buisson qui n'avait pas voulu être envoyé par nue autre église que celle de Lyon et s'était trouvé victime d'une répartition défectueuse des suffrages, on vit, le 6 juin, prendre place dans le temple du Saint-Esprit leurs chefs les plus éminents; parmi les ecclésiastiques : MM. Athanase et Etienne Coquèrel, Fontanès, Grotz, Màrtin-Paschoud, Pécaut, Steeg, Viguié; parmi les laïques: MM. H. Bordier, Clamafferan, de Glausonne, Colani, Denfert-Rochere.au, l'héroïque défenseur de Belfort, Gaufrés, Jalabert, Planehon, Schickler2. De l'aveu même des historiens
rites religieuses appelées à y prendre part, et que le droit de l'Église réformée de France à modifier, s'il y a lieu, son régime intérieur religieux, notamment son système électoral quant à ses Synodes futurs, reste entier et pleinement réservé.
Passe à l'ordre du jour.
Lire également du côté droit les discours de MM. Bois, Guizot, Laurens, Monnier ; du côté gauche ceux de MM. Clamageran, de Clausonne, Jalabert, Larnac, Penchinat.
1 D'abord suppléant, puis, c\ partir du 24 juin, délégué de la XVme circonscription.
2 Les libéraux comptèrent, au Synode de 1872, 48 délégués, les orthodoxes 60. La proportion aurait été notablement changée, si la représentation avait été calculée d'après le nombre des fidèles et non d'après celui des pasteurs ; le résultat aurait été encore plus équitable, si l'on avait pris pour point de départ les paroisses et si on les avait groupées en consistoriales d'environ G000 âmes. 11 arriva avec le mode actuel que dans la IVme, la XVrae, la XVII'"e et la XXmc circonscriptions synodales la minorité, d'après le nombre des électeurs inscrits, fit élire tous ses candidats, et la majorité pas un seul. Somme toute 27 consistoriales ne furent pas représentées au Synode, dont 1G libérales : Dieppe, le Havrer
orthodoxes du Synode, ils ne se montrèrent inférieurs à leurs adversaires, ni en savoir et en éloquence, ni pour la profondeur du sentiment religieux et la modération dont ils firent preuve dans les débats les plus pénibles. Leur tâche leur fut d'ailleurs facilitée par la netteté de leur attitude : défendre l'union, empêcher le schisme, tenir haut et ferme le drapeau des vieilles libertés protestantes. Parmi les discours qui produisirent la plus sérieuse impression, je me bornerai à rappeler celui où M. Pécaut, avec une gravité émue, revendiqua la place de tous au foyer religieux commun, et celui où M. Colani soumit à une critique aussi habile qu'incisive le projet de confession rédigé par M. Bois. Tout fut inutile: les plus solides arguments, comme les plus pathétiques appels, ne purent ébranler les résolutions d'une majorité, aussi faible numériquement que fortement disciplinée, et conduite au combat par des chefs rompus à la stratégie parlementaire : MM. Bois, Guizot, Vaurigaud, Mettetal. La discussion se déroula avec l'impérieuse logique d'un drame en trois parties : compétence du Synode, proclamation d'une confession de foi, qui n'offrait au reste qu'un infidèle et pâle résumé de la dogmatique traditionnelle, caractère obligatoire de cette même confession, tout au moins pour les pasteurs. Aucune concession ne fut faite aux libéraux, ni pour une meilleure répartition des circonscriptions synodales, ni pour la représentation des minorités, ni pour l'organisation des paroisses, ni pour l'élection de leurs conducteurs spirituels.
Nancy, Niort, Royan, Pons, Gensac, Bergerac, Montauban, Lassalle, Anduze, Privas, Sainte-Pierreville, Die, Lyon et St-Étienne; et 11 orthodoxes : Lamothe-St-Heraye, Lezay, Castelmoron, Nérac, Saverdun, Ganges, Marseille, Calvisson, Vauvert, Sainte-Agrève *t Lamastre.
Malgré la tristesse dont le remplissaient les dispositions intolérantes de la majorité, Coquerel, qui avait pris place au premier banc de la gauche, vis-à-vis de MM. Gnizot, Mettetal et de Chabaud-Latour, à côté de MM. Pécaut, Colani et Clamageran, retrouva, pour attaquer la confession Bois, tonte sa verve et tout son charme de langage. Après avoir, dans son discours du 14 juin, insisté sur la nécessité de l'union entre protestants de toute nuance, vis-à-vis soit de l'ultramontanisme, soit de l'athéisme, après avoir établi la filiation des libéraux au sein de l'Église réformée et montré que la diversité des opinions était d'ordre divin, il termina par cette admirable péroraison :
On n'a cessé de nous dire ici que le parti libéral est représenté en trop grand nombre au Synode. J'affirme le contraire. Et, tenez, je vais, non vous proposer, mais vous indiquer un moyen très sûr de vous rendre compte de l'état des esprits dans notre Église.
Appelons nos électeurs à faire un nouveau cboix de délégués, et j'affirme, maintenant que la question du schisme est posée, et l'épée de Damoclès suspendue sur la tète de l'Église, j'affirme qu'elle enverra ici. pour empêcher le scbisme, une forte majorité libérale. (Dénégations a droite.)
Et savez-vous pourquoi? Parce que l'Église ne veut pas du schisme.
L'Église, en effet, Messieurs, aime son unité, cette unité qui n'est possible que dans la diversité. Elle respecte sa tradition : elle se sent relativement peu nombreuse en face de ses ennemis, qui attendent avec impatience nos désunions pour se réjouir de notre décadence prochaine.
Messieurs, si, contre la volonté arrêtée de l'Église, vous prononciez le schisme, savez-vous par qui. dès l'abord, vous seriez approuvés et félicités ? Par les catholiques et leur clergé. (Rumeurs.)
Oui. Messieurs, par les catholiques, qui vous approuve-
raient de proclamer votre attachement au principe de l'autorité. (Rumeurs, dénégations.)
Vous le niez?... j'écrirais sur cette tribune l'article qui paraîtra le lendemain du schisme dans des journaux comme ['Univers pour vous louer. (A gauche: C'est très vrai!) et à bon droit, car vous auriez fait là un acte de demi-catholicisme.
De plus. Messieurs, l'Église ne veut pas de schisme, à cause des déchirements impossibles qu'il faudrait opérer au sein des petites Églises.
Vous pourriez couper en deux quelques grandes Églises, mais non les plus petites, qui sont très pauvres, qui n'ont qu'un pasteur et un temple. Et celles-là sont, le plus grand nombre.
Ainsi, en protestant contre la pensée du schisme, nous -unîmes ici, mes amis et moi, les organes, non seulement de la totalité des églises libérales, mais d'un nombre considérable d'églises orthodoxes. (Oui! Non!)
On nous a proposé une séparation à l'amiable. Messieurs, le divorce n'existe pas en France, mais, s'il existait, il faudrait, pour l'obtenir, le consentement des deux parties. Or, vous n'aurez jamais le nôtre : ne comptez pas sur nous pour vous aider dans cette entreprise. Il ne vous restera qu'un seul parti à prendre : ou renoncer au schisme, ou nous persécuter, nous chasser! (Sensation.)
Je ne veux pas terminer ce discours sur un mot. aussi douloureux. Vous vous rappellerez. Messieurs, quel est m ilrc devoir vis-à-vis de notre siècle. Vous vous rappellerez la patrie blessée au cœur ; vous vous rappellerez les Prussiens, vous vous rappelerez la Commune, l'athéisme, l'Église romaine. {Rumeurs.)
Dieu vous convie à régénérer la France. Dieu vous convie tons par ma voix, quelque peu digne qu'elle soit d'un si grand honneur, à faire la conquête spirituelle de notre patrie. Zwingle a dit : Christiani hominisest non dedogmalis magnijice loqui, sed cum Deo ardua semper et magna facere. - Le devoir du chrétien n'est pas de parler superbement de dogme, mais de travailler toujours avec Dieu à des (dioses difficiles et grandes.»
Or. elle est grande et difficile l'œuvre, qui consiste à ré-
générer, à libéraliser, à rendre chrétienne la France : et vous êtes petits et faibles pour l'accomplir. Mais vous êtes plus nombreux que les premiers chrétiens dans la chambre haute de Jérusalem. Si nous avions le feu sacré comme ils l'avaient, nous pourrions être, nous serions le peu de levain qui fait fermenter toute la pâte.
Deux épisodes affectèrent tout particulièrement notre ami au cours de ces longs débats. M. Guizot, dans la -calice du 18 juin, ayant parlé de pasteurs qui voilaient la vérité et prétendaient tromper le regard de Dieu, les ayant déclarés complices de l'incrédulité allemande et avant rappelé les mesures que le Consistoire de Paris avait dû prendre contre quelques-uns d'entre eux, Coquerel, clairement désigné, demanda la parole, puisqu'il était le seul pasteur auquel le Consistoire de Paris eut retiré ses fonctions. Se taire, eût été accepter le plus grave reproche que pût encourir un ministre de l'Evangile. Coquerel se vit donc obligé d'adresser à M. Guizot. qui se dérobait et se réfugiait derrière des généralités, cette question catégorique : Suis-je un Ae^ pasteurs par vous désignés? Si l'ancien ministre de Louis-Philippe dit répondu négativement, il aurait désavoué toutes les mesures prises par le Consistoire, avec son consentement, contre MM. Coquerel et Martin-Pasclioiid. Force lui tut donc, après quelque hésitation, de se prononcer pour l'affirmative. Contrairement à tous les usages parlementaires, le Synode, à une très faible majorité il est vrai, refusa la parole, pour un acte de défense personnelle, à un de ses membres gravement attaqué dansou honneur d'homme et de pasteur. La même majorité, dans sa séance du 9 juillet, refusa de porter remède aux maux dont souffrait la minorité libérale de l'Église de Paris, malgré le langage si religieux et si modéré de MM. Gaufrés, Jalabert, Schickler.
Les souffrances, toujours plus aiguës, engendrées par les querelles des partis engagèrent Coquerel dans une voie radicale, qui lui aurait répugné en des temps meilleurs, mais qui, avec les progrès du mal, s'imposa toujours plus fortement à son esprit : celle de la séparation des Églises d'avec l'État. Tout le poussait vers cette solution que nous persistons, quant à nous, à regarder comme funeste dans les circonstances actuelles pour le Protestantisme français : la logique des principes républicains, la violation toujours plus audacieuse par les ultramontains des articles du Concordat qui leur étaient défavorables, le rôle joué par l'État dans les luttes de l'Église réformée, le spectacle que lui offraient les communautés unitaires de l'Angleterre et de l'Amérique. Au lendemain de la révolution de septembre, alors qu'il espérait pour son pays une rénovation religieuse qui, malheureusement, ne s'est pas accomplie, il écrivait dans le Lien ' :
Divers journaux ont annoncé que la question de la séparation de l'Église et de l'État vient d'être discutée, d'abord entre les membres du gouvernement, puis dans une réunion des maires : qu'elle a été reconnue nécessaire en principe, mais ajournée jusqu'après la délivrance du pays. comme tout ce qui n'est pas la défense nationale, et surtout comme les questions de tout genre qui risqueraient de nous diviser.
Nous ne savons si la nouvelle est inexacte ou non. mais cette solution d'un grand problème n'est pas douteuse, et n'est plus qu'une question de temps. A vrai dire, depuis longtemps déjà il en était ainsi, la séparation se préparait de loin et devenait inévitable. Seulement l'échéance, qui pouvait paraître lointaine, s'est rapprochée.
Nous acceptons cette solution sans hésiter: nous l'avons
1 8 octobre 1870.
déjà déclaré. Elle est dans l'ordre, dans la situation, dans l'essence des choses. Il est évident que. si la société civile s'avise de demander officiellement à un homme ce qu'il croit, comment il prie, quels rapports existent entre sa conscience et Dieu, cet homme, quel qu'il soit, est en droit de répondre à l'État : cela ne vous regarde point. Il y a toujours quelque chose de faux, d'artificiel, de tyrannique. dans un classement officiel des citoyens par Églises ; nous nous rappelons un recensement, où, sans s'être entendus, deux pasteurs éminents, qui professaient et représentaient, des opinions très différentes, M. Coquerelpère et M. Adolphe Monod. refusèrent de dire officiellement de quelle religion ils étaient, quoique pasteurs l'un et l'autre d'une Église salariée par l'État. Évidemment, la transition à la nouvelle situation des choses était commencée, même alors.
Personne n'ignore que le christianisme primitif était absolument libre et spontané, que le royaume du Christ n'était pas de ce monde, que les siècles de son histoire, où l'Église a été indépendante ou persécutée, ont été les plus grands, les plus religieux et les plus féconds. Le protestantisme a été une seconde démonstration de ce même fait. Il a tenu en France, par exemple, une part plus large et plus profonde dans le mouvement général des esprits, dans l'histoire du pays, quand il était ou entièrement libre, ou même combattu, qu'au temps où il s'est régularisé dans des cadres gouvernementaux.
Néanmoins, nous n'avons jamais pensé, avec Vinet et son école, que l'Église fût infidèle à Jésus-Christ et commit un adultère, en s'unissant à l'État par des liens très différents assurément de ceux qu'elle a avec son fondateur. On a voulu nous exclure de l'Église de nos pères, comme indignes, parce que nous n'acceptons pas pour règle de foi l'orthodoxie plus ou moins inconséquente et hétérodoxe de nos adversaires, dont pas un n'est resté fidèle aux dogmes de nos aïeux ; nous avons résisté, et nous appellerons toujours de cette sentence orgueilleuse et tyrannique a l'esprit de Christ et a l'essence même du protestantisme. On a voulu, par une manie dont notre temps a vu d'autres exemples, ériger en dogme ce qui n'en était pas un. On a
voulu, quand d'autres cultes étaient soutenus par l'État. que le protestantisme, à peine échappé à une longue persécution, fit exception, lui seul en France, au droit commun des religions. Il y avait là, selon nous, une exagération imprudente et regrettable. C'eût été constituer, en quelque sorte, un petit État protestant dans l'État catholique. Un jour même, on a poussé l'aveuglement jusqu'à rêver un régiment, une flottille où tous les militaires, du maréchal aux soldats, et tous les marins, de l'amiral au mousse, seraient protestants. Tendance exclusive, aussi déraisonnable que déplaisante ! Nous sommes et voulons être mêlés à la masse de la nation. Le commerce, l'industrie, les chemins de fer, une paix prolongée nous ont de plus en plus disséminés sur toutes les parties du sol, et il est bon qu'il en soit ainsi : la proportion de notre population dans nos principaux centres \ a perdu, mais nous sommes partout.
Cependant, de là résulte, pour la subsistance de nos églises pauvres et peu nombreuses, une difficulté très grave, un véritable danger. Nous n'y pourvoirons que par deux moyens : des sacrifices considérables et une cohésion fraternelle, un dévouement réciproque, qui deviendront de plus en plus indispensables. Il faudra que les églises riches et nombreuses aident les autres à vivre, que des fonds communs soient fraternellement recueillis et équitablement administrés. Qu'on se prépare d'avance à cette tache, rendue bien rude par tant de désastres, soit publics, soit privés, et que l'Église de Jésus-Christ se rappelle que c'est toujours dans les temps de souffrance et de pauvreté qu'elle a le plus grandi.
Deux ennemis la menacent aujourd'hui, dont le premier en ce moment parait anéanti, mais n'a pas renoncé à prendre sa revanche : d'un côté la réaction, le despotisme, dont nous avons trop longtemps porté, dans le domaine spirituel, comme dans celui du temporel, l'intolérable joug, et qui nous calomnie, nous déteste et a besoin de nous perdre : de l'autre, le matérialisme intolérant qui déjà a publiquement demandé l'interdiction de tout culte sous des peines sévères. Il y a un parti qui rêve follement de proscrire Dieu, de persécuter et de terroriser ceux qui
croient en lui. Ces gens-là sont tout aussi insensés que des législateurs, qui décréteraient que. la lumière du jour ayant servi à la perpétration de beaucoup de crimes, on crèvera les yeux à tous les êtres humains. Cette démence est très peu redoutable à la longue, mais elle existe et peut égarer un instant des esprits passionnés, justement irrités par bien des excès, et incapables de distinguer, en un jour de colère, l'abus de l'usage le plus nécessaire, le plus légitime, le plus obligatoire.
De grands devoirs nous attendent. Soyons résolus à les remplir avec énergie, avec une confiance inaltérable en Dieu. Par notre foi en l'Évangile, par notre fidélité en l'œuvre de Jésus, qui est encore bien loin d'avoir porté tous ses fruits, par notre courage, notre abnégation, notre force morale, notre hardie et joyeuse acceptation des devoirs nouveaux, difficiles, mais grandioses que Dieu nous prépare, montrons-nous, élevons-nous à la hauteur de notre mission. Si le protestantisme, au lieu de s'enfermer pharisaïquement dans l'étroite sécheresse de l'esprit sectaire, sait réaliser avec ampleur et vie l'alliance naturelle de l'Évangile et de la liberté, il a devant lui de hautes, de magnifiques destinées. Honte à lui, s'il s'en rend incapable et indigne par pusillanimité ou par faiblesse, par des divisions criminelles, ou de vieilles et inexcusables animosités ! Uni, il aurait plus de force et d'action sur les esprits. Il en aura, même divisé ; il est pour une foule d'àmes un refuge nécessaire.
Le catholicisme ultramontain s'est suicidé, en déclarant Pie IX infaillible, et son empire temporel est à jamais détruit. Les divers essais de catholicisme libéral ont tous échoué et sont condamnés, maudits par le pape lui-même : ils le seront plus que jamais : le pouvoir spirituel va se montrer plus despotique et plus agressif qu'il ne l'a été encore. C'est pour lui une tradition à laquelle il ne manquera pas. Plus il est faible dans l'ordre temporel, plus il lance ses foudres dans le domaine du dogme et de la discipline ecclésiastiques. Il ne peut que cela, c'est le seul rôle qui lui reste. Quant à l'athéisme, il est impossible et contre nature ; il se rendra bientôt odieux par son intolérance. Que reste-t-il entre deux? La religion, libre de
toute entrave, mais fermement attachée à ces deux bases posées à jamais par Jésus : l'amour du Père, la fraternité de tous les hommes. Les cieux et la terre, les empires et les papautés passent ; mais le cœur humain demeure, avec ses besoins insatiables de religion et de progrès, et. qu'estce que religion et progrès, sinon la protestation éternelle de la conscience, le protestantisme indestructible, le libéralisme chrétien, le christianisme libéral? On y viendra, comme plusieurs des esprits les plus éminents de notre temps l'ont déjà fait. Et si l'on n'y venait pas. ce serait notre faute, à nous, protestants, notre très grande faute, devant la postérité et devant la patrie, devant Jésus-Christ. el devant Dieu.
Lorsqu'au Synode, dans la séance du 20 juin, M. Colani déposa sur le bureau, au nom de vingt de ses collègues, une proposition tendant à ce que la vénérable assemblée formulât un vœu, ayant pour objet la suppression du budget de tous les cultes reconnus par l'État et la création d'une caisse centrale de l'Église réformée, fournissant au traitement des pasteurs et aux dépenses du culte, Coquerel fit tout naturellement partie des signataires. Cette proposition était ainsi conçue :
Les soussignés ',
Vu les vœux déposés par plusieurs membres du synode en faveur de la séparation des Églises et de l'État.
S'associantà ces vœux.
Mais considérant qu'il ne suffît pas d'énoncer un principe abstrait sans application immédiate, qu'il importe, au contraire, à l'honneur du nom protestant, que le premier synode de l'Église réformée ne se sépare pas, sans avoir pris, devant l'opinion publique et devant les pouvoirs constitués, l'initiative d'une mesure décisive.
1 MM. H. Bordier, Bosc, Carenou, Causse, Chabrière-Arlès, Clamageran, Colani, A th. Coquerel fils, E. Coquerel, F. Corbière, Dide, Fontanès, Gachon, Gaufrés, Grotz, P. de Magnin, 0. de Marichard, Maroger, E. Paris, Pécaut, Planchon.
Ont l'honneur de proposer au synode l'adoption des deux résolutions suivantes :
Première résolution : Le synode général de l'Église réformée de France demande, par voie de pétition, au gouvernement et à l'Assemblée nationale, la suppression du budget de tous les cultes, à partir du 1er janvier 1874, s'en l'émettant d'ailleurs à la sagesse du législateur pour toutes les mesures de transition, qui paraîtraient équitables.
Deuxième résolution : Le synode nommera une commission chargée d'étudier la création d'une caisse centrale de l'Église réformée de France, afin de pourvoir, par des dons et des souscriptions volontaires, au traitement des pasteurs et aux dépenses du culte.
Mais si Coquerel, à partir de 1870, salua dans la séparation complète et définitive des Églises et de l'État une grande et libérale mesure, un progrès social considérable, dont il aurait désiré que la troisième république prît l'initiative, il ne cessa jusqu'à sa mort de combattre dans le séparatisme une tendance mesquine et sectaire, une désertion, un acte d'intolérance spirituelle. Autant il aurait désiré que tous les protestants d'un commun accord secouassent la tutelle gouvernementale, aussi peu il goûtait le conseil intéressé de M. Guizot, en vertu duquel les seuls libéraux auraient quitté la maison de leurs pères et abandonné à leurs adversaires leur part du patrimoine religieux. Sa devise ecclésiastique en ces jours agités fut celle-ci : dans un prochain avenir abolition du Concordat, et, jusque-là, liberté de conscience dans les Églises nationales.
Tout concourut dans cette lugubre période pour accroître les douleurs patriotiques de Coquerel. La mort lui avait ravi quelques-uns de ses amis les plus dévoués et de ses collaborateurs les plus chers : en 1868, Barbezat et Galup, en 1 869 . Félix Verdier et Lecoq de
Boisbaudran, en 1870, Duméril et Pellissier, en 1873, Dorian et Martin-Paschoud. Après la guerre étrangère et la guerre civile, les modestes ressources, dont disposait Saint-André, avaient été épuisées par les ambulances, les aumônes, les publications, les frais de culte. Les ruines étaient partout, l'argent devenait rare, la régénération delà France s'accomplissait avec énergie, mais au prix des plus rudes efforts. En \ 872, le Synode, après avoir dans une première session décrété une confession de foi, persistait dans une deuxième, malgré l'abstention de tous les délégués libéraux, dans ses desseins tyranniques et soumettait au Conseil d'État un projet, en vertu duquel tous ceux qui refuseraient de signer le nouveau Credo, perdraient leurs droits d'électeurs. Malgré la menace d'une spoliation prochaine, la résistance des libéraux ne faiblit point. Si Coquerel souffrit, dans sa fierté de républicain et de huguenot, de voir ses adversaires se replacer de gaieté de cœur sous le double joug d'une formule dogmatique et de la sanction gouvernementale, s'il déplora l'activité déployée par eux en faveur du schisme, il ne s'en regarda pas moins, en dépit de toutes les vicissitudes, lui et tous ceux de ses amis qui persistaient à croire en pleine liberté dans l'Évanffile de Jésus-Christ, comme un membre autorisé de l'Église historique, de l'Église des réformateurs, des pasteurs du désert, des galériens et des martyrs de la foi, et ne consentit jamais à se laisser ravir par personne, fût-ce un président du synode ou un ministre catholique des cultes1, cet héritage glorieux et sacré.
De cruelles expériences avaient averti Coquerel de ne pas compter sur l'équité de ses adversaires, de même
' MM. Batbie, de Fourtou, de Cumont, ou Wallon.
<jue sa nature franche et généreuse le rendait peu propre à une politique de compromis. Aussi, tout en rendant hommage à la loyauté et à la modération de quelques membres du centre droit, ne partageait-il aucunement les illusions de ses amis du centre gauche, et ne croyait-il pas à la possibilité d'une conciliation, aussi longtemps qu'elle serait repoussée par les inspirateurs du Synode, ces magnats de l'orthodoxie parisienne, dont il avait appris en de trop nombreuses circonstances à connaître l'inflexible orgueil. Le 26 janvier 1873, il écrivait à M. de Schickler :
Channing, mon père. Samuel Vincent m'ont donné des confessions de foi, déguisées ou non. une salutaire horreur. Je dis. comme l'hermine bretonne : « Plutôt mourir (jue me salir. » J'aime mieux me taire à jamais qu'accepter un credo officiel, quel qu'il puisse être. Ma conscience de huguenot n'a pas de concessions à faire aux positivistes et aux cléricaux du Conseil d'État.
Loin d'être émoussée ou endurcie par une longue expérience, cette âme délicate et généreuse ressentit plus douloureusement, à mesure qu'elle avançait dans la vie, les injustices, les lâchetés, les trahisons, les défaillances morales de tout genre, qui se déroulaient devant ses regards et se multipliaient sous ses pas. Malgré un penchant prononcé vers l'optimisme, s'imposait à elle la vérité de ces réflexions, si poignantes dans leur tristesse, écrites dans la Renaissance du 29 mars 1873, à propos d'une brochure de M. Basile Rives1, par M. Gaufrés.
Cette insouciance pour ce qu'il y a de meilleur dans la
1 Lettres sur le Synode.
vie de l'âme et de l'esprit reste incompréhensible pour M. Rives, qui semble par moments sur le point de s'en fâcher. Hélas ! la compassion convient mieux que la colère. L'indifférence en matière de religion ne fait que se répandre, depuis qu'un livre célèbre ' l'a dénoncée avec plus d'éloquence que de succès. Notre société, qui a fait tant d'inventions et de découvertes, est en train de faire une perte qu'aucune conquête ne pourra contrebalancer : c'est la perte de l'âme, et l'Église à cet égard n'est qu'un département de la société. L'art, la littérature, la politique et le socialisme, les modes, les pèlerinages et les miracles. les journaux religieux et athées, montrent partout l'absence de plus en plus complète de l'âme. De tous ces symptômes, le plus douloureux est celui que nous présente la religion séparée de l'âme. La religion n'est plus que le prodige, appelé aujourd'hui surnaturel : ici il faut aller le contempler sur la cime des montagnes ou aux sources de leurs flancs, là il suffit de l'admettre sans faire le voyage. De vie en Dieu, de piété intérieure, de dévouement entier aux hommes, nos frères, les églises ont trouvé le moyen de se passer : elles se relèvent par des décrets. C'est ainsi que les dernières barrières tombent entre l'Église et le monde, que partout se répand la même vulgarité morale, que l'image même d'une vie supérieure disparaît de notre horizon et que la dernière des divinités qui aient habité la terre, Psyché, remonte sans bruit vers les cieux.
Si sombre que fût pour lui le présent et si menaçant que lui parût l'avenir, Coquerel ne perdit jamais courage. La veille de la capitulation de Paris, il aimait à répéter ces belles paroles de Voltaire : « Il faut combattre jusqu'au dernier moment la nature et la fortune, et ne jamais dés3spérer de rien, jusqu'à ce qu'on soit bien mort ; » mais il ajoutait aussitôt :
Il n'y a qu'un mot à reprendre dans la hère exhortation 1 Celui de l'abbé de Lamennais.
que cet octogénaire, accablé d'infirmités, s'adressait à luimême : le dernier. On n'est jamais bien mort quand on a la foi. Nous croyons à la vie. à la liberté, à la France. à Dieu. Nous défions par notre foi tous les ennemis. Nous voulons vivre et nous vivrons; nous ne craignons pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps ; ils ne peuvent rien sur nous, parce qu'ils ne peuvent rien sur les âmes. Qui croit, ne meurt jamais.
Lorsque les ressources de V Union protestante libérale furent épuisées, Coquerel n'hésita pas à recourir à un moyen, dont les églises évangéliques lui donnaient depuis longtemps l'exemple, et à faire appel aux sympathies de l'étranger. Déjà pendant l'armistice et aussitôt que Paris avait ouvert ses portes, y étaient arrivés deux pasteurs anglais, délégués de l'association unitaire. Après s'être de leurs propres yeux rendu compte de la situation, ils avaient recueilli de l'autre côté du détroit des sommes assez considérables, pour que Saint-André pût s'acquitter de toutes ses dettes. L'année suivante, en mai 1872, Coquerel eut la joie d'exprimer aux généreux souscripteurs, du haut de la chaire de la plus ancienne chapelle unitaire de Londres, son affectueuse gratitude.
Mais il ne suffisait pas à l'Église libérale de Paris que lût écartée la perspective du déficit; il lui fallait encore, pour entreprendre, ne fût-ce qu'en partie, les œuvres qui s'imposaient à sa chrétienne sollicitude, qu'elle se créât h bref délai de nouvelles ressources. Malgré l'état précaire de sa santé et quoiqu'il ne fût que très imparfaitement remis des fatigues du siège, Coquerel reprit, avec sa bonne humeur habituelle, la besace du collecteur, pour traverser cette fois l'Atlantique. L'accueil très chaleureux qu'il rencontra pendant tout le cours de ses pérégrinations, s'adressa autant au
huguenot, pasteur d'une communauté injustement entravée dans son développement spirituel, qu'au républicain éclairé et mûri par l'épreuve. Pendant plus de trois mois, du 14 août au 18 novembre, de New-York au Mississipi, de Boston à Chicago, de Portland à Philadelphie, Coquerel se fit entendre une ou deux fois par dimanche dans les temples, non seulement des Unitaires, mais des Presbytériens et d'autres associations religieuses, tandis qu'il donnait, tous les autres jours de la semaine, des conférences très applaudies sur les Deux sièges de Paris, Rembrandt, Mendelssohn, le Catholicisme et le Protestantisme. Ses très nombreux auditeurs ne pouvaient se lasser d'admirer la correction, l'aisance, la grâce même avec lesquelles il s'exprimait en anglais, comme il l'eût fait dans sa langue maternelle. Parmi les amis qu'il retrouva ou dont il fit la connaissance personnelle au delà de l'Océan, nous mentionnerons les pasteurs unitaires Haie et Clarke de Boston, Bellows et Tuckermann de New-York, Collyer de Chicago, Furness de Philadelphie, les abolitionnistes Garrisson et Wendell Philipps, le sénateur et jurisconsulte Sumner, le philosophe Emerson, le critique Lowell, le naturaliste Agassiz, le poète Longfellow. Le résultat pécuniaire de cette fatigante campagne fut loin malheureusement de répondre à cette brillante réception et aux légitimes espérances qu'avait conçues Coquerel, en mettant le pied sur le sol de l'Amérique. Avant même qu'il eût atteint la moitié de son séjour, toutes les pensées comme toutes les ressources furent absorbées par l'incendie de Chicago, à la suite duquel plusieurs milliers de dollars, souscrits en quelques semaines épuisèrent toutes les bourses. Si diminuées qu'elles fussent, les sommes données ou promises à
notre ami lui permirent d'imprimer à plusieurs œuvres charitables une féconde impulsion, et de créer en particulier, sur les hauteurs de Belleville, cette école et cet orphelinat pour les filles, dont le besoin se faisait toujours plus vivement sentir.
En 1873, la curiosité historique et les sympathies religieuses entraînèrent Coquerel en pleine région des Carpathes. Si l'Unitarisme est en effet enseigné et pratiqué soit en Angleterre, soit en Amérique, par de nombreuses communautés sorties des Puritains ou d'autres non-conformistes, s'il peut inscrire sur sa bannière les noms illustres de Milton et de Locke, de Priestley et de Franklin, de Channing et de Parker, il n'a eu d'histoire officielle, il n'a possédé d'églises anciennes et organisées qu'en Pologne et en Transylvanie, mais ses adhérents furent, sur les bords de la Vistule, contraints à l'abjuration ou condamnés au bannissement, aussitôt que l'influence des jésuites prévalut dans les conseils royaux. Sur 380 familles qui émigrèrent, trente seulement, après avoir échappé à la spoliation et aux embûches de leurs adversaires, arrivèrent à Klausenbourg. Coquerel eut la joie de serrer la main à quelques-uns des descendants de ces martyrs, que les prophètes juifs de la captivité ou les prédicants des Cévennes auraient appelé « tristes restes d'Israël, tisons échappés au feu.» Seule, la Transylvanie a fondé au XVI'"e siècle et conservé jusqu'à nos jours, au travers de mille et mille péripéties, malgré des persécutions et des injustices de toutes sortes, plus de cent Églises ou communautés unitaires, régies par une hiérarchie ecclésiastique, compacte et non interrompue. Leur principal pasteur est reconnu par l'Autriche comme évêque des unitaires de Hongrie. Le pays, par sa configuration géographique, se prête à la
conservation des anciennes mœurs : dans ces vallées séparées par de hantes chaînes de montagnes comme dans les Highlands d'Ecosse, les costumes, les idiomes, les traditions, les croyances se perpétuent avec leurs caractères distinctifs.
Comment, écrivait Coquerel quelques mois après son retour a Paris dans la Revue Politique et Littéraire '. comment ce fait unique s'est-il produit? Quelle est la situation actuelle de ce groupe de croyants, inébranlables jusqu'ici dans une foi, qui partout ailleurs a été condamnée? Que sont les populations qui le composent ? Quel degré de culture intellectuelle et scientifique est le leur ? Vivent-elles dans l'isolement de la pensée, ou se sont-elles associées aux travaux, aux études, aux mouvements d'idées, que l'Allemagne, la France. l'Angleterre, ont vus surgir depuis un demi-siècle ? Toutes ces questions méritent d'être étudiées et ne peuvent l'être que sur place.
Disons, dès l'abord, qu'on trouve dans l'extrême Hongrie des savants et des littérateurs très actifs, un clergé qui lit tout et, malgré des nuances dogmatiques variées, des chrétiens véritablement libéraux. Leur unitarisme est conséquent et hardi. Ils adoptent résolument les résultats de la critique moderne et. sans épouser toutes les idées jadis émises par M. Strauss, ni toutes celles de M. Renan, ils en acceptent la meilleure partie.
Rien de vague ou de mou. Les Magyars ne sont pas gens à avoir peur, ni de la lumière, ni de la liberté. Quand ils acceptent une idée, ils ne reculent pas devant ses conséquences. L'esprit de résistance, d'examen, de défense personnelle, est chez eux toujours éveillé et leur libéralisme chrétien, résolu et accentué, compte, comme le plus vénéré de ses champions, le véritable fondateur de cette Église. le plus ancien de ses évêques. François David.
La bataille de Sadowa, l'octroi du régime parlemen-
1 Ier novembre 1873.
taire aux différents pays de la couronne de Saint- Etienne, la ligne de conduite, aussi ferme que modérée, adoptée par Franz Deak, aboutirent pour les différents peuples de la Hongrie à leur complète émancipation politique et religieuse.
Pour nous, continuait Coquerel, c'est sans jalousie que nous avons joui de la vue de ces progrès, et nous croyons qu'une bonne part en est due à l'indomptable résistance religieuse et politique, que les Szeklers unitaires ont opposé sans relâche à tout asservissement de leurs consciences.
On nous a cité une lettre célèbre, où un honnête évèque catholique se plaignait d'eux, il y a un siècle ou environ, devant la cour d'Autriche. Il avait grand soin de dire que ces unitaires étaient gens d'économie, de travail, de bonnes mœurs, d'ordre, mais il ajoutait que ces qualités mêmes et la prospérité croissante qui en était le fruit, faisaient de leurs détestables doctrines un scandale et un danger pour les populations environnantes. Il croyait en conséquence devoir signaler ces unitaires au gouvernement comme un foyer permanent, non de désordre matériel, mais d'un libéralisme redoutable: en d'autres termes, comme le noyau d'un peuple libre.
Il avait raison, ce digne prélat. Des hommes simples, énergiques, unis, parfaitement décidés à défendre leur conscience contre tout empiétement d'un pouvoir quelconque, finiront toujours par user et par vaincre le despotisme, qu'il soit militaire ou clérical, ou l'un et l'autre à la fois, le despotisme, dont le jurisconsulte Urményi disait en 1790 a la Diète, que « le nom seul fait horreur à toute nation libre. »
C'est cette foi virile, cette héroïque persévérance que je suis allé saluer jusqu'en Transylvanie, mais je fais à mon pays l'honneur de croire que, s'il le faut jamais, il donnera lui-même au monde des exemples aussi nobles, qui seront tôt ou tard couronnés d'un aussi plein succès. Et qui peut-être sûr aujourd'hui qu'il ne le faudra pas ?
Cette confédération, que Coquerel s'efforçait d'établir
entre toutes les églises libérales de la France et de la Suisse, de l'Angleterre et des États-Unis, de l'Allemagne, de la Hollande et de la Hongrie, ne le détournait nullement de son labeur quotidien. Jusqu'à la fin, en dépit des souffrances physiques et morales, des trop longs congés, auxquels l'obligeait la maladie, et de la disette spirituelle, à laquelle l'intolérance du Consistoire de Paris condamnait les fidèles d'une autre tendance religieuse, il demeura le pasteur par excellence, admirable de tact, de tendresse, de dévouement. Il faut l'avoir vu exercer le ministère des pauvres, pour comprendre quelle abnégation, quelle patience, quelle charité, mais aussi quelle énergie pratique il apportait à cette tâche. Comme il savait trouver le chemin des cœurs et surtout des consciences, comme il savait parler de relèvement à ceux qui étaient le plus bas tombés, et réveiller les âmes le plus lourdement endormies ! Il ne se laissait ni rebuter par les plus humbles commencements, ni décourager par les échecs. Son souvenir restera impérissable dans le cœur de tous ceux qui l'ont connu, c'està-dire aimé, de tous ceux surtout qu'il a enfantés à la vie religieuse. Par la sainteté de sa vie, sa foi ardente, son zèle infatigable, il fut véritablement, au milieu de notre génération amollie, un homme de Dieu.
Le 18 octobre 1875, M. Clamageran écrivait, au nom du Comité libéral de l'Église réformée de Paris, à Mme Coquerel :
.Madame.
Le comité libéral de l'Église réformée de Paris a le regrel de n'avoir pu vous exprimer sa sympathie, au moment où nous avons eu le malheur de perdre M. Coquerel : nous étions dispersés et nous avons dû attendre la reprise de nos séances. Mais, en nous réunissant pour la première
52a fois depuis la mort du pasteur vénéré, que tous les protestants libéraux pleurent avec vous, notre première pensée, notre premier besoin, a été de vous témoigner notre profonde douleur et d'être auprès de vous les interprètes des membres de l'Église réformée libérale de Paris.
Victime des passions religieuses. M. Athanase Coquerel fils avait été appelé à défendre la grande et sainte cause de la liberté cbrétienne. Il n'a pas cessé de la servir dans un esprit d'abnégation et de dévouement, et nous étions heureux de nous associer à ses efforts, mais cette lutte, qui s'est poursuivie à travers les difficultés les plus graves, n'a pas eu l'issue favorable qu'on devait en attendre : il est nécessaire de persister et de combattre. L'exemple de fidélité et de persévérance que nous a laissé M. Coquerel ne sera pas perdu. Ce qu'il a voulu, nous le voulons, ce qu'il a essayé de faire, nous travaillerons à l'accomplir. C'est en reprenant sa tâche, c'est en continuant son œuvre, que nous honorerons sa mémoire.
A côté de la lutte, il est doux de trouver le ministère de foi et de charité que M. Coquerel a rempli au milieu de nous, et de constater les heureux fruits qu'il a portés. Nos œuvres de bienfaisance témoignent de la sollicitude du pasteur pour les pauvres, pour les orphelins ; elles révèlent aussi l'amour qu'il a su inspirer pour eux à son troupeau. Qui pourrait dévoiler toutes les impressions salutaires qu'ont reçues ces foules d'auditeurs, ces multitudes d'âmes, attirées par la parole si éloquente et si persuasive du prédicateur chrétien ? Que de parents qui béniront sa mémoire pour le bien qu'il a fait a leurs enfants ! Combien d'autres regretteront de ne pas pouvoir placer les leurs sous une influence aussi sanctifiante ! Puissent, Madame, ces regrets et cette reconnaissance, puissenttous les témoignages de sympathie qui vous ont été donnés, adoucir votre épreuve et fortifier en vous les précieuses espérances de l'immortalité.
Je lis également dans une lettre adressée, dans les mêmes douloureuses circonstances, à Mme Coquerel, par la Réunion protestante de Charité :
Madame.
La Réunion protestante de charité vous envoie l'expression de sa douleur profonde et de sa vive et chrétienne sympathie, à l'occasion de la mort de notre éminent et à tout jamais regretté président, Athanase Goquerel. Comment ne serions-nous pas désolés par le coup aussi inattendu que cruel qui vient de vous atteindre et qui nous couvre tous de deuil ?
Notre cher pasteur. Athanase Coquerel, était le fondateur de la Société de charité, à laquelle nous sommes fiers d'appartenir : c'étaient son zèle, son dévouement, son activité admirable, sa foi vivifiante, qui étaient l'âme de notre œuvre. Comme le Maître divin, dont il était le digne et fidèle disciple, notre président aimait les humbles, les pauvres, les souffrants ; il se préoccupait de soulager leurs misères, d'apporter à leurs tristesses et à leurs souffrances les consolations de la charité. Il nous apprenait, par son exemple et ses exhortations débordantes de piété, à faire le bien, à aimer, à nous dévouer. Une de ses dernières pensées a été pour notre Société, et le legs de mille francs, qu'il a fait à nos pauvres, montre que jusqu'à sa dernière heure il a eu la sainte préoccupation du bien accompli.
Aussi quelle perte pour nous ! quelle douleur ! Nul ne le remplacera, nul ne saurait le remplacer, mais du moins, Madame, nous nous inspirerons de l'esprit qui l'animait et nous nous efforcerons de tenir à la hauteur chrétienne, où il l'avait placée, la mission de la Société de charité. C'est en continuant l'œuvre des véritables et grands serviteurs du Christ, qu'on mérite l'approbation de Dieu. Nous travaillerons à être les continuateurs de notre vénéré président. Veuillez agréer, Madame, avec le sentiment de notre douleur, l'expression de notre chrétien dévouement.
Au nom du Comité de secours des Messieurs :
Le Président, G. Wickham.
Au nom du Comité de secours des Dames :
La Présidente, Noémi Dollfus.
Dans la crise si terrible que traversèrent en France, après 1870. la société et le protestantisme, la prédica-
tion devint sur les lèvres de Coqnerel une messagère de courage et d'espérance. Sans négliger ceux de ses auditeurs, qui avaient été nourris dès leur enfance des vérités chrétiennes et des maximes huguenotes, il s'adressa de préférence, en ces jours de stérilité et de tristesse, à ces foules errantes, que tourmentaient, sans qu'elles connussent encore la bonne nouvelle du salut, de vagues besoins religieux, à toute cette classe d'hommes, si • ligne d'intérêt, qui ne sait où s'orienter en de ténébreuses contradictions, ni à qui demander un avis sur les problèmes les plus importants de la vie spirituelle, pour laquelle les dogmes orthodoxes sont devenus lettre morte, mais qui ne sait encore sur quel point fixe faire reposer son équilibre moral. A toutes ces âmes travaillées et chargées, notre ami parla dans le langage le plus élevé et le plus sympathique, mais aussi le plus simple et le plus affranchi de toute servitude conventionnelle, de Dieu, du devoir, des destinées de l'âme humaine, de la sainteté du remords, du pardon du pécheur en Christ, des certitudes de la vie supérieure et éternelle. En même temps, il s'efforçait de développer en elles les vertus les plus impérieusement requises pour la régénération de la France, et dont l'absence, à l'heure de la catastrophe, s'était fait le plus douloureusement sentir : la vaillance et l'activité morales, la foi en l'avenir, la possession de fortes croyances individuelles. Déjà, le 10 avril 1865, il avait terminé un discours à ses catéchumènes, en adressant à la France ce vibrant appel :
Et toi, entre les peuples, ô ma patrie bien-aimée. grande parles lumières, grande par le courage et les généreux instincts qui. si souvent, ont fait battre le cœur à tes enfants, combien tu serais plus grande encore, si tu savais
croire, non pas en toi-même avant tout, mais en Dieu, mais en Christ, si une religion, simple comme l'Évangile et sévère comme lui. n'épouvantait, comme aux jours des derniers Valois, ta frivolité spirituelle et licencieuse. Cette religion ne te ferait perdre ni les miracles de ton industrie, ni la gloire de tes lettres et de tes sciences, ni le charme de tes arts, mais elle te donnerait ce qui te manque : des hommes virils par le caractère, grands par le cœur, fermes dans leurs convictions, dévoués jusqu'à la mort, parce qu'ils sauraient se réclamer de Christ.
Le 5 mai 1872, le prédicateur de Saint-André résumait renseignement, par lui donné « à la jeunesse française d'aujourd'hui, » dans l'admirable sermon : « Sois un homme! »
Cette sereine confiance dans l'avenir, Coquerel la puisait à sa véritable source. Très émancipé vis-à-vis des rites et des dogmes, des traditions et des symboles humains, il n'en demeura que plus attaché au seul fondement de toute existence digne de ce nom, à l'Évangile de Jésus. La loi, sous l'action incessante du principe de l'appropriation individuelle, se dégagea de ses éléments hétérogènes, pour révéler son caractère intime et mystique d'union avec le Père Céleste : le Christianisme fut salué par lui comme l'épanouissement des germes supérieurs de la nature humaine, la plus haute école de piété, l'expression à la fois la plus simple et la plus profonde de nos rapports avec Dieu. Loin d'être regardée par lui comme un cénacle de lettrés et de philosophes, ainsi que l'en accusaient ses adversaires, l'Église réformée resta à ses yeux l'association de tous les croyants, dont le but est moins de penser juste que de faire vivre par l'esprit, de discuter que d'édifier, qui s'adresse moins à l'intelligence qu'à la conscience et au cœur de ses adeptes. Sur un seul point.
Coquerel, comme tous les protestants conséquents, s'écarta des anciennes méthodes, en explorant plus largement les chemins qui conduisent au sanctuaire de la vie intime, en travaillant au développement et non à la compression des meilleurs instincts de l'âme humaine. L'étude de la nature et de l'histoire, le sentiment du juste et du beau, l'amour de la patrie et de la famille, le dévouement à toutes les nobles causes, contribuent en effet à l'éveil de la conscience religieuse ; de même que toute science mène au vrai, toute vertu aboutit à la sainteté. Si la principale racine de la vie morale demeure celle qui plonge dans le sentiment du divin, d'autres racines qui plongent, elles aussi, dans des sentiments vénérables, quoique d'un ordre moins sublime, lui apportent leur part de sève nourricière et avivent même peu à peu la racine centrale. Le Christianisme doit donc être conçu, non comme l'antithèse, mais comme la suprême harmonie de la vie humaine; sa mission consiste, non à la mutiler ou à l'affaiblir, mais à la transfigurer en l'inondant des clartés d'en haut.
J'entreprends en ce moment devant vous, disait en 1873 Coquerel en commençant une série de discours sur la Religion de Jésus \ une tâche délicate, grave, de quelque étendue, un peu étrangère peut-être aux habitudes de la prédication et du culte établies parmi nous. Ce qui m'y oblige, c'est une considération, ou. pour parler plus exactement, un fait aussi regrettable qu'évident. Il est incontestable qu'aujourd'hui, en tout pays et dans toutes les
1 Quelle était la religion de Jésus. Sept discours : I. Jésus et la fraternité universelle. IL Jésus et la tradition. III. Jésus et les cléricaux de tous les cultes. IV. Jésus et le mysticisme. Y. Jésus et le dogmatisme. VI. Jésus et le miracle. VII. Le règne de Dieu s'approche (1873).
Églises, la plus grande partie des populations, et, en particulier, la très grande majorité des hommes s'éloignent de plus en plus du culte, et se montrent tout au moins indifférentes et très souvent hostiles à la religion. D'un côté les philosophes (et qui ne se croit plus ou moins philosophe de nos jours ?), de l'autre, les ouvriers en masse manifestent une répulsion marquée pour les exercices et les enseignements religieux. C'est là une réalité : on peut, on doit la déplorer, mais il n'est ni digne, ni utile, ni possible de la nier.
On doit le reconnaître d'ailleurs, parmi les plaintes amères et les violentes accusations qu'élèvent de nos jours contre les Églises, soit les hommes de travail manuel, soit les hommes d'étude, il s'en faut de beaucoup que tout soit injuste et mal fondé. Cette faculté innée de l'âme humaine, qu'on appelle le sentiment religieux, peut, comme toute autre, se développer sainement ou d'une façon irrégulière, morbide. Comme toutes les forces de notre âme, comme tous les membres de notre corps, le sens religieux a ses maladies qui lui sont particulières et qui, dans des circonstances données, ne manquent jamais de reparaître. De là résulte que dans l'histoire, à intervalles plus ou moins longs, au milieu de contrées et de civilisations très différentes, et dans des religions ennemies les unes des autres, ou opposées à bien des égards, les mêmes désordres se sont produits, et ont donné lieu aux mômes plaintes et aux mêmes accusations également méritées. De là, les esprits superficiels et prévenus se hâtent de conclure, que la religion est un mal et que toutes les Églises sont également dans le faux. Ainsi, on ne manque pas d'élever contre le christianisme, contre Jésus-Christ, toute une série d'objections qui souvent sont justes en elles-mêmes, mais s'appliquent si peu à lui, que lui-même les adressait le premier à la religion établie clans le pays et à ses prêtres.
Relisez l'Évangile, et vous verrez à chaque page que jamais personne n'a censuré de plus haut, avec plus de vigueur et d'éclat que Jésus-Christ, l'hypocrisie, l'exclusivisme et l'orgueil spirituel, les abus de la tradition et de la lettre, la théocratie et le cléricalisme, le fanatisme et le formalisme, l'esprit ascétique et monacal, les rêveries mys-
tiques, la sécheresse el la minutie des dogmes, le goût des miracles enfin. Si. malgré ses anathèmes, ses disciples sont retombés dans les vices qu'il a condamnés, c'est sur eux. non sur lui, qu'il en faut faire tomber le blâme. Toutes ces choses lui faisaient horreur: il les a condamnées, réprouvées, réformées ; toute sa doctrine leur est absolument contraire ; c'est contre elles que son enseignement est perpétuellement dirigé. Les lui attribuer à un degré quelconque, c'est commettre la plus grossière injustice, la méprise la plus énorme. On ne le sait pas assez parmi nous, et c'est pourquoi je viens examiner avec vous cette grande question : Quelle était la religion de Jésus, celle qu'il a enseignée et professée, celle qu'il a fondée et voulu fonder, celle dont il vivait ? Peut-être , en poursuivant cette étude en pleine liberté, sans tenir compte ni des préjugés vulgaires ni des exigences officielles, arriverons-nous à reconnaître que les justes objections de l'ouvrier et du penseur modernes s'appliquent directement, non à la religion de Jésus, mais à celles qu'il n'a cessé de combattre, qu'il a eu précisément en vue de réformer et de corriger : et qu'on a fait de sa religion, à bien des égards, exactement le contraire de ce qu'il a voulu qu'elle fût. Intolérance et fanatisme de la tradition et de la lettre, cérémonialisme et. cléricalisme, dogmatisme et mysticisme, passion pour les miracles, c'est ce qu'on lui attribue et c'est ce qu'il a prohibé et flétri. Je commencerai aujourd'hui par faire justice de cette idée impie : hors de l'Église point de salut, que tant de sectes reprennent à leur compte et qui est l'antichristianisme par excellence.
Jésus a d'autant plus le droit d'être entendu, que sa sainte franchise, sa hardiesse sublime ont été punies de mort; on peut dire, avec pleine raison, qu'il a donné sa vie et qu'il est mort sur la croix, pour purifier la religion des abus et des vices qui, après lui, se sont introduits dans sa propre Église et trop souvent y régnent encore.
Les combattre, c'est suivre son exemple et son précepte. Rétablir ce qu'il a fondé, c'est lui rendre le plus reconnaissant et le plus pieux hommage. Élever nos âmes à la hauteur où il a voulu les porter, c'est rendre à notre patrie le plus signalé des services et le plus nécessaire aujourd'hui,
c'est nous édiiier nous-mêmes dans le sens le plus chrétien du mot.
Tous les hommes de progrès et de bonne volonté goûtèrent ces discours d'une éloquence si simple, si lumineuse, si pénétrante, si véritablement religieuse dans l'acception la plus riche du mot. S'ils n'y trouvèrent ni la clef de tous les mystères, ni la solution de tous les problèmes philosophiques, ni une doctrine rigoureusement arrêtée, qui fermât à tout jamais la porte au doute et à la discussion, ils se sentirent fortifiés par cette parole ferme, sensée, sympathique, fidèle tout ensemble à l'esprit chrétien et à la pensée moderne. La foi profonde de l'orateur dans l'âme humaine, ses nobles instincts, sa parenté divine, sa faculté de relèvement, se puisait et se retrempait sans cesse aux sources les plus pures de la vie intérieure ; elle ne se communiquait avec tant de succès, que parce qu'elle jaillissait d'une disposition exquise du cœur et confirmait la justesse de cette maxime de Vauvenargues : « Ce n'est que lorsque notre âme est pleine de sentiments, que nos discours sont pleins d'intérêt. »
Les services rendus par le conférencier pendant la réaction cléricale marchèrent de pair avec la mission libératrice exercée par le prédicateur. Sa parole, pleine de cordialité et de charme, fut toujours prête pour le soulagement de toutes les misères et la défense de toutes les nobles causes. Doué d'une excellente mémoire, tenue en haleine par une continuelle pratique, d'une érudition de bon aloi, sans cesse alimentée par les événements, d'une puissance de persuasion que rehaussait une exquise simplicité, Coquerel disposait pour le choix et la tractation de ses sujets de ressources presqu'infinies. Tours piquants donnés à des pensées graves.
apologues, anecdotes, idées neuves, vives images, élans d'un enthousiasme sincère et d'une passion communicative, tout était réuni pour maintenir constamment en éveil l'attention de l'auditoire sans la fatiguer jamais. Sa verve et sa bonne grâce réussissaient à assouplir les thèmes les plus rebelles et amenaient tour à tour sur les visages les larmes et le sourire. Comme l'observait M. Deschanel *, appliquant à notre ami une expression de Mirabeau, Coquerel possédait ce don terrible de la familiarité, autrement fort que l'emphase pour s'insinuer dans les esprits et pénétrer dans les cœurs. Il aurait également mérité la définition du vieux Caton : « L'orateur est l'homme de bien qui sait parler.» Tous ses discours reflètent en effet l'élévation de ses pensées, la délicatesse de sa conscience, son souci de la sainteté jusque dans les sujets en apparence les plus frivoles.
Le public parisien, avec un sérieux qui l'honore, goûta cette parole tout ensemble aimable et virile, qui ne savait pas seulement éclairer les intelligences et réchauffer les cœurs, mais qui, toutes les fois qu'elle se mettait au service de quelque grande œuvre de patriotisme et de bienfaisance, réussissait à ouvrir largement les bourses. Après la conférence de notre ami sur le Rachat du Territoire2, l'or et les billets de banque affluèrent dans les sacs des quêteurs, plusieurs personnes s'engagèrent pour des sommes considérables, des dames se dépouillèrent de leurs bijoux, séance tenante. La recelte, tant en promesses qu'en numéraire, atteignit la somme de 61 ,402 francs. La maladie elle-
1 National, 29 juillet 1875.
2 26 février 1872.
même ne parvenait pas à arrêter Coquerel dans son apostolat de charité. Le 23 mai 1875, à peine convalescent d'une phlébite qui avait failli l'emporter, il entretenait un sympathique auditoire de Nos devoirs envers la science, et organisait une collecte pour les familles des victimes du Zénith, les aéronautes Sivel et Crocé-Spinelli.Les dernières lignes qu'il ait écrites, sont l'exorde d'un discours qu'il se proposait de prononcer en faveur des inondés du Midi. Il mourut en préparant une bonne action.
J'eus la bonne fortune d'assister à la conférence sur le Rachat du Territoire et, sous l'impression immédiate de la jouissance que j'avais ressentie, j'écrivis au Journal de Genève ' :
Le meeting pour la délivrance du territoire, tenu hier dimanche au cirque des Champs-Elysées, a pleinement répondu aux espérances de ses organisateurs. Il aurait été difficile de se procurer la veille des places dans les divers bureaux de location: 3000 personnes, pour le moins, occupaient jusqu'au comble les gradins du vaste édifice et accueillaient par de chaleureux applaudissements les membres du bureau : MM. Legouvé, Desmarets, de Lesseps. Eugène Yung, de Pressensé et A. Coquerel. Choisis sans aucune préoccupation de parti, membres actifs des différents comités qui président à cette grande oeuvre, orateurs depuis longtemps goûtés de ces conférences, ils représentaient de la façon la plus heureuse les diverses fractions de l'opinion publique et symbolisaient, par leurs noms seuls, l'union qui règne dans toute la France pour cette patrietique entreprise.
M. Legouvé, qui avait assumé la tâche ingrate d'ouvrir la séance, s'en est acquitté avec un tact exquis et, au lieu de se borner à un banal exorde, il a plaidé la cause de l'ex-capitale. contre ceux qui l'accusent d'être depuis 1830
1 28 février 1872.
bôà
un foyer permanent de révolutions. Le parti légitimiste entre autres a été caractérisé par lui avec une chevaleresque courtoisie : « Honneur à ces hommes qui ont rétabli sur les champs de bataille l'antique renommée de la noblesse française, à ce drapeau qui n'est plus qu'un linceul, mais dont il est impossible de s'envelopper plus royalement pour mourir. »
M. Legouvé n'est pas si tendre à l'égard des bonapartistes : « Il est des réquisitoires qui sont vraiment trop faciles. Les morts n'ont droit qu'au silence, mais, quand ils veulent jouer le rôle de revenants, ils méritent qu'on leur dise toute la vérité. »
L'auditoire, presque entièrement composé de républicains, soutint de ses applaudissements enthousiastes M. Legouvé dans l'apologie, moins aisée peut-être, de Paris, le 4 septembre 1870 et le 18 mars 1871. « Paris, » s'écria-t-il en terminant. « Paris qui a conquis deux fois son titre de capitale, par ses souffrances et ses vertus, le conquerra encore une troisième fois par sa générosité et son dévouement. »
M. Coquerel n'est peut-être pas un orateur aussi académique que M. Legouvé et ne revêt pas ses idées d'une forme aussi parfaite, mais il sait s'adresser aux foules avec une cordiale éloquence et faire naître en leurs âmes de nobles résolutions. Le pasteur qui, lors de la crise cotonnière. plaida les droits de la charité chrétienne avec un aussi admirable succès et fit preuve pendant les deux sièges d'un aussi intrépide dévouement, recevait la récompense la plus digne de lui par le redoutable privilège qui lui était conféré en cet instant, mais, en même temps, il connaissait le langage qui ouvre, non seulement les esprits, mais les bourses et les cœurs.
M. Coquerel aborda la tribune avec la confiance d'un vétéran et débuta de sa voix vibrante et sympathique. Son discours, excellent de tout point, fut trouvé trop court par les milliers d'auditeurs qui le suivaient avec la plus vive attention. Il toucha tour à tour les diverses cordes qui pouvaient remuer les assistants et fit successivement appel à leur fraternel amour pour les Alsaciens et les Lorrains, à leur commisération pour les souffrances des départements
occupés, à leur honneur national, à leur intérêt bien entendu, au péril qui règne en la demeure et à l'impossibilité d'opérer des réformes, aussi longtemps que l'étranger campera sur le territoire.
On publiera incessamment in extenso ce discours lucide, nerveux, élégant, où rien n'est sacrifié a l'effet et qui fait un égal honneur au talent et au patriotisme de M. Coquerel. Entre toutes les qualités qui lui ont valu à de nombreuses reprises de véritables ovations, il n'en est aucune que les esprits sensés aient appréciée davantage que son irréprochable modération à l'égard de l'Allemagne. Rien ne lui aurait été plus aisé que de flatter les passions du moment. Loin de là, dans une entraînante péroraison sur l'initiative individuelle et le self-government, il a proposé comme exemples à la France : l'Amérique, après la guerre de sécession, la Prusse, après Iéna. « Arrière les passions honteuses, s'est-il écrié, et triomphons de nos ennemis dans la seule guerre qui nous soit permise, celle de la charité et du sacrifice ! » Enfin, M. E. Yung a cité les chiffres réalisés par la souscription dans neuf départements, chiffres qui permettent d'espérer une abondante moisson et que grossira d'une manière [notable le résultat de la présente séance.
Reconnaissons en même temps que ce n'est pas un médiocre honneur pour ces protestants, si petits par le nombre, qu'on ait choisi dans leur sein l'homme jugé digne de parler à Paris tout entier en cette heure solennelle et de hâter par sa parole la délivrance nationale. »
Mais j'ai hâte de céder la parole à un juge beaucoup plus compétent, à un des meilleurs amis de Coquerel, qui, déjà sous le second Empire, par l'organisation de conférences populaires, avait fortement contribué au réveil de l'esprit public, M. Eugène Yung.
Paris, Il avril 1872.
Cher pasteur et ami.
Tics sincèrement, je crois que ces dames vous donnent un mauvais conseil, en vous invitant a répéter votre con-
férence ' dans un meilleur local, au profit de la libération.
Voici pourquoi.
Vous êtes peut-être en ce moment à Paris le seul orateur qui puisse remplir une très vaste salle, comme le cirque des Champs-Elysées ou, à l'occasion, le cirque Napoléon. Selon moi, vous devez garder cette situation exceptionnelle, que vous compromettriez en parlant trop souvent dans des salles de diverses dimensions. C'est un peu ce qui est arrivé à Laboulaye dans les dernières années de l'Empire ; il était visible que l'empressement du public diminuait pour lui, par la raison qu'on avait des occasions trop fréquentes de l'entendre : ce n'était pas une rareté, au contraire. Experto, crede
Vous me direz que cela vous est égal, mais ce n'est pas égal au point de vue de l'intérêt public. Je n'ai pas besoin de vous dire, combien il peut être utile de pouvoir réunir pour une occasion importante, pour une grande manifestation libérale, trois ou quatre mille personnes dans un grand amphithéâtre. Pour cela il faut que ces 3 ou 4000 personnes soient disposées à courir d'avance après les billets et à braver la pluie, s'il fait mauvais temps, pour venir quand même, et ne puissent se dire à elles-mêmes, s'il pleut ou s'il faut venir de trop bonne heure et faire queue : Bah ! j'entendrai M. Coquerel une autre fois, dans tel endroit, dans quelques jours, quand cela me conviendra.
En somme, n'apparaissez devant le public, en dehors de Saint-André, que dans des occasions rares et importantes, pour un résultat retentissant : voilà mon avis.
Répéter votre conférence ! D'abord vous l'avez faite au bon moment, au lendemain de l'exposition de Regnault et de la vente de ses tableaux. Dans huit jours, dans dix jours, le moment sera moins propice, non pas que le sujet perde en intérêt en perdant de son actualité, mais alors il faudrait élargir le cadre, comparer avec les autres grands peintres, juger davantage, que sais-je ? en un mot ce ne serait plus une conférence de circonstance, il faudrait donc la faire un peu autrement, en agrandir les contours.
1 Celle sur Henri Regnault.
Pour la libération — ce but a cessé malheureusement d'être un stimulant pour le public. La souscription fait long feu. Vous feriez une quête de \ 50 fr. après une quête de 60,000.
« Dans un meilleur local. » — Dimanche dernier, avec votre nom. ce sujet et son à-propos, il était possible de remplir le cirque des Champs-Elysées ; maintenant il serait téméraire de le tenter. Donc un petit local, pour lequel, à cause de l'exiguité nécessaire de la recette, on ne peut faire de frais de publicité suffisante. C'est comme si vous parliez dans une cave.
Mieux vaut laisser à leurs regrets ceux qui ne sont pas venus lundi, faute d'avoir su que vous fissiez une conférence. Ce sont autant d'auditeurs assurés lorsqu'il s'agira de faire venir 3 ou 4000 personnes pour vous entendre.
En un mot, ne devenez pas un simple conférencier ; il nous importe que vous restiez ou deveniez un grand orateur populaire, qui nous serve à introduire dans les goûts et les mœurs publiques la liberté de réunion. Vous avez précisément, peut-être seul parmi nous, le genre d'éloquence qui convient aux meetings.
Les occasions se représenteront. J'espère que, l'hiver prochain, Paris ne sera plus en état de siège. Mais certes je ne m'intéresserais pas à une répétition de votre conférence, que je regretterais, non pour vous, mais pour la raison très importante indiquée plus haut.
Restez louis d'or, ne devenez pas pièce de cinq francs, en vous divisant par quatre, même si c'était votre goût.
Un dernier mot. Lundi dernier, le public, sans se rendre compte, cherchait dans le conférencier du boulevard des Capucines l'orateur des Champs-Elysées. Cette attente n'avait pas le sens commun, mais prouve d'autant plus que tel est le rôle qu'il vous attribue, celui d'orateur de meeting. Gardez-le, ne serait-ce que pour ce motif, que personne, à l'heure qu'il est. n'est en état de le prendre à votre place. Conclusion : Je publierai demain votre conférence et vous prie de retourner vos épreuves le plus tôt possible.
Vous voyez que je suis franc. Adieu les grandes et belles réunions du théâtre du Prince impérial et du cirque des
Champs-Elysées, si le seul homme, actuellement capable d'en être l'orateur, se prodigue devant de petits auditoires et dans de petites salles !
Impossible d'indiquer plus finement les rares aptitudes de Coquerel pour l'éloquence populaire, les obstacles de tout genre qu'il eut à combattre et l'absolu désintéressement spirituel qui seul lui permit d'en triompher.
Il est des écrivains qui, après de brillantes études, vivent sur le capital acquis pendant cette première période et demeurent étrangers au mouvement ultérieur des intelligences. Au rebours de ces précoces vieillards de la pensée, Coquerel resta toujours jeune, curieux de s'instruire, ouvert h toutes les recherches nouvelles et à toutes les impressions généreuses. « Il faut monter en grade dans la sainteté et le progrès, » avait-il coutume de répéter à ses amis, parole admirable et bien digne de Celui qui avait dit k ses disciples : « Soyez parfaits comme votre Père qui est aux cieux est parfait. »
Ma foi chrétienne n'a rien souffert, écrivait-il à M. F. de Schickler de Florence, le 12 avril I875, mais peut-être dois-je vous dire que ma dogmatique s'éclaire.
Ardemment libéral, il fut de ceux qui. sans suivre leurs amis les plus avancés dans tous les résultats de leurs investigations, et en s'arrètant pour eux-mêmes à un stade moins éloigné de la limite traditionnelle, reconnurent loyalement à d'autres le droit de les dépasser. Rien ne lui répugna davantage que ce libéralisme faux et mesquin, qui ne veut accorder aux autres que la somme précise de liberté dont il fait personnellement usage. Il avait besoin d'une plus large indépendance, el sa foi fut assez forte pour accepter sans appréhension la
liberté d'autrui, même qaand cette liberté aboutissait à des hérésies, qu'il n'adoptait point sans réserves. En Italie et au Fesq, pendant les loisirs forcés que lui faisait la maladie, il aimait, à l'exemple de son père, à reprendre ses chers classiques, se sentait sollicité, par les beaux travaux de M. Paul Mesnard dans la collection Hachette, à écrire un charmant article sur Racine, ou bien combattait la recrudescence de l'hypocrisie et des superstitions jésuitiques par cet autre, dont le titre est si riche dans sa brièveté : Relisons Molière. Les nouvelles méthodes historiques ouvraient des horizons infinis à sa pensée. L'un des premiers parmi les protestants français, il comprit toute l'importance des principes posés par M. Max Muller et applaudit à la science nouvelle des religions. Il ne lui avait pas échappé en effet que, pour conserver sa légitime influence sur les générations modernes, le Christianisme, au lieu de rester dans le majestueux isolement auquel le condamnait l'ancienne apologétique, devait être mis dans un étroit rapport avec l'ensemble du plan divin pour l'éducation spirituelle de l'humanité.
Le 5 juillet 1873, après avoir parlé dans le Lien des diverses sectes qui fleurissent dans l'empire des Habsbourg, depuis le catholicisme romain jusqu'à l'Église grecque dans le Banat et aux communautés unitaires en Transylvanie, il ajoutait :
En énumérant ces divers cultes, ma pensée se reporte sur l'exposition dite universelle, et je ne puis m'empècher <l'\ signaler une grave lacune, en demandant formellement, qu'on y pourvoie pour la prochaine exposition. Une seule science est absolument oubliée au Prater. Il est vrai qu'elle est jeune, mais elle a déjà rendu des services, elle a fait ses preuves et elle a un grand avenir : c'est la science
des religions comparées. Nous demandons une place pour elle dans toutes les expositions futures, nous demandons qu'on y voie dans des cadres, inégaux, sans doute, mais pareils, les dieux, les temples, les autels sacerdotaux, les mobiliers sacrés, les livres canoniques et les liturgies de tous les cultes quelconques, depuis le fétichisme des plus grossiers cannibales jusqu'aux deux catholicismes du pape et du czar, jusqu'au meeting-bouse du quaker et au culte en esprit le plus avancé. Brahmanes et bouddhistes, disciples de Confucius et de Lao-Tsé, hiérogrammates et prêtres égyptiens, sectateurs de Zoroastre et de Mahomet, schiites et sunnites, Scandinaves et finnois, phéniciens et israélites, chrétiens de toutes les sectes, trouveraient là leur place, quitte à voiler au grand public quelques détails peu ostensibles de certaines religions. Il y aurait beaucoup a apprendre dans ce vaste tableau synoptique. Une fois admis à une seule exposition, il ne pourrait être banni d'une autre et se perfectionnerait, se compléterait chaque fois. Vienne n'eût pas été mal placée pour cette première exposition, mais c'est à Londres ou à New- York qu'elle serait peut-être le plus facilement réalisée. Gœthe disait des langues : «Qui n'en sait qu'une, n'en sait point, » et ce mot a été appliqué avec une rare profondeur par M. Max Millier à la science des religions. « Qui ne connaît que la sienne, n'en connaît point. » Au fond, ces deux pensées, toute hardies qu'elles sont, dérivent de l'idée qui, au commencement du siècle, inspira à Cuvier ses recherches d'anatomie comparée et qui peut se formuler ainsi : « Voulez-vous comprendre, comparez. » Tout le mouvement scientifique du XIXme siècle est parti de là.
Coquerel lui-même prêcha pendant l'hiver de 1875 à 1874, à Saint-André, une série de conférences sur ['Histoire des Religions, dont voici le programme : I. 2 novembre 1873 : Introduction à l'étude des religions comparées. II. 16 novembre : Religions sans morale, Brahmanisme, Panthéisme. III. 7 décembre : Religions sans Dieu, Bouddhisme, Pessimisme. IV. 21
décembre : Religions rétrogrades : la Chine. V. 4 janvier 1874 : Religions dualistes, Perses, Scandinaves. VI. 18 janvier: Religions sacerdotales , l'Egypte. VII. 8 février : Culte du Beau, la Grèce. VIII. 22 février : Religions diverses. IX. 8 mars : Monothéisme temporel, judaïsme. X. 22 mars : Monothéisme fataliste, Mahométisme. XI. 34 mars: Christianisme sans liberté, catholicisme. XII. 2 avril : Protestantisme sans liberté, orthodoxie. XIII. 12 avril : Conclusion. Avenir du Christianisme de Jésus. Une mort prématurée empêcha notre ami de rédiger définitivement et de livrer à la publicité ces discours, ainsi que l'y engageait un juge des plus compétents, M. Georges Perrot.
Des afflictions réitérées avaient averti Coquerel de la fragilité des espérances humaines, mais la douleur, en la touchant de son aile, avait sanctifié cette âme, déjà si noble et si sympathique.
La longue maladie, qui depuis deux ans l'avait enlevé aux luttes de chaque jour et à la polémique desséchante des journaux, écrivait, le 6 août 1875, l'organe du luthéranisme parisien, le Témoignage, avait donné à son talent si beau et si naturel une empreinte grave et douce. On sentait que cet homme, qui avait jusqu'ici brillé presque uniquement par ses qualités aimables et spirituelles, allait acquérir des cordes nouvelles et se transformait, sinon dans sa pensée fondamentale, du moins dans la méthode et la manière d'envisager les grandes questions religieuses qui agitent les esprits.
Les lettres de 1 874, datées du Fesq, nous montrent Coquerel veillant, malgré la distance, avec une paternelle sollicitude sur son Église bien-aimée, demandant au Consistoire de Nîmes, comme les Synodes du Désert lui en donnaient l'exemple, de prêter aux libéraux pari-
siens, en la personne de M. Viguié, un de ses plus éminents pasteurs, pressant M. Fernand de Schickler d'accepter dans un intérêt de concorde la présidence de la Société biblique. Cloué, en novembre 1874, au Fesq, sur un lit de douleurs, au moment où allait s'ouvrir à Paris la vente annuelle de charité, il écrivit à ses enfants en la foi une lettre qu'on peut qualifier de pastorale, dans le sens le plus élevé de ce mot.
Aux membres libéraux de l'Église réformée de Paris.
Bien-aimés frères en Jésus-Christ,
L'hiver commence; les ressources manquent; le commerce et l'industrie, après avoir cruellement souffert de la guerre, sont depuis trop longtemps arrêtés dans leur renaissance par des causes que je ne puis pas rechercher ici. Les souffrances des familles pauvres menacent d'être très grandes, les devoirs de la fraternité chrétienne et de la charité évangélique seront plus impérieux que jamais.
Permettez à l'un de vos plus anciens pasteurs de vous recommander, en ce moment de crise et de la façon la plus pressante, nos œuvres de charité, nos orphelinats, et surtout la vente annuelle qui aura lieu dans la salle Saint- André, les 4 0 et 41 décembre, et qui est la plus importante ressource de nos fondations de bienfaisance.
Je ne puis assez vous dire, bien chers frères, combien, dans les circonstances douloureuses où se trouvent la patrie et notre Église, il me paraît indispensable que cette vente de charité rallie tous vos efforts, procure d'abondants moyens d'action à la bienfaisance et démontre à tous l'activité et l'intensité de notre vie chrétienne. Je suis très heureux d'apprendre que les dames, qui ont dirigé cette œuvre depuis de longues années avec un dévouement infatigable, redoublent de zèle en ce moment et multiplient leurs efforts.
Il serait douloureux, en toute circonstance, à l'un de vos pasteurs, de se trouver si longtemps retenu loin de vous par un mal tenace et une très lente convalescence.
L'approche de notre vente, à laquelle je me suis toujours vivement intéressé, redouble mes regrets.
Ce qui les rend plus pénibles encore, c'est la crise actuelle de nos Églises. La tempête, qui depuis longtemps les menaçaient toutes, vient enfin d'éclater. Les événements ■désastreux auxquels nous assistons, donnent raison avec trop d'éclat aux avertissements, que faisaient entendre depuis très longtemps les meilleurs amis de notre Église, et parmi eux mon vénéré père. Rien ne pouvait justifier plus surabondamment vos douloureuses prévisions, votre chrétienne résistance et les sacrifices que vous vous imposez depuis plusieurs années, afin de pourvoir aux besoins d'un culte en esprit et en vérité, afin de défendre vos consciences. l'Église menacée de vos pères, et le patrimoine, l'avenir religieux de vos enfants.
Maintes fois, soit dans le Synode irrégulier et funeste de 1872, soit ailleurs, on a taxé de calomniateurs ceux qui accusaient un parti exclusif de vouloir spolier, et spolier à son profit, les protestants libéraux de toute la France. Vous avez été prévenus maintes fois que l'intolérance de ce parti aboutirait à la confiscation des chaires, des temples, des écoles, de tout ce que possèdent les Églises, dont nous sommes les membres légitimes.
Depuis peu, ne pouvant plus nier la justesse de nos tristes prédictions, on y répond par des prophéties d'un autre genre. On affirme, on publie qu'il suffit pour vous faire abdiquer vos principes, vos droits et renier votre foi, que l'État se déclare pour les orthodoxes et contre vous. On ose dire que vous vous soumettrez dès que le bras séculier vous aura touchés, comme, dans une autre Église, ceux qui ont démontré la fausseté d'un dogme, se soumettent à le professer, dès que Rome le leur prescrit. Nous n'avons pas à le juger, mais vous choisirez vos modèles ailleurs : l'Évangile et la conscience nous ont appris « qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. »
Eh quoi ! les fils des huguenots auraient-ils dégénéré à ce point? Il n'y a pas encore un siècle que vos pères célébraient votre culte au désert, quoique la loi condamnât les assistants aux galères et le prédicateur à mort. En des temps plus terribles encore, vos aïeux ont résisté à
Louis XIV et à la révocation de l'Édit de Nantes, à Charles IX et à la Saint-Barthélémy, aux bûchers de Henri II et de François Ier, et vous ne défendriez pas votre liberté de conscience !
Ceux qui le croient ne vous connaissent pas. Il est impossible que vous fassiez semblant de croire à des dogmes que vous savez erronés et que vous jugez, d'après le précepte de Jésus lui-même, à leurs fruits. Ces fruits sont la discorde, l'oppression, l'appel à la force, le désordre porté au comble. Vous êtes les hommes de l'ordre et de la paix, comme de la liberté et de la foi. et vous ne vous ferez pas complices, par d'indignes complaisances, de la perturbation que jette dans toutes nos Églises l'esprit de domination et d'intolérance.
Vous redoublerez de zèle et. en maintenant votre indépendance chrétienne, vous sauvegarderez votre propre dignité et les droits de votre Église.
Fréquentez plus que jamais notre culte et montrez-vous unis et compacts. Donnez la plus scrupuleuse attention à l'éducation religieuse de vos enfants, en les préservant de ces deux fléaux : l'irréligion qui relâche tous les liens, et le fanatisme qui foule aux pieds tout droit et tout devoir.
Forcé de ne pas reprendre les cours de religion que j'ai donnés pendant vingt-six années, je suis heureux de vous annoncer que mon ministère, désormais restreint par ma santé, sera largement suppléé. J'ai dû demander un suffragant à vos représentants élus. Mon ami et autrefois mon collaborateur, M. le pasteur Sarrus. a bien voulu accepter ces fonctions, et le comité libéral l'a agréé. Vous trouverez en lui une piété fervente, un zèle chaleureux et tout le dévouement qu'exige dans notre Église de Paris la tâche de pasteur.
En outre, beaucoup d'entre vous savent déjà que le comité libéral a appelé unanimement, au milieu de vous, un autre pasteur, celui même qui, comme président du consistoire de Nîmes, vient de s'acquérir de nouveaux titres à notre sympathie par la fermeté chrétiennement éloquente avec laquelle, à la tête d'un corps justement vénéré, il a défendu les droits de nos consciences.
Il est vrai que la crise a atteint trop gravement l'Église
de Nîmes, pour que M. Viguié puisse en ce moment se séparer d'elle; mais nous ne cessons pas d'espérer qu'il viendra, dès qu'il le pourra, prendre part à notre œuvre, à laquelle il s'est intéressé depuis longtemps.
En attendant ce moment et celui de mon retour au milieu de vous, souffrez que je recommande à votre intérêt les diverses ouvres utiles qui témoignent de la vitalité de notre Église : notre réunion de charité, nos orphelinats de Hichard-Lenoir et de Belleville, notre bibliothèque trop négligée de Saint-André, notre Société de chant sacré et très spécialement notre vente annuelle de bienfaisance.
Je demande à Dieu, en finissant, qu'il fasse abondamment fructifier tout ce que vous entreprendrez pour le soulagement de ceux qui souffrent, pour le maintien de vos droits les plus sacrés, et pour le progrès de la liberté et de la foi protestantes. Je le prie, plus que jamais, de bénir le ministère de mes chers collègues de Paris, comme celui de ces pasteurs qui. a^ec un dévouement dont vous ne sauriez leur être trop reconnaissants, quittent parfois leurs églises pour vous apporter les encouragements de leur chrétienne éloquence. Je lui demande aussi de pouvoir bientôt reprendre ma place parmi vous, et je le prie surtout de ne pas permettre que notre glorieuse et ancienne Église protestante de France, qui a survécu à tant de naufrages, dégénère en abdiquant ses vieilles traditions libérales, et cela au moment où elle pourrait rendre de magnifiques services à notre patrie si affreusement éprouvée et si malheureusement divisée. C'est du simple et libre Évangile de Jésus-Christ que la France a besoin, c'est en lui qu'elle trouverait à la fois la paix et la stabilité, l'ordre et la liberté, qui lui sont, absolument indispensables pour se relever et se développer dignement.
Je sais, bien-aimés frères, que je puis beaucoup espérer
de votre fidélité et de votre zèle. Que Dieu les dirige et les
augmente toujours ! c'est ce que lui demande avec fermeté
votre dévoué pasteur.
Le Fesq (^Basses-Cévennesï. 28 novembre 1874.
Pendant l'hiver de 1874 à 1875, soit au Fesq, soit à Aci-Reale en Sicile, Coquerel profita d'un mieux relatif dans l'état de sa santé pour terminer et livrer à la publicité, sous le titre de Solennités religieuses, des cantiques destinés au culte.
Je fais des cantiques pour notre chant sacré, écrivait-il, le 6 novembre 1874. à son ami. M. Fernand de Schickler. Cela m'édifie, m'intéresse et me donne l'illusion d'être peut-être utile. Mais les essaiera-t-on? Je les fais sur des airs connus à Saint-André, mariant ma phrase à la phrase musicale.
L'un de ces morceaux, intitulé les Affres de la Mort1, atteste avec une pathétique éloquence la ferveur de ses convictions chrétiennes et son inébranlable confiance en son Père céleste :
Déjà la nuit descend. J'entre dans le silence. Un froid cruel, en moi, de moments en moments, Pénètre et m'envahit. Pour me frapper, s'avance Le Roi des épouvantements.
Il m'avait averti; mes forces et ma vie Déclinaient, s'épuisaient par degrés incessants. De sinistres éclairs, sur ma tête blanchie, Jetaient leurs reflets menaçants.
Frappe donc ! je suis prêt, Mort devant qui tout tremble ! Le tranchant de ta faux n'alarme point mon cœur. Je mourrai plein de Dieu; je serai, tout ensemble, Ecrasé, mais calme et vainqueur.
La mort ne brise rien que des chaînes charnelles ; Je salue en la mort le grand Libérateur. Mourir, c'est naître, et l'âme, ouvrant ses jeunes ailes, Prend son vol vers le Créateur.
1 Publié dans la Renaissance, n° du 3 avril 1875.
Bien n'est grand, rien n'est beau, rien n'est vrai que la vie. Dieu, qui nous la donnas, sois mille fois béni ! L'existence à tes fils ne peut être ravie Et se déploie à l'infini.
Je te sens près de moi, je te trouve en moi-même, 0 Dieu qui seul fais vivre et seul fais mourir ! Mon Dieu n'a rien perdu; sa puissance est suprême Et m'ouvre un nouvel avenir.
Il m'appelle; et j'entends, en cette paix profonde, Où les bruits de la terre expirent désormais, La voix, qui du néant a fait sortir le monde, Plus créatrice que jamais.
Je triomphe en sentant tout mon corps se dissoudre ; Il n'est plus qu'un obstacle entre le ciel et moi. Je rends avec transports, ma dépouille à la poudre, Mon âme vivante à son Roi.
Grand Dieu, je me repens, j'aime, je crois, j'espère, J'implore le pardon qu'annonça Jésus-Christ; Et comme mon Sauveur, entre tes mains, ô Père, Je remets sans peur mon esprit.
Lorsqu'après une absence de plus d'une année, Coquerel revint à Paris, ses amis se sentirent rassérénés par son entrain et sa foi en l'avenir, tandis que luimême ne se faisait aucune illusion sur la fragilité de sa convalescence. «On peut bien de la magistrature debout passer à la magistrature assise, n'est-il pas vrai? et continuer à rendre quelques services,» disait-il dans une séance de l' Union libérale, tenue en juin 1875, chez MmeThuret. Le 27 du même mois, il reprit possession de la chaire de Saint-André, et y prononça son discours sur les Églises et l'Esprit, qui peut être regardé à bon droit comme son testament religieux. Sa parole, tout en gardant son aisance et son charme habituels, revêtit un
caractère de majesté inaccoutumée. Jamais sa pensée ne fut plus virile et plus ample, jamais ses convictions, si libres et si fortes, ne s'exprimèrent dans un aussi magnifique langage. Je n'hésite pas à voir dans la péroraison un des plus admirables spécimens de l'éloquence chrétienne au XlXme siècle :
Entendez donc une fois encore ce que l'Esprit a dit a toutes les Églises.
Soyez sérieuses, leur dit-il d'abord, sérieuses, non seulement par l'élévation et la sainteté de votre but. mais par tous les moyens que vous emploierez pour y arriver. En d'autres termes soyez vraies.
X'atïectez jamais de croire ce que vous ne croyez point. X'exigez d'aucun être humain qu'il croie ce que vous ne croyez pas vous-même. Point de comédie officielle, point de dogmes de convention. Le temps des fictions est passé.
Soyez respectueuses (dit encore l'Esprit aux Églises) de la liberté d'autrui et de la vôtre. Xe soumettez jamais à aucun joug votre conscience, fille de Dieu. Xe vous vendez à aucune protection et n'essayez jamais d'acheter personne. H appelez-vous que, contrairement peut-être à la pratique d'un certain monde, toute l'infamie de celui qui se laisse acheter est bien peu de chose auprès de l'infamie plus abominable encore de celui qui le paye. Une religion qui gagnerait des adhérents par des menaces de confiscation, ou des promesses d'appui et d'enrichissement, serait jugée: elle serait beaucoup au-dessous de tout ce qu'il y a de plus irréligieux au monde.
Soyez courageuses, dit ensuite l'Esprit aux Églises. Qui calcule à l'excès le péril ou les désavantages de toutes ses démarches, montre qu'il ne croit guère, soit à la bonté de sa cause, soit à la réalité de son Dieu. Si Dieu est pour vous, qui sera contre vous ? Si les temples, qui vous appartiennent, vous étaient tous définitivement confisqués, si cette Église réformée de Paris, qui naquit libérale, quand Habaut Saint-Etienne la fit revivre en 1787 en dehors de toutes les orthodoxies anciennes ou modernes, si cette Église dont vous êtes et qui est à vous, vous fermait ses
portes, vous chassait de chez vous, ce serait à vous de montrer que les longueurs de l'attente n'ont épuisé ni vos forces ni votre foi. Après en avoir appelé en vain à toutes les juridictions, après avoir épuisé toutes les instances, après avoir tout supporté trop longtemps, forts de votre droit, si tout persistait à vous refuser la justice qui vous est due, s'il se rencontrait quelque jour un gouvernement, quelconque pour être la dupe de vos persécuteurs ou leur complice, vous n'abandonneriez ni votre conscience ni votre Dieu. Vous obéiriez enfin à Jésus-Christ qui a dit : Lorsqu'on ne coudra ni cous recevoir ni écouter vos paroles, sortez en secouant la poussière de vos pieds. Je n'achève pas les paroles du Seigneur, je vous laisse à lire dans l'Évangile selon saint Matthieu (X. 14-15), ce qu'il ajoute immédiatement. Ce que nous demandons, c'est que l'injuste cesse d'opprimer, et non qu'il expie son injustice.
Enfin, dit l'Esprit aux Églises, soyez saintes et justes, soyez aimantes, soyez religieuses. Saintes et justes, car aucune religion, aucune piété, aucun mysticisme, aucune prière, aucun rite, aucun sacrement ne dispense un seul instant d'être honnête. Trop souvent, la dévotion, même exaltée, ne sert qu'à tromper les consciences qui croient se dispenser de remplir leurs devoirs essentiels, premiers, naturels, en acquittant dans les mains de Dieu des dettes imaginaires. C'est une fausse monnaie, avec laquelle on lui paye un tribut menteur et impie.
Et il n'y a rien d'irrévérencieux ou de trop naïf à dire à des Églises chrétiennes, ou catholiques, ou protestantes : Soyez religieuses. Elles ne le sont pas toujours. Elles ne le sont pas assez. Le cléricalisme ne l'est pas. Malgré ses prétentions pieuses, c'est surtout un signe de ralliement pour de vieux partis vaincus ; c'est une politique, un ait. c'est un moyen d'accaparer et de dominer, d'enrégimenter les âmes faibles, de briser les âmes fortes et droites. Il n'y a lien là de véritablement religieux. On veut dominer par la peur, on veut attirer l'attention et la cupidité, on capte les fortunes et, comme Jésus l'a dit lui-même avec les invectives les plus dédaigneuses, avec les plus terribles malédictions, on ruine les maisons des veuves, en affectant de faire de longues prières.
Quand la religion devient un moyen d'envahir, de dominer, de nuire, elle est fausse, elle est immorale, elle est maudite, elle est le contraire de ce que Jésus a voulu qu'elle fût. Elle mérite alors de disparaître pour toujours, et l'homme désolé, mutilé, dévoré d'une soif inassouvie, risque de demeurer a jamais orphelin, sous des deux cruels et déserts.
C'est ce qu'il m'est impossible de croire. Je crois au bien et au vrai, avec une sereine et inébranlable confiance. Je erois à l'Esprit et à sa puissance. Je crois que la liberté à laquelle j'ai droit, car Dieu me l'avait donnée et Jésus- Christ me l'a rendue, ne peut pas être cà jamais refusée dans notre chère et glorieuse France. J'attendrai, non dans lerepos, mais dans une activité aussi large que possible, la justice, cette lente messagère de Dieu, cette impassible tille du Ciel, qui ne daigne pas compter nos années perdues, parce que l'éternité est a elle. Oui, j'espérerais encore l'avènement de l'Esprit et son règne quand, pour les attendre, il faudrait alors m'asseoir sur la pierre destinée à fermer bientôt ma tombe... ou même quand cette pierre serait la dernière de notre dernier temple, démoli de nouveau et cette fois pour toujours... ou même encore (hypothèse monstrueuse et impie, chose si effroyable à penser que ma langue se glace à le dire) quand cette pierre serait la dernière borne, rougie du sang de tous les miens, et arrachée au sol sacré où elle marquait la frontière de ma patrie désormais anéantie. Même alors, même sur cette pierre fatale, je verrais, si j'avais gardé ma foi, si j'avais encore des oreilles pour entendre ce que dit l'Esprit et des yeux pour le lire, je verrais, dis-je, écrits en traits de feu, ces mots impérissables : « Les cieux et la terre passeront, mais il est une parole qui ne passera pas ; la chair ne peut rien et la lettre tue, mais l'esprit, l'esprit immortel, toujours jeune, toujours fécond et sûr de triompher, l'esprit donne la vie. »
Un mois ne s'était pas écoulé, depuis que ces éloquentes paroles avaient été prononcées, et Àthanase Coquerel avait déjà été rappelé auprès de son Père céleste. Une embolie, conséquence de la phlébite dont il
souffrait depuis plusieurs années, l'avait emporté le 24 juillet 1875, à un moment où l'on nourrissait encore l'espoir d'une guérison, pendant un séjour qu'il faisait auprès de sa sœur, Mme Gay, à Fismes, dans le département de la Marne. J'emprunte le récit de ce lugubre événement au récit inséré par M. Dide dans iesEtrennes chrétiennes :
Jusqu'au dernier moment il fat debout. Le jour même de sa mort il voulut se lever. Il rangea quelques livres, mit de l'ordre dans ses papiers, travailla à cette histoire des religions comparées qu'il laisse presqu'achevée et que des soins pieux feront paraître '. Sa femme le grondait affectueusement de se fatiguer ainsi. « Laisse-moi travailler encore, lui dit-il : quand je ne travaillerai plus, c'est que je serai mort. » — Quelques heures après, tout travail avait cessé...
Le trait suivant est emprunté, hélas ! à ses derniers moments et montre à quel degré d'héroïsme dans la tendresse pouvait atteindre cette possession parfaite de soi. Il s'était vu, il se regardait mourir et n'eut plus, dès lois. qu'une préoccupation : ne pas effrayer les siens et leur cacher son état. A un certain moment la gorge lui brûla : il se fit donner un gargarisme. Pendant que la femme de chambre le lui servait, la tète se renversa subitement sur le fauteuil, les yeux tournèrent dans leur orbite, la bouche se crispa. La pauvre domestique crut le dernier instant venu et elle s'apprêtait à appeler. Au même instant Mme Coquerel entrait. Il s'en aperçoit, veut jusqu'à la fin lui épargner des sensations pénibles : par un effort incroyable il reprend son sourire et, de cette voix dont ses amis ne peuvent oublier le timbre : « Eh bien ! femme, tu reviens du jardin ?Oue cette campagne, dis-moi, est riante et belle ! »
Cela se passait vers six heures. Il se coucha peu après. Trompé sur la gravité du mal, on le laissa quelque temps
1 Cette publication, si désirable à tous égards, n'a point encore vu le jour.
seul. A neuf heures, la femme de chambre qui le veillait dans l'ombre, aperçut deux mains qui se croisaient sur la poitrine, une figure grave qui se tournait vers le ciel. Puis elle ne vit plus rien. Quand on rentra, quelques instants après, tout était fini. — Athanase Coquerel était allé chercher ailleurs cette vie de progrès incessants et éternels, qu'il avait toujours prêchée aux autres et toujours espérée pour lui-même !
Son dernier acte fut une protestation suprême en faveur de cette liberté de conscience, à laquelle il avait consacré sa vie entière et qui, en ce moment même, sous le ministère Buffet, à propos d'inhumations de dissidents dans des communes catholiques, subissait eu France de graves atteintes.
Mon cher Louis, écrivait-il à M. Ga\ le 20 juillet 1875, si je mourrais chez vous, faites-moi enterrer à Fismes, je vous le demande par principe. La loi et la justice ont reconnu que tout Français a droit à une sépulture dans la localité où il tombe : sur ce point-là ne cédez rien. Mettezmoi provisoirement où vous voudrez, mais non sous terre, car le provisoire s'y éterniserait. Consolez ma pauvre et. énergique femme, ma mère, victime une fois de plus, Cécile et mes frères. Je crois que le grand peut-être, c'est la vie éternelle. Ce serait celle-ci seulement, que je bénirais encore Dieu. Je crois en Lui, sagesse et amour, aux paroles et aux actes sublimes de Jésus. Ceux qui m'accusent de ne pas croire, sont les continuateurs de ceux dont il disait à Dieu : Père, pardonne-leur, car ils ne saceiit ce qu'ils font. Qu'il me pardonne, à moi aussi, et qu'il nous fasse tous monter en grade dans la sainteté des progrès. Je prie Labourgade ' d'être à la tête du convoi très simple et peu nombreux, et de ne dire de moi ni bien ni mal. mais de parler de Dieu et de Jésus le plus moralement et religieusement qu'il pourra. Je vous aime et vous honore. Qu'on se souvienne encore un peu de moi.
Votre frère Ath. Coijuerel.
1 Pasteur à Pieims et aujourd'hui à Châlons-sur-Marne.
Le testament de notre ami, daté du 10 avril 1873, respire la môme virilité huguenote :
J'interdis absolument pour mes funérailles un service religieux dans un temple quelconque, toute invitation à qui que ce soit et je demande instamment que le pasteur se borne à dire : « Dieu est esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. Nos légères afflictions du temps présent produiront en nous le fruit éternel d'une gloire infiniment excellente. Amen. » Après quoi il récitera l'oraison dominicale seule1.
Lorsque le 2*5 juillet 187") la fatale nouvelle parvint à Paris, et que M. Dide l'annonça aux fidèles réunis autour de la chaire de Saint-André, un cri de douleur partit de toutes les poitrines et tous les yeux se remplirent de larmes. Si la reconnaissance et l'affliction de ceux qui nous ont aimés, constituent la plus belle des •oraisons funèbres, jamais homme ne fut plus dignement loué que le pasteur, dont le dévouement ne s'était jamais arrêté et dont la foi n'avait connu aucune défaillance. La presse, politique et religieuse, français!1 et étrangère, fut unanime dans l'expression de ses sympathies, dans ses témoignages d'admiration et de regret. Les divergences théologiques se turent en présence de cette mort, qui ne frappait pas seulement le libéralisme, mais le protestantisme tout entier. Parmi les articles les plus remarqués, je me bornerai à rappeler ceux de MM. Félix Kuhn, dans le Témoignage, A. Sabatié, dans le Journal de Genève, E. de Pressrnsé dans la Revue chrétienne.
1 Ces recommandations rappellent celles adressées par Théodore Parker aux amis qui l'assistèrent à Florence lors de ses derniers moments.
À une autre extrémité du monde philosophique, M. Renan1 tint à rendre un dernier hommage à l'ami qui avait pris si chevaleresquement sa défense, vingtdeux ans auparavant, lors de la levée de boucliers provoquée par la Vie de Jésus, et mit excellemment en lumière la pensée maîtresse de cette existence, si riche et si harmonieuse en dépit des vicissitudes extérieures.
Ce que M. Athanase Coquerel fils déploya dans son œuvre excellente de zèle, de bonne volonté, de loyauté, de talent, est au-dessus de tout éloge. Il avait justement ce qu'il fallait pour un tel rôle. La candeur, la sincérité, la cordialité respiraient dans toute sa personne. Il plaisait, attachait, inspirait l'estime et l'affection. Les femmes qu'il catéchisait, gardaient pour lui le sentiment le plus respectueux et le plus reconnaissant. Son instruction était extrêmement étendue, son goût littéraire fort exercé. L'histoire de l'art, en particulier, lui était très familière ; il connaissait l'Italie dans la perfection et il en a écrit dignement. Mais ce qu'il était éminemment, c'était pasteur. Il semblait né pour le soin des âmes ; il tenait cet art d'une longue tradition et le maniait avec une dextérité et un tact admirables. C'est là une aptitude toute spéciale, qui ne saurait s'acquérir. Le talent, la bonne volonté, le génie même n'y suppléent pas. Il faut en faire son œuvre, s'y dépenser tout entier, négliger le reste. L'écrivain, le prédicateur, le théologien ne sont pas le pasteur. La cure des âmes, avec les difficultés que nos mœurs ont créées et en dehors des intimités dangereuses que permet le catholicisme, est un don tout spécial qui n'est accordé qu'à un petit nombre. La sympathie profonde, le dévouement qu'il inspirait iiutour de lui, le désir qu'on avait de lui plaire, faisaient de lui un directeur excellent. Beaucoup le suivaient parce qu'ils voyaient bien qu'il avait raison ; d'autres parce que la règle de sa vie et le don de séduction par la bonté qu'il possédait à un si haut degré, les entraînaient et les charmaient.
1 Débats, 23 septembre 1876.
Si la cause qu'il avait embrassée eût pu réussir à l'heure qu'il était, c'est par lui sûrement qu'elle aurait triomphé. Il était bon. désintéressé, modéré, son christianisme était le vrai, c'était celui du sermon sur la Montagne, la doctrine de l'adoration en esprit et en vérité. Sa largeur théorique n'allait pas aussi loin que celle de beaucoup de ses confrères : il ne repoussa jamais tout à fait le surnaturel. Les fautes qu'il put commettre, furent celles d'un bon cœur. 11 m'appela son ami. parce qu'en effet nous avions beaucoup d'estime et d'attachement l'un pour l'autre. Il eût mieux lait de ne pas le dire, un pasteur n'a pas la liberté du laïque, niais il aurait cru trahir une amitié en ne l'exprimant pas au moment où elle pouvait le compromettre. Peut-être son attitude militante ne lui pei mettait-elle pas cette patience, a laquelle les spéculatifs se résignent si facilement, sans qu'il y ait à cela grand mérite de leur part.
Mais, plutôt (pie de reproduire des articles déjà connus de tous ceux qui s'intéressent aux affaires protestantes, je préfère puiser dans le trésor inédit mis à ma disposition avec une affectueuse libéralité. L'un de ceux qui avaient le plus intimement connu notre ami et dont la libre et forte piété l'avait le plus efficacement réconforté aux jours de répreuve, M. Félix Pécaut ("crivait de Salies, le -2 août 1875, à Mme Coquerel :
Je n'ai pas osé. chère Madame, vous aborder dès le premier moment de cette immense douleur, niais j'ai écrit aussitôt a Etienne pour le prier de vous dire que. dans ce deuil commun, nous cherchions d'abord à oublier notre propre part, pour ne penser qu'à la vôtre. Quelle nouvelle! quels regrets elle excite en moi de ne pas l'avoir vu une dernière fois ! Il y a un an. dans la prévision d'une complication funeste du mal. j'avais demandé à Etienne de me prévenir : j'étais décidé à aller à Nîmes l'embrasser et recueillir de lui encore une de ses chaudes paroles d'amitié. Et voilà qu'au moment où j'espérais un avenir de quelque durée, tout (inil !
Je sais mieux que personne, ayant été admis à voire loyer, ce que vous venez de perdre, mais j'aime mieux considérer quel trésor et quel honneur vous sera cette chère image, toujous présente à votre pensée. Je repasse en moi tant de beaux traits et de nobles qualités dont j'ai été témoin : cette vaillance, cette chaleur d'âme, cette énergie qui ne cédait qu'avec peine à l'entier épuisement des forces, cette promptitude à se dépenser pour tous et pour tout, sans calculs et sans ménagements. Pauvre cher Atlianase ! qu'il a travaillé, qu'il a souffert, qu'il a aimé, mais aussi qu'il a été aimé ! Il s'en est allé bien jeune, usé par la peine et par l'iniquité — et c'est le plus amer de ,lies regrets — mais que cette vie, telle que je l'ai connue presque dés le commencement, rue Saint-Lazare, a été pleine et dévouée en même temps qu'agitée ! Si quelqu'un est mort sur le champ de bataille, c'est bien lui.
Dés que j'ai reçu cette nouvelle, très indirectement, j'ai senti que ce sciait pour moi un de ces événements qu'on ne perd plus de vue. Atlianase de moins, c'est pour mui l'un *\e> appuis de la vie renversé et l'un de mes compagnons inséparables parti. Comment lui plutôt que moi ? Il semblait si naturel que je le précédasse, et j'avais toujours songé, si même je ne le lui ai dit, que, la dernière heure approchant pour moi, je ferais appel à sa fidèle amitié pour m'aider à franchir le défilé.
Bien chère Madame, permettez-moi de vous dire que, si je sais mieux que d'autres ce qu'il a été pour vous, je sais aussi ce que vous avez été pour lui. je le sais pour l'avoir vu. je le sais pour l'avoir entendu de sa bouche. Vous lui avez été sans cesse une vaillante auxiliaire dans cette vie. qui n'a été qu'une longue campagne. Loin de l'amollir et de lui rendre difficiles les \iiïles résolutions, vous l'avez soutenu de votre fermeté, de votre activité infatigables. Vous étiez, nous le disions ces jours-ci, la femme qu'il lui fallait. Vous avez pris sans compter votre large part de la peine, vous avez tous les droits à partager l'honneur. Il nie semble que ce sentiment doit vous être une joie.
Adieu, chère Madame, songez combien il me tarde d'avoir i\e^ détails. Vous ne sauriez douter que nous ne vous restions fidèles; où (pie vous soyez, j'irai vous voir.
Ma femme s'unit du fond du cœur à tout ce que je vous dis et à ce que je pense.
Il est temps de prendre congé de ce guide si sympathique et si perspicace, de cet ami si tendre et si sûr, de ce penseur si ardent pour chercher la vérité, si judicieux pour la reconnaître, si passionné pour la répandre, mais il nous reste auparavant à dissiper une dernière objection. Sans doute, ne manquera pas de nous dire quelque sceptique, Coquerel honora le ministère chrétien par son éloquence et son dévouement; mais, après tout, il demeure un vaincu, son œuvre principale n'a pas réussi, le protestantisme progressif n'occupe pas dans la société française la place qu'avaient rêvée ses adhérents. N'aurait-il pas mieux fait de garder sur des questions insolubles un prudent silence et de se maintenir dans un accord apparent avec les autorités officielles?
Il nous semble entendre notre ami réfuter de sa voix chaude et vibrante d'aussi frivoles accusations. Peutêtre, leur aurait-il répondu, ai-je mal calculé selon le monde, et me suis-je sacrifié pour des utopies, mais la vérité, la liberté, la charité, taxées par les hommes positifs de chimères, demeurent, pour ceux qui marchent par la foi et non par la vue, les plus augustes et les plus vivantes des réalités. Peut-être ma carrière aurait-elle été plus brillante, si j'avais pratiqué plus savamment l'art des compromis, mais le bonheur, acheté au prix d'un manque de sincérité, serait-il acceptable pour un disciple de l'Évangile et de la Réforme ? Mon ami Grotz Ta dit excellemment :
Qu'il était plus facile et plus doux de suivre la voie depuis longtemps tracée! Mais non. la vérité a ses droits, la
foi a ses exigences, l'une et l'autre sont d'impérieuses dominatrices. Il faut parler, il faut dire ce que l'on croit, il le faut, quelles qu'en soient les conséquences, il le faut, dûton voir se briser les liens les plus étroits et les plus chers, dût-on perdre l'affection et la confiance d'anciens amis, dût-on souffrir beaucoup, dût-on mourir! Mais dans ces renoncements, dans ces sacrifices, dans cette consécration complète à la vérité, quelle saveur à la fois amère et fortifiante, dans ces renoncements et ces sacrifices, quelle joie profonde.
Puis ^'adressant à ces# esprits dogmatiques et superlies, qui lui reprochaient de prêcher un Christianisme amoindri, dépouillé de sa puissance et de sa vertu, une sorte de religion à bon marché et au rabais, il s'écriait le 26 octobre 1873 du haut de la chaire de Saint- André :
Je nie absolument la justesse de l'accusation et j'affirme, après trente ans d'expérience journalière, j'affirme que le christianisme que nous prêchons et qui, j'en suis convaincu, est celui de Jésus lui-même, n'est ni mort, ni affaibli, ni diminué, ni rabaissé. Il est plein de vie et d'efficacité. Je l'ai vu et je le vois tous les jours. J'affirme, parce que sans cesse la preuve s'en offre a moi, qu'il n'est pas seulement un christianisme bon peut-être pour les savants, pour les lettrés, mais sans valeur pour les pauvres, poulies petits, pour les affligés, pour les malheureux. Il n'en est rien. J'affirme, quant aux ouvriers, quant aux multitudes qui gagnent à la sueur de leur front le pain de chaque jour, que les dogmes autoritaires façonnés par les docteurs, ou libellés et votés par les conciles, n'ont aucune prise sur les âmes et que, si une religion peut au contraire être acceptée par eux, les régénérer, faire leur consolation et leur joie, c'est l'Évangile du charpentier de Nazareth, l'Évangile de simplicité et d'amour, c'est le libre et laïque Évangile de Jésus-Christ. J'affirme, et je l'éprouve tous les jours, qu'auprès des infortunés, ce christianisme-là est le plus efficace, le plus puissant, celui qui fait le plus de bien réel.
Je pourrais vous mener au milieu de cercles de famille, où les souvenirs les plus touchants et les plus précieux nous justifieraient, auprès de lits d'hôpitaux, où j'ai vu des hommes, des femmes, des jeunes filles, des vieillards, mourir dans l'espérance chrétienne et la joie de la foi dans le cœur. Je pourrais vous conduire dans nos cimetières et. vous montrer des tombes de famille où sont descendus, l'un après l'autre, non des vieillards, mais des jeunes gens et des jeunes filles qui. en voyant venir la mort, se sont appuyés sur Dieu et sur le christianisme avec toute l'énergie de la foi et de l'amour, qui se sont endormis en paix dans les bras de leur Dieu et. comme à l'appel de leur Père, se sont envolés vers Lui. Qu'on ne dise point que ce christianisme-là ne les a pas soutenus, ce serait une erreur absolue ; les faits sont éclatants et journaliers. Le christianisme de Jésus dans sa simplicité est plus vivant, plus bienfaisant, console mieux qu'aucun autre.
Dix années se sont écoulées depuis la mort de Coquerel, mais, quoique disparu de ce inonde, il n'a cessé d'être, pour son église, un conseiller toujours écouté, un messager de consolation et d'espérance. Appelés à traverser une crise des plus rudes, ses amis ont serré leurs rangs, dirigé leurs regards en haut, déployé la vaillance morale dont leur pasteur bien-aimé leur avait constamment donné L'exemple et poursuivi les œuvres charitables dont il avait pris l'initiative. Le souvenir de l'activité chrétienne, manifestée par Coquerel, a été perpétué par l'inscription de son nom sur l'orphelinat, fondé en 1872 dans un modeste local du boulevard Richard- Lenoir, transféré, en 1882, dans un bel édifice de l'avenue Philippe-Auguste, et présidé avec une générosité dévouée par Mme Dorian, la veuve de l'éminènl ministre des travaux publics pendant le siège de Paris.
Le temps continue, lentement mais sûrement, son œuvre d'apaisement et de réconciliation dans une
Église, aujourd'hui encore trop divisée. En dépit du mot d'ordre exclusif maintenu par les chefs, bien des préventions théologiques se sont dissipées, bien des difficultés pratiques aplanies. Tous les évangéliques éclairés condamnent la décision du 26 février 1864 et le Conseil presbytéral de Paris ne rencontrerait aujourd'hui, même parmi les corps les plus exclusifs, aucun imitateur. Le décret du 25 mars 1 882, rendu en conformité de la loi de germinal et consacrant la division de Paris en paroisses, garantit aux libéraux une représentation plus équitable au sein du Consistoire, tandis qu'un de leurs prédicateurs les plus sympathiques se fait régulièrement entendre dans cette chaire de l'Oratoire, autrefois illustrée par les Coquerel, mais de laquelle, depuis la mort de M. Martin-Paschoud, avait été rigoureusement écarté tout pasteur suspect d'hétérodoxie.
Nous avons la ferme espérance qu'un accord toujours plus intime s'établira entre tous les chrétiens de bonne volonté. Il est grand temps que le Protestantisme, au lieu de consumer ses forces dans des querelles intestines, accomplisse sa mission régénératrice et délivre la France de ses deux mortels ennemis : la superstition et l'incrédulité. L'Église de l'avenir, tout en demeurant fidèle à l'enseignement du Christ, sera toujours plus large et plus hospitalière, si elle veut rendre la force aux consciences et pénétrer un moi nie corrompu du sel purificateur. Si les communautés issues de la Réforme ne possèdent pas de saints, elles comptent, ce qui vaut mieux, en grand nombre parmi leurs fils, des héros de la foi, de la science, de la charité. L'apaisement s'est déjà fait sur ceux d'entre eux qui ont le plus efficacement servi l'Église dans la première moitié de notre siècle, quoique plusieurs eussent
été combattus de leur vivant par les traditionalistes rigides comme autant d'hérétiques dangereux. Il n'est aujourd'hui personne qui ne prononce avec une légitime fierté les noms de Néander et de Schleiermacher, de Channing et d'Arnold, de Samuel Vincent et d'Alexandre Vinet. Une place tout aussi honorable attend à bref délai, s'ils ne Font déjà reçue, Rothe et Bunsen, Robertson et le doyen Stanley, Martin-Paschoud et Coquerel, voir même Ferdinand-Christian Baur et Théodore Parker. A quelque école théologique que nous appartenions, nous serons heureux d'avoir recueilli leur héritage et la communion spirituelle se poursuivra avec eux de siècle en siècle en dépit de la mort.
L'éloquent tribun religieux de la 28me congrégation de Boston a démontré dans un splendide apologue 1 la marche ferme et continue du progrès, malgré toutes les résistances et tous les anathèmes.
Près de l'île que j'habite, en temps de guerre et par une nuit obscure, un vaisseau anglais passa près d'une masse indécise, qui fit à l'équipage l'effet d'un vaisseau ennemi filant toutes voiles dehors. Le capitaine héla l'étranger qui ne répondit pas. Il recommença : même silence. Alors il envoya un boulet au travers de cette proue insolente et. comme elle ne répondait pas davantage, il fit tirer dessus, en plein bois, mais il n'obtint pas un mot de réponse. A la fin, il ordonna le branle-bas et bientôt la vigueur britannique fit pleuvoir les projectiles sur le taciturne navire. Mais celui-ci ne riposta pas et l'on n'entendit que le bruit sourd des boulets qui rebondissaient et allaient se perdre clans l'abîme. Tout à coup l'aurore parut : elle vient vite sous les tropiques, et le capitaine s'aperçut qu'il avait usé sa poudre h bombarder un grand roc debout au milieu des mers. Ainsi, bien des hommes se battent longtemps contre
1 Théodore Parker, Autobiographie.
une vérité qu'ils prennent pour une apparition flottante et devant céder à leurs caprices. Mais à la fin, la lumière se fait, et ils voient que ce qu'ils combattaient était tout autre chose qu'un navire de bois, de cordages et de voiles, poussé par le vent et ballotté par les vagues, mais un rocher reposant sur les fondements du monde et n'obéissant ni aux sommations des vaisseaux passant au large, ni aux remous de la mer sur laquelle ils vont et viennent. On peut se réjouir de la maladie et de la mort d'un hérétique dont la vie a été courte, cela ne donne pas le pouvoir d'altérer la constitution de l'univers, ni de détruire un quelconque de ces faits spontanés de la conscience humaine qui est aussi une révélation de Dieu.