LES GRANDES CITÉS
Comité de rédaction pour Athènes
Rédacteurs: John Cottrell, Christopher Farman Conception artistique: Derek Copsey, Eric Molden, assistés par : Steve Duwensee, Fiona Preston Illustration: Jasmine Spencer
Rédaction: Tony Allan, Mike Brown Documentation: Elizabeth Loving, Milly Trowbridge
Chargés de la réalisation des ouvrages:
Coordination: Ellen Brush
Département artistique: Julia West Rédaction: Joanne Holland, Ajaib Singh Gill Iconographie: Lynn Farr, Gina Marfell
Secrétariat de rédaction pour l'édition française: Michèle Le Baube, Nicole Ghersenzon, Cécile Dogniez
Les rédacteurs des Éditions TIME-LIFE ont rédigé les essais et les légendes accompagnant les illustrations.
Nous remercions pour leur précieuse collaboration à cet ouvrage le correspondant du magazine TIME à Athènes, Dean Brelis, et son assistante, Mirka Gondicas, ainsi que la correspondante de TIME-LIFE à Rome, Ann Natanson.
Traduit de l’anglais par Maurice Le Nan et Dominique Le Bourg.
Publié par TIME-LIFE International (Nederland) B.V. Ottho Heldringstraat 5, Amsterdam 1018.
Couverture: Les fûts tailladés des colonnes corinthiennes du temple de Zeus Olympien, achevé voici plus de mille huit cents ans, forment un grillage insolite avec les balcons d’un immeuble moderne d'Athènes. Sur les 104 colonnes
que comptait le temple à l’origine, 15 seulement sont encore debout.
Page de garde de tête: Des chapelets de grains multicolores en matière plastique pendent dans la vitrine d’une boutique. Ce sont les komboloï, ou «rosaires d’ennui», que les hommes en Grèce égrènent jusqu’à l’obsession dans leurs moments de désœuvrement ou de tension.
Page de garde finale: Des blocs de pierre, vestiges de constructions antiques, jonchent un site archéologique non loin des ruines d’un édifice du Il siècle, la Bibliothèque d’Hadrien, situé dans le quartier athénien de Plaka.
© 1978 TIME-LIFE International (Nederland) B.V. All rights reserved. First French printing.
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Aucune partie du présent livre ne peut être représentée ou reproduite par quelque procédé que ce soit, y compris les moyens ou systèmes d’information ou de reconstitution, sans l’accord préalable écrit de l’Éditeur, sous réserve des copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et des analyses et courtes citations dans un but d'exemple ou d'illustration.
Table des matières
Le glorieux survivant Séquence illustrée : Commerce en plein air
L’éclat de l’âge d’or Séquence illustrée: Des îlots de paix dans la capitale
Le goût du plaisir Séquence illustrée: Les rituels de la plage
Culte des saints et superstitions L'homme et la femme Séquence illustrée : Un corps militaire d'élite
La passion de la politique Séquence illustrée : Une atmosphère villageoise
Bibliographie et Remerciements
Index
Une brume matinale, chargée de polluants qui corrodent le marbre, enveloppe l’Acropole, éminence, au centre d'Athènes, sur laquelle les anciens Grecs édifièrent leurs temples. Autant que par la pollution atmosphérique, les monuments qui subsistent sont menacés par leur célébrité: des millions de touristes les visitent chaque année, et les vibrations de leurs pas ébranlent les fondations des sanctuaires.
Le glorieux survivant
«Contemplez journellement la réalité qui vous entoure, c’est-à-dire cette cité dans toute sa puissance ; enflammez-vous d’amour pour elle. Les témoins de notre puissance ne manquent pas et nous en laisserons des marques assez grandioses pour susciter l’admiration de notre siècle et des siècles à venir.» Ces paroles furent adressées aux Athéniens en l’an 431 av. J.-C. par le grand stratège et homme d’État Périclès, à une époque où la cité qu’il gouvernait pouvait s’enorqueillir de posséder des colonies et d’avoir des alliés qui lui pavaient tribut dans des régions aussi lointaines que la Sicile à l’ouest et la mer Noire à l’est. Aujourd’hui, plus de deux mille quatre cents ans après, des touristes viennent du monde entier visiter la capitale de la Grèce à la cadence de trois millions par an; et presque tous avec la détermination de fixer leur regard sur les monuments qui témoignent de sa grandeur passée.
Voici maintenant près d’un demi-siècle que je voue à Athènes un culte passionné. Mon père me lisait l’Iliade et l'Odyssée le soir, auprès de mon lit d’enfant, et, dès l’âge de six ans, j'étais parfaitement initié à la mythologie grecque. L’enlèvement d'Europe m'intéressait bien davantage que les contes de fées, et j'étais autrement captivé par la vie orageuse et fastueuse des dieux sur le mont Olympe que par les lourdes sentences des prophètes juifs. Au mur de ma chambre, il y avait une photographie qui représentait le site le plus connu du monde, celui qui est gravé sur la rétine de tout homme civilisé: l’Acropole. Quelle n’était pas mon impatience de la voir!
Mon vœu fut enfin exaucé en 1936, au terme de ma première année à l’université Columbia, à New York, durant laquelle ma passion d’enfant avait encore été avivée par l'étude d’une discipline obligatoire: les humanités. Figuraient au programme: Pindare, Thucvdide, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Socrate, Platon, Aristote, autant de noms que le touriste peut lire aujourd’hui sur les plaques des rues d'Athènes. Cet été-là, je me rendis en pèlerinage dans la cité qui avait engendré ces hommes. Dès que j'en eus l’occasion, je montai sur l’Acropole, ce rocher haut de 156 mètres qui était la citadelle de l’antique capitale, et contemplai dans un état de transe philhellénique le Parthénon et les autres ruines.
À l’époque classique, la vie civique et religieuse des Athéniens était concentrée autour de ce rocher sacré, sanctuaire d’Athéna, déesse de la Sagesse. Il fut l’'épicentre d’une explosion intellectuelle et culturelle qui fit que l’Athènes des VW et iv siècles av. J.-C. exerça sur la civilisation occidentale une influence sans égale dans le monde.
J'étais comme écrasé par l'Histoire. Sur le plateau ovale de l’Acropole, de cette forteresse naturelle qu'avaient occupée les premiers Athéniens — les hommes des cavernes —, je scrutai les ténèbres sept fois millénaires de l’âge néolithique. Dans son ombre, je pouvais voir le lieu où la démocratie est née, m'asseoir à l'endroit où furent représentées les premières tragédies,
6/ Le glorieux survivant
marcher là où de grands philosophes allaient et venaient en conversant interminablement, me tenir là où saint Paul prêchait sa foi nouvelle.
L'histoire ancienne, exempte de la poussière des manuels que j'avais étudiés, m'offrait là des trésors que je voyais maintenant sous un aspect nouveau et émouvant. Comme il était facile, ici, de se conformer au vœu de Périclès! Comment ne pas tomber amoureux de cette splendeur marmoréenne, comment ne pas s’émerveiller devant la grandeur de sa chère Athènes? Je portai ensuite mon regard au-delà des ruines et le fixai sur le chaos de l’Athènes moderne qui se développait à une cadence effarante, sans aucune unité de style ou de goût. J'avais l’impression qu’il n’était pas possible d’aimer d'emblée cette ville moderne. Et, de fait, sur le moment, un sentiment de profonde consternation s'empara de moi.
Après bien des années et bien des visites à la capitale grecque, je perçois encore plus vivement le conflit qui existe entre ce que l’Antiquité nous a légué de meilleur et ce que le monde moderne nous offre de pire. On ne peut que le regretter, car Athènes avait le privilège de posséder un cadre naturel qu’envierait n'importe quelle autre cité. Deux collines, l’Acropole et le Lycabette, s'élèvent au cœur de la plaine centrale de l’Attique. Celle-ci couvre 440 kilomètres carrés; elle est protégée à l’est, au nord et à l’ouest par des montagnes dont l'altitude varie entre 413 et 1413 mètres; au sud-ouest, ce sont les ports et les eaux du golfe Saronique, qui débouche sur la mer Égée, et, de là, sur la Méditerranée et sur la mer Noire.
Le malheur est que la ville n’a pas échappé à l’urbanisme banal des années cinquante: elle s’est étalée dans la plaine, au point de la couvrir presque entièrement de vulgaires cubes de béton et de brique. La lumière, jadis renommée pour sa pureté cristalline, est aujourd’hui souillée par les fumées d’usines et les gaz d'échappement, tandis que ses étendues liquides sont polluées par les égouts et les déchets industriels. Chaque fois que je reviens à Athènes, je constate que la ville s’est encore enlaidie par suite de son expansion désordonnée et dégradée, en raison de la prolifération de ces pièges à touristes que sont pizzerias, discothèques, clubs de strip-tease et boîtes de bas étage. Et pourtant, ê miracle, la beauté intrinsèque de son cadre ravonne toujours à travers ce modernisme outrancier qui lui sied si mal. On est toujours prodigieusement fasciné à sa vue, car Athènes reste l’une des villes les plus passionnantes et les plus captivantes du monde.
C’est à l’Acropole, naturellement, que se ramènent les jugements que l’on porte sur la capitale grecque. La citadelle de pierre calcaire domine de toute sa masse la ville moderne et présente sur son plateau et à sa périphérie la plus spectaculaire concentration de grandes œuvres antiques qui soient au monde: les vestiges de trois temples et d’une entrée monumentale datant du v: siècle av. J.-C. et ceux d’au moins sept autres temples ou sanctuaires bâtis entre les vr et r" siècles. Ce plateau est à la fois le cœur, l’âme et la source d'inspiration de la ville, un foyer d’un tel éclat et d’une grandeur si envoûtante que les quartiers les plus mornes de la capitale en sont illuminés.
Si vous demandez à un touriste étranger quel est son plus extraordinaire souvenir d'Athènes, vous pouvez être certain que, directement ou par association d'images, il évoquera l’Acropole. Il se souviendra, par exemple,
De la rambarde d’un ferry qui la ramène à son île natale de Karpathos, une vieille femme regarde tristement s'éloigner Athènes, où elle vient de rendre visite à ses enfants. Environ deux Athéniens sur trois sont des immigrants, originaires des îles grecques, de lointains villages de l’intérieur, ou d'Asie Mineure.
avec émerveillement d’un dîner qu’il a fait sur la terrasse panoramique d’un restaurant d’où il pouvait admirer le Parthénon (on l’appelle souvent «la construction la plus parfaite du monde»), se découpant triomphalement sur le ciel nocturne, et ce depuis deux mille quatre cents ans; ou bien il vous parlera de la tragédie grecque qu’il a vu jouer à l’'Odéon d’Hérode Atticus, ce théâtre de marbre blanc niché depuis mille huit cents ans sur le flanc sud de l’Acropole. Peut-être se rappellera-t-il le prestigieux spectacle de Son et Lumière sur la colline de la Pnyx où, les soirs d’été, la couronne de marbre de la cité resplendit sous les feux de 1 500 projecteurs. Peut-être raconteratil une aventure qui lui est arrivée dans Plaka, le vieux quartier grouillant de tavernes qui dévale le versant nord-est de l’Acropole dans un tel enchevêtrement de ruelles que même les Athéniens s’y perdent. Peut-être encore revivra-t:il le soir où, prenant un dernier verre au sommet du Lycabette, à 2 kilomètres de l’Acropole, il a vu le marbre blanc du Parthénon se transformer en or étincelant tandis que le soleil se couchaïit sur l’Attique. Athènes et l’Acropole sont inséparables dans l’esprit des hommes. Je ne pense pas qu'il existe une autre ville au monde qui soit dominée aussi absolument, physiquement et sentimentalement, par un seul lieu particulier. Financièrement aussi, le rocher sacré est d’une importance vitale. C’est le pilier essentiel d’une industrie touristique qui procure à la Grèce près de 5 milliards de francs par an, ou, si l’on préfère, près du tiers de ses devises étrangères. L'Acropole s'’identifie à l’Athènes classique que tous les écoliers connaissent vaguement et que tous les touristes étrangers tiennent à visiter, une ville où la perfection vous confond à tel point que son nom même est devenu synonyme de savoir et de culture. Il y a dix-neuf siècles, le biographe et moraliste grec Plutarque ne disait-il pas à propos de ces monuments:
8/ Le glorieux survivant
«Chacun d’eux, à peine fini, était si beau qu'il avait déjà le caractère de l’antique, et si parfait qu’il a gardé jusqu’à notre époque la fraîcheur d’un ouvrage récent, tant y brille toujours une sorte de fleur de jeunesse qui en a préservé l’aspect des atteintes du temps. Il semble que ces ouvrages aient en eux un souffle toujours vivant et une âme inaccessible à la vieillesse.»
Peut-être bien, mais l’Athènes qui entoure ces œuvres semble en proie à une frénésie d’autodestruction. Cette cité cosmopolite du xx: siècle regorge d'habitants — 3 millions, soit près du tiers de la population totale de la Grèce — et manque d’espace vital, car elle bute contre ces obstacles naturels que sont la montagne et la mer. Bien qu’elle doive son nom à la déesse de la Sagesse, la ville sacrifie follement aux divinités jumelles que sont le Commerce et l'Industrie; les graves problèmes de circulation et de pollution se sont transformés en véritable cauchemar pour les écologistes.
La plupart des étrangers voient instinctivement dans Athènes une métropole antique. Or, à l’exception de l’Acropole et de ses abords immédiats, la ville s'est édifiée à notre époque et, en grande partie, au cours des soixante dernières années. L’Athènes du xx: siècle est en réalité l’une des plus jeunes capitales d'Europe: elle a moins de cent cinquante ans; elle est donc plus récente que Washington, siège du gouvernement des États-Unis depuis le début du xx: siècle. Si, au temps de Périclès, Athènes était l’une des plus importantes cités du monde occidental, elle n’a eu cependant qu’un rôle éphémère comme capitale d’un empire.
L'âge d’or d'Athènes se situe entre deux dates très rapprochées: 480- 430 av. J.-C. soit un demi-siècle d’une puissance et d’une prospérité qui commença avec l’incroyable défaite navale des envahisseurs perses à Salamine, au large de la côte du Pirée, et prit fin dans les tourments d’une grande épidémie de peste et d’une querre interminable avec la cité rivale de Sparte. Athènes ne devait jamais recouvrer pleinement sa puissance passée. Elle allait, en effet, pendant plus de deux mille ans, subir la présence étrangère: tout d’abord, le règne des Macédoniens et des Romains; ensuite, l'invasion des Goths, des Francs et des Vénitiens; et, pour finir, la domination des Turcs pendant quatre cents ans. Lors de la guerre d’Indépendance — de 1821 à 1829 —, les Grecs chassèrent de leur pays l’envahisseur turc. Mais la cité puissante des temps jadis n'était plus à l’époque qu’une bourgade féodale de 6000 habitants, se composant de centaines de masures accrochées au versant nord de l’Acropole. («Ici», notait un visiteur anglais, «ce qui paraît le moins en ruine, ce sont les ruines elles-mêmes.»)
La ville moderne remonte à cette même époque. L’Athènes aux maisons délabrées fut rénovée en 1834, année où elle accéda au rang de capitale de la nation grecque nouvellement libérée. En décembre, la cité reconstruite eut l’honneur très relatif d'accueillir le premier monarque de la Grèce, un prince bavarois de dix-neuf ans, qu’on avait baptisé Othon et qu’on rebaptisa pour la circonstance Othon Ier. Le roi s'installa à Athènes dans une maison à deux étages et confia à une équipe d’architectes allemands l'élaboration des plans de construction d’un palais et d’une ville nouvelle sur les terrains situés au nord-ouest de l’Acropole.
énorme embouteillage bloque une rue, sur le flanc du mont Lycabette. A Athènes, le nombre de véhicules a triplé
10/ Le glorieux survivant
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Temple de Zeus Olympien
Colline de Philopappos
Monument de Philopappos
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Musée Byzantin
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Stade
Stade de football @ duwPanathénaïkos
Au cœur de la cité
À peine plus importante qu’un gros bourg quand elle devint la capitale de la Grèce en 1834, Athènes occupe aujourd’hui près de 440 kilomètres carrés d’une péninsule baignée par la mer Égée. Les banlieues tentaculaires de l’agglomération (encadré ci-dessous) englobent maintenant le port du Pirée, situé à 8 kilomètres au sud-ouest du centre de la ville.
De larges avenues aboutissent à la place Omonia, dans les quartiers popurlaires, près du cœur de la cité, et à l’élégante place Suntagma, plus au sud.
Mais le foyer historique d'Athènes est l’Acropole, éminence couronnée de temples classiques. À ses pieds, le quartier de Plaka renferme d’autres monuments anciens. Le mont Luyucabette, le Jardin National et les parcs publics (en vert) offrent d’agréables promenades aux 3 millions d’habitants d'Athènes.
mont Aegaléos
Plage de Phalère,
e Pasalimano
Golfe Saronique
KIFISSIA
RAÏSARIANI
@ Aéroport d’Ellinikon
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un match sur le poste de télévision du marchand de journaux.
Près d’un kiosque du Pirée, des amateurs de football suivent, toutes affaires cessantes,
Pourquoi les Grecs choisirent-ils un étranger ? En vérité, ils n’y furent pour rien! Le choix incomba à des hommes d’État britanniques, français et russes, réunis à Londres en 1832. En 1827, les trois grandes puissances européennes avaient soutenu militairement la résistance grecque, pour des motifs essentiellement égoïstes et par crainte de voir l'équilibre des forces se modifier dans une région présentant un aussi grand intérêt stratégique. Se posant en médiatrices, la Grande-Bretagne, la France et la Russie avaient doté l’État grec d’une monarchie héréditaire et d’un souverain en la personne d’Othon Ier (fils du roi Louis de Bavière, il était catholique romain et ne parlait pas grec). Leur choix résultait uniquement d’un compromis et de considérations stratégiques: le candidat leur paraissait acceptable pour toutes les parties intéressées, et n'était lié en Grèce à aucun milieu politiquement important.
Othon régna pendant près de trente ans. Son accession au trône ne hâta pas particulièrement la transformation d'Athènes. Quatre ans après, un Français de passage dans la cité royale, notait avec consternation: «C’est une ville où il n’y a pas encore une rue, et où l’on a commencé par construire un palais. C’est partout l’image de la destruction à côté de l’activité; c'est un chaos où le vieux et le nouveau sont partout mêlés ensemble, où malheureusement ce qui est construit aujourd’hui participe de la fragilité de ce qui est tombé hier. En un mot, dans cette pauvre ville, tout est ébauché et caduc.» Peu à peu, l’'ébauche se précisa: sur les décombres de l’Athènes turque s’éleva une agréable petite ville de modeste dimension et de style néo-classique (on le qualifia d’xothonien»), avec colonnes, frontons et portiques. Et, pourtant, bien après le début du présent siècle, rien ne permettait encore de prévoir qu’Athènes deviendrait une grande cité du monde moderne. En 1920, la ville n’atteignait pas le chiffre de 300 000 habitants, soit 17 p.100 seulement de la population totale de la Grèce.
Depuis, des vagues massives de réfugiés et de travailleurs immigrés ont donné à Athènes des proportions ridiculement démesurées au point, assure-t-on, qu’elle en est ingouvernable. Sa croissance spectaculaire et chaotique commença en 1922, après que les Turcs, sous la conduite de Mustafa Kemal Atatürk, eurent repoussé les forces grecques qui avaient envahi des territoires d'Asie Mineure sous domination turque. Pour échapper au massacre, des milliers de Grecs traversèrent la mer Égée et débarquèrent au port du Pirée, à 8 kilomètres au sud-ouest d'Athènes. (Parmi les réfugiés qui avaient fui la ville dévastée de Smyrne se trouvait un adolescent de seize ans, fils d’un marchand de tabac qui languissait dans une prison turque. Le garçon n’était autre qu’Aristote Socrate Onassis, qui devait régner un jour sur un véritable empire naval de 500 millions de dollars et sur une compagnie aérienne grecque.)
L'année suivante, sous la pression des grandes puissances, les deux nations belligérantes acceptèrent un règlement de paix qui attribuait à la Turquie la totalité de l’Asie Mineure, avec Constantinople et la Thrace orientale au nord de la mer Égée, tandis que la Grèce recevait la Thrace occidentale. Ce règlement entraînait en outre un extraordinaire «échange de populations»: 400000 Turcs résidant en Grèce contre 1500000 Grecs en
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Asie Mineure. Un grand nombre de ces Grecs se virent contraints d’abandonner leurs terres et leurs biens sans percevoir la moindre indemnisation en contrepartie. Quelque 300000 personnes déplacées vinrent s'installer dans la capitale grecque ou à proximité. Peu de temps après, un recensement national révéla que la cité comptait une population de près de 500000 habitants, dont moins de 30 p. 100 étaient athéniens de naissance. Une vingtaine d’années plus tard, la disproportion s’accentua à la suite de l’arrivée, à Athènes et au Pirée, d’une seconde vague de réfugiés, véritable raz de marée formé cette fois de Grecs du continent fuyant les villes et les villages détruits durant la Seconde Guerre mondiale. Le fossé se creusa encore au cours de la guerre civile — elle prit fin avec la défaite des communistes, en 1949 —— qui opposa monarchistes et communistes.
Pour sortir de leur détresse, ces nouveaux venus s’abritèrent derrière une loi conférant le titre d’occupant à toute personne capable d'élever en une nuit quatre murs et un toit. Or, comme les autorités civiles étaient à ce moment-là bien trop préoccupées par les dissensions et les rivalités politiques pour s'attacher aux complexités de la planification à long terme, Athènes se développa, comme l'oignon sauvage, en cercles concentriques de baraques montées à la hâte, auxquelles on substitua plus tard de banales constructions en béton. En s'étendant vers la mer, la cité rejoignit le port industriel et commercial du Pirée; en s’agrandissant à l’intérieur, elle buta contre les monts du Parnès, du Pentélique, de l’'Hymette et de l’Aegaléos.
Lorsque vous approchez de la ville, en venant de l'aéroport d’Ellinikon situé au sud de la capitale, vous commencez à découvrir l’Athènes moderne. Vous avez tout d’abord l’impression de voir une mer figée, une mer de ciment qui recouvre l’espace visible des montagnes au golfe Saronique. En effet, de loin, les milliers d'immeubles en béton — ils ont en général de deux à sept étages — ressemblent à des tombes serrées les unes contre les autres dans une nécropole qui s’étendrait sans souci de la géométrie. Au cœur de la ville, le Jardin National, avec ses 12 hectares de verdure et d’ombrage, est un lieu plein de charme, mais il faut avouer que c’est une perle rare. Les espaces verts ne couvrent que 3 p. 100 de la superficie d'Athènes, considérée comme la capitale la moins verte d'Europe.
La place Syntagma (place de la Constitution), à une dizaine de kilomètres de l'aéroport, se trouve approximativement au centre de l’Athènes moderne. Elle est large, dominée sur son côté est par le vieux Palais, édifice massif de couleur jaune, aux fenêtres pourvues de persiennes et d’une conception néo-classique totalement dépourvue d’élégance. C’est le jeune roi Othon en personne qui choisit cet emplacement en 1834 pour y bâtir sa résidence. Selon une légende populaire, pour déterminer l'endroit le plus salubre, on suspendit des quartiers de viande en différents points de la ville alors en ruine, et on attendit de voir où les vers mettraient le plus de temps à apparaître. J’ai du mal, pour ma part, à ajouter foi à cette histoire, même dans cette ville de miracles et de mythes. Le choix du site — il se trouve presque exactement à mi-chemin entre les deux lieux les plus élevés du centre d'Athènes, l’Acropole et le Lycabette — est trop précis et trop logique pour qu’on l’attribue à des larves de mouches!
La place Syntagma est le centre vital de l’Athènes touristique (celui de l’Athènes laborieuse est la place Omonia, à 12 blocs d'immeubles au nord-ouest). Sur le parvis de marbre du vieux Palais, qui abrite aujourd’hui la Chambre des députés, les touristes étrangers se font photographier au milieu des pigeons et mitraillent de leurs appareils les evzones en jupe plissée — les soldats de la garde présidentielle — qui se tiennent de chaque côté de la tombe du Soldat Inconnu, monument dédié à la mémoire des Grecs morts au combat depuis la lutte pour l'Indépendance. Au sud et à l’ouest, la place est bordée de bureaux de lignes aériennes, d'agences de voyages et de banques; au nord s'élèvent deux grands hôtels: le King George — où l’on peut admirer une collection de tableaux des peintres grecs du xx" siècle — et le Grande-Bretagne, où était installé le quartier général des forces allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale.
L'été, près de 3000 clients peuvent trouver place dans les cafés en plein air qui débordent sur les trottoirs de la place Suntagma ou qui sont disposés autour des orangers, des parterres et des fontaines de son îlot central. Les heures passent comme des minutes pour celui qui aime à rester là, paresseusement assis à boire un verre ou à savourer des tranches de melon tout en contemplant le spectacle de la rue: l’aristocratie athénienne se rendant à un gala à l’hôtel de Grande-Bretagne; les mauvais garçons à la recherche de filles seules; les marchands d’éponges portant leur marchandise en quirlandes et les vendeurs de loterie tenant une hampe sur laquelle les billets flottent au vent comme autant de fanions. Vous verrez peut-être également à l’œuvre les hommes les plus téméraires de la capitale grecque — les serveurs des grands hôtels — exécutant un vrai numéro de slalom, tout en tenant un plateau au-dessus de leur tête, dans ce champ de mines que constitue une rue encombrée de voitures, pour apporter la commande d’un client assis à une table dans l’îlot central de la place.
L'impression de nécropole que produit Athènes, vue du ciel, disparaît totalement dès qu’on en foule le sol, surtout sur cette place trépidante où convergent de grandes artères de circulation à huit voies. Ici, comme place Omonia, on se sent plus près d’Indianapolis, la capitale américaine des courses d'automobiles, que de l’Akropolis. Athènes compte environ 250000 voitures particulières et près de 12000 taxis — soit plus de 50 p. 100 du parc automobile du pays; si l’on y ajoute les autobus bleus et crasseux de la capitale (les plus nocifs), on estime à 25 p. 100 la contribution de ces véhicules à la formation des 150000 tonnes d’anhyudride sulfureux qui se répandent annuellement dans l'air.
L'hiver, les rues du centre sont si fréquemment embouteillées qu’on a bien plus vite fait d’aller à pied. «Chaque jour cela empire, et d'année en année cela ne fera qu’empirer», me disait, lors de mon dernier séjour, un vieux chauffeur de taxi athénien qui exprimait là une opinion fataliste fort répandue. (Comme tant d’autres professionnels du volant, il préconisait avec force la seule et unique «solution logique»: interdire la rue aux voitures particulières.) En plein été, par des températures qui dépassent régulièrement 30°C, la circulation se fait plus fluide, juste assez pour que les
conducteurs se laissent aller à leur passion naturelle pour la vitesse (à
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meme |
Derrière l’église du x° siècle (à gauche) et la mosquée du xuur siècle
(au centre) de la place Monastiraki, se profilent les temples de l’Acropole.
l’intérieur de la ville, elle est officiellement limitée à 80 kilomètres à l'heure). Les Athéniens se classent parmi les conducteurs les plus agressifs et les plus assoiffés de compétition d'Europe. Tout piéton, tout véhicule, deviennent, à leurs veux, une proie. Coller à l'automobile qui vous précède constitue une marque de courage; se faire dépasser par une autre voiture est un affront.
Grincements de freins, concerts de klaxons, voilà les bruits les plus familiers dans le centre d'Athènes. Cette cacophonie s'accompagne souvent du vacarme assourdissant des marteaux-piqueurs, ponctué à l’occasion d’une collision de pare-chocs et d’un vif échange de grossièretés. Le grondement de la circulation n’a pas de fin. Une nuit, à deux heures du matin, j'étais installé au café Zonar, dans l’avenue Vénizélos qui prend exactement au nord de la place Suntagma, et je voyais des voitures filer à fond de train comme si elles étaient lancées dans une compétition pour quelque grand prix Olympique. D’où venaient-elles? Où allaient-elles? Bien que l'essence soit horriblement chère à Athènes, j'ai la nette impression que ces forçats du volant — qui défient le destin cependant que leur komboloï se balance gaiement à leur rétroviseur — roulent pour le seul plaisir d’aller à un train d'enfer. Quelle est la solution susceptible de régler les problèmes de la circulation à Athènes? Le reportage en direct à la télévision d’un grand match de football international. En effet, à l’occasion d’un tel événement, les rues se vident de leurs automobiles.
À dire vrai, Athènes aurait dû devenir une capitale strictement culturelle et politique. Or, de par sa situation géographique — le port florissant du Pirée se trouve à proximité —, elle a de tout temps attiré le commerce, et c'est comme principal centre industriel et commercial de la Grèce qu’elle connaît une expansion spectaculaire. Du Pirée, le tabac, le vin, l’huile, les figues, le marbre, la bauxite et la magnésie partent pour l’étranger. Plus de la moitié de l’activité industrielle de la Grèce se trouve concentrée dans la capitale même et dans les environs: usines de produits chimiques, savonneries, tanneries, fabriques de textiles, minoteries, distilleries, brasseries, poteries et fabriques de tapis. Athènes est, par conséquent, la seule ville de Grèce ou l'individu puisse tenter sa chance; et, comme le travailleur athénien perçoit un salaire triple de la moyenne nationale, la ville continue à drainer les ruraux, même si elle ne peut se développer qu’en hauteur.
Il existe encore bon nombre de quides touristiques qui se laissent aller à des envolées lyriques sur la lumière éclatante de l’Attique, insistant sur le fait que, trois cents jours par an, le ciel est d’un bleu immaculé, et que les plages du golfe Saronique sont léchées par des eaux d’une pureté cristalline. Il faut dire, en toute justice, que les quides ne sont pas entièrement responsables du choc qu’éprouvent de nombreux visiteurs lorsqu'ils ont la révélation des effets de la croissance frénétique d'Athènes. Hélène Vlachos, qui est à la fois député et directrice du quotidien athénien Kathimèrini, a écrit ces lignes: «Le visiteur attend, et avec juste raison, qu’Athènes lui offre quelque chose d’unique. Il a été induit en erreur par l'Histoire, la légende, des descriptions, des images, par un sentiment de respect qui empêche la plupart des gens, savants, artistes ou touristes, de parler en mal de la cité qui a l'honneur d’entourer la magnificence de l’Acropole. Et, pourtant, le fait est
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là, irréfutable, que nul amour, nul sentiment, nul respect, si grands soient-ils, ne sauraient dissimuler : l’Athènes moderne est une ville laide, un conglomérat de pierres, de briques et de béton qui s'étale, énorme, sec comme un squelette, sans parcs, sans arbres et sans jardins.»
En concentrant son attention sur l’apport du modernisme, on en arrive un peu trop facilement à présenter Athènes comme le champ de bataille où se décidera le sort de l’environnement. «Athènes a besoin de subir une opération radicale, écrit encore Hélène Vlachos. Il faut, d’une façon ou d’une autre, en finir avec la pollution et la circulation. Il le faut, car les habitants commencent à se trouver mal. Bien des gens sont prêts à s’arrêter de fumer, mais s'abstenir de fumer n’est rien. À Athènes, ce qu’il faut c’est cesser de respirer. C’est une ville malsaine, très malsaine. Et, du train où vont les choses, Athènes est une ville condamnée.» Selon une autre personnalité politique, il se pourrait que les Athéniens fussent les premiers hommes à devoir faire du masque à oxygène un accessoire vestimentaire habituel. Une autre encore impute à la pollution atmosphérique la baisse de la natalité. «70 à 75 p. 100 des jeunes Athéniennes se désintéressent des rapports sexuels parce qu’elles vivent dans l’une des villes les plus polluées du monde.» (Il serait bon de savoir par quels movens et par quelles déductions logiques on est arrivé à ces inquiétantes statistiques.)
Bien que la pollution constitue un danger très réel, il ne faut pas perdre de vue que les Grecs ne sous-estiment jamais une opinion, surtout s’il s’agit d’une opinion politique. Je me rappelle, par exemple, avoir entendu il y a quelques années un maire d'Athènes tenir ces propos: «Notre ville a perdu le charme, la tranquillité et la couleur locale qui la caractérisaient jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est maintenant une ville malade, terne, asymétrique, sans personnalité.» Je ne partage pas du tout ce point de vue. Athènes à peut-être perdu sa tranquillité, mais que de charme, que de couleur, que de séduction n’a-t-elle pas conservés!
Sinon, pourquoi tant de visiteurs céderaient-ils au besoin de la revoir régulièrement ? L’acteur Anthony Quinn — mexicain de naissance — m’a un jour expliqué les raisons qui l’ont incité à revenir si souvent à Athènes où il incarna tant de fois le citoyen grec qu'il en vint à passer pour un vrai Zorba auprès de ses fans. «C’est très simple, me dit-il. Je pense que les Grecs sont, sans discussion possible, le peuple le plus merveilleux de la terre. Ils ont une exubérance naturelle qui ne s’embarrasse pas de toutes les fausses valeurs de notre société moderne. Ils savent comment vivre avec le passé et avec le présent. Ils vivent dans l'aujourd’hui. »
À Athènes, cette exubérance est le rayon de lumière qui perce la grisaille de la cité moderne. Même si le village du xix:' siècle a pris les proportions d’une mégalopolis où la circulation est quasiment bloquée, il y subsiste une atmosphère rurale: chaque quartier gravite autour de sa place publique ou de son café favori — son kafènéion—, où les gens se retrouvent chaque jour pour manger, boire, bavarder et passer le temps. Oui, les Athéniens vivent dans une jungle de béton, mais cela ne les empêche pas d’avoir toujours l’âme proche de la nature, de préserver les joies communicatives de la vie rurale, d’égayer la caserne de béton la plus triste de plantes qui grimpent sur
L’heureux occupant d’un appartement en terrasse a créé son propre espace vert parmi la confusion des immeubles d'Athènes. Avant de procéder au nettoyage de printemps de sa piscine, il passe une tondeuse électrique sur l’allée recouverte de gazon.
des treillages, de décorer de gquirlandes de fleurs corniches, saillies et balcons; et de combattre la puanteur de l’anhydride sulfureux en parfumant l’air de l’odeur persistante du jasmin, du basilic et de la lavande.
Je doute qu’on trouve en Europe une capitale dont les habitants soient aussi expansifs et aussi sociables que les Athéniens. N’est-il pas significatif que la langue grecque soit la seule où le même mot — xénos — désigne à la fois l’étranger et l'invité ? N’est-il pas surprenant qu'il n'existe en grec aucune expression traduisant la notion française de «morque»? Les Athéniens adressent la parole au premier venu, à propos de tout et de rien. Leur curiosité est insatiable, leur façon de vous aborder franche, sympathique, directe et personnelle: Combien gagnez-vous ? Combien avez-vous payé ce costume? Vous êtes marié? Combien d’enfants avez-vous ?
Les Athéniens ont pour la vie une passion qui est en totale discordance avec leurs interminables querelles politiques, leur goût obsessionnel pour les chansons tristes, leur façon de conduire une voiture avec l’indifférence du kamikaze. Habitants d’une grande cité, ils sont de plus en plus tiraillés entre l’idéalisme de l’âge d’or et le terne réalisme de la vie moderne. Leur humeur, dit l'écrivain grec Nicos Démos, oscille entre l’allégresse et le découragement. Et pourtant, ils conservent un amour passionné de la vie dont ils ne font pas un mauvais usage: on est surpris de constater que suicide et ivrognerie sont pratiquement inconnus à Athènes.
L'éternelle magie de l’Acropole jouit d’une réputation universelle; le charme qu’exerce la ville contemporaine est d’une autre nature. Hélène Vlachos en donne une brillante définition: «il y a d’abord la curiosité de l’attente, puis vient la déception; et ensuite, il s'établit entre Athènes et le visiteur un troisième lien. Il se noue avec ceux qui font un long séjour dans la ville, ou avec ceux qui sont particulièrement sensibles au charme et à
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L’entassement des immeubles de béton s'étend à l’ouest du mont Lycabette, dans le centre d’Athènes. Depuis 1920, la population de la ville a décuplé; elle est passée de 300 000
à 3 millions d’habitants. Toutefois, le plan d'ensemble des constructions nouvelles ne prévoie pas d’espaces verts supplémentaires.
l'atmosphère indéfinissable d'Athènes. Soudain, vous oubliez la laideur, vous jetez un voile opaque sur tout ce qui vous déplaît, et vous foulez d’un pas léger les trottoirs, parce que vous savez qu'ils sont de marbre blanc. Et voici que, assis à la terrasse d’un café, vous commencez à découvrir qu’Athènes n’est pas seulement une ville différente des autres, mais qu’elle vit également selon un mode à part.»
Par son aspect physique, Athènes se distingue des autres villes en raison de son manque extraordinaire de continuité historique. Contrairement à d’autres capitales européennes dont l’origine remonte aussi à l'Antiquité, il y à dans son histoire un «blanc» de quinze siècles — de l’invasion des Goths, au milieu du nr siècle de notre ère, à sa renaissance en tant que capitale en 1834. De cette période, il ne reste aucun monument digne d’intérêt, hormis quelques minuscules chapelles byzantines qui ressemblent à de vulgaires reliquaires ou à des coffrets à bijoux.
Ensuite, l'intérêt architectural se limite à des constructions de style «othonien» néo-classique, et il reste peu d'immeubles d'habitation portant témoignage de cette époque. Lors de mon dernier voyage à Athènes, de nombreux édifices datant du xix° siècle tombaient en ruine ou étaient démolis au nom du prétendu progrès. Je me rappelle que, passant un jour dans l’odos Aristophanéous — la rue des tanneurs et des cordonniers —, j'aperçus une fort jolie résidence à deux étages, de style néo-classique. Son toit était bordé de palmettes, ces tuiles décoratives en forme de palmier que les Grecs appellent akrotèria et qui sont à Athènes l’un des ornements architecturaux les plus anciens et les plus courants. Je n’en comptai pas moins de 600; elles étaient en outre moulées à l'effigie d’'Hermès, le messager de Zeus. La demeure avait cependant été transformée en entrepôt, et voici qu’on allait la démolir. Comme je finissais de compter les akrotèria, je vis qu’un ouvrier en bleu de travail m'observait du haut du toit. «Vous en voulez une», me cria-t-il. «Ne», lui répondis-je, c’est-à-dire «oui» (le grec, chose déconcertante, est la seule langue européenne dont la particule d’affirmation commence par la lettre «n»).
Il se pencha, au risque, me sembla-t-il, de se casser le cou, et arracha de la corniche l’une des akrotèria. Puis, comme il avançait sur le toit pour venir se placer juste au-dessus de moi, je compris qu’il voulait faire tomber directement dans mes mains cette fragile relique vieille de cent trente ans. Je n'ai jamais été très fort au jeu de balle, aussi lui fis-je non de la tête et reculai-je vers le milieu de la rue. L’ouvrier descendit alors du toit pour me remettre la jolie tuile dans la rue Aristophanéous.
Je fis le geste de prendre mon portefeuille dans l’intention de lui donner les dix dollars que coûte une akrotèria au marché aux puces de la rue Pandrossou. «Ochi», dit-il; non, il ne prendrait pas d’argent, c'était un cadeau. J’avais une pomme dans ma poche, je la lui offris. Il l’accepta, me laissant en échange ce souvenir de l’Athènes néo-classique.
Il subsiste fort heureusement des monuments remarquables, et imposants, de l’architecture néo-classique. Les plus importants sont l’Université, le Musée National d’archéologie, la Bibliothèque Nationale et l’Académie, institution savante où les statues d’Apollon et de Pallas Athéna vous
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accueillent du haut des colonnes ioniques qui les supportent. Cela dit, on peut dépeindre l’Athènes contemporaine — celle qui est sortie du programme d'urbanisation intensive lancé dans les années cinquante — comme un fatras de pauvretés architecturales au sein duquel s'élève le plus surprenant ensemble d’architecture classique qui soit au monde.
Je ne saurais pour autant approuver ces esthètes qui traitent sans appel et péremptoirement Athènes de «ville laide», car cette cité — je veux dire tout ce qui n’est pas l’Acropole et ses abords immédiats — a, pour la racheter, au moins deux choses que pourrait lui envier n'importe quelle autre capitale. La première est l’Éthnikos Kipos, ou Jardin National, qui, au milieu du xix: siècle, fut tracé au sud du palais royal. C’est un site enchanteur, une oasis de palmiers majestueux, d’allées ombragées, d’étangs tapissés de larges feuilles, où ce qui paraissait impossible devient possible: on v trouve la paix et la solitude à deux pas du tourbillon infernal de la place Syntagmat!
La seconde grâce rédemptrice de l’Athènes moderne, vous la découvrirez à 8 blocs d'immeubles au nord-ouest du Jardin National, au-delà du quartier résidentiel — et très fermé — de Kolonaki. C’est le mont Lycabette. Ce cône calcaire couvert de sapins se dresse au centre même de la ville, à une hauteur de 270 mètres. Il doit son nom aux bandes de loups (/vki) qui hantaient ses flancs dans les temps antiques; il est couronné par la minuscule chapelle de style byzantin d'Haghios Géorgios (saint Georges), qui fait l’effet d’un dé à coudre auprès du Parthénon, cet autre monument que les hommes ont élevé sur le deuxième sommet d'Athènes, mais d’où l’on découvre un panorama encore plus prodigieux de la capitale.
S'ils devaient établir une citadelle dans la cuvette d'Athènes, les stratèges modernes porteraient automatiquement leur choix non pas sur l’Acropole, mais sur le Lycabette. Il faut dire que les premiers hommes qui s’y installèrent voici sept mille ans ne disposaient pas d’un armement approprié pour pouvoir défendre une colline qui présente sur tous ses flancs une pente d'environ 45°. En revanche, le rocher de l’Acropole correspondait parfaitement à leurs objectifs stratégiques; à pic sur trois côtés, accessible seulement du côté ouest, couronné d’un plateau ovale en pente douce, long de 330 mètres et large de 170 mètres à ses extrémités, avec un approvisionnement en eau assuré grâce à des sources souterraines. Voilà pourquoi le Lycabette ne fut jamais fortifié; il est resté intact, même si l’on y trouve aujourd’hui un funiculaire (qui monte discrètement sous la surface du flanc sud-est) et des restaurants modestement nichés à proximité du sommet.
Le Lycabette a — ou plutôt devrait avoir — autant d’importance pour Athènes que l’Acropole elle-même. J'entends déjà les fanatiques de la culture crier au sacrilège. Je leur réponds: à quoi bon une cité dont l’esprit et le cœur sont faits du plus beau des marbres pentéliques si elle n’a pas de poumons pour respirer ? Le Lucabette, c’est pour Athènes la citadelle de la santé, le calme dans la tempête, le lieu où la nature est souveraine.
Si New York avait la topographie d’Athènes, je suis certain que le Lycabette serait une sorte de Central Park en altitude, une grande zone de plein air au cœur de la métropole que fréquenteraient assidûment les amoureux de la nature: promeneurs, étudiants, peintres, jeunes couples, etc.
Les caryatides de stuc de ce balcon délabré indiquent l’origine néo-classique d’un édifice dont le rez-de-chaussée est actuellement occupé par des boutiques. Ce style, élaboré en Europe occidentale, fut importé à Athènes par le roi Othon, après son installation sur le trône de Grèce en 1833. Il a dominé l’architecture athénienne jusqu’en 1930 avant de disparaître devant l’assaut des immeubles modernes.
Dans la banlieue nord d’Athènes de Kifissia, des lions de pierre veillent jalousement sur une propriété abandonnée, dotée des attributs néoclassiques typiques: colonnes doriques, balustrades en fer et frontons au-dessus des fenêtres. Au cours du xrc siècle, bon nombre de demeures furent construites à Kifissia, station balnéaire toujours en vogue.
Mais il n’en va pas ainsi à Athènes; les citoyens ne gravissent pas en foule les pentes du Lycabette pour échapper à la pollution de la ville, ce qui contribue largement à préserver son charme.
Cette indifférence révèle un aspect curieux du tempérament athénien. Sensuellement proche de la terre, l’Athénien ne recherche pourtant pas la nature pour elle-même, et cela bien qu’il soit coupé de la campagne par la mer et la montagne. On dirait que ce peuple grégaire se sent vulnérable en pleine campagne, qu’il y éprouve une sorte d'angoisse. Dans l’autobus, loin de la ville, il m'est parfois arrivé de voir un voyageur baisser les stores, non pas, comme on pourrait le croire, pour se protéger du soleil, mais pour placer un écran entre lui et la rase campagne et échapper à la sensation d'isolement que sa vue engendre.
Il va de soi que, l'été, ces citadins saisissent instinctivement toutes les occasions pour fuir leurs étuves de béton. Le samedi matin, les routes qui partent d'Athènes sont bondées de voitures qui emmènent les Athéniens vers les plages et les maisons de campagne. Cet exode massif ne saurait toutefois s'expliquer par un désir des Athéniens à fuir la foule. Si grande est leur peur instinctive de la solitude (ils donnent à cet état psychologique le nom d’êrimia, littéralement: désert) qu’ils se groupent sur les plages en masses compactes, laissant ainsi inoccupées de vastes étendues de sable, à la grande joie des étrangers qui ne songent, pour leur part, qu’à échapper à la foule bruyante et à protéger leur quiétude et leur intimité. En grec, ce qui a trait à la vie privée s'exprime par le terme idiotikos. Seul un «idiot» n’aspire qu’à se retrancher dans son univers personnel au lieu de se lancer dans le tourbillon de la vie qui l’entoure.
Cette passion de la vie collective a, pour le présent et l'avenir de l’Athènes actuelle, des conséquences incalculables. Déjà, en 1970, la Chambre de Commerce et de Technologie lançait un cri d'alarme: si des mesures radicales n'étaient pas immédiatement adoptées pour faire échec à la pollution, la population serait contrainte, avant dix ans, d’évacuer la capitale. Ces dispositions radicales n'ayant pas été prises, la ville continue à s'étendre.
Même si les Athéniens se plaignent de la dégradation de leur environnement, les prophètes de malheur ne les persuaderont pas de quitter la capitale. Pour la plupart d’entre eux, Athènes est, de toutes les villes, celle qui, socialement, présente le plus d’attraits et — abstraction faite des perspectives qu'ouvre l’émigration — celle qui offre le plus d'occasions de s'enrichir. La principale ambition du paysan grec n'est-elle pas de devenir un citadin? «Partons, allons vivre à Athènes comme des êtres humains», c’est la réflexion assez paradoxale que l’on entend couramment dans la campagne athénienne. Les jeunes générations, notamment, ont tendance à considérer que la campagne est faite pour les bêtes et qu’en y vivant l’homme se place en quelque sorte au-dessous de la condition humaine.
Étant donné cet état d’esprit, il est fou d’oser prédire qu’un jour Athènes puisse devenir inhabitable pour des motifs écologiques. Peut-être les Athéniens n’ont-ils pas assez d'énergie pour adapter leur capitale aux impératifs du xx° siècle. Pourtant, comme l’Acropole en témoigne, ce sont les enfants de la plus vieille cité du monde occidental.
Commerce en ple
Près de la place Omonia, un bijoutier, à son éventaire, défend ses prix auprès d’un client. Sur le comptoir, à l'arrière-plan, la balance sert à peser l'or.
Grâce à la douceur constante de son climat, Athènes est l’une des rares capitales occidentales où le commerce de détail s'effectue en grande partie dans la rue. A la place Omonia commence un grand marché en plein air, qui se prolonge sur 800 mètres le long de la rue Athinas. Sur ce parcours, des boutiques, des éventaires, des installations de fortune proposent aux Athéniens toutes les marchandises imaginables, des bijoux
précieux et des monnaies anciennes aux pièces de rechange
d'automobile, et même jusqu’aux services d’un peintre en bâtiment. De peur de passer inaperçus dans la foule, les vendeurs font l’article à pleine voix. Kalo, kalolcrie un colporteur. Des marchandages énergiques et prolongés ajoutent au tapage ambiant. Ce qu’on perd en temps, on le gagne en satisfaction de s'être montré le plus malin.
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Ce vendeur vante sa marchandise au passant. Si la demande extérieure en éponges est actuellement en baisse, elle reste forte au plan n
Brandissant sa brosse pour attirer l’attention, l’un des nombreux artisans de la place Kotzia attend le client dont la maison a besoin d’un chaulage.
Ce bazar miniature offre de tout: du savon comme des chemises.
D'un geste pathétique, un marchand de chaussures adjure la clientèle. Ces œufs sont garantis du jour, et la paille est prête pour l'emballage.
Un paysan a parcouru 80 kilomètres pour venir vendre au marché les fruits de son verger.
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Blouses paysannes et besaces s’ornent de broderies traditionnelles. Équipements de camping neufs et vieux surplus militaires se côtoient.
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Véhicules et accessoires neufs sont coûteux à Athènes, aussi le marché de l’occasion connaît-il une activité prospère.
e transformés en semelles ou en paniers, s'ils sont trop USé
ou réutilisés, ou encor
Un marchand veille sur de vieux pneus, qui seront rechapés
Ce buste en marbre de Périclès — actuellement au musée du Vatican à Rome — évoque l’autorité sereine de ce stratège et homme d’État qui domina la vie d'Athènes de 461 à 429 av. J.-C. C’est sous son impulsion, et en dépit d’une forte opposition justifiée par les dépenses engagées, que le Parthénon et d’autres temples superbes furent édifiés sur l’Acropole, en remplacement des sanctuaires incendiés par les Perses en 480 av. J.-C.
l'éclat de l'âge dor
Comme il se doit, c’est en se dirigeant vers le cœur d'Athènes que l’on découvre son passé, découverte qui ne va pas sans une certaine impression de désordre. Les rues, même les plus larges, se font sinueuses et se perdent vers l’Acropole. À mesure que l’on avance, l’Athènes moderne — ces quartiers immenses bâtis au cours des dernières décennies sous le signe d’un conformisme sans charme — s’écarte pour laisser place au chaos; des vestiges de colonnes et d’arcs, privés de l'édifice qui fut jadis leur noble raison d’être, s'élèvent parmi les bureaux et les trolleybus.
On peut trouver à ces ruines antiques quelque chose de pitoyable, voire de ridicule. En 1899, Bernard Shaw terminait sa visite sur ce commentaire exaspéré: «Me voilà débarrassé d'Athènes, de sa stupide Acropole classique et de ses piliers fracassés.» Cependant, la majorité des étrangers voient dans ce cœur délabré de l’antique cité un fragment constitutif de la métropole moderne. Ces reliques brisées et rongées par le temps attestent qu’Athènes fut le foyer d’une civilisation glorieuse. Se trouver au milieu d’elles, c’est partager, ne serait-ce qu’imperceptiblement, l’un des grands moments de l’histoire des hommes.
Dès l’an 5 000 av. J.-C. le plateau calcaire de l’Acropole était habité par une population de l’âge néolithique dont la langue nous est inconnue. Peut-être Athènes lui doit-elle son nom, qui n’est pas grec; elle a laissé sur le plateau des témoignages concrets de son existence sous la forme de poteries brisées et d’effigies d’une déesse de la Fécondité aux flancs évasés et aux seins pointus. Peut-être est-ce de ces temps reculés que date le culte des serpents couleur de terre et des petits rapaces qui hantaient l’Acropole — il se poursuivit très avant dans le premier millénaire av. J.-C. au cours duquel la chouette devint le symbole de la déesse Athéna.
Ces premiers Athéniens étaient des paysans et des pâtres qui vivaient dans des huttes et tissaient une étoffe rudimentaire. Mais il est probable que, vers 1900 av. J.-C. les Grecs, peuple de guerriers nomades venus du Nord, avaient déjà fait leur apparition. À leurs invasions fit suite un âge de ténèbres. Les Grecs de l’Antiquité, y compris les Athéniens, étaient une race résultant du mélange de vagues successives d’envahisseurs indo-européens et des populations qui les avaient précédés. Si les invasions continuèrent à dévaster certaines régions jusqu’au xir siècle av. J.-C., à Athènes, elles cessèrent dès 1600 av. J.-C. Des rois plus ou moins mythiques — mi-hommes, mi-dieux — surgirent durant cette période, tels les dieuxserpents Cécrops et Érechthée, et le héros Thésée dont la victoire légendaire sur le Minotaure en Crète évoque des exploits militaires qui ont peut-être réellement eu lieu.
C’est au xur siècle av. J.-C. que l’Acropole devint une place forte, avec son sommet protégé de remparts et de portes, et ses grottes s’ouvrant sur ses
36/ L’éclat de l’âge d’or
pentes aménagées en sanctuaires. Dans une crevasse, les Athéniens taillèrent à même le roc une série de marches permettant d'accéder à une source naturelle située 36 mètres plus bas. Ces degrés de pierre furent en un temps recouverts de degrés de bois qui tombèrent bientôt en poussière; c’est, sans doute, grâce à ces étroites marches glissantes et à ce filet d’eau salvateur que la citadelle put résister à la dernière vague d’assaillants grecs venus du Nord, des Doriens à chevelure noire, maniant des armes en fer — fait nouveau à cette époque —, qui étendirent leur domination sur tout le reste de la Grèce au cours du xir siècle av. J.-C.
Au x: siècle, soit deux cents ans plus tard, les Doriens tentèrent une fois de plus de s'emparer d'Athènes. Un oracle leur avait promis la victoire à condition qu'ils épargnent le roi de la cité, Codros. Celui-ci, qui avait eu vent de la prophétie, s’introduisit sous un déguisement dans le camp ennemi et se fit volontairement tuer par les soldats. Les Doriens perdirent courage, et la cité ne fut jamais prise. Les Athéniens purent ainsi conserver un sang grec très délicatement dosé (ils se qualifiaient eux-mêmes d’loniens), qui devait produire des fruits splendides dans les siècles à venir. On dit également que cette époque marque la fin de la monarchie athénienne, car nul ne fut jugé digne de succéder au roi Codros. Des archontes, d’abord élus à vie, puis désignés chaque année, gouvernèrent désormais la cité, et c’est ainsi que, lentement, naquit la démocratie.
Dans les siècles qui suivirent la mort de Codros un nouvel équilibre politique s'établit à Athènes. Malgré des troubles dus à la détresse des paysans, la cité prospérait grâce à ses mines d’argent et au dynamisme de son commerce extérieur. Une riche bourgeoisie commença bientôt à menacer la suprématie de la vieille aristocratie féodale. Au début du vr siècle, Athènes disposait, comme d’autres cités d’ailleurs, de corps de soldats-citoyens lourdement armés, les hoplites. L'accès à ces phalanges, armature de la puissance militaire athénienne, était ouvert à tout citoyen capable de payer son équipement. Ainsi se constitua une armée démocratique dont l'existence porta un rude coup à la noblesse guerrière.
Malgré leur forme évoluée de gouvernement, les Athéniens de cette époque n’ont laissé qu’une faible empreinte sur l’Acropole. De nos jours, leurs grottes-sanctuaires et leurs murs grossiers de pierre brute — reconstitués par les archéologues — passent à peu près inaperçus à côté des splendeurs d’une époque moins reculée. Chaque fois que je monte à l’Acropole, je suis frappé par le contraste culturel entre la rudesse de ces premiers temps et le raffinement de l’ère classique. Comment s’est opérée cette transformation? Que s'est-il donc passé au cours des cinq siècles qui se sont écoulés entre le règne de Codros, le dernier roi, et le gouvernement de Périclès, l’homme d’État génial qui porta Athènes, simple cité de 250 000 habitants, à l’apogée de sa gloire au v siècle av. J.-C.?
Personne, je crois, n’est réellement parvenu à expliquer ce prodige. La tradition veut qu’Athènes soit devenue le refuge des hommes civilisés qui, de toutes les régions de Grèce, fuyaient l’oppression dorienne. Tandis que les marchands s’organisaient et formaient une classe, des réformes agraires et économiques apportaient un surcroît de richesses. Mais ce miracle n’est
pas uniquement celui d'Athènes, ni même celui de la Grèce seule. Dès le xrr° siècle, les invasions et les pressions de la surpopulation avaient eu pour effet d'amener quantité d’esprits aventureux à quitter leurs foyers en Grèce continentale et à établir de nombreuses colonies en mer Égée et sur les bords de la Méditerranée orientale. Dans ces lieux comme dans la mère patrie, par on ne sait quelle alchimie du sang et des circonstances, les hommes se formèrent une vision nouvelle du monde.
Une première lueur apparut, six siècles avant l'ère chrétienne, dans la cité grecque de Milet, sur la côte d’Asie Mineure. Un marchand de cette ville, doublé d’un philosophe, un certain Thalès, se posa un jour cette question: «De quoi les choses sont-elles donc faites?» Il fournit lui-même la réponse: «D’eau.» La question, et non la réponse, était naturellement remarquable. Elle annonçait ce besoin qui serait propre à la Grèce classique de découvrir sous la diversité du monde le principe simple, le principe essentiel. Avant Thalès, de nombreuses civilisations du Moyen-Orient, en particulier l’égyptienne et la sumérienne, avaient développé la science à partir de l’observation, mais aucune sans réussir à se dégager de la masse des faits qui, selon elles, étaient gouvernés par le divin, mesure de toute chose, pour atteindre aux abstractions cosmologiques. Avec Thalès, qui voyait de l’eau — c’est-à-dire un principe physique — où d’autres voyaient un dieu, la raison supplantait la foi.
Ce besoin de s'interroger, cette sûreté de soi, sont des traits caractéristiques de l'esprit grec ancien. Certes, en politique, ce tempérament pouvait conduire à de graves conflits. Passé 650 av. J.-C. et pendant une centaine d’années, Athènes fut secouée par une série de révolutions internes, inspirées par des citoyens fortunés qui voulaient conjuguer leur toute nouvelle richesse et le pouvoir politique. Cependant, en l’an 507 av. J.-C. les Athéniens finirent par se donner un régime pleinement démocratique dans lequel la religion et le sens civique étaient personnifiés par la déesse Athéna, symbole et protectrice de la cité.
Ces deux composantes sont encore sensibles aujourd’hui tant elles vibrent dans la frise magnifique qui entourait jadis le Parthénon, le plus grand temple de l’Acropole. La plupart des bas-reliefs de la frise se trouvent maintenant au British Museum, à Londres, mais quelques-uns sont conservés dans le musée, petit mais riche, situé sur l’Acropole même. Les sculptures représentent les Grandes Panathénées, cérémonie qui avait lieu tous les quatre ans pour célébrer la naissance de la déesse. Par une route qui traversait la vieille place du Marché, au pied de l’Acropole, la procession montait jusqu’au plateau pour remettre le péplos à la statue d’Athéna et conduire à son autel, pour le sacrifice, des génisses et des béliers.
La frise nous montre des dieux qui, paisiblement assis, regardent le peuple de la cité avancer en théories ordonnées. On voit un défilé majestueux de tuniques somptueuses et de visages d’une beauté parfaite. Les hommes et les femmes portent solennellement des cruches et des instruments de sacrifice, les citoyens vont conversant tranquillement, les animaux eux-mêmes reflètent, grâce au ciseau du sculpteur, tout l’éclat du rite qu’ils accomplissent. De jeunes cavaliers nobles accompagnent la procession. Les derniers
38/ L’éclat de l’âge d’or
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Vus du mont Philopappos, les temples de l’Acropole dominent toujours Athènes. A l'arrière-plan, à droite, se profile la jolie forme conique du Lycabette.
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40/ L’éclat de l’âge d’or
du groupe retiennent leurs montures dont les pattes resserrées en faisceau et les encolures busquées donnent une sensation d’énergie difficilement maîtrisée. Mais, en remontant le long de la frise, le pas des chevaux s'accélère, les crinières s’enflent au vent, les sabots martèlent librement le sol, et vient le moment où leurs cavaliers les laissent prendre fièrement le petit galop. Devant eux roulent des chars dont chacun porte un querrier lourdement armé et coiffé d’un casque sphérique qui le nimbe de son panache en forme d’éventail. Puis, devant ces chars, le cortège paraît de nouveau ralentir comme freiné par le pas solennel des magistrats et la marche pesante des bêtes promises au sacrifice. Le sculpteur a vu dans la procession autre chose qu’un simple rite; son œuvre est un hymne à la gloire des dieux et de la cité, objets d’une même vénération.
L'année 490 av. J.-C. allait mettre à l'épreuve ce jeune esprit civique. Un immense Empire perse qui encadrait la moitié de la Méditerranée orientale envoya à Athènes une force expéditionnaire pour la punir du soutien qu’elle avait apporté à la révolte des cités grecques d’Asie Mineure. Les envahisseurs débarquèrent à Marathon, sur la côte de l’Attique; et là, dans un de ces moments où passe le souffle de l'Histoire, ils furent repoussés par 9 000 Athéniens et leurs alliés.
Cependant, dix ans plus tard, le roi perse Xerxès lançait sur le Nord de la Grèce une armée colossale, peut-être 200 000 hommes. Les cités grecques tombaient les unes après les autres. À Athènes, l’Assemblée du peuple était divisée sur la conduite à tenir. D’aucuns, comme Thémistocle, le chef politique le plus clairvoyant, voulaient barrer la route aux Perses au défilé des Thermopyles, situé au nord de la Grèce, et conseillaient, au cas où il serait impossible de les arrêter à cet endroit, d’évacuer la population d'Athènes dans l’île égéenne de Salamine au moyen de la force navale que la cité-état venait de se donner. D’autres, en revanche, souhaitaient défendre leur foyer à n'importe quel prix. Le dilemme fut soumis à l’oracle hautement respecté de Delphes, qui fit cette prédiction: «Seule la muraille de bois ne cédera pas.» Pour Thémistocle, il ne pouvait s’agir que de la flotte athénienne; mais ses adversaires affirmaient que cette muraille de bois n’était autre que la palissade qui entourait l’Acropole. Pendant ce temps, Xerxès avançait vers le sud sans rencontrer de résistance.
Thémistocle finit par l’emporter à l’Assemblée du peuple. Fort heureusement pour les Athéniens, ce furent leurs alliés qui se battirent aux Thermopyles: 1 500 hommes, dont un noyau de 300 Spartiates, y trouvèrent la mort en tentant héroïquement, mais en vain, de défendre ce passage escarpé. Tandis que le gros des forces grecques refluait sur le Péloponnèse, Thémistocle organisait le repli sur Salamine, laissant derrière lui une force symbolique pour défendre l’Acropole. Du haut de la citadelle, ces hommes voués au sacrifice virent le golfe Saronique s’emplir des navires qui emportaient leurs compatriotes en lieu sûr. Le lendemain, l'avant-garde de l’armée perse se présentait au pied de la colline, tandis que la flotte de Xerxès approchait des côtes de l’Attique.
Sur l’ordre peut-être de Thémistocle, on avait évacué la statue de bois d’Athéna — le plus sacré de tous les symboles protecteurs — sur Salamine
L'Acropole: ses temples
Les quatre édifices érigés au V' siècle av.
J.-C. sur l’Acropole marquent l’apogée de l'architecture classique. Bâti en premier, le Parthénon, d’ordre dorique — avec ses colonnes massives et ses simples chapiteaux rectangulaires —, atteint à une triomphale grandeur, que n’entachent en rien les outrages du temps. Ensuite furent construits les Propylées, en grande partie doriques eux aussi, et le petit temple d’Athéna Niké, d’ordre ionique, aux fines colonnes surmontées de volutes. Avec les chapiteaux et les frises de l’Érechthéion, le style ionique touche à la perfection.
C4 Bâti entre 447 et 438 av. J.-C. le Parthénon nesure environ 70 mètres de long sur 31 de arge. Le poids énorme de la toiture originale en marbre, des frises et des .
frontons était supporté par 46 colonnes extérieures, hautes de près de 11 mètres.
Gardant l’entrée de la citadelle, le temple d’Athéna Niké (dispensatrice des victoires) fut érigé en 427 av. J.-C. par les Athéniens désireux de se concilier les faveurs de
la déesse grecque Athéna.
Édifiés entre 437 et 432 av. J.-C. les Propylées constituaient l'entrée monumentale des temples de l’Acropole.
Ils servaient également de lieu public de | réunion et de pinacothèque, exposant des [Wa scènes épiques de la mythologie grecque.
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avec la population. On eût dit que la déesse elle-même abandonnait la cité. Pendant quelques jours les défenseurs résistèrent, faisant rouler sur les assiégeants de grosses pierres et des tronçons de colonnes. Cependant, les Perses découvrirent un escalier étroit taillé dans le roc, qui, partant d’une grotte-sanctuaire, gravissait le flanc nord de l’Acropole. Utilisant ce chemin antique et périlleux, ils escaladèrent la colline.
Les défenseurs furent pris de panique. Certains se donnèrent la mort en se jetant du haut des remparts. Les autres se réfugièrent dans le temple d’Athéna — l’ancêtre du Parthénon —, d’où l'ennemi les arracha pour les massacrer. Puis les Perses saccagèrent les autels — les temples élevés aux dieux et aux premiers rois — et y mirent le feu.
Les Athéniens ne temporisèrent pas pour prendre leur revanche. Thémistocle attira la flotte adverse dans le détroit de Salamine et l’anéantit grâce à ses puissants vaisseaux. L'été suivant, à la bataille de Platées, ce qui restait de l’armée perse fut mis en déroute. La victoire d'Athènes tenait du prodige: il existait encore des citoyens pour se rappeler que, soixante-dix ans auparavant, la cité-état était à peine plus qu’une petite puissance locale, perpétuellement menacée par l’anarchie.
Pendant les trois décennies qui suivirent, le peuple athénien se consacra à la reconstruction de sa cité détruite et lui donna un aspect nouveau, plus grandiose. Un immense rempart périphérique, des bâtiments administratifs, des colonnades, des places publiques, ce fut bientôt une véritable métropole
42/ L'éclat de l’âge d’or
Menacées de destruction, les caryatides du temple de l’Érechthéion sur l’Acropole sont destinées à être conservées dans un musée et remplacées par des copies en fibre de verre.
Elles attendent l’exil sous un abri de fortune qui les protège des pluies polluantes. Des moulages pris au xix° siècle permettront de mettre en place des copies fidèles.
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qui s’éleva au nord-est de l’Acropole. Aujourd’hui, si l’on se place au milieu des ruines de l’antique Agora — autrefois le centre de la vie publique —, on peut encore découvrir des traces de cette lointaine splendeur. Au sud, c’est la colline de l’Aréopage, où siégeaient les dirigeants de la cité à l’époque pré-démocratique ; elle est un peu plus élevée que celle toute proche de la Pnyx, où se tenait l’Assemblée du peuple. A l’ouest, c’est le temple du dieu du Feu, Héphaïstos, le sanctuaire le mieux conservé des temples grecs; sa colonnade extérieure et son lieu saint sont à peu près intacts. Et alentour, sur le sol, dans un chaos où toute identification est presque impossible, gisent les autels, les chambres du Conseil et les portiques de l’âge d’or.
Pendant une bonne trentaine d'années après le sac d'Athènes par les Perses, les sanctuaires de l’Acropole restèrent à l’état de ruines. Avant la bataille de Platées, les soldats athéniens avaient fait collectivement le serment suivant: «Je ne reconstruirai aucun des temples que les Barbares ont brûlés et détruits; je garderai ces vestiges pour qu’ils rappellent aux générations futures le grave sacrilège dont ils se rendirent coupables avec tant de sauvagerie.»
Ce n’est qu’en 449 av. J.-C. lorsque la paix fut conclue avec la Perse, que les Athéniens s’estimèrent relevés de leur serment. Athènes, qui possédait une flotte puissante dont les équipages se composaient des hommes les plus pauvres et les plus rudes, était maintenant à la tête d’une ligue de défense qui groupait la plupart des cités grecques de la mer Égée. La population d'Athènes, son commerce, ses industries connaissaient un grand essor. Les sciences et les arts étaient passés de la lueur timide de l’aube à la clarté éblouissante du matin. En l’espace de quelques générations, la petite cité-état — quère plus grande qu’une actuelle ville industrielle modeste d'Europe ou d'Amérique — avait engendré plus d'hommes de génie que la moitié des empires orientaux réunis.
À partir de 461 av. J.-C. l’Assemblée du peuple fut dominée par Périclès, homme d’État remarquable, dont le projet était de couronner l’Acropole de splendeurs architecturales vers lesquelles les Grecs tourneraient fièrement leurs regards. Il voulait notamment édifier une superbe entrée monumentale qui donnerait accès à un temple immense. Pour financer l’entreprise, il proposait d'utiliser le trésor de la ligue de défense, ce qui lui valut immédiatement un torrent d’injures de la part des éléments conservateurs de l’Assemblée. «Les Grecs ressentiront cela comme un outrage», gronda leur porte-parole. «Ils dénonceront notre autoritarisme cynique, lorsqu'ils constateront que nous embellissons notre cité, à la manière dont une femme impudique alourdit ses atours de pierres précieuses, avec le tribut qu’on leur a extorqué pour faire la guerre aux Perses...»
Ce n'était pas la piété qui inspirait Périclès. Il faudrait plutôt voir en lui un libre penseur qui voulait assujettir la religion à l’État. Le Parthénon lui-même, pièce maîtresse de son projet, devait être élevé moins à la gloire d’une déesse qu’à celle d’un peuple; ce serait un mémorial qui célébrerait la victoire sur les Perses, en même temps que celle des lumières de la raison sur les ténèbres de la barbarie. Il semble aussi que l’Assemblée, où tout citoyen libre avait droit de vote, ait accordé la majorité à Périclès davantage
Des siècles de grandeur
et de décadence
v. 5000 Des populations néolithiques s'installent sur et
av. J.-C. autour de l’Acropole, colline dominant l’Attique.
v. 2000 Les premiers Hellènes, appelés aussi loniens, envahissent la Grèce par le nord et se fixent dans l’Attique.
1200-1100 Des réfugiés, fuyant les régions du Nord de la
Grèce infestées par les pillards doriens, affluent vers Athènes. Certains émigrent dans les îles de la mer Égée; d’autres fondent des colonies grecques sur la côte ouest de l’Asie Mineure, qui deviendra par la suite l’Ionie.
v. 900-800 Formation des cités-états grecques. Des cités de
l’Attique se groupent en confédération.
507 Une nouvelle constitution athénienne accorde des
droits politiques égaux à tous les citoyens.
500-494 Soutenus par Athènes, les Grecs d’lonie se soulèvent en vain contre la domination perse.
490 Darius, roi des Perses, lance une attaque contre la Grèce continentale, déclenchant ainsi les guerres médiques. L'armée athénienne triomphe à la bataille de Marathon.
483 Thémistocle, archonte d'Athènes, construit une puissante flotte.
481 A l'initiative de Sparte, les États grecs décident d’unir leurs efforts contre les Perses.
480 Xerxès, fils de Darius F”, attaque de nouveau la Grèce et bat l’armée de Sparte aux Thermopyles; Athènes est évacuée avant d’être pillée par les Perses. La flotte grecque reprend le dessus après l’éclatante victoire navale de Salamine.
479 Les dernières grandes batailles de la guerre, à Platées et à Mycale, marquent la défaite de la Perse. Athènes, puissance maritime, concurrence
Sparte.
478-476 Athènes organise la confédération de Délos, alliance maritime de divers Etats, dont l’'Ionie, pour parer à la menace de représailles perses.
461 Périclès devient le politicien le plus influent de la cité. Sa politique d'expansion impérialiste accroît la tension entre Athènes et Sparte.
459-446 Un état de guerre intermittent entre les deux cités rivales se termine par la conclusion de la paix de Trente Ans.
457 Construction de longs murs défensifs entre Athènes et Le Pirée.
454-453 Le trésor de la confédération de Délos, transféré de Délos à Athènes, permet à Périclès de financer de grandioses travaux publics.
447-431 Début de la construction du Parthénon, qui inaugure l’âge d'or d'Athènes. La ville s’enorgueillit alors de compter des personnages illustres: le philosophe Socrate, l'historien Hérodote, le poète Pindare et les auteurs dramatiques Sophocle et Euripide.
429 Périclès meurt de la peste.
404 Athènes se soumet à Sparte.
387 Platon fonde l’Académie d'Athènes.
338 Philippe IL roi de Macédoine, remporte la bataille de Chéronée et assure son hégémonie sur la Grèce.
335 Fondation à Athènes, par Aristote, de l’école de philosophie péripatéticienne.
197-148 Rome, dont l’ascendant grandit, envoie des légions écraser la puissance macédonienne et finit par soumettre toute la Grèce à un gouverneur romain.
88-86 Athènes soutient les rebelles d'Asie Mineure contre Rome. Le général romain Sylla assiège la ville et massacre un grand nombre de citoyens.
27 L'empereur Auguste achève la construction de l’Agora romaine d'Athènes.
49 apr. J.-C. Prédication de saint Paul aux Athéniens.
120-128 L'empereur Hadrien réside à Athènes; il dote la ville d’une bibliothèque, d’un gymnase, d’un panthéon, d’un arc de triomphe, et achève le temple de Zeus Olympien.
267 Les Goths saccagent la ville, mais respectent
l’Acropole.
324-337 Règne de l'empereur Constantin, qui se convertit au christianisme et bâtit une nouvelle capitale romaine (appelée plus tard Constantinople) à Byzance, ancienne colonie grecque sur le Bosphore. v. 429 Le Parthénon est transformé en église.
529 L'empereur Justinien fait fermer les écoles de philosophie païenne d'Athènes.
1204-1225 Les croisés francs s'emparent de Constantinople et divisent la Grèce en principautés féodales.
1311-1402 Athènes passe successivement sous la domination des Catalans, des Florentins et des Vénitiens.
1453 Les Turcs ottomans s'emparent de Constantinople et mettent fin à l’Empire byzantin.
1456 Après un siège de deux ans, Athènes capitule devant les Ottomans.
v. 1466 Le Parthénon est transformé en mosquée.
1685-1715 Venise tente sans succès d’arracher Athènes à la domination ottomane. Le Parthénon explose pendant le siège de l’Acropole par les Vénitiens.
1821 Début de la guerre d’Indépendance de la Grèce.
1827 Le colonel Charles Fabvier est contraint de rendre l’Acropole aux Turcs. Une force navale anglofranco-russe coule en majeure partie la marine turco-égyptienne, dans la baie de Navarin.
1830-1833 Les Grandes Puissances européennes reconnaissent l’indépendance de la Grèce et favorisent l’accession du prince ottoman Othon de Bavière au trône hellène.
1843 Un coup de force militaire oblige le roi à accorder une constitution et à instaurer un parlement.
1912-1913 Les États balkaniques luttent contre les Ottomans et se combattent entre eux au sujet de
Hj; revendications territoriales. La Grèce agrandit ses frontières au nord, obtient la Crète et la plupart des îles de la mer Égée. Constantin I” accède au trône de Grèce après l’assassinat de son père.
1917 Le roi Constantin, pro-allemand, abdique en faveur de son fils Alexandre. La Grèce rejoint le camp des Alliés au cours de la Première Guerre mondiale.
1919-1923 Le règlement de paix qui suit la Première Guerre
- mondiale accorde à la Grèce l'administration de Smyrne, sur la côte ouest de l'Asie Mineure. Sous la conduite de Mustafa Kemal (Atatürk), les nationalistes turcs chassent les Grecs après de féroces combats. Quelque 300 000 réfugiés grecs d’Asie Mineure viennent se fixer à Athènes.
1940-1941 Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les troupes de l’Axe occupent la Grèce. Le roi Georges et son gouvernement partent en exil.
1942-1944 Les forces clandestines grecques soutiennent les Alliés. La résistance aux troupes d'occupation grandit, mais se trouve affaiblie par les tentatives des communistes en vue de dominer le mouvement de guérilla.
1944-1945 Libération d'Athènes, suivie d’une insurrection communiste. Les Britanniques imposent le cessezle-feu après six semaines de combats.
1946 Les communistes déclenchent une guerre civile.
1947 Les États-Unis votent une assistance à la Grèce. Georges II meurt, son frère Paul lui succède.
1949 Le soulèvement communiste échoue, mettant fin à la guerre civile.
1964 Constantin II monte sur le trône.
1965-1967 Constantin et son Premier ministre se disputent le commandement des forces armées, ce qui donne lieu à une crise pontique et à des violences de rues.
1967 Les colonels s'emparent d'Athènes et instaurent une dictature militaire. Constantin part en exil, après avoir échoué dans sa tentative de contre coup d’État.
1974 Restauration de la démocratie en Grèce. Le pays vote l’abolition de la monarchie.
dans l'espoir d'obtenir des emplois que dans un élan de ferveur religieuse: l’entreprise, en effet, réclamerait des milliers de bras, depuis les maçons et les charpentiers jusqu'aux scribes et aux muletiers.
Récemment, à l’occasion d’une nouvelle visite à l’Acropole, je me suis trouvé au milieu d’une armée d’un autre genre dont les effectifs se comptaient par milliers. Gravissant les larges marches qui conduisent au sommet, j'étais précédé, et suivi, d’une foule de touristes armés d’appareils photographiques et de quides, sous un soleil de plomb que réverbéraient la roche et la pierre. Néanmoins, malgré la foule et l’ardeur du jour, je sentais monter en moi, à mesure que j'approchais du plateau sacré, cette sorte d'ivresse que cause l’émerveillement. À ma gauche s'élevait le petit temple d’Athéna Niké, dédié à la protectrice de la ville. Bien que l’Athéna ailée fût le symbole classique de la Victoire, elle était ici représentée sans ailes, afin, paraît-il, qu’elle ne puisse quitter la cité. La statue disparut, on ne sait au juste quand, au cours de l’histoire d'Athènes; mais les colonnes et les frises qui entourent son temple sont toujours intactes.
J'avais devant moi, plus imposant, l’ensemble monumental des Propylées qui donne accès à l’Acropole. Ce vestibule en ruine était aussi triomphal, à sa manière, que celui du Parthénon. Enjambant un espace resserré et inégal, la partie centrale était percée de porches profonds et coiffée de toits en croupe. À l’extérieur, les colonnes, comme celles du Parthénon, ont la sobre dignité de l’ordre dorique. A l’intérieur, en revanche, celles qui flanquent la voie montante appartiennent à l’ordre ionique, avec leurs chapiteaux sculptés aux gracieuses volutes.
Les Propylées furent conçus avant tout comme une structure annonçant l’approche d’une merveille d’une autre grandeur: le Parthénon. La construction de cet édifice immortel exigea un labeur prodigieux. 22 000 tonnes de marbre furent extraites du mont Pentélique. On les chargeait sur des traîneaux pour les apporter au bas de ses pentes jusqu’à un point situé à une quinzaine de kilomètres des carrières; puis on les rechargeait sur des chariots ou sur de gigantesques châssis de bois que tiraient des attelages comptant jusqu’à vingt bœufs, sur une route renforcée qui aboutissait au pied de l’Acropole; et, là, on les hissait au moyen de treuils sur la pente de la citadelle. Il fallut trois années pour mener à bien ces travaux préliminaires et niveler la terrasse de soutènement du futur temple.
Le Parthénon — le mot signifie littéralement «chambre des vierges» — fut construit en partie sur l'emplacement du temple détruit, mais il dépassait de loin celui-ci par sa finesse et sa magnificence. Jamais encore les Grecs n'avaient édifié un temple aussi grand; il était ceint de 46 colonnes très rapprochées et d’une hauteur inaccoutumée. Les marches, les architraves, les dalles, les frontons, étaient faits de ce marbre pentélique blanc, dont le grain brillant et fin était pourtant assez tendre pour permettre au sculpteur tous les raffinements. Des Propulées, on devait apercevoir le grand temple s'élevant, par-delà les terrasses et les statues, dans une majesté impressionnante de mystère.
Sur ses frontons sculptés, dieux et déesses jouaient chacun leur rôle respectif dans les drames divins, comme la naissance d’Athéna et sa dispute
46| L’éclat de l’âge d’or
derne parmi les nobles figures de la statuaire classique, une touriste aux pieds meurtris change de chaussettes dans le théâtre de Dionysos.
48] L’éclat de l’âge d’or
avec Poséidon, le dieu de la Mer, pour la possession de l’Attique. Aux temps antiques, le fidèle qui, avant gravi les marches du temple, franchissait ensuite les grandes portes aux lambris de bronze et d'ivoire passait brutalement de l’aveuglante lumière du jour à la pénombre; et là, du haut de ses 12 mètres, la déesse Athéna laissait tomber sur lui son regard. Drapée dans son péplos d’or massif, portant sur son visage le masque glacé de la puissance immortelle, elle tenait de sa main gauche une lance et une statuette ailée — son effigie — dans sa main droite levée. De son casque couronné de griffes et surmonté d’un sphyunx, un panache lui tombait en cascade dans le dos.
Le créateur de cette imposante statue, l’auteur aussi de toute la rénovation géniale de l’Acropole, était le grand sculpteur Phidias, inspiré par Périclès lui-même. On ne recula devant aucune dépense. L’armature de la statue était en bois, mais les parties nues du corps étaient faites d'ivoire, ses veux de pierres précieuses, et sa tunique pesait 2 500 livres d’or. Au nr siècle av. J.-C. on enleva cet or pour payer les fournisseurs du tyran de l’époque; la statue ainsi dépouillée de sa précieuse parure fut détruite plus tard, peut-être par le feu.
Le Parthénon devait connaître un sort à peine plus heureux. Au vr siècle de notre ère, le sanctuaire devint une église chrétienne et sa consécration passa de la vierge guerrière Athéna à la Sainte Vierge Marie. Neuf siècles plus tard, les conquérants turcs en firent une mosquée et la dotèrent d’un minaret. Puis, en 1687, les forces vénitiennes, qui avaient déjà soumis une grande partie de la Grèce, mirent le siège devant Athènes. Les Turcs se réfugièrent sur l’Acropole et transformèrent le Parthénon en poudrière. Le 26 septembre, le commandant en chef des assiégeants, un maréchal suédois qui louait ses services à Venise et qui professait une grande admiration pour l’art classique, pointa ses canons sur le temple. Un obus creva la toiture et l’explosion souffla instantanément l'édifice. Les murs du temple sautèrent, 28 colonnes s’effondrèrent et le toit vola en éclats. Quand les Turcs eurent capitulé, le maréchal, féru de classicisme, voulut emporter les chevaux sculptés du fronton ouest; mais, comme on les en descendait, le palan se rompit et ils se brisèrent sur le sol.
Au début du xx: siècle l’ambassadeur britannique en Turquie, lord Elgin, reçut l’autorisation d'emporter une grande partie des plus belles sculptures du temple. Ces reliques aboutirent au British Museum.
L’Acropole devint le lieu de prédilection des amateurs d’antiquités et des fils de famille qui accomplissaient le rite du voyage circulaire en Europe. C’est seulement lorsque la Grèce eut acquis son indépendance, en 1833, que les archéologues jetèrent au rebut les déchets laissés par des siècles de domination étrangère obscurantiste et restaurèrent, morceau par morceau la plupart des colonnes brisées.
Je me remémore ce jour où, à l'ombre des Propylées, j'aperçus un édifice que Phidias aurait eu peine à reconnaître. En effet, dans sa blancheur de squelette, foudroyé mais superbe, le Parthénon s'ouvre de toutes parts aux rayons du soleil et au bleu du ciel: ses colonnes sont atrophiées, mutilées, ses frontons brisés, et son sanctuaire n’est plus que décombres.
Dans le temple d’'Héphaïstos qui domine l’Agora antique, un gardien passe le temps en écoutant son transistor. Cet édifice bien conservé est connu sous le nom de Théséion, car nombre de statues, à l’extérieur, retracent les aventures de Thésée, roi légendaire d’Athènes qui tua le Minotaure.
50/ L’éclat de l’âge d’or
C’est en en faisant le tour que je pris conscience de tous ses raffinements. S'il est un édifice qui symbolise la précision mathématique, c’est bien celui-ci. Pourtant, on chercherait en vain à v découvrir une ligne droite, qui d’après les Grecs peut créer, en architecture, de malencontreuses illusions d’optique: les lignes verticales s’incurvent, les lignes horizontales fléchissent. Pour compenser ces erreurs, les constructeurs ont fait en sorte que le soubassement du Parthénon présente une certaine courbure qui atteint son maximum au point central de chacune des quatre façades; de plus, chaque colonne, par l’effet d’un autre raffinement appelé entasis, s'enfle en son milieu pour reprendre son diamètre normal au sommet. Cet artifice, comme celui qui consiste à incliner très légèrement les colonnes vers l’intérieur, accroît l'impression de hauteur et de verticalité.
À l’origine, le Parthénon était peint de couleurs vives, voire criardes. Les statues, les frises, les bas-reliefs étaient généreusement enduits de noir, de rouge et de bleu. Les dieux sculptés se mouvaient dans des tourbillons d’ocre. Leurs veux de cristal lançaient des éclairs; ils serraient dans leurs mains des épées ou des tridents de bronze qui ont disparu depuis longtemps. Les détails architecturaux étaient eux-mêmes relevés de la façon la plus voyante: les plafonds étaient outrancièrement couverts de dorures, les moulures de couleurs exubérantes, et les fleurons pointaient comme autant de bourgeons d’un noir lustré.
Il était dans la nature des anciens Grecs d’aimer la vie. Au xix' siècle, les romantiques en ont fait des êtres nobles, des abstractions, mais la vérité était plus humaine et plus diverse. Les âmes romantiques ont été — et sont encore — mortifiées de découvrir que le citoyen de la Grèce moderne se distingue nettement de son ancêtre. Elles en concluent que la race ancienne a été submergée lors des invasions slaves, albanaises et turques. Et cela, en un sens, s'avère être un raisonnement exact.
En fait, ces anciens Grecs qui aspiraient à l’équilibre et à l’harmonie se révélaient des gens passionnés, dont l'idéal était en réalité assez peu conforme à leur nature. Les anciens Athéniens, comme leurs descendants actuels, se montraient ambitieux et sociables. Observer aujourd’hui un groupe de Grecs revient à assister à une joute d’orateurs et de politiciens nés: ils sont vifs d’esprit, indisciplinés, rusés. Les contemporains de Périclès n'étaient pas différents. Le Parthénon fut construit dans un âpre climat d’intrigues et de querelles intestines; d’aucuns furent même accusés de malversations (Phidias, qui était visé, dut s'enfuir de la ville). L'édifice, dans son architecture audacieuse, est aussi un hommage à la vigueur — et à la verdeur — du tempérament athénien.
L'âge d’or fut d’une brièveté navrante. En l’an 429 av. J.-C. Périclès mourut de la peste, et le quart des citoyens connurent le même sort. Le long et ruineux conflit qui, de 431 à 404 av. J.-C. opposa l’Empire athénien à Sparte et à ses alliés, la guerre du Péloponnèse, s’acheva d’une manière tragique sur la défaite d'Athènes.
C’est au cours de cette période que fut construit le dernier temple de l’Acropole, édifice gracieux mais irrégulier que l’on appela l’Érechthéion. Il renfermait toute une collection de reliques vénérées des Athéniens depuis
La tour des Vents (à droite) domine l’Agora d'Athènes, commencée un siècle après la soumission de la Grèce à la puissance de Rome, en 146 av. J.-C.
52] L'éclat de l’âge d’or
des siècles: une source où le dieu Poséidon aurait laissé sa marque, la sépulture de Cécrops, le dieu-serpent, une statue d’Athéna en bois d’olivier, un serpent sacré que l’on nourrissait de gâteaux et de miel, et divers autres objets divins. Sans doute n'est-ce pas un hasard si aux jours sombres de la guerre les Athéniens se détournèrent de la beauté rationnelle du Parthénon d’Athéna pour honorer ces divinités plus anciennes et plus ténébreuses qui avaient protégé leurs pères, et tenter de satisfaire leurs nombreuses exigences en leur élevant un temple d’une beauté insolite.
À la symétrie virile du Parthénon — 45 mètres les séparent —, l’Érechthéion oppose son charme féminin. Ses colonnes élancées aux cannelures profondes lui confèrent une harmonie originale. Son ornementation architecturale est très riche et d’une grande finesse. Des statues de jeunes filles — les caryvatides, du nom d’une ville du Péloponnèse, Karyès, réputée pour la beauté de ses femmes — servent de piliers de soutènement au portique du sud-ouest. La pollution atmosphérique a rongé leurs visages au point de les rendre presque méconnaissables.
La pollution menace d’ailleurs toute l’Acropole, dont les édifices se sont plus dégradés au cours des quarante dernières années que pendant les vingt-quatre siècles qui les ont précédés. Le grand coupable est l’anhydride sulfureux que répandent dans l’air les industries lourdes, les pots d’échappement des voitures et le chauffage central domestique. Ce gaz, combiné à l'humidité, forme un acide corrosif sous l’action duquel la surface du marbre se transforme en un plâtre si friable qu’il suffit d’un peu de pluie ou d’un simple attouchement pour qu’il tombe en poussière.
Ce n’est d’ailleurs pas tout. Au début de ce siècle, des tenons et des poutrelles d’acier furent fichés dans les joints du marbre pour consolider les édifices. Les anciens Grecs en avaient fait autant, en prenant la précaution de gainer de plomb les tiges de fer, pour les préserver de la rouille. Si les anciennes tiges ont donc survécu à l’épreuve des siècles, les nouvelles, en revanche, s’oxydent et dilatent le marbre dont elles provoquent l’éclatement: c’est là un paradoxe du «progrès» technique!
Enfin, des millions et des millions de touristes ont usé sous leurs pas la surface du roc et des pavements, ce qui menace de faire disparaître de modestes détails qui passent parfois inaperçus: assises fragiles, plinthes de statues disparues, tracés d’anciens sentiers.
Il devint évident dès 1975 que les merveilles de l’Acropole ne pourraient être sauvées qu’au prix de mesures énergiques. Des ingénieurs suisses, d’une imagination débordante, proposèrent d'isoler l’ensemble du plateau, avec tous ses temples, sous une cloche de verre — projet ridicule que la municipalité d'Athènes s’empressa de rejeter. Elle préféra faire enlever les sculptures menacées du Parthénon, les remplacer par des copies en fibre de verre, et mettre les originaux à l’abri dans un nouveau musée. La ville entreprit, en outre, de remplacer au fil des ans les étais en acier par d’autres en titane, matière pratiquement inoxydable.
Les trésors de l’Acropole ne représentent qu’une partie de l’héritage classique que menace l’atmosphère polluée d'Athènes. En me penchant par-dessus la muraille sud de la grande citadelle, je portai mon regard vers la
mer que voilait un brouillard impénétrable. À une trentaine de mètres au-dessus de moi, j’apercevais le théâtre de Dionysos. Ces.gradins brisés formant un fer à cheval de pierre grise ont accueilli jusqu'à 15 000 spectateurs. De nombreuses rangées se sont désagrégées et les pierres gisent maintenant parmi les cyprès, mais les sièges du premier rang — ceux des prêtres de Dionysos — ont conservé leur dossier incurvé, et donnent à la scène une intimité spectrale. Bien que construit, dans des circonstances mal définies, une centaine d’années après l’âge d’or, ce triste et beau théâtre occupe l'emplacement exact de celui où, un siècle plus tôt, les maîtres de la scène athénienne — Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane — favorisèrent l’éclosion d’un art nouveau.
La tragédie et la comédie avaient leur origine dans le culte grec de Dionysos, dieu du Vin et des Fêtes. La tragédie est née des chants et des jeux scéniques inspirés par le mythe antique de sa mort et de sa résurrection; la comédie a sa source dans la procession par laquelle on célébrait, dans l'ivresse et la paillardise, ses pouvoirs divins. Né de ces liesses populaires, l’art dramatique athénien passa en l’espace d’un seul siècle de la tragédie austère d’un Eschyle à la verve comique d’un Aristophane, de la grandeur humaine d’un Sophocle à ce que l’on peut appeler l’agnosticisme d’un Euripide. La tradition antique de l’art scénique, avec ses masques et son chœur rituel, s’est perdue. Le Théâtre National Grec, qui donne chaque été des représentations dramatiques à l’'Odéon d’Hérode Atticus, la ressuscite à sa manière en faisant exécuter par ses chœurs des incantations rythmiques et des danses stylisées.
Le versant opposé de l’Acropole abonde lui aussi en vestiges de l’époque classique. Descendant de la citadelle, je me dirigeai vers le nord en suivant le chemin des Panathénées; j'arrivai ainsi à la grande place publique de l’ancienne Athènes. Ici, seule la longue galerie à colonnes, haute de deux étages, que l’on appelle le portique d’Atticus et que des archéologues américains reconstituèrent minutieusement dans les années cinquante, donne l'impression que le passé survit dans le présent. Ici également, parmi les modestes ruines léguées par l’histoire d'Athènes, on se rend compte du peu d'espace qu’occupait matériellement cette grande cité, dont la largeur n’excédait nulle part 1 600 mètres.
L’Acropole était le cœur de la cité et l’Agora la voix. La place publique était non seulement le centre de l’activité commerciale et de l’enseignement mais aussi le lieu où se traitaient les affaires politiques. Avec l’Assemblée, l’Agora formait la base de la polis — mot qui exprime une notion spécifiquement grecque et que l’on traduit par «cité-état», mais qui désigne plus précisément une communauté d'individus partageant les mêmes idéaux. En tant que système de gouvernement, la polis n'apparaissait viable que pour une collectivité réduite et libre comme Athènes. C'était, par essence, une famille très nombreuse qui assurait à ses membres les moyens de s'épanouir et qui, en retour, exigeait qu’ils la servent. Elle s’érigeait en témoin et juge de leurs actions. «La cité, écrivait le poète Simonide, est l’éducatrice de l’homme.»
Et pourtant, plus de la moitié de la population — les femmes et les
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Un motif légendaire
Depuis plus de deux mille ans, l’acanthe sauvage, qui prospère sur le sol sec de la Grèce, est l’ornement favori des artistes et des architectes d'Athènes. Sonillustration la plus célèbre est le chapiteau de la colonne corinthienne — qu’on voit cidessus, avec une vraie touffe de l’acanthe croissant à son pied. Selon la légende, le sculpteur Callimaque créa ce motif au V° siècle av. J.-C., en voyant de l’acanthe s’enrouler autour d’un panier déposé sur la tombe d’une jeune Corinthienne.
Une version moderne de ce type de chapiteau orne une colonne, à l’entrée d’une nouvelle église de style byzantin, dans le centre d'Athènes (rangée du milieu, deuxième à droite). Certains des motifs d’acanthe rassemblés ici sont plus stulisés, telle la feuille en éventail au fronton de l’université d'Athènes (rangée du haut, deuxième à gauche), ou encore la version très linéaire qui décore un immeuble de bureaux (rangée du bas, deuxième à droite). Dans la rangée du milieu, au centre, le panneau d’un coffre peint montre les épis de fleurs que la plante porte chaque année.
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