‹ AthenesChapitre 6 sur 11 · LA S · texte numérisé non relu

LA S

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Les colonnes du temple de Zeus Olympien, dédié à l’empereur Hadrien en 132 apr. J.-C, se dressent indifférentes à la densité du trafic.

Un billet de 100 drachmes (don d’un admirateur) collé sur son front pour plus de sûreté, un musicien joue de la tsampouna — variété ancienne de cornemuse —- au cours des fêtes traditionnelles du printemps sur les pentes du mont Hymette, à quelques kilomètres du centre de la ville.

Le goût du plaisir

Lorsque des Athéniens projettent de passer une soirée entre amis, à la bonne franquette, soyez certain qu'il y aura des retardataires. À Athènes, on se soucie peu d’être à l'heure, sauf s’il s’agit d’un rendez-vous d’affaires qui en vaille vraiment la peine. Soyez certain également qu’une fois tous les amis réunis, qu’une fois les verres remplis, pas un ne portera le sien à ses lèvres sans l’avoir préalablement choqué contre celui du voisin, en disant: Stin ivia sas — «A ta santé».

Un étranger pourrait voir dans le premier de ces deux usages un manque de courtoisie injustifiable, dans le second un formalisme excessif. À quoi, bien entendu, l’Athénien pourrait répondre: pourquoi serais-je esclave du temps pendant mes heures de loisir ? Quant à l'obligation de trinquer, n’a-t-il pas appris, comme son père et son grand-père avant lui, que le vin doit être apprécié avec les cinq sens: le palais pour la saveur, le nez pour le bouquet, l'œil pour la couleur, la langue pour le corps, l’oreille enfin pour le joyeux cliquetis des verres qui s’entrechoquent.

Voilà qui en dit long, à mon avis, sur Athènes et les Athéniens. C’est une ville où la sociabilité — aller au café, au restaurant, danser, chanter et, par-dessus tout, bavarder — imprègne la vie de chaque jour à un degré extraordinaire. Comme le vin, Athènes demande à être appréciée à l’aide des cinq sens, et, pour ses habitants, loisirs et plaisirs sont l'essentiel de l’existence quotidienne. Le temps est donc sans importance.

Dans les grandes villes, en général, on est de plus en plus contraint de planifier ses loisirs. C’est une notion totalement étrangère à l’Athénien: il prend son plaisir quand et où il le trouve, et l’apprécie d’autant plus qu'il est spontané. Si vous proposiez, par exemple, à un ami athénien d’aller au cinéma dans une semaine, il trouverait sans doute votre proposition bizarre, et même franchement absurde. Comment pourrait-il accepter alors qu’il n’a pas la moindre idée de ce qui se présentera ce soir-là en fait de distractions, ou de ce qu’il aura envie de faire à ce moment-là?

En ce qui concerne la vie en commun, les Athéniens ont tendance à s’en rapporter à une sorte de sixième sens, une intuition de ce qui est le mieux accordé à l’humeur de l’instant présent. Se retrouve-t-on chez des amis, dans un café, très souvent on ne se donnera aucun programme pour la soirée. On adoptera tacitement une attitude qui revient à dire: «Pas de précipitation, nous pourrions faire fausse route. Attendons, nous allons bien voir. Pour l'instant, nous avons tout ce qu’il nous faut pour passer le temps agréablement: nous avons où nous asseoir, nous avons à boire, nous sommes en compagnie d'amis avec qui nous pouvons échanger des nouvelles et des idées. Pourquoi introduire dans cette ambiance un motif de préoccupation en faisant des projets qui nous obligeraient à regarder la pendule ?»

Tout ce qui, dans la ville, concourt au divertissement des habitants

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répond à ce refus de la précipitation. Les restaurants se disposent à faire front au coup de feu à partir de 11 heures du soir. Les cinémas ne prennent jamais la peine de préciser dans la presse les heures des séances; en revanche, ils ne manquent pas de donner un résumé du film, de façon que les nombreux spectateurs qui auront manqué le début puissent s’y retrouver. Quant aux théâtres, ils annoncent bien l’horaire des représentations, mais elles commencent souvent 20 ou 30 minutes après l’heure; de plus, les acteurs savent fort bien que pendant une autre demi-heure ce sera un flot ininterrompu de retardataires. Naturellement, pour les spectacles les plus renommés — les ballets du Bolchoï, par exemple — les places sont retenues ferme longtemps à l’avance; mais il est rare qu’une salle d’Athènes soit plus qu’à demi pleine juste avant le lever du rideau. La représentation a déjà commencé que, au foyer, parmi les petits groupes attardés, on se pose encore la question de savoir si l’on entrera dans la salle ou si l’on ira passer la soirée ailleurs.

Il arrive que cette aversion des Athéniens pour les loisirs programmés agace le visiteur étranger habitué à plus de régularité; j'en suis venu personnellement à la considérer plus comme un bienfait que comme une malédiction. Elle prouve — chose précieuse à mes veux — que l’on pourrait comme eux résister aux pressions de moins en moins tolérables qui pèsent sur les habitants des métropoles modernes. A Athènes, bien plus que dans toute autre capitale de ma connaissance, le mode de vie appelle l’improvisation des plaisirs. Dans un conte intitulé «Les Trois Princes de Serendip», un écrivain anglais du xvur siècle, Horace Walpole, a forgé le mot «sérendipité» pour désigner la faculté particulière de faire fortuitement d’heureuses découvertes. Ce mot, on pourrait l'appliquer aux Athéniens pour la part qu'ils laissent au hasard dans leur vie sociale, et pour le don qu’ils ont de faire de chaque jour une aventure nouvelle grâce à leur insatiable curiosité, à leur merveilleuse spontanéité, à l’aisance naturelle avec laquelle ils abordent tout un chacun.

Pour vous donner un exemple, je crois que le mieux est de vous faire le récit d’une de ces soirées mémorables et fécondes en surprises qu’il m’a été donné de passer à Athènes. Un jour, en début d’après-midi, je fus invité à me joindre à un groupe de journalistes; rendez-vous sur la place Kolonaki à 19 h 30. «Nous avons l’intention d’aller à l’'Odéon d’Hérode Atticus», me dit un jeune rédacteur du nom de Géorgios. «Est-ce que cela vous ferait plaisir de venir avec nous?» On donnait, dans le vaste théâtre construit par les Romains, une pièce particulièrement remarquable: Les Acharniens, la fameuse comédie pacifiste d’Aristophane. Je m’empressai d’accepter. Tout excité, j'arrivai place Kolonaki à l’heure exacte du rendez-vous. Personne ne parut avant 19h45.

Pourquoi ce retard? Je ne demandai rien, et l’on ne me fournit aucune explication. L’Athénien, je l’ai dit, ne veut pas être esclave du temps; mais ce mépris de l'heure qui lui est habituel vient d’autre chose encore. Il peut s'expliquer en partie par le souci constant de ne laisser personne prendre avantage sur soi, de ne pas jouer, comme moi en l'occurrence, le rôle ridicule du koroïdo («la poire»), obligé d’attendre. J’en suis venu aussi à une

Bras tendus pour choquer leurs verres de rètsina, vin au goût de résine caractéristique, des amis réunis pour un déjeuner trinquent à leur santé à la terrasse d’un restaurant. On cultive, en Grèce, 500 variétés de raisin, et une bouteille de vin — résiné ou non — ajoute à la chaude ambiance de la plupart des repas.

autre conclusion, à savoir que cette manie du retard est liée au grégarisme instinctif du peuple grec. Se trouver là le premier — quelle horreur! — cela signifie que vous serez assis tout seul devant un verre. J'en connais qui préféreront faire plusieurs fois le tour du pâté de maisons aussi longtemps que quelqu'un d’autre ne sera pas arrivé «le premier». (Il y a certainement là matière à un sketch comique avant pour sujet l’imbroglio où se mettent plusieurs amis athéniens se livrant tous en même temps à ce petit jeu, pour sauver la face!).

Bref, en cette occasion, je fus un koroïdo sans complexes, assis à une terrasse de café sur la place du quartier chic de Kolonaki. À 20 heures, tout le monde était là, nul n’avant fait allusion à son retard. On fit les présentations, on commanda les consommations, on trinqua. La conversation allait bon train; personne ne se souciait de l’heure, personne ne rappelait que le lever de rideau à l’'Hérode Atticus (situé à quelque 2 kilomètres de là) était à 21 heures, et je sentais qu’il aurait été parfaitement déplacé de le faire.

Finalement, et de façon tout à fait fortuite, quelqu'un émit l’idée qu'il fallait peut-être partir. Il était alors 20 h 50. Avec un peu de chance, dis-je, nous pourrions encore voir la plus grande partie des Acharniens. Tout le monde en convint, mais personne ne montra le moindre enthousiasme pour tenter d'atteindre ce but. Mes compagnons étaient trop à leur euphorie pour songer un instant à sauter dans un taxi avec la précipitation d'ouvriers de la onzième heure. Et j'étais vraiment, moi aussi — qui l’eût cru ? —, dans les mêmes dispositions.

Il fallait donc autre chose. On se lança dans une longue discussion sur les mérites respectifs de certains films alors à l'affiche et de chanteurs populaires se produisant dans divers cabarets. De toute évidence, mes amis goûtaient le débat pour lui-même. Une autre heure s’écoula. J’intervins alors pour dire que je n'étais jamais allé à la fête du vin, fête de nuit qui, de juillet à septembre, se déroule à Daphni, à une dizaine de kilomètres d'Athènes.

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«Oh! C’est surtout pour les touristes», fit Géorgios, d’un ton aimablement moqueur, et les autres parurent du même avis. Or, personne n'était allé à cette fête depuis des années! Et soudain, alors que les points de vue divergeaient sensiblement, l’unanimité se fit: tout le monde convint qu'il y avait peut-être là quelque chose de nouveau à faire. Ma montre indiquait alors 22 h 30 et la fête nocturne était déjà fort avancée, mais cette considération ne fut absolument d’aucun poids dans la décision finale. Nous partîmes.

Tandis que nous roulions vers Daphni sur une autoroute qui part du nord-ouest de la ville, Géorgios se lança avec une extrême fierté dans d’interminables explications pour me signaler que nous passions à proximité de l'endroit où était située l’Académie de Platon. Nous étions tout près également du lieu de naissance de Sophocle, Colone, ce tertre boisé que le grand auteur tragique a immortalisé dans Œdipe à Colone. «L'Histoire nous entoure dans toute sa gloire, poursuivit-il. Encore quelques kilomètres et nous commencerons à monter sur les pentes du mont Aegaléos. Vous savez que c’est de ce sommet que le roi de Perse Xerxès, juché sur son trône d’or, nous vit infliger une défaite écrasante à sa flotte, dans le goulet qui sépare l’île de Salamine du continent.»

La fête elle-même avait un contexte historique merveilleux. Géorgios m'apprit qu’elle se déroulait dans le parc ombragé d’un célèbre monastère du xr siècle. Le seigneur bourguignon Othon de la Roche, le premier duc d'Athènes, y fut enseveli, et l’église toute proche possède quelques-unes des plus belles mosaïques byzantines que l’on puisse voir en Grèce. Savez-vous, me dit Géorgios, que ce bois est le décor que Shakespeare a choisi pour les fêtes que donne le duc d'Athènes, Thésée, dans le Songe d’une nuit d'été?

En réalité, Shakespeare n’a pas donné de nom précis à ce qu’il appelle «un bois près d'Athènes»; toutefois, lorsque nous fûmes sur place, j'admis sans peine qu'il avait dû penser à un paysage de ce genre. Ces pinèdes semblaient plus féeriques que n'importe quel décor de théâtre: la scène était celle d’une nuit d’été égavée par des chants et des danses comme il est tout à fait naturel lorsque des milliers de joyeux compagnons peuvent librement déguster je ne sais combien de crus différents pour le prix d’un ticket

Dans le théâtre d’Hérode Atticus, vieux de 1800 ans, 5 000 Athéniens environ assistent à une représentation des Grenouilles,

comédie écrite par Aristophane en 405 av. J.-C. Des pièces antiques sont ainsi montées dans cet immense cirque en plein air, au cours du festival de théâtre et de musique qui se déroule chaque année entre juillet et septembre.

d'entrée (50 drachmes, soit 5 francs) et d’un petit gobelet de terre cuite.

Nous nous promenâmes dans les sentiers éclairés par des quirlandes d’ampoules accrochées aux branches; nous nous arrêtâmes dans une clairière pour regarder un spectacle de danses populaires; hommes et femmes tournovaient dans leurs costumes nationaux aux vives couleurs: tabliers rouges, corsages blancs, gilets noir et or; puis nous nous installâmes à une table du pavillon principal, où nous pûmes nous faire servir un repas et écouter des musiciens et des chanteurs de talent que l’on voyait sur une scène dressée au centre de la fête. Avec une subtilité toute athénienne, Géorgios avait acheté la plus grande cruche d’argile qu’il avait pu trouver, afin de nous épargner de trop fréquentes navettes entre la table et le «bar». Excellente idée, car peu après minuit les fûts qui contenaient les vins les plus demandés commencèrent à s’épuiser.

Ces agapes prirent fin brutalement à 1 heure du matin. Nous nous trouvâmes immédiatement pris, mes compagnons et moi, dans le désordre chaotique que peuvent créer des milliers de gens un peu gris n’ayant chacun qu’une idée en tête: trouver un taxi pour rentrer à Athènes. Au fond, aucun de nous ne s’en souciait: le temps était toujours sans importance. Nous nous mîmes à tout hasard à faire de l’auto-stop. Nous n’attendîmes pas longtemps: un automobiliste solitaire s'arrêta et nous proposa de nous emmener à 4 kilomètres de là, sur la route d'Athènes, jusqu’à une favèrna — sorte de guinguette-restaurant — où il avait un rendez-vous d’affaires. Arrivés à la tavèrna, il voulut absolument nous inviter à dîner.

Son invitation ne me causa aucune surprise. Depuis longtemps, je m'étais habitué à ces façons hospitalières qu’on ne trouve qu’en Grèce, à ces gestes extravagants, venant souvent de gens qui ne peuvent quère se les permettre. Surpris, je le fus pourtant lorsque, l’ami de notre hôte étant arrivé, ils se mirent tous deux à parler affaires. Leur conversation m'apprit que nous avions été véhiculés par le président — riche à millions — d’un des principaux clubs de football professionnel d'Athènes. A 2 heures du matin, il négociait pour recruter, de sa poche, un nouveau joueur valant des centaines et des centaines de milliers de drachmes.

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Quelle ville! Dans quelle autre capitale, me disais-je, verrait-on un multimillionnaire s'arrêter pour prendre en pleine nuit des auto-stoppeurs ? Mes compagnons eux-mêmes manifestaient une certaine surprise, mais seulement parce que notre conducteur avait une voiture dont la modestie offrait un contraste frappant avec sa richesse. Ils ne cessaient pas de dire que cette rencontre était de bon augure pour le restant de la soirée (ils parlaient encore de «soirée» à 2 heures du matin!); aussi décidèrent-ils de tirer le meilleur parti possible des prochaines heures. Cédant encore à l’impulsion du moment, nous nous fimes conduire en taxi dans un cabaret, où nous restâmes à boire, bavarder et écouter chanter presque jusqu’à l’aube.

Finalement, lorsque mes amis me laissèrent à la porte de mon hôtel en me souhaitant kalinichta (bonne nuit), le soleil se levait et les cloches des églises annonçaient le début d’un nouveau dimanche athénien. Les Acharniens d’Aristophane, existant depuis deux mille quatre cents ans, pouvaient attendre un soir de plus.

Nous avions vingt-quatre heures pour nous remettre de cette nuit de bamboche. N’allez toutefois pas vous imaginer que la chose soit exceptionnelle ou que ce genre d’activité nocturne se limite à la soirée du samedi. Pour ne parler que du centre d'Athènes, environ 1500 tavernes et restaurants font de bonnes affaires longtemps après minuit. À 2 heures du matin, cette ville est infiniment plus animée que le centre de Paris ou de Londres à 11 heures du soir, et je connais personnellement beaucoup de Grecs qui ne rentrent jamais chez eux avant cette heure tardive, et cela chaque soir de la semaine, bien qu'ils reprennent le travail le lendemain matin à 8 heures ou 8 h 30.

Comment fait-on à Athènes pour résister à ce manque de repos nocturne ? C'est bien simple. On continue à v observer une coutume séculaire et salutaire: la sieste. C’est une interruption prolongée de la journée de travail: elle dure généralement trois heures; on prend le repas principal au début de l'après-midi et ensuite on se met au lit pour une heure environ. Aujourd’hui que la banlieue d'Athènes s'étend jusqu'aux limites extrêmes de la plaine de l’Attique, les citadins sont de moins en moins nombreux à pouvoir rentrer chez eux pour faire une sieste en bonne et due forme. Il leur faut se contenter d’un repas au restaurant et, dans la mesure du possible, d’un petit somme dans leur fauteuil de bureau ou à leur poste de travail.

Les Athéniens ont un vocabulaire très riche pour désigner les différentes périodes de la journée, et les mots en disent long sur leur philosophie, qui se ramène à ce principe: vivre posément. Le mot mèsimèri n’est pas l’exacte traduction de «midi»; il désigne en réalité le moment où commence la sieste — où pour mieux dire la «méridienne» —, qui se situe entre 13 et 15 heures, suivant l'horaire de travail que l’on a. Après la sieste vient l’apogèumataki (petit après-midi), qui dure une heure et que l’on emploie à reprendre progressivement le rythme normal du travail. Suit l’apogèuma (l'après-midi proprement dit). C’est la seconde moitié de la journée de travail; elle peut se poursuivre jusqu’à 20 heures ou 20 h 30. On entre ensuite dans le vradaki (petite soirée); on fait alors une courte promenade pendant laquelle on élabore de vagues projets pour le vradi (la soirée proprement dite), qui

La traditionnelle sieste de l’après-midi, habitude que le gouvernement s’efforce de supprimer, interrompt toujours la journée de travail de la plupart des Athéniens. Ci-dessus, un loueur de bateaux du Pirée somnole à l’ombre d’une voile. A droite, un homme, qui a pu rentrer chez lui faire la sieste, paraît à son balcon pour arroser une plante avant de retourner travailler en cette fin d'après-midi.

commence vers 21 heures. C’est au plus tôt l’heure du dîner; on le prend même en général une ou deux heures plus tard. Quant à la nichta, elle commence à une heure imprécise, après minuit.

Le visiteur étranger commet l’erreur, très compréhensible, de voir dans la coutume grecque de la sieste une simple réaction au climat, une défense nécessaire contre la chaleur de la mi-journée qui rend le travail des citadins si pénible en été. Mais il faut souligner que cet usage est aussi largement observé en hiver. En réalité, l’idée de ne disposer que d’une heure pour la pause du déjeuner est proprement intolérable à tous ces Athéniens pour qui manger et boire — et converser, car cela forme un tout — est un plaisir sensuel trop délectable pour qu’on le goûte à la hâte.

L’étranger fraîchement débarqué dans la capitale peut avoir d'énormes difficultés à s'adapter au rythme de travail des Athéniens, pour la simple raison qu’il n’est soumis à aucune règle rigoureuse. Certains commencent leur sieste de bonne heure, d’autres plus tard. Pour ajouter à la confusion, il y à de plus en plus d’usines et de bureaux qui ont renoncé à cette habitude, ou qui s’efforcent d’y renoncer. Il s'ensuit que le mèsimèri, l'apogèumatakiou l'après-midi proprement dit, ne correspondent pas à des heures fixes. Lors de mon premier voyage à Athènes en 1938, la pratique généralisée de la sieste me mettait hors de moi: il y avait tant de choses à faire, et l’on disposait de si peu de temps pour les faire! Je me rappelle qu’un jour, à 13 heures, après avoir rapidement expédié mon déjeuner, j'arrivai à l'entrée du Musée National d'archéologie, plein d’ardeur, assoiffé de culture, affamé de tout l’or de Troie.

«On ferme», me dit le concierge. «Pourquoi cela?» «Pour la sieste, répondit-il. Revenez à 3 heures.»

Un musée national fermé pour cause de sieste! Je n’en croyais pas mes oreilles. Je ne tardai pas à constater que la sieste, dans ce musée — elle ne durait que deux heures —, était l’une des plus courtes de la ville d'Athènes. Les boutiques commençaient à fermer. Je m'arrêtai devant l’une d’elles, dans la rue Patission. Comme j'examinai des chemises sur un éventaire placé à l'extérieur, le propriétaire rentra sa marchandise et ferma son magasin d’un geste définitif et sans appel.

«C’est l'heure de la sieste, me dit-il gaiement. Revenez à 5 heures.» Quatre heures d’arrêt en pleine journée! Est-ce ainsi qu’on fait des affaires? Plus aucun magasin d’ouvert! La ville baignait dans une sorte de torpeur. Les rues étaient pour ainsi dire désertes. Dans les cafés, des garçons somnolaient sur le bar, d’autres sommeillaient dans les fauteuils de paille; dans un kiosque, un homme, assis, bien droit, ronflait doucement. Mes pas me conduisirent dans l’Éthnikos Kipos (le Jardin National) où des Athéniens dormaient, assis sur les bancs ou étendus à l’ombre des arbres, figés dans toutes sortes de positions: ce dernier paraissait sous l’effet d’un charme, comme les forêts enchantées des contes.

J’allai le long des sentiers qui serpentaient entre des bouquets d’arbustes chargés de ce fruit que les Anciens appelaient les pommes d’or du jardin des Hespérides, mais qui, ici, étaient prosaïquement étiquetées Citrus aurantium. L'eau murmurait dans les rigoles qui bordent les sentiers. Çà et là, dans les

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fourrés, j'apercevais une tortue. La chanson de l’eau, le roucoulement des colombes, le parfum capiteux des fleurs d'oranger, tout conspirait à mon assoupissement. Je m'étendis dans l’ombre fraîche d’un tilleul.

Je me réveillai à 3 heures, délicieusement reposé par cette sieste qui était pour moi la première. Je sortis du jardin endormi, traversai la grande avenue déserte de Vasilisis Sophias et me dirigeai d’un pas alerte vers le ministère de l'Information, dans la rue Zalokosta, où j'avais à faire. Non, je n'étais pas encore à l’heure d'Athènes! Le concierge se dressa dans son pyjama. J'avais l’impression d’être un rôdeur. «C’est la sieste», me dit-il à voix basse, comme s’il craignait de réveiller tout le ministère. «Revenez à 5 heures et demie.»

J'avais fini par comprendre qu’à Athènes la sieste était autre chose qu’un simple plaisir, une obligation pour ainsi dire, et les contrevenants s’exposaient à des ennuis. Un autre jour, alors que je me reposais chez des amis à Kavouri — un faubourg d'Athènes au bord de la mer —, je fus réveillé à 5 heures moins le quart de l’après-midi par des bruits de marteau qui provenaient d’une villa voisine. Furieux, mon hôte dit à sa femme: «Clio, appelle la police.» Clio appela la police et le bruit cessa presque aussitôt.

À cette époque, on pouvait réellement dire de la sieste grecque qu’elle était un culte rendu au milieu du jour à Hypnos, le dieu du Sommeil, et à son fils Morphée, le dieu des Songes. Cela a bien changé. Dans le centre d'Athènes, il n’y a plus qu’une minorité de gens qui puissent vraiment se mettre au lit dans l’après-midi. En effet, la plupart des usines ont adopté la journée continue de façon à maintenir un rythme efficace de production. De plus, des milliers de cols blancs — personnel des ministères, des banques, des agences — ont été amenés, par contrainte ou persuasion, à renoncer à la sieste et à se conformer aux horaires en vigueur dans les autres pays européens. De sorte qu’aujourd’hui, à l’heure de la sieste, le centre d'Athènes est animé et bruyant.

Quoi qu’il en soit, il paraît peu probable que les Athéniens fassent totalement le sacrifice de leur sieste, surtout au printemps et en été, pendant les mois où le rythme de l’existence se ralentit à mesure que la température s'élève. Qu'ils puissent ou non rentrer chez eux pour une vraie sieste, ils aiment à «débrayer» au début de l’après-midi pour diviser la journée en deux parties distinctes. M’étant adapté à ce rythme méditerranéen, je les soutiens à fond dans leur résistance au changement. Pour qui veut jouir des longues et langoureuses nuits athéniennes, la sieste est un prélude indispensable. Sans elle, cette cité palpitante de vie, cette capitale de la sociabilité serait une ville très différente et autrement plus morne.

Pour tenter d'expliquer l’attitude de l’Athénien envers la vie, certains auteurs remontent aux sources de la civilisation hellénique, soutenant que les Grecs d’aujourd’hui sont foncièrement attachés au paganisme. Je crois pour ma part qu’il n’est pas besoin d’aller aussi loin. Peuple pratique et matérialiste, habitants d’une terre pauvre et rude, les Athéniens ont, pendant des siècles d’effroyable misère et d’oppression, appris un secret: celui d'extraire des moments de joie vifs et durables du plus simple des plaisirs. En revanche, ils ne sont pas du tout tentés par le luxe criard de

Dans Plaka, un vieux quartier au pied de l’Acropole, les clients d’une taverne sans prétention déjeunent, séparés d’un site archéologique par un simple grillage. Si la plupart des tavernes sont modestes, quelquesunes ont cependant un chanteur ou un musicien pour distraire la clientèle, et d’autres offrent même un programme ininterrompu.

certains divertissements occidentaux, comme ces attractions annoncées à grand renfort de néon, ces spectacles de strip-tease et ces discothèques qui ont proliféré dans les quartiers à touristes de Plaka et du Pirée. Pour l’Athénien qui souhaite passer une soirée agréable hors de chez lui — ce désir peut le prendre chaque soir de la semaine —, le décor importe peu, seul compte le fait de se trouver en compagnie!

Bien que la télévision apporte actuellement de profondes transformations dans les habitudes sociales, la plupart des hommes — qu'ils soient mariés ou célibataires — éprouvent encore une répugnance sans nom à la perspective de rester chez eux pour se délasser. Le logement de l’Athénien est plutôt nu et fonctionnel; c’est un endroit fait pour dormir, non pour se divertir. Entre épouses, on s'invite volontiers à tour de rôle pour d’interminables parties de poker ou de koum-kan (une sorte de rami). Les hommes, eux, préfèrent sortir le plus souvent possible pour retrouver les amis au kafènéion ou à la tavèrna; à l’occasion, ils emmènent la famille dans un zacharoplastéion (une pâtisserie) où l’on déguste des glaces, des sucreries, divers gâteaux poisseux faits d’un mélange de pâte, de miel et de noix.

Si kafènéion se traduit littéralement par café, c’est, en réalité, bien autre chose qu’un café au sens où nous l’entendons. De jour comme de nuit, le kafènéion joue un rôle capital dans la vie sociale athénienne; c’est un lieu de rencontre, un club sans protocole. Athènes possède plusieurs centaines de kafènéion, essentiellement — mais non plus exclusivement — fréquentés par les hommes. Pour le prix d’une unique tasse de café, le client peut occuper une table pendant des heures et se comporter comme s’il se trouvait dans une sorte de bureau-salon à usage public: il peut y lire des journaux,

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traiter des affaires, faire sa correspondance, jouer au jacquet ou, le cas échéant, regarder la télévision. Si beaucoup d’Athéniens vont au kafènéion voisin de chez eux pour fuir leur épouse et le cadre domestique, ils s’y rendent, avant tout, pour bavarder.

Dans le kafènéion traditionnel, on ne sert que du café et quelquefois des pâtisseries. Le café est qualifié de grec; en fait (mais ne le dites pas trop haut à Athènes), il est turc: c’est un breuvage épais et noir que l’on vous apporte dans une petite tasse; vous ne la viderez d’ailleurs qu’à moitié, car vous aurez vite fait d'atteindre un dépôt boueux, imbuvable. N'importe! L’attrait du kafènéion tient bien moins aux consommations qu’il peut vous offrir qu’à sa fonction traditionnelle dans le quartier, à la fois comme lieu de rassemblement et parlement local.

La tavèrna populaire se distingue davantage par l’ambiance que par le menu ou le décor. Les touristes fréquentent surtout les établissements au luxe criard installés sur des toits-terrasses dans le quartier de Plaka, qui vous aveuglent d’éclairages fluorescents et vous assourdissent de musique électronique. Les Athéniens, eux, évitent plutôt ces endroits; il leur faut certes beaucoup d’animation et de bruit, mais cela ne doit pas rendre toute conversation impossible. Les petites tavernes de quartier sont beaucoup plus nombreuses que ces grands établissements et, pour mon goût personnel, je les trouve infiniment plus agréables.

Certaines favèrnès, plus soucieuses que d’autres d'attirer le touriste, offrent à la clientèle un spectacle permanent, mais dans la plupart il faut attendre le passage éventuel d’un artiste ambulant pour avoir de la musique. Cependant, pauvres ou riches, simples ou sophistiquées, toutes les favèrnès dignes de ce nom ont deux choses en commun: la chaleur de l’accueil et la liberté pour le client d'accéder à la cuisine, ce qui permet de jeter un coup d’œil dans les récipients où mijotent les plats et de faire son choix entre des mets qui sont invariablement grecs, sans faire aucune concession à la cuisine internationale.

Les Athéniens sont très fiers de leur art culinaire. Si la conversation vient à porter sur les mérites respectifs de différentes cuisines nationales, ils feront à coup sûr valoir que, au temps où le reste de l’Europe se contentait d’arracher avec les dents une chair à demi crue sur les os des animaux sauvages, ils savaient déjà préparer des mets aussi délectables que l’agneau rôti aux câpres et des sauces exotiques aux herbes et aux épices. En réalité, la Grèce ne peut se targuer de posséder une grande tradition gastronomique. Son art culinaire moderne a été considérablement influencé par la cuisine turque, mais c’est une réalité que vraiment bien peu de Grecs sont disposés à admettre.

Après quatre cents ans d'occupation ottomane, il n’était que trop naturel que les Grecs continuent à utiliser des recettes turques qui leur étaient devenues familières. Aujourd’hui encore, c’est sous des noms turcs que l’on désigne bien des préparations dont les Grecs revendiquent la paternité: mousakas, baklavas, chalvas pour n’en citer que quelques-unes. Un certain plat — en l’occurrence des aubergines farcies — s'appelle en grec imam baïldi, ce qui, en bonne langue turque, signifie «pâmoison de l’imam»...

Des promeneurs attardés flânent dans une rue à degrés de Plaka, en évitant de bousculer les clients attablés aux terrasses des tavernes qui bordent la rue. Ces petits restaurants commencent le service du dîner à 20 heures et restent souvent ouverts après minuit.

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sans doute en raison de la saveur de ce mets succulent et délectable!

La cuisine grecque ne présente pas une grande variété et elle est servie souvent trop froide pour nos palais occidentaux. Personnellement, j'aime presque tout ce que l’on trouve au menu des tavernes: les souvlakia (dés d’agneau ou de porc rôti servis en brochettes avec des tranches d’oignon, le tout parfumé à l'ail et à l’origan); le fzatziki (voghourt au concombre et à l’ail); les kalamarakia (calmars); et, naturellement, le fameux mousakas, hachis d'agneau aux aubergines frites recouvert de sauce béchamel.

Il existe, pour accompagner ces mets, une grande variété de vins grecs, mais le plus populaire — et de loin le moins cher — est la rètsina, au goût très marqué de résine de pin, substance dont on enduit l’intérieur des fûts pour protéger le bois. Depuis l’Antiquité, les Grecs ont une prédilection pour ce vin dur, piquant et franc de goût. Alexandre Dumas, qui était un fin gourmet, déplorait que la saveur des vins grecs fût altérée par cet enduit de résine que, dans son Grand Dictionnaire de cuisine, il attribuait à une ancienne superstition, «hommage suprême à Bacchus, qui avait pour sceptre le thyrse surmonté d’une pomme de pin». En tout cas, la rètsina est un vin qui n'appartient qu’à la Grèce. Les viticulteurs californiens, si habiles à produire d’acceptables imitations de crus étrangers, n’ont pas réussi à en donner une honnête contrefaçon.

Je ne résiste pas à la rètsina, et cela en dépit des protestations de certains amis français qui m’assurent, horrifiés, que je m’empoisonne à la térébenthine. Je trouve, pour ma part, qu’elle est le complément idéal de deux autres spécialités de la favèrna: les kèftèdès (boulettes de viande) et les dolmadès (viande au riz enveloppée dans des cornets de feuilles de vigne). Mais c’est certainement un goût qui s’acquiert, un peu comme pour ce breuvage autrement puissant, l’ouzo, eau-de-vie de marc parfumée à l’anis. L’ouzo est l'équivalent grec du raki turc; c’est l'apéritif national, que l’on sert presque invariablement avec une soucoupe de méèzè, qui se composera, par exemple, de tomates et de pommes de terre coupées extrêmement menu, d'olives et d’un peu de ce délicieux fromage mou et blanc fait avec du lait de chèvre que l’on appelle fetta.

Cette habitude de servir automatiquement des amuse-queule avec l’ouzo, ou même avec la bière, est révélatrice du caractère grec. De même qu’il ne mangera jamais sans boire, le Grec boira rarement sans manger. Que l’on puisse, comme les Anglais, rester debout toute une soirée dans un pub à lamper force pintes de bière ou, comme les Américains, à ingurgiter whisky sur whisky accoudé au bar, voilà qui dépasse son entendement. Il boira assis, et toujours avec quelque chose à grignoter à portée de la main, ne serait-ce que quelques noix où des tranches de melon.

Voilà qui explique en partie ce phénomène de société qu'est l'absence à peu près totale de l’alcoolisme. Quelle que soit l’heure ou la circonstance, vous verrez rarement un Athénien en état d'ivresse, sauf naturellement dans les cabarets sordides du port du Pirée où l’ivrognerie du marin est ce qu’elle est partout dans le monde. La sobriété qui est de règle à Athènes serait remarquable dans une grande ville du monde occidental, mais ici elle a quelque chose d’extraordinaire. Après tout, les Grecs ne furent-ils pas,

vraisemblablement, le premier peuple à trouver le secret de la fabrication du vin? Qui plus est, ne vénéraient-ils pas jadis un dieu du Vin, Dionysos, qui, la mythologie nous l’apprend, fit le tour de la Terre pour enseigner aux hommes comment atteindre au bonheur en cherchant l’oubli dans l’ivresse ?

Si contradictoire que cela puisse paraître, c’est en partie parce que les soirées à Athènes sont si longues que l’intempérance y est pratiquement inconnue. La plupart des tavernes restant ouvertes jusqu’à une heure du matin — certaines ferment même bien plus tard — on y boit lentement, on sirote à loisir. La diversion que créent à tout moment les choses que l’on grignote, la conversation, la musique, vous amène d’ailleurs à vous adapter instinctivement à cette lenteur. Cette façon de procéder est fort contagieuse. Il m'est souvent arrivé de constater que, au cours d’une soirée athénienne, j'avais consommé à moi seul plusieurs bouteilles de vin et que je n’en éprouvais qu’une légère et agréable sensation d'ivresse.

Un autre facteur contribue à faire d’Athènes une ville où l’alcoolisme est inexistant et la délinquance relativement rare: les Grecs l’appellent philotimo, mot dont la traduction française la plus proche serait «amourpropre». Ailleurs en Méditerranée, le philotimo se reconnaît sous une forme ou sous une autre dans les codes d’honneur non écrits qu’observent les citoyens, mais nulle part l'importance qu’attache l'individu à son image personnelle n’influe aussi diversement sur sa façon de vivre.

Sur le plan individuel, le philotimo implique d’abord la défense de soi-même: ne donnez pas aux autres l’occasion de vous ridiculiser, ne leur fournissez pas un motif pour vous manquer de respect; gardez-vous toujours de perdre la face, de vous faire posséder. Voilà pourquoi l’Athénien ne boit pas plus que de raison: l’ivresse pourrait le rendre vulnérable aux moqueries des autres ou tout simplement le diminuer à leurs veux. Le philotimo n’est pas affaire de morale ou de convenances, comme le prouve, par exemple, cette habitude très répandue à Athènes de jouer des coudes aux arrêts d'autobus pour passer avant les premiers arrivés. Un Athénien qui se respecte ne tient pas à «être poire», à rester planté en pleine rue pendant que les autres s’en vont triomphalement!

Autre exemple: dans la conversation, c’est le philotimo qui poussera l’Athénien à s'exprimer avec une feinte autorité sur des sujets qu’il ne connaît qu’imparfaitement et à soutenir obstinément son point de vue même une fois qu’on l’aura démoli à coups d'arguments logiques. Entre gens de même niveau, il n’est pas rare d'entendre débiter plusieurs monologues simultanément, chacun accroché aveuglément à son envie d'occuper le centre de la scène et de se faire valoir. Mieux vaut avancer avec force n'importe quelle opinion que n’en exprimer aucune. Reconnaître que l'interlocuteur a raison, c’est quasiment avouer son infériorité; et il ne faut en aucun cas s’embarrasser de la vérité si elle doit vous empêcher de tirer le maximum d’effet de l’histoire que vous racontez. La vantardise est socialement admise comme moyen d'affirmer son philotimo; en revanche, la modestie sied parfaitement à l’individu dont la réputation est si bien établie qu'il n’a nul besoin de se mettre en valeur.

84/ Le goût du plaisir

Sur le plan collectif, le philotimo ne se manifeste pas avec moins de force, comme l’atteste le souci passionné que l’on a en Grèce de l’honneur, tant familial que national. En temps de querre, il inspire un patriotisme fanatique, un courage et un esprit de sacrifice incroyables. En politique — j'y reviendrai plus loin —, c'est souvent une arme désastreuse qui peut être funeste à celui qui s’en sert. Pour l'instant, toutefois, seul le plaisir et l'agrément nous intéressent, et à cet égard il faut avouer que le philotimo a plus d’un côté sympathique.

Vous ne verrez ainsi jamais des Athéniens se disputer au restaurant pour savoir qui paiera l’addition. Au contraire, chacun voudra la prendre à son compte afin de pouvoir dire: «C’est moi qui régale.» L’Athénien est fier d’être vu sous cet aspect généreux. Mais attention! Gare au petit fûté qui le blessera dans son amour-propre en cherchant à exploiter son bon naturel.

En insistant sur le fait que l’ivrognerie est inconnue à Athènes, je ne veux pas donner l’impression que les Athéniens sont d’ennuyeux parangons de sobriété. La vérité est diamétralement opposée. Disons simplement que ces gens n'ont pas besoin d’être stimulés par l'alcool pour se mettre en gaieté. Leurs sens sont si affinés que l’ambiance suffit à leur apporter une sorte d'ivresse. Comme toujours les Grecs ont un mot pour désigner cet état. Ils le nomment kèfi; c'est une indéfinissable exubérance du cœur, qui se manifeste couramment dans les tavèrnès, lorsqu'un client est pris brusquement du besoin irrésistible de se lever pour exécuter, seul, un numéro de danse d’une concentration étrange. Inconscient de tout ce qui l'entoure, les veux rivés au sol, les bras étendus telles des ailes, il se meut comme en état de transe dans un monde né de son imagination. Si accompli que soit son art, personne n’applaudira. On sait que c’est pour lui seul qu’il danse.

Mon ami Géorgios donne une définition fort simple de l’état de kèfi: c'est être ivre de bonheur. Cela ne me satisfait qu’à demi. Sans aucun doute, celui qui danse sous l’effet du kèfiest comme mû par une irrésistible sensation de bien-être, mais cette sensation peut relever autant de la mélancolie que de la joie. Peut-être célèbre-t:il ainsi le souvenir précieux d’un amour perdu ? Peut-être se laisse-t-il simplement aller sur les flots de la nostalgie ? Qui sait ? Ce délire des sens, cet état de transcendance qu'est le kèfi est essentiellement subjectif, et la danse est une forme de katharsis; c’est le moyen de libérer un trop-plein d'émotion secrète.

Exécutée à la perfection, cette danse solitaire — le zeïbèkiko —, qu'Anthony Quinn a rendue universellement célèbre dans Zorba le Grec, peut avoir un effet ensorcelant. Mais elle est moins facile qu’il n’y paraît: on ne compte plus les touristes qui, à peine arrivés à Athènes, se prennent pour des Zorba aux premiers sons du bouzouki, cet instrument à cordes qui rappelle la mandoline. Le résultat est invariablement une parodie grotesque de ce qui, sous sa forme la plus pure, n’est pas seulement un «voyage», mais un acte quasi mystique d'expression de soi.

Je doute pour ma part que des étrangers puissent accéder à un pur état de kèfi, du moins s’ils n’ont pas une certaine connaissance de la langue grecque. La bonne chère, le vin, la musique, les amis, tout cela certes les mettra dans

Dans une taverne proche de la place Omonia, un client en manches de chemise, grisé par l’atmosphère de la fête, entraîne ses compagnons dans une danse populaire du Nord de la Grèce. A Athènes, de nombreuses tavernes se spécialisent dans une clientèle originaire d’une province ou d’une ville donnée.

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Dans un café d’une ruelle, un vieil homme joue sur un bouzoukiun air de rèbètika. Introduite à Athènes dans les années vingt par les réfugiés grecs d'Asie Mineure, cette musique a actuellement la faveur des tavernes.

88/ Le goût du plaisir

«l’ambiance» de la fête, mais ils ne saisiront pas le message des chants — je pense surtout aux rébètika — dont l’obsédante mélancolie finit par posséder les sens de celui qui les entend et l’amène à méditer sur lui-même. En revanche, le Grec qui a l’âme sensible — c’est-à-dire presque tous les Grecs — s'identifiera sans peine à la musique sensuelle et aux thèmes poignants des rèbètika. Manos Hadjidakis, qui composa la mélodie du film Jamais le dimanche, à résumé une impression que tout le monde partage en disant ce qu'il ressentit la première fois qu’il entendit des rèbètika: «J'étais médusé par le sublime et la profondeur des phrases musicales. J’eus soudain la conviction que ce chant que j'écoutais, c'était ma propre histoire, exactement la mienne.»

Rèbètika vient de rèbètès, terme argotique d’origine incertaine, désignant l'individu qui vit en marge de la société. C’est dans les années vingt, à l’époque où Athènes vit affluer en si grand nombre des réfugiés d’Asie Mineure, que les chansons des rèbètès virent le jour dans les bas-fonds du Pirée. Ces complaintes, montant des bas-quartiers de la ville, des bouges du port, des bordels et des fumeries d’opium, durent leur notoriété au fait qu’elles parlaient de choses interdites comme le haschisch et la prostitution. Leur évolution vers une forme populaire de mélodie musicale exécutée avec accompagnement de bouzouki rappelle de très près celle des blues en Amérique du Nord.

C'est en 1950 que j'entendis parler pour la première fois de cette «musique de l’âme», pour employer l'expression qui s’applique précisément aux blues. Un ami grec du nom de Stavios m’avait emmené dans une tavèrna du Pirée. C'était positivement un bouge, mais il m’assura que le cadre convenait parfaitement aux rèbètika dignes de ce nom. Obscure, enfumée, chichement meublée, notre taverne était bondée de marins qui dansaient au rythme obsédant de la mesure à 9/4 du zeïbèkiko joué au bouzouki et à la guitare. Les clients vidaient des cruches de vin à une cadence phénoménale et, lorsqu'ils appréciaient particulièrement une chanson ou un danseur, ils brisaient leurs assiettes sur le sol de ciment. L’atmosphère était à la joie et à l’entrain, et pourtant, parce qu’il y eut un chant inoubliable de rèbètika, le souvenir que je garde de cette soirée est plutôt fait d’une tristesse à peine nuancée de gaieté. Les paroles me reviennent encore à la mémoire, de façon très distincte:

J'élève mon chant d’une terre étrangère où il fait froid et où je vieillis.

Je n’en puis plus, Mère; mon corps est épuisé.

Cette vie étrangère est pleine de cruauté, de misère.

Elle nous oblige à l'exil et nous use, corps et âme.

Je pars, Mère. Je n'en puis plus. Je reviens vers toi, Mère,

Loin de la misère de cette terre étrangère.

Mais j'ai rencontré une femme, Mère, ici sur cette terre étrangère.

Je rentre avec elle: tous les trois nous essaierons de vivre ensemble.

La douleur du fils contraint d’émigrer était exprimée avec une sincérité pathétique. Pourtant, au tout dernier vers, l’auteur de la chanson n’avait pu résister à l’envie de glisser un trait d’ironie typiquement grec. Sa femme ferait-elle bon ménage avec la belle-mère inconnue? En Grèce, les belles-

À un marché local du quartier de Néapolis,

les chalands circulent parmi des éventaires qui leur proposent des arrivages frais d'œufs, de fruits, de légumes et de fleurs en provenance de la campagne environnante. Ces «marchés populaires» se tiennent à jour fixe, une fois par semaine, dans chaque quartier d'Athènes.

90/ Le goût du plaisir

mères ont la réputation d’être difficiles à vivre et sont la cible de maintes plaisanteries populaires. Cependant, il n’y a pas toujours de quoi rire: en effet, il n’est pas rare de lire dans les journaux athéniens qu’un homme vient d’occire sa belle-mère dans quelque village au fond de la province.

Cette ironie toute simple a contribué à rendre les rèbètika extrêmement populaires dans la bourgeoisie athénienne comme dans la population du port. Les chansons ne traitent plus de sujets sordides, mais de situations pathétiques familières aux Grecs: l’amour perdu, l'épouse infidèle ou hargneuse, la méchante belle-mère, le mal du pays, la pauvreté, la maladie, la mort. D’aucunes s’en prennent à l’ordre établi, d’autres sont très comiques, mais la plupart sont affreusement tristes.

Dans les boîtes de nuit d'Athènes, il m'est arrivé de rester cinq heures d'affilée à écouter l’un après l’autre des chanteurs professionnels qui avaient l’art d'extraire goutte à goutte toute l'émotion contenue dans des chansons qui disaient le cœur brisé, la trahison, le désespoir. Et, pourtant, chose curieuse, les rèbètika ne vous plongent pas dans un abîme de détresse, et ne vous poussent pas au suicide. À supposer qu’elles éveillent la douleur, c’est celle exquise de l’amour romantique, thème de la plupart de ces chansons.

L'accord intime de la musique et de la poésie atténue leur tristesse, car la musique à une vitalité qui lui est propre. Du reste, certaines mélodies sont d’un rythme si entraînant que les touristes ont tendance à se méprendre. Ne comprenant pas les paroles, ils s’attendent tout simplement à voir les gens se lever de table, se donner le bras et se mettre à danser sur un rang ou en rond. À Athènes cependant, il est extrêmement rare que l’on assiste à ce genre de danse collective, sauf à l’occasion d’une fête publique ou privée.

Quand on sait l’extraordinaire appétit de l’Athénien pour les plaisirs de société et son besoin constant de stimulants sensoriels, on pense aussitôt à l’enseignement des philosophes antiques qui développèrent la doctrine de l’hédonisme. Pour ces sages, hèdonè (le «plaisir») est le principal sinon l’unique bien, et sa recherche est le but idéal de la conduite de l’homme. Mais il n’y à en réalité aucun rapport: les Athéniens d’aujourd’hui ont bien trop de discernement et, grâce au philotimo, trop de maîtrise de soi pour qu’on les qualifie purement et simplement d’hédonistes. Je dirai, pour ma part, qu’ils sont les ennemis de l’ennui et de l'anxiété plutôt que les véritables amis du plaisir.

La lutte qu’ils soutiennent perpétuellement contre ces deux adversaires est illustrée de façon on ne peut plus claire par l’habitude qu’ils ont de palper amoureusement leur komboloï. À Athènes, rare est celui qui n’a pas son rosaire d’ennui, et nombreux sont ceux qui en possèdent toute une collection: des modèles ordinaires pour l’usage quotidien, de plus ouvragés pour la maison exclusivement. «C’est un héritage qui nous vient des Turcs», me dit un jour un homme d’affaires grec, qui faisait preuve en l'occurrence d’une franchise inhabituelle (en effet, la plupart de ses compatriotes ne voudraient pas reconnaître que les Grecs aient reçu des Turcs quoi que ce soit). Ce disant, il sortit de sa poche un objet qui avait l’apparence d’un chapelet d’ambre; il le prit dans ses doigts, le caressa, le fit

spas

tournoyer et cliqueter avec un plaisir sensuel visible. «Je fais cela pour ne pas fumer», m’expliqua-t:il.

À la différence du chapelet dont se servent les catholiques, le komboloï grec n’a aucune signification religieuse. C’est un simple adjuvant utile à la détente; il occupe les mains dans les moments d’oisiveté et sert à prévenir la menace du silence — et de l’ennui —, lorsque la conversation faiblit. Je ne le recommanderai pas pour ses vertus anti-tabac: plus d’une fois, j'ai pu voir attablé dans une taverne un Athénien qui avait dans une main son komboloï et dans l’autre sa cigarette. Inversement, le tabac ne saurait remplacer le rosaire d’ennui, qui sert une fin différente: il satisfait chez l’Athénien un goût particulier, un besoin inné, celui du plaisir tactile.

On a dit des Athéniens qu'ils étaient le peuple le plus sensuel d'Europe — généralisation beaucoup trop hâtive que je me garderai d'approuver comme de contester. Il n’est pas douteux, cependant, qu’ils éprouvent à un degré extraordinaire le besoin de toucher. Ils ont tendance à caresser à peu près tout ce qui leur tombe sous la main avec une tendresse naturelle et spontanée: les statues, les marchandises, leur rosaire d’ennui, leur propre personne, leurs amis, voire leurs animaux domestiques. «On dirait, en effet, qu’ils cherchent à vérifier si vous existez réellement», me dit un jour un étudiant étranger qui constatait qu’on le caressait constamment, comme le chien de la maison.

Sous le régime des colonels, qui dura de 1967 à 1974, le célèbre compositeur Mikis Théodorakis fut arrêté comme marxiste et emprisonné pendant trente mois, sans jugement (il fut libéré en fin de compte pour raison de santé). Il vivait dans l’attente d’être exécuté à tout moment; or, ce qui le préoccupait le plus — devait-il dire par la suite —, c'était cette pensée: «Ma famille ne pourra pas, quand je serai mort, laver mon corps, le caresser, le couvrir de baisers.» Il en était profondément tourmenté, et cela, à mon sens, est un indice particulièrement révélateur du refus viscéral de la perte de sensation, Peut-être que, face à la mort, l’être humain oppose le même refus? En tout cas, il est assez naturel que ces mots pathétiques aient été écrits dans une ville dont les citoyens sont passés maîtres dans l’art de jouir de la vie, qu’il «sente» mieux au sens littéral du terme qu'aucun autre peuple.

Les rituels de la plage

dE = # — : \

Une foule avide de soleil se presse sur la grève de Varkiza, un samedi après-midi. Au-delà de la palissade, à gauche, s'étend une belle plage payante.

A la recherche d’un nom pour les 45 kilomètres de plages qui milliers sur les grèves. Ceux qui se soucient de leur bonne forme s'étendent au sud-ouest d'Athènes, les responsables du tourisme physique n'hésitent pas à pratiquer la natation une vingtaine de ne purent faire autrement que de se précipiter sur l’appellation minutes chaque matin; pour d’autres — une couche restreinte «Côte d’Apollon», honorant ainsi à leur manière le dieu du de la population qui diminue rapidement —, le bain de mer tend Soleil. Les Athéniens, quant à eux, ne se sentent guère à remplacer la toilette matinale. Les meilleures plages sont

concernés par un culte remontant à leurs glorieux ancêtres, payantes et bien équipées. Cependant, elles souffrent des mêmes

mais, pendant plus de six mois de l’année, ils se pressent par maux que la grande cité grecque, à savoir la pollution. P P

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RP ee OR entretient sa forme par des flexions.

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