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gue éboulée séparant les plages de Passalimano et de Mikrolimano, un baigneur matinal ajuste machinalement son maillot de bain.
Selon une pratique fort répandue, ces baigneuses d’âge mûr prennent la température de l’eau avant d’oser s’en asperger le visage et les épaules.
sa toilette matinale
Après leur bain, ces dames se rhabillent en faisant montre d’une extrême pudeur, scène qu’un témoin masculin semble juger d’un intérêt relatif.
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Pendant des mois, la mer se maintient à une température d'environ 21°C.
Au large, une bouée, normalement utilisée pour attacher de gros bateaux, sert de refuge à un nageur résolu à prendre son bain de soleil loin de la foule.
Sur la plage de Phalère, un homme s’absorbe dans la lecture d’un bon livre, tandis que sa compagne se dore au soleil. Bien desservies par les routes, les plages sont très fréquentées par les Athéniens, qui s’y rendent le week-end et même à l'heure de la sieste, en semaine.
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Cette vitrine d’un magasin d'articles de piété expose un choix de médaillons à l'effigie de Jésus, de la Vierge Marie et des saints. Un des traits distinctifs du christianisme orthodoxe — confession de presque tous les Athéniens — a toujours été la vénération dont de nombreux saints sont l’objet, comme en témoignent ces images pieuses, appelées icônes.
Culte des saints et superstitions
Le mont Lycabette, haut de 270 mètres, est considéré comme l'observatoire idéal de la plaine de l’Attique. Il suffit au touriste d'introduire une pièce de monnaie dans la fente d’un télescope pour découvrir tous les coins et recoins d'Athènes. Chaque année cependant, durant un court moment, son rôle se trouve renversé. Dès les premières minutes du jour de Pâques, la grande sapinière que forme la colline s’illumine d’une myriade de cierges tenus par les fidèles dont la file se déroule en spirale depuis la minuscule chapelle Saint-Georges, juchée au sommet. L’omniprésente, la prestigieuse Acropole elle-même en est éclipsée, car les regards se portent sur ce qui paraît être le plus immense arbre de Noël du monde.
C’est un spectacle réellement inoubliable. L'édifice lui-même est trop petit pour recevoir la foule venue assister à la messe de minuit célèbrant la Résurrection et couronnant la semaine sainte. Lorsque le service divin approche de sa fin, des milliers d’Athéniens sont massés entre les murets qui entourent la petite église et forment le long de la pente une file ininterrompue. Chacun tient à la main un cierge non allumé et attend respectueusement et en silence le signal de la joie universelle. Un peu avant minuit, la chapelle faiblement éclairée est soudain plongée dans une obscurité totale symbolisant les ténèbres du sépulcre. Puis, exactement à l'heure magique, le prêtre sort sur le seuil et proclame Christos anesti! Ce cri triomphal est repris par la multitude, chacun allume son cierge à celui du voisin et la lumière ainsi transmise de main en main va jusqu’au sommet du mont, qu’elle entoure d’un halo de flammes vacillantes.
Au pied du Lycabette, dans la plaine de l’Attique, ils sont des dizaines de milliers à célébrer la Résurrection de la même manière. A minuit, la porte de chaque église s'ouvre toute grande; l’officiant apparaît, un cierge allumé à la main, s'adresse à la foule en chantant: «Venez et partagez la Lumière qui ne s'éteint jamais pour glorifier le Christ, ressuscité d’entre les morts.» Et ainsi, de fidèle en fidèle, il n’y a guère d'homme, de femme, d’enfant d'Athènes à qui la Lumière ne soit transmise. De toutes parts, les cloches proclament la Résurrection. Des fusées illuminent le ciel de cobalt. Une batterie d’artillerie tire 21 coups de canon. Les navires à l’ancre dans la rade du Pirée font retentir leurs sirènes. Dans les rues, les gens se serrent la main sans se connaître, se donnent l’accolade, et se saluent par ces mots, Christos anesti, qui appellent pour réponse Alithos anesti o Kuyrios! (Le Seigneur est vraiment ressuscité!) Seuls les malades, les invalides, les veuves et les personnes en deuil ne participent pas à cet événement, l’un des plus joyeux du calendrier chrétien.
Il n’est pas inutile de rappeler que c’est sur le rocher dénudé de l’Aréopage, à l’ouest de l’Acropole, que saint Paul s’écria, en l’an 49 apr. J.-C.: «Ô vous hommes d’Athènes, je constate qu’en toutes choses vous êtes
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trop superstitieux !» Il condamna leurs coutumes païennes et ne récolta que des quolibets lorsqu'il leur parla de la résurrection des morts. Les temps ont bien changé! Aujourd’hui, les Athéniens sont chrétiens orthodoxes et la Résurrection suscite en Grèce cet enthousiasme national qu'ailleurs on réserve à l’avènement d’un règne ou à la fin d’une querre.
L'Église orthodoxe joue un rôle extraordinaire dans la vie quotidienne. Le visiteur s’en aperçoit immédiatement du fait que le prêtre est partout. Avec sa longue barbe, son haut chapeau, son ample robe noire, il se remarque en tous lieux, silhouette surgie d’un lointain passé et comme égarée dans le tumulte et l’agitation de la cité moderne. Nulle cérémonie ne se conçoit sans sa présence, et l’œil le moins attentif ne tarde pas à constater que son rôle n’est pas purement formel. L'État rétribue le clergé paroissial et octroie à l’Église des crédits considérables. En contrepartie, celle-ci protège l’âme de la nation, comme elle quide chacun de ses fidèles.
On sait naturellement que la communion orthodoxe est loin de se limiter à la Grèce. Après le catholicisme romain et le protestantisme, c’est la troisième branche importante de la chrétienté; le nombre de ses pratiquants se situe entre 60 et 90 millions, dont près de 9 millions en Grèce. L'Église orthodoxe fut fondée à l’époque byzantine de l’Empire romain, lorsque le christianisme se donna deux centres de rayonnement, Rome et Constantinople. Jusqu'en 1054, la branche orientale et la branche occidentale de la chrétienté constituèrent une seule entité, la «Sainte Église catholique et apostolique». Puis, des divergences théologiques et politiques les séparant, leur schisme fut officiellement consommé lorsque le patriarche de Constantinople et le pape Léon IX, qui résidait à Rome, s’excommunièrent mutuellement. Bien que les liens entre les deux Églises orthodoxe et catholique romaine soient plus solides aujourd’hui que jamais depuis le milieu du xr siècle, le rite orthodoxe diffère dans le détail de celui de Rome, et la communion orthodoxe se refuse toujours énergiquement à admettre le dogme de l’infaillibilité du pape et à reconnaître, par conséquent, la suprématie du Saint-Siège.
L'Église orthodoxe est devenue une fédération très diversifiée. Elle comprend: quatre patriarcats indépendants, consacrés par l'Histoire (Constantinople, Jérusalem, Antioche et Alexandrie); dix Églises «autocéphales» instituées dans différents États, communistes pour la plupart; et enfin trois Églises autonomes — d’une indépendance seulement partielle — en Finlande, en Chine et au Japon. L'Église grecque est autocéphale; elle a son primat, l'archevêque d'Athènes. De plus, la Grèce est le seul pays du monde où la communion orthodoxe soit reconnue comme la religion officielle de l’État.
L’Athénien est très généralement baptisé dans la foi orthodoxe (en souvenir, il garde volontiers sur lui une petite croix pendant toute sa vie) et porte le nom d’un des saints reconnus par sa religion. Les mariages sont célébrés religieusement, et le remariage n’est possible que si les autorités ecclésiastiques elles-mêmes ont accordé le divorce. Si l’Église ne l’autorise, en principe, que pour adultère, elle accepte parfois, en pratique, d’autres
Au marché, dans une rue d'Athènes, un vieux pope achète des tomates. Depuis des siècles, on reconnaît les prêtres orthodoxes grecs à
leurs grandes barbes et à leurs longs cheveux qu’ils portent relevés en un chignon serré.
Cependant, depuis quelques années, certains jeunes ecclésiastiques d'Athènes ont adopté une longueur de barbe plus à la mode et ont renoncé à leurs chignons.
motifs. Cependant, elle n'autorise personne, en aucun cas, de se marier plus de trois fois.
L'Église est inséparable de la vie quotidienne du citoyen grec: ce n’est pas simplement une institution qui lui permet de disposer d’un lieu où faire ses dévotions le dimanche et les jours de fête, où célébrer le baptême, le mariage et la mort. À Athènes, vous verrez en semaine des gens entrer à l’église et acheter un cierge qu'ils allumeront avant de faire une prière. Sur le point de prendre une décision importante — acheter une maison, ou ouvrir une boutique, par exemple —, ils demanderont à un prêtre sa bénédiction. De même, en proie à une grande préoccupation, ils mettront un cierge à leur protecteur: saint Phanourios s’il s’agit d’un objet perdu, saint Nicolas pour un voyage en mer.
Chacun voue naturellement une affection particulière à son patron. Je connais quelques Athéniens occidentalisés qui célèbrent leur anniversaire mais il s’agit là d’une fantaisie strictement personnelle, non consacrée par la tradition. La vraie fête, c’est celle du saint patron. La coutume veut que, ce jour-là, l’intéressé reste chez lui pour recevoir les amis et connaissances qui viennent lui offrir des cadeaux et lui adresser le vœu traditionnel: «Beaucoup d’années».
On peut connaître, évidemment, la date de la fête d’une personne, tout en ignorant celle de son anniversaire. Comme tout un chacun possède un calendrier avec les noms des saints, le jour où tombe un prénom très répandu — Constantin où Georges, Anna ou Maria —, les fleuristes, les confiseurs et les pâtissiers sont débordés. Si cette célébration peut marquer dans les annales, elle risque aussi de n'être qu’une morne réunion de gens entassés dans une pièce qui, ne se connaissant quère, restent des heures à échanger des propos polis. Aussi certains citadins préfèrent-ils trier leurs invités sur le volet. C’est la raison pour laquelle on lira dans les journaux qu’un tel ne célèbrera pas sa fête cette année, ce qui signifie tout simplement qu'on ne le trouvera pas chez lui si on vient, par hasard, lui offrir ses vœux. À ces réjouissances à date fixe s'ajoute un nombre étourdissant de fêtes religieuses et de jours fastes, afin que la population ait constamment conscience du déroulement de l’année liturgique. Le calendrier grec compte trois anniversaires profanes: le jour de l’Indépendance (25 mars), le 1+ Mai, et l’Ochi, «la fête du Non» (28 octobre), commémorant le refus du gouvernement grec d’autoriser les troupes de l’Axe à traverser le territoire national. En revanche, sur le plan religieux, il existe dix jours fériés principaux et un nombre bien supérieur encore de célébrations pieuses constituant autant de prétextes à fermer boutiques et bureaux pour la demi-journée. Depuis 1970, ce régime a été quelque peu restreint, mais jusque-là les fonctionnaires grecs ne devaient pas moins de vingt-cinq jours de congé par an à la seule liturgie.
Vue sous cet aspect, la Grèce peut passer, parmi toutes les nations chrétiennes, pour l’une des plus ferventes. Il est certain qu’au moment des grandes fêtes religieuses, à Pâques notamment, l’Église orthodoxe grecque paraît dominer de façon impressionnante la vie athénienne. En réalité, les
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Riches habits liturgiques
Le service de la Communion — le dimanche et les jours de jeûne —, appelé Divine Liturgie, se trouve au cœur de la foi orthodoxe, prépondérante en Grèce. C’est une cérémonie chantée, que célèbrent des prêtres revêtus d’habits sacerdotaux splendides, ressemblant aux costumes de cour byzantine d'il y a mille ans. Plus complexes que ceux d’aucune autre Église chrétienne, ces vêtements ecclésiastiques comprennent: l’aube, longue tunique blanche; l’étroite étole que le prêtre met sur ses épaules; la ceinture qu’il se noue à la taille; les manipules, ou manchettes de cérémonie; le grémial, qui recouvre ses genoux, et la chasuble ornée, portée pardessus les autres habits.
Les prêtres ont au moins trois ensembles de vêtements sacerdotaux de diverses couleurs confectionnés sur mesure dans des soieries brodées de fil d’or et d’argent. Afin de ne pas pécher par vanité, l’officiant doit, tout en revêtant ces riches atours, avant de célébrer l’Eucharistie,
réciter différents versets de la Bible.
Dans un magasin de la ville, ces habits sacerdotaux sont prêts à être livrés.
Aidé par un tailleur spécialisé dans les vêtements liturgiques sur mesure, un prêtre choisit un tissu parmi un stock de pièces d’étoffes somptueuses.
ès de la place Monastiraki, un tailleur ajuste une chasuble sur un client.
Dans le salon d’essayage d’un magasin d’ornements, pr
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rites spectaculaires de la semaine sainte, comme ceux de Noël et de l’Épiphanie, révèlent moins chez le peuple une piété profonde qu’une forte émotivité et un goût prononcé pour les cérémonies.
Ceci surprendra peut-être, mais les Grecs, dans leur vaste majorité, ne sont pas pratiquants. On a d’ailleurs soutenu qu’ils sont, au fond d’euxmêmes, malgré leur zèle à observer les fêtes chrétiennes, aussi païens et polyuthéistes que le furent leurs ancêtres. À mon avis, c’est pousser les choses un peu loin. Il n’en reste pas moins vrai que de nombreux et distingués savants hellènes ont accumulé des faits qui corroborent cette thèse. Ainsi, on observe encore dans certaines régions de Grèce une pratique fondamentalement païenne: le sacrifice d'animaux. À Athènes même, les fondations des bâtiments en construction sont parfois consacrées par le sang d’un coq que l’on égorge. Dans certaines campagnes, on immole encore un agneau ou un jeune taureau noir couronné de fleurs et décoré de cierges allumés pour une fête religieuse ou pour la réussite d’une entreprise nouvelle intéressant au premier chef la communauté.
Loin de moi l'intention de suggérer que le christianisme en Grèce ne soit qu’une façade. La vérité est tout à l'opposé. Ce n’est pas d’hier que les Grecs ont adopté les principes et les croyances de la foi chrétienne. En même temps, sans sortir des limites de la «nouvelle religion» que leur a apportée saint Paul, ils ont conservé leurs naïves superstitions et ont adapté, avec beaucoup de subtilité cependant, les anciens cultes aux enseignements de l’Église orthodoxe.
Je citerai à ce propos Georges À. Megas, ancien directeur des archives des traditions populaires de l’Académie d'Athènes: «Si fervent que soit le désir des Grecs — désir commun à la plupart des peuples chrétiens — de se conformer aux enseignements de leur foi, ils conservent toujours de nombreuses croyances étrangères à celle-ci: des croyances profondément enracinées dans l’esprit des hommes simples et héritées de la plus haute antiquité. L'Église a lutté sans relâche pour extirper les mythes et les coutumes des anciens cultes, utilisant tour à tour la persuasion et le raisonnement, la menace et le châtiment. L'homme est resté le même de ce point de vue: il est toujours superstitieux, crédule et inquiet tant pour son existence terrestre que pour sa vie future.»
Aujourd’hui encore, mille six cents ans après l’établissement du christianisme dans l’ensemble du monde hellénique, les paroles de saint Paul reprochant aux Grecs leur nature superstitieuse conservent un très grand fond de vérité. On évalue à 15000 le nombre des diseuses de bonne aventure, astroloques et médiums professionnels. Si à Athènes même on ne consulte plus les oracles, on continue toutefois encore beaucoup à interpréter les rêves, à lire l’avenir dans les cartes ou le marc de café, à découvrir dans la vie quotidienne une multitude de présages, du prêtre ou de l’infirme croisés par hasard dans la rue (signe de mauvais augure) à la femme enceinte (signe de bon augure).
Si les mêmes croyances populaires — voir la marque du destin dans le miroir brisé, le sel renversé, le parapluie que l’on ouvre à l’intérieur de la maison, le chat noir qui traverse le chemin — se retrouvent dans tout
l'Occident, les Grecs, quant à eux, en ont une collection particulièrement riche. En voici quelques-unes à titre d'exemples: ne laissez jamais des tiroirs de bureau ou des portes de placard ouverts si vous ne voulez pas qu’on fasse des commérages sur votre compte; ne vous coupez pas les ongles un mercredi ou un vendredi; ne vous lavez jamais les cheveux un dimanche; si vous laissez des ciseaux ouverts, les gens diront du mal de vous; si vous renversez du vin, mettez-en une goutte sur un doigt et appuyez-le derrière votre oreille en disant gouri — «Bonne chance!»
Mais il arrive, et à Athènes même, que l’on prenne au sérieux des superstitions autrement sinistres, comme celle qui consiste à ne jamais faire des compliments au sujet d’un nouveau-né en sa présence sans cracher — très discrètement — sur sa petite personne, pour éloigner le mauvais œil, auquel de nombreux Athéniens — les gens instruits comme les autres — croient dur comme fer. C’est un pouvoir que presque tout le monde peut posséder — surtout si l’on a les veux bleus —, ses effets prenant la forme d’un mal quelconque, comme d’une maladie de langueur sans cause physique apparente.
Dans certains villages, cette crainte du surnaturel a perpétué un ensemble d’antiques coutumes dont l’objet est de protéger le nouveau-né, ou la personne qui vient de décéder. On croit que l’enfant, à sa naissance, est particulièrement vulnérable aux agissements d’esprits malfaisants qui cherchent à se rendre maîtres de son destin. Aussi dans la maison d’une accouchée, le feu, élément capable de les neutraliser, doit-il être entretenu dans l’âtre jour et nuit. En outre, du lever au coucher du soleil, la porte d'entrée doit rester soigneusement close de façon à interdire l’accès aux Néréides. Ce ne sont plus les nymphes marines de la mythologie grecque, filles de Nérée et de Doris, mais des créatures mi-surnaturelles, mi-humaines qui hantent la terre.
La tradition populaire veut que l’on prenne des précautions analogues pour écarter des génies d’une autre espèce, les kalikantzaroï, qui jettent leurs maléfices entre Noël et l'Épiphanie. On dit que, d’un bout à l’autre de l’année, ces lutins velus s'efforcent de couper à la hache l’arbre qui soutient le globe terrestre. Mais chaque année, au moment où ils ont presque terminé leur travail, le Christ vient au monde et l’arbre repousse. Furieux, les lutins montent alors des entrailles de la terre et jettent des sorts aux gens partout où cela leur est possible. Les enfants qui naissent pendant cette période risquent de devenir eux-mêmes des kalikantzaroï. Pour prévenir ce malheur, la mère devra ligoter le nouveau-né avec de la paille ou des tresses de tiges d’ail; une autre solution consiste à brûler les ongles des orteils de l’enfant, car des «griffes» aux doigts de pied le transformeraient à coup sûr en lutin malfaisant.
Bien entendu, l’Athénien qui possède une certaine instruction ne saurait croire aux kalikantzaroï, ni soutenir qu’un sinistre passeur du nom de Charon fait franchir sur sa barque le Styx aux âmes des morts pour les faire entrer au royaume d’Hadès. Il n’en reste pas moins vrai que les usages funéraires actuels sont fortement marqués par l’idée qu'il faut atteindre «l’autre rive». Il
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est assez courant de voir des gens murmurer des paroles à l’oreille d’un mort ou glisser un écrit sous l’appui-tête de son cercueil: ce sont des messages personnels à l'intention d’un parent ou d’un ami décédé. Quant à l’usage de placer sur le cadavre une pièce de monnaie — l’obole au passeur — il ne s'est pas encore perdu!
On croyait dans l’Antiquité que le corps humain se décomposait au bout de quarante jours. Aujourd’hui, on attend trois ans avant d’exhumer un cadavre; les os sont alors nettoyés avec du vin et déposés dans un ossuaire. Malgré tout, un service funèbre a toujours lieu quarante jours après la mort. Beaucoup de Grecs croient encore que seule la putréfaction totale du corps permet au défunt de trouver le repos; aussi, pour eux, un fantôme n'est-il pas l'esprit d’un mort, mais le corps réel de quelqu'un qui ne s’est pas encore décomposé. Vous ne risquez donc quère de rencontrer un Grec qui ait peur des revenants.
La survivance des coutumes et des attitudes culturelles antérieures au christianisme est attestée par le fait que l’Église orthodoxe reconnaît 52 saints de rang éminent et des centaines d’autres de rang inférieur. Il saute aux veux qu’un grand nombre de saints chrétiens se sont substitués à des divinités païennes. Ainsi saint Élias, qui commande à la pluie et au vent, à la foudre et au tonnerre, a pris possession des sanctuaires de Zeus.
À Éleusis, ville industrielle située à 25 kilomètres à l’ouest d'Athènes, les Grecs venaient, au temps du paganisme, offrir des sacrifices à l’autel de Déméter, la déesse de l’Agriculture, dont la fille Perséphone, enlevée et emmenée au royaume des ténèbres, y restait enfouie à la façon d’un grain de blé pendant la moitié de l’année. Son retour annuel à la vie coïncidait avec l’époque des premières poussées printanières. Aujourd’hui, le sanctuaire de Déméter à Éleusis est consacré à une sainte chrétienne, Dhimitra, dont la fille, selon la légende locale, aurait été enlevée par un sorcier turc sur un cheval noir crachant du feu. Rendue, elle aussi, à sa mère à Éleusis, elle aurait assuré à tout jamais, à son retour, la fertilité de l’ensemble des terres environnantes.
On peut voir en saint Georges, l’héroïque et populaire vainqueur du Dragon, le remplaçant d’Arès, dieu païen de la Guerre, et en saint Nicolas le successeur de Poséidon, souverain des mers et protecteur des navires. Par ailleurs, il existe un immense panthéon de sainis dont la Grèce a l'exclusivité: saint Paraskévi, qui quérit les maux de tête et les maladies des veux; sainte Barbara, qui protège les enfants contre la variole; saint Vlasios, qui éloigne les animaux sauvages; saint Éleuthérios, qui apaise les douleurs de l’enfantement; et des centaines d’autres. Les très grands saints — Constantin, Georges et Nicolas, par exemple — ont pour les Grecs d’aujourd’hui autant d'importance qu’en avaient pour leurs ancêtres les dieux de l’Olympe, et leur faveur s'obtient, comme autrefois celle des divinités païennes, par des prières et des offrandes propitiatoires.
Pour comprendre ce qu’est réellement la vie religieuse à Athènes, mélange hétérogène de traditions chrétiennes et semi-païennes, il faut remonter dans l’histoire du christianisme jusqu’au début du 1° siècle de notre ère, à l’époque où Constantin le Grand transforma le petit port grec de Byzance en
Dans l’église Métamorphosi du quartier de Plaka, des ex-votos sont accrochés sous une icône (ci-dessus), en remerciement d’une grâce
divine. A droite, un étalage expose une variété d’offrandes adaptées à diverses circonstances: le malade guéri de troubles cardiaques peut, par exemple, suspendre sous une icône
’image d’un cœur et le rescapé d’un accident de la route l’image d’une automobile.
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une ville qu’il appela Constantinople et dont il fit la capitale de l’Empire romain. Ce faisant, il fondait un Empire byzantin qui allait durer plus de mille ans pour tomber finalement aux mains des Turcs, et combinait délibérément deux éléments discordants: la culture hellénique, dont Athènes était le joyau suprême, et la religion nouvelle, que la grande cité grecque était mal disposée à accepter.
En politicien réaliste, Constantin vit l’avantage que présentait le christianisme en tant que principe unificateur. En 313, par l’édit de Milan — coup de maître politique et événement majeur dans l’histoire de la tolérance religieuse —, il légalisait son existence sur toute l’étendue de l’Empire romain. Pourtant, il s'engagea lui-même d’un pas hésitant dans la voie du Christ. Il encouragea sa vie durant le culte de la personne impériale et s’attribua deux pères célestes putatifs: Jupiter et Jéhovah qui, en réalité, ne formaient qu’un. Il s’identifia en outre à Apollon et, lorsqu'il inaugura la nouvelle capitale, en l’an 330, il fit élever sur le forum une colonne de porphyre surmontée de son effigie en dieu-soleil.
Quant aux Hellènes, ils continuèrent à résister au christianisme longtemps après la mort de Constantin; ils adhéraient à leurs traditions païennes avec une obstination telle que souvent l’Église ne réussit à gagner du terrain qu’en se prêtant à des compromis qui eurent pour résultat d'intégrer au calendrier chrétien de nombreuses fêtes et cérémonies antiques.
À cette époque, Athènes était encore la capitale intellectuelle du monde hellénique. Cependant, son prestige et sa prospérité n’allaient pas survivre à ses célèbres écoles de philosophie. À partir de 529, lorsque l’empereur Justinien, qui régnait à Constantinople, eut fermé ces écoles et interdit l’enseignement de la philosophie, la cité déclina rapidement, et tomba au rang d’une petite ville provinciale sans importance. Le christianisme, fortement marqué par l'Orient dans ses rites comme dans ses expressions artistiques, s’enracina dès lors solidement.
En effet, dans tout l’Empire byzantin, on vénérait particulièrement non pas des statues, mais des images saintes, les icônes. Cette forme d’art paraît avoir pour principale origine les lavrata («portraits») que l’on exposait dans chaque ville de l’Empire romain d'Orient pour entretenir le culte de la personne impériale. Il est possible également qu’elle se soit inspirée des «portraits de momies» que les Égyptiens peignaient alors sur les cercueils. Quoi qu’il en soit, il semble bien que les icônes aient été, par leur attrait artistique, un moyen de faire oublier les représentations classiques des dieux de l’'Olympe. Chez les Grecs, qui aiment pouvoir communiquer avec Dieu et ses saints par l'intermédiaire d’objets tangibles, elles jouissent d’une faveur particulière évidente.
À notre époque, la vénération des icônes est un élément capital de la tradition orthodoxe. Sitôt franchi le seuil d’une église à Athènes, le fidèle s'empresse d’aller voir celles qui se trouvent près de l’entrée principale. Puis il se rend ensuite à l’iconostase — sorte de cloison décorée d'images séparant le sanctuaire de la nef — pour y baiser les effigies du Christ, de la Vierge Marie, des saints et des anges. Pendant le service divin, le prêtre
Un marchand ambulant fait griller ses marrons près d’une colonne du ministère de l'Éducation et du Culte, gratte-ciel où se trouve encastrée l’église d'Haghia Dinami (la Puissance divine). Ce minuscule sanctuaire date des premières années de l’occupation turque (1456-1829), époque oùles églises se voulaient plus modestes, afin de ne pas provoquer les musulmans.
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Dans un atelier d'Athènes, un peintre d'icônes
travaille à une image du Christ, selon des règles de composition demeurées inchangées depuis des siècles. Peindre des icônes pour les églises grecques est considéré comme une vocation religieuse; cette activité est exercée par des moines, qui consacrent à Dieu leurs pinceaux.
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encense les icônes qui, les jours de fête, sont portées en procession solennelle autour de l’église.
Dans presque tous les foyers athéniens il y en a au moins une, et il n’est pas rare de trouver d'importantes collections de ces images pieuses. Ce ne sont pas des idoles, mais des symboles. L’adoration ne va pas à l’icône elle-même — c’est-à-dire à la pierre, au bois, à la peinture — mais à la personne divine ou à la scène qu’elle représente. Cependant, au début du vur siècle, leur culte s'était tellement implanté dans la pratique religieuse que l’empereur Léon III, considérant qu’il rappelait par trop l’idolâtrie païenne, lui livra un combat sans merci. Ses soldats arrachèrent et brisèrent les images saintes qui ornaient les murs des églises et des lieux publics. Les iconolâtres furent durement persécutés et, pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à la mort de l’empereur Léon IV en 780, les iconoclastes, ou briseurs d'images, donnèrent libre cours à leur intolérance.
Fait remarquable, ce fut une Athénienne, l’impératrice Irène, veuve de Léon IV, qui en rétablit le culte dans le monde byzantin. Du vivant de son époux, elle avait désobéi à son interdiction de prier en public devant les images; devenue régente — son fils, Constantin VI, n'avait que dix ans —, elle déclara immédiatement hérétiques les iconoclastes.
La passion fanatique avec laquelle cette belle Athénienne lutta pour ses croyances a quelque chose de typiquement grec. Par malheur, son ambition personnelle et sa cruauté se révélèrent sans limites. Son fils voulant l’arracher au trône, elle l’emprisonna et lui fit crever les veux. Elle occupa seule le trône pendant quatre ans. Puis, à la suite d’un complot réussi de hauts dignitaires et de généraux, elle fut exilée dans l’île grecque de Lesbos, où elle mourut.
En 815, avec l’appui de l’empereur Léon V, les iconoclastes reprirent le dessus dans l'empire de Byzance. La querelle se déchaîna de nouveau pendant vingt-huit ans, jusqu’au moment où le culte des icônes fut de nouveau rétabli par une autre femme, Théodora, la veuve de l’empereur Théophile mort en 843. Cet événement est commémoré chaque année, le premier dimanche du Carême, jour de la fête de l’Orthodoxie. Toutefois, c'est surtout la personne d’Irène qui reste associée dans la mémoire des Grecs à ce que l’histoire appelle la «querelle des images». La cruelle et hautaine Athénienne a aujourd’hui sa place parmi les saints de l’Église grecque. On célèbre sa fête le 5 mai. Si vous visitez le musée Byzantin, avenue Vasilisis Sophias, vous verrez un chapiteau du vur siècle portant le monogramme de sainte Irène.
Ce musée — à mon avis l’un des plus attrayants du monde — est un palais de style florentin construit au milieu du xx‘ siècle pour une Française hellénophile excentrique, la duchesse de Plaisance, qui se promenait dans Athènes vêtue d’un costume vaguement grec conçu par elle-même: tunique et ceinture blanches, voiles flottants, blancs également, et babouches turques de couleur rouge aux pointes relevées. Le musée a conservé une intimité de demeure privée et l’on reste médusé devant ses trésors iconographiques. Vous y verrez entre autres une crucifixion du x: siècle, poignante de désolation et de douleur; un saint Georges du xur: siècle qui, de
Le dimanche des Rameaux, une vieille femme quitte l’église en emportant une croix en feuille de palmier et une brindille de laurier, réputées pour leurs vertus protectrices et curatives. Pour les fidèles de l’Église orthodoxe, ce dimanche marque le début d’une semaine de cérémonies solennelles et de jeûne strict.
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la tête auréolée à l'extrémité des solerets qui protègent ses pieds, est le type même du croisé franc; un saint Michel Archange aïilé du xiv siècle, dégageant une force morale tout à fait adéquate au rôle de l’icône, intermédiaire entre l’adorateur de l’image et le personnage sacré lui-même; enfin, une très précieuse et très belle mosaïque du xiv' siècle représentant la Vierge à l'Enfant.
À partir du xv' siècle, on observe un changement très net dans la facture de ces œuvres peintes. À cette époque, Constantinople était tombée aux mains des Turcs et les intellectuels et peintres grecs s’étaient enfuis en Italie, où la longue tradition de la civilisation hellénique allait s'épanouir dans l’humanisme de la Renaissance, et l’icône se libérer du formalisme religieux. L'une de mes préférées, dans ce musée Byzantin, est une Résurrection peinte en 1657. Autant que je sache, c’est la première icône orthodoxe où l’on voie le Christ sortant du tombeau. Nu, les reins simplement ceints d’un morceau d’étoffe, le Sauveur se tient debout sur le couvercle de son sarcophage, le poids du corps portant tout entier sur la pointe du pied droit, le pied gauche croisé, dans l’attitude de l’athlète victorieux. Il lève la main droite pour bénir et serre dans la main gauche une crosse qu’il tient comme une lance. L'artiste a reproduit la taille, les cuisses, le thorax et les biceps avec une perfection anatomique et un amour de la beauté plastique qui eussent pleinement justifié la présence sur l’Acropole, à l’époque classique, de cette représentation de Notre Seigneur. C’est la résurrection d’un véritable idéal païen.
Il semble bien qu'après la chute de Byzance de nombreux peintres d’icônes, voyageant dans d’autres pays, se soient écartés des voies traditionnelles de leur religion. Pour sa part, l’Église fit preuve d’une volonté tenace de se maintenir dans les territoires désormais dominés par les Turcs musulmans. Âttirés par de nouvelles conquêtes militaires, les sultans ne demandèrent pas mieux que de donner au patriarche de Constantinople autorité sur tous les chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman; en échange, il devait se porter personnellement garant de leur soumission à la loi turque et du paiement des impôts. Les membres du clergé se trouvèrent ainsi engagés de force dans la politique et, par voie de conséquence, exposés au lucre et à l’ambition. On ne pouvait accéder au patriarcat que par la corruption; mais, une fois en place, le nouveau patriarche pouvait se dédommager de ses frais en exigeant des évêques une redevance pour les introniser dans leur diocèse. A leur tour, ceux-ci imposaient les prêtres des paroisses, lesquels rançonnaient les fidèles: tout était à vendre.
En outre, l’Église manquait totalement de stabilité. Comme pour accéder à cette charge il fallait payer une somme non négligeable, les Turcs ne tardèrent pas à s’apercevoir qu'ils avaient avantage à changer le plus souvent possible le patriarche de Constantinople. Ils en révoquèrent 105; 27 autres abdiquèrent, souvent sous la contrainte, et 6 moururent de mort violente. Sur un total de 159 patriarches, 21 seulement moururent de mort naturelle pendant la durée de leurs fonctions. L’extrême insécurité qui régnait ainsi au sommet de l’Église eut pour conséquence de la diviser en
Des amis choquent deux œufs durs peints, pour voir quel est celui dont la coquille se brisera en premier; le gagnant doit manger l'œuf de son adversaire. C’est un jeu dérivé de rites de fertilité de l’ère préchrétienne. À Pâques, on vend dans les rues des cages en plastique de forme ovoïde contenant des poussins vivants (ci-contre).
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factions âprement hostiles, perpétuellement en lutte pour s’accaparer le pouvoir et ses nombreux privilèges.
Cependant, malgré l’oppresseur turc, malgré son mépris, malgré la corruption et la dégradation qui affectaient l’Église elle-même, la commurnion orthodoxe se refusait à mourir. La foi avait pris racine dans le cœur et l'esprit du petit peuple grec: pêcheurs des îles de la mer Égée, bergers des villages perdus dans les montagnes, boutiquiers et artisans vivant dans les vestiges de grandes cités comme Athènes.
Sans doute ces êtres pauvres et incultes étaient-ils mécontents de se voir extorquer de l’argent au profit des chefs corrompus de l’Église, sans doute jugeaient-ils sévèrement la traîtrise des Grecs qui s'étaient mis au service de leurs oppresseurs; ils n’en chérissaient pas moins leur religion pour le réconfort spirituel qu’elle avait procuré à des générations d’hommes durs au labeur et pour la continuité nationale qu’elle leur assurait. Presque malgré elle, l’Église orthodoxe finissait par incarner leur volonté de reconquérir leur liberté; et, bien qu'aucun de ses dirigeants n’osât exprimer pareil espoir, le peuple l’associait à sa grande ambition: restaurer l’Empire chrétien.
Lorsque les premiers grondements du soulèvement national se firent entendre en Grèce, l’Église, inévitablement, se trouva divisée. À Constantinople, le patriarche était devenu, au propre et au figuré, prisonnier du système. Il commença par exhorter ses partisans à se montrer loyaux envers le sultan que Dieu leur avait donné pour maître et à refuser le mythe de l'indépendance nationale, «tentation du diable et venin mortel destiné à pousser le peuple au désordre et à la destruction». Mais sur le continent grec, des simples prêtres de paroisse, des moines et certains évêques étaient
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bien décidés, quant à eux, à se laisser séduire par le démon. Et c’est ainsi que, au mois de mars 1821, les moines du monastère de Lavra, situé près de Kalavryta dans le Péloponnèse, levèrent l’étendard de la révolte contre les Turcs et donnèrent le signal de la querre de l’Indépendance.
L’étendard, au sens propre du mot, n’était autre que le rideau du sanctuaire de la cathédrale de Patras, donné aux insurgés par l’évêque de cette ville, Germanos. Tandis que ce dernier et les moines préparaient l’avènement d’une Grèce nouvelle et indépendante, le patriarche de Constantinople le baptisait de son sang. Alors qu'il avait recommandé aux Grecs d’honorer le sultan pour le bien de leur Église, il fut pendu au linteau de la porte du palais, après la messe du dimanche de Pâques, pour avoir manqué d’autorité sur le peuple et failli, en fin de compte, à son devoir envers le sultan, son maître.
Douze ans plus tard, après la victoire, les évêques orthodoxes de la nouvelle nation affranchie se déclarèrent eux-mêmes indépendants de Constantinople; ils considéraient qu’il ne leur serait désormais plus possible d'accepter la primauté d’un patriarche siégeant dans une ville restée possession turque. C'était se dégager d’une très ancienne coutume; mais, par cet acte, les évêques renouaient cependant avec une tradition encore plus ancienne et d’un plus grand poids: la vocation de l’Église orthodoxe à s'immiscer dans la politique et les affaires de l’État.
Pendant les quatre siècles d'occupation turque, l’Église avait tiré le meilleur de sa force du petit peuple. La société grecque était alors essentiellement rurale, et les prêtres orthodoxes se recrutaient eux-mêmes dans la classe paysanne. Ils vivaient et travaillaient la terre dans leur village natal; ils jouaient le rôle de quides spirituels auprès de leurs fidèles dont ils comprenaient pleinement les problèmes.
Ce lien avec la terre, qui a si longtemps entretenu les valeurs traditionnelles et le sens national, ne serait-il pas aujourd’hui la grande faiblesse de l’Église ? On peut soutenir cette thèse. En effet, les prêtres des paroisses sont principalement issus de familles paysannes, ce qui s'explique surtout par le fait que leur rétribution est trop basse pour attirer les jeunes gens d’autres couches sociales. Or, on demande actuellement à ce clergé d’origine rurale — qui n’a reçu en général qu’une instruction primaire — d’être au service d’une population de plus en plus portée à vivre en milieu urbain et industriel.
À Athènes, la distance qui sépare le prêtre de ses paroissiens sur le plan intellectuel est cruellement marquée. Les gens (surtout les jeunes) sont fortement tentés de le considérer comme un homme étroit d’esprit, arriéré et désespérément éloigné des problèmes de la société moderne.
Dans les hauts rangs de la hiérarchie ecclésiastique, les dignitaires souffrent eux-mêmes de l'érosion constante de leur autorité et de leur prestige, et cela est dû en partie à l'intervention de l’État dans les affaires administratives de l’Église. Celle-ci est divisée en 77 diocèses ayant chacun à sa tête un évêque. Officiellement, tous les évêques sont égaux et constituent collectivement l’autorité suprême de l’Église. Toutefois, l'administration des
Accompagnée d’une parente, une veuve, venue se recueillir sur la tombe de son mari le Vendredi saint, contemple sa photographie. Ce jour-là, les Grecs se rendent dans les cimetières pour honorer leurs chers disparus. A droite, à l’abri d’un parasol, un prêtre lit les noms des défunts,
au cours d’un office dédié à leur mémoire.
affaires courantes est laissée au saint-synode, qui comprend 12 évêques (élus seulement pour un an) et dont la présidence revient à l’archevêque d'Athènes. L'Église dépendant financièrement de l’État, les gouvernements successifs ont tous tendance à intervenir dans la désignation des membres du saint-synode, et il arrive que des événements politiques importants bouleversent la hiérarchie ecclésiastique. Ainsi, lors de la crise politique de 1917, l'archevêque d'Athènes et de nombreux prélats furent les uns déposés, les autres désignés pour les remplacer, selon qu’ils étaient partisans du roi Constantin ou du chef républicain Éleuthérios Vénizélos. Cinquante ans plus tard, une junte militaire s'étant emparée du pouvoir, un synode, composé pour la circonstance d’évêques dont la position politique avait l’agrément du gouvernement militaire, reçut pour mission de démettre l'archevêque de ses fonctions et de nommer son successeur.
L'intégrité de l’Église a été dangereusement affectée par les compromis que de nombreux évêques ont conclus avec le pouvoir politique. Une partie de la population athénienne, la jeunesse en particulier, nourrit toujours du mépris pour l’Église, car elle lui en veut d’avoir collaboré, fût-ce contre son gré, avec le régime des colonels, dont la dictature a duré sept ans. Elle lui reproche également son incapacité permanente face aux problèmes sociaux de la Grèce actuelle.
Un sociologue m’a récemment tenu ces propos: «L'Église orthodoxe est l'institution la plus réactionnaire, la plus rétrograde que je connaisse dans le monde occidental. Il n'existe en son sein aucun mouvement capable de réformes. Les catholiques, eux au moins, se réunissent pour débattre des différents problèmes actuels: le contrôle des naissances, l’avortement, le
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divorce, etc. L'Église orthodoxe est absolument fermée au changement. C’est extraordinaire. Sa loi morale est partout violée. Prenez l'avortement: bien qu'’illégal, il est très courant en Grèce. Tout le monde le sait. Que fait l’Église ? Elle reste totalement passive. Elle ne se sentira pas concernée tant qu’une législation nouvelle ne se mettra pas en travers de sa doctrine officielle. L'Église reste puissante parce qu’elle ne s'engage pas sur des problèmes politiques, sauf s'ils risquent de menacer sa position. Ce qui l’intéresse, c'est avant tout de se conserver elle-même.»
Sur ce dernier point, il y a matière à discussion. Mais il est certain qu’un grand nombre de ses traditions sont périmées: par exemple, ces offices pesants et surannés qui peuvent durer deux heures et demie, sinon trois. Ils sont entièrement chantés ou psalmodiés, sans accompagnement musical, et dans un grec archaïque à peu près inintelligible.
Les fidèles sont censés participer à la liturgie, mais c’est l’officiant et le chœur qui se chargent de la partie vocale; il est même assez courant que le prêtre entonne un chant et le chœur un autre. Et souvent, l'absence de sièges rend le culte très fatigant. La tradition veut (encore qu'elle ne soit plus strictement observée comme par le passé) que tout le monde, à l'exception des infirmes, reste debout, les hommes à droite, les femmes à gauche, tandis que les enfants se tiennent autour d’une estrade, à proximité de l’iconostase.
Il est sans doute heureux, dans ces conditions, que l’Église orthodoxe — contrairement à son homologue catholique romaine — n’exige pas de ses fidèles qu'ils assistent une fois par semaine à la Divine Liturgie (l'équivalent de là messe); heureux aussi que la discipline à l’intérieur de l'édifice religieux soit assez lâche: les fidèles ne sont pas obligés de suivre l'office d’un bout à l’autre, et il n’est pas rare de voir des gens aller et venir, ou encore bavarder pendant le culte.
Je n'irais pas jusqu'à dire qu’il suffirait d’abréger, de réformer le service divin pour remédier au déclin spectaculaire de la pratique religieuse à Athènes. Ce phénomène, qui est d’ailleurs mondial, est infiniment plus profond. Il est surtout lié à la dislocation de collectivités autrefois étroitement unies. Comme me le disait un Athénien: «Dans cette grande cité, vos voisins ne vous demandent pas si vous êtes allés à l’église; aussi on ne se sent plus contraint d’y aller.»
J'ai un peu le sentiment que les Athéniens ont tendance à voir l’Église comme ils voient l’Acropole. C’est une chose qui pour eux va de soi. Ils ne la tiennent pas moins pour sacrée, et ils ne sauraient s’en passer. Instinctivement, ils se tournent vers elle quand ils ont besoin de consolation et de réconfort. Ils l’aiment avant tout, parce qu’elle fait partie intégrante de leur patrimoine national.
Avant le xx° siècle et l’apparition, tardive en Grèce, de la révolution industrielle, la liturgie revêtait pour tous une signification particulière, car elle était le reflet fidèle du cycle annuel de la vie des paysans et des pâtres. Pour le berger, Noël marquait le début de la saison où naissent les agneaux; pour l’agriculteur, la fête des Douze Apôtres annonçait l’époque de la moisson. Quel sens cela at-il aujourd’hui dans l'immense et tumultueuse
Le moment crucial de l’office de la Résurrection, qui clôture la semaine sainte, est celui où les fidèles de la Cathédrale allument leurs cierges
à des flambeaux portés par l’archevêque d’Athènes. La transmission de la lumière d’un cierge à l’autre symbolise la résurrection du Christ d’entre les morts.
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124) Culte des saints et superstitions
Le jour de Pâques, des feux d’artifice jaillissent du mont Lycabette, tandis que les fidèles, leurs cierges allumés, sortent de la chapelle Saint-Georges.
capitale qu’est devenue Athènes? Pourtant, le principe demeure. L'Église reste l’ordonnatrice des grands événements de la vie citadine et, avec chaque manifestation religieuse, elle procure aux Athéniens l’occasion de libérer collectivement leur émotion, ce qu'ils aiment par-dessus tout.
Il en est ainsi de leur célébration de Pâques, qui tombe généralement en avril. Sept semaines avant la date solennelle, tous ces Grecs, amateurs de bonne chère, se trouvent devant l’affreuse perspective suivante: quarantehuit jours de carême durant lesquels, en vertu des prescriptions de l’Église
orthodoxe, il leur faudra se priver, presque totalement, de viande, de poisson, de graisse de porc, des produits fermiers — œufs, beurre, lait, fromage —, de vin et d’huile! Ils se réfugient alors dans le compromis: ils
fixent eux-mêmes leur régime de restrictions et jeûnent pendant les première et dernière semaines du Carême. Il n'empêche que la population tout entière se prépare à la Grande Abstinence comme si, à l'exemple d’une minorité de scrupuleux, chacun allait s’astreindre au jeûne et à l’austérité avec la plus grande rigueur.
Pour se préparer au Carême — la plus longue des quatre périodes d’abstinence de l’année —, les Grecs connaissent d’abord une période de carnaval, au cours de laquelle ils s’en donnent à cœur joie pendant trois semaines. Ils appellent «semaine de la viande» la deuxième semaine, car ils absorbent de grandes quantités de porc frais sept jours durant, et «semaine du fromage» la troisième.
Et il va de soi que les réjouissances sont de mise tous les soirs. Le carnaval est partout dans Athènes, dans la plus humble taverne comme dans la plus luxueuse des salles de danse. Pas un seul groupe qui ne donne sa fête, ou son bal annuel. C’est surtout dans les étroites ruelles du quartier de Plaka que l’allégresse est à son comble; ce ne sont que musiciens ambulants, masques et dominos, et danses en plein air. Ce qui plaît beaucoup, c’est une sorte de marteau en plastique à deux têtes, dont chacune est pourvue d’un dispositif en forme d’accordéon: un coup sur le crâne du premier passant venu et on en tire un son quelque peu incongru...
Le dernier week-end avant le Carême est le plus turbulent. Les tavernes sont pleines à craquer jusqu’à l’aube. Dans l’intimité familiale, certains hommes observent une très ancienne coutume, probablement antérieure au christianisme: ils revêtent un costume féminin et se livrent, pour le plaisir de la famille, à des danses érotiques mais surtout humoristiques. La folie prend fin le Lundi de propreté, Kathari Deftèra, qui ouvre la période du Carême. Mais cette fois encore les Athéniens s’accommodent on ne peut mieux de la situation. Le Lundi de propreté est un jour chômé qui doit leur permettre de s'adapter au régime d’austérité prescrit par l’Église. A cette fin, ils se précipitent à la campagne munis de paniers de victuailles, ou cherchent tout simplement dans la ville même un endroit où pique-niquer. C’est ainsi que le terrain vague où sont éparpillés les vestiges du temple de Zeus Olympien se remplit d’une foule qui déguste en plein air coquillages, petits oignons, condiments divers, halva (friandise à base de graines de sésame), le tout, à l’occasion, arrosé de vin. Les très nombreux pique-niqueurs ont vue directe
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sur l’Acropole et bien haut dans le ciel au-dessus du Parthénon flotte une muyriade de cerfs-volants aux formes diverses et aux couleurs chatoyantes.
Ces festivités ne sont pas sans rappeler les célébrations dionysiennes des Anciens. Enfin, le Lundi de propreté passé, tout le monde convient que l'heure est venue de se calmer et d’honorer le Dieu unique des chrétiens. Les croyants les plus zélés se contentent de pain et d’eau pendant trois jours, puis se nourrissent essentiellement de haricots, d'oignons crus, d’olives et de pain. Si les fidèles font nombre d’entorses aux règles qu'ils s'étaient fixées, il est de fait que, pendant la semaine sainte, ils observent plus ou moins le jeûne; le Vendredi saint — jour d’abstinence et de chômage absolus — la ville entière est plongée dans la plus profonde affliction. Les drapeaux sont en berne; les evzones tiennent leur fusil la crosse en l’air. Les cloches sonnent le glas, et à 9 heures du soir dans les églises de la capitale, se forment des processions pour porter à travers les rues de chaque paroisse le cercueil du Christ, sorte de coffre oblong couvert de fleurs, posé sur quatre madriers et abrité par un dais On sent que le sentiment de deuil est unanime et d’une authenticité extraordinaire.
Jamais je n'oublierai ma dernière fête de Pâques à Athènes. J'avais réservé pour la soirée du Vendredi saint une place à un balcon de l'hôtel Grande-Bretagne, pour assister à la procession funèbre qui part de la cathédrale et y retourne. La nuit s'était faite; au-dessous de moi, l’encens se consumait dans des braseros tout autour de la place Suntagma, de sorte que les flammes des milliers de cierges paraissaient captées et suspendues comme autant de lucioles d’or dans un voile de fumée odorante. Le centre d'Athènes se transformait en une église à ciel ouvert tandis que le cortège funèbre, conduit par des gardes nationaux aux casques d’argent, s’avançait lentement au loin. Deux mille ans étaient abolis. Nous étions en train de pleurer un Christ qui avait souffert sur la Croix dans l’après-midi même de cette journée!
En tête, une fanfare d’une cinquantaine de cuivres — tubas, trompettes et trombones étincelant à la lueur des cierges — jouait la marche funèbre de la symphonie dite Héroïque de Beethoven. Venaient ensuite, à pas lents, des formations de scouts, garçons et filles, suivies d’un contingent de soldats de la garde et de six infirmières de la Croix Rouge. Leur succédait une seconde fanfare militaire faisant entendre les accords lugubres de la célèbre Marche funèbre de Chopin, si pénétrante, dans sa solennité, de tristesse et de désolation. Puis, encore des soldats, des marins et, derrière eux, portant des torches électriques semblables à des thyrses, des écoliers vêtus de robes lilas, précédant immédiatement un prêtre, nu-tête, dressant vers le ciel une croix de bois, sans Christ. Il se fit un grand silence. La foule s’agenouilla; la place ne fut plus qu’une nappe de lumière tremblotante tandis que passait le cercueil du Christ, porté à hauteur d’épaule par plusieurs prêtres revêtus de robes blanches.
Le maire d'Athènes et le conseil municipal fermaient le cortège, auquel se joignirent les milliers de spectateurs massés sur la place. Je les imitai et suivis la procession jusqu’à la cathédrale. L’archevêque d'Athènes, couronné comme un empereur byzantin et portant une crosse d’or, conduisit le corps
du Christ dans le sanctuaire, de l’autre côté de l’iconostase. Lorsqu'il revint, il n'avait plus sa couronne scintillante mais son chapeau noir habituel. Il s’assit sur le trône épiscopal et les assistants se précipitèrent pour toucher la robe et baiser la main du successeur de saint Pierre. Après avoir béni son troupeau, reprenant les paroles de saint Paul aux Corinthiens, il promit aux fidèles les consolations de la Résurrection: «Oui, je vais vous dire un mystère: nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés. En un instant, en un clin d'œil, au son de la trompette finale... Quand donc notre être mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui se trouve écrite: “La mort a été engloutie dans la victoire. Où est-elle, Ô mort, ta victoire? Où est-il, Ô mort, ton aiguillon ?”»
Minuit. Le Vendredi saint était passé. Peu à peu, à mesure que s’écoulait la journée du lendemain, la tristesse se dissipait. Athènes tout entière vivait intensément cette fête des fêtes, ce drame des drames. Finalement, ce samedi, les six jours de deuil de la semaine trouvèrent leur dénouement dans une explosion de joie qui ne cessa de s’amplifier, une allégresse aussi vraie que les larmes qui l'avaient précédée. Christos anesti! Alithos anesti!Il est vraiment ressuscité!
Quand je revois ces Pâques à Athènes, quand je revis ces moments d’intense douleur et de joie débordante, j'admire une fois de plus combien cette population expansive se complaît dans les états affectifs les plus contrastés, comme elle livre son âme aux diverses émotions. Réagissant avec spontanéité à tout changement d'ambiance, elle est prête à saisir à chaque instant l’élément de haute tragédie ou de haute comédie que recèle la moindre circonstance. Dans ce contexte, l’Église apparaît en somme comme son théâtre spirituel, la scène appropriée aux plus grandes productions dramatiques de l’homme. Les Athéniens jouent leur rôle avec une authentique ferveur spirituelle et dans un respect extrêmement profond des traditions chrétiennes. Mais l’on sent aussi parfaitement bien que le metteur en scène est largement influencé par le sens aigu que les acteurs ont eux-mêmes de la pièce qu’ils jouent.
Cigarette aux lèvres, fleur à la boutonnière, cet Athénien rayonnant d'assurance applaudit un défilé dans la rue. Les hommes grecs, adulés et flattés dès leur enfance, entretiennent jalousement leur image de marque et semblent profondément convaincus de la supériorité de leur sexe dit «fort».
L'homme et la femme
Chaque année, le 8 janvier, dans le village de Monoclissia, à 230 kilomètres au nord d’Athènes, il se passe une chose extraordinaire. En ce jour très particulier, suivant un usage antérieur au christianisme, les sexes intervertissent leurs rôles. Les femmes abandonnent leurs travaux ménagers, flânent dans les rues en fumant la cigarette, prennent possession du café du village et V passent des heures à boire et à parler de politique locale. Une tradition très stricte exige que, pendant ce temps, les maris restent à la maison pour s'occuper des enfants, faire la cuisine et accomplir les tâches domestiques. Tout homme qui ose s’aventurer hors de chez lui court le risque .d’être capturé par les villageoises et soumis à des châtiments aussi désagréables que mystérieux, au cours d’une cérémonie secrète sur laquelle prend fin le Jour de la Suprématie féminine.
Un abîme sépare sans nul doute l’antique coutume de Monoclissia du monde apparemment raffiné de l’Athènes moderne. Que les femmes de la capitale fument et boivent en public, conduisent des voitures ou soient les rivales des hommes en matière de politique, de médecine, de journalisme ou de toute autre profession, cela n’a rien que de très naturel. On apprécie à Athènes, infiniment mieux que dans les villages reculés de montagne, le poids de la clause constitutionnelle selon laquelle «les Grecs des deux sexes sont égaux en devoirs et en droits». Il est également probable que l’Athénienne exerce, plus que ne le font ses sœurs provinciales, le droit de vote que lui reconnaît la Constitution, même si le pays qu’il est convenu d'appeler «berceau de la démocratie» n’a pas cru devoir adopter ce principe avant les années cinquante. (En 411 av.J.C. l'incapacité juridique des femmes en politique amena Aristophane à mettre en scène, dans sa comédie satirique Luysistrata, une manifestation féministe restée célèbre: l’occupation de l’Acropole par les Athéniennes décidées à se refuser à leurs époux tant que ceux-ci ne se résoudront pas à suspendre l’interminable guerre contre Sparte).
Sans doute Athènes at-elle fait un grand pas en faveur des droits de la femme mais, en dépit de l’élégant vernis de modernisme et de libération sexuelle dont se pare la capitale, je suis convaincu que le curieux usage observé par les habitants de Monoclissia éclaire judicieusement certains aspects de leur vie quotidienne. Je crois également que, si Aristophane pouvait traverser le Styx pour revenir dans sa cité au xx° siècle, il ne constaterait pas tellement de changements dans les rôles respectifs des deux sexes. Entrant par hasard dans quelque kafènéion, il entendrait les hommes parler de leurs compagnes sur un ton très familier, supérieur et méprisant. «Connais-tu des gens avec qui tu aies moins de possibilité de converser qu'avec ton épouse ?» demandait un jour Socrate à un compatriote du nom de Critobule. Et ce dernier de lui répondre: «S'il en existe, il y en a peu.»
130/ L'homme et la femme
Des propos de ce genre, vous en surprendrez tous les jours à Athènes. Vous rencontrerez fréquemment des maris avouer qu’ils vivent le plus possible hors de chez eux pour échapper à une femme acariâtre. Vous dirai-je que j'en ai même souvent entendu dire ouvertement qu’ils remplissaient leur devoir conjugal «une seule fois par semaine»? Comportement à peine plus généreux que celui conseillé par Plutarque, selon lequel un mari devait honorer une «bonne» épouse au moins trois fois par mois, «afin de réduire les tensions conjugales»!
Cette morgue séculaire du mâle est certes un phénomène universel. Elle est toutefois plus accusée à Athènes que dans la plupart des autres grandes cités. De bien des façons, Athéniens et Athéniennes vivent toujours de part et d’autre d’une grande ligne de démarcation sociale. Les jeunes gens sont libres — on les y encourage même tacitement — d’avoir des relations sexuelles avant le mariage; en revanche, on éduque les jeunes filles dans l’idée qu’elles doivent jalousement préserver leur virginité. On excuse les passades du mari, mais on estime impardonnable l’infidélité de l’épouse. Un homme peut hanter kafènéion et tavèrna nuit et jour, mais une femme est répréhensible si elle entre dans ces établissements sans escorte masculine.
Un personnage du Méléagre d’Euripide fait cette réflexion: «La femme doit être tout dans la maison et rien au dehors.» Sans doute, de nos jours, ce principe a-t-il beaucoup perdu de sa portée, mais il garde toujours valeur de symbole. À Athènes, seule une minorité de femmes — 1 sur 600 environ — travaille à l’extérieur. Il n’est plus possible aujourd’hui de parler d’esclaves du ménage. En effet, la plupart des Athéniennes passent un temps immodéré à regarder la télévision ou à jouer aux cartes avec une ou plusieurs amies, généralement pour de l’argent. Il n’en est pas moins vrai que les hommes tiennent à ce qu’elles restent à leur place — au foyer, pour être précis — et si les maris tolèrent chez leurs épouses le goût des jeux d’argent, c’est tout simplement parce que cela leur laisse, à eux, plus de liberté pour se livrer à des passe-temps essentiellement extra-conjugaux.
L’antagonisme profond qui se manifeste parfois entre les deux sexes me frappa un jour de façon très concrète: un ami m'avait invité chez ses parents, dans un faubourg pauvre d'Athènes. Nous regardions à la télévision un vieux film américain où l’on voyait un employé de banque d’une petite ville, s'endetter lourdement en tentant de s'élever dans l’échelle sociale pour faire le bonheur des siens. En fin de compte, l'employé détournait des fonds et le désastre se produisait inévitablement. Les parents de mon ami étant illettrés — comme 3 p. 100 de la population d'Athènes —, les sous-titres grecs ne s’avéraient pour eux d'aucune utilité. Cependant, ils n’en possédaient pas moins, l’un et l’autre, l’intime conviction d’avoir parfaitement saisi le sens profond du film.
«Sacrées femmes, dit finalement le père. Une mégère, ça vous pousse un homme à faire n'importe quelle bêtise.»
«Qu'est-ce que tu racontes? lui lança sa femme. Il n’a agi ainsi que pour pouvoir mieux entretenir sa maîtresse.» (Dans le film, il n’était question ni de mégère ni de maîtresse |).
Le philotimo, ce besoin irrésistible de sauver la face en public, est
Grâce à une motocvyclette, symbole mondial de la virilité moderne, trois petits garçons donnent libre cours à leur imagination. D'ailleurs, quel que soit le véhicule, un esprit de compétition frénétique caractérise la façon de conduire athénienne, et le bruit, dans les rues, atteint un des niveaux les plus élevés d'Europe.
naturellement la composante essentielle de l’orqueil masculin. Un aprèsmidi, dans un kafènéion de la place Kolonaki, dans le quartier chic du même nom, un officier supérieur de l’armée grecque se trouvait à la table voisine de la mienne; il jouait au trictrac avec un ami, apparemment son avocat, qui tentait de le convaincre qu’il ne devait pas divorcer sous prétexte de l’infidélité de sa femme. «Votre philotimo a tout à gagner à ce que vous vous montriez généreux, lui disait-il. Il faut prendre cela de très haut. C’est une femme, donc un être faible. Vous, en tant que militaire, vous devez faire preuve de force de caractère.»
L’officier réfléchissait en remuant les dés dans son cornet. «Vous avez raison, finit-il par dire. Je serai généreux, mais je l’obligerai à rester à la maison. Elle ne sortira plus.»
Un autre exemple, extrême celui-ci, de philotimo en action, est resté célèbre dans les annales du Néon, grand kafènéion populaire de la place Omonia. Il v a quelques années, un client persuada un ami de l’accompagner à son domicile pour constater l’adultère de son épouse. Non seulement le témoin en question admit l'évidence, mais il dut aussi assister au meurtre des deux amants! Le mari bafoué, auteur de ce double assassinat, eut maille à partir avec la justice. On le condamna à une lourde peine de prison, non point cependant pour s'être débarrassé de sa femme — cette dernière, après tout, ne l’avait-elle pas provoqué en infligeant à son philotimo une blessure intolérable ? —, mais pour avoir tué un homme, en l'occurrence son rival.
La révolution sexuelle ne fait que lentement son chemin à Athènes, car cette grande cité reste essentiellement une mosaïque de villages. Si vous
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prenez au hasard dans la rue un échantillon d’une dizaine d’Athéniens, vous en aurez vraisemblablement deux natifs du Péloponnèse, deux originaires du Sud de la Grèce continentale, un en provenance du Nord, un autre des îles de la mer Égée, un autre des îles Ioniennes, et peut-être trois dont les grands-parents se sont enfuis d'Asie Mineure dans les années vingt. Ces citoyens s’identifient beaucoup plus fortement à leur terroir qu’à la capitale; ils tendent toujours à se répartir en sous-groupes ethniques, en conservant fièrement leur héritage ancestral d’usages et de principes, en particulier ceux qui régissent les attributions des deux sexes.
L’Athénien et sa femme ont d’abord des devoirs envers leur proche famille, dont le seigneur et maître est l’époux, ou bien le père, au cas où elle regroupe des générations différentes. Ensuite, ils sont redevables envers un cercle plus élargi: tous ceux avec qui ils ont des liens de sang, si éloignés soient-ils. Enfin, de nombreux Athéniens donnent la préséance à des individus sans parenté aucune mais originaires de leur village ou de leur province; ils leur accordent un rang privilégié dans l’amitié et la confiance, voire dans les affaires, par rapport aux «étrangers».
À Athènes, «le monde est petit»; aussi ne saurait-il être question d'abandonner à la légère les normes conventionnelles du comportement social, et la tradition la plus enracinée est celle de la supériorité du sexe dit, précisément, «fort». De même que la plupart des hommes acceptent leur prépondérance sans le moindre complexe, de même les femmes sont-elles fermement convaincues qu’elles ne «s’accompliront» qu’à condition de se marier et de mettre un enfant au monde, de sexe masculin de préférence. On serait tenté de croire que la haute société fait exception à cette règle générale. Pas du tout. On est surpris au contraire de constater que les préjugés existent aussi à ce niveau. Lors du premier séjour prolongé que je fis à Athènes, je me liai avec un couple charmant marié depuis six mois. L'homme, qui avait une situation en vue dans les affaires, me fit l’effet, de prime abord, d’être parfaitement occidentalisé. Il n'empêche que je l’entendis un jour dire à son épouse enceinte: «Tu as une mine superbe, tu es absolument resplendissante. Je suis sûr que ce sera un garçon.»
Il fit cette prédiction avec tant d’emphase et de fierté naturelle que je ne doutai pas un instant qu'à Athènes la discrimination entre les sexes commençait dans le ventre de la mère. Cet homme d’affaires du xx siècle eût certainement approuvé l'esprit, sinon la lettre, du pronostic gynécologique énoncé voici deux mille quatre cents ans par Hippocrate: «Si la femme enceinte a bonne mine, elle accouchera d’un garçon; une mauvaise mine annonce une fille.»
Contrairement aux espoirs que permettait la santé florissante de la future mère, le premier enfant de mes deux amis fut une fille. Mari et femme ne cachèrent pas leur déception. Je fus invité au baptême. Dora était un très beau bébé; or, pendant la cérémonie, tout le monde parut plus ou moins s'excuser de sa venue au monde. On l’oignit d’huile, puis on la plongea par trois fois sans beaucoup d’égards dans la kolumbithra — les fonts baptismaux. Elle se mit à crier; les parents en parurent très gênés. Le prêtre
Dans l’un des milliers de kafènéions de la capitale grecque, joueurs et spectateurs — rien que des hommes — se passionnent pour une partie de cartes.
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orthodoxe s'empressa de la remettre à sa marraine qui la sécha dans une serviette, la revêtit d’une robe blanche et prit littéralement la fuite avec elle.
Trois ans plus tard, j'assistai au baptême du petit frère de Dora. C'était encore le même prêtre. Comme l'enfant était le premier fils, il reçut automatiquement le prénom de son grand-père paternel, Oreste (la tradition veut que le prénom du grand-père maternel ne puisse être transmis qu’au second fils). Son baptême donna lieu à une cérémonie autrement joyeuse et compliquée. Le prêtre commença par vérifier de son index la température de l’eau puis, recevant l’enfant des mains de son nonos (son parrain), il l'embrassa sur les deux joues. Sa sœur n'avait eu droit à aucune de ces gentillesses. Bien mieux, alors que Dora avait été barbouillée d’huile, Oreste, quant à lui, bénéficia d’un massage en règle. Le prêtre lui oignit les narines, les oreilles, la poitrine, les pieds, les mains, bref le corps tout entier.
Après la troisième et dernière immersion, le bébé haletait et hurlait de colère. Père, mère, parrain et marraine se précipitèrent pour le consoler. Ils l’enveloppèrent dans une serviette, le tapotèrent doucement, le caressèrent, le câlinèrent et jouèrent avec ses petites mains et ses petits pieds. Ces tendres attentions eurent pour effet magique de le calmer. Il esquissa un sourire dans les bras de son nonos et, tandis que nous faisions le tour des fonts baptismaux, un cierge allumé à la main, le prêtre proclama qu'Oreste était désormais immunisé contre le démon et ses œuvres.
La préférence marquée des jeunes ménages athéniens pour un héritier mâle s'explique par un motif déterminant: la persistance du système millénaire de la dot. «il nous faut prodiguer l’argent pour acheter un épouse», soupirait déjà la Médée d’Euripide. Cette lamentation paraît aussi justifiée aujourd’hui qu’il y a deux mille cinq cents ans. Il existe encore dans les
Les serveurs d’une taverne plaisantent l’un de leurs collègues qui s’est laissé pousser une luxuriante moustache. Les hommes grecs font preuve d’un esprit de camaraderie qui se traduit par la chaleur des contacts physiques: poignée de main, pression sur l’épaule.
campagnes et dans les îles de la Grèce des localités où, les jours de fête, pour chercher à attirer des prétendants, les jeunes filles nubiles se couvrent de colliers et de bracelets et portent dans leurs cheveux d’anciennes pièces de monnaie serties dans des montures d’or et d’argent. En Grèce septentrionale, dans l’Épire, la fiancée se rend à cheval à la cérémonie du mariage et emporte ses bijoux dans un coffret; en Crète, il arrive fréquemment qu’elle soit suivie d’une file de mulets portant ses biens.
À Athènes, la dot, ou proika, se présente très couramment sous la forme d’un petit appartement dont le prix peut s'élever jusqu’à environ 50 000 francs. S'il s’agit d’un mariage dans la haute société, le logement des jeunes mariés pourra représenter un capital infiniment supérieur, sans préjudice des autres cadeaux qui seront éventuellement mis dans la corbeille de noces. On sait, par exemple, qu’il existe dans certaines familles d’armateurs athéniens, maintes dots comprenant la propriété totale, ou à 50 p. 100, de pétroliers géants. En 1962, lorsque la princesse Sophie, fille du roi Paul [*' et de la reine Frédérika de Grèce se maria au prince Juan Carlos, actuellement roi d’Espagne, la population grecque contribua à la constitution de la proika en versant, par voie fiscale, l’équivalent de 3500000 francs.
Il est dans la logique des choses que les féministes grecs soient fortement opposés à ces coutumes. C’est, disent-ils, mettre la femme aux enchères et tourner en dérision le mariage d'amour; sa suppression radicale est la condition primordiale de l’égalité réelle des sexes. Comme l’affirme une personnalité du mouvement antidotal : «Dans ce pays, l’homme recherche la femme pour son argent et non pour ses qualités propres. Il voit en elle non une personne, mais un être dépourvu d'esprit, de cœur, de passions; en somme, un bien...»
Cependant, il existe en faveur du système quantité d'arguments valables que j'ai entendus aussi bien dans des bouches féminines que masculines. Les rémunérations sont si faibles à Athènes, et les loyers si élevés, que si la femme mariée n’a pas de dot, le couple devra, dans la plupart des cas, travailler pendant de nombreuses années avant de devenir propriétaire de son logement, à supposer que tous deux puissent trouver un emploi, dans une ville où la main-d'œuvre excède de loin le nombre total des postes disponibles.
Autre argument, et d’un plus grand poids celui-ci, la dot assure à la femme une certaine sécurité financière et un meilleur statut. En effet, une fois mariée, elle reste propriétaire du capital. Certes, le mari peut exploiter le revenu ou, pour citer un adversaire du système, «le dépenser, l’investir et en faire ce qui lui plaît». Quoi qu'il en soit, le fait de posséder un appartement peut assurer à l'épouse en difficulté un moyen de pression considérable au cours de sa vie conjugale. Elle a fait un apport matériel substantiel et n’a par conséquent aucune raison de se considérer comme une associée négligeable. Et si son mari la quitte, elle ne sera pas complètement démunie puisque la dot reste légalement son bien.
Pour ma part, poussé peut-être par un rien d’égocentrisme masculin, j'étais arrivé à la conclusion que le système dotal pouvait, à la limite, se justifier. Aujourd’hui, je l’estime absolument indéfendable. Je connais trop
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Tandis que se déroule la cérémonie du baptême, les parents et les amis rayonnent d’orgueil en contemplant ce nouveau petit homme entré dans la famille. Le prêtre
procède aux onctions avec l’huile sainte, avant et après le rituel au cours duquel il plonge
le bébé par trois fois dans les fonts baptismaux.
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de drames imputables à cet usage: celui de la fille docile qui épousa un boutiquier — un rustre qu’elle haïssait —, parce qu'il plaisait à son père de conclure une alliance entre deux affaires familiales; celui du fermier fier et digne qui, ayant cinq filles à sa charge, estima ne pouvoir concilier son honneur personnel et ses besoins économiques qu’en émigrant en Australie. (Il expliqua ainsi sa décision: «Il paraît qu’il y a là-bas des Grecs, des hommes riches, qui veulent bien épouser des vierges, même sans dot.»)
Je me souviens en particulier d’un après-midi fort agréable que je passai en compagnie d’un ami grec au domicile d’une veuve âgée de soixante-six ans, qui vivait avec sa fille célibataire dans le faubourg athénien d'Haghioi Anargyroi. Notre hôtesse était un véritable colosse, un être fier et chaleureux, doté d’une force herculéenne. Elle m’accueillit en m’écrasant littéralement entre ses bras puissants et refusa énergiquement notre aide dans la préparation du repas, bien au-dessus de ses moyens, qu’elle nous confectionna. Une fois le déjeuner achevé, elle vida sur un napperon mon fond de café et entreprit de jouer les diseuses de bonne aventure, terminant malicieusement ses prédictions de la façon suivante: «Vous serez aussi célèbre que Byron et vous deviendrez riche à millions, grâce à votre prochain livre. N'oubliez pas de m'envoyer ma petite commission de 10%!»
Nous éclatâmes de rire. Puis, avec le plus grand sérieux, elle procéda de même avec la tasse de sa fille, Chariklia. «Ah, dit-elle, tu as de beaux jours devant toi! Tu vas très bientôt faire la connaissance d’un étranger, un homme grand et brun. Il est extrêmement bon et généreux, et il te demandera en mariage. Vous serez très heureux ensemble.»
Comme nous regagnions le centre d'Athènes, mon compagnon m’apprit que la jeune femme en question était âgée de trente-six ans et que sa mère lui prédisait régulièrement l’avenir depuis vingt ans. La prophétie commençait immanquablement par la rencontre de celui qui deviendrait son époux. Malheureusement, comme elle ne s'était toujours pas réalisée, Chariklia paraissait condamnée à vivre aux côtés de sa mère.
«Quelle stupidité, dis-je! Cette charmante personne n’est pas une simple fille de la campagne mais un être cultivé, émancipé, qui a déjà voyagé à l'étranger. Elle possède à mes veux un attrait certain et jouit d’une bonne situation à Athènes.»
«Absolument, me répondit mon ami grec. Mais comment, faute d’une dot substantielle, pourra-t-elle trouver ici un mari de même niveau intellectuel ?»
En 1957, le roi Paul et la reine Frédérika patronnèrent le lancement d’un plan social d’un genre inédit: des comités de citoyens devaient mener dans l’ensemble du pays une campagne de collectes en vue de constituer un fonds national dotal. Chaque fois que l’on réunirait 1 000 drachmes — 15 000 anciens francs à l’époque —, un livret serait ouvert au nom d’un nouveau-né de sexe féminin désigné par le comité local parmi les familles les plus pauvres du district. À l’âge de vingt-cinq ans, la jeune fille posséderait un capital qui, accru des intérêts composés, lui permettrait d'acheter une vache et quelques hectares de terre fertile. «Grâce au couple royal», déclara dans sa gratitude un citoyen grec, «la naissance d’une fille n’est plus une malédiction mais une espérance».
Une jeune secrétaire utilise le téléphone public En fait, cela ne changea rien. Le plan mourut de sa belle mort, et il en fut nn Enix pour ue me rendez: de même d’un programme d’assistance lancé par le cabinet militaire qui
vous personnel. La tradition interdit aux jeunes k x à + 178 Ie icon dans gouverna la Grèce de 1967 à 1974. Depuis, la politique officielle tend
l'approbation de leur plus proche parent davantage à défavoriser ces pratiques qu’à imaginer des moyens pour les masculin. Bien que les Athéniennes maintenir. Mais la coutume reste plus forte que la loi: aucun texte ne saurait commencent à se libérer grâce à leurs activités : : 5 . | : = :
; interdire à un père de faire un cadeau de mariage à sa fille, et tous les professionnelles, nombre d’entre elles, encore à spa Le prisonnières de familles à principes, continuent arguments avancés par les mouvements pour la Libération des Femmes ne d'organiser leurs sorties en cachette. réussiront apparemment pas à dissuader les prétendants grecs de rechercher
dans le mariage des avantages matériels.
Dans les villes, contrairement à ce qui se passe dans les régions rurales, le système dotal a perdu la faveur de la classe ouvrière, et dans les milieux universitaires il est bien entendu devenu un objet de mépris. Toutefois, il a encore de solides racines dans les familles de la petite bourgeoisie. Il existe à Athènes un mensuel, le Sunikésion (l’Union matrimoniale) qui donne en quelque sorte un tableau des bonnes affaires financières disponibles sur le marché de l’amour. On sait, par la presse d’information, que l’espèce n’est pas morte de ces aigrefins qui, après avoir empoché une partie de la dot, se hâtent de reprendre leur parole. Aussi certains beaux-parents, bernés de la sorte, n’hésitent-ils pas à se livrer à un acte de violence sur la personne du traître! Lorsqu'il est traduit en justice, l’auteur de l'agression — en l'occurrence le beau-père ou la belle-mère outragé — invoque immanquablement pour sa défense des «motifs d'honneur», argument qui suscite toujours la sympathie de n’importe quel tribunal grec.
Mais la survivance de la proika ne suffit pas à expliquer l'enthousiasme que l’on manifeste en Grèce lorsque le nouveau-né est un garçon. Certaines
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convictions solidement établies touchant la virilité entrent aussi en jeu. Un homme n’a pas donné la preuve de ses capacités viriles tant qu’il n’a pas engendré un fils. De plus, si un couple ne réussit pas à avoir d’héritier mâle, le mari en rejette infailliblement la responsabilité sur sa femme, car prendre à son compte un tel échec reviendrait, pour ainsi dire, à mettre en cause sa propre virilité!
Les femmes jouent, à leur manière, un rôle considérable dans la perpétuation des attitudes parentales. L’épouse qui donne naissance à un fils a le sentiment d’avoir rempli la fonction capitale de son existence, et sa fierté n’a d’égale que celle du père. Son prestige s’en trouve immédiatement rehaussé auprès des siens, et elle ne tarde pas à voir une idôle dans ce petit mâle enveloppé de langes. Pour avoir prise sur lui, la mère utilise exclusivement les armes du «sexe faible»: elle le comble d'amour, l’entoure de nombreuses attentions et, dans les moments difficiles, l’apitoie par ses larmes et ses soupirs.
Le père, qui considère son rejeton comme un prolongement de sa propre personne, répugne bien entendu à le soumettre à une discipline sévère. Il en résulte que les garçons sont scandaleusement gâtés par leurs parents, qui cèdent à tous leurs caprices. À côté d’eux, les petites filles passent pour ainsi dire inaperçues. Leurs frères les relèquent dans l’ombre et, à mesure qu’elles grandissent, elles apprennent à ne pas se mettre en avant, car ce serait une attitude indigne d’une femme et susceptible de diminuer son attrait aux veux du mâle dominateur.
Je m'étonnerai toujours de la patience dont les Grecs font preuve envers les petits garçons. Je me souviens, par exemple, d’un dîner chez des amis athéniens qui avaient un fils unique prénommé Emmanuel. C'était peu de temps après Noël, et ce petit bonhomme de cinq ans monopolisa presque toute la soirée en se donnant en spectacle avec ses cadeaux. Il commença par nous menacer avec un fusil en matière plastique. Je fis semblant d’être terrorisé, mais d’autres invités, assez sots pour ne pas réagir, se virent administrer un coup sec sur les genoux avec le canon de l’arme. Il exhiba ensuite un revolver aussi vrai que nature et fit exploser des amorces à bout
Coureurs disputant une course de fond Concurrents au pentathlon
Spectacle de lutte devant arbitre et entraîneur
portant dans la figure des personnes assises sur le divan. Puis, pour varier les plaisirs, il fit le tour de l'appartement sur son tricycle flambant neuf, éraflant les tibias de ceux qui avaient l’imprudence de ne pas lever les pieds à temps. Personne ne songea à calmer ce gamin turbulent. N’était-il pas le seul, l'unique héritier mâle ? Jusqu’à minuit, il fut le point de mire de tous; puis, à bout de force, il sombra dans le sommeil.
Lorsqu'il arrive, et c’est bien rare, que l’on corrige un garçon, la punition est généralement administrée sans conviction. J’en eus la preuve un jour dans un parc. Un bambin de trois ans avait lancé une pierre sur sa sœur aînée, au vu et au su de ses parents. L'homme se contenta de lui donner une tape sur les fesses. C’en fut trop pour le garnement: piaillant, braillant, il se cramponna aux genoux de son père; celui-ci mollit immédiatement; il prit l'enfant dans ses bras, lui donna des baisers sur les veux jusqu’à ce que là joie perçât à travers les larmes et le mit à califourchon sur ses épaules. Tout en tripotant les oreilles de papa, le gamin poursuivit sa promenade dans le parc, juché par privilège de sexe sur son trône ambulant, et suivi à distance respectueuse par sa maman et par une sœur en larmes à qui l’on disait: «Cesse donc de pleurnicher!»
Je crus d’abord que cette faiblesse des parents était positivement un mal: n'était-ce pas là le meilleur moyen d’engendrer de petits tyrans? Le résultat, Ô surprise, est totalement différent. Les effets éventuellement nuisibles de ce genre d'éducation sont compensés par l'exemple que donne le père en tant que patriarche tout-puissant. Dès son plus jeune âge, le garçon a conscience d’être le légataire de l’autorité paternelle; il est, somme toute, le prince de ce royaume que constitue la famille. Si sa position privilégiée engendre inévitablement chez lui un sentiment de supériorité masculine, elle lui inculque néanmoins, à mesure qu'il grandit, le sens de ses responsabilités. Jamais on ne lui demande de participer aux besognes ménagères, car ses obligations sont autrement sérieuses. Dès qu’il s'en montre capable, le fils aîné assume une partie des charges familiales: il veille à la vertu de ses sœurs, aide son père à leur constituer une dot et maintient le philotimo.
S’il a toute latitude de fréquenter des partenaires du sexe opposé, il faut
Course de chevaux non sellés
L'idéal viril
Aux yeux des anciens Grecs, la plastique de l’homme constituait le chef-d'œuvre de la nature. Tous les quatre ans, au cours d’une série de compétitions d’athlétisme appelées les jeux Panathénaïques, les jeu nes gens d'Athènes mettaient leurs forces à l'épreuve jusqu’à l’extrême limite, en l'honneur de la déesse Athéna. Les vainqueurs recevaient des amphores d’huile sacrée, décorées de scènes (à gauche) commémorant la force et la grâce viriles.
Lancer du javelot à cheval
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Lors de la cérémonie d'ouverture des premiers
jeux Olympiques modernes, en 1896, les athlètes de douze pays se groupèrent pour une démonstration rythmique d'ensemble.
La résurrection des fêtes antiques se déroula
dans un stade de marbre, reconstitué
d’après l’original édifié au ne siècle av. J.-C.
pour les jeux Panathénaïques.