‹ Athénienne, AthènesChapitre 12 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Glaucos

Ils marchent avec leur malheur!

( T Ku 1' 11 1 OD o un . /,./ Riiiuv J'Ilicii, v. 15.S.)

N la deuxième année de la cx^ Olym-

piade, le neuvième jour de la seconde jji^ décade de Boédromion, un voyageur, poussant une mule devant lui, s'arrêtait à l'issue d'un de ces défilés que traverse la voie Mésogienne, avant d'arriver à Athènes. Il portait le costume des marchands asiatiques : la mithra écarlate et pointue, coiffure nationale des Perses, le calasiris de laine brune serré à la taille par une ceinture à clous d'acier.

Quoique sa chevelure et sa barbe, frisées en courts anneaux, à la mode persique, prouvassent que cet homme venait du royaume de Dareios, son regard avait une fixité hautaine, qu'un observateur eût trouvée étrange chez un de ces marchands orientaux, renommés pour leur rapace servilité. D'ailleurs avec son profil pur, son front haut et large, son nez droit, il réalisait le type de la beauté virile, tel que l'avaient rêvé Myron et Phidias.

De l'endroit où se trouvait le voyageur, il voyait se dérouler, devant lui, la majeure partie des campagnes d'Athènes, et — si blasé fût-il, par l'habitude des voyages — le spectacle qui s'offrait à ses regards était bien fait pour exciter son admiration.

Depuis les derniers contreforts de l'Hymette jusqu'aux pentes lointaines de l'Aigaleos et du Poikilon, la large plaine de l'Attique, inondée des reflets du soleil couchant, s'étendait comme une mer de lumière rose, sur laquelle les têtes rondes des grands pins formaient des écueils d'ombre. De toute part se dressaient des frontons et des colonnades : c'étaient des temples, des tombes de héros, des souvenirs de victoire. Les figuiers au sombre feuillage, les vignes aux ceps capricieux, les oliviers aux pâleurs argentées semblaient groupés autour d'eux, moins pour produire que pour orner; et cette terre paraissait vouée,

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tout entière, au souvenir des choses glorieuses et au culte des idées sublimes.

La moisson était finie; des meules coniques et trapues s'alignaient le long des voies; sur les chaumes dorés, des troupes d'enfants glanaient le rebut des moissonneurs. La vendange commençait. Une foule rieuse entourait les vignobles empourprés par l'automne et le soir descendait dans un calme laborieux.

Grandiose, au milieu de cette nature harmonieuse, — Athènes — la Ville! — se dressait. Des hauteurs de l'Aréopage et des Nymphes, elle descendait vers l'Ilissos, se relevant, au midi, pour escalader les collines du Muséon et du Pnyx. Au couchant, près de Keriadse, les quartiers aristocratiques : Koilé, Mélitte, le Keramique, cachaient dans des massifs de verdure leurs gymnases, leurs palais et leurs temples. Cette partie de la cité formait un contraste frappant avec la partie orientale : le Kydathenaiôn et le Diomx populeux et commerçants. Ici, les maisons moins riches se resserraient et leurs cours étroites n'étaient plus protégées contre le soleil que par des voiles multicolores.

Au-dessus des terrasses ornées de fleurs, s'élevaient des monuments revêtus de couleurs éclatantes : la colonnade colossale de l'Olympion, la toiture en bronze doré du temple de Thésée; puis dans Keriadse le fronton vert-émeraude du

temple de Ghè-Koroutrophos, dans Mélitte le fronton bleu du temple d'Aphrodite-Pandémos et au pied de l'énorme masse grise du Pnyx le sanctuaire d'Ares, rouge comme la tunique de guerre des Lacédémoniens.

Enfin, dominant cet horizon merveilleux, dominant les campagnes, dominant la cité, dominant les hommes, très haut, dans le ciel, près des Dieux : l'Acropole et le Parthénon.

Tout blanc', dans le couchant vermeil, le temple de Pallas semblait flotter sur les ombres du soir, comme un grand vaisseau de lumière. Son isolement lui prêtait des proportions géantes. Entouré d'un triple rang de gradins chargés de statues, il portait fièrement dans les cieux les lignes pures de ses longues colonnades. Du haut des frontons orgueilleux créés par Ictynos, les marbres immortels que l'Art avait faits Dieux se dressaient vêtus de pourpre et d'or dans les apothéoses du couchant et la ville s'endormait confiante à l'ombre de leur éternité.

Dans la limpidité du crépuscule, tous les objets se dessinaient nettement; on pouvait même apercevoir sous les platanes, dans le large espace découvert formé par l'Agora, la rotonde du Petit Pry tanée, les statues équestres des héros Èpony mes et distinguer la foule qui encombrait les portiques du Poikilon et des Hermès.

Une fiévreuse activité régnait dans l'enceinte

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de la ville; près des trois ports, la mer écumait sous les poupes noires des trières ; autour des neuf bouches de la fontaine Callirhoé se pressait une théorie de femme aux tuniques multicolores, portant sur le front leurs gracieuses amphores; au sommet du mur colossal qui reliait la ville au Pirée, on voyait fourmiller une foule affairée dont les silhouettes se profilaient sur le ciel rose. Le marteau des forgerons, battant l'airain des cuirasses; le ciseau des tailleurs de marbre, rythmant une plainte monotone autour de l'Olympion; la scie des charpentiers, façonnant la carène des vaisseaux; le fracas sonore des chars, tonnant sur les dalles de l'Agora; la voix puissante de mille industries diverses répondait à la rumeur humaine qui, sourdement, montait des voies commerçantes. Et, sur tout ce travail, sur toute cette activité, la colossale Athènè-Promakos étendait son égide divine.

Hélas! malgré cette beauté et malgré cette richesse, il y avait longtemps que la cité Ionienne n'était plus que l'ombre d'elle-même; il y avait longtemps que Périclès et Alkibiadès étaient morts; déjà du haut de la tribune du Pnyx, Démosthènes avait annoncé le maître qui allait venir. Les beaux jours de la ligne de Délos étaient passés; Alexandre allait faire l'aumône de sa pitié à la patrie de Miltiade!

Le voyageur songeait-il à tout cela? Peut-être,

car son front était grave; et sans doute il n'ignorait pas qu'après la dernière guerre du Péloponèse, la puissante confédération des cités maritimes avait été brisée et dissoute. Trahie par ses propres enfants, celle qu'on avait appelée « la Grande Cité » était tombée entre les mains de Sparte, son implacable ennemie. L'intervention de Corinthe et de Thèbes avait seule empêché l'anéantissement de la vaincue. Celle-ci ne s'était pas relevée de sa chute. C'est en vain qu'après de nouveaux combats, les Lacédémoniens avaient vu diminuer leur puissance : Athènes était frappée au cœur.

Sa rivale cependant ne pouvait pas se glorifier de lui avoir porté le coup suprême : c'étaient les Athéniens eux-mêmes qui avaient voulu leur décadence.

Au milieu des désordres de la guerre, la démagogie avait remplacé la démocratie, le gouvernement de la populace avait remplacé le gouvernement du peuple, l'irréparable avait remplacé le néfaste. Quand une nation en est là, il faut qu'elle meure; on peut guérir la blessure nette et loyale du glaive, on ne guérit point la morsure perfide du cancer.

Au moment où, s'arrachant à sa longue contemplation, le voyageur Assyrien allait se remettre en marche, une voix criarde se fit entendre derrière lui :

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(( Holà, homme, si vous le voulez bien, nous ferons route ensemble! »

Le nouvel arrivant, ainsi qu'il était aisé de s'en convaincre à sa chlamyde grossière et à ses sandales de cuir fauve, devait appartenir aux dèmes ruraux; tout en approchant il disait :

(( Vous allez à Athènes, n'est-ce pas? J'en suis bien heureux; nous entrerons dans la ville en même temps. Depuis Marathon, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de placer une parole. Les voies sont si désertes, depuis ces maudites guerres ! »

Il avait rejoint le voyageur et continuait sur ce ton nasillard qui distingue les Ioniens d'Asie. Il se nommait Épiclès, appartenait à la classe des métèques et se rendait à Athènes pour payer les douze drachmes à son patron Posidios, un des aréopagites.

Bientôt, suivant l'habitude des campagnards, il se mit bruyamment à se plaindre de son sort. Personne n'était plus malheureux que lui. Sa mère devait l'avoir mis au monde le quatrième jour du mois 2. Rien ne lui réussissait : il n'avait qu'à lever une pierre pour trouver un scorpion dessous; il n'avait qu'à entreprendre une chose pour rencontrer un malheur sur sa route.

L'année qui venait de finir pouvait être comptée parmi les plus mauvaises ; le petit champ qu'il cultivait, situé aux flancs des Pentéliques, avait été ravagé par un torrent; malgré ses incessantes

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prières à Eunoste et à Imalis, deux de ses meules avaient été détruites par le feu du ciel; enfin, pour comble d'infortune, une troupe d'hoplites irréguliers que l'on supposait à la solde du roi de Macédoine 3, était venue s'abattre sur le pays. Ces gens-là ne respectaient rien : rançonnant les voyageurs, détruisant les moissons, enlevant les troupeaux. Us étaient commandés par un des meilleurs poiémarques macédoniens : un certain Glaucos, dont les Athéniens ne prononçaient le nom qu'avec terreur. Quoique depuis plus de deux mois on eût mis à prix la tête de ce redoutable ennemi, nul n'était encore parvenu à mériter les dix mines d'argent promises par l'Archonte Théophraste à celui qui livrerait le Macédonien.

Le voyageur qui n'avait accordé, d'abord, qu'une attention distraite aux doléances du triste Épiclès, écoutait à présent avec un certain intérêt. La nuit qui approchait lui avait permis, jusques alors, de dissimuler complètement ses traits,

« Vous le connaissez, ce Glaucos? demandat-il d'une voix sonore.

— Si je le connais! exclama Epiclès avec conviction. C'est-à-dire que je ne l'ai vu qu'une fois, mais cela suffit! On se souvient facilement de ces visages qui valent mille drachmes; car vous ignorez peut-être que la mine atrique vaut cent drachmes, ce qui fait cinq dariques de votre...

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— Vous l'avez vu, dites-vous? En quel lieu? Dans quelles circonstances?

— Voici l'histoire : J'ai une femme et deux enfants à nourrir, les impositions d'Athènes et de Marathon à acquitter, mon patron à satisfaire; c'est seulement quand on est pauvre et quand on a tant de charges que l'on comprend bien toute la valeur de l'argent. Dix mines! Ce que me rapporterait mon champ s'il pouvait produire cinq cents medimnes de blé ou cinq cents métrètes d'huile et de vin. Ce serait une fortune pour moi. Aussi, en apprenant que l'Archonte ^ promettait une telle somme à celui qui livrerait ce maudit Glaucos, — puissent les Euménides l'emporter dans le royaume d'Hadès! — je me suis mis en tête de gagner cet argent.

— Ah! laissa échapper le voyageur d'un ton de vif intérêt.

— Hélas! je vous l'ai dit : le malheur marche avec moi! Quoique le plan fût admirablement combiné, il n'a pas réussi.

— Comment cela?

— Je me rendis près du Macédonien — qui ne se cache nullement, car il commande une véritable armée! — et je lui offris de lui livrer Marathon.

— C'était vous! s'écria le marchand d'un ton où perçaient à la fois la surprise et l'indignation.

— Comment : c'était moi? demanda Épiclès en s'écartant craintivement.

— Oui : c'était vous... qui auriez livré la ville?

— Vous ne comprenez pas! Sans doute j'aurais livré la ville; mais quand les Macédoniens se seraient trouvés dans les rues barricadées et closes de toute part, ils auraient été pris comme dans une souricière, les portes des remparts se seraient refermées sur eux et toute la troupe eût été massacrée sans pouvoir se défendre.

— C'était un projet bien conçu.

— Hé bien! il n'a pas réussi! Le polémarque m'a remercié, en me disant qu'il préférait combattre en rase campagne. L'imbécile m'a même donné vingt drachmes pour me récompenser de mes bonnes intentions!

— L'imbécile! répliqua l'étranger sans conviction.

— Oui! il ne sait pas même jouer convenablement son rôle de bandit, et si ses soldats nous font tant de mal, cela ne peut être que malgré ses ordres, car il est d'une générosité à faire pitié. On raconte qu'étant devenu amoureux d'une jeune Athénienne qui était tombée en son pouvoir, il l'a fait remettre en liberté au lieu de profiter de circonstances si favorables à sa passion. Vous ne me croyez pas ? J'avoue que l'histoire est invraisemblable! Pourtant, je suis absolument certain de la réalité du fait. Moi qui vous parle, je connais même certains détails... Mais j'aime mieux parler d'autre chose!

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— Allons donc! Vous n'allez pas essayer de me faire croire que le polémarque vous a choisi comme confident!

— Oh! vous pouvez railler. Cela n'empêche pas que, grâce à un de mes parents qui s'est enrôlé parmi les Macédoniens... Cela vous étonne que j'aie un parent parmi ces gens ? Qiie voulezvous! Les meilleures familles ont parfois des membres indignes. Ce n'est d'ailleurs qu'un cousin très éloigné: un certain Kébrion, petit-fils du fameux périèque Naumakos qui fut impliqué dans la conspiration de Kynadon. Son père ou plutôt le fils de ce célèbre Naumakos...

— Maudit bavard! murmura le voyageur; puis tout haut: C'est bon! La généalogie de votre parent est certainement très intéressante, mais qu'est-ce que ce Kébrion vous a dit au sujet de son chef?

— Par Hermès! interrompit Êpiclès d'un ton défiant, il me semble que mon histoire excite fort vivement votre curiosité. Serez-vous plus avancé quand vous saurez que Glaucos — le misérable ! — a l'audace d'aimer la jeune Théa, fille de l'eupatride Aklaiôn ? Entendez-vous? La fille d'un eupatride! Serez-vous plus avancé quand vous saurez que, par suite de je ne sais quel prodige abominable, Théa, à ce que l'on m'a assuré, ne serait pas indifférente aux sentiments du polémarque macédonien? Serez-vous plus avancé?...

Mais voilà que je vous ai dit ce que je voulais vous cacher! Je vous en prie, étranger, ne répétez cette conversation à personne, car il est de ces histoires qu'il est dangereux de raconter! Mon patron ne me pardonnerait pas d'avoir parlé comme je viens de le faire.

— En quoi tout cela peut-il vous compromettre et irriter votre patron contre vous? demanda l'étranger d'un ton bref.

— Posidios, mon noble protecteur, Posidios, que les dieux le regardent d'un œil favorable! Posidios, d'après ce qu'on raconte, doit épouser prochainement la fille d'Aklaiôn.

— Oh! murmura le marchand d'une voix si étranglée qu'Êpiclès ne comprit point ce qu'il disait. — Oh! Est-ce possible? »

Puis il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et s'absorba dans une silencieuse rêverie, à laquelle les incessantes remarques de son compagnon ne réussirent point à l'arracher.

Après avoir passé devant les gymnases des Kynosarges et du Lykeios, ils arrivèrent en face de la porte Diokharis, au moment où une troupe de Speusiniens ^ s'apprêtait à faire rouler sur leurs gonds les lourds battants de chêne.

Malgré le soin que prit le marchand de demeurer enfoncé dans l'ombre, Épiclès put entrevoir son visage énergique et fier, sur lequel tombait la lumière de la torche que portait un des soldats.

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Alors, avec de grands yeux hagards, il demeura immobile, tandis que le voyageur s'enfonçait dans une ruelle étroite et ténébreuse.

« OEil de chien, dit un speusinien en le bousculant, retire-toi de là et laisse-nous fermer la porte.

— C'est lui, gémit-il, c'est lui!

— Que dit-il? demanda le pentadarque qui commandait la troupe.

— Je l'ai reconnu! Je suis certain que c'est lui!

— Le malheureux revient de l'antre de Troplionios, ricana le premier soldat.

— C'est Glaucos ! Vous ne l'avez donc pas vu ? C'est Glaucos! Glaucos est ici! »

Et tandis que les speusiniens se regardaient stupéfaits, Epiclès s'élança du coté où avait disparu son compagnon en répétant :

« C'est Glaucos! J'aurai les dix mines! C'est Glaucos! C'est Glaucos! »

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