CHAPITRE II
La Revanche de la Déesse
T&ïov Ècpuêoî^o'jdix TVf&asvva— £ K'JTïpt;...
« O vous qui êtes accoutumées aux combats, cédez-moi la victoire ! »
Ainsi parla l'altière Kypris...
(KoLouTiios . L'Enlèvement d'HcUnc, v. 171 et 1S9.)
l'immobilité d'Epiclès, Glaucos avait compris qu'il venait d'être reconnu; il ,4^^^^ pressa le pas et s'enfonça, au hasard, dans les ruelles étroites et sombres qui composaient le quartier du Diomx. Bientôt, lorsqu'il fut certain que son malencontreux compagnon ne pourrait plus le rejoindre, sa marche se ralentit, et le front baissé, il se mit à suivre la mule,
laissant le choix de la route au caprice de l'animal.
La nuit était venue; la lune coupait de clartés blanches les ombres droites des maisons aux toits plats. Malgré l'heure peu avancée, les rues étaient complètement désertes, car les fêtes du lendemain devaient commencer avant le jour. Parfois un veilleur de nuit, portant une lourde lanterne oîi brûlait une mèche de lin, couvrait le promeneur nocturne d'un regard soupçonneux; mais tout entier à ses pensées, Glaucos ne s'apercevait pas de la défiante curiosité qu'il excitait.
La situation du polémarque macédonien était des plus embarrassantes : enfermé dans la ville ennemie, dans l'impossibilité d'en sortir, depuis que sa présence était connue, son déguisement, loin de le protéger, devait au contraire attirer l'attention et faciliter les recherches. Sous une autre forme plus imminente, le même danger le menaçait encore : dans sa précipitation à fuir Epiclès, Glaucos, qui ne connaissait pas Athènes, s'était engagé, au hasard, dans le quartier pauvre et tranquille habité par les forgerons et les tailleurs de marbre. Il ne se trouvait là aucune de ces maisons publiques ' qui, très nombreuses dans le Kydathenaiôn, offraient une large hospitalité au voyageur. Il était à craindre qu'en le voyant errer par les rues, on ne le conduisît à l'un des cinq Astynomes chargés de la police de la ville.
Que répondrait-il aux questions du magistrat ? Peut-être Epiclès l'avait-il déjà dénoncé? Dans ce cas il était perdu et rien ne pouvait Je sauver.
Le polémarque marcha quelque temps sans rencontrer personne, se dirigeant vers les quartiers du Nord. A mesure qu'il avançait, il se trouvait dans des voies plus larges. Des trottoirs très élevés les bordaient de chaque côté, et au milieu se dressaient d'étroits refuges semblables à de hauts piédestaux.
Les maisons se modifiaient aussi. D'abord, dans les voies qui environnent la porte Diokharis, basses, étroites, éclairées par de petites ouvertures carrées, percées dans les murs très hauts, elles avaient subitement changé d'aspect lorsque le polémarque était arrivé dans la voie Anatolique qui allait de la porte d'Alopékos à l'Agora, et qui était la principale artère du quartier du DioniDe. Précédées d'une cour carrée, bordée à droite et à gauche par les bâtiments qui servaient de logis aux serviteurs, elles étaient couronnées de terrasses dont les balustrades de marbre se découpaient sur le ciel clair. Cette voie qui séparait le quartier populeux des quartiers aristocratiques était habitée de préférence par des personnes d'une condition moyenne : riches métèques, commerçants, industriels.
Glaucos la suivit jusques à l'endroit où elle débouche sur l'Agora, mais la vue de quelques
couples qui passaient dans la lumière bleue donc les nappes claires flottaient sous les colonnades du Pîecile, lui fit rebrousser chemin. 11 s'engagea à gauche, dans une des voies larges et silencieuses qui traversent le quartier du Kéramique.
Ici s'élevaient les palais des eupatrides : d'énormes bâtiments qui cachaient leurs splendeurs derrière de grands murs moroses au-dessus desquels on n'apercevait que les têtes touffues des platanes ou les fines silhouettes des peupliers. De temps en temps, de larges portes à claire-voie s'ouvraient dans ces murs, et dans l'ombre le polémarque pouvait entendre la chanson argentine des jets d'eau retombant dans leurs vasques de marbre.
Une seule fois, Glaucos s'arrêta devant une de ces portes, essayant de sonder les ténèbres qui s'épaississaient sous les massifs de verdure, mais, presque aussitôt, deux molosses aboyant avec rage se précipitèrent vers lui, essayant, pour le mordre, de passer la tête entre les intervalles.
Le polémarque se remit en route, poursuivi par leurs hurlements furieux.
Une impression presque religieuse de grandeur, de puissance, de prospérité, ajoutait encore à la douleur sourde qui était en lui. C'était là qu'elle vivait, Théa — sa déesse! — Elle avait passé presque toute sa vie, enveloppée de l'orgueil de ces murs inhospitaliers, ayant pour tout
horizon, au fond du ciel très pur, la splendeur blanche de l'Acropole.
Perdu dans le silence solennel de la ville au nom de Déesse, — oh ! comme il aimait sa Théa pour ce doux titre d'Athénienne! — il avait la sensention d'être plus loin d'elle, là, tout près, à deux pas, au pied de ces palais superbes qu'au milieu de ses soldats, dans son aire de bandit cachée dans un creux presque inaccessible du massif du Pentélique.
Devant l'objet de sa passion, il se sentait si faible, si obscur, si petit, qu'un grand découragement le prenait : un soldat de fortune, aimer une eupatride! Un Barbare aimer une femme du sang des Héros et des Dieux ! Vouloir unir son nom ignoré à celui d'un des éponymes autochthones ! C'était si ridicule et si insensé qu'il se faisait pitié à lui-même.
Il se souvenait de la seule instruction que son enfance eut reçue, d'une espèce de prière que son vieil oncle lui avait apprise : la liste des nobles athéniens, les familles divines de la Grèce.
Maintenant encore, tous ces noms se pressaient dans sa mémoire, et, malgré lui, l'orgueil de leur gloire dix fois séculaire venait humilier son obscurité :
C'étaient les Androclides, qui descendaient du héros Androclos, comme les Sémakides descendent de Sémakos; les Pseonides, de Pxon; les Apheidantides, d'Apheidas; les Thaulonidcs,
de Thaulon; les Eudancmides, d'Eudanémos; les Métionides, de Métion^. C'étaient les Alcniéonides, qui avaient bâti le temple de Delphes; les Bouxuges qui surveillaient les labourages sacrés; les Géphuraides qui, les premiers, en Grèce, honorèrent Dèmèter; les Boutades, entre lesquels on choisit la prêtresse d'Athènè-Polias, et le prêtre de Poseidon-Erechtheus; les Médontides, qui descendent des anciens rois; les Laxiades, qui possèdent trois palais dans le Kéramique; les Speusandrides qui en possèdent cinq; les Philaides, qui peuvent dire en parlant de leurs aïeux : — « Miltiade et Kimôn ! » Les Phréorukides, qui donnent chaque olympiade une trière à la république; les Croconides, dont l'ancêtre Crocon a un temple près d'Eleusis; les Coleides qui sont chargés du culte d'Aphrodite; les Phileides du culte de Koré; les Phytalides, du culte de Poseidon-Phytalmien; les Praxiergides, qui entretiennent le costume d'Athénè-Parthénis, auquel l'un d'eux a consacré pour plus de cent talents de pierreries; les Lucomides, qui supportent les frais des Daphnéphories; les Eirésides, dans les forêts de qui l'on coupe les branches d'olivier des Pyanepsies; les Képhiseites, qui, pendant douze olympiades consécutives, purent élever des monuments chorégiques dans la rue des Trépieds; les Keryxes, à qui appartiennent les principales dignités sacerdotales dans les
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Grands Mystères; les Purctiades, qui remportèrent trois fois le prix des chars à Olympie; les Tumodémides, que Pindare a chantés; les Eunéides, dont dépendent toutes les chorégies sacrées; les Coironides, qui offrent chaque année deux hécatombes à Zeus-Icméen; les Phytalides, qui ont dirigé la fondation de plus de vingt colonies; les Eumolpides, enfin, — à qui appartenaient Aklaiôn et Théa, — descendants d'Eumolpos, fils de Poséidon : ils avaient la direction des Eleusinies et dans le monde entier leur nom était prononcé avec un religieux respect.
Et la femme qu'il aimait avait dans les veines le sang de tous ces héros, l'orgueil de tous ces. Dieux!
Vraiment il fallait être insensé, et il n'eût point voulu s'avouer à lui-même qu'il avait, en venant à Athènes, un autre espoir que celui de la voir de loin, — de très loin ! de la contempler, de l'admirer, de sentir devant elle son âme s'aftoler d'adoration et d'emporter, précieux et cruel trésor, le souvenir de cette ivresse.
Quel. rêve avait-il donc fait, pauvre fou? Lui, le mortel ennemi d'Athènes, par quel jeu cruel de la Fatalité avait-il été s'éprendre d'une Athénienne? Une malédiction ignorée devait peser sur sa tête! — Peut-être, sans le savoir, avait-il off"ensé quelque Dieu? Sans doute c'était cela! Et tandis que la tête basse, écrasé sous l'impos-
sibilicé de son amour, il continuait sa route, il cherchait par quelle faute il avait pu exciter la colère des Immortels. Toute sa vie, tout son passé de luttes et de souffrances se dressait devant lui : il se revoyait orphelin dès sa plus tendre enfance, livré aux injures et aux mauvais traitements d'un oncle qui l'avait recueilli et élevé; il revoyait la figure morose du vieillard, sa barbe hirsute, ses cheveux incultes, ses lèvres blanches et fines qui jamais n'avaient eu pour lui un mot d'intérêt ou d'affection. Le seul plaisir de sa jeunesse avait été la chasse : les courses vertigineuses après les chamois, chers aux Dieux des abîmes; la poursuite des vautours blessés sur les crêtes blanches enveloppées de nuages livides, et, dans les sombres forêts du Rhodope, les corps-à-corps effrayants avec les sangliers et les ours.
A vingt ans, un jour, par hasard, il était entré dans une ville; des soldats passaient, il les avait suivis; leur aventureux métier l'avait séduit; bientôt pentadarque, puis décadarque, puis lochage, puis raxiarque, chacun de ses grades avait été mérité vingt fois. Enfin, il avait été assez heureux pour sauver, dans un combat, la vie au roi Philippe. Dès lors, sa fortune était faite : à peine âgé de trente ans, il s'était trouvé un des polémarques macédoniens les plus redoutés et les plus connus.
Oui! tout cela était son passé, mais quel changement à cette heure! Irrésistible, implacable,
fatale, Aphrodite était venue. Il aimait! Lui dont aucun rêve de tendresse n'avait, jusques alors, effleuré le front vierge comme la neige des hautes cimes; lui qui n'avait jamais livré sa lèvre aux baisers d'une femme; lui qui n'avait jamais senti frémir sa chair au grand râle de luxure qui plane sur le viol sanglant des villes emportées d'assaut; — il aimait! la Déesse prenait sa revanche, et sans doute c'était pour le châtier de sa longue indifférence qu'elle lui envoyait un amour sans espoir.
Le polémarque avait dépassé le Pry tance et arrivait près du boulevard du Kéramique, lorsque des blasphèmes, des cris de détresse et un cliquetis d'armes l'arrachèrent à ses pensées.
Devant lui, adossé au mur d'un palais, un homme se défendait péniblement contre les attaques pressées de trois autres hommes qui s'efforçaient de dissimuler leurs traits avec un pan de leurs chlamydes.
Glaucos n'hésita pas; ramassant un glaive qui gisait non loin des combattants, il tomba sur les trois assaillants, que cette diversion inattendue eut bientôt mis en fuite.
Le polémarque put alors examiner celui à qui il venait ainsi de sauver la vie. C'était un homme de haute taille, âgé d'une quarantaine d'années : son visage pâle et hautain était illuminé
par des yeux pleins d'éclairs; ses lèvres minces, serrées contre ses dents, donnaient à sa physionomie une expression de dédain et d'ironie. Sa chiamyde traînante, ornée de broderies, laissait apercevoir une tunique lamée d'or. Il était chaussé de sandales attachées par des bandelettes de pourpre. Ses cheveux parfumés, sa barbe frisée avec soin, suivant la mode introduite par Alkibiadès, tous les détails de sa toilette accusaient une recherche presque efféminée 3.
Quoique le danger fût passé et qu'il eût montré beaucoup de courage à se défendre contre les assaillants, il demeura quelque temps avant de pouvoir réprimer un tremblement nerveux qui le secouait : — comme un homme à l'imagination vive, qui est plus effrayé par le souvenir du péril que par la présence même de ce péril. Enfin, d'une voix vibrante et harmonieuse :
« Merci, homme généreux qui venez de me sauver la vie; puissent les Dieux récompenser votre courage, car eux seuls peuvent le faire dignement. Si, comme vos vêtements l'indiquent, vous êtes étranger à cette ville, disposez de ma demeure, de mes serviteurs, de moi-même; et si vous voulez vous unir à Démosthènes par les liens sacrés de l'hospitalité, je serai heureux de vous prouver ainsi ma reconnaissance. »
Au nom du célèbre orateur, Glaucos tressaillit. La haine qui animait Démosthènes contre les
Macédoniens était proverbiale; jamais il n'avait manqué une occasion de dénoncer aux Athéniens les projets ambitieux de Philippe. Les violents discours prononcés par lui à propos de la prise de Méthone, de Potidée et, plus récemment, d'Olynthe, avaient eu, dans toute la Grèce, un immense retentissement. On n'ignorait pas que, sans les efforts de Phocion et d'Eschine, la lutte décisive eût éclaté, depuis longtemps, entre la grande république Ionienne et le roi de Macédoine.
En apprenant le nom de celui à qui il venait de sauver la vie, une audacieuse pensée traversa l'esprit du polémarque : où pourrait-il se cacher plus sûrement que dans la demeure du mortel ennemi de sa patrie?
Il dit donc, en baissant la tête et en poussant un soupir :
« Je voudrais accepter votre off*re, car dans la situation où je me trouve, peut-être serait-elle pour moi le salut... mais...
— Parlez, dit Démosthènes, en voyant son hésitation; qui peut vous arrêter?
— Si vous saviez qui je suis, vous, le grand citoyen, vous hésiteriez sans doute à faire asseoir à votre foyer un ennemi d'Athènes ! »
Le visage de Démosthènes s'était assombri :
— Certes, si vous avez pénétré dans la ville avec l'intention de la trahir, je suis votre ennemi;
caries sentiments du citoyen doivent parler plus haut que ceux de l'homme privé; mais si vos intentions sont pacifiques, qui que vous soyez, voulez-vous accepter l'hospitalité de Démosthènes? »
Pendant quelques instants Glaucos garda le silence.
« En venant à Athènes, dit-il enfin, mon seul but était de revoir une personne qui m'est chère; j'ai voulu profiter de la cérémonie de demain, car je sais que les Athéniennes accompagnent la procession jusqu'au Kéramique-lntérieur^.
— Voulez-vous être mon hôte? » répéta Démosthènes en lui tendant la main. »
Le polémarque hésitait encore.
« Je suis Glaucos, » dit-il enfin.
Très calme, l'orateur reprit :
a II y a huit jours, j'ai proposé à l'Ecclésia d'ajouter dix mines à celles que l'on a déjà promises pour votre capture; demain, je demanderai qu'une expédition soit dirigée contre vous; si l'on vous prend, je serai le premier à réclamer que votre tête soit envoyée à Philippe; voulezvous être mon hôte, Glaucos? »
Le polémarque connaissait trop les usages d'Athènes pour croire que Démosthènes songeât à le trahir; il admirait la générosité de l'orateur qui, en lui offrant l'hospitalité, s'engageait à le défendre, tant qu'il resterait dans l'enceinte de
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son palais. Il accepta avec joie l'offre qu'on lui faisait, et marcha avec son guide en remerciant les Dieux.
Tandis qu'ils poursuivaient leur route, Démostliènes raconta comment il avait été attaqué; il soupçonnait Eschine de cette lâcheté; il avait cru reconnaître en un des assaillants un serviteur de son rival. Dès le commencement de la lutte, l'esclave qui l'accompagnait s'était enfui, en abandonnant ses armes; c'était un poltron qu'il allait faire mourir sous le fouet. — Il en était toujours ainsi avec ces misérables!...
Une fois sur ce sujet, laissant voir un des petits côtés de son grand caractère, il continua, avec une flamme de haine dans les yeux :
Ils étaient là trois cents, dans sa fabrique d'armes; depuis que l'aréopage l'avait condamné à leur donner plus de six heures de repos par jour, rien ne pouvait briser leur insolence et leur orgueil; il ferait un exemple; ce serait terrible. Et le souvenir du danger couru lui revenant, il était tout frémissant, autant de crainte que de colère.
« Il est heureux que le pauvre être ait éprouvé une si violente terreur, intervint Glaucos en riant, car s'il avait eu la présence d'esprit de conserver son arme, la diversion que j'eusse pu faire eût sans doute produit moins d'effet. »
Us arrivaient devant la demeure de Démos-
ATHEN'IENNE
thènes au moment où un jeune homme en sortait, suivi de nombreux esclaves : c'était l'éphèbe bien-aimé de l'orateur; alarmé par le récit du fuyard, il se rendait à l'endroit où avait eu lieu l'agression. Il se précipita dans les bras de son maître qu'il baisa sur la bouche, tandis que tous les assistants poussaient des cris de joie.
Ce fut ainsi que Glaucos s'unit à Démosthcnes par les liens de l'hospitalité.