‹ Athénienne, AthènesChapitre 33 sur 51 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Jours de bonheur

y.xl ây-05cGT0Tî':a ècrîv

L'amour de l'àme est insatiable, parce qu'il est pur.

( X û N o p II o X . Baiijiicl, VIII.)

l^^j )\ furent heureux, d'un bonheur sans mé- ^;:::y:^xi lange, qui leur faisait oublier la terre et le ciel. Nulle ombre ne ternissait le rayonnement de ce bonheur. Tout ce qui n'était pas leur amour les laissait indifférents. Le malheur n'avait plus qu'une forme pour eux : être séparés ; et leurs mains s'étreignaient avec une telle vigueur qu'ils défiaient bien l'univers entier de les désunir!

Pour Glaucos, Théa n'était point une espèce

d'intendant chargé de la surveillance des travaux domestiques; il n'eût point souffert qu'elle s'occupât des soins du ménage ou qu'elle réglât l'emploi des serviteurs. Il s'efforçait au contraire de lui épargner toutes ces petites occupations qui rétrécissent l'horizon de la vie. Son unique souci était d'écarter tous les obstacles qui eussent pu meurtrir les pieds divins de sa bien-aimée ou la faire descendre des hauteurs sublimes auxquelles son amour l'avait portée. Il voulait voir en elle une déesse et ce rôle convenait bien à la hautaine indolence de la jeune Athénienne heureuse de se sentir adorée par celui qu'elle aimait.

L'infini de cette passion était venu combler le grand vide que laissait dans l'âme du polémarque le manque de croyances religieuses. Théa était pour lui la Divinité : l'espoir supérieur qui doit rayonner sur l'existence et être la règle du Bien et du Mal. Le Bien, c'était ce qui la faisait sourire ; le Mal ce qui l'attristait.

La pensée que cette passion pût s'éteindre un jour ne se présentait pas même à leur esprit. Elle était trop haute et trop pure. L'affolement enflammé des caresses n'était pas pour eux un assouvissement; la possession physique ne faisait que compléter l'incessante possession morale dans laquelle ils vivaient. Ils ne désiraient pas avoir d'enfants; ceux-ci n'eussent pu que troubler leur recueillement. Ils aimaient à se sentir seuls au

monde. Us étaient jaloux de toute nouvelle tendresse qui eût pu venir prendre place dans le cœur de l'être aimé. D'ailleurs, ils se suffisaient l'un à l'autre. Leur union était si complète, que rien n'eût pu la resserrer; toutes les pensées, routes les actions de Glaucos n'avaient qu'un but, qu'une fin, — Théa! Et dans sa vie qu'illuminait un immense bonheur, elle était son amante, sa maîtresse, sa femme, la prêtresse adorée de son idéal intime.

Pour Théa, Glaucos était l'appui; elle n'était heureuse que quand elle pouvait lui passer les bras autour du cou, et se serrer contre lui — comme le lierre s'attache à l'ormeau d'Èpidaure et la liane au chêne de Dodone; — alors elle demeurait en extase, silencieuse, les yeux noyés de rêve, écoutant battre le cœur du bien-aimé.

Elle croyait en lui, naïvement, ainsi qu'aux oracles des Dieux et qu'aux révélations du prêtre des Divins-Ancêtres. Quand il n'était plus là, elle avait peur; elle se sentait seule, faible et timide, perdue dans le ténébreux inconnu de la vie. Aussi était-il toujours là. Elle l'enchaînait. Elle lui faisait une prison charmante du cercle de ses bras blancs. Du dehors, rien! Rien ne lui allait au cœur, de ce qui sortait de leur égoïsme à deux.

Us habitaient un palais que Glaucos avait fait bâtir au bord du lac de Pella, la capitale de la Macédoine. Un grand palais de marbre blanc,

sans étage, surmonté d'une terrasse où des lauriersroses fleurissaient en été.

Ainsi que la plupart des habitations grecques, la demeure de Glaucos était divisée en deux parties : l'andrôn et le gynécée. L'andron, venant immédiatement après le corridor d'entrée, s'élevait autour d'une cour carrée, entourée d'une colonnade corinthienne; il renfermait les logements des serviteurs et les salles destinées à la réception des amis.

Le gynécée était le temple de la femme, le temple des amours conjugales. Nul étranger ne pouvait en franchir le seuil. Nul profane ne s'y faisait l'écho des vains bruit du dehors. Il cachait le secret de la vie privée aux regards curieux de la foule, et les époux qui y vivaient, à deux, s'y trouvaient seuls en face de leur amour! Comme l'andrôn, le gynécée du palais de Glaucos s'élevait autour d'une cour rectangulaire environnée de colonnades. Au milieu des mosaïques du pavement, dans une vasque de porphyre, une eau limpide jaillissait. Des fresques aux vives couleurs, représentant le mythe de Psyché, étaient peintes sur la muraille des portiques. Entre chaque colonne se dressaient des Hermès, entourés de cytises et de térébinthes; la balustrade de marbre, qui bordait la terrasse du toit, était ornée de sculptures, comptées parmi les meilleures œuvres du célèbre Briaxis.

C'est là que Glaucos et Théa vivaient, affranchis de toute inquiétude et de tout souci. Le polémarque avait confié la gestion de sa fortune et la surveillance de ses esclaves à un vieil Athénien à qui il avait autrefois sauvé la vie. On ne connaissait à Héphaistiôn qu'un défaut, ou plutôt un ridicule : c'était de prétendre imiter l'originalité et le cynisme de Diogène. A part cela, c'était un serviteur dévoué, qui se fût fait tuer sur un signe de Glaucos.

Les deux époux n'avaient donc à songer qu'à leur amour; leur existence n'était qu'une longue ivresse, une longue étreinte. Parfois les heures radieuses fuyaient sans qu'ils échangeassent une parole. N'étaient-ils pas tout entiers l'un à l'autre ? Us n'avaient qu'un cœur, et ce muet anéantissement de toute leur personne dans la personne aimée leur donnait l'illusion qu'ils n'avaient qu'une pensée.

Souvent une légère nacelle enlevée par quatre esclaves vigoureux les emportait sur les eaux paisibles du lac; d'autres fois, quand le printemps fut revenu, ils s'égarèrent dans les forêts profondes qui entourent la capitale de la Macédoine; ils s'étendaient à l'ombre, sur l'herbe rousse où jouait le soleil; ils regardaient l'azur, ils se regardaient — et Glaucos voyait passer le bonheur dans les yeux de Théa, et Théa voyait passer le bonheur dans les yeux de Glaucos.

Philippe de Macédoine ' fut l'homme le plus remarquable d'un siècle qui vit Alexandre le Grand, Il ensemença et prépara le champ que son fils devait moissonner et — comme toujours! — dans l'injuste répartition des admirations humaines, la plus large part alla au plus petit mérite.

Caractère ondoyant et insaisissable : lâche et courageux, sournois et magnanime, hypocrite et loyal, rampant et altier, humble et superbe, patient et emporté, vindicatif et généreux, il fut jugé diversement, suivant que l'on considéra ses vices ou ses vertus.

Rarement l'historien eut à fixer visage aussi changeant, physionomie aussi mobile. Semblable à l'antique Protée, il savait prendre toutes les formes et être lui-même, sous les figures les plus diverses. Il fut clément pour Démosthènes et fit pendre Xantippe; il foula aux pieds les cadavres de Khéronée et monta le premier à l'assaut d'Amphipolis; il recula devant un mot sublime de Sparte à demi vaincue et lutta contre Athènes toute-puissante; il toléra vingt ans les injures d'Olympias, et ne supporta pas une raillerie d'Alexandre; il ne faisait des serments que pour les violer et massacrait un peuple pour venger un sacrilège.

N'avoir qu'une foi est une force : il n'avait foi qu'en son génie; ne tendre qu'à un but, ne for-

mer qu'un désir : c'est concentrer sa force; il n'avait qu'un but et qu'un désir : dominer! Etre le guide de la Grèce et le sommet du monde.

Pour arriver là, il n'eût reculé devant rien. Il se servait des vices et des vertus comme un comédien se sert des masques; son mérite fut de savoir changer à propos et prendre ceux qui convenaient aux diverses situations. Qu'il fallût se faire aimer ou craindre, admirer ou mépriser, il sut justifier ces sentiments et les faire naître au temps voulu. Il ne créa pas son œuvre dans un éclair de génie, il la façonna lentement avec une merveilleuse adresse.

En somme, il fut vil et il fut grand, il fut infâme et il fut sublime.

Ignorant le scrupule, il avait attelé les Dieux eux-mêmes au char de son triomphe, et il allait peut-être s'offrir à leur place aux adorations des hommes, quand le néant le reprit.

Aussi longtemps qu'il ne fut pas le plus fort, sachant qu'on ne se défie pas de ce qu'on méprise, il voulut se faire mépriser pour endormir la vigilance de ses adversaires. Entouré d'histrions, de rhapsodes, de baladins, il s'efforça de faire oublier les succès de sa politique par les scandales de sa vie privée.

Voyant ce roi livré aux mains du comédien Callias, du proxénète Thrasidée, de l'ancien esclave Agathocle, la Grèce se disait : « Que

pouvons-nous redouter d'un tel ennemi? » Et elle s'abandonnait à une trompeuse sécurité.

La chute d'Amphipolis, de Potidée, de Périnthe, les reines superbes de la Khersonèse et de la Khalkidique, ne l'arracha pas à son indifférence; elle vit sans inquiétude le Macédonien occuper lesThermopyles... Perdu de débauches, Philippe allait mourir. Philippe était mort!... Et dans le flamboiement des colonies grecques incendiées, il y en avait qui prétendaient voir l'éclat joyeux des funérailles du roi maudit.

Le retour de Giaucos à Pella, à la tête de ses pézétaires victorieux, avait été pour le polémarque l'occasion d'un véritable triomphe; il était devenu le héros favori des Macédoniens.

Cette popularité avait suffi à éveiller la jalouse défiance de Philippe. La reconnaissance n'était pour lui qu'un vain mot; on lui prêtait ces paroles cyniques :

« L'art de gouverner : c'est l'art d'être ingrat. »

Cependant il eût pu hésiter à sacrifier un serviteur fidèle, dont les secours ne lui eussent pas été inutiles dans la grande guerre qu'il préparait contre les républiques grecques, si, à ce motif de défiance, un motif de haine n'était venu se joindre. La beauté de Théa avait produit une vive impression sur l'âme blasée du prince. L'a-

mour si passionné que la jeune Athénienne nourrissait pour son époux, n'avait fait qu'exciter ses désirs. Habitué à ne reculer devant rien, il s'était dit : « J'aurai cette femme. »

Pour réaliser ce caprice, il ne perdit pas une occasion d'inviter le polémarque aux festins où il réunissait ses courtisans. Il faisait asseoir Théa à ses côtés, l'entourait de soins et d'attentions, l'embarrassant parfois par l'expression de tendresse qu'il s'efforçait de donner au regard froid et dur de son œil gauche, — l'œil droit avait été crevé par une flèche au siège de Méthone. A plusieurs reprises Théa reçut de lui de riches présents : une ceinture d'or, ornée d'émeraudes énormes; un miroir d'argent, semblable à celui que Démosthènes avait payé dix talents pour en faire don à Lais.

Chaque fois que l'occasion s'en présentait, PhiHppe ne manquait pas de faire célébrer devant elle sa gloire et sa puissance : il était l'égal de Zeus avec qui il avait partagé sa couche; sa gloire honorait la race humaine; son amour donnait l'immortalité...

Mais les rhapsodes mercenaires avaient beau répéter ces louanges, la jeune femme demeurait indifférente aux séductions royales.

L'alliance conclue entre Thèbes et Athènes, au commencement de l'hiver, avait été un sen-

sible échec pour la politique du roi de Macédoine. Philippe, qui venait de terminer une expédition contre les Scythes, n'était pas préparé à de nouvelles luttes; il résolut de gagner du temps et d'endormir, par de feintes négociations, la défiance des républiques alliées.

Il leur envoya donc, au mois de Pyanepsion, une première embassade chargée de faire les plus belles promesses : il rétabUrait Olynthe et Amphipolis; il abandonnerait les Thermopyles; il évacuerait la Phocide...

Malgré les protestations de Démosthènes, les Athéniens se laissèrent d'abord bercer par les fallacieuses paroles de leur ennnemi; puis, inquiétés par ses formidables armements, ils lui renvoyèrent ses ambassadeurs et lui firent demander l'exécution de ses promesses.

Le printemps touchait à sa fin; Philippe était prêt, il ne lui manquait plus qu'un prétexte pour entrer en campagne; il résolut de brusquer la situation.

Un jour du mois d'Anthesterion, que les Macédoniens appellent Audunaïos, le roi fit appeler Glaucos et s'enferma avec lui pendant près de deux heures.

Quand le polémarque sortit du palais royal, il était pâle et une résolution terrible se lisait dans la fixité de ses regards.

Le soir, il dit à Théa :

JOURS DE BONHEUR 20f

« Je pars demain pour Athènes, où Philippe m'envoie porter les conditions de la paix.

— Toi! à Athènes! dit-elle, à Athènes où ta tête est mise à prix! C'est pour m'efFrayerque tu dis cela?...

— Le roi le veut! »

Elle posa son front sur sa main, en un geste machinal; puis, après un long silence, à voix basse, comme se parlant à elle-même, elle murmura ces mots :

« La Prophantide l'avait prédit! »

Le lendemain Théa fut moins forte. Elle voulut accompagner son époux jusqu'à une certaine distance de Pella,

Quand vint l'instant de le quitter, elle parut ne pas pouvoir s'y résigner; elle s'attachait à lui, de grosses larmes roulaient sur ses joues, elle se mordait les lèvres pour ne pas sangloter tout haut.

Enfin Glaucos put s'arracher de ses bras; puis, tandis qu'il s'éloignait par la voie AEgnatienne, longtemps elle le suivit des yeux.

Comme aux plus beaux jours de leur bonheur, le soleil couchant empourprait l'horizon, et avec une angoisse étouffante, Théa se demandait pour quels infortunés le Dieu mettait au ciel tant de flammes sanglantes.

Page 1