J4 ATHÉNIENNE
1er Héphaistiôn et lui ordonna de se préparer à un déparc immédiat.
Le fidèle serviteur, après avoir placé une selle garnie de coussins sur la mule destinée à porter la jeune femme, s'était chargé de tout l'or qu'il avait pu trouver. Sans plus tarder, ils s'étaient mis en route.
« Où allons-nous? » demanda-til en pressant les flancs de son lourd cheval thessalien, pour se maintenir à la hauteur de sa compagne dont la monture galopait légèrement.
Les yeux vides, le front baissé, elle répondit :
« A Athènes! »
Malheureusement pour les voyageurs, la voie de terre, lente et pénible, était à ce moment la seule praticable; dès les premiers bruits de guerre, les navires marchands s'étaient empressés de regagner leurs ports d'attache, et nul Macédonien n'eût été assez audacieux pour s'aventurer sur les mers, encore soumises à l'empire incontesté d'Athènes. De telles considérations ne pouvaient arrêter Théa; c'était sans hésitation qu'elle s'était mise en route, c'était sans crainte qu'elle marchait vers le but.
Insensible et muette, elle demeurait plongée dans une douloureuse rêverie, dont elle ne sortait qu'à de rares intervalles, pour pousser en avant sa monture. Concentrant toutes ses forces en prévision des luttes suprêmes qu'elle allait
devoir affronter, elle laissait à son fidèle serviteur le soin de régler tous les détails du voyage. Héphaistiôn indiquait les arrêts nécessaires, s'occupait des logements, s'informait de la sûreté des chemins, adressait les supplicadons aux Dieux Hospitaliers, modérait, enfin, la fiévreuse précipitation de la marche.
Le vieil Athénien était parfaitement heureux '. Il avait rencontré l'auditeur de ses rêves : un auditeur patient et insensible que les théories les plus extraordinaires ne parvenaient pas à étonner. Il s'était bien promis de vaincre cette indifférence et, tout le long de la route, il travaillait à étayer de monstrueux paradoxes par d'invraisemblables sophismes.
Souvent, au milieu de cette agréable occupation, il s'apercevait que sa compagne avait pris sur lui une avance de trois ou quatre stades; sans plus s'émouvoir, il s'efforçait de la rattraper et de l'éperon d'airain attaché à son talon gauche, il activait la lourde allure de son grand cheval.
Les trois premiers jours du voyage se passèrent sans difficultés. Quand les voyageurs avaient quitté la voie AEgnatienne, — à trente stades de Pella, — la nuit était venue. Ils traversèrent le Rhœdias sur un pont de bois, et attendirent le jour à Alorous, une petite bourgade sur l'Aliacmon. Un forgeron, dont l'atelier était encore ouvert, leur offrit l'hospitalité.
Dès l'aurore ils repartirent, suivant une voie ondulée qui courait aux pieds des collines Piérides, consacrées aux Muses.
Vers la quatrième heure, en approchant de Méthone, qui commençait à se relever de ses ruines, ils aperçurent à l'horizon, devant eux, la haute silhouette de l'Olympe. Le cœur de Théa battit plus vite: là-bas, c'était la Thessalie,c'étaitlaGrèce.
Le soir, après avoir traversé Pydna, ils arrivèrent à Dion. Autour des remparts un corps nombreux de Pseoniens sarissophores était campé ; grâce à la rigoureuse discipline que Philippe maintenait parmi ses troupes, Théa put passer devant leurs lignes, sans qu'aucune parole insultante fût prononcée.
Le lendemain, ils contournèrent la base de l'Olympe et, longeant les flots hmpides du Pénée, ils remontèrent la vallée de Tempe.
La route, bordée de platanes, demeurait très bonne et déjà Héphaistiôn annonçait triomphalement qu'en continuant de la sorte, il ne faudrait pas plus de six jours pour atteindre Athènes, quand un événement inattendu vint anéantir ces espérances.
Entre Gyrton et Larissa, sur les bords du lac Nessonis, ils tombèrent au milieu d'un détachement d'irréguliers scythes. C'étaient des barbares indisciplinés qui ne dédaignaient pas le butin fait sur des alliés. Quoique la Thessalie fût
soumise à Philippe, ils ne se firent pas faute de dépouiller les deux voyageurs. Héphaistiôn et Théa purent encore s'estimer heureux d échapper à la mort.
Dès lors, à pied, sans argent, ils poursuivirent leur voyage avec une désespérante lenteur. Infatigable, Théa marchait en avant; jamais elle ne sortait du silence douloureux dans lequel elle enfermait son désespoir. Les yeux fixés à l'horizon, du côté d'Athènes, sur les cimes bleues de l'Otrys et de l'OEta, elle allait d'un pas machinal; et à la voir passer morne, tragique, une inflexible volonté empreinte sur la pâleur de son front, chacun se demandait vers quelle épouvantable fatalité la Destinée faisait ainsi marcher cette femme, sinistrement. Au fond de sa froide énergie, un immense désespoir sanglotait : elle arriverait trop tard! Elle ne verrait plus son Glaucos!
Héphaistiôn, lui, comprenant cette douleur, s'efforçait de la distraire par quelques-uns de ces excellents paradoxes qui, à ce qu'il racontait, avaient eu jadis le pouvoir d'étonner le grand Cynique lui-même. Souvent il se contentait d'établir, par des raisonnements spécieux, qu'il était un animal quelconque : un crocodile ou un lion; d'autres fois il abordait le panégyrique d'un crime ou d'un vice. Il arrivait aussi que, des idées sombres lui passant par l'esprit, il tenait des discours tels que le suivant :
c( Quelle ineptie que notre existence! Comme les Dieux doivent rire de nous voir prendre au sérieux nos haines, nos amours, nos ambitions : toutes ces formes de l'égoïsme que nous appelons : — « nos passions! î-'
« Sauf une rare élite de penseurs, de sages, d'artistes, de philosophes, regardez ces esclaves, ces ouvriers, cette populace : en quoi diffèrent-ils de la brute ? Sont-ils moins abjects? Sont-ils moins vils? Sont-ils moins laids? N'ont-ils pas conservé le front étroit du singe, les soies rudes et clairsemées du porc, les regards torves et fuyants du loup, la lourdeur épaisse de l'ours?
(.(. Leur âme? Oui! Parlons-en de leur âme! Toute entière, je la retrouve en toi, ô chien, toi, qui dans les génies de ta race, es la bête-homme, comme l'homme dans les génies de la sienne est la bête-dieu ! Leurs grands intérêts, foyer, patrie : c'est le grognement jaloux de ta gueule dans ton auge; leurs haines : c'est le regard rouge dont tu suis le passant qui crache son mépris sur toi; leurs amours : c'est le rut écœurant de tes chiennes impures; leur crainte des Dieux : c'est ton rampement lâche sous le bâton du maître! »
Un jour, — le dixième depuis leur départ de Pella, — les deux voyageurs traversaient Anthela, la dernière bourgade que l'on rencontre avant les solitudes des Thermopyles; le vieil Athénien
s'arrêta en voyant un homme rire et se mit à le regarder d'un air de profonde commisération.
L'homme se fâcha, demandant ce qu'il lui voulait.
Froidement, Héphaistiôn répondit :
« J'ai toujours pitié d'un homme qui rit, car il ne sait pas!... »
Parmi les spectateurs, les uns dirent :
« C'est un fou! »
Les autres demandèrent :
« Une sait pas, quoi?
— Rien, ou plutôt, il oublie tout. Il oublie tout ce qu'il sait, tout ce qu'il croit, tout ce qu'il désire, tout ce qu'il craint, tout ce qu'il hait, tout ce qu'il aime : les mensonges qui l'environnent, les déceptions qui l'attendent, les malheurs qui le menacent; les faux amis qui lui pressenties mains et qui voudraient lui broyer les os; les fausses amantes qui lui baisent la bouche toutes pâles du dégoût qui leur serre le cœur. Il oublie que demain ne lui appartient pas, qu'hier ne lui appartient plus, qu'aujourd'hui n'est pas! Il oublie que le néant vient, funèbre et farouche, horrible comme un rêve monstrueux, froid comme la mort, inconnu comme l'avenir.
ce Le rire est un blasphème, car il est la négation de la douleur, et la douleur est l'inséparable compagne de l'humanité. »
Quelques-uns disaient :
« En somme, il n'a pas tort! »
Mais les autres lui jetaient des pierres et criaient :
« Il n'a pas besoin d'oignons, ce vieux-là!
— Il sort de l'antre de Trophonios !
— Va te faire soigner par Aristophane! » Les deux voyageurs durent fuir pour échapper
aux coups.
Le soir, ils eurent faim, et arrivés près du défilé célèbre où se trouve la tombe de Léonidas, Théa, la première, rompit le silence pour demander s'ils n'allaient pas bientôt manger.
Un sanglot lui répondit : c'était le vieillard qui s'était mis à genoux devant elle et lui baisait le bas de la tunique :
« O maîtresse, maîtresse, pardonne-moi! Je suis un pauvre insensé, un radoteur, un imbécile, — un chien, un vrai chien! Au lieu de demander humblement l'hospitalité, comme il convient à celui qui porte un rameau d'olivier entouré de bandelettes de laine, j'ai voulu faire la leçon à ceux que j'ai rencontrés! Tu n'as pas entendu leurs rires et leurs menaces? Non? Et pourtant, ce que je leur disais était si profondément vrai!... le syllogisme était si bien construit; les prémisses étaient si évidentes; la conclusion découlait si naturellement de l'apophtegme, que... enfin, l'accueil de ces ignorants ne m'a pas étonné! de fré-
quents rapports avec les Béotiens, leurs voisins, ont obscurci ces faibles esprits! Pardonne-moi, maîtresse, pardonne-moi! »
Us avaient faim.
L'endroit était sinistre et désert; la nuit tombait. De grosses nuées noires couraient dans le ciel, lourdes et basses comme des fumées d'incendies; un vent glacé soufflait en tempête, soulevant à l'horizon les vagues grises du golfe Maliaque. A gauche, la route était bordée par les marais du Sperkios, dont les roseaux s'entre-choquaient avec des gémissements lugubres. Les grandes angoisses des solitudes, des crépuscules, des agonies passaient à la fois dans leur plainte stridente et, saisi d'un superstitieux effroi, on songeait aux mânes de ces milliers de Perses à qui Léonidas avait creusé une tombe dans cette terre maudite. A droite, très haut dans les nuages funèbres, les massifs de l'OEta et du Kallidromos dressaient leurs rochers dénudés. Çà et là, de sombres mélèzes semblaient vouloir accrocher avec leurs branches tordues les lambeaux déchiquetés des vapeurs vagabondes. En avant, entre deux hautes murailles de granit, un étroit passage se creusait, échancrant la montagne comme le coup d'épieu d'un Titan.
Au moment où Héphaistiôn et Théa pénétraient dans le défilé, la tempête se déchaîna soudainement. La nuit était venue; violente et glacée
la pluie tombait. Courbés pour mieux lutter contre le vent, ils avançaient avec lenteur en se tenant par la main. Parfois, n'osant continuer, ils s'arrêtaient. Les rochers détachés du faîte venaient se briser auprès d'eux avec un bruit de tonnerre; des arbres déracinés s'écroulaient, emportés à travers les abîmes, comme des bêtes aveugles et monstrueuses ; des torren ts nouveaux se creusaient des routes nouvelles, et dans un hurlement effroyable, leurs vagues de granit broyaient le flanc de pierre de la montagne. Épouvantés, les deux voyageurs écoutaient la Mort qui, dans la nuit, passait et repassait autour d'eux.
Oà allaient-ils? Brisés de fatigue, mourant de faim, parviendraient-ils à se traîner jusqu'à Scarpheïa dont plus de cinquante stades les séparaient encore? Us n'avaient à espérer aucun secours avant d'arriver dans cette ville : car les deux villages voisins, de Nikéa et d'Alpénos, avaient été abandonnés par crainte des Macédoniens. Sous l'aveugle rage des éléments, une lassitude appesantissait les deux infortunés : une envie de se coucher là, sur la mousse humide des pierres, et d'attendre le repos suprême, sans plus lutter, sans plus souffrir.
Soudain, tout près d'eux, au détour d'un rocher, une flamme étincela. Abrités du vent et de la pluie par une saillie du roc, deux hommes se chauffaient à un feu d'aiguilles de pin et de bois
résineux qui faisait danser dans la nuit de grandes lueurs rouges.
Une joie intense inonda le cœur de Théa et d'Héphaistiôn; sans hésiter ils se dirigèrent vers les deux inconnus, pour réclamer d'eux une facile hospitalité.
Certes, en des circonstances moins critiques, ils n'eussent pas manqué de s'écarter avec terreur. La mine sinistre et les armes étranges de ceux dont ils allaient implorer le secours leur eussent trop clairement indiqué à qui ils avaient affaire. Us n'ignoraient pas que l'on ne peut s'attendre à trouver aucune pitié chez ces bandits errants qui rançonnent les voyageurs et vivent hors de toutes les lois, seuls, farouches, terribles comme des fauves qui auraient l'intelligence de l'homme. A cette heure ces pensées ne leur venaient même pas ; ils ne comprenaient qu'une chose, ils allaient pouvoir se chauffer, manger, étendre leurs membres lassés.
Ainsi dans la mystérieuse Aigypte, quand le fleuve Nil recouvre les campagnes de ses flots débordés, les animaux les plus timides ne craignent pas d'affronter la colère des carnassiers les plus féroces et de leur disputer un étroit asile; on voit alors un même tronc d'arbre emporter vers la mer, l'antilope tremblante et le lion rugissant.
Au moment où les deux voyageurs sortirent de l'ombre, le premier mouvement des bandits
fut de se jeter sur les armes appuyées contre le rocher; puis, reconnaissant une femme et un vieillard, ils se mirent à rire de cette fausse alerte.
(( Cœur de lièvre ! Tu as cru que c'était l'avantgarde macédonienne !
— Et toi ! maintenant que tu vois à qui nous avons affaire, te voilà plus fier qu'un vainqueur au pentathle ! Tu as eu aussi peur que moi !
— Allons ! ne te fâche pas ! Je sais bien que tu ne crains pas les femmes...
— C'est quelque courtisane sans doute.
— Non 5 elle est accompagnée de son vieux mari.
— Qu'importe ; c'est une femme, et voilà longtemps que je n'ai plus goûté de ce plat-là. Bien que celle-ci soit aussi noire que le brouet de Lacédémone, je crois que je ferai honneur au repas.
— Il a l'air fort maigre ton repas... Tu m'en laisseras un peu, j'espère. »
Ils éclatèrent de rire. Ce rire était si effrayant que les deux infortunés s'arrêtèrent à quelques pas du foyer, grelottants sous la pluie qui redoublait d'intensité.
c( Avancez donc ! »
C'était le plus jeune qui disait cela, et en parlant, il s'était levé. Théa, immobile, le voyait s'avancer vers elle, colossal, demi-nu, dans une
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peau d'ours, dont la gueule sanglante surmontait son front, tandis que les griffes entouraient ses épaules.
« Je suis content de cette rencontre... Tu n'auras pas à te plaindre de nous, la petite femme ! Quoique tu sois sale et laide, tu me semblés plus désirable que les trois Kharitès. Quoi ! Tu trembles ? Tu as peur ? Rassure- toi; on ne va rien te prendre, au contraire ! »
Il approchait.
Incapable de fuir, Théa avait fermé les yeux.
Héphaistiôn se mit devant elle :
(( Homme, dit-il, vous vous trompez ; cette femme n'est ni une courtisane, ni mon épouse. Si vous avez du cœur, vous ne vous joindrez pas aux Dieux pour accabler des malheureux. »
Le bandit s'était arrêté ; il eut un éclat de rire, rauque comme un hurlement :
« Toi, le vieux, si tu réclames, nous te donnerons une obole... à porter chez Karon. Sois sage, on ne te fera pas de mal. — C'est notre métier, vois-tu ! Nous prenons quelque chose à tous ceux qui passent... et je vais visiter les haillons de ta compagne, pour voir si elle n'a rien à me donner... »
Il étendit le bras vers Théa.
Comme une statue, froide, muette, insensible, elle le regardait avec de grands yeux épouvantés. Le bandit la saisit dans ses bras ; mais au moment
OÙ il avançait les lèvres vers le front livide de la jeune femme, il poussa un cri de douleur : Héphaistiôn venait de lui décharger sur le crâne un coup du lourd bâton de chêne sur lequel il s'appuyait.
L'homme chancela ; un nuage sanglant lui passa sur les yeux; repoussant Théa, il tira son glaive et s'élança vers le vieillard. Celui-ci n'avait pas d'autre arme que son bâton. La lutte ne pouvait être longue ; au bout de quelques instants le courageux Athénien tombait, pour ne plus se relever.
Quand le bandit se retourna pour ressaisir sa victime, il ne vit plus derrière lui que l'ombre.
Comme il se rasseyait en grommelant, son compagnon lui dit :
c( Console-toi ! Elle aura été se jeter dans quelque précipice. Le malheur n'est pas grand. Cette femme ne valait pas que l'on s'occupât d'elle. Tu n'attendras pas longtemps avant de trouver mieux ! »
L'autre se mit à rire pour cacher sa mauvaise humeur.
La pluie continuait à tomber, formant une large mare rouge qui entourait d'un nimbe effrayant le front blême et les cheveux blancs du mort.
L'âme du peuple est faite d'erreur et de nuit. Tous les insdncts de la brute y sommeillent. Je-
tez-y une idée mauvaise, elle ne peut manquer d'éveiller un sentiment bas et honteux.
Excitée par Posidios, à qui ses fonctions d'Epistate des Proèdres donnaient une grande influence, la populace du Kydathénaïôn et du Diomx réclamait un supplice extraordinaire pour celui qui avait méprisé la générosité d'Athènes.
Ce même peuple qui, autrefois, avait défendu d'exécuter un criminel pendant le jour, pour épargner au Soleil la vue de ce spectacle horrible, rêvait à présent d'emprunter aux despotes asiatiques quelques-uns de ces raffinements de cruauté qu'ils apportaient à torturer leurs victimes.
D'un autre côté, les Eupatrides et les principaux magistrats croyaient, avec Démosthènes, qu'il serait plus adroit de faire disparaître le polémarque sans éclat. Devinant une partie des calculs de PhiUppe, ils comprenaient que par le supplice de l'envoyé macédonien, ils allaient donner à la guerre un caractère implacable.
Ils avaient avec eux tout ce qu'Athènes comptait encore d'Athéniens: c'est-à-dire une infime minorité. La prospérité inouïe dont la Ville jouissait depuis un siècle avait amené dans son sein une foule d'étrangers. Les habitants d'Athènes étaient des Asiatiques, des Aigyptiens, des Italiotes, des Carthaginois, des Macédoniens, des Chananéens, des Perses ; ce n'était plus la race sublime des fiers vainqueurs de Marathon ; ce n'était plus là
race vaillante des énergiques vaincus d'AEgos- Potamos, ce n'étaient plus les Athéniens !
Depuis Périclès, Athènes descendait vers l'ombre. Rien de plus lugubre que ce crépuscule d'une grande nation : les meilleurs qui cèdent la place aux pires dans le gouvernement de l'État, les timides qui commandent aux courageux, les faibles d'autrefois qui deviennent les forts d'à présent, les chefs sans autorité, les subalternes sans obéissance, le hasard réglant le choix des hommes et la marche des affaires, la liberté du mal aussi grande que la liberté du bien, les hontes qui se découvrent, les lâchetés qui ne se cachent plus, toutes les consciences qui capitulent, toutes les honnêtetés qui se rebutent, toutes les énergies qui s'émoussent, tous les dévouements qui se lassent... Maintenant, la nuit allait descendre et déjà, vaguement, dans les ombres de l'avenir, on devinait l'approche sinistre de Démétrios.
Durant des siècles, la Ville avait marché à l'avant-garde des nations, portant le flambeau des sciences et de l'art; à présent elle était lasse; sa main défaillante allait faire défaut à l'éternelle clarté.
A cette heure suprême, le crime et la lâcheté ne faisaient plus peur aux Athéniens. Ils avaient l'insouciance terrible des peuples qui meurent sans espoir; l'émotion du moment était tout pour eux; ils ne croyaient plus à la Postérité, ils ne
croyaient plus à l'Histoire, depuis que le vieux Thucydide avait écrit le reXo; final, sur le dernier feuillet de son livre d'airain.
Les discussions s'envenimaient et menaçaient de se prolonger, quand un événement inattendu vint assurer le succès du parti Posidios.
Un prêtre d'Ares fit un songe étrange; il voyait les Voluptés aux ailes diaphanes, qui volaient autour de l'Acropole. Semblables à de grands oiseaux-femmes, blanches avec des seins impudiques, elles se posaient sous les portiques, sur les statues, sur les frontons des temples, et leurs chairs recouvraient le marbre des demeures divines. Peu nombreuses d'abord, elles n'avaient pas tardé à arriver à tire d'aile, de tous les points de l'horizon. Leurs voix joyeuses chantaient la vie, leurs bouches lascives soufflaient la mort. Le peuple d'Athènes qui accourait à elles, s'enivrait de leurs baisers et de leurs chants; Aphrodite remplaçait Pallas sur les autels de la cité et, comme une courtisane lasse d'avoir trop aimé, la Ville s'endormait dans le dernier sommeil.
Cependant, aux murs de Thémistocle, un grand bruit d'armes retentissait; on épuisait les trésors de l'opisthodome pour payer des mercenaires, car les Athéniens n'avaient plus assez d'énergie pour se servir du glaive de leurs aïeux, Soudam, devant le Parchénon, un arbre im-
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mense avait surgi : le long de son tronc dénudé, le sang ruisselait, et avec des taches de pourpre sur leurs longues ailes, comme un vol effarouché de colombes, les Voluptés s'étaient envolées.
Ce songe, réel ou imaginé, excita la plus vive émotion parmi la populace : c'était une évidente manifestation de la volonté des Dieux; ils réclamaient un sacrifice expiatoire; ils réclamaient le châtiment des meurtres qui avaient souillé l'Attique au commencement de cette même année : le sang devait laver le sang. Un Nomophylaque se rappela une vieille loi par laquelle Dracon avait réglé le châtiment des voleurs de grands chemins : comme pour une bête farouche que l'on cloue aux arbres des forêts afin d'épouvanter ses pareilles, il fallait dresser le gibet infamant sur l'horizon bleu des collines lumineuses.
Dans la décadence de ce peuple, que la gloire du siècle de Périclès avait mis au premier rang des nations, tous les éléments mauvais qui étaient venus corrompre le vieux sang des Pélasges faisaient sentir leur atavisme néfaste et rapprochaient l'heure des chutes dernières. Les instincts sanguinaires des brutes primitives renaissaient au fond de ces âmes dégénérées, avec un vague et superstitieux regret des sacrifices humains des siècles ténébreux. La civilisation descendant vers l'ombre passait par les mêmes chemins que la civilisation montant vers la lumière. Et, pour
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précipiter encore cette course à l'abime, les prêtres — dont l'influence funèbre affole les tragiques visions de toutes les agonies! — allaient, rappelant aux masses ignorantes et crédules, que sans l'immolation des fils de Sandauké, la Grèce n'eût point vaincu Xerxès à Salamine.
Il y avait autre chose encore : une vengeance et un défi; une provocation jetée à la face du vainqueur abhorré dont le talon tenait la Grèce renversée et agonisante. On voulait montrer aux Macédoniens que l'on n'avait pas oublié le supplice d'Onomarkos^, sur le champ de bataille de Pagasès. Le vent des derniers désastres passait dans l'air; les plus insouciants avaient l'anxieux pressentiment de Kéronée et on était heureux d'immoler solennellement, à la face du ciel et de la terre, le lieutenant redouté du maître que l'on sentait venir.
Devant l'effervescence populaire, les eupatrides durent céder : on décida que le polémarque serait mis en croix.
L'exécution aurait lieu vers le soir, hors de l'enceinte sacrée de la ville, sur la cime rouge et déchiquetée du Lykabette, qui dominait Athènes au septentrion et s'élevait à plus de deux cents coudées au-dessus des frontons du temple d'Athènè.
Le trajet du Muséon jusques au lieu fixé pour
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le supplice fut aussi pénible qu'il était long. Il fallait suivre la voie de Phalères, puis celle du Pnyx, traverser l'Agora, sortir de la ville par la voie du Lykabette et gagner le sommet de la colline par l'étroite route bordée de lauriers qui serpentait à son flanc septentrional.
Dans ces quartiers aristocratiques, nul ne se montrait sur les terrasses et toutes les maisons étaient closes en signe de deuil. Mais la populace, qui avait réclamé avec tant d'animosité l'application de la loi de Dracon, encombrait les rues trop étroites, mêlant dans ses clameurs injurieuses le nom du prisonnier et celui des principaux eupatrides. Les speusiniens qui escortaient Glaucos ne purent le protéger contre la fureur de la foule qu'au prix des plus grands efforts; chacun voulait porter un coup et crier une insulte au vainqueur d'Oropous.
Sur l'Agora, les gardes crurent un instant qu'ils allaient être débordés et qu'on leur arracherait le polémarque; toute la lie de la population était là : les esclaves, les métèques, les matelots du Pirée, les forgerons du Kydathénaïôn, les courtisanes des Kinosarges et du Diomse. Des petits enfants, grimpant sur les statues qui environnaient la place, criaient des mots obscènes qui semblaient tomber des lèvres des glorieux ancêtres et elles avaient quelque chose d'effrayant pour Athènes, ces paroles honteuses
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que la voix de son avenir faisait descendre des piédestaux de son passé!
Calme, au milieu du déchaînement populaire Glaucos s'avançait, si affaibli par ses longues souffrances que les speusiniens devaient le porter plutôt que le soutenir. Il n'entendait point les hurlements du peuple, il ne sentait point les ongles aigus des jeunes filles et des femmes qui, comme des tigresses, s'efforçaient de déchirer le vide sanglant de ses orbites. Le visage en haut, il songeait à Théa. Dans la grande nuit qui pesait sur lui, il la voyait passer toute blanche, telle qu'il l'avait aimée : ses bras nus sortaient du péplos gracieux; sa taille souple évoquait les étreintes éperdues; ses cheveux, relevés en torsades, se révoltaient contre les anadèmes d'azur. Elle venait à lui. Elle avait un sourire dans ses yeux brûlants de la flamme des soirs d'amour, un sourire sur sa lèvre où chantait la divine symphonie des baisers, un sourire sur son front que le rêve environnait d'un nimbe radieux.
Comme jadis, en la nuit lumineuse où, sur les remparts d'Athènes, ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour jamais, elle lui répétait : « Je t'aime! je t'aime! » Les termes de son serment de fidélité lui revenaient obstinément à l'esprit, et la suave harmonie de la voix aimée chantait encore à son oreille, a Blanche Phœbé, au