‹ Athénienne, AthènesChapitre 38 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Bonheur de souffrir

r, 3'àp7. [/.iv y.tbi8û S'î'çaTO y.cATtw,

Elle le prit dans son sein parfumé, en souriant à travers ses larmes.

(Homère. Iliade, VI, v. 4S3.)

'^ u moment où ces scènes se passaient,

une femme, vêtue de haillons couverts de poussière, se présentait à la porte Thriasia et, suivant la voie Kéramique, venait tomber épuisée dans l'Agora, sous les portiques azurés du temple de la Mère des Dieux.

Elle était très pâle ; ses longs cheveux flottaient en désordre sur son péplos déchiré; les regards de ses yeux brillants de fièvre, s'égaraient dans

l'espace avec une fixité désespérée. Elle marchait sans sandales et ses pieds délicats étaient meurtris par les pierres et par les épines.

Heureusement pour la pauvre créature, dont le triste état n'eût pas manqué d'exciter une malveillante curiosité, il n'y avait personne sous les platanes qui entourent la place.

Elle resta un instant haletante, puis elle poursuivit sa marche à travers la ville. Un groupe de gens du peuple passait, se dirigeant vers le Lykabette; au hasard, elle les suivit.

Quand elle arriva au sommet de la colline, les valets des Onze dépouillaient Glaucos de ses vêtements. Les injures et les railleries de la foule tombaient sur la nudité du malheureux; mais lui, toujours bercé par son rêve, souriait au doux visage qu'il aimait.

Placée au dernier rang, la nouvelle venue ne pouvait apercevoir le supplicié; d'ailleurs, ce n'était pas la curiosité qui l'avait conduite là, car elle s'assit sur les degrés qui conduisaient à un petit temple d'Apollon-Citharède, et, la tête dans les mains, elle se prit à pleurer.

Le stratège Hippocynos avait tenu à assister au supplice du vainqueur d'Oropous, mais comme sa dignité ne lui permettait pas de se mêler à la foule, il s'était retiré sous le portique du petit temple, en compagnie de quelques eupatrides

qui recherchaient une popularité de mauvais aloi.

c( Oui, disait-il à un groupe de femmes qui l'entouraient attentives et curieuses, oui, ce brigand m'a fait reculer, mais il est certaines défaites plus glorieuses que des victoires. Mes hoplites, dix fois moins nombreux que leurs adversaires, ont été surpris dans un défilé et, sans ma présence d'esprit, ils eussent péri jusqu'au dernier. Malgré les affirmations de Démosthènes, je vous assure, moi, que le Glaucos ne connaissait absolument rien à l'art de la guerre, et qu'il l'a emporté contre toutes les règles d'Iphicrate et de Xénophon. »

Au nom de Glaucos, la femme en haillons, qui se trouvait près du groupe présidé par l'ancien stratège, releva la tête et se prit à écouter avec attention.

« Est-il beau ce brigand? demanda en rougissant sous son fard une grosse petite veuve coiffée à l'aigyptienne et dont les bras bleuissaient dans d'étroits bracelets carthaginois.

— Comment un barbare pourrait-il être beau ? riposta aigrement une majestueuse personne que l'on écoutait avec tout le respect dû à l'épouse d'un Archonte de l'année.

— 11 ne doit pas être si affreux, reprit la première, puisqu'il a rendu folle cette petite Théa. »

l6o ATHÉNIENNE

La malheureuse assise sur les degrés écoutait, de plus en plus attentive.

ce Vous allez pouvoir juger du Glaucos, intervint Hippocynos, car je suppose que nous le verrons bien, quand il sera élevé sur la croix. »

A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que la femme en haillons, ayant dans la poitrine cet effrayant sanglot qui fit reculer les Akhaïens devant Hékabé, s'était jetée dans la foule qui s'ouvrait étonnée devant elle.

Bientôt elle parvint près de Glaucos, déjà étendu sur le bois du supplice, et toujours souriant à son rêve.

Sans que les bourreaux surpris essayassent de l'en empêcher, elle s'était jetée à son cou :

« Ah! Vous me tuerez avec lui!

— Théa! s'écria l'infortuné, Théa! comme il fait clair! »

Elle, oubliant la foule, oubliant le supplice, oubliant le monde, couvrait de baisers les deux plaies sanglantes que son époux avait à la place des yeux et ces paroles entrecoupées sortaient de ses lèvres :

c( Te voilà! Te voilà! Glaucos! Mon Glaucos! Te voilà! ô Déesses! Mon Glaucos, écoute... C'est vraiment lui! Je croyais que tu étais mort sans moi!... J'ai quitté Pella dès que j'ai connu... Oh ! comme ils t'ont fait mal, mon pauvre bien-aimé !

Héphaistiôn m'a guidée à travers la Thessalie. Puis on me l'a tué et je suis restée seule. Alors, tu comprends, j'ai eu beaucoup de peine à trouver mon chemin. Oh! comme tu as du sang sur les joues... Nous étions trop heureux! Figure-toi, dans les villes, quand je demandais du pain, les femmes me disaient : ce Arrière, prostituée, va-t'en manger avec les chiens! » et les petits enfants me jetaient des pierres. Comme tes lèvres sont blanches et froides! Tu sens? les miennes sont toutes déchirées. C'est eux qui m'ont fait cela, près de Mégara, hier au soir. Oui, je me suis assise au bord de la route, et j'ai pleuré. Alors, comme au fond ils étaient bons, ils m'ont donné quelques olives et des figues sèches. Depuis je n'ai plus rien mangé... Mais voilà que je parle de moi à présent! Je suis si heureuse de te revoir que je ne sais plus ce que je dis. Je croyais qu'il me faudrait mourir sans toi. Oh! vois-tu, c'est si effrayant la mort, quand on s'en va vers elle tout seul. Enfin, c'est bien, te voilà, je suis heureuse. A deux ce sera moins terrible... Tu es content aussi n'est-ce pas? On ne nous séparera plus. Non! plus jamais, plus jamais! Est-ce que je te fais mal en t'embrassant ainsi? Tu ne le sens pas? Tes cheveux ont grandi... et ta barbe! Oh! si l'on pouvait me crucifier avec toi! Si la prophantide ne s'était pas trompée ! Je ne te fais pas mal, n'estce pas ? »

Et elle l'étreignait éperdument, de tout son être, folle de joie et de douleur.

Les bourreaux, un instant étonnés, s'étaient rapprochés; l'un d'eux lui posa la main sur l'épaule :

c( Allons, femme, voilà assez de cris et de larmes; vous allez nous noyer notre homme si vous continuez ainsi. »

Alors, se redressant, tragique et superbe dans sa folie et dans son désespoir, elle cria au peuple sans honorer d'un regard le misérable qui venait de parler :

« Athéniens! L'oracle a prédit que si cethomme et moi, ne mourions pas ensemble, les plus grands malheurs s'abattraient sur la ville... Ils viennent! Ils viennent, Athéniens! Comme des oiseaux de mort! ils viennent! Déjà leurs ailes funèbres nous voilent la clarté des cieux! Oh! comme elle est sinistre, la longue théorie des deuils et des douleurs d'Athènes! Où vont toutes ces Èrynies aux longs voiles noirs ? Les voyez-vous passer sur les montagnes bleues de la Thessalie ? Déjà leurs ailes funèbres nous voilent la clarté des cieux ! »

Les yeux hagards, les cheveux au vent, terrible, insensée, avec la tache rouge de ses lèvres dans la lividité de son visage, toutes les terreurs des agonies frissonnaient dans sa voix saccadée.

Elle reprit, lasse et soupirante :

« Ecoutez-moi! Je vous en prie, écoutez-moi! Ce n'est pas seulement votre intérêt que j'invoque : c'est votre justice; ce sont vos lois! Ne nous séparez pas ! Tous les coupables ne doiventils pas être châtiés de la même façon ? Si Glaucos a commis un crime, j'ai dû le commettre avec lui! Nous avons toujours eu un seul cœur et une seule volonté. Vous êtes bons, vous êtes très justes! Ne nous séparez pas! — N'est-ce pas que j'ai raison? Vous, femme! Vous qui êtes si belle, vous devez être bonne! Dites-leur qu'ils ne doivent pas nous séparer! — C'est moi qui lui ai fait ouvrir les cachots du Muséon par Héraclinos ! Je vous en prie, faites-nous mourir ensemble... C'est moi qui ai donné les cinq talents au geôlier... J'ai commis tant d'autres crimes pour lui et avec lui qu'il serait trop long de vous... — Que l'Hadès vous dévore, vous qui faites signe de m'emporter! Venez donc me prendre vous-même, lâche! — Je suis son amante! Je suis sa femme! Je suis plus criminelle que lui! Pour le rejoindre, j'ai violé les lois de la cité! J'ai profané le sang de vos Dieux ! »

Le peuple qui ne la reconnaissait pas l'écoutait, saisi d'une vague horreur. On comprenait que le spectacle allait devenir plus affreux encore qu'on ne l'avait espéré, et chacun se recueillait, pour savourer pleinement le bonheur de voir souffrir.

Enfin des derniers rangs, une voix s'éleva; une femme, — ce sont toujours elles qui ont ces idées-là! — une gracieuse jeune femme aux doux yeux d'antilope, avait dit :

« Crucifiez-les ensemble! »

Et du sein de la foule, une clameur monta :

« Crucifiez-les ensemble! Crucifiez-les ensemble! »

Us n'étaient que quelques-uns à crier cela. Les autres se taisaient : le silence est une approbation ; quand on ne s'indigne pas devant une lâcheté, on est capable de la commettre.

Les bourreaux hésitaient.

L'Epistate des Proèdres, Posidios, se trouvait sous la colonnade du temple d'Apollon; ce fut à lui qu'ils s'adressèrent.

Un silence anxieux plana un instant sur les spectateurs; puis, d'abord faible et timide, une acclamation s'éleva : Posidios, qui avait reconnu Théa, venait d'ordonner le double supplice.

L'ancien gendre d' Aklaiôn devait expier durement cet acte arbitraire et illégal. A l'expiration de ses fonctions, il fut, de ce chef, condamné à une forte amende. Incapable de la payer, il alla mourir en exil.

N'osant croire à leur bonheur, les deux amants se tenaient étroitement embrassés; on ne songea pas à les séparer et, par un reste de pudeur, les

LE BONHEUR DE SOUFFRIR 26f

valets des Onze laissèrent à Théa les pauvres vêtements qui flottaient en désordre autour de ses membres amaigris.

L'un sur l'autre, face à face, elle sur lui, on les étendit sur la croix; ils se taisaient; leurs fronts étaient radieux; mais jusqu'aux derniers rangs de la foule, on pouvait entendre l'effort plein d'angoisse de leur souffle haletant et précipité.

Quand on voulut prendre leurs mains pour les étendre sur la traverse, il les placèrent d'euxmêmes, l'une sur l'autre, la petite main fine dans la large main du guerrier, et d'un seul coup de son lourd bélier d'airain, le bourreau cloua les deux chairs au bois.

Pour l'autre bras, ce fut la même chose; puis au moyen d'une grosse corde de chanvre, étroitement, on lia les jambes et le corps des deux amants à l'arbre principal de l'instrument de supplice.

Ils n'avaient pas proféré une plainte; follement, en une morsure éperdue, leurs lèvres s'étaient jointes.

Enfin, la croix fut dressée. Faite de deux troncs de pins que l'on avait revêtus d'une couleur noire, elle semblait énorme. Ses bras démesurés s'élevaient plus haut que le fronton du petit temple et les deux suppliciés dominaient les assistants de toute leur hauteur.

Au premier moment, comme une de ces im-

Enfin des derniers rangs, une voix s'éleva; une femme, — ce sont toujours elles qui ont ces idées-là! — une gracieuse jeune femme aux doux yeux d'antilope, avait dit :

« Crucifiez-les ensemble! »

Et du sein de la foule, une clameur monta :

« Crucifiez-les ensemble! Crucifiez-les ensemble! »

Ils n'étaient que quelques-uns à crier cela. Les autres se taisaient : le silence est une approbation ; quand on ne s'indigne pas devant une lâcheté, on est capable de la commettre.

Les bourreaux hésitaient.

L'Epistate des Proèdres, Posidios, se trouvait sous la colonnade du temple d'Apollon; ce fut à lui qu'ils s'adressèrent.

Un silence anxieux plana un instant sur les spectateurs; puis, d'abord faible et timide, une acclamation s'éleva : Posidios, qui avait reconnu Théa, venait d'ordonner le double supplice.

L'ancien gendre d' Aklaiôn devait expier durement cet acte arbitraire et illégal. A l'expiration de ses fonctions, il fut, de ce chef, condamné à une forte amende. Incapable de la payer, il alla mourir en exil.

N'osant croire à leur bonheur, les deux amants se tenaient étroitement embrassés; on ne songea pas à les séparer et, par un reste de pudeur, les

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valets des Onze laissèrent à Théa les pauvres vêtements qui flottaient en désordre autour de ses membres amaigris.

L'un sur l'autre, face à face, elle sur lui, on les étendit sur la croix; ils se taisaient; leurs fronts étaient radieux; mais jusqu'aux derniers rangs de la foule, on pouvait entendre l'effort plein d'angoisse de leur souffle haletant et précipité.

Quand on voulut prendre leurs mains pour les étendre sur la traverse, il les placèrent d'euxmêmes, l'une sur l'autre, la petite main fine dans la large main du guerrier, et d'un seul coup de son lourd bélier d'airain, le bourreau cloua les deux chairs au bois.

Pour l'autre bras, ce fut la même chose; puis au moyen d'une grosse corde de chanvre, étroitement, on lia les jambes et le corps des deux amants à l'arbre principal de l'instrument de supplice.

Ils n'avaient pas proféré une plainte; follement, en une morsure éperdue, leurs lèvres s'étaient jointes.

Enfin, la croix fut dressée. Faite de deux troncs de pins que l'on avait revêtus d'une couleur noire, elle semblait énorme. Ses bras démesurés s'élevaient plus haut que le fronton du petit temple et les deux suppliciés dominaient les assistants de toute leur hauteur.

Au premier moment, comme une de ces im-

pétueuses rafales qui précèdent les tempêtes, un souffle de vertige avait passé sur leurs fronts échevelés. Dans la secousse terrible qui déchirait ses mains, ses bras, ses épaules, Théa crut voir tout l'immense horizon, la cité blanche, les montagnes bleues, la mer vermeille, s'ébranler et disparaître dans une brume sanglante. Glaucos, lui, avait la sensation d'une chute dans un gouffre plein d'une nuit rouge; avec la sinistre inconscience des moribonds, il esquissait des gestes vagues, comme s'il eût voulu chercher un point d'appui. Au milieu de leurs visages livides, leurs yeux fixes s'ouvraient démesurément, éblouis par de tourbillonnantes visions. D'instant en instant des frissons tordaient leurs chairs meurtries et le sang ruisselait plus abondamment le long de leurs bras nus et de la croix noire. Dans l'étroite étreinte qui les unissait, leurs poitrines bondissantes se heurtaient, soulevées par leur respiration saccadée; la tête de Théa pendait à la renverse, le front en haut, comme entraînée par le poids de sa lourde chevelure. Et au milieu du profond silence qui tomba sur le peuple lorsqu'ils apparurent ainsi, on put entendre la voix des hiérophantes, qui, tournés vers le soleil couchant, proféraient les malédictions sacrées, en secouant leurs longues tuniques de pourpre.

Dans la foule, quelques-uns essayaient de plaisanter pour se donner du cœur, mais leurs rires

sonnaient faux sur leurs lèvres tremblantes. D'autres répétaient d'une voix machinale Fantique formule rituelle des sacrifices sanglants, la prière qui apaise Ares :

a Par ce sang, par ces victimes, par cette mort, sois-nous propice, ô Dieu du sang et de la mort! »

Dominant les clameurs confuses qui s'élevaient du sein de la foule, ces cris se faisaient entendre :

(( Comme elle est pâle, la pauvre fille !

— Elle sourit...

— Ohé! la courtisane, ta tunique est déchirée et l'on voit toute ta jambe!

— Regardez ! Regardez ! Glaucos a fait un mouvement!...

— Que lui dit-il? — Que lui dit-il?

— On ne comprend pas!...

— Maman, est-ce qu'ils sont fâchés l'un contre l'autre qu'ils se mordent ainsi les lèvres?

— Oui! mon gros lion. Tu vois où conduit la désobéissance!

— Ne me poussez pas ainsi, Agamédès, fils de Démade !

— C'est que je trouve qu'on ne pourrait trop se rapprocher de vous, Mélanis...

— Comme ils ont l'air heureux!... Comme ils ont l'air heureux !

— Pourquoi les speusiniens empêchent-ils d'approcher ?

— C'est sans doute parce que le sang jaillit au loin,

— Oh! cette chair qui se déchire lentement! C'est affreux! c'est affreux!

— Pourquoi les a-t-on cloués par les mains?

— C'est la mode tyrienne.

— On eût mieux fait de leur lier les bras comme en Pisidie.

— Us vivraient trop longtemps.

— On a réuni les deux manières.

— Voyez ! Voyez !

— Us ont souri.

— Elle ferme les yeux!

— Comme sa tête pend à la renverse!

— Il lui parle encore.

— C'est dommage qu'on ne puisse pas entendre...

— La croix est immense.

— Vingt coudées.

— Celle d'Onomarque en avait trente.

— Brigand! Voleur! Assassin! Lâche! Macédonien!

— Je vous assure que la croix est mal faite et qu'ils y sont mal attachés; les Perses, qui sont nos maîtres en cela, comme en tant d'autres choses...

— Au barathre l'ami des Barbares! Au barathre! Au barathre!

— Sont-ils morts qu'ils ne bougent plus?

— Oh ! on ne meurt pas si vite!

— Combien de temps peuvent-ils vivre encore?

— Peut-être jusqu'à demain...

— Comme ils ont l'air heureux! Comme ils ont l'air heureux!

— Par ce sang, par ces victimes, par cette mort, sois-nous propice, ô Dieu du sang et de la mort! »

Près du petit temple, on écoutait un groupe de vieillards :

«Ce n'est pas de mon temps que l'on eût toléré...

— Crucifier une femme!

— Nous avons d'étranges magistrats !

— Les gens deviennent bien mauvais.

— C'est la maîtresse du Macédonien.

— Moi, je trouve que l'on a très bien fait.

— Et moi je dis que c'est une honteuse lâcheté !

— Qui a proposé ce double supplice?

— On ne sait pas.

— L'Epistate des Proèdres a donné l'ordre de les attacher ensemble.

— Le vieux Posidios?

— Oui.

— Il a vieilli de dix ans depuis quelques mois...

— Avait-il le droit de donner cet ordre?

— Non certes, et l'Ecclesia, à l'expiration de

ses fonctions, pourrait punir sévèrement cette mesure illégale.

— C'est une honte pour la ville.

— Ce n'est pas mon avis.

— Ne nous disputons pas! On nous observe!...

— On n'a plus vu de croix à Athènes depuis l'époque où l'on a joué Voindromède d'Euripide sur le théâtre de lacchos.

— Il y a trente ans.

— Non! sous l'archontat d'Eucratès.

— Un an de plus ou de moins, peu importe !

— Que diraient Périclès et Socrate, s'ils voyaient leur peuple se presser à de tels spectacles. »

Mais sous l'excitation fanatique des prêtres, la grande voix des terreurs religieuses dominait les clameurs isolées et étouffait les remords naissants :

(( Par ce sang, par ces victimes, par cette mort, sois-nous propice, ô Dieu du sang et de la mort. »

Il était environ la dixième heure du jour quand le supplice avait commencé. Bientôt la nuit tomba. Les spectateurs se retirèrent ; leurs groupes joyeux égrenaient des chants et des rires au flanc escarpé de la rocheuse colline, et dans les flammes du couchant la grande croix sombre dressait la lente agonie des deux amants.

La nuit était venue.

Dans l'ombre bleue et diaphane une immense paix planait sur Athènes, entourant son repos d'harmonies et de clartés. De place en place, à travers la verdure naissante, d'énormes candélabres de bronze allumaient des scintillements d'étoiles; de toutes les grandes voies, montait le roulement sourd des chars aux roues cerclées d'airain. Dans les bosquets du Lykeïos, une chorégie scandait des odes dramatiques et les notes perlées d'une lyre lointaine répondaient en rires argentins à la mélancolique majesté de la mélopée. La vaste plainte de l'ilissos, grossi par les pluies du printemps, dominait les rumeurs de la ville; du haut des cieux très clairs, les astres sereins semblaient sourires, et sous leurs blanches colonnades les Dieux de l'Acropole étendaient leurs mains toutes-puissantes en des gestes d'apaisement et de bénédiction.

Au moment où la clepsydre de l'Aréopage indiquait la troisième heure de la nuit, un vaste brasier s'alluma au sommet du Lykabette; la flamme attachait une pourpre mouvante aux bras noirs de l'instrument de supplice : on eût dit un manteau royal dont les larges replis, secoués par la brise du soir, flottaient sur les corps pâles des deux amants.

L'heure plus avancée avait éteint les lumières de la ville. Tout s'était apaisé. Glaucos et Théa allaient bientôt cesser de souffrir.

Leurs mains fendues jusques aux doigts ne les soutenaient plus et tout le poids de leur corps portait sur la morsure des cordes dans leur chair.

Depuis le commencement du supplice, ils n'avaient encore échangé qu'une parole. D'instants en instants, la bouche de Théa quittait les lèvres de Glaucos et, sans que rien de ses horribles souffrances perçât dans un tremblement de sa voix, elle lui disait :

(( Glaucos, je t'aime! »

Lui, souriant, répondait :

ce Je t'aime, Théa! »

Puis le silence retombait entre eux.

Comme deux êtres qu'embrase une amoureuse étreinte, ils ne songeaient pas à s'exprimer leurs sensations, car ils comprenaient qu'elles étaient partagées. RecueiUis, muets, les yeux clos, ils s'efforçaient d'oublier le monde pour mieux savourer cette agonie pantelante de volupté.

Au milieu de ces outrages, de ces ignominies, de ces douleurs, une douceur inouïe descendait en eux à se savoir toujours, entièrement, l'un à l'autre. Jamais ils ne s'étaient possédés aussi complètement; ces tortures communes, plus violentes que des jouissances réciproques, leur faisaient

mieux sentir qu'ils n'avaient qu'une seule et même vie. Le désir éternel des tendresses humaines semblait se réaliser pour eux : ils pouvaient croire que leurs âmes s'étaient mêlées, tant leurs sentiments étaient pareils; ils pouvaient croire que leurs chairs s'étaient confondues, tant leurs sensations étaient identiques. Chaque déchirement qui secouait le corps de l'un avait son retentissement dans l'âme de l'autre ; leurs membres avaient les mêmes tressaillements, leurs poitrines les mêmes soupirs, leurs bouches les mêmes caresses, leurs fronts les mêmes affolements; leur sang coulait des mêmes blessures; les mêmes vertiges montaient en eux, devant les mêmes infinis d'amour et de souffrance; et saisis d'une même lassitude, leurs yeux se fermaient devant l'éblouissante vision des éternités, vers lesquelles ils allaient s'envoler ensemble !

Enfin, la nature fut plus forte que la volonté : Théa pencha son front sanglant sur l'épaule de son époux et, contre sa poitrine nue, il le sentit peser inerte et froid. Il crut qu'elle était morte. Saisi d'une soudaine terreur, sentant son âme seule, il se prit à l'appeler, à redire son nom :

« Théa! Théa! »

Elle n'entendait point et demeurait immobile.

Enfin, elle poussa un soupir, releva la tête et dit d'une voix lente, arrachant de sa gorge desséchée les mots, péniblement :

« Je crois que c'est fini, mon amour! La mort vient; la nuit monte... Que de clartés pourtant! Le seuil de FHadès me semblait plus terrible à franchir... Cela ne me fait pas peur d'entrer dans la grande ombre : je serai avec toi; je serai près de toi! Nous dormirons ensemble, à jamais confondus dans un éternel baiser... Oh! Je suis heureuse! Je t'aime. On nous mettra dans la même fosse. Mon âme va s'unir à ton âme, comme mon souffle s'unit à ton souffle; ma chair va s'unir à ta chair, comme mon sang s'unit à ton sang. Qui s'est aimé autant que nous!... »

Silencieux, cherchant à se placer cœur contre cœur, ils se sentaient envahir par la mort.

D'abord elle leur prit les pieds; puis elle glissa le long des jambes, et bientôt ils s'aperçurent que leurs jambes ne souffraient plus.

Irrésistiblement le flot glacé les engloutissait. Voilà qu'il baignait leurs genoux; voilà qu'il atteignait leurs ventres; voilà qu'il recouvrait leurs hanches. Funèbre, immense, insondable, telle que le sombre reflux de la ténébreuse mer Océane, ils sentaient la marée de l'infini qui, lentement, montait en eux.

Déjà leurs bras étaient inertes, leurs têtes alourdies pendaient sur leurs épaules insensibles, le froid mortel les atteignit à la poitrine. Ils sentirent le frisson suprême glisser sur eux; un éblouis-' sèment d'ombre leur passa devant les yeux.

Leurs derniers soupirs se croisèrent en baisers éperdus ; puis les cœurs des deux époux cessèrent de battre l'un contre l'autre; et tandis que la mort raidissait leurs membres déchirés, l'aurore se levant étincelante baignait de reflets d'or les immortels frontons où souriaient les Dieux de Phidias.

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