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L'ABBE JOSEPH CREVIER

Un homme d'une taille imposante, d'une grande robustesse et dont on n'a jamais, sans doute, éprouvé k force exacte, parce que la sainteté et la dignité de son ministère s'y opposaient, ce fut Fabbé Joseph Crevier-Bellerive, qui naquit au Cap de la Madeleine, le 18 mai 1786.

Descendant d'une des plus importantes familles de la région des Trois-Eivières, ce futur ministre du Seigneur s'occupa, très probablement, de travaux manuels quelconques durant presque toute son adolescence, en fils de cultivateur qu'il était, car à l'instar de cet autre fameux curé, Mgr Sébastien Kneipp, ce ne fut qu'à l'âge de 20 ans, en 1806, par conséquent, qu'il commença son cours classique au collège de Nicolet. Ce retard, loin de lui nuire, en un sens, ne dut que contribuer à lui faire atteindre ce beau développement ph3^sique qui, en certaines circonstances, lui servit à impressionner salutairement des ouailles récalcitrantes.

Ordonné prêtre le 21 septembre 1816, et peut-être parce qu'il était d'une constitution saine et d'une vigueur de muscles plus qu'ordinaires, ses supérieurs le dirigèrent vers les redoutables et peu chrétiens psys d'en haut. Il y fut tour à tour, vicaire, missionnaire et curé. C'est durant son séjour là-bas que se placent les deux intéressantes anecdotes que je reproduis :

La première est empruntée au journal "Le Manitoba " :

" Au temps des trop fameuses luttes, entre les compagnies du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson,

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la plus grande gloire, pour tous les hommes du Xonl, c'était d'avoir un poing solide.

" Un vo3'ageur de ces temps-là n'enviait pas d'honneur plus grand que celui d'être proclamé le " boulé " de tout un fort, ou le coq d'une brigade.

''■ Bourgeois et serviteurs ne parlaient que de batailles, et on exaltait jusqu'aux nues celui qui avait pu assommer son adversaire. Bref ! l'exercice du pugilat, tout comme au temps des Grecs, était à l'ordre du jour, et on était aussi passionné pour voir se battre deux hommes, que les Espagnols le sont pour voir les combats de taureaux. . .

^'' Le Fort William a été très célèbre comme théâtre de ces luttes athlétiques. C'était là que les hommes des deux compagnies se rencontraient et se mesuraient ; c'était là que les Goliaths de Sorel, en glande renommée alors, dévisageaient les Cockneys et gagnaient le plumet traditionnel porté sur le chapeau.

" Celui qui avait ce plumet faisait la loi . . .

" C'est à cette époque que M. l'abbé Crevier fut envoyé, par l'évêque de Québec, jusqu'au Fort William.

" Ceux qui ont connu M. Crevier, savent qu'il était de taille à faire respecter sa personne par celui qui n'aurait pas voulu respecter son caractère.

'' Il était d'une force herculéenne, les vieux voyageurs qui l'ont vu dans le Xord-Ouest s'en souviennent encore. Sans faire parade de cette force extraordinaire, il paraît qu'il savait s'en servir à point pour inculquer l'esprit de crainte à ces rudes natures, qui n'étaient pas susceptibles d'autres sentiments.

" Quand il arriva dans le Fort William, tous les hommes remarquèrent bien que M. Crevier n'était pas un petit garçon, et ils furent fiers d'avoir un curé possédant des qualités physiques d'un si grand prix à leurs yeux.

^•'Deux ou trois jours après son arrivée, le bourgeois du Fort alla le trouver à sa chambre, et lui dit :

'^ C'est demain un jour de régal: nous allons disiiibuer une ration de rhum à nos lioiunies; ils vont l'êter, et, il y aura des batailles; c'est (le règle. Ne vous montrez pas, pendant ce temps-là; car, vous courrez risque d'être insulté. Vous ferez donc mieux, demain, de rester dans votre chambre.

" M. Crevier remercia bien poliment le bourgeois, mais ne lui promit rien.

'"' Le lendemain matin, la cour du Fort était remplie ; les gens voulaient fêter et voir la bataille. Les deux premiers champions, qui devaient mesurer leurs forces, étaient un Canadien du nom de Ladébauche, et un métis, du nom d'Olkan. Leur costume, pour la lutte, était bien simple : pantalon et ceinture, c'était à j)eu près tout ; leurs longs cheveux étaient retenus, en arrière de la tête, par un mouchoir de soie.

'^ Quand ils i)arurent au milieu de l'arène, ils furent salués, comme autrefois les gladiateurs dans l'amphi théâtre romain. Le signal se donna, et les deux forts-à-bras s'élancèrent l'un sur l'autre, comme deux tigres.

'" Pendant ce temps-là, M. Crevier avait vu de sa fenêtre tous ces préparatifs. C'était bien triste pour lui que d'être témoin d'un pareil scandale, sans pouvoir y porter remède.

" Quoi ! lui missionnaire, venu de si loin pour ramener des hommes à des sentiments chrétiens, allait laisser commettre , tout un jour, sous ses yeux, des brutalités sans nom ! C'était trop fort ! Comme David, en face des Philistins, il ne put sup|)orter plus longtemps l'insulte faite au camp d'Israël

" Emporté par le zèle, il sort de sa chambre, en relevant les manches de sa soutane, passe hardiment au travers de la foule des commis et voyageurs, et marche droit aux deux combattants.

^' En le vovani ]iass(M\ on n'eut (|ue le iem]"ts de

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dire: '" Qif est-ce que va l'aire ^l. le curé'r Qu'est-ce (|iie va l'aire ^I. le curé? " Us n'atteiKlirent pas longtemps, pour savoir ce qu'il allait faire.

'* En arrivant auprès des boxeurs, il les saisit, et 1<3S secouant au bout de ses bras, il leur dit: Ah ! c'est votre manière de vous battre, vous autres, boules du Xord-Ouest, eh bien! vous ne savez pas vous battre du tout; vous n'êtes que des vieilles. Voilà hi vraie manière de se battre," et en disant cela, il vous leur rapproche le visage et se met à les frapper l'un contre l'autre, comme s'ils eussent été des enfants, puis, après leur avoir fait faire cette g\innastique quelques instants, écartant ses bras nerveux, il rua les deux hommes à cinq ou six pieds de lui. " Maintenant, dit-il, si vous en avez de meilleurs <pie ces deux-là, envoyez-les-moi, je vais continuer la leçon ".

"' On dit que personne n'eut envie de se faire son écolier pour le moment. En quelques minutes, le Fort se vida et le cahne se rétablit.

"' Tout ce récit est véridique, et le fait a eu lieu tel qu'il est décrit ci-dessus.

*" Un M. Cbantelan. qui en fut le témoin oculaire, le racontait encore tout dernièrement, à un missionnaire, qui visitait les travailleurs sur la ligne du chemin de fer."

La seconde anecdote, que je cueille dans un des ouvrages de M. l'abbé Dugas sur le Xord-Ouest, raconte un fait qui se passa aussi au Fort William. Mais cette fois ce fut José Paul dont j'ai parlé précédemment, qui s'attira la semonce musculaire de l'athlétique pasteur.

Ce jour-là " José Paul avait bu outre mesure et faisait un vacarme affreux au milieu de ses camarades. Il voulait se battre avec tout le monde, et

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comme personne ne se souciait de se mcsurci- avec Iuj, il appelait les diables de l'enfer à venir l'aire le coup de poing. Monsieur le grand vicaire Crevier, alors missionnaire au Nord-Ouest, se trouvait dans le Fort William : lui aussi avait le bras raide et solide. Il était en ce moment occupé à se raser dans sa chambre.

Les cris et les imprécations de José l'impatientaient ; il résolut de mettre lin à tout ce tapage. Sans attendre la fm de l'opération, il dépose son rasoir sur la table, s'essuie un peu la figure et sort dans la cour du Fort où tous les gens étaient assemblés. José, en l'apercevant, fut un peu interloqué; il le fut bien davantage quand il le vit se diriger droit à lui. M. Crevier, sans lui donner le temps de se reconnaître, lui saisit le bras comme avec un étau, et lui enfonce ses doigts dans la chair en lui disant : '"'José, apaisez-vous. S'il m'était permis à moi de me battre vous ne jacasseriez pas tant ". Ce fut fini: José, le bras pendant, alla s'asseoir bien tranquillement dans un coin et le calme fut rétabli.

" Un bon vieux bourgeois du Nord, en racontant plus tard ce fait à M^r Taché, ajoutait : " Bigre ! il était fort M. Crevier ".

Après avoir été curé de Saint-Pie pendant plus d'un quart de siècle, M. l'abbé Joseph Crevier se retira, en 1867, à Ste-Marie, chez son frère Edouard, ancien directeur du collège de Saint-Hyacinthe et vicaire général du diocèse. Il y rendit son âme à Dieu le 19 juin 1809, âgé de 83 ans.

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