MADAME HENRI CLOUTIER
Madame Cloutier.
Si noml)reux ([\\c soient les phénomènes de la force physique dans le Canada français, on ne songe jamais, on presque, à inclure dans cette classe des personnes du sexe féminin, tant on croit que la vigueur extraordinaire est l'apanage exclusif de l'homme.
Pourtant les femmes puissamment musculeuses ne sont pas rares, en ce pays, et la plupart de nos athlè-
tes reconnaissent que leurs mères étaient capables d'exploits étonnants, (1) Sur aucune d'elles, toutefois, on n'a de renseignements assez précis pour pouvoir, avec certitude, établir des comparaisons. Mais, ces renseignements, je les possède en ce qui gouverne le sujet de cette notice. Pour la première fois, une de nos compatriotes n'a pas craint d'exhiber sa force publiquement et de s'adjuger des records qui ont été publiés maintes fois et qui n'ont jamais été discutés. Ces records, avouons-le, sont exceptionnels, ils touchent de près ceux de nos très bons athlètes, et il est possible que Mme Cloutier ait raison, non seulement de s'intituler la "femme la plus forte" de l'univers, mais encore de lancer des défis à plusieurs de ceux qui ont des prétentions au titre d'hercule.
(1) Faisant allusion à Mme Cloutier, J\J. le docteur (ladbois écrivait il y a quelques années:
" Il ne faut pas désespérer de l'avenir de la race canadienne-française, tant que nos campagnes nous fourniront des amazones d'une force et d'une taille extraordinaires comme nous en rencontrons si souvent.
Ainsi, cette semaine, nous avons reçu la visite de !Madame Cloutier,. qui est incontestablement la femme la plus forte du monde. Ses deux filles ne sont pas loin de l'égaler. L'une, âgée de 20 ans, pèse 218 livres, et l'autre, âgée de 16 ans, pèse 190. Toutes deux sont non s ulement très fortes, mais en même temps très jolies, ce qui ne nuit pas à la force. . .
Il y en a bien d'autres modèles de ces femmes fortes. Mais nous avons beau chercher, jamais, nous ne pouvons eu trouver une seule dans nos grandes villes, dans un bureau ou une manufacture.
La vie des champs, le soleil, le grand air, le travail nuisculaire développent ces femmes extraordinaires, ces Junons aux formes athlétiques. La machine îI coudre, le type-writer, le comptoir aux rubans, toutes ces cages sans air et sans luiiiièrc où travaillent les filles de nos villes abaissent le niveau physique.
T^s salons ne valent pas mieux, et nos dames qui tiennent le haut du pavé dans la société, sont mignonnes comme toutes les fleurs élevées en serre-chaudes."
LES ATHLÈTES CANADIENS 21 i
Mme Henri Cloutier, de son nom de fille, ^larie- J^ouise Sirois, est née à Sainte-Anne de la rocatièrc, en 1866. Elle n'avait que douze ans, lorsque sa famille émigra aux Etats-Unis, où elle a demeuré longtemps, et où elle a épousé M. Henri Cloutier, qui a eu son heure de popularité.
Mme Cloutier a toujours été forte. Dès sa jeunesse et surtout vers l'âge de 17 ans, elle stupéfiait ses compagnes par des tours que bien des hommes n'auraient pu exécuter. Par exemple, elle pouvait, deux ou trois fois de suite, soulever de terre jusqu'à la hauteur ordinaire d'un comptoir, un baril de 243 livres, ce qui n'est pas dû à tout le monde, et vous n'avez qu'à essayer, pour le constater. Néanmoins, elle attachait peu d'importance à cela. Un hasard se chargea de lui révéler quelle énorme puissance elle possédait. Elle avait 25 ans, et son mari venait d'ouvrir, à Salem, Mass., un gpnnase très fréquenté, puisqu'il comptait une centaine de membres. Un soir, que Mme Cloutier traversait la salle, elle vit un groupe d'amateurs qui s'essayaient à lever, d'une main, un plateau sur lequel on avait réuni 400 livres d'haltères. Curieuse, elle suivait les efforts inutiles de chacun, et lorsque le dernier, un colosse, eut échoué, elle ne put s'empêcher de ridiculiser quelque peu ces altiers samsons, qui s'épuisaient vainement à remuer un poids qu'une femme pourrait probablement soulever. Il y avait plus de badinage qu'autre chose dans ses paroles et elle n'aurait certainement pas fait connaître sa pensée si elle eut cru qu'on lui demanderait de soutenir son assertion. Tout de même, elle se risqua, et à l'ébahissement des spectateurs, réussit le tour du premier coup. Dire qu'on l'applaudit à outrance suffit à peine pour indiquer l'ovation qui lui fut faite.
La nouvelle de cet exploit prodigieux pour une femme, vola de bouche en bouche, et, le lendemain
LER atttli:tes paxadtexs
soir, il y avait foule au gymnase pour prier Mme (lontier de renouveler son incroyable tour (1(; forée. C'édant, sans J'ori'anterie, aux pressantes invitations de la foule, elle fit ajouter 75 livres au plateau qui en contenait déjà 400 et le leva encore, aussi facilement.
L'ovation du soir précédent se répéta, et chacun conseillait à Mme Cloutier de s'entraîner afin de développer sa force naturelle, car on prévoyait qu'elle étonnerait le monde.
Elle suivit le conseil et bientôt se classa au premier rang des phénomènes de la force physique.
Embrassant alors la carrière athlétique, elle donna des représentations dans les principales villes du Canada et des Etats-TTnis, et établit les records suivants à diverses dates.
Le soulevé a la "Kenxedy.'
1.. — Soulevé de terre, d'une main, 510 livres. 2. — Soulevé de terre des deux mains, à la Kennedy, 922 à 1,000 livres.