‹ Athlètes canadiens-françaisChapitre 6 sur 44 · LOUIS LEFEBVRE · texte numérisé non relu

LOUIS LEFEBVRE

Dans sa très intéressante biographie du Père Camille Lefebvre (1), l'honorable Pascal Poirier cite une anecdote qui indique que Fauteur des jours du grand bienfaiteur des Acadiens fut " un homme solidement charpenté et d'ime force peu commune '".

Ce compatriote se nommait Louis Lefebvre ; il était né à Laprairie en 1T66. Après avoir parcouru l'Ouest du continent et avoir fait des épargnes, il vint s'établir à Saint-Philippe de Laprairie, où il éleva une nombreuse famille. Ecoutez le récit du distingué écrivain: (2)

'^ Le P. Camille Lefebvre, qui ne parlait jamais de sa famille, se laissa pourtant aller à raconter h, quelques-uns de ses écoliers en vacances l'épisode suivant, datant de sa plus tendre enfance. Il avait gardé pour son père un respect profond, mêlé d'une admiration où perçait une teinte d'orgueil filial.

" Comme la plupart des hommes forts, nous disait-il, mon père était doux ; mais il ne fallait pas réveiller le lion, je veux dire le coureur des bois qui dort.

Deux Anglais en goguette l'apprirent un jour à leur? dépens. Ils arrivaient en voiture, de Montréal ou d'ailleurs. C'était pendant les guerres de Papineau. Les " patriotes " venaient d'être écrasés à Saint-Eustache, et mon père, ce jour-là, était de

(1) Le Père Lefebvre et l'Acadie. Montréal. C.-O. Beaiiebemiii & fils. 1898.

(2> Loc. cit. 2ènie édition, p. 9.

mauvaise Imiiieur. Je crois qu'il n'avait jamais beaucoup aimé les Anglais. Ceux-ci entrent sans frapper et lui enjoignent, d'un ton rogue, d'aller donner à boire à leur cheval.

" — Le puits est là, leur dit le vieillard, qui était devenu pâle, vous pouvez aller vous servir vousmêmes.

" En maugréant, le plus caj^able des deux s'avance vers le " banc des seaux ", et en prend un dont il veut se servir pour abreuver sa monture.

" — Non pas celui-là qui est pour le monde, fait observer mon père, il 3^ a un vaisseau à la bringueb{.le pour les animaux.

'' — //eZ?/ la bringuebale, murmura l'Anglais à son compagnon; mon cheval est aussi propre qu'un

(1 Canadien-Français. Et il continua de se

diriger vers la porte avec le seau à demi d'eau.

" Un bond, un éclair, le vieillard avait sauté sur le seau, qu'il arrachait des mains de l'insulteur, lui lançant le contenu en pleine figure.

^' Le compagnon se précipita sur lui. C'était un liomme tout petit. Dans tous les cas mon père le saisit une main sur le chignon du cou, une autre plus bas, et vlan ! à travers la croisée !

" L'autre, les yeux encore tout pleins d'eau, s'avance sur hii les deux poings en arrêt. Celui-là tomba comme un plomb du coup de poing qu'il reçut. Sa tête porta la première sur le parquet.

" Mon père, craignant qu'il ne fût mort, le ranuissa; puis, après l'avoir ranimé avec l'eau (\\n restait dans l'autre seau, l'aida à sortir de la maison et l'escorta jusqu'à la voiture que le petit tenait toute prête, les dents lui claquant dans la bouche.

" — Bonjour! leur dit-il. Si vous buvez chez vous dans les mêmes vaisseaux que vos chevaux, vous saurez, mes gars, (pie les (^madiens sont baptisés, et qu'ils boivent à part.

En MOUS rac;(mtaiit cela le bon P. Lcrrhvrc riait, riait de son grand rire franc, où il mettait toute son âme.

Et nous qui, pour la plupart, avions assisté à des scènes bien autrement brutales, où les nôtres, hélas ! n'avaient pas toujours eu le dessus, nous trouvions héioïque ce vieillard qui faisait ainsi respecter sa m.eison des Anglais. Dans notre enthousiasme nous lui aurions élevé des statues.

Louis Lefebvre mourut le 7 février 1846. âgé de près de quatre-vingts ans ''.

Page 1