‹ Athlètes canadiens-françaisChapitre 5 sur 44 · LES COURTEMANCHE · texte numérisé non relu

LES COURTEMANCHE

M. Fabbé J.-Israël Courtemanche, — décédé curé de Saint-Eocli de Eichelieu, en 1900, — nous a l&issé, dans une monographie assez rare, des détails curieux et intéressants sur sa famille. Avec une piété toute filiale, il a recueilli tous les traits et anecdotes qui concernaient les siens, et il les a consignés dsns une langue pleine de cette bonhomie presque rustique qui ne manque pas de charme.

Comme on peut le croire, de la part d'un vrai Canadien fier de ses ancêtres, il n'a pas négligé le côté des prouesses physiques, et c'est ainsi que je trouve de copieux détails sur les faits et gestes de Louis- François, de Jean-Baptiste et de Narcisse Courtemanche, trois paysans râblés dont le nom n'est pas encore oublié dans certaine partie de notre province.

Louis-François Courtemauche naquit en 1740. Soldat aussitôt qu'il fut en état de porter un fusil, comme tous les hommes valides de son temps, il vit h feu pour la première fois à dix-huit ans, à la fameuse bataille de Carillon. Plus tard, il assista aux deux batailles des Plaines d'x\braham et, après l'irrémédiable défaite, il reprit la route do son foyer qu'il ne quitta plus.

Doué (l'une force prodigieuse, il a été, durant le cours de sa longue existence, le héros de plusieurs exploits dont s'enorgueilliraient, avec raison, nombre d'hercules d'aujourd'hui. Arrivons aux faits.

Il avait trente-neuf ans, lorsque se construisit

LEfi ATIILÈTEB CANADIENS 33

l'église de Saint-Antoiue de Kichelieu, et fjiiand fut posé "ce qu'on appelle l'aiguille du clocher, le conducteur des travaux s'aperçut que les ouvriers Pavaient mal placée/^ Il entra alors en colère et se mit à jurer contre eux, disant avec un peu d'exagération sans doute, '^ qu'il fallait au moins dix hommes pour réparer cela ".

Notre Courtemanche, qui était présent, le pria de sa calmer et l'assura qu'il allait " arranger ça '' sur l'heure. " Il monta seul dans le clocher et remit la pièce de 1)ois à sa place '".

Mais l'effort musculaire qu'il avait fait avait été si grand, qu'aussitôt descendu, " il se trouva faible et perdit connaissance. Lorsqu'il fut revenu à luimênle, sentant du mal à l'épaule droite, il ouvrit sa chemise et on remarqua que la peau était meurtrie et ensanglantée ".

Voulant, un jour, aller au bois chercher des solives, il requit les services d'un nommé Lagimonière, qui passait pour l'un des hommes les plus forts dans la paroisse Saint- Antoine. " Comme il y avait, cette année-là, bien épais de neige, et qu'il était impossible de pénétrer dans la forêt avec des chevaux, ils prirent le parti de sortir leurs soles sur leurs épaules. Quand les arbres furent abattus et ébranchés, le père Cc'urtemanche. dit à son compagnon : — Tiens, toi, t'es pas bien fort, prends le petit bout et moi je vais prendre l'autre."

Blessé dans son orgueil, Lagimonière se força tellement qu'il mourut au bout de huit jours des suites du surmenage qu'il s'était imposé.

" L"ne autre fois qu'il était allé, avec son fils Jean- Baptiste, chercher une charge de bois en hiver, il leur arriva, au retour, de verser, ce que le vieux appelait encanter. Arrête, dit-il, on va essayer à ne pas décharger. Il prit alors la voiture par le bout des bc'itons et la remit sur le chemin."

(Jet extraonliiinii-e conipatriote iiioui-iii en 183(i, âgé de 80 ans.

Jean-Baptiste hérita en grande partie de la vigueur physique de son père, et l'auteur que je reproduis en cite deux exemples remarquables :

" Durant un hiver qu'il demeurait encore à Saint- Antoine, illui arriva de briser son van". Cet accident fut loin de le déconcerter. Il prit tout simplement '^ la culasse d'un vieux canot, creusé dans le tionc d'un pin, y ajouta des poignées et s'en servit le reste de l'hiver pour vanner son grain ".

'' Comme il avait les reins extrêmement forts, il paria une fois qu'il couperait deux arpents de blé, à la faucille, dans sa journée, entre deux soleils et il gagna sa gageure ".

''Parvenu à l'âge de 80 ans, il aimait à répéter qu'il avait bûché, malgré tout, 80 cordes de bois dans son année ". Le dur labeur auquel il s'était livré durant son existence ne parut jamais l'avoir affecté, car il mourut en 18G1, âgé de 88 ans.

Narcisse, fils du précédent, était un homme de six pieds, un pouce et demi de taille, pesant 250 livres. '' Lui aussi était bien fort ", écrit le bon abbé, qui rapporte l'anecdote suivante: "Un jour, le père Joseph Trichon, du village de Saint-Jude, était venu acheter chez lui un quart de farine, et pendant que '^l'riclion plaçait sa voiture près du hangar pour charger le quart, Narcisse Courtemanche, seul, prit le ([iiart et l'embarqua dans la charrette à poches en le passant par-dessus les haridelles. Alors le père Triclîon lui dit:

— Ecoute donc, Narcisse, c'est pas un quart vide

LES ATHLKTKS CANADIENS 35

aue je suis venu acheter.

— 'Il n'est pas vide non plus, soulevez-le.

Trichon monte alors dans la voiture et s'apercevant que le quart est plein, ne peut s'empêcher de s'exclamer :

— Mais, t'es ben fort, I^arcisse !

— Pas absolument, rétorque ce dernier, ça ne pèse que 200 livres ! "

Ce musculeux compatriote, qui maniait les poids lourds avec une si parfaite aisance, s'est éteint à l'âge de 72 ans, c'est-à-dire en 1895, chez son fils, Tabbé Courtemanche.

X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X-X.X-X- <>4K>4»o«fr<>4»<>4'<>4»o4»o4K>4»<><K>4K>4K>4'<>4»<H»<>4»o4»o4»<>>

IGNACE-MICHEL de SALABERRY

L'iIOM. ICiNACE-MTClJEL-J.Orrs-A.NrOINE DE SALAUEliliV.

Le seul Canadien-Français qui, au ilix-Iiuitième siècle, aurait pu se mesurer, sous le rapport de la force physique, avec Grenon, notre hercule presq\u> fabuleux, c'est Ignace-Michel de Salaben-v, i)ère du héros de Château guay.

Ce distingué compatriote était d'une stature audessus de la moyenne, mais la carrure de ses épaules était telle qu'elle " diminuait Tavantage de sa haute taille ". C'est vous dire qu'il était bâti comme un de ces athlètes antiques dont les poètes grecs nous racontent les formidables aventures.

Avec cela, ajoute son biographe, " il avait la mine si imposante, Pair si noble, que sans être beau de figure, il passait pour un bel homme. Aussi, ne pouvait-on réprimer un mouvement d'admiration, chaque fois qu'il faisait son entrée dans un salon, donnant le bras à sa femme (Françoise-Catherine Hertel), aussi belle que gracieuse, et suivi de ses enfants : quatre garçons et trois filles, tous d'une beauté remarquable ".

Xé à Beauport, le 4 juillet 1T52, M. de Salaberry commença ses études à Québec et les termina en France oii il séjourna assez longtemps. A son retour, comme tous les nobles d'alors, il se mit au ser- ^dce de l'Angleterre, pour défendre le Canada contre l'invasion américaine, puis pour aider la mère-patrie à subjuguer ses colonies en révolte.

La paix rétablie, il fut élu député de Québec, puis de Huntingdon. Les Etats-I'nis avant voulu renouveler leur tentative de s'emparer du Canada, M. de Salaberry accepta le commandement du premier bataillon d'élite destiné à garder la frontière, et son dévouement pour l'Angleterre fut récompensé par un siège au Conseil Législatif, en 1817.

Voilà, sommairement retracée, la carrière public[ue, bien connue, du compatriote dont je désire surtout faire valoir, ici, les qualités physiques extraordinaires. Dans ce but, je vais puiser largement, dans les intéressants " Mémoires " de M. P. A. de Gaspé qui a noté, send^le-t-il avec amour, tous les exploits pouvant illustrer celui qui lui apparaît crmme le prototype de l'homme accompli. Il craint

même qu'on l'accuse d'avoir attaché trop d'importance à ces faits, souvent jugés insignifiants, par les intellectuels d'autrefois, car il s'en excuse par cette phrase : " Quoique la force morale soit un don plus précieux que celui de la force physique, l'homme n'en est pas moins porté à donner une grande part d'admiration à cette dernière qualité, surtout quand elle est réunie dans la même personne ". Mais rassuré, sans doute, par cette " précaution oratoire ", M. de Gaspé donne ensuite libre cours à ses souvenirs et la riche moisson qu'il nous a léguée sera vivement appréciée des gourmets d'anecdotes. La voici :

" Le fort Saint- Jean était assiégé par les Américains en 1775, lorsqu'une bombe éclata sur une barraque, dans laquelle étaient Monsieur de Salaberry avec d'autres officiers: tous, excepté lui, eurent le temps d'évacuer le vieil édifice avant d'être écrasés sous les débris. Chacun s'empressa ensuite de voler au secours de leur frère d'armes, sous l'impression cruelle qu'ils ne retireraient qu'un cadavre des décombres, quand, à leur grande surprise, ils trouvèrent le nouveau Samson, plus heureux que le premier, soutenant sur ses robustes épaules, les genoux et les mains appuyés sur la terre, un pan de l'édifice. Ce n'est pas une fable faite à plaisir, l'accident eut lieu devant cent témoins, dont trois me l'ont raconté à moi-même pendant ma jeunesse. Quelques gorgées de sang qu'il vomit le soulagèrent ; mais il s'en est ressenti pendant l)icn longtemps, à ce qu'il nous disait. (1)

'* Je lui rlomaudais, un jour, si c'était dans cotle occasion qu'il avait domu'' la j^his grande preuve do sa force musculaire.

(1) Polydamas, l'atlil^te (;iot'. péril dans une circonstance a peu près indontique. Voir Defthonnrt, T^a Force Phi/sique p. 113.

LES A'i'IfLlVi'ES ("AXADIENS 39

• — Je 11(3 crois pas, nie dit-il, il m*a fallu une autre fois, aussi dans une situation de vie ou de mort, déployer encore plus de force. Lors de mon aventure au fort Saint-Jean, j'étais placé de manière à pouvoir supporter un poids énoi-me; rien n'empêchait l'action de mes muscles, mais lors de la situation exceptionnelle dont je vais vous entretenir, il m^a fallu faire des efforts surhumains pour me sauver la vie; vous allez en juger vous-même:

" C'était pendant l'hiver, un peu avant le coucher du soleil, j'avais chassé toute la journée sur les montagnes de Beauport, et je retournais chez moi, lorsqu'en descendant un morne à la raquette, une avalanche de neige partit du haut de la montagne, m'ensevelit par-dessus la tête, mais heureusement sans me renverser. La neige pelotait, et je me trouvai aussitôt pressé de toutes parts comme dans un étau. J'eus bien vite, cependant, recouvré l'usage de mes bras en jouant des coudes, et je me débarrassai de la neige qui m'étoufîait. Quoique libéré d'autant, la position n'en était pas moins épouvantable, enchaîné comme je l'étais par les pieds au moyen de fortes courroies de peau d'orignal passées à des grandes raquettes recouvertes d'une couche de neige durcie de près de six pieds d'épaisseur.

" Je me crus perdu sans ressource aucune, lorsque j'envisageai toute l'horreur de ma situation! Je recommandai mon âme à Dieu, car je n'avais aucun secours à attendre des hommes dans ce lieu solitaire ; et connaissant ce qu'il fallait déployer de force pour ma délivrance, la tâche me paraissait surhumaine. Il ne me restait en effet d'autres moyens de salut que drî rompre les courroies en restant appuyé sur un seul pied et en tirant l'autre de toutes mes forces, et vous concevez que plus je tirais, plus les courroies me serraient le talon qu'il s'agissait de dégager, en me causant des douleurs atroces. Le désespoir doublait

pourtant mes forces, mais ceux qui savent apprécier la position clans laquelle j'étais, comprendront que les muscles n'avaient que peu d'action pour briser de tels liens en retirant une jambe seulement. N'importe, à force de persévérance et d'efforts pendant l'espace de deux à trois heures, je cassai les courroies, mais aux dépens de mes deux tendons d'Achille qui restèrent si dégarnis de leurs accessoires de peau que je faillis être atteint de la mâchoire tenaille.

" Oui, mon cher de Gaspé, ]e puis dire que c'est la seule fois que j'ai remercié Dieu avec ferveur de la force musculaire qu'il m'a donnée; car lors de mon aventure au Fort Saint-Jean, je commandais à mes muscles, mais lors de la seconde épreuve, je n'avais à mon service pour rompre des liens redoutables que la force du désespoir, et encore cette force était puissamment comprimée par la gêne dans laquelle j'étais. . ."

'' Mon père (Pierre-Ignace de Gaspé) racontait la scène suivante dont il avait été témoin oculaire, lorsqu'en l'année 1777, il servait dans l'armée anglaise, sous les ordres du général Burgoyne, campée dans le voisinage de la rivière Hudson.

" Nous étions, disait-il, assis le soir dans une cabane, lorsqu'un énorme serpent à sonnettes, attiré peut-être par le feu à l'entour duquel nous étions groupés, surgit tout à coup au milieu de nous. Nous étions tous saisis d'horreur et paralysés par la fraveur, lorsque Monsieur de Salaberrv, conservant son sang-froid, empoigne l'affreux reptile, l'étouffé dans une étreinte puissante et le jette dans le brasier ardent de notre bivouac . . .

LES ATHLKTES CANADIENS 41

•• i'armi les tapageurs, le plus souvent canadiens, qui troublaient jadis les gens paisibles de la bonne ville de Québec et de ses faubourgs, se faisait remarquer un sauvage de la tribu des Hurons, qui avait été souvent expulsé de son village pour ses peccadilles, et dans lequel il trouvait cependant toujours les moyens de retourner en promettant de mener une vie plus exemplaire. Cet Indien nommé Picard, d'une haute stature, aux larges épaules effacées, à la démarche iière et superbe, agissait comme s'il eût été en pays conquis quand il entrait dans une maison où il ne trouvait que des femmes ou des hommes trop faibles pour lui résister; il fallait alors le servir, lui donner tout ce qu'il demandait, et surtout du rhum dont il était très friand. . .

" Monsieur de Salaberry retournait, un jour, à son domicile, lorsqu'il entendit de la rue les cris de frayeur que poussaient les dames de sa famille dans sa maison située à l'encoignure des rues Stadaconé et Des jardins, presqu'en face de l'église des Ursulines; cette maison avait une longue galerie à six ou sept pieds du sol, comme c'était alors l'usage.

"' M. de Salaberrv monta quatre à quatre les marches de Tescalier qui conduisait à la salle à manger et trouva le sieur Picard, lequel, après s'être emparé d'une carafe de vin, voulait se faire livrer les clefs des armoires. L'explication fut courte, et la punition infligée par le magistrat très sommaire, car dans un premier mouvement de colère à la vue de sa famille éplorée, il saisit le Huron par les flancs et lui fit franchir sans accroc fenêtre, galerie et toute la rue Desjardins.

" A cet accès de colère épouvantable succéda la raison, et il vola aussitôt au secours du sauvage qu'il trouva heureusement plein de vie après son séjour

aéri(Mi, mais nirrciiscDioiit Jiuili raité. Picai-d liiiil par s'éloigner clopin-clopant en disant: " 11 est niaiivais, Charivary ! ^'. . .

" M. do Salaberry portait constuiumcnt un gourdin énorme, espèce de masse herculéenne. Je lui dis un jour en badinant:

" Il est heureux, colonel, que vous soyez doué d'une aussi grande force; tout autre que vous serait mort de fatigue, le soir, après avoir porté pendant la journée un semblable poids.

'' — Ce n'est pas pour mes bienfaits, me dit-il, que je suis toujours armé de cette massue ridicule; c'est mon mentor, mon égide, car je suis prompt comme la poudre, mais cette massue me crie sans cesse : point de bêtises, Salaberry ! et je reviens immédiatement à la raison; une canne ordinaire n'aurait pas le même effet. Assez patient pour une injure personnelle, j'entre en fureur lorsque je vois le fort opprimer le faible.

" En effet, on vint l'avertir, un jour, lorsqu'il demeurait à Beauport, qu'un fier-à-bras des pays d'en haut répandait la terreur depuis quelque temps dans la paroisse, et qu'il était actuellement au presbytère où il faisait un tapage infernal. Il ne fut pas difficile au juge de paix, une fois sur les lieux, de distinguer l'oppresseur de l'opprimé. Le curé, monsieur Van Felson, étancliait avec un mouchoir le sang qui lui coulait de la joue, tandis que le fier-à-bras jurait tous les s. . . .es tord mon âme sur le bout d'un pif/uet (1) qu'il exterminerait prêtres et évêques qui

(1) Juron tr^s îl la iiiodo oliez messieurs les serviteurs (lo la Cie du Nord-Ouest,

LES ATHLÈTES ('AXADIKNS 43

ufc(.' rail' lit trouver à rcdii'c à sa eoiiiluiLc. Il paraît qiu.' le curé avait reeoiiniiaudé à ses paroissiens d'éviter la société de cet homme, cjui répandait le désordre dans la paroisse et n'ouvrait la bouche que peur jurer et blasphémer; et de là la vengeance qu'il venait d'exercer contre le pasteur.

" — Malheureux! lui cria M, de Salaberry, vous avez eu l'audace de frapper l'oint du Seigneur !

'' — Et je t'en ferai autant, dit le fier-à-bras en s'avançant le poing levé sur le juge de paix. Mais il avait à peine prononcé ces paroles que, lancé comme une balle par un bras puissant par-dessus table et chaises, on le relevait à moitié éreinté.

" Tout s'arrangea ensuite à Tamiable ; le curé consentit à se désister de toute poursuite devant les tribunaux, si, de son côté, l'assaillant voulait laisser la paroisse de Beauport dans les vingt-quatre heures, ce à quoi ce dernier se prêta de la meilleure grâce du monde après la rude correction qu'il avait reçue.

'• Il n'était pas rare autrefois de rencontrer dans le district de Québec des fiers-à-bras, serviteurs de la Compagnie du Nord-Ouest, partis de Sorel, de L'Assomption et d'autres paroisses, de Montréal, dans le but unique de provoquer des athlètes dignes de lutter contre eux, qui se qualifiaient de loups, parmi les moutons du bas du fleuve Saint-Laurent. S'ils s'en retournaient les yeux pochés, il s'en consolaient avec leur éternel " ce n'est pas un goglu qui m'a accommodé au beurre frit de la sorte ".

'' Un dernier trait de la force musculaire de M. de Salaberry, et je clos ce sujet. . . Il introduisait quatre doigts dans les canons de quatre fusils de grenadiers, et les tenait pendant quelques secondes le bras tendu horizontalement ".

M. de Salaberry mourut à Québec, le 22 mars 1828, âgé de plus de 75 ans, universellement estimé et admiré. Lorsqu'il passait dans les rues de la

LES vV'ptiijVi'ks ca \ A 1)1 i-:ns

vieille cai)]!;!]!», tout le monde, du plus humble au plus élevé, du plus petit au plus ^-rniid, se faisait un devoir de saluer en lui, à la fois, la puissance, la dignité et la générosité.

fo4K>4»o4^t!K>4^4.o4«o*o4K>4»o4K>4»o4K>4K>4^4»o4K>4»o

LES DE LANAUDIERE

('liiirles-Franeois Tarieu de l^andiidiùre, troisième seigneur de Sainte-Anne de la Pérade, était, au dire de ses contemporains, un des hommes les plus forts de son temps. Xos annales, il est vrai, ne nous ont rapporté aucune de ses prouesses, mais je suis d'autant plus disposé à accepter la tradition que ce noble Canadien avait eu pour mère Marie-Madeleine Jarret, la célèbre héroïne de Yerchères, dont les actes de bravoure forment une des plus belles pages de notre histoire, et indiquent une force morale et physique de premier ordre.

Toutefois, si les historiens du temps ont oublié Charles-François, ils ont été plus équitables envers son hls Gaspard de Lanaudière, car ils nous conservent deux anecdotes qui font voir qu'il avait hérité de la puissance musculaire de son valeureux père.

Voici la première de ces anecdotes. Je la cueille dans les mémoires de M. P. A. de Gaspé, neveu de notre personnage.

Le père du héros de Châteauguay, M. Ignace-Michel de Salaberry, dont il a déjà été question, se trouvait, un dimanche, avant la messe, au presbytère du Cap Santé, avec M. Gaspard de Lanaudière. "Un groupe des habitants de la paroisse entouraient une cloche dont j'ai oublié le poids ; elle était destinée au Clocher de l'église, renversé par la foudre, et les hommes les plus forts essayèrent en vain de lever de terre la lourde masse, lorsque M. de Lanaudière, les rejoignant, souleva non seulement la cloche, mais la fit tinter plusieurs coups, à la grande surprise des ipectateurs dont il avait d'abord essuyé un déluge

10 LES ATllLKTKS CANADIENS

(!'• (jiiolilx'ts dirigés contre les messieurs :qLii vouiaient l'aire les honimes. De retour au presbytère, il dit en riant au curé, qu'il venait de sonner le tinton d^ la messe. " Très bien, Gaspard, dit M. de Salaberry, vous tenez de votre père, l'homme le plus fort que j'aie connu ". On dîne au presbytère, et le curé annonce ensuite, en consultant sa montre, qu'il est l'heure de chanter les vêpres. Monsieur de Salaberry s'esquive alors sans rien dire, et un instant après on entend sonner la cloche à toute volée. L'hercule rentre en riant et dit : " Mon cher Lanaudière, vous avez sonné la messe et moi les vêpres ".

La seconde anecdote est puisée dans " Autrefois et aujourd'hui à Sainte- Anne de la Pérade ".

A la fin du dix-huitième siècle, " le gouvernement avait ordonné la réorganisation des corps de la milice provinciale, afin d'assurer la paix à l'intérieur et de mieux repousser l'ennemi à la frontière, s'il s'y présentait. En conséquence d'ordres généraux, adressés à cet effet aux divers commandants, une grande réunion des miliciens de la contrée avait été convoquée à L'Assomption, pour le jour de la Saint-Pierre. Tous les colonels de l'arrondissement, MM. de St- Ours, de Lavaltrie, Panet, Faribault et Gaspard de Lanaudière, se trouvaient là sur une estrade élevée sur le terrain où s'étaient réunis ceux qui avaient été ainsi appelés.

" Le doyen de ces messieurs, en ^rand uniforme militaire, se mit à haranguer la foule sur la grande l)cnté du souverain et sur le devoir incontestable qui s'imposait à tous de le défendre, lui et sa couronne, contre les ennemis. A peine avait-il prononcé nuelques phrases, qu'un murmure sourd, mais non équivoque, S'élève du sein de l'assemblée, et tout à coup, sous la pression de ceux qui étaient chargés secrètement de la chose, l'estrade s'effondre avec tous ceux qui y avaient pris place, aux cris mille fois répétés:

A bas les seigneurs, à bas les messieurs ! . . . Ce fut un pêle-mêle général^ et durant la confusion qui s'en suivit, tous les officiers disparurent. Seul, M. de Lanaudière demeura sur place, et, se juchant au plus tôt sur une clôture voisine, se permit de reprocher aux gens, en tenues énergiques, leur conduite déloyale, et de leur exprimer tout le mépris qu'elle lui inspirait; le calme se rétablit.

Cet acte de bravoure de M. de Lanaudière produisit le meilleur effet sur les émeutiors : alors l'un des principaux meneurs, s 'approchant de lui, dit d'un ton insolent: " Il vous sied bien de nous parler ainsi lorsque vous avez vos pistolets en mains et votre sabre au côté ! " Qu'à cela ne tienne, reprit avec colère M. de Lanaudière, lançant en même temps ses pistolets au loin, après les avoir tirés en l'air, et brisant en deux sur son genou, son épée dont il laissa tomber les tronçons à ses pieds : . . . . A vous, maintenant, mes amis ! " s'écrie-t-il. Frappés d'admiration à la vue d'une telle intrépidité, personne ne se présenta devant lui : au contraire, de vigoureux applaudissements se firent entendre de toutes parts.

'^ Après quelques instants, M. de Lanaudière reprenant la parole, s'écria : " Mes bons amis, je m'en vais chez M. le colonel de Saint-Ours qui m'a invité à dîner, mais- sur les quatre heures cette après-midi, je m'en retournerai chez moi. à Lavaltrie, en passant par le chemin ordinaire, celui de la Savanne : si quelqu'un ou plusieurs d'entre vous désirent m'y rencontrer et s'assurer si j'ai peur, ils seront les bienvenus. Je serai accompagné de mon unique domestique qui vous est bien connu, et sans armes, tel que vous me voyez maintenant". Sur ce, il se retira et s'en alla rejoindre, chez le seigneur, les autres officiers de l'état-inajor. On se mit bientôt à table, mais sur les quatre heures, rien ne put empêcher M. de Lanaudière de prendre la route conduisant à La-

valtrie: conseils, supplications, représentations, etc., rien n'y fit.

*'•' Quelques heures après, il descendit de voiture au manoir de Lavaltrie, sans avoir aperçu un seul individu désireux de le molester. Pendant de longues années, les ])arents racontaient à leurs enfants cette admirable conduite de M. de Lanaudière, et le souvenir ne s'en est pas encore complètement effacé dans les vieilles seigneuries de Lavaltrie, de Berthier et de L'Assomption."

Ce M. de Lanaudière avait passé une partie de sa jeunesse en Angleterre, et il avait dû puiser là du goût pour les sports, notamment pour la boxe, dont les Canadiens de son temps, d'ailleurs, étaient aussi friands que les Anglais eux-mêmes.

Après un second voyage en Europe, il revint se fixer définitivement au Canada et épousa Mlle Marguerite de Lavaltrie.

M. Gaspard de Lanaudière a représenté, à la Chambre d'x\ssemblée du Bas-Canada, Tancicn comté de Warwick, de 1796 à 1800, puis l'ancien comté de Leinster de 1804 à 1808.

Page 1