SANC
Le sang est un liquide visqueux composé de deux éléments, les corpuscules sanguins ou cellules sanguines et le plasma. Les globules sanguins sont les uns colorés, c'est le plus grand nombre, les autres incolores. Les globules colorés ou rouges du sang sont de petits corpuscules sans noyau, à bords arrondis, de la forme d'une lentille aplatie ou d'un disque circulaire biconcave, ayant 0"",0069 en moyenne de diamètre. Dans certaines parties du système circulatoire, le sang de la Veine porte par exemple, ces globules, d'après Lehmann, se rapprocheraient de la forliie sphérique, ce qui les a fait considérer comme des globules jeunes. Ils sont constitués par une substance homogène d'une couleur jaunâtre à la lumière transmise. Les globules blancs ou corpuscules de la lymphe sont de véritables cellules susceptibles de passer par tous les degrés du développement cellulaire. Vus à l'état de repos ou de mort, ils ont des dimensions qui varient entre 0°",0067 et 0"",011, présentent un contour irrégulier, un aspect granuleux; ils possèdent, les uns lin seul noyau arrondi, les autres plusieurs noyaux, quelques-uns enfin semblent n'enrenferttier aucun. Leur nombre, comparé à celui des globules rouges, serait, d'après Kôlliker, dans la proportion de 1 sur 857, mais il varie avec certaines condit^îons individuelles. Moins nombreux chez les personnes à jeun, chez les filles
non menstruées, chez les vieillards, ces éléments sont en plus grande proportion chez les hommes nourris avec des aliments albumineux ; ils augmentent après une saignée et diminuent chez les animaux soumis à Tabstinence. Ce rapport varie même dans les différents départements du système circulatoire. Les globules blancs sont toujours en nombre plus considérable dans le sang de la rate et du foie. Ils proviennent très-vraisemblablement, soit des chylifères, soit des lymphatiques c'est-à-dire des glandes lymphatiques ou de la rate. Ils sont considérés d'une façon assez générale comme destinés à se transformer en globules rouges, et à remplacer ces derniers au fur et à mesure de leur destruction. Toutefois nous ne savons que fort peu de chose sur le mode de cette transformation, qui paraît s'effectuer dans tous les points du système circulatoire. Quant aux globules rouges, ils ont la propriété, à leur passage à travers les poumons, de fixer Toxigène de l'air et de le distribuer à tous les éléments de Torganisme. Avec l'âge et dans le cours de l'existence, les globules sanguins subissent des modifications qui tendent à leur destruction, mais la nature de ces modifications nous est encore peu connue. Telle est l'une des parties constitutives du sang; l'autre partie, ou plasma, est un liquide jaunâtre, alcalin, renfermant des matières protéiques ou albuminoïdes, des matières grasses, des sels de différente nature et des principes excrémentitiels tels que l'urée, l'acide urique, etc.
En résumé, au point de vue anatoraique, le sang peut être regardé comme un tissu assez simple à substance intercellulaire liquide. Envisagé physiologiquement, ce liquide est le milieu dans lequel les éléments de l'organisme puisent les matériaux de leur nutrition et se débarrassent des substanœs qu'ils ont transformées; il remplit ainsi une double fonction, mais aussi Use trouve exposé à de nombreuses causes d'altération qui lui viennent les unes du dehors (agents toxiques, miasmatiques), les autres du dedans (substances excrémentitielles) ; les premières affectent principalement ses parties solides ou globules, les autres sa partie liquide ou plasma. En dehors de ces causes d'altération, les cellules du sang peuvent encore, comme toutes les cellules, i-e multiplier, s'hypertrophier, dégénérer. On comprend, dans ces conditions, l'intérêt pathologique que pourrait présenler une étude bien faite des lésions du sang. Ce n'est pas ici le lieu de faire cette étude ; nous rapporterons néanmoins quelques faits relatifs à l'altération des parties solides du sang.
LEUCÉMIE.
Leocénlei oagmeiitatloii diina la proportion des globules blancs du sang. Examen de ce llqalde dans le coenr et dans un valusean de la rétine. —
(^c fait est rapporté à la page 112. La planche 17, fig. 1, représente Tune des artères de la rétine et son contenu sanguin. Les globules blancs, granulés, s'y rencontrent, par rapport aux globules rouges, en proportion beaucoup plus considérable que dans Tétat normal ;
LËUCÉÀflË. 145
ils ont des dimensions variables : les uns, plus gros et très-analogues aux globules de pus, laissent apercevoir un noyau lorsqu'ils sont traités par Tacide acétique ; les autres, plus petits, représentent assez bien les noyaux des précédents, ils sont connus sous le nom de globuliiis. Des globules semblables se retrouvent dans la figure 1 , qui nous montre le sang du cœur droit.
Ce fait, exemple de T altération leucémique des glandes lymphatiques et de la rate, est remarquable par la grande quantité des globules blancs contenus dans le sang. Cette proportion toutefois n'est pas extraordinaire, et elle eût été sans doute beaucoup plus considérable sans la pneumonie qui est venue rompre les jours de la malade. Effectivement, en l'absence de toute cause accidentelle de mort, les globules blancs deviennent parfois tellement nombreux que la circulation des petits vaisseaux et même des plus gros finit par être difficile ou impossible, et qu'il se produit des thromboses capillaires et veineuses souvent suivies d'hémorrhagies.
Obs. XGVUI. I<eiicéiiilei thrombose des vaisseaux eérébranzf splénadénome. I^dberciilose palmonalre. — D. ..., âgée de trente-deux ans, a'pprêteusc de soie, admise à l'hôpital de la Pitié, salle Saint-Charles, service de M. Marrotte,le 11 mai 1860, fut sujette aux vomissements de huit à treize ans, et de dix à quatorze à des attaques épileptiformes ; réglée à quatorze ans, elle a cessé d^être menstruée depuis quatre mois; à dix-huit ans elle contracte une pleurésie et depuis cette époque sa santé ne s'est pas remise. En 18^8, elle séjourne pendant un an à Alger, où elle est atteinte d'accès intermittents d'origine palustre. Un de ses frères est mort de la poitrine, et son père est actuellement à l'hôpital de Lariboisière pour une affection du larynx et des poumons ; trois de ses enfants sont morts de conTulsions; quant à son mari, il se porte très-bien. Il y a trois mois environ que cette malade s'est aperçue qu'elle portait une tumeur dans le ventre, et depuis cette époque elle n'a cessé de perdre ses couleurs et de maigrir. Le 12 mai, pâleur excessive, respiration gênée, circulation accélérée (100 pulsations). Dîins l'abdomen existe une tumeur allongée à surface lisse et à bords tranchants, qui de l'hypochondre gauche descend à l'ombilic ; celte tumeur, à n'en pas douter, est la raie. L'appétit est faible ou nul ; il n'y a pas de diarrhée. f.ies jours suivants, la Gèvre diminue, mais il y a néanmoins un paroxysme chaque soir et des sueurs presque toutes les nuits. Le 18 mai, survient sur l'aile droite du nez un gonflement érysipélateux, pâle, qui s'étend bientôt à la joue, aux paupières et au front, et enfin au cuir chevelu. Quelques jours plus tard, suintement purulent à la face antérieure des paupières. Le sang examiné à cette époque olVre une teinte lie de vin et renferme environ deux tiers de globules blancs. Les paroxysmes fébriles s'accroissent, ils débutent par un frisson des plus violents, une sorte d'accès convulsif ; l'oppression est aussi plus vive, et la mort arrive le 25 mai au matin.
Autopsie, — Les membres, très-amaigris, ne présentent pas trace d'œdème, mais ils sont parsemés de taches de purpura brunâtres ou jaunâtres. Dans le voisinage de l'érysipèle, même altération, infUtration œdémateuse. La cavité abdominale ne contient pas de sérosité, elle est en grande partie remplie par la rate, qui a acquis des dimensions considérables. Obliquement couchée en avant delà colonne vertébrale, cet organe s'étend du diaphragme à la branche droite du pubis. 11 est fusiforme et assez semblable à un petit pain. Sa consistance est ferme, sa coloration brunâtre passe au rouge intense, au contact de l'air; sa coupe laisse échapper un suc épais composé en grande partie de globules blancs ; à sa surface, on aperçoit les glomérules do Malpighi hypertrophiés; une rate supplémentaire, annexée à la précédente, présente la même altération. Le foie mesure 25 centimètres de hauteur sur 26 centimètres de largeur ; sa coloration, sa consistance et même sa structure ne paraissent pas sensiblement altérées ; ses cellules toutefois renferment un grand nombre de granulations graisseuses, et ses petits vaisseaux sont distendus par des globules blancs* Us reins sont pâles, également peu altérés. L'utérus adhère à la face antérieure du rectum* Les poumons, infiltrés de granulations tuberculeuses, présentent quelques excavations à leurs sommets. Les parois et les orifices du cœur sont sains. L'oreillette droite est remplie par un caillot jaunâtre, d'aspect purulent, avec prolongements dans les veines qui s'y déversent. Un
LA5CBREJkUX. i 0
caillot semblable, contenu dans le ventricule droit, se continue dans Tartère pulmonaire et ses branches pour s'arrêter dans les plus petites divisions de ce vaisseau ; un coagulum moins volumineux occupe le ventricule gauche et Taorte ii son origine. Semblables coagulations sont renfermées dans les sinus cérébraux et s'irradient de là dans tous les vaisseaux de la pic* mère, où elles simulent une injection au mercure. Elles se retrouvent également dans les capillaires de Tencéphale, dont la consistance est diminuée. Ainsi presque partout le sang forme des concrétions dans les vaisseaux, et ces concrétions sont composées de quelques filaments fibrineux et de globules blancs volumineux ; ceux-ci appartiennent à la variété cellule, et ont le plus souvent un noyau, rarement deux ou trois.
Une femme, dont la famille était entachée de phthisie et qui avait pour antécédent morbide une infection palustre contractée en Afrique, se présente à notre examen avec une phthisie pulmonaire, une hypertrophie considérable de la rate, un état leucémique du sang, une maigreur et une cachexie des plus avancées. Survient un érysipèle blanc de la face, et elle succombe. Ce qui frappe à Tautopsie, ce n'est pas tant l'état des organes que celui du sang, qui remplit non-seulement les cavités du cœur et les branches de l'artère pulmonaire, mais encore la plupart des petits vaisseaux de la rate, du foie et surtout du cerveau, de façon à simuler une belle injection mercurielle. Ce fait se rapproche de l'observation LXXXIV, mais il en diffère par cette circonstance que les glandes lymphatiques sont intactes et que la rate est au contraire trèsprofondément affectée. Il s'agit là par conséquent de la forme de leucémie connue sous le nom de leucémie splénique. Est-ce à cette circonstance que l'on doit de ne rencontrer ici que des globules du plus grand diamètre? Je n'oserais l'affirmer ; mais ce fait paraît justifier l'opinion d'après laquelle ces globules apparaîtraient de préférence dans les cas d'altération splénique. L'érysipèle survenu dans les derniers jours chez notre malade n'est pas sans doute un pur accident, car j'ai eu l'occasion de l'observer dans d'autres cas, et en particulier chez un homme de trente-trois ans, atteint de leucémie peu de temps après une fièvre typhoïde grave. La rate, le foie et les glandes lymphatiques étaient simultanément affectés, et la quantité relative des globules blancs était extrêmement considérable. Or, chez ce malade survint tout à coup un gonflement blanc, érysipélateux, de l'aisselle gauche, qui fut bientôt suivi d'une large ecchymose descendant jusqu'au coude. Ce gonflement disparut au bout de sept ou huit jours, ne laissant qu'un peu d'œdème du membre et surtout du dos de la main ; mais en même temps, semblable altération appa-» raissait du côté opposé. Comme dans notre dernier fait, le cœur et les gros vaisseaux du cou étaient remplis par des concrétions jaunâtres, et de semblables concrétions produites par l'accumulation des globules blancs du sang se retrouvaient jusque dans les petits vaisseaux des organes. J'ai tenu & signaler cette tendance à l'érysipèle, afin que le médecin sache éviter toutes les causes capables de provoquer cette affection que j'ai vue dans un cas succéder à une saignée.
MELANÉMIK. 147
MÉLANÉMIE.
Cette dénomination a été donnée par quelques auteurs à un état du sang caractérisé par la présence de cellules pigmentées, ou par des granules libres de pigment. Dans ce travail, nous l'avons employée pour désigner non pas seulement l'état du sang, mais encore celui de certains organes infiltrés de ce même pigment et diversement colorés. C'est ainsi qu'il a été question de mélanémies hépatiques, spléniques, etc., lésions qui ne sont du reste que l'effet de l'infiltration des éléments des organes par le pigment formé dans le sang.
Cristaax san^los dans «n coagalam flbrlneox do ventricule droit. Altéra* tWa dea globules ronges, mélanémle des organes. — L'observation XXXII, p. 35,
nous donne les détails de ce fait. Laûgure2, planche 17, représente des cristaux trouvés dans le sang du cœur; Us sont de teinte jaunâtre, prismatiques et groupés en rosaces. Dans leur Toisinage on aperçoit quelques globules rouges et des filaments fibrineux. Dans les autres oiganes il n*y avait pas de cristaux semblables^ mais des recherches plus minutieuses que les nôtres auraient peut-être été couronnées de succès. Un certain nombre de globules sanguins étaient détruits, car on trouvait une fine poussière brunâtre dans plusieurs vaisseaux.
Ce fait est un exemple remarquable d'altération avec dissolution des globules rouges. La matière colorante de ces globules existe, dans le sang, sous forme de cristaux et de granules moléculaires. L'observation qui .suit est de même ordre : la peau est jaune (ictère hématique), la rate et le foie sont altérés; un certain nombre de globules sont détruits, et la matière qui les colorait se retrouve sous forme de granules pigmentai res.
Obs. XCIX. — Altération avee destrnetion des globales rôa^esi l«tére hétkàatl- 9gme% hypertrophie de la rate. — H. D. . . . , couturière en chapeaux de paille, née à Saint-Jay (Loir-et-Cher), est une femme bien constituée et d'une bonne santé habituelle. Au mois d'août 1865, cette femme va habiter les environs du Mans, et séjourne jusqu'à la fin d'octobre dans un pays marécageux où l'intoxication palustre est endémique. Elle ne contracte toutefois aucun accès de fièvre ; mais dès qu'elle fut revenue à Paris et rentrée dans son atelier, son teint jusque-là coloré devint pâle et jaunâtre. A la fin de l'hiver 1866, se» forces venant à diminuer, elle se décida à entrer à l'Hôtel-Dieu, et fut placée au n<^ 26 de la salle Saint-Bernard, où nous pûmes Tobserver. La surface cutanée est partout décolorée, d*ane teinte jaune, ictérique; les lèvres et la langue sont pâles; les yeux sont d'un bleu éclatant, et cependant les forces sont épuisées; cette malade est sans vigueur, elle accuse des étoordissements, des bourdonnements d'oreilles, de violentes palpitations se faisant sentir le matin surtout. Ces symptômes nous conduisent à diagnostiquer quelque perte abondante de sang ; mais nous sommes très-étonné d'apprendre de la malade qu'elle n'a jamais eu la moindre hémorrhagie, que ses règles, peu abondantes, n'ont paru que deux fois depuis le mois d'octobre. Du reste^ elle souffre peu et ses digestions continuent à se faire sans diarrhée ancone.
Le foie est un peu gros ; la rate, volumineuse, déborde les fausses côtes. La respiration est normale; les battements du cœur sont précipités, le pouls est faible. Le tube digestif paraît intact, l'utérus normal. Les urines sont un peu rouges, mais elles ne renferment pas de globules sanguins et ne précipitent pas par la chaleur ; toutefois, lorsqu'elles sont abandonnées à l'air, 0 se produit bientôt undépôt d'urate de soude que dissolvent la chaleur et l'acide nitrique ; les urines redeviennent claires et d'un beau jaune d'or. On n'y trouve pas les réactions de la matière colorante biliaire. Le sang, examiné au microscope, esttrès-pàle, il contient un excès
Iâ8 APPAREIL DE LA CIRCULATION.
de sérum, peu de globules blancs; les globules rouges n'ont rien de spécial. Dans les jour» qui suivent, le pouls monte à 108, la faiblesse s'accuse davantage; la malade gémit continuellement, se plaint de nausées, d'amertume de la bouche; son sommeil est agité et troublé par des rêves. C'est dans ces conditions qu'elle s'éteignit dans la journée du 26.
Autopsie. — Légère bouffissure delà surface cutanée sans œdème appréciable ; décoloration générale des téguments, teinte jaune de la peau un peu moins prononcée que pendant la vie. Couche adipo-celluleuse très- épaisse à la région abdominale. Absence de sérosité dans la cavité de ce nom. La rate, à sa partie su|>érieure, présente d'anciennes adhérences avec le foie. Elle déborde les fausses côtes de 3 centimètres et mesure 22 centimètres de long sur 13 de large. Sa capsule est épaissie et opaque dans ses deux tiers inférieurs; son parenchyme, mou et friable, a une teinte binmâtre uniforme. Le foie mesure 25 centimètres sur 26, sa capsule n'est pas épaissie, sa coloration est normale. La vésicule est remplie par un liquide noir, couleur de réglisse. L'estomac et les intestins n'offrent rien de particulier, la muqueuse digestive est simplement décolorée. Les matières fécales verdâtres et très-dures renferment du pigment. Le mésentère est chargé de graisse. Les glandes mésentériques paraissent saines. Les reins, pâles, ont leur surface un peu bosselée et inégale, ils sont pigmentés à leurs parties déclives. L'utérus est sain, les ovaires sont atrophiés. Les bronches renferment un liquide spumeux, les poumons sont pigmentés et œdématiés . Le cœur présente à sa base quelques pelotons adipeux; le ventricule gauche est un peu hypertrophié, sa cavité est dilatée, son tissu est pâle, ses valvules sont intactes. Le cœur droit est large, le sang contenu dans les cavités cardiaques est fluide, non coagulé. Un grand nombre de globules rouges sont granulés et ressemblent un peu à des globules blancs. Cette disposition s'observe surtout dans le sang de la veine porte où se rencontrent en outre, de même que dans le cœur, mais en plus grande abondance, de fines granulations rougeâtres, une sorte de poussière provenant sans doute des globules sanguins détruits ou en voie de destruction. Le cerveau est anémié.
Une femme quitte Paris pour aller passer quelques mois dans une campagne oîi rintoxication paludéenne est endémique. Sa santé ne paraît pas souffrir de ce séjour; mais peu de temps après son retour, elle se décolore et perd ses forces, sa peau prend une teinte jaune clair, et néanmoins ses urines rougeâtres ne renferment pas de matière colorante biliaire. L'anémie et la faiblesse augmentent de plus en plus, et la mort survient. L'autopsie révèle pour toute lésion une légère augmentation du volume du foie, une hypertrophie notable de la rate, une coloration noire, pigmentaire de la bile et des matières fécales, une altération des globules rouges du sang conduisant à leur destruction. Sous quelle influence cette altération, qui nous a paru se rapprocher de celle que déterminent Tarrêt de circulation et la mort naturelle des globules, s'estelle produite ? C'est là une question délicate et que, dans l'espèce, nous n'oserions trancher. Il y a lieu pourtant, après les résultats fournis par l'examen nécroscopique, de songer à une intoxication paludéenne ; mais comment le miasme palustre a-t-il amené la destruction des globules sanguins? Serait-ce en augmentant la quantité d'eau contenue dans le sang, ou en agissant directement sur ces globules? serait-ce enfln en altérant la rate, organe préposé, d'après certains auteurs, à la destruction de ces mêmes éléments? Tels sont les points à examiner. L'eau en excès dans le sang a la propriété, comme l'ont prouvé les expériences de Magendie, de Hartmann, etc., de dissoudre les globules rouges ; mais dans notre fait, comment se rendre compte de cet excès d'eau ? et s'il existe, n'est-il pas plutôt l'effet que la cause de la
MÉLANÊMIE. 149
destruction des globules? Quant à l'action du miasme sur ces éléments, elle n*est pas démontrée ; mais nous savons que certaines substances, les picrates alcalins à haute dose, par exemple (1), ont la propriété de détruire les globules rouges et de produire un ictère sanguin. Le fait que, dans notre observation, l'altération des hématies était plus marquée dans le sang de la veine porte, conduit à penser que la rate a dû contribuer à cette altération ; mais ce n*est qu'une présomption et non une certitude. En résumé, la pathogénie et même l'étiologie de l'altération qui nous occupe exigent de nouvelles recherches, et la discussion à laquelle nous venons de nous livrer n'a d'autre but que de montrer les inconnues et d'indiquer la voie à suivre. Un autre point mérite de nous arrêter : quelques auteurs ont cru pouvoir rattacher la stéatose du foie à la destruction des globules san* guîns ; qu'il me suffise de renvoyer à la lecture de l'observation précédente pour réfuter cette opinion, car il est clair que si Taltération des globules pouvait jouer le rôle qu'on a voulu lui attribuer, la stéatose du foie n'aurait pas fait défaut dans notre fait, oîi cette altération est des plus marquées.
Dans un certain nombre de circonstances, les agents morbides ou toxiques affectent directement l'hématie. Cl. Bernard a trouvé que l'oxyde de carbone paralysait les globules rouges ; Hoppe Seyler a montré que ce phénomène était le résultat d'une combinaison définie de l'oxyde de carbone avec l'hémato-crîstalline, action qui a pour effet de s'opposer à l'absorption de l'oxygène par les globules sanguins. Les hydrogènes sulfuré et arsénié agissent dans le même sens. Le meilleur moyen de combattre ces états est de faire respirer du gaz oxygène au malade. A un homme asphyxié par le gaz des fosses d'aisances et dans un état très-grave il m'a suffi de faire absorber quelques litres d'oxygène pour le rappeler rapidement à la vie. Des modifications analogues des globules rouges s'observent dans quelques cas de pyohémie, de septicémie ou même de fièvre typhoïde. Dans ces cas, qui se traduisentpendantla viepar une sensation pénible de dyspnée, en l'absence de lésions appréciables des poumons, j'ai plusieurs fois remarqué que le sang, au contact de l'air, cessait de se colorer après la mort.
Après l'étude anatomo-pathologique des éléments cellulaires du sang, resterait à faire l'étude de la substance intercellulaire ou plasma ; mais cette étude est principalement du ressort de la chimie pathologique et rentre peu dans notre cadre. Disons que les altérations de cette substance, extrêmement communes, sont souvent la conséquence d'un désordre de la nutrition des tissus, d'une lésion d'organe, et notamment d'un organe excréteur (foie, reins). Des altérations du sang qu'on pourrait ranger dans la classe des affections parasitaires ont été dans ces derniers temps mises à l'étude : je veux parler des altérations causées par les bactéridies.
(4) Voy. W. Erb, Die Pikrinsàure, ihre phystologischen und therapeutischen Wirkmgen. W'ûrxburg, 1865.
BACTÉRIDIES DU SANG.
Obs. C. Infection dn sang par les bactérldles dans an eaa de pn^tnle maligne développée anr le eon. — D...., âgé de vingt-trois ans, lustreur en pelleteries, admis à THôtel-Dieu, salle Sainte-Jeanne (service du professeur Grisolle) ^ le /!i juin 1865, raconte que dans les derniers joiu*s il travaillait selon son habitude à la teinture de peaux de chèvre et de veau marin. Le 3 juin, vers deux heures de l'après-midi, il s'aperçoit de l'existence d'un petit bouton accompagné de prurit sur la partie moyenne et latérale gauche du cou. Bientôt, au pourtour de ce bouton, se développe un gonflement tellement considérable que vers sept heures, au moment où il quittait son travail, ce gonflement avait déjà gagné la partie supérieure du thorax. Le lendemain, le bouton de la partie latérale du cou se présente sous forme d'une saillie allongée, elliptique d'arrière en avant, ferme et indurée^ de coloration rosée. Au centre de cette saillie existe une pustule noirâtre avec eschare sous-jacente, et au pourtour de cette pustule on cercle formé de pustules plus petites et blanchâtres (fig. 3). La peau du voisinage a conservé sa coloration, mais elle est, en même temps que le tissu cellulo-adipeux sous-jacent, le siège d'un gonflement œdémateux qui descend jusqu'au mamelon. Douleur peu vive au-dessus de la clavicule ; respiration libre, 92 pulsations ; vers neuf heures du soir, fièvre intense , gonflement plus considérable. Cautérisation avec le sublimé. Le 5 juin au malin, 120 à 125 pulsations, pouls faible, petit, inégal, peau chaude; la langue, qui la veille était normale, est couverte d'un enduit jaunâtre. Le professeur Jobert (de Lamballe), appelé à voir ce malade, cautérise la pustule à l'aide du fer rouge appliqué à plat à la surface de la peau ; il circonscrit cette lésion par une ligne de cautérisation; en même temps, vin et potion cordiale avec addition de 10 grammes d'acétate d'ammoniaque. Le soir, état général moins bon, affaiblissement des forces, pouls plus fréquent ; vomissements liquides verdâtres dans la nuit. Le 6 juin, grande faiblesse, refroidissement et anesthésie des extrémités ; pouls insensible. L'œdème a gagné la base du thorax; des plaques noires gangreneuses de l'étendue d'une pièce de cinq francs se sont produites aux parties supérieures du thorax; cautérisation de ces plaques à l'aide du fer rouge ; même prescription que la veille ; mort dans l'après-midi. • **• **• 8 «* ^' AiUopsie. — Elle est pratiquée le 8 à dix heures du matin. Roideur cadavérique persistante; absence de putréfaction. L'œdème du cou descend dans le tissu cellulo-adipeux jusqu'à l'épine iliaque , et se retrouve dans le tissu conjonctif du médiastin. La cautérisation a intéressé la peau et une partie du tissu sous-jacent. Les muscles du thorax ont une teinte un peu jaunâtre. Le sang est noir, liquide, difQuent dans le cœur et les gros vaisseaux ; il me semble, à l'ouverture de cet organe, apercevoir quelques bulles de gaz. L'examen microscopique du sang révèle l'existence (fig. 3'), dans l'intervalle d'amas irréguliers formés par les globules rouges adhérents au thorax, de petits filaments analogues à des bâtonnets simples ou articulés, isolés ou groupés. Ces filaments sont ces mêmes corps que le docteur Davaine a trouvés dans le sang des animaux affectés de charbon, et qu'il appelle du nom de bactéridies ; ils sont immobiles. Les globules blancs sont nombreux et volumineux. Le tissu musculaire du c^urestun peu décoloré^ mais ferme. Les poumons, congestionnés et affaissés, présentent quelques petits noyaux d'apoplexie. Le sommet du poumon gauche est le siège de l'un de ces noyaux.
Le foie, congestionné, renferme un sang noir et fluide ; il a quelques taches jaunâtres à la face convexe et ne présente aucune trace d'ecchymoses. Les reins sont également congestionnés; les glandes mésentériques sont tuméfiées , les intestins légèrement violacés. L'estomac est rempli par un liquide lie de vin. La rate, volumineuse, mesure 15 centimètres en longueur, elle est molle et friable. Le cerveau et les autres organes ne sont le siège d'aucun désordre appréciable.
Chez unjeune homme exerçant la profession de lustreur en pelleteries apparaît, à la partie latérale du cou, un bouton qui ne tarde pas à revêtir tous les caractères de la pustule maligne, savoir : phlyctène centrale circonscrite par un cercle pustuleux, reposant sur une saillie dure et rosée, œdème considérable du tissu cellulo-adipeux du voisinage, etc. Trois cautérisations pratiquées successivement