CHAPITRE V PLANTES ET INSECTES
On sait que les insectes ont un rôle très important à remplir dans la vie des plantes. Il sont les puissants, les actifs auxiliaires de la fécondation des fleurs. Les visites qu'ils font sur elles ont pour conséquence de permettre le transport d'une fleur à une autre du pollen ou matière fécondante. Sans eux il est un très grand nombre de fleurs qui resteraient stériles et finiraient par disparaître de la surface de la terre. Et leur intervention est non seulement nécessaire chez les espèces qui, comme les Courges, les Bégonias, pour prendre ma comparaison chez des plantes connues de tous, ont leurs organes sexuels placés sur des fleurs différentes, les mâles sur une fleur, les femelles sur une autre, mais encore chez celles qui ont les dits organes réunis dans la même fleur. Darwin a publié ^ dans un gros volume de 500 pages en texte très serré, tout une série d'expériences qu'il a faites au sujet des effets de la fécondation croisée comparée à celle qui se fait directement. Et il a prouvé que, en règle générale, la nature à horreur de l'autofécondation et qu'elle a organisé les choses de telle façon que les organes d'une fleur soient fécondés par les organes d'une autre fleur (appartenant à la même espèce, cela va sans dire). Il est un grand nombre de fleurs dont les organes sont disposés de telle façon qu'elles ne peuvent se féconder elles mêmes alors cependant que les organes mâles et femelles sont réunis sur le même réceptacle. Darwin a prouvé que
* Fécondation croisée et directe par Ch. Darwin, traduit eu français par le Dr Heckel, Paris 1877.
les fleurs fécondées avec du pollen provenant de fleurs appartenant à des pieds différents, sont plus fertiles, plus vigoureuses que celles qui se fécondent par les fleurs du même pied, La fécondation croisée est une cause de santé, d'abondance et de vigueur chez le descendant.
Un autre savant anglais très connu, Sir John Lubbock, membre du Parlement anglais, a continué les expériences de Darwin et vulgarisé ses découvertes. Son volume sur les relations des fleurs et des insectes ^ a atteint un nombre considérable d'éditions et a contribué pour une large part à populariser les découvertes de la science.
En ce qui concerne plus spécialement les fleurs alpines, c'est le Dr Hermann Mfiller quia fait le plus d'observations sur les relations des fleurs avec les insectes. Dans un travail superbe et très complet, résultat d'observations nombreuses et précises ^, le D^ H. Millier passe une revue de la plupart des plantes alpines et étudie la fécondation croisée chez près de 450 espèces de plantes alpines. C'est un travail considérable résumant les observations personnelles qu'il a fait dans les Alpes.
Cette fécondation croisée, qui a lieu chez toutes les flores, est plus spécialement intéressante à la haute montagne où l'été est si court que les insectes y sont plus occupés que nulle part ailleurs et oii la fleur doit redoubler d'appâts et de séductions pour attirer à elle ses puissants auxiliaires. De là l'intensité de coloris chez les corolles ; de là l'abondance de fleurs et de là, surtout, ce soin spécial qu'a mis la nature à bien marquer la gorge de la fleur — l'endroit où l'insecte doit plonger sa trompe pour arriver au nectar — en entourant son orifice de couleurs difterentes, de taches ou même de cercles bien apparents. Tandis que la petite violette jaune (pi. 67) a des stries foncées convergeant vers sa gorge, la grande Pensée des Alpes, elle, dont la robe est d'un lilas plus ou moins foncé, a son centre jaune d'or. La plupart des fleurs ont ainsi une marque très apparente qui, connue de l'insecte le guide et lui permet d'accomplir sa besogne sans perdre de temps à chercher, tl est d'autres fleurs
^ Britisch wlld flowers, in relation with insects, Londres 1885. 2 Alpenblumen, ihre Befruchtung durch Insekten, Leipzig 1881.
qui guident l'insecte par leurs parfums mais elles sont moins nombreuses que dans les plaines.
Ces insectes fécondateurs sont nombreux et variés ; le D^" Mûller en énumère 841 espèces se répartissant sur 422 espèces de fleurs qu'il a observées. Ce sont surtout des Coléoptères, des Diptères, des Hyménoptères et des Lépidoptères; les Neuroptères, Orthoptères, et Thysanoptères y sont représentés par quelques espèces seulement.
Les visites des insectes sur les fleurs sont de la plus haute importance et ces petits visiteurs accomplissent ainsi, sans le savoir, une œuvre gigantesque et indispensable dans l'économie de la vie végétale car la nécessité du croisement dans la fécondation s'impose dans la lutte que les espèces ont à soutenir pour leur existence. En allant pomper le miel déposé au fond des corolles le petit être ailé — ou non, car les fourmis et d'autres aptères sont de puissants auxiliaires aussi de la fécondation croisée chez certaines fleurs — emporte sur sa trompe et ses antennes une quantité de grains de pollen qu'il dépose involontairement sur le pistil de la prochaine fleur qu'il visitera. Et comme chaque insecte a sa fleur de prédilection il butine généralement d'abord sur toutes les fleurs d'une même espèce avant de passer à une autre, ce qui lui permet de déposer du même pollen sur les fleurs de la même espèce. Il arrive parfois que le petit être en butinant commet un crime de lèse-nature en fécondant deux espèces voisines qui donnent quelquefois naissance à des hybrides, mais ces cas-là sont assez rares.
Le nectar est sécrété par des glandes ou petites poches qu'on distingue facilement chez les Renonculacées, par exemple ; il est exposé ou caché, suivant l'espèce. H. Millier a divisé les fleurs alpines en trois catégories d'après la manière dont elles présentent leur nectar. La première comprend les espèces qui offrent leur miel à tout venant et qu'il nomme « fleurs à nectaires ouverts. » Ce sont les espèces les moins voyantes, les moins éclatantes et, partant, celles qui doivent naturellement le plus travailler en vue d'attirer les insectes par leur nectar. (Veratrum, pi. 450, Bkanmus, pi. 106, Sihhaldia, pi. 142, Alchemilles, pi. 144, Gentiana lutea, pi. 341, Saxifraga aizoides, pi. 169, Lloydia serotina, pi. 448, Saxifraga aizoon, pi. 154, Parnassia palustris, pi. 174, Azalea procumhens,
pi. 303, etc.) La seconde catégorie renferme les espèces dont les nectaires sont partiellement fermés, retenus ou recouverts par des poils, des organes floraux quelconques. Ce sont les Caltha palustris, les Hellébores, (pi. 23) les Crucifères, les Potentilles, les Fraises, les Alsines, les Banunculus, les Saules, VEmpetrum nigrum (pi. 426), les Gagea (pi. 446), les Tofieldia (pi. 449), etc. Enfin la troisième catégorie comprend les espèces chez lesquelles le nectar est caché dans des poches fermées et dissimulées. Les Orchis (pi. 429-431), Ancolies (pi. 24), Aconit (pi. 26), Sempervivum (pi. 182-187), Anémones (pi. 4-8), Trollius (pi. 21), Bryas (pi. 131), Androsaces (pi. 322-331), Phgteuma (pi. 280-288) etc. sont dans ce cas.
Tandis que, chez les premières, qui offrent leur miel à tout venant, tout le popolo et tout les affiimés de la rue se donnant rendez-vous, se disputent à qui mieux mieux la provision si mal protégée, dans la seconde nous distinguons déjà quelques personnes de choix et nous constatons qu'un triage s'est opéré. Dans la troisième catégorie, enfin, nous avons affaire à l'élite du monde des insectes, une vraie aristocratie de la gent butinante. Pour 42 espèces de fleurs à nectaires ouverts Millier donne 780 espèces d'insectes visiteurs parmi lesquelles toutes les espèces inférieures et les moins intelligentes. Chez les fleurs de la seconde catégorie, qui exigent déjà quelques efforts pour l'obtention du miel, Miiller donne 736 espèces d'insectes pour 61 espèces de fleurs observées; enfin, dans la troisième catégorie la proportion des insectes intelligents et bien développés est encore plus forte.
Les couleurs des fleurs ont une certaine importance dans ce travail de croisement. Le jaune et le bleu sont les couleurs qui semblent attirer le plus grand nombre d'insectes. Plus d'une centaine d'espèces d'insectes visitent la Dent de Lion, par exemple (Taraxacum dens leonis) et cela, seulement dans la zone alpine ; et il en est ainsi de la plupart des fleurs jaunes appartenant à la famille des Composées, où les fleurs sont agglomérées sur un réceptacle unique, ce que les insectes recherchent avec le plus d'avidité.
Lubbock a prouvé par d'admirables expériences que les abeilles préfèrent la couleur Ideue à toute autre ^ Il est d'autres insectes qui
■^ British wild flowers in relation to insects, p. 15.
préfèrent le rose, le rouge vif, etc. Les mouches recherchent le rouge sombre et les fleurs aux parfums désagréables à l'homme. Les teintes pâles sont moins recherchées ; elles revêtent généralement des fleurs odorantes ou s'ouvrant la nuit. Aussi les fleurs alpines dont les fleurs sont blanches sont-elles généralement — du moins chez les espèces soumises à la fécondation croisée — ponctuées de pourpre ou d'autres teintes foncées (Saxifrages, Parnassies etc.).
Toutes les fleurs ne sécrètent pas du nectar: certaines Anémones, par exemple, les Hélianthèmes (pi. 64-65) etc., n'oifrent aux insectes qu'une grande abondance de pollen dont ils utilisent une partie pour leur cire.
Les insectes non ailés, fourmis, etc., sont très friands du miel des fleurs. Mais, comme ils se déplacent lentement ils passent souvent d'une fleur à une autre situées sur le même pied ce qui offre un grand désavantage car, ainsi que nous l'avons vu, les meilleurs résultats sont produits lorsque le pollen appartient à une autre plante de la même espèce. On conçoit, dit Lubbock^ qu'il y ait tout avantage à ce que des fleurs de petite taille, telles que celles de certaines Crucifères, de certaines Composées, etc., qui pourraient être poUinisées par les fourmis, le soient par des insectes ailés. D'ailleurs, si les fleurs à larges corolles étaient visitées par les fourmis, elles n'en retireraient aucun avantage et il est probable que la présence de ces insectes éloignerait les abeilles.
On n'ignore pas combien les fourmis sont friandes de miel et on sait quel zèle et quelle régularité elles montrent quand il s'agit de faire leurs provisions. Comment se fait-il alors, dit Lubbok, qu'elles ne devancent pas les visites des abeilles et qu'elles ne s'approprient pas le nectar des fleurs ? C'est que la nature a pourvu les plantes d'organes de défense, vrais chevaux de frise qui empêchent les fourmis de monter ou bien les a recouvertes d'un enduit glutineux, ce qui les empêche d'avancer ou bien encore les a dotées de parois tellement lisses que les petits insectes glissent et ne peuvent atteindre le sommet du mât de cocagne. Le Carlina vulgaris et la plupart des Chardons, les Centaurées (pi. 259-261), VEnjngium (pi. 191) nous offrent d'excellents échantillons de ces défenses qu'on compare avec
1 La vie des plantes, p. 44.
raison à des chevaux de frise. La Linnœa horealis (pi. 204) a des poils glanduleux qui bordent sa clochette et empêchent absolument le passage des fourmis tandis que les tiges polies du Cyclamen (pi. 336) et du Galanthus nous montrent l'exemple d'une protection assurée par des surfaces glissantes. Dans ce dernier cas la fleur est presque toujours pendante ce qui empêche les insectes aptères de les envahir car ils tombent de la tige lisse et recourbée sur le sol.
On le voit, cette organisation est vraiment merveilleuse et les phénomènes de la fécondation croisée sont une des plus belles pages du livre de la Nature dans lequel le divin Créateur semble s'être plu à incarner son génie et sa puissance.