C. /{..t. CXV, 1892, p
Fui. n — Oi-ifirc rie la cnviit inférieure ilii (.■loi-iBr dcTcle-ltuus
(D'aprùs iino pholograiiliio do M. Couttict.)
de la vallée de l'Arve, et mesurant iO mètres de diamètre sur 30 mètres de hauteur'. Celle cftverae communique, par un couloir encombré de blocs de glace, avec une cavité cylindrique à ciel ouvert, & parois verticales, résultant de refrondremcnt sur place d'une partie du glacier (flg. 73 et 74). L'existence de cette dernière cavité, mesurant 80 mètres de long sur 40 mètres de lai^e et 40 mètres de profondeur, n'avait pas été soupçonnée.
L'aïamen de ces deux cavités nous a montré, en maints endroits, des parois de glace polie et transparente, qu'on ne rencontre jamais dans les glaciers de cette altitude, et qui prouvent d'une manière certaine un contact prolongé avec l'eau. La forme de la première caverne, libre de glaces, rappelait, par ses concavités polies, celle des marmites de géants.
Notre opinion est que, par l'accumulation des eaux du glacier, un lac intérieur s'est formé
Kio. 14. — Caviié supérieure du glacier de Téle-Rousse et crevasse de fond, 1892,
(D'aprti DOS photognpbie de U. Couttbt.)
entre les deux arêtes rocheuses convergentes, & la faveur de seuils rocheux dont l'un est parfaitement visible au-dessous du glacier. (Un lac analogue et dans la même position existe à ciel ouvert au plan de l'Aiguille, au-dessus de Chamonîx.) Cette eau, augmentant sans cesse, peut avoir miné peu ^ peu la croûte de glace qui recouvrait la cavité supérieure; la voûte, devenant trop faible, s'est alors effondrt^e, exerçant sur l'eau une pression énorme, qui a rompu et projeté violemment la partie inférieure du glacier. Peut-être même la simple pression de l'eau accumulée a-I-elle pu, à un moment donné, occasionner celte rupture.
Ainsi s'explique la quantité d'eau considérable qui s'est précipitée d'un seul coup dans la vallée, emportant sur son passage la terre des rives et formant la boue liquide qui s'est répandue dans les parties basses.
1. Toutes ces mesures, ainsi que te cube des matériaux précipités, résultent d'un lever fait au moyen de l'éclimètre Goulier et de la stadia.
Cette eau a emporté avec elle toute la partie inférieure du glacier, qu'elle avait arrachée et projetée en avant pour s'ouvrir un passage. Quant au plafond du cirque d'effondrement, il paraît être resté à peu près entièrement au fond de la cavité, remplaçant l'eau du lac souterrain.
Parmi les rares blocs qui sont restés dans le voisinage, nous en avons remarqué quelquesuns formés d'une boue stratifiée glacée, qui n'a pu se déposer qu'au fond d'un lac.
En présence de l'existence certaine d'une masse d'eau considérable, l'hypothèse d'une simple avalanche de glace doit être écartée, la faiblesse de la pente et la largeur de la vallée audessous du mont Lâchât ne permettant pas d'ailleurs à des matériaux solides de continuer leur route*.
D'après nos mesures, la quantité d'eau fournie pour l'effondrement supérieur est d'environ 80 000 mètres cubes, auxquels il faut ajouter 20 000 mètres cubes pour la grotte d'entrée, et de 90 000 mètres cubes de glace arrachée à la partie frontale du glacier, ce qui forme un total de 100000 mètres cubes d'eau et 90 000* mètres cubes de glace. On comprend facilement les effets destructeurs d'une pareille avalanche.
II est probable que ce lac sous-glaciaire, qui résulte de la configuration des lieux, se reformera peu à peu. Le remède consisterait à faire sauter les seuils rocheux, de manière à ménager un écoulement à l'eau de fusion du glacier; mais ce serait une opération fort difficile.
De pareilles formations ne sont heureusement guère à craindre dans d'autres localités, les grands glaciers ayant une marche beaucoup trop rapide pour permettre à l'eau de s'accumuler et les glaciers supérieurs s'arrètant d'habitude à une moraine perméable.
Un an plus tard, le 7 août 1893, je remontais à Téte-Rousse avec M. Duparc et nous écrivions à rAcadémie ce qui suit' :
L'un de nous ayant été chargé par M. le Ministre des Travaux publics d'explorer à nouveau le glacier de Tète-Rousse, nous sommes remontés sur les lieux le 7 août 1893, accompagnés de M. Guillaume Favre, le petit-fils de l'illustre correspondant de l'Institut Alphonse Favre, et du guide Gaspard Simond, de Chamonix. On sait que c'est de ce glacier que partit, le 12 juillet 1892, l'avalanche d'eau qui détruisit les bains de Saint-Gervais,et l'on se rappelle que cette eau était contenue dans deux grandes cavités intraglaciaires, réunies par un couloir. Voici ce que nous avons constaté :
« Le glacier ne parait pas avoir avancé sensiblement. La paroi d'arrachement qu'il présentait l'an dernier est restée à peu près intacte; mais le trou béant de la cavité inférieure, qui s'ouvrait dans cette paroi et qui mesurait 40 mètres de large sur 20 mètres de haut, n'existe plus. Il est réduit à une simple ouverture, de i mètre de haut environ, dans laquelle on ne peut pénétrer et qui ne semble plus communiquer avec la cavité supérieure. Il est évidemment en voie de disparaître. Les longues surfaces cylindriques de glace polie, qui revêtaient la cavité inférieure et qui étaient à peu près horizontales, ne sont presque plus visibles ; on en retrouve seulement deux lambeaux, dont la direction fortement inclinée sur l'horizontale prouve une transformation profonde du glacier. De nombreux décollements -s'observent dans les couches de glace. Au pied de la paroi d'arrachement, la neige amoncelée par le vent forme une muraille qui contribue encore à obstruer l'orifice de la cavité inférieure.
« La cavité supérieure a beaucoup moins changé. Sa profondeur a diminué, par suite de la neige tombée pendant l'hiver. Les couches supérieures horizontales surplombent, sur tout
1. L'accumulation d'une masse d'eau sous un glacier d'une certaine épaisseur n'est pas du tout invraisemblable, même à Taltitude de 3 200 mètres. La progression géothermique l'explique parfaitement (voir Heim, GletscherkundCf p. 247 et seq., 1885).