NOTICE SUR LE JAPON
En.terminant la traduction de cette notice, jusqu'ici complétement inédite, je crois devoir résumer quelques observations sur les faits nouveaux qu’elle me paraît contenir. Ma-touan-lin nous a donné d’abord les plus anciens documents relatifs au Japon qu’il ait rencontrés dans les Annales chinoises. On y voit figurer des mikado dont le souvenir était effacé, de son temps, chez le peuple qu’ils avaient gouverné; on découvre le secret de ces souverains centenaires, imaginés sans nul doute par les Japonais lorsqu’ils commencèrent à écrire l’histoire, afin de combler les lacunes des règnes oubliés. L’auteur chinois reproduit ensuite textuellement une chronologie japonaise fournie en 984, par un bonze lettré venu du Japon, chronologie qui admet des centenaires jusqu’à l’an 399 de J.-Ch. Il résulte du rapprochement de ces documents que, dès l’époque du bonze Tao-jen, l'obscurité s'était déjà faite sur plus d’un successeur de Z'in-mou. Si l’on confronte ensuite la chronologie de Tao-jen avec la chronologie, évidemment plus moderne, recueillie par Kæmpfer et acceptée par les Japonais contemporains, on reconnaît que le siècle de Tao-jen marque une époque intermédiaire, à laquelle les Japonais, tout en ayant déjà perdu le souvenir de plusieurs mikado, conservaient encore celui de leurs premiers princes, et n’avaient pas encore remplacé ‘ par des inventions mythologiques la tradition concernant les ancêtres de Zin-
mou.
Une mythologie nationale n’a rien assurément qui surprenne, alors qu’un peuple primitif divinise des ancêtres perdus dans la nuit de son berceau. Ainsi firent les Chinois pour les prédécesseurs de Yao et de Chun; mais il est plus étonnant de voir qu’un tel fait se produise après deux mille ans de traditions véritables, et de découvrir plus tard des documents authentiques antérieurs à l'époque où l'obscurité a remplacé le jour. A ce point de vue, les écrits que nous a conservés Ma-touan-lin me paraissent mériter un double intérêt.
Si nous cherchons maintenant par quelles phases a dû passer le Japon pour dénaturer ainsi sa propre histoire, peut-être Ma-touan-lin se chargera-t-il encore de nous éclairer. Il nous a montré l'influence croissante du bouddhisme, à partir de l'époque où Tao-jen fut reçu par l'empereur Taï-tsong. Les envois officiels de prêtres bouddhistes, allant étudier la doctrine sur le continent, se multiplient sans relâche. Tous les bonzes japonais sont des lettrés et tous les lettrés japonais sont des bonzes. Bientôt les ambassadeurs du Japon ne sont plus que des prêtres de Bouddha, revétus d’ailleurs des plus hautes dignités de leur empire. Ne semblera-t-il pas vraisemblable que ces bonzes tout-puissants, amis du merveilleux et désireux d'intéresser l’orgueil de leurs princes au triomphe des fables qu’ils propageaient, ont dè imaginer graduellement la fameuse chronologie des esprits célestes et terrestres, puis, dépositaires uniques de l'instruction, à peu près comme le furent nos moines du moyen-âge, léguer aux générations suivantes ce corps d'histoire artificiel, le seul que Kæmpfer et Hoffmann aient pu recueillir > Dé du temps de Tao-jen trois mikado des siècles pricédents avaient été déitiés par les bonzes, qui avaient su accommoder leurs dogmes à ces actes de haute politique. La chronologie mentionne ce fait qui a son éloquence d'induction, et les noms sous lesquels ves souverains divinisés turent honoris + par l'encens et la
cloche, » suivant l'expression du texte. mériteront d'être rapprochés de ceux des
Dieux et des demi-Dieux, dont je donne ci-après la liste, avec celle des mikado de la chronologie des japonistes, jusqu’au siècle de Ma-touan-lin.
J'ai dit qu’il me paraissait résulter des relations de Ma-touan-lin que le bouddhisme avait dû pénétrer au Japon beaucoup plus tôt qu'on ne le croit généralement, et que sa prétendue introduction, l’an 552, pourrait bien n’avoir été qu’une sorte d’acceptation solennelle, comme religion d’État, d’un culte déjà florissant. D’après les faits sur lesquels cette opinion s’appuie, ce culte aurait apporté l'écriture; l’écriture aurait conservé longtemps son caractère d’instrument sacré avant de servir à l’histoire, et l’on expliquerait ainsi les lacunes de la chronologie jusqu’à la fin du vi‘ siècle, à compter duquel il y a concordance parfaite entre les documents japonais et les documents chinois.
Ce qui me semble difficile à supposer, c’est que les lettrés japonais des temps modernes n’aient pas su, comme moi, chercher la vérité dans Ma-touan-lin; mais le père Cibot a dit qu’un lettré chinois, assez hardi pour mettre en suspicion l’autorité des livres sacrés, risquerait fort de se faire couper la tête, et la chronologie qui donne aux mikado une origine céleste, peut inspirer le même respect aux érudits du Japon.
Pour nous qui sommes entrés en possession des écrits de T'ao-jen, nous devons chercher, au moyen de quelques calculs, les inductions à en tirer. Tao-jen déclare que soixante-quatre générations, en tout, se sont écoulées depuis le premier de tous les princes japonais (qui ne forment qu’une unique dynastie) jusqu’à celui qui, monté sur le trône en 970, régnait encore en 984, époque où finit la relation. Il ajoute que treize de ces soixante-quatre générations appartenaient aux vingt-deux ancêtres de Zin-mou (Chin-ou), dont il a donné les noms, d’où il résulte que de Zin-mou à Yen-sou, le mikado régnant en 984, le nombre des générations devait être de cinquante et une. J’ai expliqué que le mot LA chi (génération)
sinterprétait, surtout en chinois, dans le sens de la durée d’une génération
humaine, évaluée en moyenne à trente ou trente-deux ans, et nous ne pouvons douter qu’il n'ait ici cette acception, puisque le nombre des générations effectives indiquées par la généalogie des mikado, de Zin-mou à Yen-sou, ne s'accorde pas même approximativement avec le chiffre de cinquante et un t chi, tandis qu’en divisant par cinquante et un le nombre des 1630 années ‘écoulées entre Zin-mou et Yen-sou, nous trouvons précisément pour quotient le chiffre trente-deux. Employons maintenant le même calcul, en le retournant, pour apprécier le temps qui a dû s’écouler durant les treize générations antérieures à Zin-mou, dont Tao-jen ne précise pas la durée; en d’autres termes, multiplions le nombre treize par le nombre trente-deux, et nous déterminerons nécessairement la date approximative à laquelle Tao-jen a entendu fixer l’avénement (ou l’arrivée) du premier ancêtre des mikado.
Et remarquons, en passant, que toute discussion sur la valeur exacte du mot ILA chi serait ici sans importance, puisque nous employons une mesure égale pour chercher l’inconnu par le connu.
Or, le nombre quatre cent seize que nous trouvons, additionné avec le nomnombre six cent soixante-sept déjà déterminé, nous porte à l'an 108: avant J.-Ch., c'est-à-dire au règne de l’empereur chinois Tching-ouang, le second des Tcheou; moins d’un demi-siècle après l'émigration en Corée de Ki-tse, prince de la dynastie déchue des Yn, qui fonda le royaume de Tchao-sien, ainsi que Ma-touan-lin le rapporte dès la première page de ce volume. Ce simple rapprochement de dates n'est-il pas remarquable? Ne donne-t-il pas à penser déjà que le premier fondateur de la civilisation japonaise pourrait bien avoir été l’un des princes fuyant la Chine avec Ki-tse, à la chute de la dynastie des Yn, peut-être même un prince de la famille de Ki-tse, ce qui expliquerait comment les souverains du Japon ont pu compter les premiers empereurs de
la Chine parmi leurs auteurs, puisque Ki-tse en descendait ? Plus d'une consi-
dération vient à l’appui de cette idée : non-seulement la coïncidence des temps et l’exemple du mouvement d’émigration donné par Ki-tse, mais le premier établissement des ancêtres de Zin-mou dans l’île de Kinu-siou, au point le plus rapproché des côtes de la Corée, les noms et les titres chinois portés par les premiers conquérants du Japon et introduits, sans doute, par eux dans ia langue très-différente des indigènes. Le premier de tous se contente du titre de E tchu, « le maître, » ceux qui le suivent s’appellent Ci tsun «le vénérable, » jusqu’au jour où, par une progression croissante, l’un d’eux prend le titre de K Bi Tien-hoang, imitation du Et if Hoang-ti des empereurs chinois. Chin-ou, « le guerrier divin, » nom significatif en chinois est devenu Zin-mou en japonais, mais sans y conserver aucun sens. Ki-tse enseigna aux Coréens l’art d'élever les vers-à-soie, et nous voyons, dans les récits de Matouan-lin, que les anciens Japonais le possédaient. Le cycle japonaïs est comme le cycle chinois, de soixante années. L’usage chinois de porter le grand deuil en toile blanche existait, dès l’antiquité, dans les deux pays. Il en était de même à l'égard de la prohibition du mariage entre les familles du même nom, témoignage d'autant plus caractéristique que les peuples autochthones de la Corée, placés entre la Chine et le Japon, pratiquaient une règle toute coatraire. J'arréte ces citations, les notes d’une traduction ne pouvant prendre les proportions d’un mémoire. Ajoutons cependant que Klaproth partagea d’instinct cette opinion, tout en l’appuyant sur un raisonnement qui péchait par sa base, faute d’avoir connu la notice du Ouen hien tong kao. « Zin-mou, a dit Klaproth, était vrai- « semblablement d’origine chinoise. Cette conjecture paraît d’autant plus fondée « que les Japonais ne savent rien des événements qui, dans leur patrie, ont pré- « cédé son arrivée, et qu'ils remplissent le vide entre lui et la dynastie fabuleuse « des demi-Dieux par les noms des premiers empereurs de la Chine. »
Nous venons de voir que les conquérants civilisateurs du Japon descendaient
peut-être très-réellement des plus vieux empereurs de la Chine, auquel cas ces empereurs auraient dû former la souche de leur arbre généalogique; mais une fois les ancêtres immédiats de Zin-mou divinisés, il est clair que des Dieux et même des demi-Dieux ne pouvaient plus prendre rang après des hommes. Ce n’était donc pas un vide que l’on remplissait, en reléguant les empereurs chinois aux échelons intermédiaires de cette chronologie altérée, mais un anachronisme inévitable qui se produisait tout naturellement.
On regrettera peut-être que Ma-touan-lin n'ait pas lui-même discuté plus souvent les questions qui surgissent à la lecture de son livre. Tel n’est point le génie des écrivains chinois, qui se contentent de recueillir des faits et de les rapporter sans beaucoup de commentaires, ne s'intéressant d’ailleurs à l’histoire des peuples étrangers qu’autant qu’elle se trouve mêlée à celle de la Chine. S'il en résulte une certaine sécheresse, elle est compensée par la simplicité des matériaux fournis. Quant aux contradictions qui pourraient exister entre les relations chinoises et les traditions des Japoñais modernes, voilà ce qu’en disaient les missionnaires de Pe-king du xvirr* siècle, portant la parole au nom des lettrés chinois dont ils n’étaient pas les moins habiles : « Comme l’on a à la biblio- « thèque du Roi le Tong-tien, le Tong-chi et le Ouen hien tong kao, tous livres « qui sont de poids à la Chine, nous y renvoyons ceux qui entendent le chinois « pour se convaincre que nos plus anciens monuments parlant des J aponais « avant que les Japonais fussent en état de faire des livres, nous serions plus « croyables qu’eux sur leur vraie origine, quand même ils nieraient ce qui est
« raconté dans nos Annales *. »
* Mémoires concernant les Chinois, t. 11, p. 497.
RES