‹ Atsume gusaChapitre 77 sur 111 · NOTICE SUR LE FOU-SANG · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE FOU-SANG

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Nous venons de voir la relation du bonze Hoeï-chin, qui depuis plus d'un siècle a servi d'argument à tout ce qu'on a écrit sur la question de savoir si le Fou-sang était ou n'était pas l'Amérique. Cette relation nette et précise possède, aux yeux des Chinois, un caractère d'authenticité qui la distingue d’un assez grand nombre d’autres documents relatifs au F'ou-sang, fournis par des auteurs plus ou moins enclins au merveilleux. C'est pourquoi Ma-touan-lin s'est contenté de la rapporter sans y rien ajouter. Ma-touan-lin n’entreprend jamais de réunir dans ses notices tout ce que les écrivains chinois ont pu raconter sur tel ou tel sujet. Il se cont:nte de mentionner ce qui lui paraît le plus substantiel et le plus digne de créance. Le mérite de son œuvre, prise dans son ensemble, résulte précisément du travail d'élimination accompli par ce critique judicieux.

Mais s'il s’agit d'élucider un point obscur, au moyen de rapprochements et

d'investigations de toute sorte, les récits les plus fabuleux, les indications en apparence les plus futiles renfermant parfois des traits de lumière, il semble qu'on doive suivre la méthode inverse et ne négliger aucun élément d’information. En ce qui regarde cette question si intéressante du Fou-sang, je vais donc grouper ici tous les documents qu'il m'a été possible de recueillir, les uns de beaucoup antérieurs à la relation de ZZoei-chin, les autres formant, en quelque sorte, le corollaire des déclarations de ce religieux. Les premiers montreront combien le fait admis que les missionnaires bouddhistes du v° siècle aient visité l'Amérique est loin d'entraîner cette conséquence que la découverte leur en appartienne; les seconds permettront de saisir à son origine l'introduction du surnaturel dans la relation authentique du bonze Hoeï-chin et, tout en justifiant Ma-touan-lin de s’en étre tenu à la lettre originale, ne laisseront pas de fournir des notions complémentaires où l'on saura peut être, quelque jour, déméler le le vrai du fabuleux.

Constatons d'abord que l'idée de l'existence d’un grand pays, couvert de vastes forêts formées d'un arbre particulier appelé Fou-sang et situé au-delà des mers d'orient, se manifeste déjà à l'état de tradition ancienne chez les écrivains chinois du 11° siècle avant notre ère, ainsi que l'atteste le Li-sao. Kiu-youen, l'auteur de ce poëme célèbre, voyage par la pensée aux quatre extrémités de l'univers. Au nord, il aperçoit la terre des longs jours et des longues nuits; au midi, la mer sans bornes arrête ses regards; à l'ouest, il voit descendre le soleil couchant dans un lac qu’on suppose étre le lac Tingry ou la mer Caspienne; à l’est, enfin, malgré l’immensité de l'Océan Pacifique et malgré la pensée qui devait se présenter naturellement à son esprit de faire surgir aussi le soleil du milieu des eaux, il entrevoit des rivages lointains recevant les premiers feux de l'aurore; c’est dans une vallée, sur une terre ombragée par l'arbre fou-sang qu'il place les limites de l'extrême Orient. Le Chan-haï-king, ouvrage d'une

date incertaine, mais d'une incontestable antiquité, renferme une mention ana-

logue. Un auteur presque contemporain de Kiu-youen, Tong-fang-so (dont on soupçonne le texte d’avoir subi quelques altérations, mais à une époque de beaucoup antérieure à celle de ÆHoeï-chin) s'exprime ainsi : « A l'orient de la « mer orientale on trouve les rivages du pays de Fou sang, quand on a débar- « qué sur ces rivages, si l'on continue de s'avancer, en marchant par terre dans « la direction de lorient, après un voyage de dix mille li, on retrouve la mer « de couleur bleue (pi-haï), vaste, immense, sans bornes. — Le pays de Fou- « sang a dix mille /i d'étendue sur tous les côtés. Il renferme le palais de Taï- « tchin-tong-ouang-fou (le Dieu qui préside à l’orient). On y voit de grandes « forêts remplies d'arbres dont les feuilles ressemblent à celles du mûrier et aussi « des arbres tchin (conifères), qui atteignent une hauteur de plusieurs fois dix « mille coudées et qu'il faudrait deux mille personnes pour embrasser. Ces « arbres s'élèvent, deux par deux, sur des racines communes et se soutiennent « mutuellement. De là vient leur nom de fou-sang (sese sustinentes mori). « Bien qu'ils montent haut et droit, c'est-à-dire à la manière des conifères, leurs « feuilles et leurs fruits ressemblent aux feuilles et aux fruits du müûrier de la « Chine. Leurs fruits, d’une saveur exquise et d’une couleur tirant sur le rouge, « ne paraissent que très-rarement. L'arbre qui les produit n’en donne qu'une « fois en neuf mille ans. Les anachorètes qui mangent ces fruits deviennent de « couleur d'or, et acquièrent la vertu de planer dans les espaces célestes. »

L'exagération des proportions accordées à l'arbre fou-sang n'est évidemment qu’une hyperbole, mais on remarquera que cet arbre est indiqué comme ressemblant pour ses feuilles au müûrier ou à l'arbre tong, et pour sa forme à l'arbre tchin, sorte de conifère dont le bois servait à fabriquer des fléches. Cette description n'étant pas d'une grande précision botanique, on songe involontairement aux gigantesques #ellingtonia de la Californie, qui pourraient être les derniers débris d’une immense forêt.

L'indication d'une profondeur de dix mille Zi pour le pays de Fou-sang

montre qu'il s'agit d'un véritable continent, et si l’on ne craint pas d'appliquer à l’Atlantique cette curieuse mention d’un autre océan que l’on rencontrait à l'est, au-delà de ce vaste territoire, on devra penser que l'Amérique était mieux connue des anciens Chinois qu'elle ne le fut de Hocï-chin lui-même. En tout cas,.les missionnaires bouddhistes qui retrouvèrent la route du Fou-sang furent certainement guidés, dans ce voyage, par le flambeau des vieilles traditions.

Je hasardais les réflexions suivantes, en publiant, il y a quelques années, ma traduction du Li-sao : « L'incendie des livres, deux cent treize ans avant notre ère, fut loin d’être aussi destructeur qu'on ne l’a prétendu; mais il a du amoindrir sensiblement la somme des connaissances acquises, et le peuple chinois, en même temps qu'il éleva la grande muraille, s’isola de plus en plus dans la contemplation de son unité. On conserva et l'on restitua bon nombre de textes; beaucoup aussi furent perdus ou altérés. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce que les Chinois de la haute antiquité eussent possédé sur une infinité de choses des notions plus justes et plus étendues que les Chinois des siècles suivants, de telle sorte que pour puiser aux sources vraiment précieuses, il faudrait remonter le plus haut possible vers cette antiquité si vantée, qui ne l’a peut-être pas été sans raison. — J’ai songé parfois qu'un grand mystère pouvait être caché dans l'origine de ces vieux Chinois à cheveux noirs, arrivant par le nord, on ne sait d’où, sur les rives du fleuve Jaune, non comme des hommes primitifs, mais comme des échappés d’une civilisation déjà mûre, évitant de se mêler avec les populations autochthones et se tournant toujours vers leur berceau pout y chercher la lumière. S'il devenait indubitablement prouvé que le Fou-sang est bien l'Amérique, et si les premières notions qu'ont eues les Chinois de cette région se perdent dans l'antiquité profonde, une énigme étrange ne

se dressera-t-elle pas devant nous? »

Le livre de M. Leland m'a fait voir que la pensée qui me dictait ces lignes

était venue également à l'esprit de plusieurs américanistes, et le Long-oueiï-pi-

chou cite une appréciation de l'écrivain bouddhiste Kouan-meï qui démontre à quelle haute antiquité remonte chez les Chinois la notion du Fou-sang, si l’on en croit leur propre sentiment, « C’est au Fou-sang que résidaient les astronomes de Hoang-ti (chargés d'observer le soleil levant,) » dit Kouan-meï. « Dans la première année yong-youen, des Tsi, il y eut un bonze nommé Hoeï-chin, qui arriva de ce pays et qui le fit connaître » (littéralement par les récits duquel il commença à être connu. k. I, fol. ro), expression qui ne saurait s'entendre ici que d’une connaissance renouvelée après de longs siècles écoulés. Hoang-ti est le premier souverain des temps réputés historiques: le premier cycle des Chinois commença sous son règne, au xxvii® siècle avant notre ère. Il est assurément permis de douter que les astronomes de cet empereur célèbre, auquel les Chinois attribuent l'invention de la sphère cet l'institution de leur cycle, aient eu dans le Fou-sañg un observatoire; mais il demeure établi, je crois, qu’il fut question du Fou-sang chez les Chinois bien longtemps avant Hoeï-chin, et c'est ce que je me suis proposé de mettre en évidence tout d’abord.

Examinons maintenant dans quelles conditions a du se produire la relation de Hoeï-chin, quels rapports ont pu exister entre ce bonze et les cinq religieux bouddhistes qui s'étaient rendus au Fou-sang en 458, pourquoi Hoeichin remonta le grand Kiang jusqu'à King-tcheou, au lieu de s'arrêter à Nanking, alors la capitale de l'Empire, et ce qu’il faut penser, enfin, d'une ambassade du Fou-sang qui, suivant l’ouvrage intitulé Leang-sse-kong-ki (Mémoires de quatre seigneurs des Leang), serait venue visiter la Cour de Chine dans les années tien-kien, lesquels années commencent à l'an 502, c'est-à-dire à une époque trop rapprochée de l’arrivée de Hoeï-chin pour que cette coïncidence n'éveille pas l'attention. Nous parlerons ensuite de l'itinéraire du Fou-sang, d'après l'historien Li-yen et des éclaircissements que fournissent à cet égard plusieurs passages de Ma-touan-lin encore inédits.

On lit dans le Kou-kin-tou-chou-tsi-tching : « Au temps de Tong-hoen-

heou, la premiére année J-ong-youen (499), le bonze du royaume de Fou-sang

nommé Æoeï-chin vint à la Chine. Cependant les annales officielles des Tsi

n'en font pas mention et ce sont les livres des Leang qui contiennent la rela-

tion de Hoeï-chin sur le Fou-sang, dans une section consacrée aux pays

orientaux. »

L'année 499, assignée pour date à l'arrivée de Hoeï-chin sur les rives du Kiang, fut une année de guerres intérieures qui prépara la chûte de la dynastie des Zsi et durant laquelle le fantôme d'empereur appelé Tong-hoen-heou (prince des troubles de l'orient) demeura prisonnier dans son palais, assiégé par son propre frère. Ce frère s'était fait déclarer Protecteur de l'Empire; il résidait précisément à King-tcheou, la ville où nous voyons que Hoeï-chin se rendit. Bientôt il monta sur le trône et presqu'aussitôt il fut déposé par le fondateur de la dynastie des Leang, connu sous le nom de Leang Ou-ti {502, première lune. Or, si nous supposons que Hoeï-chin était venu du Fou-sang avec la mission de visiter l'Empereur de la Chine, faveur qu'on n'obtenait jamais qu'après de longues instances, ces événements expliqueront déjà qu'il ait séjourné à Kingtcheou jusqu'au complet anéantissement des Tsi, sans pouvoir obtenir aucune audience impériale. L’avènement de Leang Ou-ti, prince pénétré de la foi bouddhique, devait au contraire lui assurer un accueil des plus favorables près du nouveau maître de l'Empire. J'arrive aux indications du Leang-sse-kong-ki, persuadé que chacun sera frappé comme moi par la vive lumière qu'elles apportent. Les quatre princes ou seigneurs féodaux dont ce livre contient les mémoires se nommaient Æoeï-tchin, Yu-kie, Cho-touan et Tchang-ki. On ne nous explique pas quel lien les unissait, mais leurs-mémoires nous disent que dans les années tien-kien, c'est-à-dire dans les premières années du règne de Leang Ou-ti, un envoyé du royaume de Fou-sang s'étant présenté et ayant offert à l'Empereur divers objets de son pays, l'Empereur chargea Yu-kie de l'interroger

sur les mœurs et les productions du Fou-sang, sur l'histoire de ce royaume.

sur ses villes, ses fleuves, ses montagnes, etc., ainsi que cela se pratiquait d’ailleurs chaque fois qu'un ambassadeur étranger visitait la Cour. « L’envoyé du Fou-sang pleurait, en répondant avec un empressement respectueux, » dit le texte, phrase singulière qui pourrait donner l’idée d’un vieillard ému de se retrouver dans sa patrie, après de longues années de séparation. « Les présents qu'il offrait consistaient notamment en trois cents livres de soie jaune, crachée par les vers-à-soie de l'arbre fou-sang et d’une force extraordinaire. L’Empereur avait un brùle-partum d'or massif, du poids de cinquante kin (le kin pèse un peu plus de 600 grammes); on put le soulever et le tenir suspendu avec six de ces fils, sans qu'ils se rompissent. Il y avait aussi, parmi les présents offerts à l'Empereur, une sorte de pierre précieuse à demi-translucide, taillée en forme de miroir et d’une circonférence de plus d’un pied. En observant le soleil par réflexion au moyen de cette pierre, les palais que le soleil renferme apparaissaient très-distinctement. » (Mention de ces miroirs a été faite dans les Notes and queries, et M. Leland présente, à ce sujet, de très-curieuses observations. — Discovery of America, p. 184.)

Il n'est guères présumable que Hoei-chin fut un indigène du Fou-sang, bien que tous les textes soient d'accord pour l’appeler un bonze de ce pays. On peut soupçonner qu’il avait quitté la Chine très-Jeune, en compagnie des cinq religieux de Ki-pin, sans cependant formuler autre chose que des conjectures à cet égard: mais ce qui me paraît hors de doute, c’est que Hoeï-chin et l’envoyé du Fousang porteur des présents offerts à l'empereur Ou-ti ne sont qu'une seule et même personne. Aux présomptions qui naissent du rapprochement des dates et des circonstances, ci-dessus exposées, il faut ajouter ce fait concluant que le prince Yu-kie, parlant longuement du Fou-sang et d’autres régions de l’extrême Orient dans le Leang-sse-kong-ki, ainsi que nous allons le voir, tantôt s'appuie sur les déclarations de l’envoyé qu'il avait été chargé d'interroger et tantôt sur

les dires de Æoeï-chin, sans établir aucune distinction entre ces deux sources

d'informations. C'est ici, du reste, que nous apparaît très-clairement le principe de toutes les extravagances qui ont été mélées aux récits de Hoeï-chin et qui ont eu pour résultat de rendre suspects jusqu'aux plus simples témoignages de ce religieux. La relation citée par Ma-touan-lin fut très-probablement le procès-verbal officiel des renseignements fournis par Hoeï-chin, en sa qualité d’envoyé du royaume de Fou-sang, sur l’interrogatoire de Yu-kie, délégué près de lui par l'Empereur. La rédaction de cette pièce ressemble à celle d’un grand nombre de documents analogues, contenus dans les notices du Ouen-hien-tongkao. On n'y rencontre rien qui touche au domaine de la fable, non plus que dans la description des présents offerts à l’Empereur, et la précision des détails a même un caractère de vraisemblance qui n’échappera pas; mais le seigneur Yukie voulut divertir la Cour, à l’occasion de ses conférences avec un personnage qui avait excité la curiosité.

Reprenons la lecture du Leang-sse-kong-ki. La vérité se fera jour d’ellemême :

« Un jour que l’on s’entretenait, à la Cour, des pays étrangers, le seigneur Yu-kic prit la parole en ces termes : A l'extrême Orient est le Fou-sang. On y trouve de vers-à-soie qui ont sept pieds de long, et jusqu’à sept pouces de circonférence. Leur couleur est celle de l'or. Il faut un an pour les élever. Au huitième jour de la cinquième lune, ils filent de la soie jaune qu'ils étendent sur les branches de l'arbre Fou-sang ; ils ne font pas de cocon. Cette soie native est trèsfragile, mais on la cuit dans de la lessive préparée avec la cendre du bois de * fou-sang, et elle acquiert ainsi une telle solidité que quatre fils tordus ensemble suffisent pour enlever un poids de trente livres chinoises. Les œufs de ces vers-àsoie sont aussi gros que des œufs d’hirondelle. On en apporta quelques-uns au Kao-kiu-li, mais le voyage leur fut nuisible et il n’en sortit que des vers-à-soie aussi petits que ceux de la Chine.

« Le palais du Roi est entouré de murs de cristal. II y fait clair avant le

Jour. Ces murs deviennent tout à coup invisibles, quand une éclipse de lune se produit.

« Le seigneur Yu-kie dit encore : Au nord-ouest, à dix mille li environ, il existe un rovaume de femmes, qui prennent des serpents pour maris. Ces reptiles sont d’ailleurs inoffensifs. Ils logent dans des trous, tandis que leurs épouses ou leurs concubines habitent des maisons et des palais, et exercent toutes les charges de l’Etat. Dans ce rovaume, on ne voit point de livres et l’on ne connait aucune écriture. On y croit fermement à l'efficacité de certaines formules de prières ou de malédictions. Les femmes qui pratiquent la droiture prolongent leur vie ; celles qui sortent de la droite voie périssent aussitôt. Le culte des esprits impose des lois que personne n'ose violer. — Au midi du Ho-tcheou (ile de feu), situé au midi de ce pays, est la montagne Yen-kouen (montagne incandescente) dont les habitants mangent des sauterelles, des crabes et des serpents vélus pour se préserver de la chaleur. Dans cette terre de Ho-tcheou, croissent les arbres ho-mou (arbres de feu); leur écorce fournit un tissu solide. Sur les sommets de la montagne Yen-kouen, vivent des rats de feu (ho-chou) dont les poils servent aussi à fabriquer une étoffe incombustible, laquelle se nettoie dans les flammes, au lieu de laver. Au nord de ce royaume des femmes, est la Vallée noire (he-ko) et, au nord de la Vallée noire, sont des montagnes si hautes qu'elles atteignent le ciel. La neige les recouvre toute l'année. Le soleil ne s’y montre point. C'est là, dit-on, que réside le dragon Tcho-long (dragon lumineux). — A l'ouest, est une source qui enivre, et qui a d’ailleurs le goût du vin. On trouve encore, dans ces régions, une mer de vernis dont les flots teignent en noir les plumes et les fourrures, et une autre mer ayant la couleur du lait. Les territoires entourés par ces merveilles naturelles ont une grande étendue et sont extrémement fertiles. Ils nourrissent des chiens, des canards, des chevaux de haute taille et, enfin, des oiseaux qui produisent des êtres humains. Les mâles

nés de ces oiseaux ne vivent pas. Les filles seules sont élevées avec soin par

leurs pères, qui les portent dans leur bec ou sur leurs ailes. Dés qu'elles commencent à marcher, elles deviennent maîtresses d’elles-mémes. Elles sont toutes d’une beauté remarquable et très-hospitalières, mais elles meurent avant trente ans. Les lapins de ce pays sont blancs et gros comme des chevaux; leurs poils ont un pied de long. Les martres zibelines sont grosses comme des loups; leur fourrure est noire et d’une épaisseur extraordinaire.

« La Cour s’amusait beaucoup de ces récits. Chacun riait et battait des mains, en proclamant qu'on n'avait Jamais fait de meilleurs contes.

« Un ministre de l'Empereur nommé Ouang-yun interrompit Yu-kie par cette objection railleuse : Si l'on en croyait les relations officielles qui ont été recueillies sur ce Royaume des Femmes située à l'ouest du pays de Tsan-yai et au midi du Royaume des chiens (keou-koue), il serait tout simplement habité par des barbares de la race des Kiang-jong, qui auraient une femme pour souverain; mais il n’a jamais été question de serpents faisant l'office de maris. Comment donc arrangez-vous cela? — Yu-kie répondit, en plaisantant, par une nouvelle explosion de folies, au milieu desquelles apparaissent çà et là des notions positives travesties à plaisir. »

Ce curieux fragment aura montré que les Chinois du vr° siècle n'étaient pas aussi crédules qu'on pourrait le croire, qu'ils savaient faire la part du vrai et de l’invraisemblable, et que l’extravagance des conteurs, dont ils étaient les premiers à rire, ne saurait diminuer la valeur des écrivains qu'ils s’accordent à respecter.

Le Kou-kin-tou-chou-tsi-tching est très-explicite à cet égard; citant plusieurs poètes qui, dans leurs vers, ont fait allusion au Fou-sang, il s'exprime ainsi : « On lit dans le poëme intitulé Tong-king-fou : Je montai à la source du jour et j'arrivai au Fou-sang. Hoai-nan-tse a écrit : Le soleil sort de la vallée Yang-ko (la vallée lumineuse), en s'élevant au milieu des arbres fou-

sang, Yang-kiang : Au-delà de la grande mer est le Fou-sang et Li-tai-

pe : A l'extrême occident est l’arbre jo-mo; à l'extrême orient est l'arbre fousang. De tout cela, continue le livre que nous citons, il ressort que le Fousang existe à l'orient de la Chine. Quelques-uns comprennent que le soleil sort rééllement de ce pays, ou bien que le Fou-sang est le soleil lui-même, mais ce n’est qu'ignorance de leur part. Lorsqu'on dit que le soleil sort du Fou-sang, cela signifie simplement que le soleil se lève du côté de l'extrême Orient. »

Il me reste à placer quelques observations sur l'itinéraire de la Chine au Fou-sang indiqué par l'historien Li-yen qui vivait au commencement du vu de notre ère, et sur les conjectures auxquelles cet itinéraire a donné lieu. Suivant Li-yen, on devait partir des côtes du Leao-tong, contourner le Japon, toucher au pays des Ouen-chin et atteindre ensuite le royaume de Ta-han, d'où l'on se dirigeait enfin tout droit sur le Fou-sang en accomplissant une dernière traversée presque égale au chemin déjà parcouru. La distance totale était d’environ 44,000 li, et chacune des distances intermédiaires était spécifiée. La mesure itinéraire du li ne pouvait servir de base, par elle-même, à des calculs certains, en raison des variations considérables qu'elle a subies. Le travail d’induction des savants qui ont cherché à déterminer la situation du Fou-sang, d’après les indications de Li-yen, a donc consisté à procéder du connu à l'inconnu, en s’attachant à reconnaître la valeur du /? dans l'évaluation de la distance entre le Leao-tong et le Japon, pour obtenir ainsi une mesure de proportion qui permit d'identifier plus loin les régions désignées sous les noms de Ouen-chin, Ta-han et Fou-sang. Cette méthode très-rationnelle devait rencontrer deux grosses difficulté dans la pratique, dont l'une résulte de ce que le point de repaire du Japon n'est pas assez nettement indiqué, et l’autre de ce que l'évaluation des distances par mer, sur un parcours de cette nature, ne pouvait être qu'approximatif. Aussi, Deguignes et Neumann, d'accord pour placer le pays de Quenchin à Yeso, ont-ils été d'avis différent quant à l'identification de Ta-han, où le

premier a vu le Kamtschatka et le second la presqu'ile d'Aliatska, et qui les a

conduits à placer le Fou-sang plus ou moins avant vers le sud. Mais ni ces deux savants, ni M. d’Eichthal, ni le chevalier de Paravey, ni MM. José Perez et Leland n'ont hésité à reconnaître qu'il fallait chercher le Fou-sang sur le continent américain. Je n'hésite pas d'avantage à déclarer qu'il me semblerait impossible de chercher ailleurs une région de mille lieues de profondeur, située au-delà du Grand Océan, à l’orient du Japon, comme l’attestent les documents nouveaux qu'il m'a été permis de recueillir.

La mention relative à l'étendue du Fou-sang est dans le fragment du Chitcheou-ki cité plus haut; celle de la situation du Fou-sang à l’est du Japon se trouve dans la préface de l’ethnographie des peuples orientaux de Ma-touanlin, où il est dit en propres termes: « LeJ apon est situé directement à l’est de la Chine, et le Fou-sang est situé directement à l’est du Japon. » (Kiouen 324, fol. 1, ligne 6.) Ma-touan-lin ajoute que trente mille li environ séparent la Chine de ce pays de l'extrême Orient, assertion qui ne contredit nullement l'évaluation de quarante mille li faite par Li-yen, puisqu'il s’agit ici de la distance réelle et non de la distance à parcourir.

Cette déclaration si positive de Ma-touan-lin suffirait pour détruire le singulier système imaginé par Klaproth, qui voudrait que les Chinois eùssent confondu le Japon avec le Fou-sang, si ce système paradoxal ne croulait de luimême sur tous les points, ainsi qu'il est facile de le démontrer.

Klaproth ne contestant ni la sincérité des témoignages de Hoeï-chin, ni la véracité des écrivains chinois qui ont parlé du Fou-sang, et se bornant à commenter leurs dires à son point de vue, la meilleure manière de faire apprécier ce que vaut sa réfutation du mémoire de Deguignes est de faire voir comment il a procédé dans son interprétation des auteurs chinois.

Le savant prussien commence par admettre avec Deguignes que le pays de

Ouen-chin devait être Yeso, ce qui l'oblige à accepter pour la mesure du /i, au

temps de l'historien Li-yen, une mesure proportionnée au nombre de li que cet écrivain accuse entre le Leao-tong et l'île d' Yeso. Puis aussitôt, afin de régler à sa fantaisie le reste de l'itinéraire, il suppose des /i plus de moitié moins grands, et si petits qu'ils ne sauraient s'appliquer à aucune des mesures des distance indiquées par les géographes chinois d'aucune époque. M. d’Eichthal a signalé très-clairement cette contradiction, mais ce qu'il ne dit pas, c’est que pour placer le Ta-han dans l’île de Karafto ou Tarrakaï, la même terre suivant lui que Lieou-kouei, Klaproth ignore ou feint d'ignorer, d'une part que la terre de Lieou-koueï est indiquée par les livres chinois comme une presqu'île et non pas une île (Long-ouei-pi-chou, Kiouen ‘4 , fol. 7. — Ouen-hien-tong-kao, Kiouen 347, fol. 4), et d'autre part que les pays de Lieou-koueï et de Ta-han sont décrits séparément dans les deux ouvrages que je viens de citer, avec cette distinction significative que Lieou-koueï figure parmi les régions du nord et Ta-han parmi celles de l'orient, ce dernier pays étant localisé à l'orient des Ouen-chin, tandis que Lieou-kouei est à leur nord. |

La question de l'orientation préoccupe, il est vrai fort peu, le savant auteur des Tableaux de l'Asie, et comme la direction de l’est le génerait encore, à partir de l’île Karafto ou Tarrakaï, pour arriver à ses conclusions, il change sans plus de façon cette direction que les textes chinois précisent et la porte arbitrairement vers le sud; de telle sorte qu'à force d'imagination il finit par supposer que les navigateurs chinois du vu siècle auraient cru visiter le Fozsang en abordant sur les côtes sud-est du Japon, c’est-à-dire dans un pays qui depuis plus de cinq cents ans leur était connu et entretenait des relations constantes avec la Chine.

Si de pareils raisonnements étaient formulés par un orientaliste moins accrédité que Klaproth, il serait presque superflu de les mettre à jour; mais il est nécessaire de remarquer que Klaproth est, en résumé, le seul critique

qui ait nié l'identification du Fou-sang avec l'Amérique, puisqu'on ne sau-

rait compter isolément l'opinion de ceux qui déclarent s'en rapporter à lui les yeux fermés.

Tels sont les éclaircissements tirés de l'examen de quelques auteurs chinois, éclaircissements que j'ai cru devoir. ajouter à la notice de Ma-touan-lin. Pour l'indication de tout ce qui a été publié jusqu’ici en langues européennes sur la question du Fou-sang, comme pour les dernières connaissances acquises sur l’ethnographie de l'Amérique du Nord et sur la navigation du Pacifique, on

pourra consulter utilement le livre de M. C.-G. Leland.

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