LE POEME
Le poète, inquiet, tel un prêtre qui doute, s'attarde avec lui-même au seuil du temple obscur ; et tressaillant d'espoir, il croit, sans être sûr. entendre au loin son nom dans la nuit qui écoute.
Il sent, confusément, qu'on a besoin de lui ; mais où? L'ombre est muette et la plaine profonde; et les appels du ciel, de la terre et de l'onde ne sont qu'une rumeur et ne font qu'un seul cri.
Il y a trop à dire, à traduire, à comprendre ; trop de cœurs éperdus gémissent leur désir... L'instant révélateur tarde, tarde à venir ; l'ombre est hostile, et Dieu se refuse à descendre.
Et, plaintif, réprouvé, dérisoire, maudit, ne pouvant confier sa douleur qu'à lui-même, prosterné, le poète interroge et blasphème, puis sanglote, les bras en croix sur l'infini.
Un lent frisson, venu des au-delà paisibles, doucement se propage, ineffable et sacré. L'espace vibre et le poète, délivré, se relève, béni par des mains invisibles.
En lui c'est un réveil extatique et joyeux. Les mots magiciens qui suggèrent les choses, lui prêtent l'imprévu de leurs métamorphoses ; chaque instant l'enrichit d'un rêve merveilleux.
La crainte au front crispé, l'anxiété farouche,
le conduisent, tremblant, vers le temple plus beau;
car là, près du trésor séculaire et nouveau,
le silence exalté veille, un doigt sur la bouche.
Les lois, les éléments, les dieux et les destins, manifestent en chœur leur volonté soudaine... Et le poète adore, en respirant à peine, pour ne pas effrayer le messager divin.
C'est la hâte fébrile où tout, sans frein ni règle, peuple à la fois l'esprit du poète oublieux. Il s'élance, bondit, comme un enfant espiègle, puis s^arréte, muet, grave et religieux.
Puis repart, balbutie avec des cris d'extase, s'irrite, impatient de tout voir, tout saisir. Et le bonheur l'opprime, et le fardeau l'écrase de trop d'orgueil naïf et de trop de plaisir.
Il va, gravit la cime où l'orage l'appelle, connaît du bois sacré la trêve, la terreur, et se dresse, parmi la vie universelle, irrésistible et bon comme un dieu créateur.
Puis s'arrête, joignant les mains sur sa poitrine, et n'osant croire encore au miracle attendu : Le poème a germé, fleur secrète, divine, et s'offre à la ferveur du poète éperdu I
à C.-F. Ramuz.
J'écris. La belle strophe, égale et cadencée, vient sans effort et va jusqu'au bout sans languir; et je ne reste pas longtemps à réfléchir; car, à peine en moi-même est-elle commencée, que quelqu'un me conduit la main pour la finir.
Quel plaisir d'être seul et calme dans sa chambre, de n'attendre aujourd'hui personne et de n'entendre que le bruit des oiseaux, qu'un pas dans l'escalier, qu'un bref sifflet strident de gare ou bien d'usine, et que le ronflement lointain d'une machine !
Trois heures. Contre mon rideau ensoleillé, la ficelle du store est une ombre bougeante. Un rayon passe et rend tout luisant l'encrier. Et, soudain, la lumière a des intermittences ; et l'on dirait qu'on voile et dévoile une lampe...
Quel plaisir de sentir naître, revivre en soi le don mystérieux du rythme, et quel émoi de se dresser, parmi l'espace, parmi l'heure, comme un arbre géant qui murmure ou qui pleure, en résumant en lui l'air et l'ombre et le feu, les accents de la vie, appels, cris et clameurs, mêlés aux chants du ciel et aux souffles de Dieu !
J'écris. Rien de meilleur que ce travail paisible. Sur moi je sens planer des ailes invisibles ; et j'écoute, ravi d'aise et de volupté, comme un enfant naïf qui épelle sa bible, ce que me dicte un ange assis à mes côtés.
On voit grandir alors le but inaccessible ;
on se contemple et l'on s'admire avec stupeur ;
on chante, on joint les mains ; on a tant de bonheur
qu'on s'arrête un instant de songer et d'écrire...
Mais il semble soudain que le cours va tarir
des mots surnaturels aux musiques secrètes,
que l'enchantement cesse et que Dieu va s'enfuir.
Et vite on se recueille et l'on baisse la tête ;
et quand, de nouveau, l'âme flotte au fil des vers,
c'est comme si le paradis s'était rouvert !
Je vais encore un peu, porté par une force.
Jadis un monsieur vieux, qui était théosophe, m'expliqua ce que c'est, mais j'ai bien mal compris.
Je m'évertue en paix, prenant ce que Dieu m'offre, et mes vers les meilleurs sont par un autre écrits.
Il faut chercher toujours, sans rêve, sans paresse. Trop souvent c'est mauvais, mais quelquefois c'est bon ; et c'est alors qu'on dit que c'est r« inspiration», car le cœur est gonflé d'orgueil et de tendresse...
Que le silence est pur ! Je m'écoute être heureux sans plus penser à rien, puis je lève les yeux vers un rais du soleil où la poussière flotte. Et je sens comme un bras câlin qui m'enveloppe, et que je suis un bon et blond petit garçon. Car je vois devant moi, fanée et sous un verre, une photographie ancienne de ma mère...
Elle est assise et douce en robe d'autrefois
et regarde, mais si tristement que je crois
qu'elle voyait d'avance ou devinait sa vie.
Elle a de beaux cheveux, un front clair, de fins doigts.
Jamais je n'ai su voir de femme aussi jolie,
et j'emporte partout cette photographie...
Elle allait, paraît-il, bientôt se marier.
Comme elle est triste I Elle a des 3'eux qui ont pleuré.
Pensait-elle à la mort ? Songeait-elle, peut-être,
à tout cet avenir cruel qui devait naître,
et que son fils aîné, un jour, serait poète?...
Ayant posé ma cigarette en un plat vert, je reprends mon crayon et je relis mes vers, ec changeant çà et là, un mot qui se répète.
Or le plus grand honneur, écrivait Baudelaire, est d'avoir accompli ce qu'on prétendait faire. Ai-je fait, moi, ce qu'aujourd'hui j'ai projeté ? Oui. J'ai fait de mon mieux. Et c'est d'avoir tenté, par un effort nouveau pour moi, mais légitime, de m'évader du joug, au fond artificiel, de la strophe disciplinée et de la rime, qui gêne la pensée et son vol naturel. ^
Oh ! je sais bien, je sais très bien ce qu'on va dire î Les uns vont m'en vouloir et d'autres vont sourire et trouver mon essai baroque ou mal venu.
On dira : « Voilà Spiess qui fait du Francis Jammes.):
On dira : « C'est le ton de son ami Ramuz. »
Et je vais encourir la critique ou le blâme
d'être un naïf truqueur et feignant d'être ému,
et qui devrait se taire ou bien écrire en prose.
Peut-être aussi que nul ne me dira grand'chose...
En tout cas, tout cela m'est égal et, ma foi,
par cette après-midi paisible, bleue et rose,
si j'écris, ce n'est pas pour autrui, c'est pour moi.
Les uns font du dessin, d'autres de la peinture. Moi voici : je suis à Paris depuis un mois,
pour faire, comme on dit, de la littérature. Donc j'écrirai des vers, puisque c'est mon métier. Mais je suis las des vers de douze, mis en strophes, qui vont par quatre, jusqu'au bout, sans anicroche. Je suis las de ces vers prévus, rangés, comptés, rythmés sans défaillance et rimes sans reproche, où le rêve est captif d'un cadre sans pitié.
Aussi j'ai résolu d'expliquer dans un livre, comment je suis, comment je vis, ce qui m'arrîve, presque jour après jour, sans phrases, simplement. Mon poème est en route et je suis bien content, tout trépidant d'espoir candide et un peu ivre, ainsi que je l'ai dit ailleurs, en commençant !
Pourquoi je ne fais pas, dans ce cas, des « vers-libres»?
J'en ferai bien peut-être un jour! Pour le moment,
le soleil a quitté le ciel qui est orange
au dessus des maisons, et bleu-pâle plus haut.
Je vois cela car j'ai tiré mes deux rideaux
pour n'avoir pas encore à allumer ma lampe.
C'est tout-à-fait le soir. Les petits enfants chantent et tournent dans la rue avec des cris aigus.
Sept heures... La couleur du ciel a disparu ; et l'on vient d'allumer le premier réverbère, tandis que, çà et là, les fenêtres s'éclairent.
Ma chambre. Elle est petite avec des rideaux gais que décorent des fleurs chimériques et roses; car il faut que les yeux soient contents sur les choses, et qu'on soit bien chez soi pour travailler en paix.
Quand je suis arrivé, par un clair matin frais, elle était triste, terne, et les murs étaient laids.
On se tient sur le seuil, on regarde et l'on pense
à la mort, à l'amour et à des existences ;
et l'on respire l'âme éparse du passé.
C'est pour cela qu'on est, tout un jour, oppressé,
et qu'on hésite auprès des miroirs qu'on offense.
Le lendemain, déjà, on sent que ça va mieux.
Depuis ce matin clair où j'y ai mis ma vie,
mon souci, mon travail, mon espoir et mes dieux,
ma chambre douce, au gré des jours, se modifie.
Aussi, quand à mon tour, hélas! je m'en irai pour n'y laisser de moi que Tombre d'un regret, elle sera, le soir, hostile et malveillante à celui qui viendra y allumer sa lampe...
Les premiers jours, ce sont des jours pleins de dangers.
On est chez soi, mais on y est comme étranger.
Il faut prendre courage, prendre l'habitude,
peu à peu, de la rue et de la solitude,
de la concierge méfiante à la voix rude,
des odeurs, des rumeurs, des soirs et des matins,
et du bruit que feront désormais les voisins,
et de l'escalier noir, et de tout, et du reste...
On a presque oublié, vraiment, qu'on est poète,
tant on plante des clous, tant on a de projets,
tant on rôde au milieu des livres, des paquets,
tant on a le cœur plein d'ardeur impatiente,
et tant on court Paris pour trouver ce qui manque.
Et puis, enfin, les jours se suivent, comme avant. La vie est droite ; et je m'étonne, en écrivant, de penser à ce jour où j'ai défait ma malle avec les gestes las d'un homme qui s'installe...
Tour à tour on est gai, triste, agité, content, pour un soir ambigu, pour une mélodie, pour un remords, pour un parfum après la pluie, ou parce qu'on a peur, tout à coup, de la vie. Mais la chambre est la même et c'est là l'important.
Quand je lève les yeux, parfois, entre deux phrases, pour disposer les mots du vers qui va venir, je vois d'abord un grand mur nu qui est en face, au-dessus un toit rouge où des chats se prélassent, et au-dessus, le ciel, changeant comme un désir.
Sans me lever, je vois encore un bout de rue, en triangle, avec un jardin où le printemps vient de mettre un petit ton vert qui s'accentue.
Souvent je vois un âne aux oreilles pointues.
Le trottoir est toujours tout encombré d'enfants qui sautent sur un pied en poussant une pierre, ou pourchassent des chiens flâneurs et gambadants.
Et, tout au fond, ce sont des maisons ordinaires, I où, selon les moments, comme partout ailleurs, sans doute, on aime, on chante, on travaille, on espèr on soupire, on sanglote, on regrette et l'on meurt.
La Closerie. On prend son café, dans un verre, en lisant le journal (Journal). De temps en temps, on a plaisir à voir, dans l'ombre ou la lumière, courir les chiens, glisser le tram, passer les gens.
Soleil, soleil joli ! Voici les ouvrières, prestes et deux par deux, comme des écolières. Et puis voici, pensifs, muets, fumant des pipes, des jeunes gens barbus, lesquels sont des artistes, car ils ont des chapeaux très grands, des pantalons de futaine et souvent un air jemenfoutiste.
« Voilà le petit train qui revient d'Arpajon ! Il faudra bien, un jour, y aller tous ensemble.»
« Eh I le Maréchal Ney ! On ne voit que ses jambes I »
On s'attarde ; on est bien sous la tente baissée ; et il fait déjà presque chaud comme en été.
Autrefois, on voyait ici, souvent, Retté,
qui dans ce temps sacrait en vrai suppôt du diable.
Et puis encor Jarry, les coudes sur la table,
et morne, avec des yeux qui regardaient sans voir.
Oui. Et l'hiver dernier, surtout le mardi soir,
on voyait, dès l'apéritif, causer et boire,
Paul Fort en chapeau mou et Moréas en tube,
et tous les gens de « Vers et Prose », tant qu'ils sont.
Mais maintenant ils ont changé leurs habitudes,
et ils vont, paraît-il, au Versailles... « Garçon !
Un quart brune et de quoi écrire I »
L'air sent bon.
Il fait bleu et léger autour du Val de Grâce. Aux arbres neufs les bourgeons verts sont dépliés.
« Si on allait, ce soir, un moment, à Bullier ?
Oui, si tu veux... C'est bien Romain Rolland qui passe?
Comment faire, aujourd'hui, pour dire en ce poème, que je voudrais changeant, mobile, nuancé, comme le fleuve où les beaux reflets bougent, traînent, comment faire pour dire, et sans paroles vaines, combien j'ai le cœur plein d'amour et combien j'aime ce prestige infini du printemps commencé ?
Comment faire ? Les mots sont là, si loin des choses 1 Les pauvres mots sont là qui n'ont pas la couleur qu'il faudrait, ni l'odeur qui passe ou qui se pose, ni la clarté du ciel, et ni sa profondeur...
Ah î pauvres petits mots, fatigués par l'usage, malmenés, torturés, prostitués à tout !
Pauvres mots, écœurés soudain par le dégoût d'errer de bouche en bouche ou de remplir les pages ! Ah î pauvres tristes mots, ternis comme des sous !
Les poètes font rimer rose avec morose,
et amour avec jour, et bleu avec adieu ;
et ils nous ont gâté les mots ; et, quand on veut
dire aussi le soleil, la brise ou l'ombre chaude,
on hésite... Les mots sont là, si loin des choses î...
Il faut se reposer l'esprit autant qu'on peut,
puis il faut regarder longtemps avant d'écrire,
car ce sont, simplement, des choses qu'il faut dire.
Voici le grand soleil en travers sur un toit ; et il doit faire tiède et bon sur ce toit rouge, car un chat s'y promène à loisir et s'y couche.
Voici la rue avec les clioses qu'on y voit :
Un balayeur, un chien, le ruisseau qui miroite,
les enfants, noirs et gais, jouant dans l'ombre étroite
et voici les murs gris, rougeâtres par endroits,
et au-dessus, le ciel, comme un morceau de soie.
Le printemps, c'est d'avoir une sorte de fièvre et d'amour éperdu qui palpite en secret ; c'est de sentir en soi renaître tous ces rêves auxquels on ne croit plus pourtant, et qu'on achève pour soi tout seul, avec un soupir de regret.
Puis on a mis des rideaux neufs aux vitres claires, et un rameau béni au-dessus d'un portrait...
Le printemps, c'est l'amour aux bouches des passantes, c'est l'espoir imprécis, le plaisir entrevu ; c'est l'orgue au carrefour et le pauvre qui chante, c'est le regard troublé qu'on jette ou qu'on échange, et c'est de s'en aller, de peur d'être déçu...
La fille est en cheveux auprès de la charrette,
où, au soleil trop fort, se fanent les violettes ;
et, comme elle est jolie en riant tout-à-coup,
on s'arrête en riant aussi, et l'on achète,
sans trop savoir qu'en faire, un bouquet de deux sous.
Le boulevard, parmi des frissons d'air fugace,
est embelli d'un bleu mirage transparent ;
une calme clarté baigne tout Montparnasse,
et l'on ne prend plus garde aux lents enterrements ;
et l'on marche et l'on vit dans l'émerveillement
de se sentir un cœur plein d'ardeur et d'audace,
et de voir son bonheur de tout près, face à face I
Le printemps, c'est enfin, le soir, la lassitude,
les pieds pesants, les yeux meurtris, les nerfs blessés;
c'est un tendre désir d'étreintes, de baisers,
et d'avoir sur son front des mains au crépuscule...
On rentre vite ; on est sur le point de pleurer ; et quand l'on se recueille, on souffre et l'on soupire, de n'avoir pas bien su tout voir, tout adorer, et d'avoir dit si mal ce qu'on prétendait dire.
Parfois, le soir, quand on est seul avec soi-même, en sachant qu'on n'a pas, quelque part, une amie, dont le désir durcit la gorge et qui vous aime, et, frémissante, pense à vous avec envie, parfois alors on se sent triste affreusement.
On est assis au Panlhéon où sont des filles
dont la fausse gaîté ricane, pauvres filles
qui causent à grand bruit parmi des jeunes gens,
et qui vont avec eux pour dix ou pour vingt francs.
Mais, tandis qu'on regarde avec effroi ces femmes, on est, de plus en plus, tout seul avec son âme.
Et Ton soupire alors, et Ton sort, et Ton va se promener un peu, au hasard, dans les rues, pour éloigner l'instant de rentrer seul chez soi.
On regarde passer les femmes inconnues... Comme elle ont, ce soir, Tair heureux et pressé ! Elles vont, sachant bien qu'elles sont attendues, elles vont, les yeux vifs et les lèvres émues, et leur sourire a déjà l'air d'être un baiser.
D'autres vont à pas lents, un homme à côlé d'elles. Il n'est pas beau ; sans doute qu'il n'est pas fidèle, et qu'il pense à une autre et sera leur douleur. N'importe I... Elles ont tant de grâce, de langueur^ qu'on a le cœur blessé par des griffes cruelles, qu'on voit bien que l'amour est la chose essentielle, et qu'on sent plus profond le vide de son cœur.
Et Ton songe à Laforgue alors, mais sans sourire. Et l'on a beau, cent fois, se dire, se redire, qu'on est libre, qu'on a son rêve et son labeur, rien n'y fait: et l'on porte ailleurs, à la dérive, son cœur exaspéré par le désir de vivre.
On va, le front baissé, tragique, taciturne.
Les fenêtres d'amour s'éteignent, une à une;
Pheure passe, et l'on rôde encor, d'un pas traînant^
dans l'effroi de trouver, tout-à-l'heure, en rentrant,^
le froid de l'escalier, la nuit du vestibule,
son lit vide et sa chambre où personne n'attend.
Vï
Guérin, Charles Guérin est mort. Cette lumière
si haute et qui brûlait si claire, s'est éteinte.
Et ce cœur qui battait dans le Cœur solilairej
jamais plus ne dira son amour ou sa plainte.
Et à l'heure où j'écris, dans ma chambre, ces vers,
Charles Guérin repose à jamais sous la terre...
Il avait, comme moi, un peu plus de trente ans. Avant de s'en aller, il a pu voir encore ce doux, paisible, bleu et odorant printemps qui se glisse aujourd'hui par les fentes du store. Peut-être s'est-il dit : « Demain je serai mort. »
Je ne l'ai jamais vu. J'ai appris la nouvelle
ce matin. Les marchands criaient dans la ruelle
où la clarté de mars baignait les tristes murs.
Au ciel, des anges transparents semblaient suspendr
un dôme de lumière et de tranquille azur.
Et moi, impatient de sortir de ma chambre,
je tressaillais en m'hablUant, tant j'étais sûr
que dehors un bonheur tout neuf devait m'atlendre!..
PRINTEMPS 1907 Si
Guérin est mort à Lunéville où il est né.
On trouvera, sans cloute, en classant ses papiers,
les projets pour plus tard, les brouillons et les notes
qui vous blessent le cœur d'une immense pitié,
qui font mal et qui font, tout-à-coup, qu'on sanglote...
Si je mourais ce soir, je sais qu'après demain,
par une après-midi pareille, grise et blonde,
avec ces mêmes chants d'enfants tournant des rondes,
ma mère serait là, sans parole ; et, soudain,
que sous ce nouveau deuil elle perdrait courage,
en trouvant, sur la table en désordre où j'écris,
ces vers, mes derniers vers, hélas! comme un présage;
qu'elle s'accouderait alors avec un cri,
et qu'elle pleurerait, le front sur cette page...
Quand on est « écrivain », romancier ou poète, on porte son travail avec soi dans sa tête, de nuit, de jour, au lit, en rue, au restaurant, partout, comme une femme enceinte, son enfant.
On a pour lui des soins de mère et de nourrice. On le regarde naître, on l'écoute souffler ; car, à partir du jour où il a commencé, on est Tesclave dévoué de ses caprices, on peine et l'on n'a plus aucune liberté.
Quoi qu'on fasse, où qu'on soit, c'est à lui seul qu'on pe Songez ! On le nourrit de sa propre substance ; on lui donne son cœur, ses nerfs et son cerveau ; on n'a qu'un seul désir, c'est qu'il devienne beau ; on l'environne de pénombre et l'on se penche à tout moment sur lui comme sur un berceau.
S*il va bien, si Ton voit qu'il avance et prospère, on chemine en chantant sur une route claire, et Ton a dans ses mains les clefs du paradis. S'il hésite, tout le soleil est obscurci ; on s'attarde au café sans toucher à son verre, et l'on traîne à pas lourds un effroyable ennui.
Parfois même on le prend en grippe, on le déteste,
on lui tourne le dos, brutal ; on le délaisse.
On dit alors : « J'ai fait ce que j'ai pu, tant pis ! »
Jusqu'au jour où on le reprend avec furie,
avec délire, à cœur perdu, à bras le corps,
pour lui communiquer la chaleur et la vie,
quitte, le lendemain, à l'exécrer encor I...
Et quand, soudain, après bien des alternatives, on voit qu'on va finir, qu'on a fini son livre, qu'il se détache, qu'on ne peut pour lui plus rien, au lieu d'être content, l'on souffre, et le chagrin peuple, morne et muet, tous les jours qui vont suivre.
Jusqu'à l'heure où l'esprit se ranime, repart, et où l'on recommence à trouver du plaisir à fumer, à manger et enfin à s'asseoir devant le papier neuf de sa table à écrire.
VIIÏ
Parfois on veut flâner, paisible, solitaire,
se reposer les yeux sur les arbres du soir,
et, se disant qu'on a bien fait tout son devoir,
deviner les passants, sourire et ne rien faire...
Quand, soudain, on s'arrête au milieu du trottoir;
on revient sur ses pas comme vers une femme.
Car, tout-à-coup, quelqu'un vous cherche, vous réclai
Et l'on rentre chez soi, très vite, sans rien voir,
le cœur tumultueux de plaisir et d'espoir !
Et c'est comme une main qui vous prend, qui vous trai
Et les vers, ébauchés en vain l'autre semaine,
et qui n'ont pas voulu venir quand on voulait,
ces vers viennent, tout seuls, tous ensemble, tout fail
Et l'on assiste à ça, tremblant et stupéfait,
ainsi qu'à un invraisemblable phénomène !
On se sent Fesprit clair, éternel et joyeux.
On a un tel bonheur qu'on ne sait plus que croire,
et qu'on peut croire à tout, et qu'on pense au bon Dieul
Mais on tressaille alors et l'on s'arrête un peu, car on a presque peur : « Serait-ce la mémoire qui me dicte ces vers, et non ce que des gens appellent gravement l'être subconscient ? »
Pourtant on se rassure, et l'on voudrait reprendre. Mais le charme est rompu, ça ne va plus si bien. On marche alors de long en large dans sa chambre, on s'obstine, et c'est le travail qui intervient.
On sent ce qu'on veut dire, on voit ce qu'on veut faire ;
mais la pensée est moins exaltée et moins claire ;
et l'on presse son front douloureux dans ses mains.
On reste un long moment sans écrire la suite ;
on relit à mi-voix ce qui est bien venu ;
on s'acharne, on n'a pas sommeil, et l'on s'applique,
comme autrefois sur un problème saugrenu...
Minuit sonne ; puis c'est deux heures, puis quatre heures.
Par la fenêtre on voit se lever le jour gris.
On frissonne ; le froid de l'aube vous effleure...
On songe à tout ce qui se passe dans Paris,
aux Halles, à Montmartre, aux restaurants de nuit,
à ceux qui sont heureux, à tous ceux-là qui pleurent,
et aux poètes las qui travaillent aussi.
La lampe alors crépite et manque de pétrole ; on la souffle et, courbé, Ton poursuit son labeur, tandis que les moineaux frileux piaillent en chœur, se posent un moment çà et là, puis s'envolent.
Des chars roulent ; et puis c'est le jour tout-à-fait. On voit courir les premiers chiens ; puis un coq chan on voit passer les gens qui apportent le lait. Le ciel est vert au ras des maisons somnolentes...
Enfin on a fini. Le lit n'est pas défait.
On voudrait éveiller, d'un baiser sur la tempe,
sa femme, et l'embrasser, bien fort, en lui disant :
«Tu vois ? J'ai travaillé... Je viens... Je suis content
Mais on n'a pas de femme. On est content quand mém On croit que Dieu bénit le travail et l'eflorî.
Enfin on s'assoupit auprès de son poème, comme un avare aveugle auprès de son trésor.
ÏX
Quand on écrit des vers qui vont quatre par quatre, souvent il n'y en a qu*un ou deux qui soient bons. Les autres sont oiseux, poncifs ou disparates. L'oreille alors est satisfaite, l'âme non. Et c'est pourquoi Laforgue, à mon sens, eut raison.
Souvent, quand on écrit des vers en rimes plates,
on ne songe, avant tout, qu'à les bien cadencer.
Comme un danseur de corde avec son balancier,
on avance, tâchant de le faire avec grâce.
Et, les trois quarts du temps, ça devient du métier ;
et la rime est un point commode de l'espace
où l'esprit se rassure au moment de broncher.
Car nous portons en nous, parfois, tant de paresse, tant de servilité, tant de routine aussi, qu'en acceptant la loi nous cherchons un appui, et qu'ainsi nous cachons ou parons nos faiblesses.
Par exemple : Un quatrain est assez réussi ; les vers se tiennent bien et l'idée est complète. Mais on se dit qu'en rester là ce serait bête, puisqu'on a du talent et puisqu'on est poète.
On relit son quatrain, on rôde autour, et c'est alors qu'on se décide à construire un sonnet.
Or c'est un jeu pareil aux bouts rimes des gosses.
On jongle avec les quatre rimes de rigueur, en se donnant les gants de faire un tour de force. On ne dit rien de neuf, mais on sourit en cœur. On est un peu comme un prestidigitateur qui fait un tour connu devant une assistance.
Et lorsque les tercets ont alterné leur rimes, (pauvres rimes, cent fois banales, tristes rimes !), le dernier vers est là comme une révérence.
PRINTEMPS 1907 $ft
Les beaux vers, ce ne sont pas ceux-là qui sont beaux grâce à de vils moyens dont rougit le génie. (L'histrion veille ainsi aux plis de son manteau). Non ; les beaux vers, ce sont ceux-là qui balbutient, avec la grâce naturelle et primitive des roseaux murmurant sur le sable des rives...
On croit vivre, soudain, aux premiers temps du monde, quand la pensée n'existait pas, quand le désir était seul à mouvoir les âmes vagabondes ; et l'on tressaille alors d'amour et de plaisir.
Combien sont-ils, ceux-là, restés si près des choses, qu'ils ignorent la tâche et l'effort et l'orgueil, et qu'on hésite à les adorer, comme on n'ose qu'à peine regarder un nid parmi les feuilles ?
Les « beaux vers»! Ah I tous les métiers me font horre Et dire que, souvent, j'ai eu tant de bonheur pour un poème clos, plus rivé qu'un cercueil î...
Ah I tristes vanités que les tiennes, mon cœur I
Métier ! Métier ! Quelle misère que ces stances, qu'on tire à quatre épingles par leur quatre rimes, et qui, d'un pas correct et résigné, s'avancent, l'une après l'autre, avec des airs de ballerines î (Il semble qu'on leur bat la mesure en sourdine).
Et chacune, à son tour, outrant sa révérence, exhibe, en minaudant, l'une son jeu de rimes, hélas I l'autre un beau vers ternaire, l'autre enfin quelque allitération qui est le fin du fin !
Malheur ! Etre poète et demeurer la proie d'une routine apprise au temps des acrostiches, quand on « chantait sa peine » en comptant sur ses doigts Tu veux t'en afi'ranchir ? Oui ! Va te faire fiche I...
Voyez un peu, plutôt, ce qui m'arrive à moi : J*ai beau m'évertuer à penser par moi-même, selon mon rythme propre et mon propre conseil, impossible ! L'alexandrin, que je malmène, revient au grand galop de ses pieds rituels ! Malgré mes cris, mes coups, il part, il va quand même, et finit par donner le branle à mon poème I
Aurai-je, à tout jamais, ce galop dans l'oreille ?
Au fond, Palexandrin est-il indispensable? Mais non, pas plus, du reste, que l'octosyllabe.
L'alexandrin, souvent banal et prétentieux,
ou pédant, comme un pion qui aurait lu Banville,
l'alexandrin, sournois jeteur de poudre aux yeux,
qui prête un air profond à des choses futiles,
n'est qu'un vers emphatique et vraiment trop facile.
Je me laisse emporter un peu bien loin, car certes, un bel alexandrin, bien né, est un beau vers, qui peut être puissant, solennel ou alerte, flexible et murmurant comme une branche verte, ou rigide et glacé comme un sceptre de fer. Et il peut suggérer, mieux encor que la prose, l'apparence précise et la forme des choses, ainsi que l'au-delà, l'âme et l'infini clair...
Mais, pour un pur alexandrin dans un poème, combien d'autres qui sont inconsistants ou vains, esclaves entravés des rimes qui les mènent, lourds de mots superflus qui ne révèlent rien 1
Combien qui ne sont là que pour finir les stances, pour faire nombre autour d'un vers original, marquant avec ennui le rythme et la cadence, groupés par le hasard ou par les circonstances, comme les figurants d'un théâtre banal !
Non. Je rêve d'un vers fluide, aventureux, brisant le cadre étroit des strophes compassées, | d'un vers souple, pouvant prendre, selon mon vœu,' la couleur et la forme même des pensées !
Voici, j'ai mis dix ans à suivre le chemin que tant d'autres, déjà, ont fait en sens inverse; et je suis bien gentil d'exposer, point par point, les pourquoi du vers-libre, et cette controverse n'a plus de raison d'être aujourd'hui, j'en conviens.
Du reste, ayant l'esprit mobile et incertain, j'aurai, probablement, changé d'avis demain.
Ce sera par un jour paisible et rassurant.
Vos yeux tristes, que la fatigue a faits plus grands,
seront graves d'avoir contemplé dans la rue
les enterrements lents qui vont vers Montparnasse,
les mendiants courbés, les passants qui saluent,
et les humbles logis sous le soleil de mars.
Ce sera par un jour paisible. Il fera tendre.
Ce sera le printemps, déjà mais pas encor,
qui vient un peu, s'en va, puis revient, las d'attendre,
touche les rameaux nus, s'attarde près des cendres,
et ranime en passant les cœurs qu'on croyait morts.
Vous viendrez. Ce sera l'après-midi tranquille, avec un calme ciel bleu et blanc sur la ville, des sifflets, des rumeurs, des appels familiers, et des chats indolents qui dorment sur les tuiles.
On a le cœur content d'avoir bien travaillé.
On s'étire et l'on met au net la page écrite
en devinant déjà ce qui viendra ensuite.
On se recueille alors, on espère, on conçoit,
on n'a plus peur de rien, tant on est sûr de soi,
et l'on voit l'avenir comme un chemin tout droit...
Vous viendrez. J'entendrai vos pas, le cœur en fête, faire un bruit qui se ralentit, puis qui s'arrête. Vous entrerez, rapide et me tendant les mains. Vos cheveux dérangés, vos regards et vos lèvres trahiront votre extase heureuse et votre fièvre... Et je serai si fier que je ne dirai rien, pour mieux sentir ton cœur palpiter près du mien.
Tu souriras, songeant à ce jour de décembre, où, à travers la ville aux trottoirs miroitants, pour la première fois tu vins vers celte chambre... Que j'étais triste alors et sombre en t'attendant, et dur et révolté, plein de haine et d'envie, et combien je te jugeais mal, ô mon amie!...
Je songerai à tout cela en t'enlaçant;
et, pour tout oublier, je baiserai longtemps
ta bouche fraîche et rouge et qui sent bon la vie.
Petits matins, transis de froid, trempés de pluie, tremblants de fièvre heureuse ou vêtus de brouillards, que je vous aime, avant que ne reprenne vie la ville, encor mal éveillée, mal assoupie, la ville qui s'émeut, qui rêve ou qui mendie, à l'heure des chagrins, des regrets, des départs !
Le silence est tombé devant la Closerie ; et quand ont disparu ses derniers feux blafards, à petits pas je vais, suivant le boulevard, sous la nuit, de clartés lointaines embellie.
L'ombre est encor couchée au seuil du Luxembourg ;
Bullier dort ; la fatigue a désarmé l'amour,
qui gît, les bras épars et les jambes vaincues.
L'âme de l'autrefois flotte parmi les rues.
Verlaine passe au gré de son pas inégal ;
et les chars lents et somnolents qui vont aux Halles,
font leur bruit qui hésite et qui, longtemps, s'attarde.
Le jour paraît. Des gens dorment, vautrés et noirs ; ça et là, tout-à-coup, s'éclaire une mansarde, et quelquefois un rat traverse le trottoir. Et le poème, à peine achevé de mémoire, se mêle à celui-là qui veut prendre son vol.
Des fanaux rouges sont épars au ras du sol.
Place de Médicis... Le bassin glacé d'aube...
On va plus vite; on a le cœur prompt, la peau chaude;
et le regard est à l'affût des moindres choses.
Et pourtant le sommeil est là, lisse et profond ; et l'on passe si près de lui que l'on chancelle, et qu'on y glisse presque, presque, en disant : non, pour voir et jusqu'au bout, venir l'aube nouvelle, dont le geste anxieux soulève l'horizon.
Oh ! lamentable aspect des terrasses nocturnes I Et l'on pense à Tinan, chère âme, et à Paul Fort. Paris senl (mental existe-t-il encor, et quel est le cœur vrai des blondes et des brunes ? Manon est-elle morte ? Et Jeanne, morte aussi ? Morte selon la mort des valses importunes?...
Petit matin, soudain plus clair et moins transi, visage en rêve encor de la ville usuelle, sourire transparent qui flotte au ras des choses, passant fragile au long des quais surnaturels, que je t'aime, petit matin, si bleu, si rose I
Ah I plaisirs du matin, loisirs de l'eau mouvante, solitude des quais, tout neufs dans l'air léger, projets menteurs, parés d'illusions ardentes, fatigue de la nuit, travaux des maraîchers !
Vin pâle des comptoirs, quand le sommeil tenace vous accable à la fin de son manteau de plomb I Destins qu'on entrevoit, puis dont on perd la trace ! Vent strident qui relève et rafraîchit le front !
Difficile retour du cœur qui s'exténue vers l'au-delà d'un monde effrayé par le jour ! Vertiges d'insomnie, parfums, rumeurs accrues ! Et Moréas, fardé d'amertume et d'amour I
Et tout cela, confus, tout cela presque en songe, vague de plus en plus, de plus en plus lointain, tout cela bientôt sombre et bientôt se prolonge dans un sommeil crispé qui tremble et se souvient !
Petits matins I Moments d'inquiétude aiguë, où la vie se regarde vivre et se méprise d'être si médiocre et si vite vaincue î Petits matins, réveil en feu des vitres grises ! Petits matins des bancs, des arbres, des églises, quand l'aube lente bat des ailes dans les rues, et qu'on hésite sur le seuil, auprès du pain...
Désir, plaisir, jeunesse, hélas î... Petits matins !...
Ce livre que je voulais faire, (grands projets !), si complet, si nourri de toute ma substance, et dont, sans l'avouer, j'étais si fier d'avance, le livre que je voulais faire n'est pas fait.
Vous avez vu, Ramuz, ce qui m'attarde en route, hésitant d'heure en heure à poursuivre, et souvent complice malgré moi d'un rêve décevant.
Vous connaissez mes peurs, mes erreurs et mes doutes.
Vous m'avez vu, Ramuz, bien souvent, prosterné
par l'inquiet désir de vivre et d'être aimé.
Trop souvent, lourd d'angoisse ou d'espoir incrédule,
j'ai délaissé ma tâche avant le crépuscule,
et fatigué de craindre ou de tendre les bras,
j'ai fait le poing dans l'ombre et soupiré tout bas.
Vous avez vu, Ramuz, ma fatigue, ma peine, et que mon cœur stérile a pitié de lui-même.
Cœur demeuré pareil à mon cœur de quinze ans, qui ne peux ni ne veux te plaire ou condescendre à l'amour que Ton t'offre et que tu pourrais prendre, que je suis las de toi, mon cœur, et las d'attendre 1
Ce livre inachevé te rappelle; on y sent le besoin d'absolu qui t'obsède et l'envie qui fait de moi, captif en marge de la vie, un immuable et chimérique adolescent...
Printemps 1907! Renouveau d'espérance !... Mais vous, Ramuz, vous méditiez les Circonstances; Aimé Pache^ déjà, vivait dans votre esprit, côte à côte avec moi, par exemple, ou Bovy. Rien ne vous éloignait de l'œuvre commencée ; rien n'entravait le vol égal de vos pensées, tandis que, près de vous, timide, j'ébauchais ce livre que je voulais faire, (grands projets !), ce livre né dans l'ombre étroite où je tâtonne, ce liv^re malvenu, Ramuz, que je vous donne...
à Paul Fort,
Ah ! que me veulent ces regrets, vains échos d'un monde inutile ?
Il fait clair et bleu sur ma ville, et c'est dimanche pour jamais !
Triste cœur, battu par la vie, voici, loin des bonheurs humains, des retours et des lendemains, la retraite que j'ai choisie.
J'ai marché longtemps, si longtemps, vers tant de dieux, sous tant d'étoiles, assailli par tant de rafales, abusé par tant de printemps ;
qu'enfin j'ai perdu la mémoire des malheurs que j'ai traversés, des mensonges qui m'ont bercé, des poisons que l'on m'a fait boire.
L'absolu dont mon cœur est plein pour Téternité se déploie ; et mon cœur bondit vers la joie qui n'aura ni trêve, ni fin I
Qu'il fait clair et frais sur ma ville I Dieux I Me voici dieu pour jamais I Mes anges purs, nimbés de paix, se suivent dans un ciel d'avril.
J'ai devant moi Péternité
pour être heureux, tant c'est un rêve,
un rêve trouble, tourmenté,
que l'existence, lente et brève.
Les gens, stupides ou mauvais, leurs visages, leurs propos tristes, mes propos chagrins, mes regrets, non, rien de tout cela n'existe.
Je dors... Ah ! que tout m'est égal, puisque tout n'est rien qu'apparence!
Le décor, absurde ou banal, tout-à-coup n'a plus d'importance.
Car un jour viendra, simple, clair, où, par une aube radieuse, j'étreindrai, de toute ma chair, la réalité merveilleuse I
Orgueil ! Orgueil ! Orgueil I Orgueil!
Mot souverain, riche et barbare !
Mot joyau qui fascine l'œil, mot joyeux qui vibre en fanfare I
Orgueil ! Orgueil ! Beau talisman de mon âme agressive, intense, où monte, démesurément, le mépris de toute prudence.
Orgueil ! J'étouffe sous mes pieds la pitié veule qui murmure, et ma volonté, droite et dure, jette des feux multipliés.
Les remords qui geignent ou grondent, prolongent leurs soupirs en vain ; mon désir est dieu sans déclin :
il n'y a que moi dans le monde I
Loin de tout ce qui met en joie la foule pâle aux yeux craintifs, je porte mon cœur excessif vers le triomphe de ma joie 1
Mon royaume a trois portes d'or où l'absolu veille et me venge, quand reviennent les mauvais anges d'inquiétude et de remords.
Mon domaine a trois sources lentes d'azur magique et de clarté, puis trois palais que la beauté peuple de fêtes rayonnantes.
Et je règne, ivre d'avenir, levant, d'un geste de lumière, le livre de tous les mystères et la clef de tous les plaisirs.
Je sais de secrètes paroles contre l'ombre, contre la mort, des rythmes pour charmer les sorts et des cadences qui consolent.
Et, nimbé d'azur triomphant, très loin de la foule assouvie, je porte aux cimes de la vie mon orgueil, invinciblement !
Il y a des cris et des rires, et un orchestre à rendre fou.
La valse défaille^ soupire...
Pourquoi fait-il noir tout-à-coup ?
Il y a des rires, des danses,
et un orchestre forcené.
La valse meurt et recommence...
Pourquoi tout-à-coup ces clartés ?
Les dents, les yeux, les mains, les lèvres, tout tourbillonne sans repos, tandis qu'aux fentes des rideaux le jour accusateur se lève.
Gens épais ! Riez ou chantez, mais songez à l'aube dernière où le convive aux bras de pierre prendra sa place à vos côtés !
Cœur, mon cœur au fracas d*enclume, que te voici riche ce soir, soir de tumulte et de brouillard, où partout ma gloire s'allume.
Le parfum de Phumidité
circule dans l'air et confie
aux cœurs sans bornes, sans patrie,
d'impérieuses voluptés.
Titubant d'orgueil et d'extase, je porte, parmi les passants, mon cceur effréné, bondissant, m.on cœur absolu qui s'embrase !
Pâles passants, spectres d'un soir, qui vous traînez sous la bruine, je vous sonde, je vous devine, je vous plains de tout mon pouvoir!
Vos mains lourdes cherchent dans l'ombre
le chemin que seul j'ai trouvé.
Peuple chétif et réprouvé,
je connais tes effrois sans nombre.
Car seul je vis sur la hauteur, ô foule inerte et dérisoire !
Et, bien que sans nimbe ni gloire, c'est moi qui suis ton rédempteur !
Je porte en moi, dure, divine, ardente, grave et pour toujours, ma joie î Et ce fardeau trop lourd va faire éclater ma poitrine !
Je sens, à chaque battement, mon cœur, plus rouge, plus vorace, me gorger de vigueur, d'audace, et d'orgueil, démesurément !
Ma joie I Vierge et surnaturelle, je la possède en furieux, mais la dérobe à tous les yeux, de peur d'en perdre une étincelle.
Aussi, redoutant la fureur et la démence qui me gagnent, suis-je monté sur la montagne, à pas fous de triomphateur î
Ma joie I Fulgure, monte encore dans Tespace qui s'assombrit I Vois-tu ? J*assène mon mépris sur le monde obscur qui t'ignore î
Gloire à moi ! Gloire à mon plaisir I Seul je domine, sans partage ; et j'entends ricaner de rage les démons que j'ai fait s'enfuir,..
Ahl Ahî Noirs démons en disgrâce, à jamais je suis le plus fort I Et maître même de ma mort, je hurle dans le vent qui passe !
Où aller, ce soir, où aller ?
Les chemins que mon cœur m'indique, se font, soudain, trop magnifiques et trop suprêmes pour mes pieds.
Où vivre désormais ? La vie est plus secrète chaque jour.
A quoi bon l'extase et l'amour si je demeure sans patrie ?
Mais qui m'accueillerait ? Vers qui porter mon cœur et ma pensée, dont les cimes sont caressées par les souffles de l'infini ?
Je lis mon nom sur tous les temples ; je suis tout puissant, mais j'ai peur... Où faire éclater ma splendeur ?
Je suis dieu, et pourtant je tremble.
Qu'ai-je ? Qu?l est ce souvenir d'un moi-même c^bscur que j'ignore ?
J'ai levé les mains pour bénir, mais ils ont ri et ri encore.
J'ai voulu propager ma fête, accorder un lambeau de joie aux ignorants qui me coudoient ; ruais Lous ils ont hoché la tête.
Je me souviens... C'était dimanche, et pour toujours, me semblait-il...
Mais ces pressentiments d'exil ?
Suis-je abandonné par mes anges ?
Pourquoi, souvent, lorsque je passe,
entends-je, parmi les rumeurs,
bref, ironique et persifleur,
mon nom qu'on prononce à voix basse?
Pourquoi ? Ces gens qui vont et rient, jamais ne m'ont vu nulle part ?
Et que me veulent ces regards dont mon âme est endolorie ?
Voix qui m'obsédez, taisez-vous !
Détournez-vous, regards stupides I Je vous hais jusqu'au suicide, par tout mon sang qui brûle et bout I
Et je te hais, race invertie, d'esclaves vils et d'avortés, toi, qui de toute éternité, ricanes quand passe un messie î
La notion d'éternité dans le pouvoir et dans l'ivresse, vivra-t-elle encore et sans cesse au cœur de mon cœur exalté ?
Tout-à-coup, j'ai la crainte aiguë d'être monté trop haut, trop loin des souvenirs et des chemins, vers le ciel des joies défendues.
J'écoute mon cœur... O I stupeur d'être à jamais seul et sans maître !
Dieu soudain va-t-il m'apparaître?
Le silence accuse... Et j'ai peur I
Prends garde : Tu laissas l'orgueil ouvrir ses ailes sur ta vie.
Regarde-toi : Tu es en deuil, et ton trône est fait du cercueil où va s'endormir ton génie.
Prends garde î Tu as blasphémé.
L'idole que tu crois détruite, peut-être va se ranimer, et vouer ton cœur désarmé à des ténèbres sans limites.
Es-tu bien sûr d'être si fort
que plus rien ne puisse te nuire ?
Eveille-toi I Tu es au bord
du vertige où ton guide est mort,
crucifié par les vampires I
L'air se fait rare à tes poumons ; le silence absolu des cimes t'environne et pèse à ton front...
Où vas-tu ? Décide, sois prompt, car tu es entre deux abîmes !
Pour la première fois, ce soir, autour de ma chambre assombrie, j'entendis rire la folie, et j'entrevis le désespoir.
Ah î comme j'étais seul, sans bornes, et divin dans l'isolement î Mais Dieu lui-même, à ce moment, me révéla son néant morne.
Quoi ? Sous tant d'azur, tant de gloire, cette solitude infinie ?
Alors j'entendis la folie, et j'aperçus le désespoir.
Et ma terreur fut la plus forte :
Vivre encor I Saigner et souffrir I Je me suis rué pour m'enfuir, et je n'ai pas trouvé la porte...
L'insomnie, avec ses yeux clairs de lesbienne, de tribade, entre, s'accoude et me regarde...
Et je sens se glacer ma chair.
Elle insiste, met sur ma tête, lentes, pesantes, ses deux mains...
D'heure en heure, jusqu'à demain !..
Je recule, mon cœur s'arrête.
Car avec elle et ses yeux froids de succube, de larve errante, c'est tout mon passé qui me hante et qui se dresse autour de moi.
Tout mon passé : Toutes mes fautes !
Mon triomphe, mon désespoir î Et demeurer là, sans pouvoir exorciser le mauvais hôte !
Me cacher ? Le fuir ? A quoi bon ?
Toujours il retrouve ma trace.
L'opium le rend plus tenace, et l'éther le fait plus profond.
Lucide, calme, l'insomnie me dévisage fixement ; et je me débats, sanglotant, sous le poids de toute ma vie !
Démon qui rôde, qui m'épie, le doute a profané ma paix, le doute vil qu'à tout jamais j'avais éloigné de ma vie.
Il a suffi d'un seul instant d'inquiétude messagère...
Il est dans le vin de mon verre, il est dans l'ombre, dans le vent.
Il est dans ce pain que je mange, il est dans les mots qu'on me dit.
Il se multiplie et grandit :
C'est tout l'au-delà qui se venge !
Mon orgueil, jadis radieux, n'a plus qu'une lueur obscure ; et j'ai perdu l'investiture des pouvoirs qui me faisaient dieu.
Hélas I Et j'ai perdu ma joie
qui rayonnait mieux qu'un soleil.
Vais-je redevenir pareil
aux passants noirs que je coudoie ?
Vais-je oublier enfin qu'hier j'étais l'absolu sans contrainte ?
Et vais-je, humble, broyé de crainte, me réveiller en plein enfer ?
Quand, pour m'évader de moi-même, je cherche un asile d'un soir dans l'ivresse du désespoir, de la révolte et du blasphème ;
et quand, trouvant trop lent, trop lourd, le temps que plus rien n'accélère, dans la volupté volontaire je cherche un refuge d'un jour ;
alors quelqu'un monte dans l'ombre, quelqu'un qui ricane, disant :
« Te voici rentré dans le rang, pareil à tous, infirme, immonde ! »
« Toi, goûter à de tels plaisirs î Toi, courir à de telles fanges !.. . » Et, tandis que ma chair se venge, prosterné, je pleure à mourir.
Plus rien dans la tête, plus rien
qu un vide affreux, qu'un vide immense^
où s'anime et vibre soudain,
une impitoyable souffrance !
Plus rien dans la tête... O I terreur de sentir chanceler sa vie sous l'assaut terrible, vengeur, de tout l'au-delà en furie !
Vertige ! Glisser à la mort
dans une onde absorbante et noire...
Effroi I Se souvenir encor,
et pourtant perdre la mémoire !
Plus rien dans la tête... Plus rien.
Voir mourir son âme offensée; ne plus reconnaître à la fin, le visage de ses pensées.
Lever éperdûment les bras
vers tous les dieux^ proches ou pâles I
Revenir en vain sur ses pas
parmi la ténèbre infernale !
Et, puni d'avoir trop bravé l'infini, l'amour et la vie, s'abattre, à jamais réprouvé, pour une éternelle agonie I
pour Alexis François.
Sursaut de plaisir, de bonheur ou de fierté désordonnée...
Et l'instant règne dans le cœur empli d'une ivresse étonnée.
L'orgueil avec la volonté dressent la tour surnaturelle ; on sent bondir à son côté le beau projet qui prend des ailes.
Puis on étreint, jusques au sang, la vie ardente et despotique ; rien ne s'oppose, tout consent :
L'instant règne, ivre et prophétique.
Recul de doute, de stupeur
ou de fragilité soudaine...
Et d'un vol furieux, la peur
fond sur le destin qu'elle enchaîne.
On roule avec un cri dément, dans un vertige âpre et farouche, où la mort, implacablement, triomphe et vous baise la bouche.
On entrevoit dans un éclair la vérité, morne et géante ; et, levant son sceptre de fer, l'instant règne, roi d'épouvante.
Tout mon amour, tout mon bonheur, sont là, dans cette chambre étroite ; tout mon avenir, d'heure en heure, tout mon souvenir, tout mon cœur, cœur paisible où rien ne convoite.
Ah î vous qui riez, quittez-moi !
Passants qui chantez, Dieu me parle I Et mon cœur ne veut d'autre joie qu'un instant d'azur sur mon toit, qu'un poème inutile et calme, et qu'un baiser parmi des larmes.
O I chambre calme, toute blanche dans un demi-jour azuré, tes rideaux frais semblent tirés sur quelque immuable dimanche.
Il y a du soleil dehors,
où, tendrement, les ramiers pleurent;
je ne sais ni le jour ni l'heure,
et chaque instant m'offre un trésor.
Douceur ! Apaisement ! Mains jointes 1 Songes naïfs et chants lointains I Pourquoi tant de bonheur, soudain, malgré ces pleurs, après ces plaintes ?
Pourquoi, soudain, si beau, si clair, le ciel, tragique pour tant d'âmes, et pour moi seul tout ce dictame, et pour tant d'autres tout l'enfer?
La matinée est calme, gaie, dans le jardin baigné d'air bleu.
Vois, le tilleul frissonne un peu, puis un coq traverse la haie.
Les volets brusques des maisons tour à tour claquent. Du silence...
Les herbes hautes se balancent ; un merle court sur le gazon.
Voici passer la vive odeur
d'un pré qu'on fauche... L'air bourdonne.
La matinée est claire et bonne
dans le jardin plein de rumeurs.
Sur ma table j'ai, dans un verre, trois grands lys, odorants et lourds, et, tout auprès, l'Ombre des jours, avec le Deuil des primevères.
Le rideau bouge au vent joyeux qui sent la route et l'escapade ; et mon désir aventureux vers l'azur bondit puis s'évade.
Sur le gazon neuf du jardin, la clarté parmi la rosée...
Le soleil élargit soudain le cadre étroit de la croisée.
Du ciel uni, si pur, si bleu, descend la paix des jours magiques ; le figuier se balance un peu dans le vent rapide et rustique.
Le gravier crie... Un papillon passe, repasse, passe encore ; et l'heure agile aux cheveux blonds va son chemin multicolore.
Tout le ciel par la fenêtre, semble entrer parmi l'air pur ; et la chanson qui va naître, sera d'air libre et d'azur.
Le platane se balance, doucement dans le vent doux ; tous les rêves du silence vont descendre jusqu'à nous.
L'heure apporte en ses mains claires, le pardon comme une fleur, et l'oubli crépusculaire du remords et du malheur.
L'heure approuve, sanctifie, et bénit, tendre et bercé, cet instant de notre vie, cet instant déjà passé.
Ah ! voici minuit, vaste, sombre, et le sommeil n'a pas pitié !
Tout mon corps, de la tête aux pieds, tremble, grince et brûle dans l'ombre.
Un démon que je connais trop, pour l'avoir défié naguère, m'assiège, narguant ma misère, m'outrage et m'insulte en ces mots :
« Eh î poète I Où donc est ta gloire ? Où ton orgueil exaspérant ?
Te voici pauvre et suppliant, muet, chétif et dérisoire ! »
L'heure est lourde, le temps est long; la fièvre en mon cerveau fermente ; et je défaille d'épouvante sous le sarcasme du démon.
L^arbre noir tressaille un peu, baigné d'aube et de silence ; lentement le jour commence, le ciel triste devient bleu.
L'arbre, tour à tour, accueille le vent paisible, l'oiseau, la clarté du renouveau, puis l'espoir secret des feuilles.
Et mon cœur que l'on délivre de son deuil intermittent, mon cœur tremble en imitant l'arbre noir qui va revivre.
Fièvre, fatigue des départs !
Vertige énervé des idées !
Mots sans suite, rythmes épars parmi la mémoire obsédée !
Tumulte du cœur convulsif que tout l'avenir importune !
Paysages, clochers furtifs, et cimetières sous la lune...
Le projet naît, vole, bondit, sans frein sur les routes soumises, et son essor qui resplendit, tour à tour s'exalte et se brise.
Ex tous les frissons d'exister, l'un après l'autre, tous ensemble, s'emparent du cœur emporté, du cœur fou qui trépide et tremble !
Sur ton doux visage touché par Pautomne, par la détresse, mon rêve jaloux que tout blesse, mon rêve anxieux s'est penché.
J'ai deviné, sous ton sourire, des pleurs sans nombre, sans témoin, pressenti, pauvre âme en chemin, ce que tu souffres sans rien dire.
Mais, à l'instant d'interroger ton long courage et son mystère, j'ai lu le conseil de me taire sur ton doux visage étranger.
Puis soudain, blessé jusqu'aux larmes de pitié tendre et de regret, prosterné devant ton secret, j'ai sangloté comme une femme.
Ce soir, le soir offre à nos rêves tant de refuge, tant d'oubli, qu'au seuil de Pombre et de la nuit, nous tendons les bras et les lèvres.
Ce soir, le soir ouvre à nos cœurs tant de chemins, tant d'aventures, qu'un même espoir nous transfigure de nous évader pour ailleurs !
Notre destinée affranchie, déjà plane et s'élève encor; l'inquiétude, le remords, ont disparu de notre vie.
Et malgré demain qui viendra nier notre ardeur exaltée, vers l'au-delà de nos pensées, mon âme, nous tendons les bras.
Quel silence à travers Tespace I Que de splendeur à l'horizon I Et quel bonheur, neuf et profond, dans nos cœurs en état de grâce I
Miracle, prodige infinis !
Nous sommes dieux pour quelques heures,
tant ce soir le soir nous effleure
de paix, de loisir et d'oubli !
Solitude... A quoi bon l'étreinte, et la promesse et le baiser, puisqu'un rien suffit à briser l'essor de nos âmes disjointes ?
Solitude... A quoi bon l'ivresse
et l'extase au delà du temps,
si tout s'achève en un instant,
si tout nous trompe et nous délaisse ?
Rien de vous ne s'attarde en moi.
Je suis si loin de tous vos rêves I Et votre main que je soulève presse en vain ma main qui a froid.
Une éternité nous sépare ; un gouffre entre nous s'est creusé...
Je vous regarde et mon baiser retombe, à jamais, comme Icare.
Au cœur tout bleu de ce dimanche, j'entends mon cœur... J'entends mon cœur me dire à mi-voix mon enfance, et Pennui des grandes vacances, et l'ombre lente et la chaleur.
J'entends mon cœur... J'entends les cloches et la voix de tous ces reproches que me faisait ma conscience...
J'entends aussi ma voix d'alors, parmi la rumeur bourdonnante d'un jardin prostré de silence...
J'entends mon cœur et je m'endors du sommeil noir de mon enfance.
Un courant, très lent, d'eau captive,
où le ciel flotte à la dérive,
gris, paisible, strié de bleu,
courant tranquille où, d'heure en heure,
le ciel expire peu à peu...
Une complainte intérieure et qui chante en rimes mineures, selon le paysage flou, complainte perceptible à peine et s'en venant on ne sait d'où...
Un reste de clarté qui traîne au flanc des collines lointaines, sur la neige, sur la forêt, clarté suprême et moribonde, qui recule, qui disparaît...
Une lueur, étroite et blonde, qui s*allume et tremble dans Ponde.
Et, soudain, je sens en mon cœur, naître, grandir, la paix profonde, et qui surpasse le bonheur.
Sous les arbres du bord de l'eau, la brise fait bouger les feuilles.
Pour mieux tout voir on se recueille, et le soleil danse avec l'eau.
Les montagnes, là-bas, sont belles, sommets purs dans le ciel profond.
La brise berce un papillon ; Peau glisse avec des étincelles.
Ah ! que l'eau sent bon I Tout au bord il y a des cailloux qui luisent; Peau, tour à tour, est verte et grise ; elle parle bas, puis très fort.
Un char s'en vient dont l'essieu crie ; un pêcheur passe lentement ; un corbeau vole et, par moments, on entend ronfler la scierie.
L*eau coule verte sous les branches, Pombre joue sur les tables vertes; rheure s'en va, lente, et je pense à l'été lascif et inerte.
Moiteur des corps, sommeil des âmes.
La Marne coule, verte et grise ; Tété brûle et je sens des larmes monter de mon cœur calme et triste.
Les rectangles que font les champs^ rangés sur la colline ardente, sont bruns et verts, petits et grands.
L'air vibre ; mille grillons chantent.
La route, claire entre les prés, rejoint le village et s'égare à l'abri des arbres serrés...
Le train lent s'arrête à la gare.
Le silence a l'air éternel sur la mare à moitié tarie ; et la chaleur, du haut du ciel, s'épanche et pèse et luit et crie.
Les arbres sont las et penchés ; les oiseaux se cachent, tranquilles ; seul au milieu d'un champ fauché, un chat tout noir est immobile.
La table verte, sous les branches, porte un litre vide à moitié.
Midi brûle et sur le gravier, le soleil met des taches blanches.
Un bruit d*enclume, égal et clair, s'élève un instant sur la ville.
Les platanes sont immobiles sous l'azur torride et désert.
Toute la vie semble arrêtée à l'abri des murs silencieux ; et les murs nus font mal aux yeux par leur blancheur répercutée.
Et c'est dans un demi-sommeil qu'on entend couler la fontaine, et bruire, éparse et lointaine, la chanson de l'été vermeil.
154 ATTBNDRK
Un grand souffle frais circule.
Ce n'est plus le crépuscule, ce n'est pas encor la nuit.
Il y a des gens qui passent, puis des chars qui font du bruit.
La campagne est bleue et lasse.
Un oiseau siffle et se tait.
L'eau n'a plus ses beaux reflets.
Puis la nuit vient tout-à-fait.
C'est l'instant d'un grand silence où des bruits confus commencent.
On rêve au jeteur de sorts.
Il y a peut-être un mort dans les maisons qu'on devine.
On voudrait serrer, bien fort,
son bonheur sur sa poitrine...
Les grillons jasent encor.
Dans le verger tout est sombre.
On entend un fruit qui tombe.
L'eau qui n'arrête jamais, fait un bruit sourd qui augmente. Un arbre craque... Il fait frais.
Les étoiles sont tremblantes.
Tout en bas dans la forêt un feu lentement s'allume, bouge, hésite, disparaît...
On ne sait ce qu'on voudrait...
Les maisons dorment, chacune.
Il n'y aura pas de lune.
Le pavé luit de réverbères ; le vent soupire sans repos.
On ferme le café désert, et la pluie mouille le jet d'eau.
C'est un mauvais soir pour les filles, car il ne passe plus personne ; et moi qui rentre, je frissonne...
Fatigue, ennui... Le pavé brille.
Le chemin, le seuil et la porte, la balustrade, le perron, le chien qui dort, couché en rond, le soleil et les feuilles mortes ;
le tout premier frisson d'hiver, le bassin gris, l'ombre, la mousse, le cri de la porte qu'on pousse et l'odeur du palier désert ;
tout semble prendre et remémore Paspect lucide, singulier, d'un rêve où l'on est éveillé, tout en sachant qu'on rêve encore.
Ce papier roux contre les murs,
le tapis fané de la table,
et cet arôme insaisissable
de verveine et de fruits trop mûrs ;
je crois tout voir, tout reconnaître, et rien ne m'étonne, et, pourtant, c'était ailleurs et différent, et j'ai dû vivre avant de naître.
Et j'ai pleuré pour un départ, devant ce triste paysage, au temps des adieux, des naufrages, et des pressentiments du soir.
Rumeurs d'automne à travers champs.
Cris de bergers, sonnailles claires...
La nuit vient vite ; c'est le temps où l'eau baisse dans la rivière.
Premier brouillard et premier gel...
Sous leurs fruits les arbres s'inclinent. L'air chaque soir est plein d'appels, tandis que fument les racines.
Plaintes du vent... Dans les marais s'attardent les canards sauvages ; c'est la saison des longs regrets, des repentirs et des présages.
On songe à tout ce qui n'est plus,
à tout cela qui devait être ;
et tant de jours sont révolus
qu'on a peur des jours qui vont naître
et qu'en présence du destin, l'on voudrait faire un sacrifice...
Le malheur est pourtant certain, car il faut que tout s'accomplisse.
On voit qu'on a mal profité des heures qu'on laisse en arrière ; on pense aux chemins de l'été ; on pense aux croix du cimetière.
pour Alexandre Cingria.
Petite lyre aux douces cordes, c'est toi, si proche de mon cœur, dont les cadences me consolent de vivre inerte et sans bonheur.
Un peu d'illusion docile encor t'anime quelquefois, lyre étroite aux rythmes fragiles, et qui soupires sous mes doigts.
Si tu n'as, pour m'aider à vivre, nul accent rude ou surhumain, jamais tes cordes, tendre lyre, n'ont un soir fait saigner mes mains.
Tu es le meilleur de moi-même, et ma force et mon réconfort, petite lyre où mes poèmes, au gré des jours prennent essor.
Dieu que je sers et qui m'assistes, au gré des jours bons ou cruels, je te rends grâce d'être tel que tout m'enchante ou me contriste.
Ah ! rends-moi, chaque soir, plus tendre, plus mobile aussi, plus divers, beau jeune dieu dont le front clair porte le myrte avec le pampre !
Donne à mes lèvres ton sourire, enseigne à tout mon corps la joie I Mais, à tout jamais, garde-moi de l'amour qui blesse et déchire.
Et que, n'ayant d'autre horizon sinon ta clarté, dieu sonore, je rythme en moi, longtemps encore, tes gestes purs et tes chansons I
J'ai dans le cœur, j'ai dans le sang, toute la poésie du monde, tous les reflets bougeant sur l'onde, tout le soleil et tout le vent !
J'ai les villages et les villes, et leurs lueurs quand il fait nuit ; j'ai tout l'amour, j'ai tout l'ennui, dans mon cœur grave et puéril...
Que m'importent donc les critiques de ces gens qui, l'index en l'air, pèsent mes rimes et mes vers dans leurs balances dogmatiques ?
Oui, que m'importe, en vérité, le mépris, l'éloge ou le blâme à moi qui garde au fond de l'âme, tant de force, tant de beauté ?
Toute la beauté que je porte est aujourd'hui captive en moi.
Mon cœur attend je ne sais quoi, qui l'approuve ou le réconforte.
Sommeil de tout ce qui m'est cher, morne sommeil et toi, silence, pourquoi, malgré ma vigilance, envahir mon âme et ma chair ?
A quoi bon cette angoisse obscure ?
O faible cœur, trésor caché, tu attends, pareil au rocher, le choc salutaire ou l'injure !
Et moi qui porte un cœur divin, plus profond, meilleur que tout autre, au seuil du bouge et de la faute, je blasphème enjoignant les mains I
Ah I que j*ai mal de ta clarté, matin pâle aux yeux d'insomnie, car voici, j'ai trahi ma vie, et le coq a trois fois chanté !
Pâle matin qui me renies, pesant d'ombre et d'iniquité, je porte mon cœur dévasté loin des temples d'ignominie.
Mais, cruel implacablement, un pur archange éblouissant partout me condamne et m'affronte.
L'heure s'attarde avec dégoût, et sans pitié le soleil monte. . .
Ah ! dormir, dans l'oubli de tout I
Il faut avoir connu ces aubes et ces réveils d'après-midi, quand la pensée hésite, rôde, au seuil d'un monde évanoui ;
il faut avoir connu ces larmes et ces au-delà de soi-même, où l'esprit titube et s'acharne, en saccageant tout ce qu'il aime ;
il faut avoir connu ces craintes
de la mort et de la démence,
pour savoir aimer le silence
d'un bonheur triste aux lèvres jointes,
d'un bonheur grave où rien n'arrive qu'à pas muets ou devinés, tendre bonheur aux mains captives, bonheur timide et résigné.
Pour nous, qui, lous les jours, voulons la joie et puis encor la joie, qu'est-ce pour nous que ces rayons, quand ailleurs la clarté flamboie ?
Qu'est-ce, pour nous, que ces baisers, vains transports de volupté morne, quand l'amour peut, sans l'épuiser, nous conduire à la joie sans bornes ?
Qu'est-ce, pour nous, que ces poisons, paradis brefs qui nous écrasent, pour nous, qui, tous les jours, voulons l'ivresse absolue et l'extase ?
Plaisirs procbes du désespoir !
Gestes vils, mensonge des livres I Etouffer d'ennui chaque soir, et, pourtant, s'acharner à vivre !
Ils me reprochent ma tristesse et ma plainte à propos de rien :
Ah ! que n'ont-ils, semblable au mien, un cœur infirme que tout blesse î
Effroi des gestes, des visages, et des sourires sans pitié I Ah ! que n'ont-ils ce cœur blessé que tout révolte ou décourage!
La fatigue, l'anomalie, l'inquiétude, le chagrin, le remords, le désir enfin, poignent mon cœur, peuplent ma vie.
A chaque instant, combat nouveau, nouveau départ, peine plus dure...
Et l'ombre seule me rassure :
Fait-il noir au seuil du tombeau ?
Je voudrais qu'on me déteste, ou que, monstre, on me lapide, tant le blâme est insipide, tant la louange me blesse.
Vous, les sourds, vous, les aveugles,
que m'importent vos décrets ?
Je refuse, désormais,
le secours de vos mains veules.
Médiocres, quittez-moi.
Sans réserve, sans mesure, je réclame la blessure qui m'arrache un cri d'effroi.
Qu'on m'outrage, qu'on m'exile î Peut-être alors, m'éveillant, maudirai-je ce néant qui tient mon sort immobile !
Encore un jour, encore une heure...
Attendre ! Attendre !
Mais bientôt l'ombre va descendre,
ô faible cœur !
Encore un jour, encore un soir.
Les nuits sont longues...
Entends ce que le vent raconte
aux arbres noirs.
Encore une heure, encore un jour.
Mais voici l'aube...
As-tu vu la clarté qui rôde
au seuil des cours ?
Pourquoi te plaindre d'heure en heure?
Ne sais-tu point que d'attendre et d'attendre en vain,
c'est le bonheur ?
Accepter l'heure et l'aventure sans nul retour vers le passé; mais, dès que l'aube a commencé, ne songer qu'à la clarté pure.
Accueillir l'heure messagère sans amertume, sans espoir ; et dès l'instant crépusculaire, ne penser qu'à l'ombre du soir.
Goûter, minute après minute, et sans effroi, le jour nouveau, soit qu'il apporte le repos, soit qu'il suggère la dispute.
Voir au feu succéder la cendre; et sans peur ni mépris de rien, voir doucement l'ombre descendre, et se dire que tout est bien.
Souvent je tremble d'être au monde sans nul amour qui m'aide à vivre ; la solitude qui m'enivre, souvent m'oblige au rêve immonde.
Trop d'espoir, jadis, m'a conduit loin de l'amour qui, seul, relève ; tendre orgueilleux, faible proscrit, j'abomine aujourd'hui le rêve.
Et souvent, si rare est ma joie, si décevante ma fierté, qu'oubliant sa divinité, mon cœur infirme doute et ploie.
qu'"
d'attendre encor quand la nuit tombe,
vers la solitude des tombes,
je soupire enjoignant les mains.
à Jean Violette,
Toi dont ie cœur ne bat qu'à peine, et qui n'espères qu'à demi, écoute la chanson prochaine de l'arbre au geste rajeuni.
Ce lent murmure, feuille à feuille, dans l'air mobile d'un beau jour, ce murmure, comme il accueille ton cœur triste et privé d'amour!
Prends courage; il n'est rien au monde qui ne trouve enfin son repos ; même la foudre vagabonde s'abrite un soir au foyer clos.
Toi dont le cœur ne bat qu'à peine, et qui n'espères qu'en tremblant, écoute la chanson prochaine de l'arbre calme et rassurant.
Je sais peut-être qui tu es, toi qui seras ma tendre amie, et qui partageras ma vie, sans plus d'elFroi ni de regrets.
Peut-être ai-je entrevu, dans l'ombre, auprès de tes yeux méditants, le refuge, enfin, qui m'attend, loin des périls où je succombe.
Et peut-être ai-je, à ton insu, par delà l'heure commencée, deviné ce que ta pensée n'a point, sans doute, encor conçu.
Mais que d'orages sur ma voie, que de remords, que de soupirs, avant l'instant, s'il doit venir, l'instant béni de notre joie !
M'attendras-tu? Les jours sont courts; notre vie est bientôt finie ; trop de regrets bornent les jours, et trop d'espoirs peuplent la vie.
Après le temps bref de l'été, longue est l'heure où naît la tristesse... M'attendras-tu sans regretter les jours secrets de ta jeunesse ?
Ah î que de nuits vont t'émouvoir, avant qu'enfin je ne revienne î M'attendras-tu sans percevoir d'autres paroles que les miennes?
Mon sort, hélas, n'est revêtu que d'un manteau couleur de cendres...
Les jours sont longs... M'attendras-tu, sans te résigner à m'attendre ?
Que la paix soit avec vous.
Oui, mais qu'aussi la joie soit avec vous. Non point la joie du sourire ou du chant, mais celle-là que Dieu donne au dedans.
Puis que l'orgueil marche sur vos chemins. Non point l'orgueil du regard ou des mains, mais celui-là qui peut souffrir debout : Que l'orgueil soit avec vous.
Que l'amour soit avec vous.
Non point l'amour qui trouble, qui rend fou, mais celui-là que mon cœur a pour vous, qui va plus loin, qui va plus haut que vous!
Je vous salue au secret de ma vie.
A votre insu je vous donne ma vie, dans un silence éternel qui m'absout...
Que la paix soit avec vous.
C'est toi qui m'apprenais à lire ; tout ce que j'ai me vient de toi ; pourquoi donc chercher loin de toi, l'amour cruel et son délire ?
Tout me trahit, tout m'a blessé ; tout me déteste, me renie.
Près de toi je me réfugie :
Ah ! berce mon sort angoissé !
Reprends-moi, sans gloire, sans flamme,
et préserve-moi, pour toujours,
du vain prestige de l'amour
et du regard méchant des femmes ;
et que, sans plus aucun départ, au gré du songe et du silence, le doux sommeil de mon enfance revienne à moi sous ton regard !
Pour apprendre à mourir sans crainte, je veux que le plus bel amour couronne enfin de ses mains Jointes, mon front plus morne chaque jour.
Ah ! qu'il m'absolve, me délivre, après tant de songes perclus, de l'immuable ennui de vivre et du tourment de n'être plus I
Perfide espoir, cruelle attente I L'amour outrage mon destin.
Mais la mort aux caresses lentes, me rassure et l'exauce enfin.
Calme de l'ombre sans réponse î Douceur de l'ombre et du repos !
Pour mon front morne où tout renonce, il n'est point d'amour assez beau.
Faible moi, voici, pour te plaire, selon ton vœu le plus constant, sans équivoque ni tourment, le plaisir et Pamour offerts.
Pour ton sort, inquiet naguère, voici l'étreinte, le serment...
Grave sourire, charme clair ; calme regard où rien ne ment I
Bon refuge après tant de routes !
Mais tu recules, mais tu doutes ?
Ah I songe au piège reconnu I
Prends garde au baiser que tu donnes C'est ici que, devenant homme.
Dieu renonce à tout absolu.
Vous donner? Vous? Par quel mensonge?
Vous qui ne songez qu'à me prendre, et qu'à marier votre cendre au feu que mon ardeur prolonge !
Vous donner ? Mais par quelle audace ? Quand, sans trouble et d'un geste ému, vous prétendez m'offrir en face le fruit de l'arbre défendu !
Ruse banale ! Pauvres armes !
Qu'ai-je à faire de vos serments, moi qui sais bien qu'en vous tout ment, jusqu'au sourire, jusqu'aux larmes !
Vous donner ? Le feu que je porte est plus intègre chaque jour, et je préfère à tout amour sa clarté qui défend ma porte.
Quand je suis un très grand poète, et que, seul, devant l'avenir, j'ai droit à d'orgueilleux désirs et droit de porter haut la tête ;
quand je n'ai d'autre ami que moi parmi l'humanité malade, et que loin d'elle je m'évade, selon mon cœur, selon ma loi ;
nul amour alors, nulle étreinte, sur moi n'ont plus aucun pouvoir; et que me veulent ces regards, et ces soupirs et ces mains jointes ?
Robuste, pour toujours guéri de l'émoi banal et perfide, sur les femmes au regard vide j'incline un écrasant mépris.
Je suis grand parmi les plus grands.
Car nulle femme aux mains fragiles ne me réclame, ne m'exile et n'asservit mes pas errants.
Ma force est jeune, presque neuve ; car jamais femme au front borné, n'a su contraindre ou détourner mon orgueil étroit comme un fleuve.
Je risque à chaque pas l'enfer; mais l'androgyne avec l'archange, m'ont promis la gloire en échange de mes triomphes sur la chair.
Et c'est pourquoi, jour après jour, si le plaisir parfois m'arrête, sans jamais détourner la tête, je repousse à deux mains l'amour !
Si ta jeune bouche irritée se refuse à l'amour méchant, qu'elle dise, du moins, ces chants par quoi sa force est exaltée.
Un don magique, tour à tour, anime en toi, jusqu'au martyre, le cœur des vierges qui soupirent et des amantes sans amour.
Tu es celle qui n'a plus d'ombre, tant son cœur donné fut meurtri, et celle-là qui dans un cri triomphe, et celle qui succombe.
Ah ! ta voix tremble ! Que ta chair doucement comprenne, traduise I N'es-tu pas la peine indécise, et tout l'espoir aux bras ouverts ?
Fatigue des adolescentes, et leur geste au devant du soir, quand succombe un nouvel espoir, parmi l'ombre aux voix décevantes !
Ah ! ces jours en vain révolus!
Tant de nuits de fièvre immobile !
Fatigue du cœur inutile, et soudain qui n'espère plus.
Détresse de vivre, d'attendre, au profit d'un rêve imposteur !
Ah 1 que de plaintes, de pâleurs, captives dans la nuit des chambres I
Soupirs muets, pleurs ignorés, sang qui monte aux lèvres ardentes I.
Fatigue des adolescentes, et leur geste désespéré I
Toi qui trahis, puis qui délaisses, d'heure en heure, de lieu en lieu, et qui n'approuves d'autre dieu que ce désir dont tu nous presses ;
toi qui nous trompes, toi qui mens, toi dont le cœur inconnaissable, n'accorde au plus tendre serment qu'un souci bref, pareil au sable ;
quel est ton rêve près de nous, quand l'amour sans loi ni patrie nous mêle aux forces de ta vie, ou nous outrage à tes genoux ?
Que vois-tu parmi l'ombre ardente, poète, et saurons-nous jamais, combler ton âme d'épouvante, de souvenir ou de regret ?
Je suis belle... J'ai, pour me plaire, le corps oisif et délicat, les seins menus, les pieds étroits, les yeux vifs et les mains légères.
O frais miroir, mon seul amant I L'homme aux étreintes malhabiles, répugne à mon être fragile, et je suis vierge éperdûment.
L'amour qu'à jamais je méprise, m'assiège en vain de toutes parts ; et je repousse du regard le regard des femmes éprises.
Ah ! mon corps, si doux à mes mains, mes cheveux, mes jambes, mes lèvres I Et mourir quand enfin s'achève mon spasme avide et sans témoin î
Voici qu'on te reproche encore, cœur ardent, mon cœur exalté, d'être trop large, trop sonore, en tes rythmes répercutés.
Parfois je me découvre en faute, quand je dénombre tes rumeurs, de ne point t'oublier, mon cœur, au profit d'un autre ou d'un autre...
Et tout, pourtant, joie et sourire, larmes faciles, durs sanglots, regrets, tourments qu'on ne peut dire, trouve en toi, mon cœur, un écho.
Ta plainte, quand mes larmes coulent, prend l'accent de mille douleurs...
Je confesse alors tous les cœurs, et je parle au nom de la foule I
XXVIIÏ
Connais-toi : Tu es plus fragile que cendre éparse ou que soupir, et tout effort pour t'affranchir s'achève en larmes puériles.
Oui, souviens-toi ; Ton cœur se venge en t'apprenant ce que tu es.
Poursuis, dès lors, à pas muets, car tu n'as plus l'âge où l'on change.
Tu es ainsi : Pourquoi te plaindre, et te révoltant, pourquoi joindre tes mains pâles d'oisiveté ?
Ta vie est à jamais captive :
Accepte l'immobilité
d'un destin morne où rien n'arrive.
Debout ! Debout ! Le jour est blême, Pinstant vide, le ciel boudeur.
Je suis las d'écouter mon cœur, plus las encor d'être moi-même !
J'ai trop vu ces bornes dressées, si près de moi, si loin de tout I Et je suis las jusqu'au dégoût, d'accueillir les mêmes pensées !
Debout ! car tout est moins stérile que ces tourments, que ces désirs !
Je renonce à tout souvenir, et de moi-même je m'exile.
Plaisir d'autrui, tu es à moi !
Douleur du passant, je t'affronte !
Le chemin court, le soleil monte, et l'azur chante sur les toits I
Ah I ces poisons ! Point n'en faudrait, tant leur œuvre est néfaste ou brève, tant ils n^engendrent que regrets, mornes retours, ennui sans trêve I
Ces poisons ! Rien de plus menteur, de plus cruel que leurs magies !
Tous ils rendent à la stupeur notre extase à peine affranchie.
Tous ils sont complices un peu du désordre où l'effroi commence...
Point n'en faut : Je puis être dieu, beaux poisons, sans votre assistance.
Et pour atteindre l'absolu, dès lors je ne veux, cœur en peine, d'autre moyen, d'autre vertu, ni d'autre poison que moi-même I
O bonheur que tant j'ai rêvé, tant poursuivi, sans fin ni trêve, bonheur simple et frais, comme en rêve, ce soir enfin je t'ai trouvé I
Tu viens soudain de m'apparaître,
à l'heure où je n'espérais plus,
tendre, tel que je t'ai voulu,
pour longtemps, pour toujours peut-être!
Tu m'enseignes l'ordre, la paix, le calme, l'oubli de moi-même...
O clair bonheur, combien je t'aime, de tout mon cœur, à tout jamais !
Tu guides mon âme éblouie, par de beaux chemins sans retour, vers la vérité, vers l'amour, et jusqu'aux cimes de la vie !
IS
L'instant qui vers moi t'a conduit, déjà succombe, mais qu'importe, si je conserve ton escorte, ô mon bonheur, et ton appui?
Mon âme, enfin victorieuse, mon âme, ivre de tant d'espoirs, ô mon âme, endors-toi, ce soir, dans la volonté d'être heureuse I