LE MIME
Reniant l'artifice impur du fard, du masque et du costume, sans attribut qui le résume, avec, pour tout décor, un mur;
méprisant la parole vaine et l'art borné de l'histrion, il anime l'illusion, la joie et la douleur humaines.
Souple et subtil, silencieux, mais changeant d'âme et de visage, à son gré vieillard, fol ou sage, ou vif jeune homme impérieux ;
poète, empereur ou flamine, morne esclave ou dieu souverain, tour à tour Jupiter d'airain, puis Mars ou l^acchus androgyne ;
veule, voluptueux ou fort, d'un regard, d'un geste ou d'un signe, il dit l'oubli qui se résigne, l'amour, la haine et le remords.
L'amour extasié, total, éternel, sublime et suprême, Pexalte au-dessus de lui-même, et lui dresse un clair piédestal.
Prodige I Etre dieu dans une âme et créateur dans un destin !
Porter, à jamais, dans ses mains, le rayon, l'étoile et la flamme I
Respirant un air embrasé,
il règne, invincible, farouche;
et son front commande, et sa bouche
garde la forme du baiser I
Rien désormais ne lui peut nuire ; il domine et ne doute plus ; car son royaume est l'absolu, la certitude est son empire...
Mais soudain, pareil à l'éclair, foudroyant son rêve et sa joie, le soupçon le traverse et broie son cœur dans sa griffe de fer.
Ah I ce pressentiment tragique de vieillir, d'être inerte, seul, au bord de l'ombre léthargique où la couche attend le linceul I
Ah ! la certitude obstinée de disparaître, un jour, demain, dans l'ombre lourde, environnée d'un mystère qu'on scrute en vain !
Il palpe de ses mains savantes, ses membres déjà décharnés, puis défaille, dans l'épouvante de son squelette deviné I
Puis, prenant, à deux mains peureuses, sa tète exsangue, il s'aperçoit que sa tète aux orbites creuses est déjà crâne sous ses doigts...
Et, convulsé d'effrois funèbres, blême, portant son propre deuil, il se débat dans les ténèbres profondes d'un étroit cercueil !