II. Je n'ai pas travaillé ici
D. Ne dites-vous pas que vous êtes ici depuis le mois d'avril? R Oui.
Nous adressons quelques représentations au prévenu; il dit, entre autres choses :
v.Te suis un malheureux ! Je suis un misérable !.....
«Je ne puis rien espérer !
«Je puis rendre service Nous verrons
« J'ai du regret de l'avoir fait . . . . w
Le prévenu a sur le côté gauche de la poitrine une croix à cinq branches en pointe , surmontée d'un aigle , au-dessus duquel est une couronne.
Le prévenu dit que c'est une décoration du prince Murât.
M. le Garde des sceaux est présent ; il joint ses exhortations et ses eflbrts aux nôtres pour engager le prévenu à dire toute la vérité.
Le prévenu dit encore entre autres choses, d'après diverses interpellations qui lui sont adressées :
«J'arrêterai peut-être quelque chose. . . . Je ne nommerai personne ;
«je ne vendrai personne Mon crime a été plus fort que ma
«mison ....... w
Il lui est demandé s'il n'a pas été excité par les journaux ; après avoir répondu : Pas trop , il ajoute : Oui.
D. Nous ne vous demandons pas de noms. Pas de réponse.
D. Est-ce vous qui êtes l'inventeur de la machine? R. Oui , ^lonsieur.
D. Où avez-vous eu les canons de fusil?
La réponse du prévenu indique qu'il les a achetés en plusieurs endroits.
D. Où avez-vous acheté la poudre?
R. Chez les marchands de tabac,
D. Avez-vous acheté aussi les balles toutes faites?
n. Oui.
D. Avcz-vous été plusieurs jours à faire la machine?
R. Oui.
II dit encore en répondant à d'autres questions, «qu'il y avait «longtemps qu'elie était faite. »
II ajoute : «J'en ai même travaillé plusieurs. Mais je les ai brûlées. «Sa Majesté peut être tranquille.»
Dans diverses autres explications, «Il dit avoir été fanatisé ; il parle «des événements de la rue Transnonain et de ceux de Lyon.»
Lecture faite , le prévenu a persisté dans ses déclarations ; il a dit ne pouvoir signer. Nous avons signé avec le greffier.
(Dossier Fieschi, interrogatoires , pièce 5*.)
4'" interrogatoire subi, sous le nom de Joseph-François Girard, le 30 juillet 183."», devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. N'éprouvez- vous pas du regret de l'acte que vous avez commis?
R. Oui, je suis bien fâché de ce que j'ai fait.
D. Qui a pu vous porter à assassiner le Roi ?
R. Si je n'avais ])as bu un verre d'eau-de-vie dans le café , au bas de la maison , je n'aurais pas fait ce que j'ai fait.
D. Ne faites-vous pas partie de quelque association politique? R. Non.
D. Y avait- il à Lodève quelque association de ce genre? R. Non.
D. Vous pourriez empêcher d'honnêtes gens d'être compromis, tn disant la vérité?
R. Il est impossible f|ue je puisse me sauver... Je suis très- content de n'avoir pas tué le Roi ; je serais fâché d'avoir réussi. Quand je serai sur l'échafaud, je dirai au Roi des choses qu'aucun autre que moi ne pourrait dire.
D. Il vaudrait mieux dire ces choses maintenant.
R. Le Roi peut se tenir tranquille. Ils y regarderont à deux fois ; d ailleurs ils ne retrouveront pas facilement un homme comme moi : les complices comme cela sont bien rares.
iNTERriOGATOIBES. $
D. Que reprochc-t-on au Roi? /
R. Mais , il est impossible de contenter tout le monde.
D. Est-ce qu'on lui reproche de gêner la liberté?
R. Il y en a (|ui ne sont jamais contents.
D. Qui vous a poussé à ce crime?
R. C'est une idée foîàtre. Je ne parlerai pas pour ob'eiiir ma grâce; mais j'y viendrai pour être utile.
D. Mais, faute de parler, vous laisserez peut-être commettre un nouveau crime?
R, C'est une idée qui est venue comme cela dans la tête d'un homme.
D. Quel est cet Iiomme?
R. Je ne nommerai personne ; c'est moi qui suis le coupable.
D. Je suis allé dans votre chambre; j'ai vu votre machine; il est impossible que vous n'ayez pas été aidé dans votre entreprise.
R. Quand je serai à un quart d'heure de i'échataud , je dirai : C'est celui-ci.
D. II y a eu un homme blessé avec vous.
R. Non, cela n'est pas ; je suis forcé de vous le dire.
D, Qui a levé ia jalousie?
R. Elle était levée.
D. On a vu trois personnes à la croisée.
R. Je vous demande pardon ; c'est comme je vous dis.
D. On a trouvé dans votre chambre deux chapeaux gris, et deux; hommes, ainsi coiffés, ont été vus àia fenêtre.
R. Je vous demande pardon, c'est une erreur : dans la chambre, il n'y avait personne; j'avais fermé la porte. Si vous voulez me croire, voilà la vérité. Quant à moi, je ne puis me sauver.
D. Vous connaissez quelques personnes à Paris, et notamment Boireau?
R. Je ne connais pas Boireau.
D. Vous aviez quelqu'un dans votre confidence; car ce que vous avez fait a été annoncé d'avance?
R. Dans ce moment-ci, je pourrais dire des mensonges comme des vérités; car je ne suis pas à moi-même. J'ai du regret d'avoir voulu faire un supplice à Sa Majesté, et je pourrai peut-être lui être utile. D'ailleurs , je suis perdu.
D. Vous avez des enfants; pensez à eux.
R. Je suis malheureux d'avoir des enfants, et ils sont bien maïlieureux d'avoir un père comme cela ; j'ai commis un grand crime : cependant j'ai des sentiments patriotiques.
D. Vous dites que vous avez des sentiments patriotiques ; le véritable patriotisme, en France, est monarchique et constitutionnel; n'êtes-vous pas plutôt républicain? Si vous l'ctes , en effet, depuis combien de temps l'étes-vous?
R. Mon Dieu! nous avons tous, plus ou moins, des sentiments patriotiques. J'ai commencé , moi, par être bonapartiste.
D. Votre femme et vos enfants seront peut-être bien misérables dans l'avenir; mais ie Roi est bien puissant. Quand de grands criminels rendent des services; quand ils disent la vérité, leurs familles peuvent éprouver les effets de la bonté royale. Vous n'avez pu faire votre crime tout seul ; vous avez eu de l'argent : car vos canons de fusil ont coûté 140 francs?
R. Un peu plus , un peu moins.
D. Qui vous avait donné cet argent? Vous n'êtes pas riche? R. Je ne l'ai pas volé. Pour avoir cent êcus ou quatre cents francs , il n'est pas besoin d'être riche.
D. Combien aviez-vous en arrivant à Paris?
R. Sept ou huit cents francs.
D. Qui vous les avait donnés ?
R. Ils m'appartenaient.
D. Quand vous êtes venu à Paris , était-ce dans l'intention d'assassiner le Roi?
R. Quand je suis parti de Lodève, c'était autant pour cela que pour aller à Londres.
D. Quels journaux lisiez-vous à Lodève? R, Je n'en lisais presque jamais.
D. Et à Paris, quels journaux lisicz-vous?
R. Le Messager, le Constitutionnel , le Courrier français.
D. Vous lisiez aussi l'histoire romaine ?
R. Oui.
D. Qui est-ce qui vous plaisait dans ces lectures? R. Cicéron ; j'ai lu encore Plularque et Métastase.
D. Vous savez i'italien?
R. Oui.
Z). Vous dites donc que vous n'êtes pas venu à Paiis pour assassiner le Roi?
R. Non, sans doute, je ne suis pas venu pour cela.
D. Quand étes-vous parti de Lodève?
R. Au mois d'octobre 1 8 34.
D. A quelle époque étes-vous arrivé à Paris? R. Au mois de Janvier. Je ne suis pas venu directement il Paris; je me suis arrêté au Saint-Esprit, à Valence, à Vienne.
D. Etes-vous allé à Lyon?
R. Oui.
D. Y avez-vous fait des connaissances?
R. Non.
D. Dans quelle intention étes-vous venu à Paris? R. J'y suis venu pour chercher de l'ouvrage.
D. A qui vous etes-vous adressé?
R. Aux mécaniciens.
D. Auxquels?
R. A la mère des compagnons.
D. Quelle est cette mère?
R. II y en a tant.
D. Où loge celle à laquelle vous vous êtes adressé? R. Faubourg-du-Tempie, n° 2 0.
D. Où avez-vous logé en arrivant à Paris? R. Rue de la Roquette.
D. A quel numéro?
R. Je ne me rappelle plus le numéro; si je guéris, je verrai ce que je ferai. Je suis un coupable, je le sais, j'ai beaucoup de regrets de ce que j'ai fait. Plus tard je pourrai dire ce qui sera utile.
D. Vous connaissez Baraton ?
R. Je ne connais pas Baraton.
D. Prenez garde; si vous niez connaître des gens que vous connaissez certainement, par cela même vous ies rendez suspects et vous les compromettez.
R. Que voulez-vous que je vous dise?
D. Vous devez tenir à votre famille et à la vie; il n'y a pas d'autre moyen d'être utile à vos enfants et à vous-même, que de dire ia vérité.
R. Q,uand on a commis une faute comme celie-Ià, on est perdu.
D. On ne peut croire à vos regrets que s'ils sont efficaces. Vous avez été la cause de grands malheurs; mais, en disant fa vérité, vous pouvez faire autant de bien que vous avez fait de mal ; songez à vos enfants.
R. Mes enfants ont des métiers; quand mon affaire sera faite, ils travailleront aux draps, à Lodève.
D. Votre père vit-il encore?
R. Non.
D. Avez-vous des frères, des beaux-frères? R. Non ; je n'ai que des cousins qui travaillent.
D. Comment s'appeilent-ils? R, Pegorel.
D. Je vous engage à dire ia vérité. Comment avez-vous été conduit à i'acte coupable que vous avez commis? R. Monsieur le président , je suis fatigué. D. Voulez-vous que je revienne un peu plus tard?
R. Je ne puis parler sans manger; il y a trois jours que je n'ai rien pris.
D. Vous êtes convenu, dans un précédent interrogatoire , que vous
aviez des complices; il est impossible, en cfTct, que vous ayez agi seul. Vos remords indiqueraient (|ue votre cœur vaut mieux que votre tête; mais cela ne suflit pas : vous avez des complices; on ne vous demande pas maintenant de les nommer, quoique vous deviez éprouver une grande indignation contre les gens qui vous ont mis dans l'état où vous êtes; mais vous devez faire connaître à fa justice Ijes laits qui sont à votre connaissance?
R. Je verrai. Je ne puis rien dire maintenant; je suis si tracassé, si maltraité par mes blessures.
D. Vous êtes souffrant; voulez-vous vous reposer? Je reviendrai daiis la journée; parlerez-vous alors?
R. Si, pour l'espoir de sauver ma vie, je faisais des victimes dans mes amis, ce serait un crime plus horrible que celui que j'ai commis. Les hommes aujourd'hui ont besoin de se tenir sur leurs gardes ; je ne sais comment cette affaire est arrivée.
D. Ne vous a-t-on pas circonvenu, égaré? N'a-t-on pas fait un appel à vos sentiments patriotiques? Ne vous a-t-on pas dit que le Roi trahissait la révolution de juillet? N'avez -vous pas lu de mauvais écrits?
R. Je vous ai dit que je lisais le Messager, le Constitutionnel , le Courrier français.
D. Ne lisiez-vous pas d'autres journaux plus violents , ou d'une autre couleur?
R. Non; il n'y en avait pas d'autres dans l'endroit oîi j'allais. D. Oh lisiez-vous les journaux?
R. Au café de la maison où je suis.
D. Avez-vous fait partie de la société des Droits de l'homme ou d'une autre?
R. Je n'ai fait partie, ni de la société des Droits de l'homme, ni d'aucune autre.
D. Saviez-vous que le Roi était accompagné à la revue de trois de ses fds ?
R. Non, je n'y ai seulement pas fait attention.
D. A quoi vous servait de tuer le Roi; le Roi mort, M. le duc d'OrléaHS serait, à l'instant même, monté sur le trône?
R, Je n'y ai pas pensé ; je me suis dit : Quand le Roi sera mort,
01) nommera un autre Roi.
D. Vous ne voulez donc pas dire tout ce que vous savez? R. Je ne suis pas en état.
D. Ainsi, vous ne refusez pas de parler; seulement vous dites que vous ne pouvez parler maintenant?
R. Ce que je vais dire ne peut me sauver, mais c'est la vérité : , jai fait cela comme un homme égaré qui donne un coup de hache à un autre homme qui est là devant lui.
D. Je vous répète que, déjà, vous avez avoué que vous aviez des complices?
R. Si j'ai dit que j'avais des complices, je ne puis rien affirmer. Je ne nommerai pas un tel; mais cela ne m'empêchera pas de rendre des services à Sa Majesté comme au chef de l'Etat.
D. On ne vous demande pas maintenant de nommer vos complices ; mais je vous l'ai déjà dit: beaucoup de personnes ont été arrêtées, et il serait de votre devoir de contribuer à leur mise en liberté, en éclairant la justice. L'homme auquel vous avez dit: «Tu auras quelque et choses, était sans doute sur les lieux?
R. Je puis avoir dit à un homme : «(Sois tranquille, tu auras « quelque chose quand cela sera arrivée ; mais je n'ai pas dit : ?t C'est «cela»; je ne suis pas assez maladroit pour cela.
D. Je vous fais observer que Boireau a dit , avant l'événement , qu'une machine infernale devait être établie entre l'Ambigu et la Bastille?
R. Je ne connais pas Boireau. >
D. Si vous ne connaissez pas jBo/re^z^^ il aura reçu de quelqu'un de vos complices la confidence dont je parle? R. Je ne connais ni Boireau ni les autres.
D. Qui vous a indiqué le logement où vous avez établi votre machine ?
R. Je l'ai trouvé moi-même.
D. Quel était îeprix de location de ce logement?
R. 2 50 francs. J'avais ioué cet appartement avec un autre qui
devait l'habiter avec sa femme , et une petite maîtresse qui derait loger avec nous.
D. Comment s'appelle l'individu dont vousj)arIez?
R. Salis.
D. Est-il encore à Paris?
R. Je crois qu'il est retourné dans son pays.
D. De quel pays est-il ?
R. Je ne sais.
D. Étes-vous bien sûr qu'il soit retourné dans son pays?
R. II est possible qu'il soit encore à Paris.
D. Est-il mécanicien comme vous?
R. Non , il est étudiant en pharmacie.
D. Oli Favez-vous connu ?
R. En ville.
D. Depuis quelle époque?
R. Depuis le mois de janvier.
D. Connaissez-vous ie sieur Roussac , avoué à Lodève, et un individu du même nom qui a été officier?
R. Je ne les connais ni l'un ni l'autre ; ce sojit des gens d'une société où un simple ouvrier n'est pas admis. M. le président , je suis bien fatigué ; je n'attends que ma guérison pour avoir mon affaire.
D. Je reviens à ce que je vous ai dit déjà : je vous promets que le Gouverneir.ent aura soin de votre femme et de vos enfants si vous, dites la vérité.
R. Quand je serai sur l'échafaud, je dirai au Roi : Sire, tu peux faire cela et cela pour te sauver, et puis au diable! la patrie nourrira les enfants.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 1'^.)
5- interrogatoire subi, sous îe nom de Joseph-François Girard, fe 31 juillet 1835, devant l\\. îe baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. Avez-vous fait des réflexions depuis hier? Je vous l'ai dit : Dieu
est grand et le Roi est puissant; mais pour nie'riter la clémence de Dieu et ies bontés du Roi , ii faut dire la vérité.
R. Nulle personne au monde que moi ne peut savoir ce qui s'est passe, mais je ne peux rien vous dire que ce que 'ai dit : je suis perdu, et quand le moment sera venu , je dirai au Roi : « Sire , c'est fini , je «monte à lecliafaud , je l'ai mérité. »
D. Pourquoi ne pas dire dès aujourd'hui ce que voulez dire dans ce moment-là?
R. Excusez-moi , mais je ne puis rien dire ; je suis fâché de ce que j'ai fait , voilà tout.
D. Vous avez acheté vos canons de fusil à un nommé Biiry?
R. Je ne puis me ïe rappeler dans ce moment-ci. J'ai acheté ces canons d'un côté et de l'autre , et s'il était là, en sa présence , je dirais la même chose.
D. Vous ne voulez donc pas dire la vérité?
R. II ne m'est dû que la mort ; en montant sur l'échafaud je dirai au Roi que je suis content de n'avoir pas réussi , mais je ne puis nommer personne.
D. Vous avez vous-même reconnu que vous aviez fait la machine : celui qui a vendu les canons a déclaré lui-même vous les avoir vendus.
R. Faites-moi juger bien vite j vous verrez ma loyauté , vous serez content de moi ; vous verrez si je sais tenir un serment : je vous ai fait celui d'être utile au Roi au dernier moment.
(Dossier Fieschi , interrogatoires, pièce 8^.)
Procès-verbal constatant que le véritable nom de l'individu, arrêté sous le nom de Gérard, est Fieschi,
L'an mil huit cent trente-cinq, le deux août,
Nous Joseph-Frédéric-Eugèue Legonidec, juge d'instruction près ïe tribunal de première instance du département de la Seine , procédant en exécution de la délégation de M. le président de la Cour des Pairs, en date du 2 9 juillet dernier,
Informé que M. Lavocat, membre de la Chambre des Députés, lieutenant-colonel de la 12^ légion de la garde nationale de Paris , de
ié INTERROGATOIRES
meurant en cette ville, à la manufacture des Gobelins , connaissait sous ses véritables noms celui des auteurs de l'attentat du 2 8 juillet dernier, arrêté le même jour sous les noms de Jacques Gérard;
Nous l'avons fuit inviter à se rendre à notre cabinet;
Et immédiatement de lui accompagné et assisté de Vincent Lacroij-, ayant piété serment comme commis-greffier assermenté, nous sommes transporté en la maison d'arrêt de la Conciergerie, oii étant nous avons été introduit par Aj, le directeur de ladite maison dans une des localités en dépendant, où nous avons trouvé couché sur un lit l'individu arrêté sous les noms de Jacques Gérard.
M. Lavocat s'étajit approché du susnommé, et l'ayant appelé par le nom de Fieschi, Gérard a simulé d'abord quelque surprise et feint de ne pas le connaître. II a demandé ensuite à M. Lavocat s'il était de Lodéve ; le témoin ayant adressé quelques observations au prévenu sur cette méconnaissance, ce dernier commença à être saisi d'une violente agitation accompagnée de larmes abondantes et de sanglots au milieu desquels il est convenu de reconnaître le témoin.
Nous avons alors interpellé ledit prévenu sur le nom du témoin qu'il a immédiatement nommé M. Lavocat. Nous l'avons alors interpellé sur ses véritables nom et prénoms, et, désignant le témoin, l'inculpé s'est borné à dire : // le sait bien lui.
Nous avons, en conséquence, rédigé le présent que M. Lavocat, M. le directeur de la maison de justice, ont signé avec nous et le greffier après lecture, nous réservant de recevoir ultérieurement la déposition circonstanciée du témoin, sur les antécédents du prévenu ou ses relations avec lui.
( Dossier Fieschi, antëce'dents . )
6^ InterrogîUoire subi sous le nom de Joseph Fieschi , le 3 août 1835, devant M. le baron Pasquier, pre'sident de la Cour des Pairs.
En présence, 1° de M. Thlers, Ministre secrétaire d'Etat au département de l'inte'rieur; 2" de M. le duc Decazes, Pair de France, Grand référendaire; 3"^ de M. Martin (du Nord), Procureur gênerai du Roi près la Cour des Pairs; 4° de M. Lavocat, inembre de la Chambre des Députes, et du conseil gênerai du département de la Seine.
.D. Vous n'avez pas jusqu'ici répondu avec une entière franchise âiix questions que je vous ai adressées; mais , depuis que je vous ai interrogé, M. Lavocat est venu vous voir; vous^vez paru touché de
cette visîte et vous avez annoncé i'intention de vous expliquer devant lui avec sincérité. Si telle est, en eflét, votre pensée, si vous avez gardé un souvenir reconnaissant des services que M. Lavocat vous a rendus, le moment est venu et vous ne pouvez différer plus longtemps de dire en sa présence tout ce que vous savez.
R. J'aurais voulu que M. Lavocat i^norixt ma situation. Quand il est venu me voir, j'avais honte de paraître devant lui; je me suis mis à pleurer et je lui ai dit : Je vous raconterai, à vous, tout ce qui s'est j)assé, non comme à un juge d'instruction , ni comme au président de la Chambre des Pairs, ni comme à un ministre de Sa Majesté, mais comme à un homme qui m'a fait beaucoup de bien. Je vous dirai tout, vous en ferez ensuite ce que vous voudrez.
D. Si les révélations que vous annoncez peuvent être utiles, votre devoir serait de les faire dès à présent. M Lavocat a votre confiance, il a également celle du G^Duvernement, je vous engage à me dire, devant lui, tout ce que vous savez.
R. Je ne puis rien dire maintenant, mais plus tard j'avertirai M. Lavocat, je lui dirai dans quel endroit on peut atteindre Sa Majesté. Du reste, personne ne m'a fourni de l'argent ; ']qvï avais gagné en travaillant, j'avais eu aussi des gratifications, et comme je ne suis pas intéressé, je les avais gardées; j'avais trois ou quatre cents francs. Personne n'a vu ma machine; M. Lavocat s^it que je travaille à des choses comme cela. Je n'ai dit à personne mon projet; si j'avais confié mon projet à un autre, il serait déjà à la Force. Je m'étais dit d'abord : il faut attendre au mois de mai. Ensuite je me suis dit : d'ici à juillet tu auras le temps de lever ie pied. Le vendredi et le samedi je voulais m'eii aller ; je serais parti si j'avais pu emporter mes canons , mais c'était embarrassant. Je me suis trouvé pendant sept ou huit jours décidé à partir, mais ne pouvant avoir de passe-port pour l'extérieur, je balançais. Quand j'ai fait ce crime, j'ai dit : il faut jouer de son reste, et j'ai mis le feu. M, Lavocat n'est pas aussi puissant que vous; mais il m'a fait piaisir de venir me voir et je lui dirai tout.
En ce moment, M. Lavocat a adressé à F^Wc/i^ les paroles suivantes :
Vous m'avez dit et vous venez de répéter que vous me diriez tout; mais il ne faudrait pas vous borner, comme vous i'avez fait jusqu'à présent, à me faire le pian , ia description de votre machmej ce n'est pas
là ce qui importe à la justice. Ce qui i'intéresse, c'est de. savoir les noms des personnes avec lesquelles vous étiez en rapport , et qui vous ont poussé à l'acte que vous avez commis. Vous m'avez fait connaître, à moi, les noms de gens qui devaient m'assassiner; si vous pouviez donner à la justice des renseignements de ce genre relativement au Roi , vous rendriez un grand service.
R. Les hommes que j'ai connus sont les ennemis du Gouvernement, ne se plaisant sous aucune couronne : viendrait Charles X, viendrait la république, ce serait la même chose; ce sont des gens corrompus.
Nous avons repris en ces termes l'interrogatoire de Fteschi.
D. Vous a:vez donné à M. Lavocat des conseils utiles pour sa sûreté. Si vous connaissez encore de ces hommes qui en voudraient non-seulement à ses jours, mais encore à ceux du Roi , vous devez faire connaître leurs noms?
R. Je pourrais bien encore dire à M. Lavocat que si un tel se trouvait avec un fusil, il tirerait plutôt sur lui que sur d'autres. M. Lavocat a fait beaucoup de démarches pour me voir; quoique j'aie été fâché qu'if ait connu ma position , je suis reconnaissant de ce qu'il a fait pour moi, et je lui dirai tout ce que je sais.
D. Tout ce que vous direz à M. Lavocat sera dans votre intérêt; il est toujours utile de dire la vérité.
R. Mon Dieu , tout ce que je lui demande, ce serait de m'envoyer à trois ou quatre cents lieues d'ici ; je pourrai être utile en disparaissant sous un autre nom , et dans six mois je reviendrai. J'ai fait une sottise, mais je suis dévoué à Sa Majesté. Quand je pourrai me lever, quand j'y verrai des deux yeux, je parlerai à M. Lavocat,
D. Vous prenez donc l'engagement de dire à M. Lavocat tout ce que vous savez ?
R. Oui , Monsieur le président.
D. Et d'avance vous déclarez que nous pourrons croire tout ce que M Lavocat nous dira de votre part ?
R. Oui , Monsieur le président , tout ce que je dirai à M. Lavocat sera la vérité ; j'en donnerai des preuves , et vous pourrez le croire. Si
M. Lavocaf nétiih pas venu, un (juart d'heure avant de monter sur I L'chafaud j'aurais dit au Roi : « Méliez-vous de cela et de cela».
Après la lecture faite , Fieschi observe que ces paroles : « M. Lait vocat sait que je travaille à des choses comme cehi «doivent être entendues en ce sens : que M. Lavocat sait que lui , Fieschi, est mécajiicien.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 9*^.)
7^ Interrogatoire subi par i^jWc/»' , le 17 août 1835, devant M. le baron Pasquicr, président de la Cour des Pairs.
Enqnis de ses nom, prénoms, âge, profession, lieu de naissance et demeure, a répondu :
Joseph Fieschi. J'ai été mihtaire , ensuite j'ai passé par trois ou quatre états , je dois avoir quarante ans ie 2 1 de ce mois-ci ; demeurant à Paris, bonlevart du Temple, n° 5o , né à Murato , département de la Corse.
D. Vous avez été condamné à dix ans de réclusion par la cour d'assises de Bastia , et vous avez subi votre peine à Embrun ?
R. Oui, Monsieur.
D. Pendant cette détention quelle a été votre conduite ?
R. J'ai travaillé comme ouvrier tisseur pour les draps, pendant deux ans ; au bout de deux ans, j'ai été nom.mé chef de l'ateiier où je travaillais; la dernière année, j'ai été nommé cuisinier à la cuisine de l'hôpital , pour les malades de la prison. J'ai fini mes dix ans sans faire un jour de punition; j'ai obtenu du directeur un certificat dans toutes les règles, et signé du sous-préfet de la ville.
D. Je ne vous parle pas du crime que vous avez commis, parce que déjà vous vous en êtes reconnu coupable.
R. Oui, Monsieur; je me reconnais, sans aucun doute, et je me déclare coupable.
D. II résulte de l'instruction qu'un jeune homme nommé Victor est venu plusieurs fois chez vous, boulevart du Temple, n" 50; veuillez faire connaître cet individu.
R. Je le ferai connaître , mais il n'est pas entré chez moi; il m'a fait demander quatre ou cinq fois , et je suis allé le trouver. Il s'appelle Victor Boircau, ferblantier, travaillant rue Neuve-dcs-Petits-Chanips, dans un magasin de lampiste , chez M. Vernert,
■22 INtERRCGATOIRES
D. Comment rvcz-vous connu Victor Boireau, et à quelle e'poque remonte votre connaissance avec lui?
R. Cela remonte au mois de décembre dernier; il venait manger (juelquefois avec, d'autres jeunes gens qui étaient nourris chez une temmeavec lafjueUe jetais en liaison.
D. Comment s'appelle cette femme?
R. Son nom de familîe est l>aiMTnce Petit, elle est veuve Lassave. \\ y a peut-être six mois que je ne l'ai vue , parce qu'elle m'a mis à la porte et a gardé tout ce que j'avais amassé. J'estime cela, en eiïctseten mobilier, à dix-sept ou dix-huit cents francs, que je payais chaque mois, 3 0 francs par 3o francs, à un marchaîid de la rue Saint- Victor, nommé Lopiiiet. Lorsque je donnais mes appointements à la veuve Lassave , sans garder un sou, elle se faisait remettre les quittances sous prétexte qu'elle avait besoin d'avoir le loyer en son nom, pour établir qu'elle était veuve et mère d'un fds unique , qui a été ainsi exempt du service militaire.
D. Dans le courant du mois de juillet dernier, n'étes-vous pas aiîé coucher plusieurs fois chez Boireau, rue Quincampoix, n" 77?
R. Je n'y ai couché qu'une fois; j'y aurais couché vingt fois, je le dirais la même chose.
D. Ne connaissiez-vous pas d'autres personnes du nom de Victor | (}ue Boireau?
R, Non, Monsieur; je n'en ai pas connu à Paris.
D. Boireau a eu connaissance de vos projets?
R Pas du tout , je m'en serais bien gaidé ; un jeune homme , ivrogne, parleur, et moi je lui aurais dit mon projet! Je n'ai pas connu un homme qui ait pu m'inspirer assez de confiance pour le mettre dans mes confidences.
D. Cependant Boireau, la veille du jour oii vous avez commis votre attentat, a donné un avertissement qui prouvait qu'il était instruit de vos projets?
R. Boireau est un parleur; il a parlé , comme bien d'autres , sur des bruits qui couraient et qu'il a repétés. Si j'avais vu à Paris un Corse que j'eusse bien connu , qui eût été un homme et non pas une hommclctte, j'aurais pu m'ouvrir à lui ; mais je n'ai lien rencontré de semblable, et j'ai eu le temps de les connaître tous.
D. En supposant que Boircau n'ait pas eu une connaissance entière de vos projels, il était impossible, d'après les avertissements I qu'il a donnés, qu'il ne fût pas informé de quelque chose?
R. Boireaii était informé de choses que je ne connaissais pas;
/afnsi il m'a dit que cinq personnes avaient été arrêtées, rue Mon-
torgueil, à ce que je crois, pour avoir voulu assassiner le Roi à
Neuilly; il me les a nommées , mais je n'ai pas cherché à savoir leurs
noms.
D. Cependant , si Boireau ne vous avait parlé qu'après leur arrestation, il ne vous aurait rien appris?
R. J'ai été à son atelier le même jour où ces individus avaient été arrctés , et il m'a dit : « Tu ne sais pas? ils ont arrêté cinq ou six de «mes amis, ce dont je suis bien fâché. Ils étaient allés sur la place de «la Révolution pour assassiner le Roi. Il y en a un avec lequel j'étais « un peu brouillé et un autre avec lequel je suis bien ami «.
D. Je suis obligé de vous répéter que, la veille de l'événement, Boireau a dit formellement qu'un coup devait être fait contre le Roi au moyen d'une machine infernale, du côté de l'Ambigu-Comique?
R. Il peut avoir dit ce qu'il a voulu , que voulez-vous que j'y fasse? Je ne pouvais pas l'empêcher de parler.
D. Boireau vous a-t-il fait connaître .les noms de ses amis qui avaient été arrêtés?
R. Il mêles a dits, mais je ne me les rappelle pas et je n'en ai vu aucun avec lui.
D. Ne vous a-t-il pas plus particulièrement parlé d'un homme de cinquante ans, sorti de Sainte-Péîagie, homme décidé, qui réunissait les chefs hors des barrières?
R. Il me l'a nommé plusieurs fois, mais je ne peux pas me rappeler son nom. On l'appelait le père ; il était brocanteur.
D. Vous avez dit qu'on vous avait proposé plusieurs fois d'aller hors des barrières ; c'était probablement pour vous trouver avec ces gens-là ?
R. Oui, sans doute ; c'est Boireau qui me faisait cette proposition , mais je n'ai jamais accepté.
1). Ne vous souviciidricz-vous pas que Eoircau vous aurait*
iif)!)!!!!^ les frères Chavot, îhdUery, Duloug, Didac?
R. Je ne me souviens d'aucun de ces noms; celui que j'aurais
voulu me rappeler, c'est ie vieux de cinquante ans; cela aurait été
imj)ortant à savoir.
D. Il résulte de l'instruction que le dimanche 2 6 juillet, vers onze Ijoures du soir, un homme est venu chez vous, et que, ia porte de i ailée étant fermée, vous avez été obligé de le ftiire sortir par le café : vous rappelez-vous cette circonstance ?
R. Cela est faux ; ils se sont trompés.
D. Cependant c'est ic portier de la maison qui a déclaré ce fait.
R. Le portier peut mentir ; il n'en sait pas plus que moi.
D. Ainsi, vous ne vous rappelez pas cette circonstance?
R. Je me rappelle que cela n'est pas.
D. Lorsque vous avez loué l'appartement boulevart du Temple, n" 5 0, vous étiez accompagné d'un homme désigné comme votre oncle, et qui a payé un terme ou un demi-terme.
R. C'est moi qui ai payé.
D. Quel est cet homme ?
R. C'est Morey.
D. Morey a continué à venir vous voir dans cette maison ?
R. Oui, quelquefois; Morey n'a jamais su mon affaire.
D. A quelle épocpie remontent vos relations avec Morey?
R. J'ai toujours habité le mrme quartier que lui depuis 18 30, je l'ai connu comme voisin de quartier.
D. N'avez-vous pas habité chez lui pendant quelques mois?
R. J'ai passé quelques nuits chez lui, quand j'étais poursuivi.
D. Cek a bien duré deux mois ?
R. Je pense bien pendant deux mois y avoir couché huit jours, et m'étre en allé ensuite pendant quinze jours pour y revenir : voilà tout.
D. A cette époque-là, où couchiez-vous quand vous ne couchiez jpas chez Morey?
R. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, chez des connaissances que j'avais. J'ai couché trois ou quatre fois chez Pejjhi; à partir du 8 mars, j'ai toujours couché chez moi. '
D. Votre ressource, quand vous étiez chez More}/, après avoir perdu votre place, consistait à aller travailler du côté de la barrière du Trône, dans une fabrique de papiers peints?
R. Oui, Monsieur. >
D. A quelle époque avez-vous cessé de travailler dans cette fabrique ?
R, C'est au mois de juin ; j'ai cessé parce qu'il n'y avait plus d'ouvrage; alors j'ai fait un travail pour un plan qu'on m'avait demandé €t qu'on m'a bien payé.
D. L'homme qui vous a fait faire ce plan n'est-il pas le médecin Perrève ?
R. C'est-à-dire c'est moi qui lui en ai donné l'idée, en lui disant qu'il pourrait gagner beaucoup d'argent, et il m'a chargé de la confection du plan.
D. Combien vous a-t-il donné pour ce travail?
R. Une couple de cents francs en différentes fois.
D. Il dit, lui, qu'il vous a donné beaucoup moins que cela?
R. II peut bien dire qu'il ne m'a rien donné du tout. Cela valait bien 600 francs. L'idée de ce pian était excellente, puisqu'il devait donner à tout ie monde les moyens de connaître l'itinéraire des voitures à six sous, et l'emplacement des fiacres et des cabriolets, chose qui manquait absolument; il était aussi question dans ce plan des voitures de banlieue.
D. Je vous fais observer que M'""" Petit vous ayant retenu ce qu'elle avait à vous, l'ouvrage manquant dans votre fabrique de papier , ayant pris un loyer assez cher pour vous, ayant deux maîtresses avec lesquelles vous viviez fort intimement et dont l'une a demeuré chez vous pendant quelque temps , il devait vous falloir assez d'argent pour subvenir à tous ces besoins. Comment vous procuriez-vous cet argent ?
R. Cette maîtresse que vous dites qui est restée chez moi, était ia maîtresse d'un jeune homme qui mangeait chez moi. Elle a quitté
SCS parents avant que ce jeune Iiomme ne parte de Paris et s'en est allée avec iui. Ce jeune honiiue voulait la taire rentrer chez ses parents, elle ne l'a pas voulu. Peut-être un mois après environ, ii est arrivé une lettre de son père qui iui disait de retourner au pays, que sa mère était dangereusement malatle. En partant de Paris, ce jeune liomme a laissé cette jeune demoiselle chez son cousin à elle, qui s'appelle Brocard. 11 lui a dit d'en avoir soin et qu'il payerait les frais ' qu'elle pourrait faire. Il lui a envoyé 8 0 francs. Quelque temps après elle s'est en allée de chez son cousin, elle a été loger rue Jeannisson, n" 3, hôtel de Normandie. Alors elle lui a écrit (ju'clle avait quitté son cousin pour des causes qu'elle lui aurait dites plus tard. Ce jeune homme me doit, à moi, 500 francs. Je tenais correspondance avec lui désirant qu'il arrivât pour me donner quelques sons, et aussi pour le voir parce que j'avais heaucoup d'estime pour lui. Il m'écrivit d'aller voir cette petite, parce qu'elle habitait une des plus mauvaises rues de Paris, et qu'il craignait qu'elle ne fût dans une mauvaise maison. Il me disait, dans sa lettre, de l'emmener avec moi parce qu'il ne voulait pas être la cause de la perte d'une fille qui se plongerait dans la débauche. Au surplus, il lui était fort attaché, et, à son retour, il devait arranger les choses pour le mieux, de quelque manière qu'elle se fût conduite. Pendant qu'elle était encore dans cet hôtel, une femme la rencontra un jour et voulut la ramener chez sa mère; je fus la trouver le lendemain, sans rien savoir; elle me raconta cette affaire, elle voulait s'en aller, craignant d'être découverte par ses parents. Je lui dis : Viens chez moi, et je l'emmenai avec moi. Elle resta quelques jours, et je lui trouvai une place pour manger, coucher et travailler, et alors elle n'est plus venue du tout chez moi. Venons à l'autre, puisque nous sommes sur ce chapitre : c'est la fille de la femme avec laquelle j'ai vécu pendant cinq ans. J'avais eu tant soin d'elle, dans une forte maladie qu'elle a eue et qui a duré neuf mois! Sa mère la fit placer à la Salpétrière , à l'hospice des vieilkrds; ce qui me fit bien de la peine, parce que je lui étais très-attaché. Elle se brouilla avec sa mère; elles ne se virent plus. Elle ne pouvait sortir que le dimanche à midi ; il fallait qu'elle rentrât à neuf heures du soir. Je ne la voyais que tous les huit jours; je lui donnais toujours un peu d'argent lors(jue j'en avais , et j'en avais toujours quand je travaillais. Elle était placée fille de boutique chez M"'' Godefro^ , mercière, à la Salpétrière.
D. Ces détails ne répondent pas complètement à ïa question que je vous ai fuite sur les besoins d'argent que vous deviez éprouver?
R. Je ne donnais rien à l'autre. Quant à celle qui était à la Salpétrière , je lui donnais quelquefois 100 sous, et je lui doiuiais à manger le dimanche, voilà tout. D'ailleurs, quand je travaillais à la barrière du Trône, je gagnais 5 0 sous par jour. Au reste, je ne dois que 3 francs 4 sous d'un côté pour du charbon , et 4 7 sous de l'autre, à ma blanchisseuse.
D. Outre l'argent nécessaire à votre entretien , il vous en a fallu pour votre machine. Comment vous étes-vous procuré cet argent?
R. Je l'avais dans le temps que je travaillais à Arcueil : je gagnais 4 francs 7 sous par jour et, outre cela, ma place de conducteur me valait 40 sous par jour. On me déduit aussi un peu d'argent qu'on m'a remboursé. D'ailleurs, je ne crains pas de dire que je suis sobre; j'ai assez d'autres défauts, et, quand je gagne 4 0 sous par jour, cela me suffit et je ne les mange pas.
D. Vous êtes cependant convenu que vous aviez reçu de l'argent de quelques personnes.
R. Oui, sans doute, j'en ai reçu quelquefois de M. Lavocat luimême, qui m'a prêté plusieurs fois 50 francs que je lui ai rendus, et d'autres personnes encore.
D. Je ne vous parle pas de l'argent que vous avez reçu dans les temps passés, et ne parle que de celui que vous avez reçu dans ces derniers temps et qui a pu vous aider à faire votre machiné.
R. J'ai reçu 120 ou 130 francs de JM. Pépin; ils étaient même portés sur mon carnet qui doit être dans ma malle.
D. Vous avez reçu aussi de l'argent de Moreij ?
R. Non, Monsieur. Je lui ai donné un billet de 100 francs sur ce jeune homme qui est parti pour son pays. Ce billet n'est pas encore payé. Morey a payé les 100 francs comme endosseur du billet, et je îes ai reçus.
D. L'argent que vous avez reçu de Pépin vous a servi à acheter les canons de fusil pour votre machine?
R. II n'y en avait pas assez, j'ai fourni le reste. Le tout a coûté 150 et quelques francs. Quand ie iui ai emprunté cet argent; je lui
ai dit (l'être assez discret pour ne pas me demander ce que j'en voufaîs^ faire.
D. Cependant ne ïui avez-vons pas dit que celait pour armer des Corses, vos amis, qui étaient à Paris?
R. Il m'a dit: «Enfin, que voulez-vous en faire?» Et pour m'en débarrasser, je lui ai dit que c'était pour armer des Corses, afin que , s'il arrivait quelque chose, nous fussions tous ensemble.
D. N'étiez-vous pas le maître d'envoyer chercher chez Pépin ^ épicier, les objets dont vous aviez besoin pour votre consommation , sans payer?
R. Non , Monsieur. Je prenais quelque chose en passa'it , et quand j'v retournais, je payais.
D. Quel est le dernier jour où vous avez vu Pépin? R. Une huitaine de jours avant i'événement; je ne le voyais pas souvent , parce que ce n'était pas trop mon affaire d'aller chez hii.
D. Cependant vous étiez avec lui dans une grande intimité; car Nifiaa. dit que, s'il vous arrivait malheur, vous aviez dit que Pépin et Moreij devaient prendrc soin d'elle?
R. Je ne puis répondi-e que de ce que je dis; ce que les autres disent ne me regarde pas; on vous a tronqué. S'il m'était arrivé malheur , la petite aurait eu à gagner sa vie comme tant d'autres , et ce n'est pas ce qu'on aurait pu me dire ou me promettre ià dessus qui m'aurait tranquillisé. Elle s'apercevra bien de ma perte quand je n'y serai plus.
D. N'avez-vous pas dîné une fois chez Pépin avec des personnes marquantes ?
R. Oui , Monsieur. Il y en avait trois et je n'en connais qu'une. Il se nommait Rccurt. II y avait en outre un député, président d'un tribunal du Nord, et un avocat.
D. Recurt était donc un homme important puisqu'on vous]^ fa; fait connaître comme tel?
R. Non, on m'a dit : «Voilà Recurt qui est accusé d'avril.»
D. Les discours ont-ils été bien violents à ce diner-là? R. Non, Monsieur; j'ai su que le député était de l'opposition à îa Chambre ; mais il n'était pas très-exalté.
D. Quand avez-vous vu Morcij pour la dernière fois?
R. Peu de jours avant l'afTuire, je ne me rappelle pas bien le jour.
D. Est-ce que vous ne vous souvenez pas d'avoir bu de fa bière avec lui le lundi 27, sous une tente, entre la Gaîté et Franconi, à une heure et demie environ?
R. Oui, Monsieur, vous me mettez sur la voie.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 10''.)
8'^ Interrogatoire subi par Fieschi, le 18 août 1835, devant M. k baron Pasquier^ président de la Cour des Pairs.
D. Hier, nous sommes restés à ia question de savoir si , fa veille de i'attentat, vous n'aviez pas bu de la bière avec Morey, sur le boulevart : n'avez-vous pas vu la fille Nina qui passait pendant que vous buviez avec Moreij, et n'étes-vous pas allé lui parler?
R. Oui , Monsieur ; c'est par extraordinaire qu'elle était dehors à cause des tètes; autrement elfe ne serait pas sortie.
D. Vous rappefez-vous fe moment où vous avez prévenu Moreif que vous déposiez une malle chez Nolland?
R. Je n ai pas prévenu Moreij. J'ai porté moi-même cette mafle avec un cabriolet que j'ai pris rue Chariot» et qui ma conduit au marché aux Veaux. De là j'ai porté moi-même la malle chez Nolland, à qui j'ai dit qu'il la rendrait quand moi ou la petite nous fa demanderions.
; D. Cependant Nolland a décfaré que vous fui aviez défendu de rémettre cette mafle à personne sans ie consentement de Moreij, R. Nolla?id a dit ce que je ne lui ai pas dit.
D. Remarquez que Nolland n'a voulu remettre fa maffe qu'avec Fautorisation de Morei/ ?
R. Je ne lui ai pas dit cela. Qui, d'ailleurs, pouvait réclamer fa malle , si ce n'est la petite ?
D. Vous l'aviez donc prévenue du dépôt de fa malîe chez Nolland, et vous l'aviez avertie quefte pourrait fa retirer? ^ R. Non, Monsieur, car je ne l'avais pas vue ce jour-fà..
D. Vous auriez pu la provenir la veille? R. Je pouvais la prévenir ie jour même si j'en avais eu besoin.
D. Oh ctcs-vous allé ie mardi , en revenant de porter votre malle cliez NoUa?id?
R. Chez moi, je suis monté, descendu; je n'ai pas déjeuné ce jour-là ; j'ai pris un verre d'eau-de-vie pour deux sous , et ordinairement je n'en bois pas.
D. En revenant de chez Noîland, n'etes-vous pas passé devant ie grenier d'abondance? D. C'était cependant votre chemin?
R. Ce serait bien pius iong ; j'ai pris ie pont Marie , îa rue du Temple et ia rue Chariot.
D. Vous avez dit que vous étiez monté et descendu plusieurs fois; étes-vous ailé sur ic bouievaii;?
R. Pas trop ; j'entrais au café et j'en sortais.
D. Vous êtes sûr, dans cette matinée, de n'être pas ailé du côté du grenier d'abondance?
R. J'en suis sûr.
D. li résuite cependant de l'instruction , que vous seriez allé du côté du grenier d'abondance dans ia matinée du 28; que vous auriez rencontré Morey, et qu'il vous aurait dit : «Comment, vous n'êtes pas encore ciiez vous ? »
R. J'ai vu Morey ie lundi seulement , et je iui ai dit que le mardi nous pourrions dîner ensemble. Je iui ai indiqué, pour ce dîner, ia barrière de Montreuil où nous avions déjeûné une fois ensemlile quelque temps auparavant.
D. Je suis obligé de vous dire qu'à ia question que vous a faite Morey vous avez répondu : «Le tambour ne bat pas encore; je serai à «temps à la maison. i>
R. Cela n'est pas.
D. N'avez-vous pas dit à M. Lavocat que Morey devait se trouver rue Basse-du-Temple au moment où vous avez commis votre attentat, et que vous deviez vous sauver ensemble?
R. Si j'ai dit cela à M. Lavocat, cela doit être écrit, mais je ne me le rappelle pas en ce moment.
Z>. Voici ce que vous avez dit : « Movey était convenu de se trou- «ver rue Bassé-du-Temple , et après i'aflarre je devais iuir avec lui « vei's ia barrière Charonne ou jMontreuil , la plus voisine de la barrière «du Trône, où nous avions déjeuné ensemble huit jours aupa- «ravaut.»
/?. Nous étions convenus de cela la veille ; mais je ne l'ai toujours pas vu le jour de l'airaire.
D. Vous devez vous souvenir aussi que , lorsque vous étiez convenu de cela avec Moreij, celui-ci vous avait dit : «Nous f. .^ . le feu «aux barrières et dans la banlieue; nous briserons fes téléî^raphes , et «nous verrons. . . »
R. Le père Moreij aurait peut-être fait comme les autres; il n'aurait pas été plus délicat qu eux,
D. Vous Favez dit à M. Lavocat?
R. Si je i'ai dit et si c'est écrit , il faut que cela soit vrai.
D. L'embarras que vous éprouvez ne tient-il pas au désir de sauver More?/ ?
R. Si j'avais voulu sauver Morey, j'aurais dit que je le connaissais à peine.
D. Vous avez dit que vous aviez acheté IcsTusils phis cher que fa somme qui vous a été donnée par Pépin , et que vous aviez fourni le reste. Le marchand qui vous a vendu les canons a dit que vous les aviez fait facturer à 7 francs 50 centimes, au heu de 6 francs, qui étaient le prix d'achat.
R. C'est la vérité.
D. Vous êtes encore convenu que vous aviez fait faire ainsi cette facture pour la montrer à Pépin et à Moreif.
R. Je ne l'ai pas montrée à Pépin; je ne l'ai montrée qu'à Morey.
D. Je vous fais remarquer que , lorsque vous avez acheté ces canons, vous vous êtes fait donner par dessus le marché un pistolet dont le canon était en cuivre. Q,u'avez-vous fait de ce pistolet?
R. Quand Boireau est venu , il m'a dit : a Je o'âi pas d'arme , mm ; "
je iui ai montré ce pistolet; il me l'a demandé, et je le lui ai donné. II n'était pas chargé.
D. Quand Boireau vous a dit qu'il n'avait pas d'arme, il supposait donc qu'il pouvait en avoir besoin, et qu'il pouvait avoir bientôt à se battre?
R. Cela est bien possible, et puis les jeunes gens aiment à avoir des armes , quand ce ne serait que pour faire les fanfarons.
D. Vous portiez donc toujours ce pistolet sur vous, puisque vous l'avez montré à Boireau dehors?
R. Je l'avais par hasard ; je suis un fort tireur, et j'aime les armes.
D. Vous souvenez-vous du jour où vous avez remis ce pistolet à Boheau ?
R. Je ne m'en souviens pas bien ; ce devait être deux ou trois jours avant i'événement.
D. A quel endroit le lui avez- vous remis? R. Sur le boulevart , pas bien loin de chez moi. D. Quel jour avez-vous monté votre machine? R. Le dimanche soir ou ie lundi , je ne m'en souviens pas bien ; je crois que c'est le iundi.
D. Nina n'est-elle pas allée chez vous le dimanche malin? fi. Elle est venue , je crois , vers une heure , si elle est venue. D. C'est elle-même qui a dit qu'elle était venue. R. Si elle l'a dit, cela est vrai ; car elle ne ment pas.
D. Elle a dit aussi qu'elle avait vu le bâti en bois , qu'elle avait pris cela pour un métier, et que vous lui aviez dit que c'était pour tordre du ^jpoton.
Ji, fi. Oui , Monsieur.
D. Vous saviez donc tous les métiers ; car vous avez travaillé aussi *:«hez un armurier?
R. Je suis assez hardi et j'ai la prétention, comme cela, de faire ^tout ce que je veux.
D. Avez-vous en effet travaillé chez un armurier? ■'£r> ^. Oui, Monsieur^ à la Gare. « »sr
D. Comment s'appelait cet armurier?
R. Dujcsne.
D. N'avez-vous pas vous-même fore la fnmière de trois ou quatre des canons que vous aviez achetés?
R. Oui, Monsieur.
D. Où avez-vous fait cette opération?
R. Chez moi.
D. II vous fallait des outils pour cela? R. J'avais un foret.
D. Le lundi n'aviez-vous pas recommandé à votre portière de ne pas laisser monter Nina si elle venait? R. Je crois que oui.
D. li résuite de i'instructiou qu'à ce moment-ïà un individu était chez vous.
R. Quand vous saurez qu'un homme a été chez moi après que ta machine a été montée, cherchez la mort la plus cruelle qu'on puisse infliger à un homme , et faites-ïa moi souffrir. Je suis content d'avoir vu M. Lavocat, parce que cela pourra être utile.
D. Comment cela serait-il utile?
R. Parce que Je lui ai dit beaucoup de choses, que je lui ai nommé des personnes dangereuses, et que je l'ai autorisé à faire part au Gouvernement de tout ce que je lui ai dit.
D. La veille de l'événement n'avez-voqs pas briiîé chez vous une assez grande quantité de papiers?
R. Je ne sais si c'est le dimanche ou le lundi. J'ai brûlé en effet des papiers, entre autres des iettrcs de ce jeune homme qui s'appelle Janot, qui était l'amant de la petite Annetle , et qui m'écrivait du département de l'Aude, du côté de Narbonne.
D. N'est-ce pas par le conseil de Morey que vous avez pris ce parti ?
R. Je hii en revendrais à Morey, si cela était nécessaire; je n'avais pas besoin de ses conseils.
D. Cependant Morey a dit qu'il avait beaucoup insisté pour que Interrogatoires. 5
34 LXTERROGATOtRES
vous brûlassiez un papier auquel vous teniez beaucoup, et fpie, sur ses instances, vous vous étiez (iëcidé à le brûler en disant : Au lait, il ne me servira plus de rien. C'est i\7«<2 qui a déposé de ce tait; elle a dit fe tenir de Morcy.
R. Cela ni'étonnei-ait que Nina fit un mensonge. II est possible que Moreij lui ait dit cela, mais Morey ne m'a pas donné, à moi, fe conseil dont vous parlez, et je ne lui ai pas dit les paroles que vous venez de prononcer.
D. N'aviez-vous pas un portrait du duc de Bordeaux dans votre cbambre?
R, Oui, je ne l'aime pas beaucoup, mais je ne lui veux pas de mal.
D. Pourquoi aviez-vous ce portrait?
R. Je l'avais depuis deux ou trois jours; je me disais que si on ne me^orenait pas, on dirait que c'était un carliste qui avait fait le coup.
• D. Combien aviez-vous acheté ce portrait?
R. Quinze sous, vo, ,
^ . "'v^n.J ?.no» «oto-^ fsb
D. Où i aviez-vous acheté?
;>/?. Rue du Petit-Reposoir, chez un marchand d'estampes.
X). Vous avez parlé d'un individu, Hongrois de naissance, ayant une maîtresse du nova. Aq Victoire , et qui a été arrêté, du côté des Champs-Elysées, avec cinq ou six Polonais; quel est cet individu, que vous avez qualifié du nom de traître? Vous avez dit qu'il s'appelait Kraski; qu'avez-vous à dire sur son compte? *-'/?. Ce Kraski, je l'avais connu dans le temps en Italie. En 1830, je suis arrivé à Paris et je l'ai rencontré au Paîais-Royal. Je lui ai demandé s'il n'était pas M. Krâski ; il me dit que oui, et me demandï). qui j'étais; je lai rappelai où nous nous étions vus. Après avoir renouvelé connaissance, il m'invita à déjeûner et nous nous quittâmes. Il me pria d'aller le voir et me donna son adresse; j'allai alors le voir; je trouvai chez lui une petite femme nommée Victoire , sa maîtresse; j'allai de temps en temps chez lui à sa prière. Un jour il me demanda .ceJ<jue je faisais, <ït me dit que si je voulais être employé dans on mittf stère, il avait les moyens de me faire employer. Je lui répoiîdis^ que' jkvais une place ,' qu'elle me plaisait beaucoup, (]ue j'aètoïiis- mieux gagner moins et être libre. Je voyais cet
?vH.-^E FIESCHi; -. 35
homme très-heureux; H avait beaucoup d'argent et de l'or avec, et je me dis à moi - même : Tu es uu voleur, ou tu es altaclié à la police. Comme il aimait mieux le vin que l'eau, je saisis un jour un moment où il était un peu échauiré, et je lui demandai ce qu'il faisait; il finit par me dire qu'il était employé à la préfecture do police; c'était alors M. Baude qui était préfet; M. Odilon-Banoi jx\ii\i la préfecture de la Seine. Av'rzA'Âi servait, en même temps, l'andjassade de Sardaigne et celle d'Autriche contre nous. Il ne m'en dit pas davantage dans ce moment. Il me dit un jour qu'il avait une mission pour l'Italie, pour aller surveiller la duchesse de Bernj ; alors je lui dis, en plaisantant : un mauvais berger a toujours des troupeaux à déti'uire;jl me dit: mais toi, tu crèveras toujours de faim, avec ton patriotisme ; moi , je sers pour de l'argent. Je lui dis : toi , tu fais comme les confiseurs, qui vendent des dragées à tous les baptêmes; moi, je ne sere qu'iui parti. Il me répondit qu'il partait le 21 du mois d'août; c'était en 1831. Il restait alors quai des Ormes, n" 18. Le 2 1 du mois d'août, il me pria d'aller l'accompagner jusqu'à la diligence, et j'y fus. Il partit avec un M. Delavau qui était, je^crpis, chef d'escadron aux gardes du corps sous Charles X, Qi un autre grand personnage dont j'ai oublié le nom. Je déjeûnai avec lui et sa maîtresse; il me donna vingt francs, et me dit que j'aurais de ses nouvelles par sa maîtresse. Quelque temps après, j'allai voir celle-ci ; elle me montra une lettre /qu'elle venait de recevoir; il disait dans cette lettre : « Je viens d'écrire à M. le ministre Casimir Périer pour « que tu viennes en Italie, et pour te placer près de la duchesse de « Berry. Tu iras lui parler et tu lui dii'as que tu es la femme du ba- « ron de Kraski. Il te remettra 1,500 J3u 2,0 00 francs; tu laisseras « mes vieux effets chez ma mère (il paraît que sa mère tient un hô- « tel, mais je ne sais pas où elle demeure); tu partiras tout de suite. « En an'ivant à Lyon, tu te présenteras à M. le préfet; tu diras que « tu es mon épouse et que tu as besoin d'argent : il t'en remettra. A n Marseille, tu iras de même chez le préfet et chez le commissaire « général de la police, M. Bloque, rue du Coq, n° l 8 (à ce qi»e « je crois). A Nice, tu feras de même chez M. de Froment, conct sul de France. A Livourne, chez le consul français , de même. De « Livourne à Pise il n'y a que cinq lieues : tu me trouveras dans tt cette dernière ville , à l'hôtel du Hussard. » Il paraît <jue le ministre n'avait pas voulu la laisser partir. Kraski écyWii une secoode fois a
sa maîtresse et lui dit d'alier rue Gît-le-Cœur, n° 4; qu'il y avait une voiture payée pour elle, et tons les frais. Il ajoutait : « Aujourd'Iiui , (t je me moque du Gouveruement et de Louis-Philippe. » J'avais raconté cette affaire à M. Lavocat , à M. Caunc$, à M. Desrozières , au général Franceschctti , qui avait été mon ancien colonel. Je formai un plan pour avoir la lettre et justifier ce que j'avais dit. J'invitai Vie- ^ foire à déjeuner chez moi; elle vint. Après déjeuner nous fûmes chez elle-, je lui demandai une demi-tasse de café; elle fut en chercher. Pendant ce temps-là, je cherchai toutes les lettres de Kraski et je les pris. Je les fis voir aux personnes que je vous ai nommées, je les portai même à un journal pour les faire imprimer, parce que je haïssais la conduite de cet homme, mais on ne voulut pas les insérer. J'en pris copie , et je les rendis à la maîtresse de Kraski. Avant de les rendre, j'en donnai une copie à un individu qui était alors employé à la police , et qui était avec Julien qui pourrait dire le nom de cet individu. II faudrait, pour cela, que je le lui demandasse moimême.
D. Avez-vous revu A'/<2^X7^ depuis ce temps-là?
R. Non, Monsieur; j'ai su seulement qu'il avait été arrêté, il y a environ deux mois , àChaillot, avec cinq ou six Polonais. Il a été re-. lâché tout de suite.
D. Au service de qui était-il définitivement?
R. 11 servait la préfecture de police , la préfecture de la Seine , l'ambassade d'Autriche, celle de Sardaigne, et dans l'intervalle il s'était arrangé avec les agents de la duchesse de Berrij.
D. Vous avez prononcé le nom de M. Baude ; n'avez-vous pas été e,n, rapport avec lui quand il était préfet de police?
R. M. Gustave de Damas que j'avais connu au service me mena chez lui ; ISI. Baude me dit qu'il ne voulait pas m'attacher à la police^ parce que j'étais ancien militaire, mais qu'il tâcherait de me faire nommer officier à Alger. M. de Damas , au contraire, voulait me faire entrer dans la légion Lafayette , qu'on cherchait alors à organiser. Comme je tenais beaucoup à M. Baude , je lui rendis quelques services dans des boun^asques , notamment lors de la destruction de /archevêché.
DE FIESCHÏ;:T 37
D. M. Baude alors jie vous avait-il pas chargé de surveiller quelques sociétés politiques ?
R. Quand je savais quelque chose d'important , je le fui disais , mais cela n'a pas duré longtemps.
D. Quels avis importants lui avez-vous donnés?
R. Je l'ai prévenu que des sociétés voulaient renverseï- à dioite et à gauche.
D. M. Baude ne vous a-t-il pas plus spécialement chargé de surveiller les bonapartistes ?
R, Il ne m'aurait pas donné cette commission , sachant que j'étais moi-même bonapartiste; M. ^«M<ie a toujours fait cas de moi , même après sa sortie de la préfecture de police. Pendant qu'il y était encore, il avait demandé au ministre que je fusse envoyé en Italie pour surveiller dans l'intérêt du Gouvernement, comme agent secret, '
D. Quand la duchesse de Beny est venue en France, ne vous a-t-on pas fait quelques propositions relativement à elle ?
R. A vous dire vrai, on m'a proposé d'aller l'arrêter. On savait ma liaison avec Kraski; le ministre avait vu ma copie que j'avais tirée de ses lettres, et on pensait que, si je voulais me charger de cette mission , personne n'était plus en état que moi de l'accomphr. On me proposait 100,000 trancs , et 10,000 francs pour mes frais, mais je ne voulus pas m'engager dans cette affaire , et je refusai en disant : « Je suis fatiffgué; si elle arrivait ici, je me battrais avec vous autres, mais voilà tout..; C'était un mois ou un mois et demi avant l'arrestation de la duchesse que cette proposition me fut faite.
D. Vous avez connu Figat, qui est aujourd'hui officier de pai.x , quand il était caissier du journal La Révolution ? R. Oui , Monsieur.
D. Vous étiez vous-même attaché à ce journal? R. Oui , Monsieur.
D. Avez-vous conservé des relations avec /^/^-«^^ R. Je le voyais de temps à autre , quand je le rencontrais par, hasard. ■ Je l'ai toujours vu avec plaisir. " \,^^
D. Ne l'avez-vous pas vu trois semaines avant l'événement ? R. C'était un mois ou un mois et demi avant.
D. A quelle occasion Tavez-vous vu?
R. Je l'ai rencontré avec sa femme à neuf ou dix heures du soir.
D. Est-ce que vous ne îui avez pas demandé quelques renseignements au sujet de la carte que vous faisiez?
R. Je l'ai prié de vérifier, sur le registre du commissaire chargé des voitures, si elle était exacte ; je ne l'ai plus revu depuis ce tefnps-là.
D. Ne connaissez -vous pas aussi un nommé Chauvin, employé à la police ?
R. Je l'ai connu au journal La Révolution , je ne nie fiais pas trop à iui.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 11*.)
9* Interrogatoire subi par Fieschi, le 19 août 1835, devant M. le baron Pasquier, président de ia Cour des Pairs.
D, Vous rappelez -vous exactement tout ce que renfermait votre malîe? i" ^^'^
R. Non , Monsieur ; je ne puis me rappeler que les pantalons, quelques chemises, une paire de draps de fil, une couverture de iaine, une rediugote , une paire de bottes , des chaussettes.
D. N'y avait-ii pas aussi quelques livres?
R. Oui, Monsieur; il y avait trois vohimes de la Police dévoilée, par MM. Delavau et Froment, et un volume de La Femme par Vireij, le tout bien reiié.
D. N'y avait-il pas aussi un petit carnet? R. Oui, un petit carnet cou vert en carton.
D. Ce carnet ne contenait-ii pas des adresses ?
R. Je ne !e crois pas ; s'il y avait une adresse , ce ne pouvait être que celle de ia petite Annette, ou celle d'une personne qui m'avait donné de l'ouvrage pour elle.
jy. N'y avait-ii pas aussi une note de dépense?
R. II y avait la note de la dépense des fusils ; je ne me rappelle pas mênie si cela y était, non plus que ia dépense de la machine en bois; mais je suis sûr qu'ii y avait ia dépense de mon loyer. Je crois qu'H y
■■ëLî DE FIESCHKÎTAi 9^:
avait aussi ia note de ce que M. Perrèue a payé pour moi à son taiileur ; cela monte à 90 ou lOO francs. :,^^u*'jiii^. ,.>«^ />;.-.. . .-. v . , <;,
D. Lorsque ce tailleur vous a fourni des effets , il ne \e% a pas portés chez vous ; où les a-t-il portés?
R. Cliez M. Pépin où j'allais les chercher^ parce que je ne voulais pas donner mon adresse à ce tailleur.
D. Pépin était bien évidemment votre homme de confiance.
R. Pas plus que les autres; j'avais adopté un système téméraire, qui était de n'avoir que des connaissances et pas d'amis. Je ne me confiais à personne ; si j'avais été aussi sage que discret, vous ne m'interrogeriez pas.
D. Qui est-ce qui vous a fait faire connaissance avec Pépin ?
R. J'y suis allé une fois par hasard avec le père Morey, quand je travaillais à la barrière du Trône; c'était sur mon chemin; j'y entrais quelquefois pourboire un petit verre d'eau-de-vie.
D. Connaissez-vous un nommé i^aeVre où Péval qui a eu une chambre à la Haiie à la farine?
R. Non , Monsieur.
Z). Connaissez-vous un nommé Fischer, épicier, rue Mouffetard?
R. Non , Monsieur.
D. Connaissez-vous un nommé Laval, corroyeur?
R. Non, Monsieur; je connais beaucoup de tanneurs , parce que j'ai habité le quartier; ils me connaissent aussi de vue, mais je ne connais pas ces noms-là.
D. N alliez-vous pas quelquefois à Vitry, chez un nommé Brûlé, marchand devins? ^
R. Je ne^uis jamais allé à Vitry.
D. Avez-vous connu un nommé Royer, ancien sous-officier, qui demeure rue de Bercy?
R. Je puis l'avoir connu aux sous-officiers, sans me le rappeler; mais je ne connais aucun individu de ce nom , rue de Bercy.
D. Votre projet était-il arrêté quand vous avez loué votre chambreZ R, Non , Monsijeur.
D. Vous en êtes cependant convenu avec monsieur Lavocat. R. Je ne crois pas avoir dit cela.
D. Voici ce que vous avez dit : « J'avais loué cette chambre dans «l'intention d'exécuter mon projet; ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, « mais disons toujours lu vérité. »
R. Si cela est écrit, je i'ai dit.
D. Ce logement était en effet très-bien préparé pour ce que vous vouliez faire. Il y avait trois pièces; on ne pouvait pas savoir, dans la première siu* le palier, ce que vous faisiez dans celle qui donnait sur le boulevart; puis vous aviez une fenêtre, sur ie derrière, pour vous évader.
R. Que voulez-vous? ça été mon tombeau.
D. Vous n'êtes rentré, dans votre logement, que bien peu de minutes avant de faire le coup?
R. Je crois que oui. J'étais fort embarrassé, mais la scélératesse i'a emporté sur la raison; je me disais: Fieschi, est-ce que lu seras un lâche! et le courage l'a emporté sur tout le reste. Quand j'ai vu M. Lavocat qui parlait avec M. Paiiis , chef de bataillon de la même légion et député , cela m'a causé une telle émotion que ma vue s'est troublée; il y avait onze mois que je ne l'avais vu, et, dans mon trouble, j'ai baissé ma machine de quatre à cinq pouces; autrement, y aurais fait de plus gi ands malheurs. Si M. Lavocat était resté là , avec sa légion, je n'aurais rien fiiit; je faisais mes réflexions, je voulais descendre, le faire monter chez moi, lui tout montrer, me jeter à ses pieds et lui dire que j'étais un malheureux et qu'il me fit expatrier; mais la légion a changé de place, Mon mauvais destin l'a emporté ; j'étais comme un désespéré.
D. Il paraîtrait que vous avez hésité entre le projet que vous avez exécuté et celui d'avoir avec vous un certain nombre de Corses qui auraient tiré sur le Roi?
R. Je n'ai pas pensé à des Corses ou à d'autres; mais, avant même
d'avoir l'idée d'une machine, je pensais qu'il fallait au moins deux ou
trois hommes discrets et courageux , mais que je ne les trouverais pas ;
alors j'ai fait un plan à peu près pareil à celui que j'ai exécuté. J'ai
iliésité enire les fusils complets et les canons ; j'ai pensé que les canons
•étaient plus aisés à entrer dans mou appartement et j'ai été assez injuste J
ou assez inconstant pour ue me confier à personne. J'ai dît à M. La^ vocal (les choses passées; je lui ai nommé des gens qui sont des traîtres, qui ont pris l'argent du parti carliste en jouant et qui ont fait travailler les républicains. Je l'ai aiitorisé à donner ces rcnseigneinents au Gouvernement, non pour me sauver, je ne l'espère pas, mon affaire est trop grave; mais pour être utile. II y a des lâches qui , à ma pîacc , se seraient détruits; mais quand un homme a fait une faute, il doit un exemple, et je dois donner un grand exemple sur l'échafaud. Si j'avais été avide d'argent, je me serais adressé aux ennemis dn Gouvernement; mais je n'ai jamais rien voulu faire pour de l'argent. En tous pays, je suis sûr de vivre en travaillant. J'ai porté des journaux à vingt souif, j'aurais balayé les rues pour gagner de quoi vivre, et je ne dois rien à personne que ce que je vous ai déclaré.
D. Vous avez dit que vous n'aviez confié votre projet à personne , cependant vous avez montré la facture de vos canons à Morey.
R. Si cela était, je vous le dirais. Morey d'ailleurs s'enfonce assez lui-même, à ce qu'il paraît. Je lui ai dit que je voulais faire monter les canons, voilà tout.
D. Remarquez cependant que vous êtes convenu qu'il devait vous attendre rue Basse-du-TempIe. 'vào: 34>- v?:
R. Je l'ai dit en effet à M. Lavocat; en vérité, cependant, je ne suis pas bien sûr de lui avoir donné ce rendez-vous, mais je suis sûr de lui avoir donné rendez-vous à ia barrière, comme je vous l'ai déjà dit. -i
D. Cependant, à l'heure dite, Morey a été vu dans cette rue. R . Je suis sùr^ mpi., de x\y. être pas -a lié.
D. Sans doute vous n'y êtes pas alîé , vous ne pouviez même pas y aller, puisque vous avez été arrêté en descendant de chez voua.
R. Soit, c'aurait été d'ailleurs un vilain rendez-vous. J'ai les jambifiS un j)eu plus dégourdies que les siennes, et je n'avais pas besoin. jlç.j^ii pour me Sauver, ^^i^.,^»*. '^ '.,, y^^ «^
D. Ce qui prouverait que votre projet était assez ancien,.c'e$t 4e soin que voiis avez eu de tenir toujours votre jalousie fermée,.t;tîfa défense que vous avez faite à Nina d'ouvrir la fenêtre. . .; t > ...i:^-
R. Là-dessus je vais me défendre. Il y a deux choseKiiîe soleil donnait dans ma chambre* etmle.mpédiait de triivaillcr; ensuite, cjuaud
la petite vôiîart cîiez moi, je ne voulais pas qu'on îd vît; je n'avais rien à craindre, je n'ai pas eu ma macliine montée pendant deifx mois,
D. Quand vous Portiez de cliez voiis et oiic Kina devait v venir, ne laissiei-vous pas, pour elle, un mot pour lui recommander de ne passe inettre à la fenêtre?
R. Ccïa m'est arrivé deux ou trois fois.
D. N'aiiiez-vous pas às.^éz fréqivélriment daiîsîè c'aîiàre't de Madame ISIontcaû, chaussée de Clign'ancourt?
R. Je lie la cohnais pkslJc fiiisais /nia soupe cîïez ttîôi, ou j'allais d\ëi Éi?nvia/ét, rue Chàrfot; AChele'r pOiir cinq où six àous de încot qiiè je mangéài's'cliez rtiôi.
D. Vous avez connu un nommé Favj^e?
R. Je ne me souviens pas de ôe nom-ïà.
D. Cependant it résuiterait de ses déclarations qu'il vous connaît?
R. II est poissible qu'il me connaisse,
D. Le connaissez-vous sous le sobriquet de Beativni^?
R. Non , ^[onsieur.
D. Vous connaissez Sorha ?
R. Oui, Monsieur.
D. Oi!i demeurait-ii?
R. Rue Mesîay. Je fai vu deux ou trois fois quand il a demeuré là; autrement, il y avait deux ans que je ne lavais vu.
D. Vous l'avez vu , le 2 8 juillet , dans la matinée?
7?. Non , Monsieur.
D. C'est lui qui l'a déclaré.
R. S'il a dit cela, c'est un menteur.
D. Vous n'êtes pas allé chez lui , le 2 8 , de très-bonne heure ? , R. C'est juste, je l'ai vu ; je me le rappelle maintenant; c'est moi qui ai tort.
D. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé entre vous ttluf, ce jour-là ?
. R. II ne s'est rien passé ; je n'ai rien eu avec lui.
PHI DE FîeSCKTr^î ^
J5. .Cepeuclaiit, il paraîtrait que xous iiii a\iez proptjtsé de venir avecA'oits et de vous servir de second dans un duei'/ ;.- j o;
/?. Je l'ai vu clicz lui; nous so/nmes sortis cnscmbîc j'isqu'à !a rue dç y.^^idônie. Ij,e;^it.i»,yi^\iî!n'^ lui ^|^ nos pays, }i)qum\p fy^iieri/i?'. Ce (juc vous dites est possible, mais je ne m'en souviens, pas.., Jç ii'a;j;i(e,.pas.l^s (iuois, moi, non par lâcheté , mais jp^ijrci? ^XW , (lUftndjie médiats, je suis sûr de réussir.
p. Cest cependant un fait remarquable et qui devrait rester na us la mémoire, que cette pro])osition de vous servir 'de' sec Oun'? *;
jR. Oui, cela est vraj ; j^ cbercîierai dans ma mémoire et jV vous dirrd ce que je me rappellerai.'
D. N'est-ce pas Sorba qui, sur votre demande, a procuré à A^-a-
nV/ie l'appartement où eHe a logé en dérider lieu?
R. Cest sa femme. '•'^'^"'^ '
D. Quelles étaient vos relations avec Aforo5*//«*; dont le nom k été trouvé chez vous, près du if 30,554?.» (> <pi »(iv illLi^Jr*
R. .C'est une affaire ,d^ misère. Je l'ai cjiargé de .mettre piôur^ moi , au mont-derpiété, une. couverture qui m'avait coAté 26,francset dont il a ,çu 10 francs.
D. II allait donc quelque fois chez vous? - .^
R. JN^on, Mtmsieur, c'était moi qui^ailais.çhez lui; il demeurait passage Bourg-I'Abbé, chez un fabricant de bandages français. Eu brûlant mes papiers, j'ai brûlé la reconnaissni^çe ,du mo?it-dejîieté.
D. Vous connaissait-il sous votre vrai nom?
R. Oui, Mpnsieur ; il ne me connaissait pas même sous ie nom de Girard. nmf^ h
D. :V/o7'o^/«i n'est-il pas, Corse comqie vous? \
R. C'est un Italien réfugié. Je le crois parti pour l'Espagne.
D. Le lundi 2 7, quand vous êtes allé trouver A^/««, chez Anneîte ./:?or'^«/w, d'où veniez-vous? -j-- ^'V,,,
R. Je crois que j'avais passé toute la soirée chez ,m,oi.. Quand Je suis arrivé chez AiineUe, Nina était partie. '' ' ' "' .' ,,
;D. Vous êtes allé ch^z 4rtnct(e dans la journée?
/?. Oui ; mais Ntîia n'y était pas. Je ne i'ai pas vue depuis le moment où elle est passée sur le boulevart, pendant que je buvais avec
Morei/.
D. Qu'avez-vous fait depuis le moment où vous avez quitté Morey, sur les midi , une heure?
R. J'ai rôdé d'un côté et de l'autre. -ï*
D. Qui avez-vous vu dans ce moment-là?
R. Je n'ai vu personne; j'aurais voulu trouver une âme charitable qui eût de l'empire sur moi , je ne l'ai pas rencontrée. En quittant Morcij , je crois que je suis allé chez Sorba, cherchant de côté et d'autre une distraction.
D. Connaissez-vous un nommé Conseil?
R. Oui, Monsieur; il restait avec Morosînt.
D. Combien de fois est-il allé chez vous? R. IX n'y est jamais venu.psvfï ^x Mîej !^>î>^|,^
D. Vous avez dit à M. Lavocat que vous aviez laissé Conseil à ia maison ; qu'entendez-vous j)ar ces mots : à la maison ? lii.
R. Chez Delvincourt, rue Chariot, où restent Coiiseil et Morisini, qui étaient les domestiques de Querini et de Delvincourt.
D. Qu'est-ce que c'est que cp Delvincourt dout vous venez de parler ? i<?,; h^ Jt.' u'tifi xim'\°i^fi:i^h''iff.^w^ ■>*^' /•!•?'-'' R. C'est un médecin.
D. Quels étaient vos rapports avec lui? R. J'y allais en passant.
,^^ D. Comment avez-vous fait connaissance avec lui?
R. Par rapport à Querini, avec lequel il était associé pour la vente de ces bandages français dont je vous ai parlé.
D. N'est-ce pas chez Querini que vous avez connu le médecin Perreue?
R. Oui, Monsieur; mais if y a deux ans de cela, quand il demeurait
^ jTue Saint-Honoré ; je le rencontrai un jour rue d'Angouléme, il me
dit qu'il avait été malheureux aussi ; qu'il était bien aise quand on le
secourait et il m'a donné 1 00 sous , en me disant de venir le voir tous
BE FIESCHI. i^
les dimanches et qu'il viendrait à mon secours, tant que j'aurais besoin de quelque chose; alors, voulant lui être utdc, je lui ai mis dans la tête ce plan qui lui rapportera beaucoup d'argent. D. Perrève était donc d'un caractère très-généreux? R. Oui, Monsieur; car il ne me devait rien et il m'a toujours montré un attachement sincère. v, ^p ^^ -^
D. Avez-vous connu Arnonîd , garçon marchand de vins, boulevart du Temple , n" 3 ?
R. Non, Monsieur.
D. Alliez- vous quelquefois chez ce marchand de vins? R, Non, Monsieur; je ne connais d'autre marchand de vins que celui du n" 50.
Z). N'étes-vous pas allé quelquefois à iaGare, dans un atelier de charpentcrie où il y a une vingtaine de jeunes gens, à peu près, cawables de tout? ' ' 5>ti3 èilô U-iaa «loi ob naidrnoD .(1
R Je nV suis jamais allé ; je n'en connais aucun. Je sais seulement, d'après ce qui m'a été dit, qu'ils sont tous armés et que oe sont des gens qu'il faut surveiller. -, i^;^^ . . o7-iaLi4i3î£iiii^p . aut.iiim sS D. Avez-vous connu un nommé Z»a»?,v<v5T^m =ft.
R. Oui Monsieur, depuis 1831. ? lopj'^'^^fjob aal inoifiiè iop D. N'est-ce pas un homme dangereux?-/- oirr !?o te'?'yÇV X\ R. Oui, Monsieur, tellement dangereux qu'il a été pris deux ou trois fois par le Gouvernement. >3bbfn nii àa^'O ,)\
D. Avez-vous connu le sieur 3/(flè\s.^ sçyv tn^T-ntd^lîiîQ R. Je l'ai vu une fois; mais je ne lui ai jamais parlé. Il reste rue Censier, il emploie vingt-cinq ou trente ouvriers, il les enverrait bien se battre, mais il se cacherait volontiers derrière un pilier ou une pyramide. ^^ ^^
D. Connaissez- vous un nommé Duval?
R. Oui, Monsieur, je le connais; mais je ne lui af jaïïiais parlé. Il est en Amérique maintenant. Il est parti, avec sa famdle, il y a cinq
• i-)r> ah ^n;^ xoDD jK 7 li eiEm, vi
ou SIX mois. , ' .
JD. N'est-ce pas un menuisier de la rue de l'Épée-de-Bois , qui n
donné à M"'^ Petit une médaille du duc de Bordeaux? '^
ir, INTERROGATOIRES
/j Oui, Monsieur; c'est un cni-iisto. L'u jijur, il me dit que si les rcj>i;h-!icj^ii)s ti'iivniUiiieiit do leur côté, leurs sections ctiiiciit prctcii aus^j, et que son fils s'était battu, cm juin, avec ics icpublicaiiis.
D. N'avcz-voiis j^as été en reiations avec un nommé Sart^iéîemy, coiTOv^ur?
iV. Je l'iii vu deux ou trois fois; nous ne sommes pas cousijïs ensemble, juirce .que ;je n'aime ip^s les .UQinmes ^Mi ont ^Qux ^lâeds dans uw soidier. .,
D. PoLuquoi M'"" Pi'lit vous a-t-eile amené ce menuisier carliste ; vous îiVtiez pas carliste , vous?
A*. Oh! non, moi, j'ai été napoléoniste jusqu'au moment où le li's (\c l'Empereur est mort; après cela, je ne sais plus ce que :j'ai été. M"*/^é?/// voidait bavarder avec cethomme; c'est qUe qui estcr.use de t.ojus ines meilleurs, parce qu'elle m'a ruiné, an me dépo^ji|lf|gt de mes économies, et m'a poussé aux dernières extrémités en me diii^- .sant de chez elle.
D. Vous avez dû connaître u«nonvméC/'oi/A'e, clvarcu^ici"?
R. Oui, Monsieur; je me suis souvent servi chez lui ; c'est un bavai J qiù ne; sait pas non pjus ce qu'il veut. Ce n'est pas \m qui preiidrait un fusil, au moins.
D. Avcz-vous connu un nommé Erfovt?
R. Je l'ai vu deux fois ; <î'e§t -un docorécle juillet qui fiiisait le républicain et qui s'est fait donner de l'arge-nt parles ctirlistes. <En jiwii 18.3 2, il avait fait faire des pétards cjui. contenaient chaci>n di nze lialles; je ne les ai pas, vus, ^lais je sais qu'ils ont existé. .1! faut ,qu'il ait reçu beaucoup d'argent, car jl était fort embarrassé dans s^s -*ilà irçs ,^t il est à, son. aise u^aintenaiit. Il s'est établi à^8oncon?pte.
Z). Yous avez connu encore un nommé ^<?a'c//c;', relieur, qui dçnieure rue de Bièvre?
R. Oui , 51onsjeur ; ç'çst (i^n hoin4i;ie à se battre dans la masse, et i voila tout.
D. Ne saviez-vous pas qu'il était de la section !^ïarat, de la société de^^Dioits de Ihomme?
^^4 .f^OHi. Monsieur. ^
DE FIESCm 47
tn^D. Vous avez connu beaucoup d'ennemis du GouverneiiiéiU , vous aVez dû causer avec eux de vos projets?
■ il. M'on Oiou, non; je me serais bien donné de garde do leur ikii flire; c'étaient des gens (jui voulaient avoir l'air de tout faire et (jui n'étaient bons qu'à faire des crédits dans les cabarets.
D. Vous iie vous rappelez rien de ce que ces hommes-là voulaient faire?
- R. C'étaient des homrties corrompus, à corrompre les filles, les femmes, les onze mille vierges; ce sont des ennemis de tout Gouvernement, disposés à aller dans toutes les émeutes, mais incapables de conduite et de secret.
D. Vous avez connu un nommé Lennox ; quelles ont été vos relations avec lui?
R. Je l'ai connu en 1830 et en 1831, presque tout le temps <[ue son journal a dnré. Nous nous sommes brouillés, parce qu'il a su que j'étais allé chez M. Bande pendant qu'il était à la préfecture de police, il m'a jeté cela à la tète ; puis , il ne ine convenait pas.
Z). Pendant que vous avez été en relations avec lui, av^z-vous connu ses projets?
R. Il travaillait alors pour le fils de Napoléon; mais nous n'avions pas de confiance l'un dans l'autre.
D. N'avez-voûs pas connu un sieur Perecave?
R. Oui, Monsieur.
D. A quelle époque l'avez-Ybùs 'connu?
R. Depuis 18 3 0 jusqu'en 1 8 3 2. Il avait connu M. Lassave, le mari de madame Petit, et il venait la voir quelquefois : il était alors employé au ministère de la marine.
D. N'était-ce pas chez l'ingénieur Cannes que vous le voyiez? R. Je l'y ai vu quelquefois : ils se connaissaient, parce qu'ils étaient du même pays ; mais ils ne se voyaient pas souvent.
D. Vous a-t-il donné de l'argent?
R. V. m'a donné cent sous un jour que \e suis allé lui porter une douzaine d'œufs frais de la part de madame Petit; mais à madame Petit il a donné quelquefois de l'argent. Je crois même, sans en être
sûr, qu'il lui a fait donner une fois unecoiipie de cents francs par un coiuitc carliste, chargé de distribuer des secours. Si j'avais voulu de l'argent, je suis persuadé qu'en ni'adressantà lui, j'en aurais eu; mais je u'ai jamais voulu faire le métier de sicaire, et qu'on dise de mot: il s'est tait couper le col pour de l'argent.
/). Avez -vous revu M. Bande depuis qu'il a quitté la préfecture de police?
R. Oui, Monsieur, je l'ai vu deux fois; il m'a toujours porté intérêt, ce brave homme, parce que Damas, qui est en Suisse, lui avait écrit pour me recommander à lui.
D. V^ous souvenez-vous de ce que vous lui avez dit un jour que vous l'avez rencontré dans la rue?
R. Non, Monsieur.
D. Vous aviez l'air fort malheureux alors? R. Cela est bien possible, je n'ai pas toujours été heureux.
D. Ne lui avez-vous pas fait, à cette époque-là, toutes les oflTies de service possibles?
R. Je ne me le rappelle pas; mais si j'avais pu lui rendre service, ie lui aurais donné ma vie. Je ne peux disposer que décela pour celui que j'adopte comme mon chef.
D. D'où provient le grand intérêt qtie vous portait M. de Damas? ^ R. Il avait connu de mes parents en Corse où il s'était réfugié j)endant qu'il était poursuivi en 1 8 1 5 ou en 1 8 1 6. H avait éié bien reçu dans le pays. Avant cela, je l'avais connu à l'armée et il me regardait comme son camarade.
D. N'était-il pas fort bonapartiste?
D. L'était-il encore en 1830?
R. Oui, Monsieur.
D. Où avez-vous acheté votre malle?
R. Je i'ai achetée au Temple , partant de la rue du Temple , montant le long des maisons à gauche, laissant toutes les barraques à droite, en face d'un café, à une boutique qui fait l'angle d'une allée et quiest, je crois, favant-rdernière.
D. Combien i'avez-vous payée?
R. 12 ou 13 francs. Je ne l'ai pas prise tout de suite et j'ai donné 2 0 SOUS d'arrhes.
D. Vous avez dû prendre beaucoup de précaution pour la transporter chez celui qui vous a vendu les canons?
R. Non , je l'ai donnée à un commissionnaire à qui j'ai remis l'adresse et auquel j'ai payé l 5 sous.
D, Comment avez-vous mis ie feu à votre machine? R. Avec un tison que j'ai pris dans la cheminée.
D. Est-ce par le miheu ou par l'extrémité que vous avez mis le feu?
R. C'est par le miheu.
D. Avant de rentrer dans votre chambre, au moment de faire ie coup, n'aviez-vous pas alhimé une chandelle quelque part dans ïa maison ?
R. Je ne m'en souviens pas et je ne le crois pas. J'avais mon phosphore et cela me suffisait.
D. On a trouvé trois chapeaux dans votre logement,
R. Cela m'étonne beaucoup; je n'avais que deux chapeaux, un
gris et un noir. Je ne comprends rien à l'existence du troisième
chapeau.
D. Ce chapeau aurait pu être laissé chez vous par quelqu'un qui y serait venu?
R. Non, Monsieur; cela n'est pas.
{Dossier Fieschi, interrogatoii'es , pièce 12^.)
10*^ Interrogatoire subi par Fieschi, le 2 1 août 1835, devant M. ie baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. A quelle époque et à quel âge étes-vous entré au service?
R. En 18 08, j'avais 13 ou 14 ans. Je me suis engagé volontairement à Bastia, je me suis embarqué à Bastia , j'ai débarqué à Livourne; je suis allé à Naples et j'ai continué ma carrière jusqu'en 1815, aj3rès îa chute de l'empire. " ''•■
D. Est-ce dans les troupe3 du roi de Napïes que vous vous êtes engagé , ou dans les troupes de France ?
Interrogatoires. 7
R. Je suis entré dans un bataillon qui allait en Toscane, au service de la grande duchesse, d'où nous avons été envoyés à Napies où nous avons fait partie Ac la légion corse. Cette légion était originairement portée, au ministère de la guerre de France, sur les contrôles de l'armée; eile en a été ensuite séparée et a fait partie de Tarmée napolitaine, fors de sa formation.
D. Quand avez-vous quitté le service et quand avez-vous débarqué en Corse?
R. Ayant été licencié à Ancône , j'ai débarqué en Corse, le 8 septembre l 8 1 4 ; tous les étrangers ayant été , à cette époque, renvoyés de l'année à moins de se faire naturaliser sujets napolitains.
D. Etes-vous, depuis ce temps-là, retourné à Napies?
R. Oui, Monsieur; mais j'ai auparavant quelque chose à vous dire : on avait formé en Corse un bataillon de tous les militaires qui éti ient dans la même position que moi , commandé par le colonel Moneraij, et je suis entré dans ce bataillon.
D. Jusqu'à quelle époque y étes-vous resté? ,
R. Ce bataillon a existé jusqu'au moment où Napoléon est sorti de
l'île d'Elbe. J'y suis resté même jusqu'après les Cent-Jours ; j'y étais
entré comme sergent.
D. Une fois sorti de ce bataillon , qu'avez-vous fait?
R. Le prince Murât est venu en Corse , il a été chez le général Franceschetti; ce bataillon étant dissous, je suis allé joindre F.ranceschetti qui avait été mon colonel et je suis parti , la veille de Saint- Michel , avec Murât et lui pour le royaume de Napies.
D. N'avez-vous pas été , dans ce royajjme , sous le coup d'une con^ damnation à mort?
R. Oui, Monsieur.
D. Pour quel motif?
R. Comme ayant été pris avec Murât.
D. Comment avez-vous échappé à cette condamnation?
R. Franceschetti çt les ofTiciers devaient être pendus; les sonsofFiciers et les soldats devaient être fusillés. Fraiiceschetii , ayant appris qu'il était condamné à être pendu, écrivit au roi Ferdina?id IV pour demander de périr de la mort d'un soldat. Le roi dit alors que
DE FIESCHT. 51
son fils vouïait faire une boucherie, et il nous mit à la disposition du G juvernement français ; c'est comme cela que je partis.
D. Où revîntes-vous alors? ^
R. Je revins en Corse, après avoir mouillé à Livourne. De Saint- Florent, en Corse, on nous conduisit à Toulon, au fort Lamalle.
D. Comment êtes- vous sorti de ce fort?
R. Franceschetti et les officiers furent jugés à Draguignan et acquittés ; afors on ne se donna pas la peine de nous juger et nous sortîmes au bout de cinq mois.
D. Vous, personnellement, n'avez-vous jamais subi de condamnations à Dra«[ui<2:nan ?
R. Non, Monsieur.
D. Quel a été le motif de ia condamnation que vous avez subie en Corse et pour laquelle vous avez été détenu à Embrun?
R. Quand je suis rentré en Corse , j'ignorais la rigueur des lois, je voulus me payer de mes mains, avec mon beau-frère, et je lui voiai un bœuf, j'avais alors 19 ou 2 0 ans. Ma conduite, depuis ce temps-îà, a prouvé que je n'étais pas noyé dans le vice.
D. Ne fites-vous pas un faux pour parvenir à vous emparer de ce bœuf? »
R. J'étais très-Iié avec le neveu du maire ; je lui dis que j'avais besoin d'argent pour m'en alîer, il me donna le sceau de son oncle pour mettre sur un certificat attestant que ie bœuf m'appartenait; je timbrai le certificat, mais je n'y mis pas le nom du maire. Je mis un nom en l'air, dont je ne me souviens plus; sans cela, j'aurais été condamné aux fers.
D. A quelle époque précise êtes-vous arrivé à Paris? R. Le 14 septembre 183 0.
D. Veniez-vous directement d'Embrun?
R. Non, Monsieur; j'ensuis sorti en 1 8 26. Je restai à Montpellier et à Lodève jusqu'au 2 4 avril 1 8 2 7 ; de là je suis venu à Lyon.
D. Qu'est-ce que vous y avez fait?
R. J'ai travaillé dans le tissage.
D. Jusqu'à quelle époque étes-vous resté à Lyon ?
t)2 INTERROGATOIRES
/?. Jusqu'au moment où je suis venu à Paris,
D. Indiquez la date précise de votre liaison avec Eoiremi, avec Morey et avec Pépin.
R. II me serait bien impossible de vous faire connaître la date précise de ma connaissance avec Boireau; c'est, je crois, au mois de décembre dernier qu'il est venu manger ia soupe à la maison. Quant à Moreij, je l'ai connu dès 18 30 : nous demeurions dans le même quartier; j'ai roulé toutes les rues de la rive gaucbe, et je l'ai rencontré souvent. J'ai été mené chez Pépin une première fois par Morey, trois ou quatre mois avant l'événement.
D. Il est impossible que ces trois individus ne soient pas, à un degré plus ou moins élevé, vos complices plus ou moins actifs ; tout le démontre, et je vous engage à dire, à cet égard, toute la vérité,
R. Je sais ce qui m'est dû à moi, et j'aimerais mieux mourir que de sauver ma vie aux dépens des autres innocents. Je jie me suis attaché ici qu'à M. Lavocal , parce que c'est un homme courageux.
D. Boireau vivait avec vous dans une grande intimité, puiscpie vous alliez coucher chez lui, puisque, de votre aveu, il est venu plusieurs fois vous chercher dans votre domicile, rue du Temple; cela est en outre prouvé par le don que vous lui avez fait d'iui pistolet. Boirean savait que l'attentat devait être commis ; il a^ ait annoncé, la veille, le lieu où il le, serait et par quel moyen; de plus, au moment où l'attentat a été commis, il se tenait dans le voisinage. Il convient même que vous lui avez dit qu'il fallait que les patriotes.se tinssent prêts. Vous voyez donc que vous ne pouvez nier sa participation : qu'avez-vous à dire?
Pl. Je vous ai dit que Boireau était ivrogne et jeune, la tête chaude, et que c'est un homme auquel je ne pouvais me confier. Boireau, quand il est soûl, prendrait bien son fusil; mais, si l'on remettait l'affaire au lendemain , il ne vaudrait pas un zéro.
D. Pour connaîti'e si bien le caractère de Boireau , en pareille circonstance, il faut que vous lui ayez fait des confidences?
R. Savez-vous pourquoi je vous dis cela ? Je l'ai vu trop souvent, avant bu, et je me suis dit : « Homme de vin, homme de rien. Ji Je l'ai vu souvent, parce que quand il ne savait où aller dîner, il venait manger à la table de Fieschi. Je l'ai vu une fois au café des Sept-
Billards, avec un nommé Maurice , oflicier du cinquante-quatrième, qui est resté dix mois à Sainte-Pélagie. Nous sommes restés ensemi)fe jusqu'à onze heures, onze heures et demie. Je voulais m'en aller, moi, jiarce que je ne pouvais plus rentier après minuit. Je partis pour m'en aller; il me'dit : c^Nous allons t'accompagner ; » et puis, chemin faisant, minuit a sonné. Us étaient déjà en train et voulaient me mener dans de mauvaises maisons; je ne voulus pas y aller, je proposai d'aller au Palais-Ro3'al , oîi nous jouâmes à la roulette. Je vis que ces hommes savaient que j'étais poursuivi , et ne faisaient pas attention à ma position ; je ne voulus plus aller avec eux.
D. Votre intimité avec Moi^eij était encore plus grande, puisque, pendant deux mois, vous avez été caché chez lui, puisque vous lui avez montré la facture des canons que vous avez achetés, et cela, dans le but, vous en êtes convenu, d'obtenir de lui, au moyeu de cette facture , un peu enflée, un peu plus d'argent. Il vous fournissait donc de l'argent? Et dans le but de l'attentat? De plus, Morey s'est vanté d'avoir chargé une partie des canons. Il vous attendait, rue des Fossés-du-Temple, au moment même où vous commettiez l'attentat. Il était convenu avec vous de vous attendre dans ce lieu; vous eii êtes convenu une fois, et si vous avez depuis atténué cet aveu, c'est en disant que vous n'aviez cerlituile de lui avoir donné rendez-vous qu'à la barrière Montreuil; ce qui établit tout aussi bien votre intelligence avec lui et sa complicité : qu'avez-vous à dire?
R. J'ai à dire que je n'ai jamais confié mon projet à Morey. Je crois lui avoii' donné rendez-vous rue des Fossés-du-Temple ; mais je vous fais observer que ic domestique de M. Pcuiis l'a vu avant la revue, moi je ne l'ai pas vu. S'il dit qu'il a chargé quelques canons, il a menti; s'il le veut, d'ailleurs, je lui céderai bien volontiers ma })laoe, et je lui dirai, comme ce condamné auquel un prêtre disait qu'il était bien heureux d'aller voir les anges : « Si vous voulez y aller, « je vous donne ma place. »
D. Vous dites que Morey n'a chargé aucun de vos canons, et que, par conséquent, vous les avez tous chargés; cependant les rapports des gens de l'art établissent que ceux de ces canons qui ne sont pas partis étaient chargés depuis longtemps.
R. Eh bien! ils n'y connaissent rien. Je les ai tous mis dans uit tas au coin de la cheminée , et je les ai chargés à mesure : il y
5f INTERROGATOIRES
en avait quatre qui n'étaient point percés; je les ai perces avec un foret..
D. Par quel procédé se baissait et se haussait le derrière de votre machine ?
R. II y avait, des deux côtés, une fente dans laquelle pouvait monter et descendre le support des culasses ; ce support était tenu de chaque côté, dans la fente, par une vis et un écrou qui se lâchaient tiès-facilenient.
D. Quoique vous en puissiez dire, cette opération était difficile. Nous avons vu votre machine, elle était fort lourde; il fallait que les écrous fussent très-serrés pour la soutenir dans ia fente : ainsi, f opération de lâcher ces écrous n'était pas facile; et, pouw la faire aussi vite que le suppose votre déclaration, vous deviez avoir avec vous une autre personne qui travaillait sur un écrou, pendant que vous travailliez sur l'autre?
R. Je soutiens que j'étais seul. A une porte j'avais mis une échelle, à fautre une planche, pour qu'on ne pût pas entier; les personnes qui sont venues après l'affaire, ont bien vu qu'il n'y avait personne avec moi.
D. Ici vous vous trompez certainement, car l'échelle a été trouvée près de la fenêtre par laquelle vous vous êtes évadé , et c'était à cette échelle que la corde par laquelle vous êtes descendu, était attachée ?
R. Je croyais avoir mis féchelle derrière la porte ; ce dont je suis sûr, c'est qu'elle était barricadée, et que les gardes municipaux ont dû l'enfoncer pour y entrer; personne d'ailleurs n'a eu le temps de descendre par l'escalier, et on n'a pu passer d'un toit à l'autre, comme une hirondelle.
D. N'a:^€z-vous pas eu d'autres canons que les vingt-cinq que vous avez achetés chez Burij?
R. Non, Monsieur; et même il n'y en a eu que vingt-quatre de i)îacés; il y en avait un qui n'était pas percé du tout, et je l'ai laissé.
D. Oii aviez-vous mis le canon qui ne vous a pas servi? B. Au coin de la cheminée, à ce que je crois, ou dans un placard qui était près de la cheminée.
DE FIESCnr. 55
D. On na pas trouvé dans votic chambre le foret qui vous a servi à percer vos canons.
R. Je i'ai jeté dans les lieux d'aisance; c'était un foret qui se fait mouvoir au moyen d'un archet, en s'appuyaut sur une plaque en bois, posée sur la poitrine.
D. Vous venez de dire qu'un îiomme qui aurait été avec vous n'aurait pu se sauver par i'escalier; mais il aurait pu se sauver par la corde ?
R. Je n'avais pas besoin d'aide, je ne me souviens pas , d'ailleurs, d'être descendu par la corde ; j'avais reçu un tel atout qu'il y a de quoi oublier. Les gardes municipaux doivent avoir vu que la corde était roulée.
D. Les gardes municipaux, au contraire, ont trouvé la corde déroulée, et vous avez été arrêté, au pied de cette corde, après être entré dans le logement de CJiimène.
R. Si les gardes municipaux ont dit cela , ils n'ont pas d'intérêt îv mentir.
D. Qui est-ce qui vous a fourni votre foret? R. Je l'ai acheté.
D. Où l'avez-vous acheté ?
R. Chez un ferrailleur.
D. A quel endroit demeure ce ferrailleur?
R. C'est dans une rue qui est entre la rue Saint-Louis et fa rue Chariot.
D. N'est-ce pas plutôt Boîreaii qui vous a fourni ce foret ? R. Je dis que non.
D. Cependant il est certain que Boireau est sorti de chez \\xi avec un foret et la plaque nécessaire pour l'appuyer siu- la poitrine ?
R. Je me suis servi d'une plaque en bois de chêne qui m'appartenait et qui doit être encore chez moi.
D. Quel jour avez-vous percé vos canons }
R. Je crois que c'est le dimanche ou le samedi , peut-être.
D. Comment auriçi-vous jeté ce foret dans les lieux d'aisance,, si
vous n'aviez pas eu un intérêt à cacher son origine , et si vous l'aviez | acheté dans une boutique?
H. Ce foret ne portait pas le nom de ia boutique d'où il venait , j'en ai tait deux morceaux et je l'ai jeté.
D. Vous avez été aussi caché chez Pépin; l'instruction établit que vous preniez, chez Pépin, à crédit, oii vous aviez été introduit par Morey , ce qui vous était nécessaire. C'est chez lui que vous avez fait déposer les vêtements que vous a donnés le médecin Perrève; il vous a remis 130 francs, qui vous ont servi à acheter les canons de fusil, et vous avez dit à M. Lavocat c\yxe, lorsque vous aviez fait mettre, sur la facture d'achat, un prix supérieur à l'achat réel, c'était dans le but de la lui montrer, ainsi qu'à Afo?'cy, pour obtenir, de l'un et de l'autre, un peu plus d'argent: Pépin était donc, comme Morey , dans la confidence de l'achat des canons de fusil; cela est trop évident pour pouvoir être nié : qu'avez-vous à dire ?
I\. J'ai à dire que je lui ai demandé de l'argent à emprunter, en le priant d'être assez discret pour ne pas me demander ce que j'en voulais faire, et, comme il insistait, je lui ai fait la réponse que je vous ai dite.
D. Vous avez nié avoir reçu chez vous, ie dimanche soir, un homme que vous avez fait sortir par le café, le passage de votre maison étant fermé ; ce fait est démontré par l'instruction. L'homme dont je vous parle , ne «erait-il pas Morey ou Pépin?
R. Je l'ai nié et je le nie encore ; les témoins sont faux et cela n'est pas vrai.
D. Cependant ce sont les portiers qui ont dit cela? R. Les portiers vous ont trompé. Si j'avais été dedans , je leur aurais dit de tirer le cordon et ils i'auiaient tiré.
D. Cet homme n'était-il pas Boireau , qui a été vu, cette nuit-là, circulant sur le boulevart du Temple?
R. Ce n'était ni Boireau ni un autre.
D. Vous i^ppelez-vous maintenant les circonstances de votre entrevue avec Sorba, le 28, dans la matinée ?
i? jR. Je me rappelle que ce que vous m'avez dit est vrai.
D. Ainsi vous lui avez proposé de vous servir de témoin dans un duel?
R. Oui , Monsieur.
D. Avec qui ce duel devait-il avoir iieu?
R. Je n'ose pas aller en avant avec personne ; c'est une idée qui m'a pris comme cela. J'ai toujours évité les duels , autant que possible, et surtout celui-là, puisqu'il n'y en avait pas.
D. Alors vous voudrez bien expliquer le motif de cette singulière proposition ?
R. A vous dire vrai , j'avais quelque envie de lui confier mon affaire, peut-être pour m'en détourner. Sa figure trop jeune m'en a empêché, et puis, je ne le connaissais pas à fond. H y avait deux ans que je ne l'avais vu, quand il est venu demeurer rue Meslay, et je ne l'ai ren- •contré que par hasard. Auparavant, je ne l'avais vu que sept ou huit fois.
D. Ne vous souvenez-vous pas que , lorsque vous êtes sorti avec Sorba, il vous a demandé quelques explications sur ia cause de ce duel, et qu'au iieu de lui donner ces exphcations, vous lui avez dit qu'il était un lâche?
R. Sorba ne dira pas , en ma présence , que je l'ai traité de lâche : je ne suis pas assez insolent pour cela ; et cela n'aurait pas fait son affaire.
/). On peut très-bien supposer que la proposition faite par vous à Sorba, n'avait pour but que de reconnaître si vous pouviez compter sur son courage pour vous aider dans votre entreprise?
R. Je savais bien que Sorba n'était pas un lâche, puisque j'avais été avec lui témoin dans un duel entre Jacob i , l'avocat, et un jeune Américain , condamné à trois ans pour les affaires des Amis du peuple, et qui ses 2i\i^o\xv témoins Plagniol et Desjardins.
D. Vous avez dit que vous aviez été au moment de vous confier à Sorba; comment expliquez-vous cette facilité à faire part de vos projets à un homme que vous dites connaître à peine, et le mystère que vous prétendez avoir gardé avec Moreij, votre ami intime ?
R. J'explique cela, parce que Sorba était mon compatriote, et Morey ne l'était pas. Je me serais plutôt confié à Sorba qu'à Morey ^ Interrogatoires. 8
mais malheureusement je ne me suis pas plus confié à l'un qu'à l'autre.
D. N'avez-vous pas été en relations avec le docteur Rocca , ancien médecin de Murât?
R. Non, Monsieur.
D. Avez-vous connu , à Paris , le sieur Jaddini, réfugié piémontais ?
R. Non , Monsieur ; en fait de réfugié , je n'ai connu que Conseil et Morosmi; en 1 83 0 et 1 831 , j'en voyais quelques-uns, mais je ne les ai jamais connus intimement.
D. Avez-vous aussi jeté dans les lieux l'archet qui a dû vous servir à faire mouvoir le foret ?
R. Oui , Monsieur ; je l'ai cassé avec le foret.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 13*. )
11^ Interrogatoire subi par Fieschi, le 22 août 1835, devant M. le baron Pasquier ,
pre'sident de la Cour des Pairs.
D. Vous avez dit hier que vous aviez jeté dans les latrines le foret qui vous avait servi à percer les canons qui ne l'étaient pas. Comment était fait ce foret?
R. La machine était faite avec un morceau de fleuret , qui servait d'archet; le foret, proprement dit, était un morceau de fer carré par un hout et rond par l'autre. Par le côté carré , il entre dans un autre morceau qui vient s'appuyer sur la poitrine.
D. On a visité la fosse d'aisance de votre maison. Je vous représente le foret qu'on y a trouvé : est-ce celui dont vous vous êtes servi ?
R. Non, Monsieur.
D. N'auriez-vous pas pu jeter dans les latrines un foret dont vous n'auriez pu vous servir?
R. Non , Monsieur.
D. N'avez-vous pas jeté autre chose dans les latrines?
R. Non , Monsieur.
D. Cependant je vous représente des balles et divers objets qui y ont été trouvés ?
R. Je ne reconnais rien de cela.
£). Vous avez dit à M. Lavocat que dans un de vos canons vous
aviez mis deux vis : sont-eiles semblabies à celles que je vous représente et qui ont été trouvées dans la fosse d'aisance ?
R. Non , Monsieur. Il serait facile de les reconnaître. H y en avait sur la cheminée ; elles sont plus petites que celies-là.
D. Vous avez dit que vous aviez acheté votre foret chez un ferrailleur qui demeure entre la rue Saint-Louis et la rue Chariot. On est allé chez tous les ferrailleurs de ce quartier; aucun ne se souvient d'avoir vendu un foret à l'époque oii vous dites avoir acheté le vôtre.
R. Que voulez-vous que je vous dise? Je ne mérite pas qu'on, me croie, parce que je suis un assassin. J'aurais tué cent mille hommes , je n'ai qu'une tête à perdre ; ainsi je n'ai rien à cacher , et mon sort ne pourrait être aggravé par ce que vous me dites. Si cela était, je le dirais; mais je ne peux pas dire ce qui n'est pas.
( Dossier Fieschi, interrogatoires , pièce 15*. )
12* Interrogatoire subi Tpav Fieschi, le 24 août 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. N'avez-vous pas connu un nommé Ribeijrolles qui a été employé avec vous dans l'administration des eaux de Paris ? R. Oui, Monsieur.
D. Il résulte de la déclaration de M. Ribeyrolles que le dimanche 2 6 juillet, vers neuf heures du matin, ii vous a rencontré au coin de la rue Chariot et du boulevart; vous étiez alors avec un homme d'environ cinquante ans, de forte corpulence, taille de cinq pieds deux pouces , vêtu d'une redingote bieue. Vous rappeiez-vous cette circonstance? Quel était l'individu avec lequel vous vous trouviez alors? Ne serait-ce pas Moreij?
R. Je ne me rappelle pas positivement ; mais je crois que c'était Morey.
D. Où alliez-vous dans ce moment-là?
R. C'était dans le quartier; il est possible que j'aie descendu la rue Chariot et que je sois allé chez Delvmcourt. J'ai peine à croire que je fusse avec quelqu'un , parce que le dimanche j'allai chez M. Perrève , mais si j'étais avec quelqu'un , c'était avec A/or^y.
D. Il résulte de la déclaration du sieur Ribeyrolles que vous prîtes
une voiture avec la personne qui vous accompagnait , et que vous disparûtes du côté de ia rue du Temple.
R. En cela ii s'est trompe, ii peut m'avoir vu; mais je n'ai pas pris de voiture.
D. Le lundi 2 7 juillet, vers cinq heures du soir, ne vous êtesvous pas trouvé à la place Royale?
R. Il serait possible, mais je ne me le rappelle pas.
D. Ne vous souvenez-vous pas d'avoir causé sur cette place avec deux personnes?
R. On vous a trompé, quand on vous a dit cela. Je n'avais là qu'une connaissance, un employé de l'administration , qui demeure mainte^ nant rue Royale.
D. II résulterait de l'instruction que vous étiez engagé dans une conversation animée, à l'heure que je viens de vous indiquer, avec deux autres personnes. On vous aurait même entendu dire : « J'ai «la mauvaise chance, ij Les deux personnes qui vous accompagnaient, disaient : « Tu as ton serment et nous avons le nôtre. La chose ne «peut manquer, tout est sûr, tout est bien confectionné. « Vous rappelez-vous ces circonstances ?
R. On vous a trompé : si l'on vous avait dit que l'on m'avait vu rue des Tournelles , à la bonne heure ; mais je ne suis pas allé place Royale. Je n'ai pas d'ailleurs eu de chance, j'ai eu une vie agitée, et voilà tout.
D. On suppose que vous parliez d'une chance qui vous serait échue, comme si on avait tiré au sort pour faire le coup?
R. Ce sont des phraseurs qui ont dit cela. Je ne voulais pas qu'on fît de l'argent avec ma tête, et je ne me suis confié à personne. Plaise au, .ciel que je sois tout à coup devenu lâche, plutôt que de m'obstiner à un homme qui ne m'a jamais fait de mal !
D. Connaissiez-vous un sieur Piet de Saint-Hubert?
R. Je ne me rappelle pas ce nom-là. Je suis même sûr de ne pas ie connaître.
D. Dans les fréquentes visites que vous avez faites chez Pépin, vous avez dû remarquer les personnages importants qui s'y trouvaient ?
R. J'y ai vu un député, une fois, comme je vous i'ai dit, et un autre personnage dont je ne sais pas le npm ; mais je donnerai des indications au moyen desquelles on pourra le connaître , à moins que Pepùi ne m'ait trompé. J'ai vu aussi chez Pepùi, Reciirt et un vieii avocat , comme je vous l'ai dit.
D. Dites-nous ce que vous pouvez? savoir sur ce personnage?
R. J'étais chez Pépin, j'y avais passé le matin, en allant à mon ouvrage. II me dit: « J'attends aujourd'hui un grand personnage, le «comte ou le baron deRohan, un parent de Louis-Philippe, -n — «Tiens, dis-je, c'est un carHste. i) « II fait le républicain, dit-il, mais je ne me «fie pas à lui. « Le lendemain, je vais chez Pépin, je vois arriver un fiacre d'où descend un monsieur assez gros, la tête grise, la figure assez fraîche ; il avait un jeune homme avec lui. Pépin me dit : « Monte «là haut. » Je ne me rappelle pas si Pépin me dit que la femme de ce monsieur était là ou qu'elle était à Paris. Pépin me dit encore que ce personnage habitait la Suisse, où il avait une propriété. Je pensai que je pourrais faire parvenir par lui une lettre au général Damas, qui était en Suisse , et je le dis à Pépin. Pépin me dit : « Auparavant «il faut le sonder, car peut-être ils ne sont pas amis; mais en atten- «dant, faites la lettre. » J'écrivis cette lettre; Pépin alors dit:«Con- « naissez-vous le général Damas qui est en Suisse?» Ce monsieur dit que oui; mais qu'ils ne se voyaient pas, parce qu'il a fouillé dans toutes les familles, et a fait une biographie dans laquelle je soupçonne que ce personnage était pour quelque chose. De cette affaire, je ne lui donnai pas ma lettre. Quand il fut parti, Pepm me rendit compte, non de la cause pour laquelle ils se voyaient ensemble, mais au sujet du Roi, son cousin, il me raconta que ce personnage avait dit: « Nous «étions amis autrefois, mais depuis la révolution de juillet, j'ai vu que «c'était un ambitieux qui faisait le libéral autrefois , et nous ne nous «voyons plus. Je suis venu à Paris, où mes parents me doivent de l'ar- «gent; mais ils me contrarient pour le recevoir, il suffit que je sois «républicain.» Pépin lui a demandé son adresse, i! n'a pas voulu la donner; je ne sais pas s'il est ici en cachette. Cependant, il a dit à Pépin que son cousin lui avait envoyé un aide de camp à sa demeure , pour lui dire d'aller chez lui, et qu'il n'avait pas voulu y aller. H est parti, et je n'ai pas vu autre chose.
D. Pépin avait donc l'air très-lié avec ce personnage?
R. II avait l'air assez familier avec lui.
D. Ne parlait-il pas des affaires de Suisse avec Pépin?
R. II est possible qu'ils en aient parlé, mais Pépin ne me l'a pas dit. Je crois qu'il m'a dit encore que c'était un parent du prince de Cojidé.
D. Pépin avait une grande confiance en vous ; ne vous a-t-il pas parlé quelquefois de ce qu'on pourrait tenter contre le Roi?
R. Je ne sais s'il voulait me sonder, mais quand j'étais chez lui quelquefois, et qu'il y avait dans les journaux un article un peu solide contre le Gouvernement, il me le montrait et me disait : « Est-ce « qu'on ne trouvera pas quelqu'un pour lui f..... un coup de fusil ? Il y ven atantqui, pour un billet de mille francs, se sont fait condamner aux i'. galères à perpétuité , et il n'y aura pas un homme pour délivrer le pays «d'un brigand comme celui-là.»
D. A quelle époque, à peu près, vous a-t-il tenu ce langage, qui constituait bien une véritable provocation ?
R. C'était à la fin de mai.
D. N'est-ce pas dans ce mois-là aussi que vous avez vu chez lui ce comte ou baron de Rolian ?
R. C'était avant que je l'avais vu.
D. Vous avez trop d'intelligence pour ne pas comprendre que c'était une manière dont Pépin se servait pour vous dire : *xFieschi, fais «ce coup-là? «
R. Je ne vous contrarie pas là-dessus , mais il ne m'en a pas dit davantage. II est bienheureux d'ailleurs d'avoir eu affaire à un homme comme moi, qui, dans le temps, n'ai pas rapporté cela.
D. II est impossible que Pépin et Morey n'aient pas su que vous prépariez quelque chose?
R. Je ne leur ai rien dit , je ne voulais pas qu'un homme fît sa fortune aux dépens de ma tête. Mais eux disaient qu'il y aurait quelque chose aux fêtes de juillet , et qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts.
D. Ainsi c'était Pépin et Morey qui vous disaient cela ?
R. C'étaient eux et d'autres.
"£). Quels étaient les autres?
R. Voulez-vous que je vous cherche deux ou trois mille personnes ,
peut-être? Quand je me trouvais avec des jeunes gens, des républicains, des bavards comme ii y en a tant, ils disaient qu'ii y aurait du bruit aux fêtes de juillet.
Plus n'a été interrogé et a signé.
D. Pourriez-vous dire le nom de cet employé que vous connaissiez place Royale , et qui demeure maintenant rue Royale?
R. II n'est plus employé à présent; ii y a peut-être deux ans qu'ii est sorti de l'administration ; il s'appelle Baret (Arnaud) , rue Royaie , au Marais, n" 7. J'aiiais le voir pour savoir s'il pourrait me procurer queique ouvrage. II travaille pour M. Lafitte; c'est lui qui fait l'estimation de ses propriétés qui sont en vente,
D. Que vouliez-vous écrire à M. é/e Damas?
R. Je iui écrivais ma position , et je iui exprimais ie désir de sortir de France, où j'étais poursuivi. Ii avait même été question, pour moi, d'aller en Pologne avec ce Baret; mais on ne nous proposait que 600 francs et la table. Moi, j'aurais bien accepté, mais ce n'était pas assez pour iui qui avait femme et enfants.
D. A quelle occasion aviez-vous travaillé avec Baret? R. Nous avions travaillé ensemble au nivellement et au plan de la Bièvre.
( Dossier Fieschi , interrogatoires , pièce 1 6®. )
13* interrogatoire subi T^ax Fieschi , le 29 août 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. Quand vous couchiez chez Pepiii, n'était-ce pas la iiWePatou qui était chez iui et qui faisait votre chambre?
R. Je ne vous dirai pas son nom; mais c'est une grande fille, forte et fraîche. A ma connaissance, ii n'y avait pas d'autre bonne chez iui ; elle y était depuis longtemps.
D. Y avait-ii deux iits dans ia chambre où vous couchiez ? R. Non, Monsieur; il n'y en avait qu'un.
D, N'avez-vous pas quelquefois couché sur un matelas, au lieu de coucher dans ie lit?
R. J'ai toujours couche dans le lit; liue fois, seufement , je me suis eu allé, parce qu'il est venu de Lagny un des amis de Pepùi; ils m'ont demande si je voulais coucher avec lui; j'ai dit que non, et je suis ailé coucher chez moi.
D. Vous souvenez-vous du nombre de fois que vous avez couché chez Pépin?
R. J'y ai couché quatre à cinq fois.
D. Est-ce que vous aviez fait quelque chose à cette fiiie qui faisait votre chambre? Est-ce que vous avez eu quelque querelle avec elle?
R. Non, Monsieur; au contraire, nous étions bien amis; je i'ai respectée, comme je le devais, et ne lui ai rien fait du tout.
D. Il paraîtrait cependant qu'elle aurait dit à Pépin de ne pas vous laisser revenir, que votre mine ne lui inspirait pas de confiance.
R. C'est une couieur qu'on a voulu monter là-dessus ; mais a^ contraire, nous étions bien ensemble.
D. Pépin vous a-t-il laissé apercevoir quelquefois que vos visite l'importunaient?
R. Non, Monsieur; seulement quinze jours avant les fêtes de juillet il me dit que des mouchards rôdaient autour de sa maison, et que , par rapport à moi , il me priait de ne pas venir aussi souvent. C'était vrai ou faux ; mais il me l'a dit.
D. Si on l'en croyait, cependant, il aurait eu pour lui-même ia crainte que vous ne fussiez attaché à la police ?
R. Cela est bien possible ; on fait souvent des jugements téméraires ; il savait bien , cependant , que j'étais poursuivi. Au reste , Pépin est méfiant, même pour les affaires commerciales. A ce prixlà, je pourrais dire qu'il m'a dit lui-même qu'on avait dit qu'il était carliste, et qu'après son acquittement par le conseil de guerre il avait crié : Vive le Roi ! Et puis , il voyait le comte ou baron de Rohan. J'ai peine à croire que ce soit là un républicain. Comme ces gens-là , aujourd'hui , sont obligés de se détendre , il est possible qu'ils disent ces choses-ià pour faire croire qu'ils ne voulaient pas que je vinsse chez eux.
D. Avez - vous remarqué qu'il manquât de confiance avec sa femme?
R. C'était un homme à lui , et je tiens d'elie-méme qu'elle était malheureuse, qu'elle ne pouvait jamais savoir la façon de penser de son mari.
D. Pépin vous connaissait-iï sous les différents noms que vous avez pris?
R. Il connaissait mon vrai nom, et je lui avais dit que j'avais pris celui de Gitmrd.
D. Ne savait-il pas aussi le nom que vous preniez dans cette fabrique où vous travailliez?
R. Oui, Monsieur; jl savait que j'y portais le nom de Bescher.
D. Causiez-vous souvent avec madame Pépin ?
R. Oui, Monsieur.
D. Vous connaissait-elle sous votre véritable nom ?
R. Elle me connaissait seulement, à ce que je crois, sous ie nom de Bescher. Lorsque je prenais quelque chose, dans la boutique, elle l'inscrivait sous ie nom au peintre , parce que je travaillais dans une fabrique de papiers peints. Une fois même , elle s'est servie du mot de barbouilleur.
D. La servante connaissait-elle votre vrai nom?
R. Non, Monsieur.
D. A ce dîner où assistait un député, à quelle heure vous êtesvous mis à table?
R. A cinq heures.
D. Morey n'est-il pas arrivé pendant le dîner ?
./?. Morey était arrivé avant moi. Quand je suis arrivé, on m'a dit qu'on m'attendait ; je suis monté : on était déjà à table.
D, Morey ailait-il souvent chez Pépin?
R. Je m'y suis rencontré rarement avec lui ; il pouvait y aller le jour, lui ; et moi , à cause de mon travail , je ne pouvais y aller que le soir.
D. N'étaient-ils pas liés ensemble?
R. Oui, Monsieur; ils s'étaient connus dans le temps, à une société, à ce que j'ai entendu dire.
jD. Vous avez parlé des rapports que vous avez eus avez Lennox, lorsque vous étiez au journal la Révolution. Vous avez dit que vous Interrogatoires. 9
aviez un peu conspiré ensemble : en quoi consistait cette conspiration ?
R. C'est un eiifantillaoc : vous allez en juger. Les bonapartistes ne taisaient pas d'émeutes, ils se tenaient sur le qui vive pour le fils àcNajwkon. Lui, soit-disant, il avait reçu 80,000 francs de Joseph Bonaparte. Je m'étais apeix;u que , (juand je causais avec lui , et qu'une antre personne venait, il ronq)ait la conversation comme ces jeunes républicains qui frappent leurs bouteilles sur la table, sans penser à ce qu'ils disent, et qui, quand ils ont fini leurs bouteilles, se mettent à parler femmes. J'eus aussi à me plaindre de quelques propos qu'il tint sur mon compte, quand il sut que j'allais chez Ai. Bande. Je me fis rembourser de ce qu'il me devait, et je le quittai. Quelque temps après, j'allai dans une maison de santé où il avait obtenu d'être transféré; il fit dire qu'il n'y était pas, pour ne pas me voir; je lui écrivis pour me plaindre de ses procédés envers moi; depuis ce temps-là je ne l'ai pas revu. J'ajoute que Lennox ne passe pas, aux yeux de beaucoup de monde, pour un très-bon homme. Il est sûr qu'en quittant son journal il a laissé des dettes, non pas seulement de grosses dettes, mais il devait à de pauvres gens qui avaient porté le journal à vingt sous par jour; c'est un de mes amis qui les a fait payer par M. Desrosières , jurisconsulte, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 3 8. Lennox a, de plus, déménagé de chez lui, en gagnant le portier; il a emporté les tableaux, les meubles, et n'a pas payé son loyer.
D. N'avait-il pas, à cette époque, conçu le projet d'un attentat contre la personne du Roi ?
R. Je ne lui ai jamais entendu dire cela, et, s'il m'en avait parlé, je l'aurais rembarré , en lui disant que, quand on a de tels projets, il faut se mettre à la tête , et Leiuiox n'aurait pas été capable de cela.
D. Ce projet ne devait-il pas être exécuté au moyen d'un fusil à vent ?
R. S'il avait eu de semblables confidences, ce n'est pas à moi qu'il les aurait faites, mais à Figat , à Chauvin, et à quelques flatteurs qui l'entouraient , flatteurs et lâches , hommes de bouteille , à l'exception de Figat, qui n'était pas, lui, homme de bouteille.
D. Vous rappelez-vous que Lennox ait souvent dit que les fêtes de Juillet seraient une bonne occasion pour faire un coup?
R. Tout ce qu'il me disait, à moi , c'était ceci : «Nous ne verrons «plus le père , mais nous verrons ic (ils. »
D. Avez-vous connu les deux frères Giovellina ?
R. Je n'ai jamais su qu'il y en avait deux, et je n'en ai connu qu'un qui était employé au parquet. On m'a dit qu'il était parti depuis longtemps ; j'ai été en rapport avec lui pour une permission dont j'avais besoin pour voir Janot qui était en prison ; je ne l'ai pas revu depuis.
D. Avez-vous été franc-maçon ?
R. Non , Monsieur.
D. Avez-vous assisté à quelque réunion de francs-maçons?
R. Jamais ; je ne me souciais même pas d'y alier , parce que j'ai vu qu'on recevait dans des loges des jeunes gens de dix-huit à vingt ans : c'est pour cela que je n'ai jamais voulu être ni franc-maçon, ni carbonaro.
D. Je vous représente votre carnet , qui a été trouvé dans les latrines de Morey : le reconnaissez-vous ?
R. Oui , Monsieur; je reconnais mon écriture.
D. Sur une feuille, il y a ces mots-ci : «De Perroitée. w Qu'est-ce que cela signifie?
R. Je ne puis me rappeler ce que c'est.
D. Au-dessous on lit : «Rue du Temple, 3 7, au 4% Adèlle.ii Vous rappelez-vous ce que cela signifie?
R. J'ai donné à teindre , rue du Temple , le pantalon que je porte en ce moment ; mais je ne suis pas sûr que ce soit à cet endroit-là : je me rappelle , en y réfléchissant , que cette Adèle est une femme qui fait des bonnets , et dont j'avais pris Fadresse pour y envoyer An?iette chercher de i'ouvrage ; mais elle n'y est point allée , ni moi non phis.
D. On ht encore sur la même page : «Rue du Quaire, n" 2 7, M. Neij. >i Qu'est-ce que cela veut dire ?
R. Je suis aiié dans cette rue-ià chercher un logement pour Agarithe , à ce que je crois.
D. Sur ia feuille qui suit , on ht : « Magasin de la Crée , Crèche^ rue Saint-Honoré. » Qu'est-ce que cela signifie?
R. Je ne me souviens pas du tout de cela, à moins que cette
es INTERROGATOIRES
adresse ne m'ait encore été indiquée pour procurer de l'ouvrage à
Afuictte.
D. Sur les trois pages suivantes , on lit des notes relatives à l'itinéraire des Omnibus : cela a peu d'importance ; mais sur la sixième téuille on lit :
Reçut
2 5 0 5 0 Sur le verso de cette feuille, on lit : 21850 18 4750 40 1 12 12
On lit aussi sur ce même verso : «Bua 13, 23, Mattela , 28 , etc. » Qu'est-ce que cela signifie? ^
R. Je n'ai jamais reçu autant d'argent que ceia. duelquefois je m'amusais à faire des calculs de nivellement : c'est peut-être ceia ; c'est un embrouillement dont je ne puis rendre compte. Bita, c'est le bois qui a servi à construire ma machine. Il y a aussi plusieurs articles de dépense que je reconnais très-bien.
D. Le chiffre 218 50 ne serait-ii pas la répétition de la somme de 218 francs 50 centimes déjà inscrite sur le recto de cette sixième feuille , et où vous auriez oublié de séparer les francs des centimes par une virgule?
R. II m'est impossible, en vérité, de vous rendre compte d'autre chose que de mes dépenses.
D. Sur la feuille suivante, on Iit;,encore : «Reçut 3190.»
DE FIESCHI. f.9
R. Jamais pareille somme n'a passé par mes mains; je n'ai jamais eu que 2 5t)0 francs, qui appartenaient à M Caunes , et que j'avais eus en dépôt pendant qu'il était malade. Au reste , je rechercherai dans ma mémoire , et je vous dirai ce qu'elle me fournira sur les renseignements que vous me demandez.
D. Sur ia cinquième feuille de votre carnet , on lit ces mots :
«Le mois de Juil effrera la f. )i Qu'avez-vous à dire sur cette phrase?
R. Je ne peux pas lire distinctement ces mots-là ; il me faudrait une loupe. Au reste, puisque j'ai fait ia chose , j'aurais bien pu l'écrire.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 17''. )
14* interrogatoire subi par Fieschi, le 31 août 1835, devant M. le baron Pasquier, •pre'sident de la Cour des Pairs.
D. Dans le carnet que je vous ai représenté , la partie de vos dépenses est fort bien écrite et ne paraît pas susceptible de contestation; la même clarté ne règne pas dans les recettes, et il est nécessaire de vous demander des explications à cet égard ; d'abord je vous demanderai depuis combien de temps vous vous serviez de ce carnet?
R. Depuis quatre mois environ , sans pouvoir dire le moment juste.
D. Vous ne l'aviez pas lorsque vous étiez employé dans les ponts et chaussées ?
R. Non, Monsieur.
D. De qui receviez-vous habituellement de l'argent?
R. Depuis que j'ai été comme cela, j'ai reçu 45 francs , 5 francs par 5 francs, d'un de mes pays qui est parti. J'ai reçu aussi de l'argent de M. Perrève; 1 0 francs de Salis; enfin j'en ai reçu du maître de l'atelier de papiers peints où j'ai travaillé.
D. Quel était ce pays qui vous a remis les 45 francs dont vous venez de parler?
R. C'est un nommé Griffoni.
D. Combien Perrève vous a-t-il donné en argent ?
R. Il peut m'avoir remis une centaine de francs en tout.
D. Combien gagniez-vous à l'atelier oii vous avez travaillé ?
R. Cela variait : quand je travaillais une semaine entière , je gagnais à peu près 45 sous le jour. Dans cet état-là, on ne travaille pas le lundi ; mettons 60 francs environ pour le mois.
D. Quand vous travtiillioz pour les ponts et chaussées, combien ^a<i,nicz-vous?
R. J'avais C 0 francs de fixe par mois , et mes journées payées en outre 4 francs 7 sous; ce qui faisait en tout 6 francs 7 sous par jour, fêtes et dimanches, car on travaillait aussi ces jours-là; et puis j'avais aussi 4 5 francs par mois que je recevais de la commission des cond a nuîés^p^htiqi^^
D. Vous voyez bien, d'après vos réponses et d'après l'inspection de votre carnet , qu'il est diflicile de comprendre forigine des sommes inscrites sur ce carnet.
R. Je ne puis pas vous dire autre chose , si ce n'est que je n'ai pas reçu cet argent et que je ne peux pas dire que je l'ai reçu.
D. Surlapagc que J€ vous représente , on trouve des sommes dont le total forme environ 1,3 0 0 fr. ; sur le verso de cette page^-on trouve une première somme de 21860, puis toutes celles qui suivent et que je vous représente, et qui donneraient une somme fort considérable, à moins qu'on ne supposât que dans la première somme de 2 1 850 vous eussiez oublié de séparer 5 0 centimes, ce qui cependant ne serait pas facile à comprendre, attendu la disposition des chiffres : qu'avez-vous à dire sur cela?
R. Si j'avais eu tant d'argent, je n'aurais pas travaillé comme j'ai travaillé; je ne puis pas reconnaître avoir reçu cet argent. Ce que je reconnais très-bien , ce sont mes dépenses. D'ailleurs je vous ai déjà dit que je devais 4 7 sous à ma blanchisseuse, 3 francs 4 sous au marchand de charbon et 7 francs au maître chez lequel j'ai travaillé ; si j'avais eu tant d'argent à ma disposition je n'aurais pas ces dettes.
D. Sur la septième page on lit : reçut 3190. qu'avez-vous à dire là-dessus?
R, Je fais la même réponse sur cet article.
Z). Vous aviez conçu votre projet de manière à vous sauver après l'exécution ; vous aviez donné rendez-vous à Moreij rue des Fossésdu-Temple ou à la barrière de Montreuil; mais on ne se sauve pas dans un cas pareil sans avoir de l'argent; il fallait donc que vous eussiez de l'argent déposé quelque part et que vous deviez retrouver pour assurer votre fuite?
R. Quand on m'a arrêté^ je n'avais sur moi que 6 francs et quelques sous. Si je m'étais évadé , comme j'avais pris le nom de Girard , au
DE FIESCHT. 71
boulevart du Temple, je pensais que je trouverais de l'ouM'age sous un autre nom dans une fabrique de tissage, de mécanique ou de papiers peints. Je pensais aussi que Janot me payerait , à moi et non à M'"* Petit, les sommes qu'ii me doit, parce qu'il l'a dit à M""^ Petit elle-mcme; il était indigné de sa mauvaise foi et de ce qu'elle m'avait renvoyé de chez elle.
D. N'avez-vous pas parlé d'une machine que vous avez Vendue?
R, Oui, Monsieur ; c'était une machine à tisser le coton ; il y a dixhuit mois que je l'ai vendue.
D. Je vous engage de nouveau à rechercher dans votre mémoire ce qui peut expliquer l'inscription sur votre carnet d'une suite de recettes bien caractérisées par la répétition du mot reçu, qui se trouve deux fois sur ce carnet?
R. Jusqu'ici ma mémoire ne m'a rien fourni , et cependant elle est très-bonne, et je me rappelle des choses depuis l'âge de douze ans.
D. Je vous fais remarquer que , parmi les recettes que vous avez indiquées , vous en avez oubhé une ; c'est celle de la somme de 1 2 o ou 130 francs, qui vous a été prêtée par Pépin et qui vous a servi à acheter vos canons de fusil?
R. Oui, Monsieur; cela est juste.
D. Savez-vous où demeure Auguste Cannes?
R. Quand j'ai été chez lui, ii y a six ou sept mois, il demeurait rue Pierre-Sarrazin , n° 1 1 .
(Dossier Fieschi, interrogatoire, pièces 18^.)
15- Interrogatoire subi par Fieschi, le l'^'" septembre 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs. Et confrontation de Fieschi , avec les £ inculpes Morey et Boireau.
** D. Il paraîtmit que huit ou dix jours avant l'attentat, vous auriez pris dans la cuisine de Delvincourt une poissonnière sans couvercle?
R. J'ai déclaré cela moi-même, c'est-à-dire que je ne i'ai pas prise; le domestique et la servante me l'ont prêtée pour feiire cuire du poisson. J'ai fait cuire dedans un ou deux maquereaux.
D. Ce vase ne vous aiu"ait-il pas servi à fondre du plomb pour des balles?
R. Non, Monsieur; il est facile devoir qu'il n'a pas servi àeela.
ri INTERROGATOIRES
D. Où avez-vous aciieté votre pioinb pour ces balles?
R. Je crois que je l'ai acheté chez le ferrailleur où j'ai acheté l'archet; quant aux clievrotiues, je les ai achetées toutes fîiites.
D. Où avez-vous fait fondre ces halles?
R. Chez moi.
D. Vous aviez donc un monle?
R. Oui, Monsieur.
D. Ce moule ne s'est pas retrouvé?
R. Je l'ai jeté dans le canal.
D. Est-ce que vous aviez mis dans votre malle la poissonnière de Delvincourt?
R. Je crois bien l'y avoir mise; Morey ou la petite a dû la trouver, ou bien on a dû la trouver à la maison.
D. Quelles relations plus particulières aviez-vous avec Maurice et Querini?
R. J'ai eu avec Maurice des relations très-désagréables ; il buvait et mangeait à la maison, et c'est lui qui est cause de ma rupture avec M™" Petit. Quer{?ii était mon pays, il est médecin; j'y allais assez souvent, et je le consultais quand j'étais incommodé.
D. Vous avez parlé plusieurs fois d'une passion qui aurait causé vos malheurs: ne serait-ce pas la passion du jeu?
R. Je n'avais jamais joué ; lorsque j'arrivai à Paris , en 1830, un de mes pays me mena à la roulette et me fit mettre 2 o francs ; je gagnai cette jjj-emière fois, ce qui m'affriola, et je continuai d'y aller pendant trois mois. Lorsque M""^ Petit arriva , je cessai d'aller au jeu ; je ne le pouvais même plus, faisant ménage avec elle. Au mois de juillet de l'année dernière, ma mésintelhgence avec M™^ Petit me poussa à retourner deux fois au jeu, et j'eus le malheur de perdre 200 fmncs qui ne m'appartenaient pas.
D. Est-ce que vous n'avez plus joué depuis ce temps-là?
R. Non, Monsieur.
D. Ainsi , vous n'avez pas joué pendant tout le temps que vous avez demeuré boulevaii; du Temple, n° 50?
R. Non, Monsieur.
D. Quelles sont les maisons de jeu où vous avez joué?
R. J'allais ton jours au Palais-Royal , n° 129. D. N'êtes- vous point allé ailleurs?
R. Non, Monsieur.
A cet instant, nous avons fait amener devant nous le nommé More?/, auquel nous avons adressé la question suivante, en iui montrant Fîeschi :
D. Reconnaissez-vous la personne ici présente? Morey répond : Oui.
Nous demandons à Fieschi s'il reconnaît Morey. Fieschi répond : Oui.
Nous demandons à Fieschi si Morey le connaissait sous le nom de Girard.
Fieschi répond : Morey me connaissait depuis long-temps sous le nom de Fieschi, et je iui ai dit que je prenais ie nom de Girard.
Nous demandons à Morey, s'il persiste à soutenir qu'il n'a pas connu Fieschi sous le nom de Girard?
Morey répond : Je persiste, il croit peut-être me l'avoir dit, mais jamais ii ne m'en a parlé.
D. A Fieschi. Vous avez déclaré que c'était Morey qui était allé avec vous louer l'appartement, boulevart du Temple, et que là il était connu sous la dénomination de votre oncle. Persistez -vous dans cette déclaration?
R. Oui, Monsieur^ mais il n'est jamais venu que cette fois-ià.
Morey, par nous interpellé , dit qu'il n'y a jamais rais les pieds et que Fieschi se trompe.
D. A Fieschi. Le lundi 2 7, n'était-ce pas Morey qui était enfermé avec vous, lorsque la fille iVma est venue pour vous voir, et lorsqu'on lui a dit qu'elle ne pouvait monter, parce que vous étiez en affaire?
Fieschi répond que non, que Morey n'était pas à ce moment-là dans son appartement , et qu'il n'y est jamais venu , hormis la première fois.
D. A Fieschi. Vous avez déclaré que le même jour vous aviez bu de Interrogatoires. lO
la bière avec Moreij, sous une tente j)rès de votre demeure, entre midi et une heure; persistez-vous dans cette déclaration? Fieschi répond : Oui, Monsieur.
Morey, de ce interpellé , répond qu'il persiste à dire qu'il n'a point paru cette journce-Ià sur le bouicvart, ni ies autres jours, et que Fieschi s'est trompé quand ii a cru le voir.
D. A Ficschi. Vous avez déclaré que vous aviez montré à Moreij la facture d'achat de vos canons de fusil.
Fieschi répond : Je crois la lui avoir donnée ou montrée.
D. A Fieschi: Vous êtes certain d'avoir fait l'un ou l'autre ; de l'avoir ou montrée ou donnée?
Fieschi ré^owà : Oui, Monsieur, je suis certain de l'avoir donnée ou montrée.
Morey, interpellé , déclare qu'il n'a vu ni la facture dont il s'agit, ni Fieschi.
D. A Fieschi : Vous avez déclaré que vous aviez donné rendez- vous à Morey, rue des Fossés-du-TempIe, au moment où l'attentat a été commis. Persistez-vous dans cette déclaration?
Fieschi répond : Je vous ai dit que si j'avais donné rendez-vous*à Morey, rue des Fossés-du-Tempïe , moi , je n étais pas allé à ce rendezvous, et je n'y avais pas vu Morey. Vous m'avez dit alors, M. le Président, que j'étais convenu, deux jours auparavant ,' que j'avais donné ce rendez-vous; je vous ai répondu alors, si je l'ai dit : cela est certain.*
Morey, interpellé, dit que Fieschi n'a pu lui donner le rendezvous en question , et qu'il n'a pu s'y trouver, puisque , lorsque l'événement a eu lieu, il y avait plus de cinq semaines qu'il n'avait vu Fieschi.
D. A Fieschi : Vous avez déclaré encore qu'à défaut dece premier rendez-vous, vous en aviez donné un autre à Morey, à la barrière " de Montreuil, par laquelle vous deviez, s'il était nécessaire, sortir de Paris. Persistez-vous dans cette déclaration?
Fieschi répond : Je vous ai dit que j'avais donné rendez -vous à Morey, pour ce jour-là, à la barrière de Montreuil; mais je n'ai pas dit qu'il fût nécessaire de sortir de Paris.
DE FIESCHI. :i 75
D. A Morey : Qu'avez-vous à dire ?
Morey répond qu'il u'a pas plus eu ce rendez-vous-Ià que Fautre, puisqu'il ne l'a pas vu depuis le jour où il l'a rencontré près de l'arsenal.
Et à l'instant nous avons fait amener devant nous le nommé Boireau, et nous avons adressé à Fîeschi, en sa présence, la question suivante.
D. Vous avez déclaré que Boireau était venu vous demander plusieurs fois boulevart du Temple, n° 50. Persistez - vous dans cette déclaration ?
R. Oui , Monsieur ; mais je vous ai dit qu'il n'était pas monté chez moi.
D. A Boireau . -Persistez-vous à soutenir que vous n'êtes jamais allé demander Fieschi à son domicile , boulevart du Temple ?
D. A Fieschi: Puisque Boireau allait vous demander à votre domicile, il savait le nom que vous preniez, par conséquent il savait que là vous vous faisiez appeler Girard.
R. Je ne sais pas sous quel nom il me demandait au portier; mais ce que je sais, c'est qu'il s'arrangeait toujours bien de manière à me faire descendre.
D. A Boireau : Qu'avez-vous à répondre ?
Boireau dit : Rien du tout ; je suis innocent de l'attentat qui a été commis; je n'ai rien à dire de plus, et je ne répondrai plus à aucune question.
D. A Fieschi: Vous avez déclaré qu'un jour où Boireau est venu vous demander à votre domicile , et où il vous a dit qu'il n'avait pas d'arnies , vous lui avez donné un pistolet que vous aviez reçu de l'armurier Bury. Persistez-vous dans cette déclaration ?
R. Oui, Monsieur, je persiste dans cette déclaration, dans, les termes où je l'ai faite.
D. A Boireau: Persistez-vous à soutenir que vous n'avez pas reçu ce pistolet?
Boireau répond : Rien du tout.
Nous lui faisons observer que ce n'est pas ià une réponse. Boireau dit qu'il n'en a pas d'autres à faire.
Z). A Fieschi : Vous avez déclaré que vous aviez couché une fois chez Boireau, et vous êtes convenu qu'une autre fois vous y étiez allé pour coucher, et que l'on ne vous avait pas laissé monter. Persistezvous dans cette déclaration ?
R. Oui , Monsieur.
D. A Boireau : Qu'avcz-vous à dire?
Boireau dit : Je n'ai rien à dire.
D. A Fieschi : Vous avez déclaré que Boireau vous avait parlé du complot de Neuilly, comme un homme qui en connaissait les auteurs , qu'il vous les avait désignés, et qu'il avait cité notamment un homme de cinquante ans , qui réunissait les conjurés hors des barrières , et qui n'est pas arrêté. Persistez -vous dans cette déclaration?
Fieschi répond : Oui.
D. A Boireau : Qu'avez- vous à dire?
Boireau répond : Rien du tout.
D. A Boii^eau : Pour expliquer les révélations que vous avez faites à Suireau, la veille de l'attentat , vous avez dit que Fieschi vous avait annoncé que les carlistes devaient faire un coup , et qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts.
Boireau répond qu'il n'a rien à dire.
Fieschi, interpellé , dit qu'il n'a pas dit à Boireau que les carlistes devaient faire un coup.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 19*. )
1 6*^ interrogatoire ^nhi^av Fieschi, îe 1 1 septembre 1835, devant M. fe baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
Nous avons demandé à l'inculpé de compléter les déclarations faites par lui jusqu'à ce jour, et l'avons engagé à apporter, dans ses aveux, une franchise pleine et entière.
Fieschi a répondu : A l'époque où j'étais poursuivi, ou plutôt qu el qu
temps après, je fus chez Moreij. Ayant perdu ma place, ayant été traité par la veuve Petit comme je l'avais été, la malheureuse idée me vint de faire une machine. Comme Morey parlait souvent contre le Gouvernement, dès que ïe dessin de cette macliine fut fait sur le papier, sans avoir encore le projet de la mettre à exécution , je ie lui fis voir. Il en fut enthousiasmé, et il me dit :«Si j'avais assez de fonds je fournirais aux dépenses nécessaires >j. Ce sujet est revenu souvent dans nos conversations. N'ayant pas d'ouvrage et trouvant le temps trop long, sans pouvoir me distraire à quelque chose, je le priai de me trouver quelqu'un pour m'occuper, n'importe à quoi. Il me dit : « Nous irons voir Pépin ; c'est un homme qui fait travailler beaucoup d'ouvriers et il pourrait vous occuper, soit à Lagny où il a une fabrique, soit ici« ; et nous fûmes chez Pépin. Pépin promit de s'occuper de moi. Quelque temps se passa sans qu'il fût question de rien , mais ensuite on est venu à parler de ce dessin que j'avais fait de cette machine. Aussitôt que ce dessin fut présenté à Pépin, il en fut aussi enthousiasmé, et ii dit : Si l'homme est solide (je n'y étais pas lorsque ce dessin fut montré k Pépin), on pourrait faire les dépenses qui seraient nécessaires; moi je les ferais. Je re\is Morey, il.me dit aussitôt qu'il avait fait voir mon dessin à Pépin; que si je voulais me décider à faire une machine sur ce plan, Pépi7i avancerait les fonds nécessaires. Pépin s'est informé, à ce qu'il paraît, que je n'étais pas un homme à tourner le dos, dès que j'aurais engagé ma parole. II me fit appeler; alors nous nous trouvâmes tous les trois ensemble. Ils me demandèrent à quelle somme pourrait monter la dépense de ia machine. Je me séparai d'eux un instant et je fis un calcul détaillé qui montait à peu près à 5 00 francs. Je fus alors chercher un logement moi-même; j'en trouvai un que je jugeai propice, mais, lorsque je voulus l'arrêter, je fis venir Morey avec moi ; Pépin n'y était pas : le logement nous convint à tous les deux. Le prix fut fait à 3 1 5 francs et je donnai cent sols d'arrhes. Nous dîmes à Pépin : le logement a été arrêté, nous le priâmes alors de venir avec nous pour voir si, lui aussi, il le trouvait propice. Pépin vint en effet avec nous , ce fut la première et la dernière fois qu'il alla à ce logement. Je lui dis qu'il fallait meubler le logement, mais comme la femme avec laquelle j'avais vécu n'avait rien voulu me laisser emporter, je n'avais rien moi-même. Je fis à Pepin le détail des meubles qui étaient nécessaires pour un gar-f çon. La dépense se montait, je crois à 130 et quelques frîuics.
Pépin me les remit iiii-méme. J'achetai un mobilier : toutes ces combinaisons furent fiiites vers la fin du mois de lévrier, ou au commencement de mars. Ce fut le 8 mars que j'entrai dans le logement. J'avais encore quelque argent qui m'appartenait ; je me suis procuré de l'ouvrage avec ic(}uel j'ai gagné ma vie. Par amour-propre , je disais moi-mcmaà Pepiîi que je gagnais plus que je ne gagnais réellement , ne voulant pas passer pour un sicaire qui agissait pour de fargcnt. On s'attendait aune revue pour le l" mai; par conséquent, vers la fin d'avril je voulus acheter du bois; je fus avec Pépin sur ie quai qui va du pont d'Austerlitz à ia Râpée. Autant que je puis me le rappeler, j'avais^^Mi habit de drap bleu , Pépin avait une casquette en tissu de crin gris et une blouse de toile grise qui , à force d'avoir été lavée, était devenue blanche. Nous avons marchandé ie bois qui était nécessaire, tous les deux ensemble, avec le garçon etie maître du chantier. Nous achetâmes quatre chevrons en chêne, épais de deux pouces à peu près, et une membrure en bois de hêtre de deux pouces d'épaisseur, six pouces de largeur et huit pieds de iongueiu'. Je donnai trois pièces de cent sous et on me rendit trente ou trente-deux sols. Je fus chercher un commissionnaire , et je fis emporter mon bois. Pour ne pas faire voir oi!i je menais ce bois , je le fis déposer au coin d'une borne , près de la boutique oîi j'avais déjà fixé mes regards pour le faire façonner. Ensuite je pris ce bois sur mon dos, deux pièces à deux pièces, et je le portai à l'ouvrier, en lui expliquant comment il fallait le travailler. li fit en effet ce que je lui avais demandé pour la somme de six francs. Quand i'ouvrage fut achevé , je le pris moimême et je l'emportai chez moi , excepté ia membrure , que je ne fi« pas travailler ; je déposai ie tout dans ma chambre , en morceaux. La question était de savoir où l'on pourrait se procurer des fusils. Pcpin nous dit qu'il y avait quelqu'un qui pourrait nous en procurer, sans nous dire, pendant quelque temps, quelle était ia personne. Il finit par me dire que c'était Cavaignac , qui était à Sainte-Pélagie , et qui connaissait quelqu'un qui en avait un dépôt. Mais voyant qu'il n'y avait pas de revue annoncée pour le 1" mai. Pépin n'en fit même pas ia demande. Alors nous dîmes : Attendons en juiilet; et comme on était pies(pjc sûr qu'une revue aurait lieu à cette époque, Pcpin obtint une permission sous un autre nom , à ce que je crois, et il fut voir Cavaignac. A ce qu'il me dit , en parlant à Cavaignac de cette affaire, il lui dit qu'il avait besoin de vingt à vingt-cinq fusils , et qu'il fallait
DE FIESCHI. 7d
que lui, Cavaignac, fût assez discret pour ne pas demander à quel usage ils devaient servir. Cavaignac lui répondit qu'il attendait qucîqu'un qui devait venir ie voir et qu'il en parlerait. Il se passa quelque temps sans savoir ni oui, ni non. J'ignore si P^ypm avait confie i'atfaire à Cavnignac, mais c'est ma pensée , et je crois que c'est pour ce motif qu'a été résolue l'évasion de Sainte-Pélagie, puisqu'elle a eu lieu peu de jours avant les fêtes. Je pense, dans tous les cas, ()ue Pépin, en mettant Cavaignac au courant de l'affaire, lui avait dit : Si nous ne pouvons avoir des fusils, il suirna de canons, qu'il nie sera plus lacile de me procurer; et alors Cavaigriac a préféré garder ses fusils. Lorsque nous avons été assurés qu'il y aurait revue pour les fêtes de juillet. Pépin ne voulait pas être dupe de sa vie; il ne faisait qu'avancer l'argent ; je me procurai moi-même les canons et il me remit l'argent aussitôt que je lui dis que j'avais trouvé les canons à tel prix, c'est-à-dire pour la somme de 187 francs et quelques centimes. J'apportai lesdits canons chez moi; je me mis après pour achever la mécanique , puisque j'ai fait moi-même tout le travail de l'assemblage et de la traverse de derrière où étaient posées les culasses des fusils. Je fis le modèle de toute la ferrure ; j'achetai les écrous et je mis tout en règle. Morey venait quelquefois chez moi , et il peut y être venu sept ou huit fois pendant tout le temps que je suis resté là. Il n'est pas possible que je puisse me souvenir si c'est le dimanche ou le lundi que Morey est venu chez moi pour la dernière fois. Il a vu la machine qui était toute prête, excepté les canons qui n'étaient pas posés. Ce fut lui qui m'apporta les balles, les chevrotines et la poudre. Le matin du jour de l'attentat ayant été, dans l'agitation d'esprit oi^i je me trouvais, prendre l'air sur le bord du canal, où je donnai audience à mes réflexions , je revenais pour rentrer chez moi , par une rue qui me faisait tomber rue des Fossés-du-Temple, où je rencontrai Morey. Je ne me souviens pas si je lui avais donné rendezvous en cet endroit ; je crois même lui avoir demandé ce qu'il faisait là ; il me dit qu'il venait voir ce qui se passait , et alors nous nous donnâmes définitivement rendez-vous pour l'après-diner à la barrière de Montreuil. Quelques jours, sept ou huit peut-être, avant, c'était avant que j'eusse acheté les canons, mais ils étaient arrêtés, nous nous donnâmes rendez-vous, Pépin, Morey et moi, boulevart de la Salpêtrière , près du corps de garde de la poudrière , sur le chemin de la Gare, par derrière la Salpêtrière. Là, je rencontrai un caporal
nommé Caillot, de la 3* compagnie des sous-offîcrers sédentaires , dont j'avais tnit partie , avec l'homme qni avait soin de mes effets à l'époque on j'étais à la compagnie. Je iui sonliaitai le bonjonr, et j'allai avec lui jusque dans le jardin où il devait acheter la salade pour la compagnie. Morey vint me joindre au lieu du rendez-vous. Nous descendîmes avec Morey, et nous rencontrâmes Pépin sur la place do la Sulpétricre; de là, nous passâmes fa rue Poliveau, nous sortîmes au moulin de la papeterie , et nous fûmes nous asseoir tous les trois près des arcades du pont d'Austerhtz , en amont. Après avoir combiné toutes ies affaires concernant nos canons, dont P<?/?m devait me remettre l'argent le lendemain, Morey s'en fut, lui; nous traversâmes ie pont, Pépin et moi. Pépin rentra chez lui à la Bastille , moi je gagnai mon logis , et le lendemain Pépin me remit l'argent. Ce fut la dernière fois que je vis Pépin. Je me souviens qu'une ïois Pépin nie dit , parlant du Gouvernement et du Roi : « II ne lui en manque «pas des ennemis à Louis-Philippe; je viens de voir un général qui «m'a dit : Ce gredin-Ià, personne ne lui tirera donc un coup de fusiï «pour nous en débarrasser.» Mais Pépin était assez discret; il ne me dit pas le nom. Si on veut savoir plus positivement la fréquence de mes habitudes avec Pépin, on peut me confronter avec les deux commissionnaires qui sont ordinairement à sa porte.
D. Vous venez de dire que Pépin était en relation avec Cavai-' gnac, n'avait-il pas aussi des rapports avec Guinard, ami de Cûî' vaiimac ?
R, Quand il allait à Sainte-Pélagie voir Cavaignac, il voyait Guinard aussi.
i). Lorsque le prince de Rohan est venu à Paris, et lorsqu'il est allé chez Pépin, les résolutions étaient-elles prises pour commettre l'attentat?
R. Oui, Monsieur.
D. Savez-vous si le prince en a eu connaissance?
R. Je ne sais pas; mais comme Pépin m'a dit un jour: On m'a accusé d'être carliste, et comme je le vois fréquenter le baron de Rohan, comme j'ai eu lieu de connaître même qu'ils étaient très-librement ensemble, cela m'étonneraitsi le baron de Rohan était un républicain, et j'inclinerais plutôt à le croire carliste; ce qui pourrait faire présu-» mer qu'en effet Pépin avait cette opinion.
D. Pcpiii , cependant, ne vous a jamais parlé que comme républicain?
R. Cela est vrai, mais aussi il m'a dit qu'on était plus l)cureux sous Charles X que sous Louis-Philippe ; ce qui m'étoinie aussi , c'est qu'un généml soit républicain: s'il a servi remj)ire, il sera plutôt napoîéoniste; si son avancement a eu lieu sous la restauration, il sera plutôt carliste. Voilà quelle est mon opinion.
D. La veille ou l'avant-veille de l'attentat, une espèce de répétition n'a-t-elle pas eu lieu sur le boulevart? n'avez-vous pas fait passer un homme ou deux à cheval pour établir le mirage de votre machine?
R. Non, Monsieur; je n'avais pas besoin de cela. J'avais pris mes hauteurs avec les hommes qui passaient tous les jo.urs sur le boulevart.
D. Persistez-vous à soutenir que Boireau n'a pas connu votre machine, et ne vous a secondé en rien dans sa confection?
R. Non , Monsieur; je ne me serais pas confié à lui ; je lui ai seulement dit la veille qu'il y aurait quelque chose le lendemain , afin de le tenir éveillé. Je me rappelle , en ce moment , concernant Cavaignac , que si on avait gardé dans les prisons la copie des lettres adressées à des hommes importants, on devrait en trouver une écrite pRr Pépin, mais signée d'un autre nom , dans laquelle il demandait à Cavaignac si on pouvait compter sur la remise prochaine des 2 0 ou 2 5 francs, parce que l'homme n'attendait que cela pour partir: le franc, dans cette lettre, c'était un fusil. J'ajoute que ma pensée à moi , au sujet de Cavaignac, de Guinard et des autres évadés, est que, s'ils ne sont pas sortis de France , au moment de leur évasion , ce dont le Gouvernement aurait dû être informé par ses agents au dehors; si cela a eu lieu, c'est qu'alors ils avaient été informés par Pépin de ce qui devait arriver le 28, et ils devaient rester à Paris pour attendre l'événement. Dans mon opinion, en dehors de la machine, dont f invention et l'exécution m'appartiennent, je ne puis m^empécher de re^^Lvàcv Pépin , en cette aflfaire , comme ie principal agent des partis ennemis du douvernement.
( Dossier Ficschi , iulerrogatoires, pièce 20*". )
Interrocatoirb?. 1 1
8l INTEMOGATOIRES
ly Iiilcrrogatoiie suM par Ficschi, le 14 septembre 1835, devant M. fe baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. Morcy n'était-il pas avec vous cf Pépin lorsque vous avez acfietc, sur le quai de la Râpée, le bois qui vous a servi pour votre machine?
Ù. N'uvez-vous pas été dans fe cas de régler avec Pcpin et Moi'cy lin compte par suite des diflerentcs dépenses que vous avez faites?
R. Oui, Monsieur; c'est-à-dire c'étaient eux deux qui réglaient les dépenses , parce qu'ils devaient les payer par moitié.
D. Vous soutenez-vous des détails de ce compte?
R. Oui, Monsieur; il y avait la dépense de mon mobilier , celle du loyer , et ies frais pour la machine.
D. Vos dépenses personnelles figuraient-efîes dans ce compte ?
R. Depuis [e mois de mars, if peut m'avoir été domié 4o francs pour mes dépenses personnelles , en diflerentes fois. En outre, j'ai pris de ia marchandise chez Pépin , à èavoir: deux bouteilles d'eaude vie, du café, du vermicelle et du ftotnage. Loi-squ'on a réglé f<* compte avec Morei/ et Pépin, Pépin a dit: «Vouïez-vous que nous t'ajoutions ces 2 0 francs (c'était le prix de ces différents objets) à fa « dépense totafô , et nous en payerons chacun fa moitié. » J'ai répomhi que non^ que je payerais ces 2 0 francs, lorsque Janat serait arrivé de son pays, et qu'il devait an*iver d'un jour à l'autre.
D. Croyez-vous qu'on trouve quefqtiè& tracés de ces dépenses dans les livres de Pépin ?
R. Oui, Monsieur; il y a un livre couvert de pûpiér bleu gommé sur lequel sont écrits les crédits qu'il fait à tout le monde. On trouvera sur ce registre, en haut et au milieu d'une page : «Donné à uM. Bêcher 150 francs 50 centimes, ou bien 1 18 francs 50 cenf.H Or , M. Bêcher, c'est moi ; puis on y trouvera d'autres articles de fournitures sous le nom du peintre. Le premier de Ces articles était inscrit sous lé nom du barbouilleur ; ce nom doit être effacé , M"" Pépin ayant eu peur d'être grondée par son mari pour l'avoir mis.
D. Vous souvenez-vous du iiom du restaurateur chez lequel voiis avez déjeuné, à la barrière de Montreuil ?
DE FIESCHI. Ki
R. Oui , Monsieur ; ce restaurateur s'appelle Berlrand ; nous avons déjeuné chez lui, Pcjrin, More?/ et moi, à la suite d'un rendez-vous que nous nous étions donné au Père-Lacliaise. Ce rendez-vous avait pour objet d'aller taire l'expérience d'une traînée de poudre dans les vignes, et de reconnaître le meilleur moyen de l'alhuner sur-lecJiamp et tout à la fois. Je vais vous dire comment cette expérience s'est faitp : j'avais mon mètre avec moi, qui porte S 6 pouces; mais ma mécanique n'en avait que 33. Je fis la traînée de la ioni;ueur de 3 3 pouces; Pepin a\îiit ajvporté un briquet phospliorique , il alluma une allumette et cbercba à mettre le feu ; mais il se tenait à une telle distance , eu tendant Je bras cl^ pî> ?illongcanl le corps , qu'il était impossible qu'il atteignît la traînée; alors je lui pris l'allumette des mains et je la mis au niilieu. L^ poudre brûla, et nous fûmes persuadés que la chose se ferait aussi promptement que nous pouvions le désirer.
D. Quand vous fîtes cette expérience fùtes-vous vus par quelques personnes ?
R. Non, Monsieur: nous étions assez loin dans les vignes, et il n'y avait dn monde qu'à une grande distance.
D. Croyez-vous que le restaurateur ou son garçon vous reconnût s*il vous voyait? Croyez-vous qu'il reconnût Pépin et More?/?
R. Ce restaurateur n'a pas de garçon. H n'avait qu'une servante, et comme j'y allais manger assez souvent quand je travaillais à la manufacture de papier peint , lui , sa femme et sa servante , et pjus sûrement sa fenmie et sa servante, devraient me reconnaître. Nous avons demandé ce jour-'là une bouteille de vin blanc, on nous en apporta une de vin rouge, nous la renvoyâmes; on nous donna alors du vin Wanc , nous prîmes du fromage et du pain , et nous déjeunâmes avec cela tous les trois.
D. Pouvez-Yous vous rappeler p peii près le jour de ce déjeuner ? H^ C'çst entre le 1 5 ou le 20 jxiiilet de cettjç ann,çe,
D. On m'a rapporté que vous aviez témoigné quelque inquiétude, ire coatin , sur votre manger , &ur la manière dont il vous est servi : anû p.eut être le motif de cette inquiétude ? ' . "l
R. Le Gouvernement piet six homme* pour me gnrdep pour sa sûreté; nlpi" je sivis décidé à boire le calice jusquà la lie, je prélcre
8f INTERROGATOIRES
mourir d'une condamnation qui m'est duc par la ici, qu'un autre puisse donner de l'argent, par une intrigue, pour me taire empoisonner dans la prison. Pour donner preuve de mon caractère, qui est toujours le même , et pour faire voir, à la face de la France et de l'Europe entière, tout le contraire de ce dont les journaux de l'opposition m'ont accusé, moi et un autre, j'ai donc piié M. le directeur, qui a très-[)ien accueilli ma demande, de veiller, même pour sa sûreté personnelle, de faire faire un panier avec un cadenas, et de me faire toujours apporter mes vivres dans ce panier par la même personne.
D. Quelle raison avez-vous pour craindre qu'une action, telle que celle que vous supposez, puisse être commise â votre égard ?
Pl. Lorsque je suis obligé de charger, autant que je le fais, Morey et Pépin , je peux: craindre des vengeances; Moreij n'a pas assez de moyens pour cela, mais Pépin peut faire des sacrifices d'argent , et d'ailleurs il a des amis qui seraient capables d'en faire pour lui. J'ai su, à cet égard, des choses qui m'autorisent à le penser.
D. Quelles sont ces choses?
R. Il m'a dit lui-même que, sans l'intermédiaire d'un ami qui connaissait le président du conseil de guerre par lequel il a été jugé, après les affaires de juin, il aurait pu être condamné. Cet ami disait: « Il « en coûterait deux ou trois cent mille francs , il faudrait toujours « sauver cet homme. « Je crois, sans en être sûr, que Pépin m'a dit que cet ami était un banquier de province extrêmement riche, qui avait été ou qui était encore banquier.
D. Vous n'avez pas, pour le moment, d'autres choses à me dire? R. Non, Monsieur.
(Dossier Fieschi , interrogatoires, pièce 21'. )
IS*" Interrogatoire subi par Fieschi, le 21 septembre 1835, devant M. Zangiacoiai ,
juge d'instruction de'le'gue'.
D. Vous avez demandé qu'on vous restituât un chapeau gris que vous dites vous appartenir et qui a été trouvé dans votre appartement : reconnaisst'Z-vous celui que je vous représente pour celui qui vous aurait appartenu ?
R. Oui, Monsieur; je reconnais le chapeau gris que vous me représentez, dont l'intérieur est vert foncé et vert clair et portant un
n' 2 siir Ictiquette. J'avais aciieto ce chapeau , troîs semaines auparavant, chez un marchand dont je ne me rappeile pas l'adresse exactement. Je portais ce chapeau ie 28, et je présume que le trou qui se trouve à ia partie antérieure , doit être ie résultat d'un éclat des canons de fusil et peut-être de celui qui m'a blessé ; car il est possible que, dans le moment de l'explosion, ayant eu la tête baissée, î'aie été frappé, de haut en bas, par cet éclat qui s'est ainsi arrêté dans ma tète, sans sortir par la partie du derrière du chapeau.
D. Je dois vous faire connaître qu'un autre chapeau gris a été trouvé dans l'intérieur de votre appartement : je vous le représente?
R. Ce chapeau ne m'appartient pas, il n'appartient pas non plus aux personnes qui venaient quelquefois me voir. Je dois vous dire que j'avais, au moment de l'événement, un chapeau noir neuf, renfermé dans un étui en papier, et qu'il est fort possible que ce chapeau m'ait été pris, lorsque mon domicile a été envahi, et qu'on ait mis ce mauvais chapeau gris à la place ; car il y a toujours, dans ces sortes d'affaires , des gens qui ne s'oublient pas.
D. Il résulte de l'instruction quelques données qui feraient penser qu'au mome^it de fcxplosion vous n'étiez pas seul dans votre chambre.
D'abord, un témoin dépose, sous la foi du serment , avoir, quelques instants avant l'explosion , vu trois personnes dans votre chambre , dont deux portant des chapeaux gris?
R. Il en a menti , parce que , comme je l'ai déjà fait observer, il y aurait eu danger de réunir plusieurs personnes dans ma chambre; d'ailleurs , les portes étaient barricadées , et on n'aurait pu sortir de l'appartement qu'au moyen de la corde par laquelle je me suis moimême évadé.
D. Il s'est écoulé un certahi temps entre l'explosion et l'invasion des cours par la force armée, et il ne serait pas, jusqu'à un certain point, impossible que d'autres que vous aient employé le même moyen d'évasion et descendu avant vous dans la cour, n° 52?
R. Je fais observer que personne n'a pu descendre par la corde dans la cour du n° 50 , laquelle n'a point d'issue; que l'on ne pouvait s'échapper que par celle du n° 52 , et que, pour arriver à cette cour, il fallait nécessairement descendre sur ic toit, en viie de la fenêtre
Rn INTERROGATOIRES
par iaqiiclic j'ai pénelic, et coinnie je suis certainement le seul qui v ait été vu, il est impossible que d'autres que moi se soient tiouvés dans ma chambre , car on les y aurait arrêtés.
D. On a remarque , après l'événement , un grand nombre de jeunes gens s'enfuir ])récipitamment , et par les houlevarts, et par les rues circonvoisines, ce (jui ferait penser qu'ils avaient intérêt à s'esquiver?
R. Cette circonstance s'explique par la frayeur qu'ont dû avoir fes ])ersonnes inoiFensives, lorsqu'elles ont vu la troupe se porter vers la maison , et la crainte qu'on a dû nécessairement avoir d'être arrêté , à l'occasion de cette afiaire.
D. Un fait qui doit vous frapper, c'est qu'au moment de l'explosion , un grand nombre d'anciens membres de la société des Droits de l'homme et surtout de celle d'Action, se trouvaient répandus sur le boulevart du Temple , paraissant y attendre l'événement. Cette circonstance ferait penser qu'il leur avait été , sinon donné connaissance de votre projet, au moins fait confidence de quehjue coup préparé, et que leur présence , dans cet endroit, avait un but politique?
R. Deux raisons peuvent expliquer la présence de ces hommes dans le voisinage de ma maison à l'instant de l'explosion; d'abord, comme je l'ai déjà dit. Pépin avait, selon moi, parlé de mon projet à Cavaignac, avant levasion de Sainte-Pélagie, et ce dernier en avait, je le suppose, parlé à Gumard; or, ces deux individus avaient fort bien pu avertir des membres des sociétés des Droits de l'homme de se tenir prêts, sans toutefois leur dire ce qui arriverait; d'ailleurs. Pépin m'a souvent dit qu'il connaissait quarante sociétés secrètes, et il aura pu leur en donner également avis.
En second li^u, le café Périnet était ordinairement fréquenté par des hommes de cette société , ce qui peut encore expliquer que quelques-uns d'eux ont été arrêtés, quand ce café a été cerné.
Quant à moi , j'affirme que je n'avais communiqué mon projet à aucun membre desdites sociétés, excepté cependant Morey et Pépin, sous l'influence desquels j'agissais.
D. Un individu a été arrêté , peu de temps après l'explosion, rue des Fossés-du-Temple, porteur d'une blessure, qu'il dit, avoir reçue du fôté du boulevart où est situé le n" 5 0. Il est difficile d'expliquer eommçtit il a pu se trouver, si peu de temps après l'explosion , daijs
DE FIESCHÎ. 87
ia rue où ii a été arrêté. Cet individu, nommé Bavaton , n'était-il pas dans la confidence de votre projet?
R. Non, Monsieur; je ne connais pas ce nommé Bavaton.
D. Connaissez-vous les nommés Roussel et Brenvt?
R. Nôil , Monsieur; je ii'ai jamais entendu parler de ces individus.
D. Après l'événement , dans le cas d'évasion , ne devait-on pas vous remettre un passeport ?
R. Non, Monsieur; Pepîn m'avait parlé , deux mois avant , de me procurer un passe-port pour l'étranger ; mais , après réflexion, il me dit : «La meilleure cachette, c'est encore Paris, »et il renonça, ainsi que moi , à l'idée du passe-port pour l'étranger.
D. Quelques circonstances résultant de l'instruction , donneraient à penser que Moreij devait vous procurer un passeport ? R. Je ne sais pas comment Morcy s'était arrange.
D. Vous avez été connu sous le nOm de Bescher, voUs avez eu un livret à ce nom, et il est probable qtie c'est sous ce nom que vous deviez avoir un passe-port, attendu que, peu de temps avant fc 2 8 juillet, il en avait été pris un â ce nom, et que ce passeport a été depuis anéanti?
R. Moreij n'était entré avec moi dans aUcuii de ces détails, et if n'était pas convenu de m'apportcr ce passe-port après l'explosion , eu cas de succès.
D. Besclier à-(*il s« qiie^ous aviez son livret?
R. Je l'ignore, parce que je n'allais pas chez Bescher.
Ù. Ûuaud avez-vous vu, pour la dernière fois, Nina Lassave?
R. Je l'ai vue pour la dernière fois, le dimanche 2 6 juillet, sur les midi ou une heure. J'affirme que je ne lui avais pas donné connaissance de mon projet.
D. Quand avez-vous vu, pour la dernière fois, Annette Bocqutn?
R. Je l'ai vue le dimanche soir; et le letidemain, 2 7 juillet, je suis allé chez elle dans la rue Saint-Sébastien.
Je dois ici relever une erreur dans laquelle mes rapports avec cette fdic auront pu faire tomber quelques esprits : cette fille m'avait été confiée par Isidore J gîio t àowi eWc avait été la maîtresse; il m'avait prié de la retirer de la rue Jeannisson qu'elle habitait, de peur qu'elle
ne s'y perdit. C'eût été abuser de la confiance qu'il nie témoignait, que de faire ma maîtresse de cette jeune lille; et, quoique elle ait partagé pendant longtemps mon appartement, j'alïirme qu'elle a toujours été pour moi un homme. Je suis fier de cet acte d'amitié.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 22*.)
lO*" Interrogatoire subi par Fieschi, le 24 septembre 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. Avant d'être caché chez Morcy, saviez-vous qu'il professait des opinions hostiles au Gouvernement et qu'il appartenait à ia société des Droits de l'homme?
R. J'ai souvent entendu parler Moreij de sociétés dont il faisait partie , ainsi que Pépin, lequel Pépin était le visiteur des sociétés du 1 1'' arrondissement. J'ai connu, à la même époque, plusieurs ennemis du Gouvernement, tels que Diival, Lion, Boulanger , des Gobeiins, mais j'ai eu peu de conversations avec eux. Ce Boulanger, je le voyais tous les mois à peu près.
D. Lorsque vous avez montré à Morey le dessin de votre machine, c'était, sans doute, parce que vous connaissiez ses opinions?
R. Mon Dieu , je l'ai fait, moi, sans mahce. Je lui dis : «Si vous «étiez dans une place dont les principaux défenseurs auraient été mois- « sonnés par une épidémie, comment feriez-vous pour vous défendre?» Et je iui montrai ce dessin que j'avais fait avec quatre-vingt-dix fusils et une pièce de quatre au milieu. « Voilà, iui dis-je , qui vous
aurait été bon dans les barricades. » «F , dit Morey , ce serait
« meilleur pour Louis-Philippe. »
D. Morey , après vous avoir tenu ce propos, ne vous en tint-il pas d'autres plus horribles encore?
R. Il me dit que s'il avait eu 1 00,000 francs, il aurait voulu louer ïa maison ia plus voisine du palais du Corps législatif; qu'il l'aurait minée jusqu'au-dessous de ia Chambre, au moment de l'ouverture des Chambres , lorsque ie Roi s'y serait trouvé. Je iui répondis qu'à ma connaissance , c'était une chose impossible, parce que je connaissais la maison à l'extérieur, depuis ie temps où j'avais travaillé par ià, et qu'il aurait fallu louer la maison entière qu'on n'aurait pas eue à moins de 12,000 ou 15,000 francs.
D. Moreij, qui avait la prétention d'être un si bon tireur, n'a-t-il pas pensé quelquefois à tirer lui-même sur le Roi?
R. H ne m'a pas parlé d'un projet arrêté, il m'a dit seulement que si le Roi se trouvait au bout de son fusil , il ne le manquerait pas.
D. Lorsque vous êtes allé dans les vignes faire une expérience sur une traînée de poudre, qui est-ce qui avait apporté la poudre? R. Morey.
D. Qui est-ce qui avait eu l'idée de faire cette expérience , dans la crainte qu'une traînée de poudre d'une certaine longueur ne s'allumât pas tout à la fois?
R. Morey et Pépin, en parlèrent les premiers , je dis que je Voulais bien faire l'expérience.
D. Si vous aviez été malade ou autrement emptché, une autre personne ne s'est-elle pas offerte à mettre le feu à la machine?
R. Morey me dit un jour que si j 'étais malade ou pris par la police qui me poursuivait, cela n'empêcherait pas de faire l'affaire, et que iui Morey la ferait.
D. Vous reconnaissez bien maintenant, ce dont vous n'aviez pas voulu convenir d'abord, que Morey est venu plusieurs fois chez vous au boulevart du Temple ?
R. Oui, Monsieur, mais quand ii venait il ne souhaitait pas ïe bonjour au portier, comme vous pensez bien.
D. N'est-ce pas le dimanche 2 6 o^ç^ Morey vous a apporté les balles, les chevrotines et la poudre dont vous aviez besoin?
R. Oui, Monsieur; c'était le dimanche, parce que c'est ie lundi soir que j'ai chargé les canons.
D. Vous ne lui aviez pas fourni ïe plomb?
R. Je ne lui ai rien fourni ; il ne manquait pas de plomb, lui qui est un tireur , et d'ailleurs on en a partout où i'on veut.
D. Quanta la poudre. Pépin n'avait-ii pas aussi l'habitude d'en avoir beaucoup chez iui ?
R. Non, Monsieur; je n'ai jamais vu la valeur d'une cartouche chez lui, quoiqu'il m'ait dit un jour de demander à Mathieu s'il ne pouvait pas lui en procurer; ce iV/<7^/«'ee/ avait , je crois, les moyens d'en avoir à Vincennes. lOO'Ot^
Interrogatoires. ,12
D. On a cepcudant dit qu'un jour vous aviez rencontré Pépin vouant de la rue Morcau avec son neveu , qu'il avait porté votre main sur son dos et qu'il vous avait fait sentir avec ïa rauin ce qui! appelait de la graine d'oignons , c'est-à-dire de ia poudre?
R. On a fait confusion. Ce n'est pas de Pejiin, mais ^g Mathieu et de son neveu qu'il s'agit ici.
D. Qui était ce Mathieu dont vous parlez ?
R. C'est un ébéniste qui travaille chez lui , rue IVIoreau , n" 1 1.
D. Savez-vous s'il était de la société des Droits de l'homme? R. Je n'en sais rien,
D. Etait-il de la connaissance de Pépin ?
R. Lui connaissait Pépin, mais Pépin le connaissait peu.
D. D'où venait votre connaissance avec ce Mathieu ?
R. J'avais connu M. Dècle à Lodève, il y a quelques années; je le retrouvai à Paris; il me mena chez son frère qui demeure rue Moreau , et là je connus Mathieu dont on me dit qu'il était poursuivi comme moi et qu'il se tenait sur ses gardes.
D. Comment avez-vous su que Mathieu avait des moyens Je se procurer delà poudre, quand il en voulait?
R. Par Dècle cadet; c'est-à-dire on l'appelle cadet, mais il est l'aîné. Dècle me sachant poursuivi politiquement s'ouvrit avec moi sur ce sujet, avec une confiance qu'il n'aurait pas eue dans d'autres circonstances , étant lui-même de l'opposition.
D. Le jour oii vous avez rencontré Mathieu, comment avez-vous su qu'il avait de la poudre sur lui?
R. C'est lui-même qui me l'a dit : c'était vers la mi-juillet.
D. Quelle quantité de poudre Mathieu avait-il sur lui?
R. II me dit huit hvres, mais je ne suis pas bien sûr si chacun d'eux , 1 oncle et le neveu, étaient porteurs de huit livres, ou s'ils n'en avaient que huit livres à eux deux ; car le neveu en portait aussi.
D. Je suis ouhgé de vous demander si vous persistez à dire que vous avez acheté chez un ferrailleur le foret qui vous a servi à percer ceux de vos canons qui avaient besoin de l'être y et si ce n'est pr.s plutôt Boireau qui vous aurait prêté ce foret?
R. Après tout ce que j'ai déjà déclaré, il est évident que Je suis autant compromis auprès des partis ennemis du Gouvernement, pour avoir tait connaître deux personnes, que si j'en faisais connaître cinq cents; par conséquent, quand je dis que Boireau ne m'a pas prêté de foret, et que j'ai acheté celui dont je me suis servi , je dois être cru.
D. Boireau ne vous a-t-il pas servi de témoin dans un duel ? R. Oui, Monsieur.
D. Pourriez - vous donner quelques détails de pïus sur l'attentat qui devait être tenté contre ie Roi sur la ix)ute de Neuiliy, dont Boireau avait connaissance et dont ii vous a fait part?
R. Je ne peux rien dire de pîus à ce sujet que ce que j'ai déjà dit.
D, Vos canons de fusil étaient-ils tous chargés dé même?
R. Oui , Monsieur ; il n'y en avait qu'un dans iequel j'avais mis deux petites vis.
D. Persistez- vous à dire que vous les avez tous chargés? R. Oui , Monsieur.
D. Vous étiez-vous quefquefois entretenu avec Pépin et Morey des ravages que devait faire votre machine?
R. Ils disaient , comme cela , qu'il y aurait bien des gens blessés bu morts.
D. Vous avez dit plusieurs fois qu'un malheureux point d'honneur, et îa crainte de passer pour un lâche, vous avaient seuls empêché de renoncer à votre projet. Quels étaient les hommes auxquels vous aviez engagé votre parole , et dont vous craigniez ies reproches?
R. C'étaient Pépin et Morey.
D. Lorsque Morey eut montré ie plan de votre machine à Pépin , ceiui-ci ne vous en demanda-t-il pas un petit modèîe en bois?
R. Je n'étais pas chez Pépin, lorsque Morey hii montra mon dessin ; Morey y était allé pour demander de l'ouvrage pour moi , et pour iui donner une idée de ma capacité, il lui montra îe dessin que j'avais fait de ma machine. Pépin qui en fut très-frappé, ainsi que du parti qu'on pouvait en tirer , demanda alors à me voir. J'y fus mené à déjeuner ; me regardant toujours comme un condamné pohtique , Pépin me dit: « Moi aussi, je suis patriote »(iî est décoré de juillet), et il me dc"
manda de fîiirc un modèle en bois de cette machine. Alors je fis moi-
nicme ce modèle chez un menuisier qui pourrait me reconnaître.
D. Comment s'appelle ce menuisier?
R. Je ne sais pas son nom , mais il demeure Petite rue de Reuilly, n" 2 0, Il est portier dans cette maison et tourneur.
D. Le modèle que vous aviez fait , resta-t-il dans les mains de Pépin ?
R. Oui , Monsieur.
D. Ce fut le lendemain du jour où vous eûtes une conférence avec Pépin et Moreij, sous les arches du pont d'Austerlitz , que vous fut donné l'argent des canons. Cet argent vous fut-il remis par Pépin luimême, ou par Movey de la part de Pépin?
R. Je me suis trompé quand j'ai dit que c'était Pépin qui m'avait remis l'argent. C'est Morey qui l'a apporté chez moi.
D, Est-ce Pépin qui vous a remis lui - même l'argent qui vous a servi à payer le loyer de votre logement et votre mobilier?
R. Oui , Monsieur ; c'est lui qui m'a remis lui-même tout le reste de l'argent.
D. Avez-vous eu connaissance du plan d'attaque que Morey et Pépin avaient dû concevoir, après l'explosion de votre machine, si le Roi eût succombé?
D. Pépin connaissait plus de quarante sociétés secrètes : lui-même me i'a dit, et sans doute il comptait s'en servir; de plus, il devait se servir des journaux de son parti pour la publication des proclamations qui seraient nécessaires. Celui de ces journaux avec lequel il avait le plus de rapports, était celui du sieur /?a^/>m7 avec lequel il était intimement lié. Leur projet était certainement de faire, à l'aide de tous ces moyens , un gouvernement provisoire; et selon moi, tous les gens faisant partie des sociétés dont Pépin et Morey avaient été membres, étaient sûrement avertis.
D. Vous avait-on mis dans le cas de dire quelles seraient vos prétentions ou vos espérances personnelles en cas de succès?
R. Oui, Monsieur; Pépin me disait: « Vous serez récompensé. » Quant à moi, je pensais seulement que, dans le premier moment, il faudrait se battre, et j'étais décidé à me battre aussi long-temps qu'il
serait nécessaire à îa tête d'une centaine d'hommes, si on les plaçait sons mon commançfenicnt, voulant tiicr parti de mes connaissances en tactique , soit contre Fétraliger, soit contre ceux qui seraient contre nous, et cela, non pour la paye attachée au grade , mais pour le succès de la chose. J'aurais ensuite repris une place dans l'administration des travaux de la ville de Paris où j'avais déjà travaillé; mais je n'agissais pas pour de l'argent , et si on m'en avait offert, je l'aurais refusé. Je me serais contenté de rentrer dans la partie de laque ie j'étais sorti.
D. Dans la conversation que vous avez eue avec Pcpln et Morcij , ne vous ont-ils pas quelquefois parlé des affaires de juin 1832 , ou d'avrii 18 3 4?
R. Il a souvent été question entre nous d'émeutes et de barricades. A propos des affaires d'avril , Pépin me dit un jour, étant avec Moreij, qu'il était sorti avec sa blouse, une paire de pistolets, une canne à épée, et que si l'affaire avait réussi, on aurait formé sur-le-champ une municipalité, dont Gidnard 'duvait été le chef en qualité de maire, et dont lui, Pepûi, devait faire partie.
Ici Fieschi demande à ajouter quelque chose à ce qu'il a dit au sujet de ses premiers entretiens avec Pépin, avant que celui-ci fui eût fait aucune ouverture sur la machine dont cependant Morey lui avait déjà montré le dessin. Ce fut alors que Pépin lui dit, en lui parlant de ses sentiments patriotiques : « Comment se fait -il donc que lorsqu'il « y a des gens qui se font mettre aux galères pour un billet de 5oo fr. « ou de 1,000 francs, on ne trouve pas un homme qui nous défasse de « ce brigand de Louis-Philippe? n
£). Pépin n'était-il pas en relation avec un individu employé^ soit à ia préfecture de la Seine, soit dans un ministère, qui professait des opinions républicaines et qui lui donnait quelque fois des avis utiles pour sa sûreté?
R. Un jour. Pépin me dit en causant : «Personne ne i'aime, ce «brigand de Louis-Philippe \ ses employés eux-mêmes ne i'aiment «pas^i; et en me montrant l'entrée (Je la rue de la Roquette, il me dit : «J'ai là un ami, employé à 5,000 fr. d'appointements et qui ne peut
«pas
ie souffrir.»
Z). En avril 1827 vous aviez quitté Montpellier pour vous rendre à Sainte-Colombe ; combien de temps avez-vous résidé dans ce heu?
Of r^TERROGATOIRES '
R. J'ai réside fort peu de temps en ce lieu , deux mois environ.
D. Chez qui, depuis cette époque, avez-vous travaillé?
R. Etant en surveillance à Sainte-Colombe, je n'en pouvais sortii sans une permission de l'autorité administrative. Sur la demande du maire, j'obtins du préfet l'autorisation de circuler dans tout le département du Rhône , et alors je vins à Lyon , où je travaillai dans quelques maisons, d'abord chez M. Coiidamin, puis chez M. Girod, fabricant (le couvertures, dont la fabrique était près de Saint -Symphoriend'Ozon. J'étais connu là sous te nom de Ficschi, dit ie Grec. Le contre-maître de la fabrique s'appelait Chambenj\ cela était en 18 28. En 18 29, j'ai travaillé à Saint-Clair chez M^I. Panada et Fermery , lequel Fermery , inspecteur de l'éclairage de Paris, demeure chez son j)ére, rue des Petites-Ecuries, n° 19. Il faisait de la sparterie. Je suis resté là jusqu'à l'époque de mon départ de Lyon, en 183 0.
D. A quelle époque précise avez-vous quitté Lyon ? R. Le 7 ouïe 8 septembre 18 30.
D. Etes-vous venu alors directement à Paris ?
D. N'avez -vous pas connu à Lyon un sieur Démetrius StcphanopoU , qui était chef d'une division de la police?
R. Oui, Monsieur; c'est un Corse d'origine grecque. C'est lui qui me fit obtenir du préfet la permission de circuler dans le départe ment.
D. Quelles étaient vos relations avec un de vos compatriotes nommé Gaiidio dont vous avez donné des nouvelles à M. Stephanopoli?
R. Nous étions parents éloignés,
D. Ce sieur Gmidio, relieur de livres de son état, e&t-il venu à Paris? . .
R. Oui, Monsieur; il y était fort misérable; j'ai même line fois demandé pour lui à M. Lavocat des bons de pains, lors de la fête du Roi.
D. Savez-vous où il demeure à Paris?
R. Non , Monsieur; je ne sais pas ce qu'il est devenu ; il y a deux ans que je ne l'ai vuo
D. Vous souvenez-vous d'être allé à l'hôtcl-clc-viilc au mois de décembre 18 3 0, un jour que le Roi y était ?
R. Non , Monsieur ; je n'ai jamais eu l'avantage de voir le Roi , qu'à la sortie du Palais-Royal, dans le temps, et des Tuileries, ensuite, et un jour sur le quai, sa voiture ayant passé pendant que je faisais un nivellement.
D. Ne connaissez-vous pas quelqu'un rue des Tournelles , près de la place Royale?
R. Je connais M. Emmery , l'ingénieur en chef sous les ordres duquel j'ai travaillé. Je connais aussi M. Periève, et un Corse nammé Piétri, qui est portier dans cette rue.
(Dossier Ficschi, interrogatoires, pièce 23".)
20" interrogatoire subi par Ficschi, le 2G septembre 1835, devant M. Jourdain, juge d'instruction délègue.
D. Dans votre interrogatoire du 1 2 de ce mois vous avez déclaré que vous aviez fait prendre, par un commissionnaire, le bois que vous aviez acheté quai de la Râpée ; pouvez-vous nous dire où vous avez pris ce commissionnaire?
-^ R. C'est à la place de la Bastille, contre les planches où est le bureau
" des Omnibus. Ce commissionnaire est un jeune homme de 1 8 à 2 o ans,
sans barbe; il est mince et peut avoir 1 mètre 6 6 centimètres, je crois
qu'il a les cheveux châtains. Le commissionnaire prit sa voiture et alla
chercher seul le bois avec la facture que je lui remis. Il alla chei'cher
le bois et vint me l'amener avenue des Ormes, n° 1", chez M. Lesas:e.
Je l'attendais sous les arbres, parce que je craignais qu'il ne trouvât pas.
Je le payai après avoir déchargé le bois que je plaçai dans la cour de M. Lesage , et le soir même j'en descendis deux chevrons chez le menuisier rue de Montreuil. Le lendemain j'en descendis deux autres, gardant la membrure que je coupai plus tard.
D. Pouvez-vous nous donner à peu près fa description dé l'entrée du chantier du marchand de bois où vous avez acheté vos chevrons?
R. Ce marchand de bois est, je crois, le premier ou le deuxième
r après le pont d'Austerhtz ; il est à environ 3 50 pas de la tète du pont.
Le bureau est à gauche en entrant ; c'est un petit bâtiment de deux mèties
95 INTERROGATOTUES
environ de largeur; il n'y a pas d'étage au-dessus, et en élevant la main, on pourrait toucher le toit. On entre dans ce bureau par une petite porte à gauche; en entrant, était une table et au fond une petite croisée ouverte dans ia muraille, parallèle au quai. Cette muraille ne fait pas limite du quai , il y a une cloison de planches qui fait la séparation du chantier et du quai; cette cloison peut être à un mètre et demi ou deux mètres du bureau. Je n'ai pas vu d'habitation dans ce chantier. Je suis bien sûr d'avoir reconnu le marchand de bois qui m'a été représenté. C'est le pèreetnon lefds que j'ai reconnu. J'ai peu parlé à ce marchand, c'est à lui que j'ai donné l'argent ; j'ai été dans le chantier avec le garçon que je reconnaîtrais bien. C'est un jeune homme d'environ vingt ou vingt-deux ans, autant que je puis me rappeler, je crois qu'il n'avait pas de barbe et qu'il était pàîe : il est à peu près de ma taille (l mètre 64 centimètres.) Je ne me rappelle pas le nom du marchand de bois. Je l'ai acheté sous le nom de Gérard.
(Dossier Fiesclii, interrogatoires, pièce 24®.)
21' Interrogatoire subi par Fieschi , le 30 septembre 1835, devant M. Zangiacomi,
juge d'instruction , de'Iegiie.
D. Quelle heure pouvait-il être le jour où vous êtes allé à la barrière de Montreuil, chez le sieur Bert ranci, \ï\^\c\\2Lwà de vins traiteur, avec Moreij et Pépin ?
R. Nous avions ce jour-là rendez-vous chez Pépin, Morey et moi, sur les neuf heures du matin. Nous sommes allés ensemble , parla rue de la Roquette, au cimetière du Père-Lachaise , où nous n'avons fait qu'entrer et sortir ; notre intention avait été d'abord d'y faire , dans quelque coin solitaire, l'essai de la traînée de poudre : mais réfléchissant que nous pourrions y être vus, nous piîmes le parti d'aller dans les vignes faire notre expérience. Nous montâmes à la droite du Père-Lachaise , pendant environ un petit quart d'heure. Arrivés à la première hauteur située dans les vignes , nous fîmes l'essai dont j'ai parlé et redescendîmes sur le boulevart. Tout cela peut avoir duré environ une heure , de sorte qu'il était ou devait être dix heures à peu près , lorsque nous entrâmes chez Bertrand.
D. Arrivés chez Bertrand , à quelle table vous étes-vous placés?
R. Nous nous sommes places dans une espèce de cour nouveilem-ent piantée d'arbres , et qui est un espèce de jardin ; nous nous sommes mis à une table située à gauche, au tond du jardin C'était Ja seule table située à gauche. Le bout gauche de cette tabie touche le mur d'enceinte de i'endroit où nous étions.
D. Pouvez-vous dire quelle était à peu près la longueur et ïa couleur de cette table ?
R. Elle peut avoir environ deux mètres de long sur soixante centimètres de large; elle était de vieux bois.
D. Y avait-il une nappe sur cette table ?
R. Non, Monsieur; il n'y en avait pas , mais on nous en a apporté une.
D. La nappe qu'on vous a apportée était elle propre? R. Oui, Monsieur; elle était blanche.
D. Qui vous a servi ?
R. C'est le sieur Bertrand lui même.
D. Qu'avez -vous pris ?
R. Du fromage de Hollande ou du Gruyère. Je crois plutôt que c'était du Gruyère.
D. Qui a payé la dépense ?
R. Pépin m'a remis 100 sous pour payer, ensuite il me donna 12 francs, en me disant : «Tenez, si vous avez besoin de quelque «chose , voilà quelques sous.« La dépense a été environ de 3 0 sous,
D. Où vous êtes vous quittés?
R. En sortant de la barrière , je suis allé chez Lesage qui demeure avenue des Ormes, n" 1. Il y avait, à cette époque-là, environ huit jours que je ne l'avais vu. J'ai parlé à sa lemme et à sa demoiselle ,. qui se trouvaient dans le magasin ; Moreij et Pépin allèrent chacun de leur côté.
D. Pouvez-vous préciser exactement l'époque?
R. C'était quelques jours après l'évasion de Mainte-Pélagie, c'està-dire vers le 1 5 ou 1 6 juillet. Déjà à cette époque j'étais entré en négociation avec Bury au sujet des canons de fusil ; or cette négociation a précédé d'environ dix ou douze jours le 2 8 juillet.
Interrogatoires. I3
D. Etes-vous retourne depuis avec deux autres personnes chez
Bertrand ?
R. Non , Monsieur.
(Dossier Fieschi , interrogatoires , pièce 25*.)
Autre Interrogatoire subi par Fieschi , le m^me jour, devant M. Jourdain, j'igc d'instruction, délègue, ù la suite d'une confrontation avec le te'nioin Chanut.
Nous avons adressé à Fieschi les qircstions suivantes :
D. Pépin vous a-t-il prêté quelques livres?
/?. II ne m'a pas prêté d'autres iivres que la brochure qu'il avait faite pour sa justification, dans les événements de juin 1 83 2 ; il m'a donne cette brochure en juin 183 5 , je ne sais pas ce que j'en ai fait. J'ai prêté à Pépin un volume des Œuvres de Cicéron , moitié latia et moitié français.
D. Savez-vous quel volume ?
R. Je ne m'en rappelle pas ; c'est un volume in-l 2 et relié.
(Dossier Fieschi , information générale j;^ confection de la machine, pièce .)
22« Interrogatoire subi par Fieschi, le l^'" octobre 1835^ devaat M. Zaugiaeami, juge
d'instruction, délègue.
D. Depuis combien de temps connaissez-vous Pf'jym.^
R, J'ai fait sa connaissance dans les premiers joure de mars , par l'intermédiaire de Morey.
D. Est-ce chez Moreij ou chez Pépin, que vous avez vu ceini-ci pour ia première fois?
.^R. C'est chez Pépin.
D. Dans les premiers temps de votre connaissance tivec Pépin, n'ètes-vous pas allé avec lui et Moveiji hokQ chez Bevira/id, restaurateur à Montreuil, une bouteille de vui î!
R. Je ne suis allé qu'une fois chez Bertrand avec Morey et Pepirt^ et c'était vers le l 5 ou le l G juillet.
J}. Savez.-VGHS combien de temps, àp<>» près, a duré Fexpérienc»
DE FIESCHÎ. 99
que vous avez faite, avec Morey et Pépin, sur une traînée de poudre, et combien, avant cela, avicz-vous passe de temps au cimetière du Père-Lachaise?
R. Nous sommes restés à peu près dix minutes au Père-Lachaise, ensuite nous sommes sortis du Père-Lacliarse, avons pris le premier chemin à droite et nous sommes restés à peu près une demi-heure en route depuis notre sortie du Père-Lachaise jusqu'à notre arrivée chez Bertrand. Quant à i'expérience, elle a duré quelques minutes seulement. H n'a fallu que le temps nécessaire pour (pie Morey fît une traînée de trente-trois pouces, pour que Pepm essayât d'y mettre le feu au moyen d'une aliumctte tirée d'un petit briquet phosphorique rouge qu'il avait apporté, et pour que j'y misse le feu moimême, parce que Pépin avait peur.
D. Votis savez que Pépin a nié tous ces détails. II a opposé à toutes vos déclarations ics dénégations les plus formelles, vous reprochant avec amertume d'entraîner gratuitement un père de famille à sa perte, après l'avoir exploité. Je vous invite à réfléchir consciencieusement aux résultats des graves déclarations que vous avez faites à son sujet, et à ne dire à la justice que la vérité.
R. Je demande que l'on écrive ici ma réponse textuelle, sans s'occuper des formes de mon langage, afin que ce soit exactement consigné au procès-verbal. Je jure devant la face de Dieu et des hommes, sur le tombeau de mon père, que tout ce que j'ai dit à l'égard de mes comphces est la vérité , et je le proteste à la face de la nation entière. Ce n'est point en demandant ma grâce à aucun magistrat, depuis le Président et les Ministres jusqu'aux juges d'instruction, car, du commencement, je ne Taiii^ais pas fait au Roi lui-mnne ; si toutes les couronnes du monde fussent venues me parler pour avoir ces révélations, elles n'auraient pas eu un plus heureux succès, puisque je préférais mourir sous le nom de Gérard, dans l'espoir de ne pas être connu. Ce n'est point ])ar faiblesse ni par défaut de foi'ces physiques ni morales, ni par promesses d'argent , ni , je te répète , pour ma grâce, que j'ai fait ces révélations consciencieusement; c'est un homme, venu sur mon chemin, que je connaissais depuis longtemps, et qui avait été mon bienfaiteur, c'est par la reconnaissance que je devais à ^L Lavocat , malgré qu'il y avait onze mois que je ne l'avais pas vu, que je me suis déci<lé à parler. M. Lavocat^ rendu encore
un autre service à son pays : quelle ([ue soit l'étendue des malheur» (jui aient pu arriver et que j'ignore, la présence de M. Lavocat que je reconnus de loin causant avec M. Panis, pendant que j'attenduis ie cortège, tut cause que je me dis à moi-même : «Te voilà, mon bientai- « teur, tu vas me faire manquer mon pro jet.« Aussitôt je mis la main aux deux écrous, l'un après l'autre, je baissai ma mécani([ue de quatre ou cinq pouces environ, c est-à-dire les culasses, ce qui fit changer la direction des bouches en les élevant ou même en les obliquant. La vue de cette 12^ légion, composée de gens au milieu desquels j'avais vécu pendant quatre ans, me fit aussi sentir ce qu'il y avait de criminel à l'aire feu sur des hommes avec lesquels j'avais bu et mangé. Mais je répète que Thommc qui s'était emparé depuis longtemps de mon caractère et de mes sentiments, c'est M. Lavocat dont la présence me troubla au point que je n'étais plus capable de reconnaître une personne sur la chaussée, j'eus la pensée aloi's d'aller me jeter à ses pieds, de lui avouer mon projet criminel. En donnant audience à mes réflexions , je me dis : «Mais quand je t'aurai avoué mes projets «que feras-tu? me feras-tu partira l'étranger? seras-tu toujours le mtme «à mon égard , depuis onze mois, je ne t'ai pas vu?" L'absence , c'est fa mère de l'oubli ; pas moins , je me suis décidé à descendre et à me jeter à ses pieds; j'ai traversé trois chambres ; mais comme j'avais barricadé mes portes, pendant que je m'occupais à sortir les planches, j'entendis un roulement. Je reviens sur mes pas; j'aperçus la 12' légion qui changeait de position; je perdis de vue mon bienfaiteur; mais je n'en restai pas moins troublé. Il me vint à l'esprit quePejjmet Alor'ei/ savaient que je devais exécuter mon projet, que je leur avais donné ma parole , et je médis: «Il vaut mieux mourir que de survivre à la «honte d'avoir promis et puis de faire le lâche;» car j'aurais été traité de lâche et d'escroc, malgré que je n'eusse reçu que 4o francs environ en dehoi^ des frais pour tous les achats qu'il avait fallu faire. Dans cet intervalle, j'aperçus le cortège en face de Franconi. Je me dis alors: «Quel malheur vas-tu faire hi et moi-même je me sens hien coupable d'avoir fait ces réflexions et de n'en avoir pas moins exécuté mon projet; d'avoir réfléchi que j'aurais pu tuer tant de généraux qui n'ont point d'autre fortune que leurs appointements, qui avaient gagné leurs grades sur Ivs champs de bataille, en combattant pour leur pays, sous les ordres du grand Napoléon. Ces généraux ont des enfants à élever, des filles à marier qu'ils auraient pu doter
avec leurs appointements ; privés de leurs pères, ces enfants n'auraient pu être élevés ni dotés. Pendant que je faisais ces réflexions, au pied de ma mécanique, le Roi continuait sa marche et il arriva près du grand arbre en face , environ trente ou trente-cinq pas hors de la direction de mes canons. J'aperçus même un général avec une écharpe rouge qui avait, autant que je me le rappelle, franchi fa direction de mes canons. Je ne songeai plus à rétablir la direction de ma mécanique ; je fis un pas j)our prendre un tison à ia cheminée ; la dislance est d'environ 1 mètre 5 0 centimètres, et je mis le feu. J'ignore ce qui en est résulté. Quand les Ministres sont venus me voir, dans ma prison, je leur ai dit, en présence de M. Lavocat , que si j'avais des révélations à faire , je ne les ferais qu'à lui ; que tout ce que je lui dirais serait l'exacte vérité et j'ai tenu parole. En tout j'ai dit la vérité; je l'ai dite, même à mon préjudice, comme au préjudice de ceux qui m'avaient foiuiii la farine pour le pain. J'ai un dernier vœu à exprimer : ce que vous écrivez doit me survivre. Il faut que ces papiers soient lus et servent d'enseignement à ceux qui seraient tentes de faire comme moi ; qu'ils prennent des gants avant de m'imiter.
D. Ainsi, vous persistez' à dire que vous n'avez fait que rendre hommage à la vérité, en faisant sur Pépin et Morey les déclarations consignées dans vos précédents interrogatoires, et que c'est par l'influence de ces individus et parles moyens qu'ils vous ont fournis que vous avez loué raj)partement du boulevart du Temple, acheté le bois de votre machine, acheté les canons, et enfin réalisé votie projet en chargeant ces canons avec la poudre, les chevrotines et les balles oue Morey vous a apportées?
R. Oui, Monsieur. J'ignore si Morey et Pejnn parlent; mais moi je déclare de nouveau que je dis la vérité. Les premières révélations que j'ai faites à M. Lavocat étaient incomplètes; mais ce que je lui disais n'était pas moins vrai. J'ai été touché de ses visites, des bontés qu'il m'a témoignées dans mon mniheur. Je sais qu'il est attaché au Gouvernement, et j'ai cru faire à la fois une chose agréable à mon bienfaiteur et utile à la nation et au Roi, en lui révélant la série de circonstances qui m'avaient inspiré mon projet et les hommes qui m'avaient excité à le réaliser. Toutes les fois que je le voyais, j'étais^ ému de voir cet homme venir ainsi consoler un nilheureux au pred
de Icchafaud, et je me reprochais de ne pas lui téaioigncr ma reconnaissance par un acte de confiance. Enfin, après avoir réfléchi toute une nuit, tourmenté de cette idée, je iiii ai écrit de venir me voir et je lui ai ouvert mon cœur; j'ajouterai que j'avais encore un motif de ne faire qu'à lui ces révélations, c'est (jne j'avais à me reprocher, la première fois que je l'avais vu dans ia prison, d'avoir feint de ne pas le connaître et d'avoir soutenu que j'étais de Lodève, et que je n'étais pas Fieschi.
D. La vérité est fe premier devoir d'un accusé. La justice ne saurait penser que, par complaisance pour une personne quelconque, vous auriez fait de si graves déclarations; elle vous invite de nouveau à dire si les aveux que vous avez faits sont en tout point conformes à ia vérité, ou s'ils ne seraient pas le résultat d'une combinaison quelconque de votre part?
R. Quels que soient les services qu'ait pu me rendre M. Lavocat, quel que soit mon dévouement pour lui, dévouement dont je lui ai donné des preuves dans les événements de juin 1S32 et d'avril 18 34, jamais ma complaisance n'aurait pu aller jusqu'à trahir la vérité dans des circonstances aussi graves, et quand mes déclarations peuvent avoir des conséquences aussi extrêmes.
D. Vous parlez du dévouement dont vous avez donné des preuves à M. Lavocat en juin 18 32 et en avril 18 34. Quelles sont ces preuves de dévouement?
R. Lorsque les insurgés républicains ou carlistes avaient occupé un grand nombre de points de la Capitale, en juin 18 32, je fus chez lui pour lui ollrir mes services; il m'envoya reconnaître les points principaux qui étaient occupés par les insurgés, et dont la garde nationale et la troupe de ligne voulaient s'emparer; cette mission n'était pas sans danger. Après m'en être acquitté, j'allai le rejoindre sur la place du Panthéon, où il était à ia tête de sa iégion. En avril 1834, les choses se sont passées de la même manière ; j'ajouterai nièsne que j'avais appris que, par jalousie ou autiement, des gens de son quartier voulaient l'assassiner; je fen prévins, et quand il sortait ou rentrait tard, je l'accompagnais. 11 s'est souvenu de cela sans doute quand il est venu mj3 voir. Je dirai , en terminant, que je crois avoir rendu un service au Pioi et à la nation en dévoilant les hommes qui veulent se servir, pour
mettre à exécution ïeui-s desseins, de ceux auxquels ils ont reconnu quelque courage.
D. Avez-vous eu quelques conversations avec Pcpin suj- les principaux personnages avec lesquels vous avez été en rapport?
R. Je lui ai parlé quelquefois de M. Cannes , quelquefois aussi de M, Lavocat, mais très-peu de celui-ci, parce que je savais que M. Lavocat était*^ brouillé avec les amis de Pépin.
D. Vous souvenez-vous d'avoir parlé à Pépin des rapports que vous auriez eus avec un agent supérieur de la police?
R. Oui, Monsieur; je m'en souviens, mais je îui ai menti.
D. En quoi lui avez-vous menti?
R. Je fui ai menti en lui disant que cet agent s'appelait Dutilîet, tandis que c'était avec Figat que j'^avais quelques relations.
D. Vous souvenez-vous de lui avoir dit que , par le moyen de cet agent, vous pouniez avoir connaissance des secrets de la police,, et de iui avoir proposé de les vendre aux journaux?
R, Oui, Monsieur.
D. Pouviez-vous , en effet, faire quelque cFiose de sembîabîe?
R. Cela eût été possible; Figat m'avait dit qu'il y avait à ïa police des gens qui faisaient ce métier-là; que lui-même, lorsqu'il était employé au journal Za Révolution, avait acheté de cette manière des secrets à des hommes de la police; quand je dis ia pohce, j'y comprends le château et les ministères.
D. Croyez-vous donc que Figat eût pu vous fournir des renseignements utiles pour vous, si vous les lui aviez demandés?
R. Je n'avais réellement pas cet espoir. Z). Pourquoi donc disiez-vous cela à Pépin ?
R. Je ie disais sans autre intention que de me rendre agréabîe à un homme qui était très-exalté; ainsi; je me rappelle que je le rencontrai un jour en face de Franconi, sorÈaiit du tribunal de commerce, où il venait de perdre un procès de 1,500 francs; il me ditt
loi INTERROGATOIRES
« Ces brfgancls-là veulent me ruiner! Est-ce qu'on ne fera pas une ré- « volution pour nous en débarrasser? »
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 36*.)
Procès-verbal constatant la représentation faite « Freschi, le 2 octobre iSSâ d'un volume saisi la veille chez Pcjnn.
Fieschi a déclare : « C'est bien la même grandeur que celui dont «je vous ai parlé et que j'ai dit avoir prêté à Pépin; je crois bien « que c'est le mien , mais je ne me rappelle pas bien la couleur de la «couverture. Les pareils volumes doivent être chez Moreij avec la vt^Police dévoilée; Nina Lassave m'a dit qu'eiie ies avait déposés chez t-tMoreij ; ce qui serait utile de saisir, ce serait le livre àe Pépin, sur «lequel il a écrit de sa main, au milieu du haut d'une page : donné « cent dix-huit francs cinquante centimes, ou cent cinquante francs «cinquante centimes à Bescher. Ce livre a une couverture bleue «marbrée; il y a aussi, sur une autre feuille du même livre, une «note écrite de la main de la dame Pépin, de fournitures qui m'ont «été faites : la dame Pépin, qui d'abord ne s'inquiétait pas de mon «nom, avait mis ie barbouilleur. Elle a ensuite rayé ce mot, et les «autres articles ont été inscrits sous le nom de peintre. Je ne me «rappelle pas quels sont les articles portés sur la page où est écrit «le mot barbouilleur.
( Dossier Pépin , pièce . )
23^ Interrogatoire subi par Fieschi, le 9 octobre 1835, devant M. Gaschon, juge
d'instruction, délègue.
Nous avons fait apporter dans la chambre du prévenu et nous hii avons représenté la malle déposée au greffe et saisie au domicile de Nina Lassave, rue de Long-Pont, n° U. Nous lui avons demandé s'il la reconnaissait.
R. Oui, Monsieur, elle a 4l à 42 pouces; le dedans est à car-
reaux.
Nous observons que la malle a e'te aussitôt mesurée; elle a 41 pouces. L'intérieur est garni en toile à matelas, à carreaux bleus et blancs.
Fieschi, en voyant ia clef, a dit : «Ce n'est pas la clet qui s'y «trouvait. La clef est attachée au gousset du pantalon que j'avais fors «de mon arrestation , et qu'on a saisi.»
Nous avons demandé ce j)antaIon à M. Lebel, directeur de fa Conciergerie. If nous l'a fait apporter ; une petite clef est effectivement attachée par un cordon au gousset droit. Cette clef ne va point à la serrure, ou du moins n'y va que très-mal.
Fieschi pense que la serrure a été changée.
D. Cette malle est-elle aussi celle qui contenait les canons de fusil?
R. Oui, Monsieur.
D. Qui vous a indiqué Burij?
R. C'est un de ses confrères qui demeure quai de la Ferraille, et auquel je m'étais adressé pour savoir s'il avait des canons de fusil de munition; il m'avait répondu qu'il n'en avait pas, et me donna l'adresse de Burij. C'était une adresse imprimée, et le marchand , pour faire voir que c'était lui qui m'envoyait, y mit son nom derrière.
D. Vous rappelez-vous le nom de ce marchand?
R. Non, Monsieur; c'est un jeune homme de vingt-six à vingthuit ans.
D. Pourriez-vous indiquer l'endroit où est sa boutique? R. Elle peut être à deux cents pas du Pont-Neuf. J'ai laissé sa carte chez Biinj, qui peut indiquer sa demeure.
D. Vous n'aviez eu aucune raison pour entrer chez ce marchand plutôt que chez un autre?
/i. Non : c'est au hasard que j'y suis entré, je suis entré chez le premier venu.
Nous avons représenté a Fieschi une barre de'fer pliée à àiigle droit dans sa longueur et percée de plusieurs trous ( au nombre de treize), laquelle a appartenu à la machine trouvée dans le logement de Fieschi.
Interrogatoires. 14
lOG INTERROGATOIRES "^
Nous lui avons demandé s'il pourrait indiquer le serrurier qui la lui avait vendue.
R. Cette barre est une forte tôle. J'ignore le nom de ce serrurier; sa boutique est dans la rue Saint-Antoine, à droite en arrivant par la rue Charonne. Elle est après la fontaine. Le serrurier est un homme de quarante à quarante-deux ans , d'une grande taille ainsi que sa femme,
D. Est-ce également chez lui que vous avez pris l'autre barre de fer?
R. Oui, Monsieur,
D. Avez-vous donné quelques indications au serrurier pour la façon qu'il devait donner à ces barres de fer?
R. Oui, je lui ai tracé le modèle sur du papier avec un crayon.
D. A quelle époque avez-vous acheté ces barres de fer?
R. La dernière semaine, le 2 3 ou le 24 ; j'ai payé celle-ci 3 francs 1 0 sous , et l'autre 5 5 sous. Je me rappelle que les barres de fer •ont été faites le dimanche 2 6 juillet; et j'ai même donné 10 sous à l'ouvrier pour les obtenir pour ce jour-là.
D. Étes-vous allé plusieurs fois chez le serrurier?
R. J'y suis allé deux fois ; la première sur les huit heures du matin, pour les commander ; la seconde, à l'heure qui m'avait été indiquée pour venir les prendre : c'était vers midi ou une heure.
D. Vous les avez portées vous-mêmes à votre logement? R. Oui, Monsieur.
D. Vous les y avez portées directement? R. Oui, Monsieur,
Fieschî dit qu'il y avait dans sa chambre une jolie petite table en noyer, qui lui avait coûté 8 francs, un matelas et deux chaises, ajoutant qu'il avait prêté ces deux chaises, le 2 8 juillet, à M. Travault, marchand de vins, même maison.
D. Était-ce vous qui aviez descendu les chaises? R. Oui, Monsieur.
D. Dans quel moment TravauU vous les a-t-il demandées ? R. Le matin , à sept heures ou huit heures.
D. Où étiez-vous lorsqu'il vous ies a demandées? /?. En bas , chez lui.
D. Quel devait être l'usage de la barre de ter que je vous représente?
R. Elle devait assujettir les cuîasses des canons de fusil; ce n'est pas celle-là qui a servi , c'est l'autre.
D. Mais vous les aviez fait faire toutes les deux dans l'intention de les employer toutes les deux ?
R. J'avais fiiit faire celle-là qui ne pouvait pas ailer : alors j'ai fait faire i'autre. C'est le même qui i'a faite.
D. Etes-vous allé chez vous pour essayer ceile-ià?
R. Oui, je suis allé chez moi pour l'essayer; voyant qu'elle n'allait pas, je suis retourné chez le serrurier, et j'ai fait faire l'autre. Je me rappelle à présent que j'y suis retourné deux fois.
D. Quelle heure était-il lors que vous y êtes retourné pour la dernière fois?
R. C'était entre deux ou trois heures.
Fieschi a témoigné le désir de retirer de la malle ce qu'elle restait contenir d'efiets. Nous n'avons pas vu d'inconvénient à les lui accorder. Il les a repris, à l'exception toutefois des rasoirs et des trois plans.
D. Pourriez-vous indiquer comment vous est venue l'idée primitive de la machine que vous avez fabriquée?
R. J'étais chez Morey; je me livrais à mes réflexions. Je supposais la garnison d'un fort réduite à un petit nombre d'hommes, mais ayant conservé les armes de ceux qui avaient péri, et je cherchais comment il pourrait en être fait usage. En y réfléchissant, j'ai pensé que plusieurs canons de fusil pouvaient être disposés de telle manière qu'un seul homme put les faire partir : ce qui me donnait toutes ces idées-là, c'était ma position. Je regrettais de n'être pas dans un pays où l'on fit la guerre. J'avais un étui de mathématiques; je me suis amusé à faire des plans. J'en avais fait un, où je plaçais quatre-vingtdix fusils les uns au-dessus des autres ; j'en mettais trente par étage. Cette machine étant trop compliquée, j'en ai fait une plus simple, où il n'y avait que 3 0 fusils. Je fai coloriée; madame Morey l'a vue. J'ai
dit à son mari que, si l'on avait eu une machine semblable aux barricades de juillet, elle eût été fort utiie. Nous parlions politique ensemble. MorcAj a dit : mais cela pourrait servir pour une afFaire. J 'étais dans une mauvaise position : la femme Pelit m'avait mis hors de notre domicile. Elle avait eu fadresse de faire mettre ie loyer sous son nom. Elle me faisait un tort considérable; il était exercé des poursuites contre moi, ce qui me privait même de faire appeler la femme Petit en justice. J'avais perdu la place que la ville m'avait donnée : j'étais au désespoir.
Morey, sans m'en parler, avait fait part à Pépin de mon plan. Pépin m'a invité à déjeuner avec Morey, qui lui*^ dit en lui présentant le dessin que j'avais fait : voilà un homme qui pourrait exécuter ce projet, soit par son adresse et son aptitude, soit par son courage; c'est un homme dont je puis répondre : je le connais depuis longtemps.
Pépin, ne comprenant rien au dessin, je lui ai dit que je pourrais en faire un en bois; il m'a dit qu'il le comprendrait mieux. Je suis allé le faire chez un tourneur, demeurant petite rue de Reuilly, n° 2 0. Je l'ai montré à Pépin.
Nous nous sommes réunis de nouveau chez lui : ils n'ont rien laissé refroidir Je cette affaire. Il a été convenu qu'on louerait un logement. C'est moi qui l'ai trouvé. J'ai dit à Pépin et à Morey de venir le voir. Pepijî a dit à Morey: ff allez-y vous en jugerez aussi bien que moi. « J'étais avec Morey lorsque j'ai donné 5 francs d'arrhes au portier. Pépin est ensuite venu le voir.
Le prévenu nous donne d'autres détails que nous croyons inutile de consigner dans cet interrogatoire, se trouvant dans ceux qu'il a déjà subis.
Lecture faite du présent interrogatoire, il a persisté dans ses réponses, et il a signé avec nous et le greffier.
Avant de signer, nous observons que M. Lebcl a repris le pantalon quil nous avait apporté.
(Dossier Fieschi, interrdgatoires , pièce 27^.)
24^ Interrog.itoire subi pav Ficschi, le 3 octobre 1835, devant M. îe baron Pasquier, pre'sident de la Cour des Pairs , et sa confrontation avec la fdle Nina Lassave.
1/an mi! huit cent trente-cinq , le trois octobre , heure de trois dit
soir, nous Etienne-Denis baron Pasquier, Pair de France, président de la Cour des Pairs, nous sommes transporté à la Conciergerie où étant, assisté de Léon de la Chauvmière, greffier en chef adjoint de la cour, nous avons fait amener devant nous, d'abord le nommé Fieschi,-' et ensuite la fdîe Nina Lassave, auxquels nous avons adressé les interpellations suivantes, après qu'ils se sont respectivement reconnus :
D. A Ni7ia : Persistez-vous à dire que vous n'avez pas eu connaissance de l'attentat de Fieschi âWânt qu'il ait été commis? R. Oui, Monsieur.
D. A Fieschi : Et vous, persistez-vous à déclarer que Winst Lassa re n'a pas eu connaissance de vos projets? R. Oui, Monsieur,
D. A Ni?ia : Vous avez cependant vu 7^/e^cy^n'avant-veilIede l'attentat; comment se fait-il que vous n'ayez rien su?
R. Je n'ai vu dans sa cliambre qu'une malle très-lourde et une machine sur laquelle il n'y avait encore rien de monté. J'ai demandé à Fieschi ce que c'était, il m'a dit que c'était une machine pour faire des cordons,
D. A Fieschi: Qu'avez-vous à dire?
R. Tout cela est vrai : elle avait vu la machine, d'abord en morceaux; je lui dis alors que c'était pour faire un essai, et lorsqu'elle la vit montt^J et que je lui dis que c'était pour faire des lacets, elle me répondit que je dépensais toujours mon argent à des choses qui ne % ous servaient à rien.
D. A Nina:\ue lundi 2 7 juillet vous avez encore vu Fieschi : ne vous a-t-il pas fait quelque confidence? R. Non, Monsieur.
D. Où l'avez-vous vu ce jour-là?
/?. Je l'ai vu d'abord sur ie boulevart, buvant avec More?/, puis chez Aniiette, mais il ne m'a rien dit.
D. A Fieschi : Qu'avez-vous à dire?
R. Tout cela est vrai.
D. A Nina ; A quelle heure Fieschi estil allé vous chercher chez Annette Bocquin ?
R. lï y est venu pour la première fois à quatre heures. Je l'ai vu alors une demi-henrc : il m'a dit cju'if reviendrait le soir à neuf lieures pour me reconduire à la Salpêtrière ; il n'est venu qu'après (pie j'étais déjà" partie.
D. A Ficschi : Qu'avez-vous à dire?
R. Cela est vrai.
D. A Nina ;Savez-vous si Annette Bocquiii était plus instruite que ^ ous des projets de Fieschi?
R. Non , Monsieur; c'est moi qui lui ai appris l'événement le lendemain,
D. h. Fieschi : Q^iiàsez-vousk à'wel
R. Annette n'en savait pas plus que Nina.
D. A Nina ; N'avicz-vous donc pas aperçu dans les manières et dans i'attitudc de Fieschi quelque chose d'extraordinaire, qui devait vous iaire pressentir quelque tuneste projet?
R. Depuis le dimanche et le lundi surtout, il était tout changé et dans une agitation extraordinaire. Je le lui dis ; il me répondit qu'il n'avait pas dormi de ia nuit, et que c'était-là ce qui était cause de sa mauvaise mine.
D. A Fieschi : du'avez-vous à dire ?
R. Cela est vrai : j'observe seulement que Nina n'a pu me voir dans cet état qu'à partir du dimanche , parce qu'elle ne sortait que ce jour-là. Si elle avait pu me voir plus tôt , elle se serait aperçue de mon trouble. J'avais beaucoup de motifs d'en avoir : je regrettais d'avoir engagé ma parole à des hommes pareils, et de sacrifier, pour leur tenir parole, un enfant dont j'étais le seul soutien. J'étais inquiet de son avenir, quoique Pépin et Morey m'eussent promis d'en avoir soin. Il avait été convenu qu'on ne s'occuperait pas de moi, mais qu'on lui donnerait à elle, ne fût-ce que dix francs par mois , et que cela lui suffirait étant à la Salpêtrière. Je lui avais dit , à elle , que si je m'en allais dans ies départements, ou si je venais à manquer. Pépin et Morerj auraient soin d'elle.
D. A Nina: Persistez-vous à dire que dans la malle Ae Fieschi , que Moreij a fait porter chez vous , il xïy avait pas d'autres objets que ceux que vous avez déclarés; à savoir : une robe à vous, une cou-
vcrture , un oreiller, quatre volumes , un carnet, une reJingote , trois pantalons, des bottes, une paire de draps, une petite giace et quel- (pies ustensiles de ménage , tels qu'un poêlon en cuivre et (piehiues assiettes; qu'il ne s'y trouvait enfin aucune somme d'argent? - R. Non, Monsieur, il n'y avait point d'argent; ii y avait seulement ce que vous venez de dire, Ii faut aussi ajouter quelques chemises et effets de corps.
D. A Fieschi : Qu'avez-vous à dire?
R. Quant aux effets , tout cela est vrai ; mais ii y avait de plus cinquante francs que j'avais mis dedans pour elle, et quelques volumes de Cicéron, moitié iatin , moitié français, dont j'avais prêté le premier à Pépin.
D. A Nina : Persistez-vous à dire que vous avez vu Moreij ie mercredi matin ; que vous êtes ailée avec lui à ia barrière Montreuii, cliez un restaurateur ; que là , dans la conversation que vous avez eue avec iui, ii vous a dit avoir rencontré Fieschi ie mardi matin, sur les onze heures, près des greniers d'abondance, et iui avoir reproché de n'être pas encore chez iui à cette heure-là; à quoi Fieschi aurait répondu que ie tambour ne battait pas encore, et qu'ii aurait le temps d'arriver.
R. Oui, Monsieur; je persiste à le dire.
D. A Fieschi :Qx\2iwez-vo\is à dire?
R. Moreij a trompé Nina; ce n'est pas près des greniers d'abondance que je i'ai vu; mais dans une rue qui donne rue des Fossésdu-Tempie , en face de cliez moi.
D. A Nina : Persistez-vous à dire qu'en vous pariant des canons de fusil qui avaient crevé , Moreij vous aurait dit : rtCe maiadroit d< i^ Fieschi il voulu s'en mêler; il n'y entendait rien; c'est lui qui u «cliargé les trois canons qui ont crevé; moi j'ai chargé tous ic; « autres. i>
R. Oui , Monsieur ; Moreij m'a dit cela.
Z). A Fieschi :Nov\% avez nié ce fait; persistez-vous dans voti( dénégation?
R. Non, Monsieur; Moreij est venu cliez moi à cinq heures fc iundi 27; j'avais déjà sorti tous ies canons de la malle. II a appGL^-
iI2 INTERROGATOIRES
clans un sac en toile les chevrotines et les balles , et de lu poiulie dans une poire de corne; il v eu avait suflisamment , puisqu'il y en a eu de reste. Nous nous sommes mis à clicviller la machine, à l'assurer avec des cordes, etc^ ; et puis nous avons commencé à charger les canons. Moi , je remplissais la petite mesine de poudre qu'on met ordinairement dans le canon. Je prçnais les balles dans le sac, et les chevrotines qui étaient sur la cheminée, et les lui donnais à mesure. Movcij avait luie petite baguette d'envii'on dix-huit pouces, parce (|u'il avait fait faire les balles , à ce qu'il m'a dit , un peu plus fortes que le calibre ordinaire. Quand les balles étaient posées sur la bouche du canon , il fallait leur donner un coup de maillet pour les faire entrer, et ensuite les enfoncer avec la baguette. Nous nous sommes servis , en guise de maillet, d'un morceau du bois de la machine que j'avais coupé. A mesure que les canons étaient chargés , je les plaçais sur la machine. Quand ils furent tous chargés , il était à peu près neuf heures un quart, neuf heures et demie. Je descendis aussitôt ^wec Morey, parce que j'étais pressé d'aller cliercher Nma. Je traversai le boulevart en face ; je fis venir un cabriolet où Morcy monta pour s'en aller rue*' Saint- Victor , n° 2 3. Je partis de mon côté pour aller prendre Nina rue Saint-Sébastien. Je fus chez la maîtresse d'Aimcttc ; je ne trouvai (jue sa petite sœur et le maître. J'attendis un instant; mais j'étais impatient et très-chagrin de n'avoir pas dit à Nina un adieu qui , dans ma pensée , aurait peut-être été le dernier. Je ne pus pas rester là avec eux ; je sortis , sans trop savoir où j'allais. Dans la même rue , je rencontrai la maîtresse l\ Annette ^ qui était avec Aîinctte , et qui me dit (ju'on avait fait prendre un cabriolet à Nina, pour qu'elle s'en fût à la Salpétrière. Je suis retourné chez la maîtresse d'Annette avec elle , content de savoir que Aùta avait été ainsi ramenée. S'il y avait eu de la place chez eux, je crois que j'y aurais couché; car je ne me sentais pas de force à coucher seul chez moi , en vue de la circonstance qui devait se présenter le lendemain. Eux-mêmes s'aperçurent que j'étais très-mécoiitent. Je leur dis que je n'avais pas soupe; ils m'invitèrent à manger avec eux. Je refusai. Je restai longtemps avec eux, et je finis ])ar m'en aller chez moi , en me disant à moi-même : « Adieu à jamais! >i
D. Gomment, puisque vous étiez déjà convenu que Morey vous avait fourni les balles, les chevrotines et la poudre, n'avez-vous pas fait, en même tetnps, la déclaration que vous venez de faire?
R. Par orgueil, je n'en étais pas convenu d'abord. Je n'ai pas voulu me démentir.
D. A Nina: Persistez-vous à dire que Morey vous a dit qu'il allait porter à Beschev son passe-port, que ceiui-ci avait prêté à Fieschi \iO\\v s'en servir, s'il en avait besoin ?
R. Oui , Monsieur.
D. A Fieschi: Qu'avez-vous à dire?
R. Le passe-port ne m'a jamais été remis; mais Mon y s'en était procuré un , et il me dit : «En tous cas , nous avons un passe-port. ->
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 28*^.)
•25'' Inteirogaloire subi par Fieschi, le 3 octobre 1833, devant M. le baron Pasqiiiei, président de la Cour des Pairs.
D. Je vous ai déjà parlé plusieurs fois du rôle que Boireau avait du jouer dans votre affaire : de tout ce que l'instruction a fait connaître, il résulte clairement, à mes yeux, qu'il y a eu une plus grande part que vous n'en êtes convenu jusqu'ici; je vous engage donc à dire, à son égard, la vérité toiit entière et à ne rien dissimuler de ce qui est certainement à votre connaissance.
R. Le 2 6, au matin, je fus chez Boireau, à sa boutique, je ne le trouvai pas; j'allai alors à son logement, je le rencontrai chez lui; je lui demandai un foret , il fut me le chercher à son magasin où il travaille, rue Neuve-des-Petits-Champs; il me demanda ce que je voulais en faire, je lui dis de me le prêter, que cela ne le regardait pas. Moi, je devais m'en servir pour percer quatre canons qui n'avaient pas de lumière; je m'en servis et je le lui rendis ensuite. Je ne vis plus Boireau jusqu'au soir du 2 7 ; j'étais convenu avec Pejmi et Morey que Pcpin devait venir, entre sept et huit heures du soir, à cheval , se promener en face du Jardin-Turc, vis-à-vis ma fenêtre, pour aligner mes canons, à la hauteur d'un homme, sur la chaussée. Entre sept et huit heures, j'étais avec Morey dans ma chambre pour arranger la mécanique et charger mes canons; mais j'avais eu le moyen d'aligner mes canons à la hauteur dont je viens de parler, sur la chaussée, par des Messieurs qui allaient et qui venaient continuellement à cheval. Je ne vis pas venir Pépin à l'heure convenue, non-seulement Interrogatoires. - 16
pour in'rtrc utile pour aligner les canons, mais pour m'assurcr si chacun faisait son métier, c'est-à-dire si cliacun se prêtait à la circonstance (le l'attentat (jue, depuis quatre mois, moi, Pcpin et Moreij, nous avions tramé. Nous linîines les canons et ia mécanique, nous terminâmes de l'airanger entre neuf heures et neuf heures et demie. Morei/ paitit chez liii, prit un cahriolet sur ia place, jetais allé chercher moi-même ce cahriolet de l'autre côté du boulevart. Je tus chercher Nina, comme je l'ai déjà dit dans un autre interrogatoire; je m'en revins ensuite. Ne pouvant pas y rester, examinant le mal que je devais faire le lendemain , je ne pouvais ni dormir ni manger; je descendis au café des Mille-Colonnes, chez Permet, tout à côté de chez moi, je m'amusai à regarder jouer au billard et à lire le journal. J'avais pris une demi-tasse de café avec le garçon du café et une autre personne que je n'avais pas vue encore. Tout à coup je vis arriver Boireau auprès de moi comme un homme furieux , très-content d'avoir appris, par Pepin , que, le lendemain 2 8, je dCvais me servir d'une machine, que j'avais faite, pour tirer sur le Roi; que lui, sa famille et son escorte, auraient peut-être été tous perdus. Quand il me dit cela , je me mis en colère , je m'étonnai que Pepin eût confié une affaire si grave à Boireau. Il me demanda alors si je l'avais vu , lui Boireau, entre sept et huit heures, en face du Jardin-Turc et visà-vis de ma fenêtre. Je lui répondis que non, comme cela était en effet II me dit que Pepin lui avait cédé son cheval et l'avait envoyé à sa place : que lui, Pepin, éi^ii malade; mais moi, je n'attribue pas son absence à sa maladie , j'ai appuj'^é cette excuse sur sa lâcheté ou sur le désir de ne pas être connu comme ayant été au courant d'une entreprise funeste, ce qui me donna beaucoup à penser. Nous nous quittâmes vers les onze heures ce soir -là ; le lendemain matin, je fus me promener sur le bord du canal, toujours en réfléchissant au mal que je devais faire, qui pouvait être si étendu, comme je l'ai déjà expliqué, si j'avais tué le Roi et les Princes et une grande partie des généraux et des gens de leur suite, due serait-elle devenue, notre malheureuse patrie! Je ne m'occupais pas de moi-même , comme je m'occupais de la petite Nina. Je n'ai pas pu vaincre cet amour-propre d'avoir donné ma parole à des gens de cette espèce. Je quittai les bords du canal pour rentrer chez moi , après avoir dit adieu à la petite Annette , qui était rue Saint-Sébastien, tout près, che~z sa maîtresse. Pour m'en venir chez moi je ne suivis pas la
rue d'Angoiiféme parce qu'il y avait trop de monde; ii me semblait que toutes les personnes que je voyais devaient iire sur ma figure (jue j'allais commettre un pareil attentat. Je passai par une rue à côte qui donnait dans la rue des 'Fossés-du-Temple en lace de chez moi. En traversant cette rue je rencontrai Morey. Nous dîmes quelques mots et nous fixâmes notre rendez-vous à ta barrière de Montreuil chez Bertrand où nous étions aliés, tous ics trois, Pépin , Moretj et moi, quelques jours auparavant. Je revins ensuite sur les bouievarts pour rentrer chez moi. Je rencontrai Boireau sur ie boii- Icvart parallèlement à la rue Chariot, mais du côté de chez moi. Ii était avec un jeune homme que je ne connais pas et que je n'avais jamais vu. Ce jeune homme avait des moustaches noires bien fournies; il était très-brun. Nous ne parlâmes de rien , quoique je pense que Boireau avait confié , à ce compagnon , qu'il devait y avoir une aftaii'e sérieuse. Il se tenait sans doute en réserve avec moi pour ne pas me taire voir qu'il avait contié te secret à un autre. En nous quittant , Boireau me dit , sans que t'autre pût l'entendre : Nous serons tous par là et nous attendrons i'afîtiiie. Je voltigeai par là comme un homme égaré , en voyant la garde nationale et la troupe de iigne se placer ; j'ai déclaré déjà tout ce qui a suivi.
D. Pourriez-vous dire comment était fait te foret que vous a prêté Boireau?
R. Oui, Monsieur; te manche, je ne pourrais pas vous dire autre chose si ce n'est qu'il était en bois ordinaire; l'archet était d'un acier pliant et ta corde en acier élastique; ta conscience était un bois qui avait très-peu de trous, je le reconnaîtrais entre dix, s'il m'était rej)résenté.
D. Pourcjuoi n'avez-vous percé que trois canons, sur quatre qui n'avaient pas de lumière?
R. Parce qu'il n'y en avait que trois de commencés, et qu'en perçant te troisième ta pointe du foret s'est émoussée; il ne m'aurait pas été possible d'achever te quatrième.
D Savez-vous si Boireau connaissait Morey ? R. J'aiFirme qu'il ne le connaissait pas.
D. Boireau vous avait-ii quelquefois exprimé des sentiments de haine et de mauvaises intentions contre ie Roi?
R. Oui , Monsieur; plusieurs fois même, mais une fois surtout que je sortis à onze heures du soir, du café des Scpt-Billards, avec lui et Maurice. Certes, ces gens-ià étaient des héros, à les entendre. En faisant ma route pour rentrer chez moi, ils voulurent m'accompagner; ce fut alors que Boireau disait à haute voix, dans la rue où il \\y avait personne que nous, en s adressant à moi: «Toi, tu renvoies tou- " Jotns les choses, tu dis toujours de prendre patience. Veux-tu que je te «dise? tu es un lâche! » Je le laissai parler et ne fis pas attention, comme si je n'avais rien entendu. Il ajouta que, si six hommes voulaient se décider de tirer le sort à qui tuerait le Roi, lui le ferait. Je lui disais toujours de se taire; Maurice ne répondait rien làdessus; je voulais rentrer chez moi avant minuit, parce que plus tard la porte était fermée, il m'aurait fallu hivouaquer; mais je ne pouvais pas me débarrasser d'eux. Minuit s'avançait; je vis que je ne pouvais })as être rentré avant minuit, ce dont j'étais fort inquiet; ils me proposèrent alors d'aller coucher dans une maison de tolérance. Je ne voulus pas parce que je craignais que la police n'y fît sa ronde. Je me serais trouvé bloqué et cela n'était pas mon affaire. Je leur proposai d'aller à la roulette, au numéro 3 6 qui est ouvert, je crois jusqu'à 4 heures. Nous y restâmes jusqu'au jour; delà nous partîmes et nous fûmes rue Saint- Jacques. Nous frappâmes chez Brocard pour qu'il nous ouvrît; dans l'attente que Brocard ouvrît sa porte, Erfort descendit avec un autre, ils venaient de passer la nuit à la barrière et tous deux étaient ivres. Erfort connaissait Maurice parmi nous trois, nous montâmes à la place Cambrai, chez un marchand de vins chez lequel on entre par une porte cochère, c'est à gauche en montant par la rue Saint-Jacques, presque en face de la fontaine de ladite place. Ces hommes étaient presque tous ivres, ils se prirent même de querelle avec un individu que je ne connais pas. Alors moi je sortis, je m'en fus chez Salis en disant à Maurice et à Boireau qu'ils n'étaient pas de mes amis dès qu'ils me mettaient dans le cas d'être arrêté, par le tapage qu'ils faisaient. Un instant après, Boireau pensa que j'étais chez Salis; il savait sa demeure, il vint m'y trouver, il avait reçu un coup de poing sur le front, ç^u Erfort lui avait donné. Il me dit qu'il s'agissait de se battre au pistolet ou au sabre et qu'if voulait que je fusse son témoin. Je lui dis qu'on était toujours après moi et qu'il fallait toujours que je fusse les armes à la main pour eux ; que dans ma position, je ne voulais pas faire parler
de moi, qu'ils abusaient de moi, qu'ils étaient tous ivres et je refusai de lui servir de témoin , en lui promettant d'arranger son affaire le mieux possible, ce que je fis.
D. Vous avez parié tout à l'heure du café Périnet ; alliez - vous souvent dans ce café ?
R. Non, Monsieur; j'y allais rarement. J'avais entendu dire, à la maison , que ce café était fréquenté par des républicains , d'où je conclus que les agents de la police devaient le surveiller; et, comme j'avais déjà un fardeau sur le dos, je pensai qu'il n'y faisait pas bon pour moi. J'allais de préférence chez Barfeti.
D. N'avez-vous plus rien à déclarer? Avez-vous tout dit sur les circonstances et les complices de l'attentat que vous avez commis?
R. J'ai tout dit. Je n'ai plus rien à déclarer.
( Dossier Fieschi , interrogatoires, pièce 29*. )
26* Interrogatoire subi par jpi'gicA/, le 6 octobre 183ô, devant M. le baron Pasquier, . président de la Gourdes Pairs, et sa confrontation avec Pépin et Boireau.
^ous avons fait amener devant nous les nommés Fieschi et Boireau, auxquels nous avons adressé les interpellations suivantes.
D. A Fieschi: Avez-vous connu un nommé Charpentier? R. Je crois me rappeler ce nom-là; mais je ne me rappelle pas à quelle occasion je l'ai connu.
D. Avez-vous connu un nommé Louis Laurent et un nommé Su mer ?
R. Non , Monsieur.
D. Vous n'avez été en société avec personne, en 1S32, pour la construction d'une machine ?
R. Non, Monsieur.
D. Persistez-vous à dire que Boireau vous a , dans plusieurs circonstances , manifesté ses sentiments de haine contre le Roi , et ses mauvaises intentions à son égard ?
R. Oui , Monsieur.
D. X Boireau: Q,\i2Lvez-vo\\s k dire?
R. Cela n'est pas vrai.
D. A Fieschi: Vous rappelez-vous quelque occasion où cette manifestation ait été plus positive? '
R. Cette manifestation a eu lieu une fois que je suis sorti du café des Scpt-Billards avec Boireau et Maurice. Nous sommes sortis à onze heures et demie ; moi , je voulais me rendre chez moi , boulëvart du Temple, n° 5o ; ils m'accompagnèrent tous deux , Mauiice et Boireau. Chemin faisant, minuit arriva; je ne pouvais plus rentrer chez moi. Ils me firent plusieurs propositions pour aller coucher dans certaines maisons ; je ne voulbs pas , parce que je n'y aurais pas été en sûreté. Je leur proposai d'aller à la roulette , parce que j'étais sûr d'y passer la nuit à l'abri de la police. Nous resttlmes là jusqu'au four et nous revînmes rue Saint-Jacques. Nous frappâmes chez Brocard pour nous faire ouvrir. Dans cet intervalle, descendit un nommé Erfort , que je voyais pour la seconde fois, sans que lui me connût : des trois, il ne connaissait que Maurice. Erfort descendait de la barrière avec un de ses collègues ; ils étaient pris de vin tous deux. Ils invitèrent Maurice à boire un verre de vin et nous v fûmes tous, à la place Cambrai, chez un marchand de vins où l'on entre par une porte cochère , à gauche en montant la rue Saint-Jacques , presque en face de la fontaine qui est sur la place du collège de France. En buvant, une querelle s'engagea entre Maurice, Erfort et l'autre que je ne connaissais pas. Lorsque j'ai vu que cela pouvait venir à une batterie, je m'en fus ç\\q,z Salis , qui logeait tout prés. Un instant après, Boireau arriva chez Salis, En partant, j'avais dit à Maurice et à Boireau qu'ils n'étaient pas de mes amis , dès qu'ils cherchaient à me retenir dans un lieu où je pouvais être arrêté. Boireau, en arrivant chez Salis , me dit : J'ai eu des raisons avec Erfort, il m'a donné un coup de poing (lequel même avait fait une marque sur le front). Il me dit qu'il voulait se battre avec Erfort, et qu'il fallait que je lui servisse de témoin. Alors je me mis en colère, en lui disant que, pour les uns et les autres, j'étais toujours en campagne , comme le laquais de Mahomet , pour leurs duels ; qu'ils connaissaient ma position , et que je ne devais pas m'exposer à faire parler de moi. Je lui promis d'arranger cette affaire, ce que je fis en effet.
D. K Boireau: Q.\i2iweZ'V0us k à\xe2
R. Ce que Fieschi a dit sur ma querelle avec Erfo rt, est vrai. Après
cela, je ne me rappeiie pas si j'ai parlé du Roi ce jour-fà, mais dans fe cas où j'en aurais parlé, il serait bien possible que nous fussions gais, et ce que j'aurais dit ne pourrait être attriBué qu'à l'exaltation de jeunes gens qui ont bu.
D. A Fteschz: Vous rappelez-vous les paroles que Boireau m dites dans cette circonstance et qjii manifestaient ses sentiments à l'égard du Roi?
R. Oui, Monsieur; Boireau disait que, s'il y avait six personnes, comme lui, qui voulussent se décider à tirer le sort, lui, Boireau, aurait assassiné le Roi", s'il était désigné par le sort.
D. A Boireau: Qu'avez-vous à dire ?
R. Je ne me rappelle pas avoir jamais dit cela et je ne me sens pas le courage d'une pareille œuvre.
D. A Fieschi: Vous avez déclaré que le foret qui vous a servi à percer ceux de vos canons qui n'avaient pas de lumières, vous a été prêté par Boireau; persistez-vous dans cette déclaration?
R. J'avais nié d'abord que Boireau m'eût prêté son foret; je me suis ensuite décidé à dire la vérité et je persiste dans ma dernière déclaration.
D. A Boireau: Qu'avez-vous à dire ?
R. Rien du tout ; je n'ai rien à répondre.
D. Persistez-vous à dire ([ue vous n'avez pas prêté votre foret à Fieschi?
R Oui, Monsieur.
D. A Fieschi: Comn)ent était fait le foret que vous a prêté Boireau ?
R. Le manche du foret est en bois ordinaire, l'archet en acier pliant; la corde qui fait rouler la poulie est en acier élastique; la conscience est un morceau de bois de forme ovale. La pointe du foret s'était brisée au troisième canon que j'ai foré, c'est pour cela que je n'ai pas percé le quatrième : je n'en avais mis que vingt-quatre en batterie.
D. A Boireau: N'est-ce pas ainsi qu'était fait le foret que vous avez pris dans votre magasin le 2 6 juillet, lorsque vous en êtes sorti disant que vous alliez à l'hôtel d'Espagne?
R. Je lie nie le rappelle pas.
D. A Fieschi : Reconnaissez-vous le foret que je vous représente, comme étant celui qui vous a été prêté par Boireau et dont vous vous êtes servi pour percer trois de vos canons?
Pi. Oui, Monsieur; je reconnais le tout à l'exception de ia mèche qui était plus courte , à ce que je crois, et qui devrait être plus cassée par ie bout.
D. A Boireau : Reconnaissez-vous ce foret qui a été saisi chez M. VernertfCoxmnQ étant celui avec lequel vous êtes sorti le 2 6 juillet?
R. Il y a des forets pareils chez M. Veimert; je ne me rappelle pas si c'est avec celui-là que je suis sorti.
D. Je vous rappelle qu'une déposition très-grave a établi que , sur votre propre alfirmation , vous étiez sorti avec ce foret , pour l'employer à l'usage auquel il a servi. Persistez-vous, malgré cela, dans vos dénégations?
R. Oui, Monsieur.
D. A Fieschi: Vous avez déclaré que , le lundi 27, entre sept et huit heures du soir, Boireau , envoyé par Pépin, est passé devant vos fenêtres, sur un cheval appartenant à Pépin, afin que vous pussiez établir le mirage de votre machine. Persistez-vous dans cette déclaration ?
R. Oui, Monsieur; je n'ai pas vu Boireau^ moi; mais c'est lui qui m'a dit qu'il était passé à cheval, devant ma fenêtre, au lieu de Pcpin qui était malade et qui Favait envoyé à sa place. Je fus même étonné que Boireau fût au courant de mon affaire , car il n'avait jamais rien su de ma part.
D. K Boireau : Qu'avez-vous à dire?
R. Je n'ai rien à dire.
D. Vous ne vous souvenez pas que Pépin vous ait rien dit, et vous ait envoyé, sur le boulevart, à sa place/
R. Non, Monsieur ; je ne connais pas M. Pépin, je ne l'ai jamais vu , si je l'ai vu , ça été sans le connaître. Ce n'est pas un jeune homme comme moi qui fréquente des gens âgés.
D. Je vous fais observer que Pépin n'a que 3 5 ans , et que Fieschi, avec lequel vous étiez très-lié, a 4o ans.
H. Si j'étais lié avec Fieschi , c'est que sa position m'avait intéressé. II avait une pension du Gouvernement qu'on lui avait retirée; je lui avais ouvert mon cœur, je serais venu volontiers à son secours si je l'avais pu : voilà comment j'étais lié avec lui.
D. Je vous rappelle que, sur ce fait encore, il existe «ne déposition formelle d'un témoin auquel vous vous seriez vanté d'avoir fait ce dont vous vous défendez aujourd'hui.
R. Je n'ai qu'une chose à dire; c'est que je suis innocent. S'il y a d'auires comj)hces, c'est à vous de ies chercher. Ce n'est jamais moi qui livrerai un père de famille ; j'ai trop d'humanité pour cela.
D. A Fieschi: Persistez-vous à dire que , le jour de votre attentat , vous avez rencontré Boireau sur le boulevart, parallèlenjent à la rue Chariot, mais dujcôté de votre maison , se promenant av^c un individu ayant des moustaches noires, ti'ès-épaisses , et qu'il vous dit, à voix basse, de manière à ne pas être entendu de son compagnon au moment où vous vx)us£tes séparés ; «Nous serons tous là , et nous attenta drons l'affaire.»
R. Oui, Monsieur; mais j'ai déclaré, en même temps, que je ne connais pas l'individu qui ^tait avec Boireau, et que je ne l'ai jamais vu que cette fois-là.
D. h. Boireau: Qu'avez-vous à dire?
il. Ce n'est pas moi qui lui ai dit cela.
D. Qui est-ce donc qui aurait tenu ce propos? R. Je ne sais pas.
D. Est-ce la personne avec laquelle vous étiez? R. Je n'en sais rien.
D- Votre réponse donne à penser que quelqu'un a tenu ce propos, jque vous le savez et que vous ne voulez pas le dire.
R. îl ne faut pas attacher trop d'importance aux j)aroles qui peuvent échapper à un ouvrier aussi peu instruit que moi.
D. Quelle était la personne avec laquelle vous étiez au moment où Fieschi vous a rencontré?
R. J étais seul.
1). N'étiez-vous pas avec Martinault?
M. Non , Monsieur.
Intereogatoibes. *6
D. Ccj)cnclant vous avez été ce jour-ià sur fe boulevart avec MartinauU?
R. Oui , Monsieur; mais c'était sur Icbouievart des Italiens: c'estlà que Suireau nous a vus.
Et a , cïiacun des inculpés, signé avec nous et le greflier en chef adjoint de la Cour, après lecture faite.
Et à l'instant nous avons fait amenei" devant nous le nommé Pépin, après avoir fait retirer ie nommé Boireau , et nous avons adressé à Fieschi , en sa présence , les questions suivantes :
D. Persistez-vous à déclarer que vous étiez convenu avec Pépin et Morey que Pépin devait passer à cheval devant vos fenêtres , ie 2 7 juillet, entre sept et huit heures du soir, afin que vous pussiez ajuster votre machine et en prendre le point de mire?
jR. Oui , Monsieur; mais ii n'est pas venu.
D. A P^/;m.- Qu'avez- vous à dire? .
JR. C'est un mensonge.
D. A Fieschi : Persistez-vous à déclarer que, fe 2 7 juillet, vers dix heures du soir, Boireau vous a dit, au café des Mille-Coionnes , que Pépin i'avait envoyé à sa piace pour passer devant vos fenêtres sur un cheval appartenant à Pépin; que lui, Boireau, était en effet passé à cheval devant vos fenêtres à f heure dite, et qu'il vous donna pour motif de cette commission , à hii donnée par Pépin, l'état de maladie, dans lequel celui-ci se trouvait ?
B.. Oui, Monsieur; Boireau me fa dit.
D. A Pépin : Qu'avez-vous à dire ? ^
R. Je n'ai rien à répondre.
D. Vous n'avez aucune explication à donner?
R. Non , Monsieur; je le ferai plus tard.
D. Etiez-vous malade, en effet, le 2 7 juillet?
R. Non, Monsieur; je ne suis, jamais bien portant, mais je n'étais pas au lit.
D. Où étiez-vous ce soir-là?
R. Je crois que j'étais chez moi.
liE FIESCHI. 123
Et a, chacun des inculpés , signé avec nous et le greffier en clief adjoint-tic la Cour, après lecture faite.
Et à l'instant, ayant fiiit retirer le nommé Ficscïti , nous avons donné l'ordre d'amener devant nous le nommé Boiremt , auquel noiis avons demandé, en lui représentant Pépin, s'il le connaissait et s'il iVvVait vu quelque part ?
Boireau répond : Je ne connais pas monsieur; je ne l'ai jamais vi».
Nous avons ensuite demandé à Pepîn , en lui représentant Boireau, s'il l'a vu quelque part et s'il le reconnaît.
Pépin répond : Je ne crois pas avoir vu monsieur ; si je l'ai vu une fois, je ne le reconnais pas.
Et a, chacun des inculpés, signé avec nous et le greffier en clicf adjoint de ia Cour, après lecture faite.
( Dossier Fieschi , interrogatoires, pièce 30^.)
27^ interrogatoire subi psir Fiesclii , le 7 octobre 1835, devant M. le baron Pasquicr, président de la Cour des Pairs.
D. Hier, dans sa confrontation avec vous, lorsque vous avez rappelé à Boireau les paroles quii vous avait dites, s»n' le bouievart , une heure avant l'attentat, il vous a répondu sur-le-champ: Ce n''est pas moi qui vous ai dit ces paroles : ce qui donnerait à penser qu'un autre aurait pu ies dire de son côté ou en même temps que lui. Vous rappelez-vous , en efTet , avoir rencontré en ce moment un autre individu que Boireau qui a pu vous tenir ce langage?
R. Boireau était avec un autre individu en habit noir, des moustaches noires très-fournies, brun, d'une taille de un mètr<3 soixantedix centimètres à peu près. Ce n'est pas lui qui m'a dit ces ])aroIes, c'est bien Boireau; mais je ne doute pas que ce dernier fût au courant de ce qui devait arriver et qui se préparait. En les quittant, je les ai vus contents tous les deux, et je les perdis bientôt de vue.
D. Boireau vous a-t-il nommé cet individu ; vous a-t-il donné quelque indication de ce qu'il pouvait être?
R. Je ne me souviens pas que Boireau m'ait dit son nom; mais je
me souviens qu'il me dit que c'était un de ses amis, avocat et chef de
section. Si je le voyais, je pourrais ie recounaître.
D. D'après la mission que Pcjyin avait donnée à Boireau de le remplacer sur le boulevart et de passer à cheval sous votre fenêtre le 2 7 au soir,, on doit présumer qu'il le connaissait beaucoup. Est-il à votre connaissance que Boivcaa alfàt chez Pépin?
R. Il y a été une fois avec moi. Pepi?i même me dit qu'avec ces jeunes gens il fallait être discret. Cependant lui n'en a pas tait autant, puisque, le 2 7 au soir. Pépin lui-même devait venir, et soit par lâcheté ou par peur,, il y a envoyé Boireau, que cependant je ne vis pas, niais Boireau lui-même vint me le dire le soir, au caie des Mille-Colonnes.
D. Groycz-voiîs que ,. dans la maison de Pépin , il y ait des persoivnes qui puissent reconnaître Boireau?
R. Oui , Monsieur, Pépin a trois garçons. H y en a deux qui sont toujours dans le magasin : le plus jeune est son neveu. Ces deux-là doivent avoir vu Boireau : ils peuvent ne pas le connaître par son nom , mais ils devraient le reconnaître : Boireau a été avec moi chez Pépin une fois. Nous avons bu de feau-de-vie et causé beaucoup ensemble ; et bien certainement il y est retourné le 2 7, puisqu'il remplaça Pépin dans la promenade qu'il devait faire à cheval. Il doit être connu, aussi par le garçon qui dirige le manège et qui a dû seller le cheval sur lequel il est monté le 2 7 au soir. Ce même jour que nous fûmes chez Pépin, en sortant de chez lui, nous fûmes chez Dècle, parce que j'avais chargé Dècle d'aller chez la femme Petit: Dècle cadet, celui qui reste rue Moreau, n° 11, pourrait sûrement le reconnaître. Dècle savait que plusieurs fois, en sortant de chez lui , j'allais chez Pépin, mais il ne me conduisait jamais que jusqu'à la porte , Pépin ne se souciant point que j'amenasse des étrangers chez lui; seulement il y entra quelque fois pour boire des petits verres; mais Dècle peut certifier que j'allais souvent chez Pépin. Bien souvent je le faisais rester à quelques pas de la porte avant d^entrer. Je le reprenais après , ou i?. s'en allait chez lui.
(Dossieï Fieschi, interrogatoires, pièce 31*.)
DE FÎESCHL 12*
28* Interrogatoire subi par Fieschi , le 8 octobre 1835, devant M. Jourdain, juge
d'instruction , délègue'.
Nous avons représenté ii Fieschi les nommés Cïaude Gmet et 6Vzard, tous deux commissionnaires à la porte de Pépin, et lui avonsdemande si ce sont ceux-là qu'il a dit connaître. Fieschi a dit :
Je reconnais parfaitement celui qui a dit se nommer Ginet: je ne connais pas l'autre. Le deuxième commissionnaire que je connais et qui m'a souvent décrotté mes souliers , est un homme d'au moins quarante-huit à cinquante ans, brun et grand : je connais ces deux commissionnaires parce que souvent ils me décrottaient mes souliers. Il y a aussi dans Ja maison de Pépin une couturière, blonde et dont je ne sais pas fe nom , d'une grande taille et âgée d'environ vingîquatre à vingt-cinq ans; elle demeure au troisième ou quatrième étage, et elle m'a vu souvent chez Pejnn; elle m'y a vu aller et venir, et manger à la table de Pépin.
Pour preuve de mes relations phis particulières avec Pépin, je vais vous donner la description de t'intérieur de sa maison.
Le magasin est à l'angle de ia rue du faubourg Saint-Antoine; à côté se trouve une seconde porte qui est l'entrée du magasin à cou- Jeurs , la cave est à gauche en entrant dans le magasin d'épiceries, ^'^is-à-vis de la porte en entrant , existe dans ie fond du magasin une espèce de cave où l'on met des marchandises qui ont besoin dVtre au? frais. Le bureau de Pépin est à droite en entraiit, il est vitré en^ dedans de la boutique; le comptoir se trouve à droite du mêmecôté que le bureau. La séparation du bureau est vitrée : une petite* fenêtre qui est dans le bureau découvre la place où sont les voitures; ri y a un petit guichet qui donne dans le magasin pour recevoir l'ar-gent et qui peut avoir dix-huit à vingt pouces de hauteur sur douze ou quatorze de largeur. Un autre petit guichet à recevoir, communique dans le magasin à couleurs. Il existe également dans ce bureau une porte communiquant dans le magasin à couleurs. Un escalier qui est dans le magasin d'épiceries conduit à la chambre à coucher de Pépin. Son lit est à droite en entrant dans la chambre. A côté du lit se trouve une alcôve; sa bibliothèque est presque en face la porte,, entre la fenêtre qui regarde la place de la Bastille et l'angle qui se trouve en face de ia porte. Au fond, à droite, if y a uii petit-
cabinet. Au bas de îescalier qui conduit à la chambre de Pépin, à deux pieds et à droite de cet escalier, se trouve une porte ; après cette porte se trouvent quelques marches , puis à droite un escalier qui conduit à la cuisine de Vcpv^. Dans cette cuisine existe une croisée qui a viie sur la place de la Bastiile. A droite se trouve un garde-manger sur lequel existe un marbre grossier, blanchâtre avec des nuances rougcàtres, d'un pouce environ d'épaisseur : les fourneaux sont à gauciie au tond de la cuisine. En sortant de la cuisine se trouve l'escalier qui monte aux étages supérieurs. Après avoir monté quelques marches , se trouvent des lieux d'aisances termes par une petite porte à loquet. En montant quelques marches ensuite, on trouve des chambres numérotées. En arrivant de plein-pied vis-à-vis les chambres , se trouve une porte à droite aussi numérotée et qui ne s'ouvre pas; mais en face la personne qui aurait cette dernière porte à sa droite, se trouve une autre porte numérotée et qui s'ouvre; elle donne entrée dans une chambre qui a deux croisées avant vue sur la place de la Bastille. Dans cette chambre se trouvent des tableaux percés de balles et qui ont été percés ainsi dans le mois de juin, c'est au moins ce que m'a dit Pejnn, qui m'a dit aussi (]u'une balle avait frappé le cadran d'une pendule qui se trouvait sur la cheminée de cette même chambre. En entrant dans cette chambie se trouve une porte à droite qui a entrée dans une chambre de form.e triangulaire avant une croisée dans son angle aigu. Dans cette chambre triangulaire est un lit à gauche près la porte et appuyé au mur de séparation des deux chambres. Il y a une cheminée à gauche en allant vers la croisée. En sortant de cette chambre, à droite en entrant dans la première chambre, se trouvent une commode, un secrétaire, et ensuite une cheminée toujours à droite. Dans une chambre qui Q'^i dans les mansardes se trouvent trois lits des garçons : sur le même carré , aux mansardes , existe une pièce où Pépin met ses graines et quelques ustensiles.
"" . ( Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 32^.)
29^^ Interrogatoire subi par Ficschi, le 9 octobre 1835, devant M. le baron Pasqurer, président de la Cour des Pairs.
^J Je vous représente une planche, qui faisait partie de votre*
liE FIESCHI. 127
macliine, sur laquelle était posée 1 extrémité des canons de fusil, et qui ne faisait pas partie des bois que vous avez achetés sur le quai de ia Râpée , et dont vous avez donné la description très-exacte; pourriezvous dire d'où provient cette planche, et comment vous vous l'êtes procurée ?
R. C'est une planche qui a été placée dans le placard qui se trouve dans la première pièce, et qui formait l'étagère du bas de ce placard. Pour compléter mes déclarations et ne rien laisser d'incertain , je dois dire qu'un des morceaux de bois de hêtre , que j'avais achetés sur le quai de la Râpée ne s'étant pas trouvé propre à l'usage que j'en voulais faire, je l'ai remplacé par un morceau de bois en chtne que j'ai acheté chez de Branclt, menuisier, que je connaissais depuis deu's, ans, pjurce qu'il avait lui-même acheté les bois du moulin de CrouUebarbe. Il me connaissait probablement sous le nom de Petit. Il demeure dans une rue qui vient après ia rue d'Angouiéme, en suivant ia rue des Fossés-du-Tempie, la première à gauche.
D. Vous souvenez-vous de deux individus que vous avez connus lorsque vous portiez le journal la Révolution, et avec lesquels vous vous trouviez au corps législatif à l'instant où vous alliez chercher les minutes pour la coniposition du journal?
R. Oui , Monsieur.
D. Vous rappelez-vous leurs noms?
R. Je ne me rappelle que le nom d'un seul , mais il pourra donner le nom de l'autre : c'est ie nommé Ortez, qui était garçon de bureau à ee même journal. Il demeurait , je crois, tout récemment, rue du Bac , n° 36 bis, où il était portier. Il a été depuis empioyé au journal le Polonais,
D. Ces Iiommes-ià n'étaient-ils pas très-emiemis du Gouvernement?
R. On faisait du napoïéonisme ; mais , du reste , ces gens n'étaient pas bien dangereux. L'un d'eux, d'ailleurs, aurait été plutôt carliste qu'autre chose.
D. Vous souvenez-vous avec quel instrument vous avez fait les entailles qui se trouvent dans la planche que je viens de vous repré- . senter ; il paraîtrait que ce serait avec une scie très-fine ?
R. C'ctait avec une petite scie appartenant à un faî)ricant Je billards, qui demeure en bas. Je ne sais pas même si jejalui ai rendue ou si elle n'a pas été détruite dans le désastre.
D. Le serrurier cbez lequel vous avez fait faire les barres de fer qui ^ous étaient nécessaires, n'était-il pas le serrurier de Pépin?
R. Je ne le sais pas ; je sais nicme que c était un autre serrurier qui travaillait à son manège. J'ai été cbez celui-là au basard , et parce que d'ailleurs il était sur ma route quand j'ailais au faubourg.
D. Avant de vous fixer sur Je cboix du logement que vous avez pris boulevart du Temple, en avez-vousvu beaucoup d'autres?
R. Je n'en ai vu qu'un seul autre , encore n'y suis-je pas monté ; j'ai envoyé le lendemain Morey le visiter.
D. Où était-il situé?
R. C'est sur le bouievart des Filles-du-Calvaire après la rue de ce nom, en allant vers la Bastille, et à main droite. C'est au coin d'une rue. M. le propriétaire de la maison ou de l'appartement est un ferblantier dont l'étalage est au bas de la maison.
D. A quel étage était cet appartement?
R. Au troisième, à ce que je crois; c'est à une dame que j!ai parlé.
D. Morey na donc pas trouvé ce logement convenable?
R. Non , Monsieur; Morey n'a pas trouvé ce local convenable.
D. Vous souvenez-vous d'avoir tracé sur le papier, depuis que vous êtes ici, un plan des différentes localités sur lesquelles on pourrait placer des macbines dangereuses : ces localités étaient prises au Carrousel , en face de la rue de la Paix , sur le boulevart, sur la route de Neuilly. Que vous proposiez-vous en faisant .ce trac^?
R Mon but a été , en faisant ce tracé pour M. Lavocat, de donner un avertissement sur les précautions que la police devait prendre quand le Roi était dans le cas de circuler et c'est pour cela que j'ai indicjué quelques situations qui m'ont paru mieux faire connaître la l.iature de celles qu'il importait de surveiller en pareil cas.
(Dossier Fies.chi, interrogatoires, pièee 32.)
DE FIESCHI. no
Inierroga(oii'e subi par Fieschi, le 9 octobre 1835, devant M. Jourdain, j ige
d'instruction, délègue.
Nous nous sommes transporté à la Conciergerie, et nous sommes monté à la chambre de Fieschi pour lui représenter un commissionnaire qu'il nous avait indiqué. Fieschi nous a fait spontanément la déclaration suivante :
Le 2 7 juillet dans la soirée, entre dix heures et onze heures,
jetais au cate Périnct avec le garçon de café et un autre jeune homme
que je voyais pour la première fois; nous avions pris une demi-tasse
de café chacun, que j'avais payée, et j'avais une discussion politique
avec ce jeune homme. Dans ce moment, Boireaii survint; il portait
un chapeau gris; if prit un petit verre, et nous partîmes aussitôt
après. Le garçon de café se rappellera sans doute cette circonstance,
et pourra peut-être reconnaître j&o?Ve«2/.
.,'- -'''^ •^^" (Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 34^.)
30* Interrogatoire subi par Fieschi, le 13 octobre 1835, devant M. Gaschon, juge
d'instruction , délègue.
D. Vous avez commis une erreur en disant que la planche échancrée , qui a fait partie de ia machine , était une tablette de l'armoire qui est dans la première pièce de votre logement. Nous nous y sommes transporté, nous avons présenté ia planche à l'armoire, et nous avons reconnu qu'elle a «inq pouces et demi de trop de longueur pour y être placée.
R, Je croyais bien que cette planche en provenait; vous avez dû voir qu'il y manquait une tablette du bas.
D. Effectivement, il manque à cette armoire, dans le bas, une tablette dont le bois est de la même qualité que la planche échancrée, et qui est dans la chambre sur le devant ; il est possible que vous ayez cru avoir employé cette tablette , qui aurait été trop courte pour l'usage que vous en vouhez faire. Il reste à savoir où vous auriez pris la planche dont il s'agit. ' ^
Interrogatoires. 17
i 30 INTERROGATOIRES
ft. Elle s'est trouvée dans la maison, J'en suis certain parce que je n'ai pas apporté de planches de dehors ; elle peut avoir été laissée dans mon logement par le locataire qui ma précédé. C'était un peintre.
D. II existe aussi deux vieilles planches dai>s la chambre qui donne sur le boidcvart; sauricz-vous d'où elles proviennent?
R. Je les ai prises au grenier, et je m'en suis servi pour assurer la machine de manière qu'elle ne puisse pas reculer.
Nous avons représenté à Fieschî la planche échancrée et deux petits morceaux de planches que nous avons trouvés dans sa chambre- Nous lui avons iait observer qu'ils s'adaptaient l'un avec l'autre, et tous les deux avec la planche échancrée , de manière à ce qu'il soit évident que les trois morceaux n'ont fait qu'une seule et même planche, ce qui est encore démontré par la circonstance que le bas de la lettre Il se trouve sur l'un des petits morceaux, et le bas du chiffre 2 7 sur l'autre.
FiescJii reconnaît avec nous que les deux morceaux trouvés dans sa chambre ont fait une seule planche avec celui qui a des échancrures.
Ce dernier morceau ne portant pas d'étiquette, nous avons jugé à propos qu'il y en fût mis une; elle y a été, en conséquence, attachée avec une ficelle dont les deux bouts ont été réunis et scellés de notre sceau sur ladite étiquette qui a été signée par le prévenu , nous et le greflier.
Fieschî, dans un entretien que nous avons avec lui, au sujet de ia demande qu'il nous avait faite, d'un plan de Paris, trouvé dans sa malle, et stu' lequel est indiqué l'itinéraire des voitures en commun, nous dit qu'il peut s'en servir pour perfectionner son travail, et ii ajoute qu'il avait fait pour Pépin le dessin d'une machine à broyer ies couleurs, qu'il a fait exécuter; je pense qu'il s'en est servi, Q^ouiQ Fiescki. itiitiop ;
D. D'une part , en comparant votre caractère avec ce qu'on peut juger de celui de Pépin et de celui de Mareij; d'une autre part, en "considérant la haute et funeste portée de votre projet , je ne m'explique pas comment l'influence des deux hommes que je viens de nommer, aurait pu suiOrc, soit à vous le faire concevoir, soit à vous le faire acçomphr ?
R. Je leur avais donné ma parole ; je leur avais des obligations depuis que jetais poursuivi, et le rang d'un homme n'est pour moi d'aucune considération quand il s'agit de tenir une parole donnée; si je n'avais été leur débiteur que d'une somme d'argent, j'aurais pu m'acquitter, mais il s'agissait d'une dette du cœur. Toutefois, ayant mieux connu Pépin, qui faisait le républicain et qui était aristocrate, qui n'avait pas eu le courage de mettre le feu à la traînée' de poudre que nous avions faite pour l'expérience de notre machine , qui était dominé par son intérêt, et qui avait livré notre secret à un jeune homme tel que Boiieau , venu à cheval à sa place sur le boulevart, le 2 7 juillet au soir, en face de ma croisée pour l'ajustement des canons; si j'avais eu ce qui m'était dû par Isidore Janot et Salis , je me serais libéré envers Pépin, et j aurais été heureux de renoncer à mon projet.
(Dossier Fieschi , interrogatoires , pièce SS'".)
31' interrogatoire subi par Fieschi, le 23 octobre 1835, devant M. Zangiacomi, juge
d'instruction , de'Ie'gue'.
D. Vous avez demandé à faire de nouvelles déclarations; sur quels faits désirez-vous être entendu ?
R. J ai oubhé de vous dire que lorsque Pépin et Morey réglèrent ensemble, quelques jours avant l'événement, le compte de toutes les dépenses occasionnées par le projet que nous avions conçu , il fut convenu entre eux que ces dépenses seraient supportées pour moitié par chacun d'eux. Seulement Morey fit observer qu'il m'avait déjà remis 2 0 francs pour la malle et pour les arrhes des canons; que de plus il avait vendu à Pépin un harnais ou autre objet de sa profession du prix de 2 5 francs ; qu'enfin il m'avait donné l G ou 1 2 francs , et qu'il fallait défalquer ces sommes du compte général.
D. A combien croyez-vous que s'élèvent les sommes ainsi défalées?
R. Elles doivent s'élever à 55 ou 5 7 francs. D. Où ce compte a-t-il été réglé?
quees ?
R. Près des arches du pont d' Austcriitz , en amont, ainsi que je l'ai déjà déclaré; une conversation d'environ une heure eut lieu à ce sujet dans cet endroit entre Pépin, Morey et moi , le soir vers huit heures. C'est dans cette conversation que le compte dont il s'agit l'ut arrêté entre nous , et que Pépin et Morey convinrent de supporter par moitié la dépense. Quelques jours après, étant chez Pépin, celui-ci me montra. ce compte écrit sur un petit papier, ou plutôt me ie iut, en me demandant si je me rappelais avoir reçu diverses sommes qui y étaient portées ; il semblait par là vouloir contrôler le compte de Morey.
D. Vous rappeîez-vous le chiffre précis de ce compte?
R. Non , ]\Ionsicur ; seulement je crois qu'il se rapproche de 5 00 francs, plutôt moins que plus.
D. Quand avcz-vous vu Boireaii pour la dernière fois ?
R. Le 2 8 juillet dans la matinée ; c'est alors que j'ai eu avec lui la conversation dont j'ai déjà parlé. Je me suis rappelé, depuis, une circonstance qui m'a frappé dans le moment : Boirean me dit que Pépin n'était pas généreux ; que dans une pareille circonstance on ne devait rien avoir à soi, et que Pépin ne lui avait pas demandé, lorsqu'il l'avait vu la veille, si lui , Boireau, avait besoin de quelque chose, ajoutant que Pépin ne lui avait offert ni un verre d'eau-de-vie ni une pièce de 100 sous. Boirean me demanda alors si je n'avais pas quelques sous sur moi , et il accepta une pièce de 2 0 sous que je lui donnai , en sorte qu'il me resta 6 francs 7 sous et 3 liards qui doivent avoir été saisis sur moi.
( Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 36^.)
32^ interrogatoire sul)i par Fieschi, le 26 octobre 1835, devant M. le baron Pasquier, pre'sident de la Cour des Pairs.
D. Vous avez déclaré que Pépin et Morey avaient dressé ensemble un compte de l'argent qui vous avait été remis dans le but de procurer l'exécution de votre attentat ; vous avez dit approximativement la somme à laquLjlle devait se monter la totalité de ces dépenses. Avezvous quelque moyen de retrouver dans votre mémoire cette somme avec plus de précision ?
DE FIESCHT. 183
R. Moreij et Peptn m'ont dit que cette somme montait à près de 5 00 francs.
D. Je crois me souvenir que dans un de vos précédents interrogatoires vous a^iez évalue cette somme à un peu plus de 500 francs?
R. Je leur ai dit que ce dont j'avais besoin pour me ioger et pour la machine ainsi que pour les fusils, devait coûter 500 francs, parce que si Ton ne pouvait se procurer des fusils, ii fallait bien les aciieter. J'avais compris aussi dans la dépense un lit que je n'ai pas eu besoin d'acheter, ainsi que je l'ai déclaré, ce qui a diminué un peu la dépense.
D. N'avez-vous pas dit que Pépin avait écrit ce compte sur une feuille de papier ?
R. Oui , monsieur, mais pas en ma présence.
D. Vous souvenez-vous d'avoir vu cette feuiile de papier?
R. Oui , monsieur , mais je ne pourrais pas ia reconnaître d'une manière certaine. Pepùi me l'a montrée en me demandant si j'avais effectivement reçu de Morey ies sommes qui y étaient portées , mais il ne me l'a pas donnée à lire.
D. Reconnaissez-vous sur la feuiîle que je vous représente les sommes qui y sont inscrites comme exprimant ie détail de celles que vous avez reçues?
R. Non, Monsieur; j'ai reçu en différentes fois 4o francs pour mes dépenses personnelles, puis 150 francs ou 1 1 8 francs pour mon mobilier et mon loyer. Je ne vois sur cette feuiiie aucune de ces sommes,
D, Dans la colonne qui est sur cette feuille, et dont l'état forme 5-2 5 francs, reconnaissez-vous quelque chose qui ait trait aux sommes qui vous ont été remises ?
R. Cette somme peut être approximative de ce que j'ai reçu.
A cet instant nous avons représenté à Fieschi un dessin informe saisi chez Pépin, et nous lui avons demandé s'il l'avait vu dans ies mains de ce dernier. -
Fieschi vé^oïià qu'il n'a pas vu ce dessin dans les mains de Pepm, et qu'il ne sait pas dans quel but il a été fait.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 37^^
134 INTERROGATOIKES *
aS"" Interrogatoire subi ^t&r Fies c ht, le 28 octobre 1835, devantM. Zangiacomi, juge
d'instruction de'ie'gue.
D. Dans un précédent interrogatoire vous avez parlé du comte Gustave de Damas que vous avez dit avoir connu à i'armée. Vous rappelez-vous à quelle époque et dans queiles circonstances vous avez fait sa connaissance?
R. J'ai connu fe comte Gustave de Damas à la fin de 1812, dans ïa campagne de Russie; c'est à Polosk, en Pologne , dans un moment où nous battions en retraite. Il était alors , à ce que je crois , aide de camp du maréchal Soutf , et moi j'étais sergent dans ie régiment du colonel Fraîiccschetti. A ïa tombée de ia nuit , nous fûmes obligés de Dous réfugier à Polosk ; il avait tombé beaucoup déneige, et il nous aurait été impossible de marcher en avant pour chercher d'autres redoutes. Il y avait avec nous un commandant corse dont j'ai oublié le nom et qui sert aujourd'hui dans le 8' léger. Nous restâmes là jusqu'au jour ; personne ne se coucha, parce qu'on savait que les Cosaques étaient partout. Le matin, à la pointe du jour, un paysan nous avertit que les Cosaques arrivaient et nous n'eûmes que le temps de prendre les armes. Le comte de Damas était l'officier le plus élevé en i^rade qui se trouvait avec nous ; il me détacha pour aller voir s'il était possible de reconnaître le nombre des ennemis et leur position. Il me dit : « Sergent corse , prenez dix hommes , sortez tout de suite , et tf tâchez de me dire en quel nombre sont nos ennemis et quelle directe tion ils prennent, i) Je partis aussitôt et je découvris environ quatrevingts ou quatre-vingt-dix Cosaques. Je m'en revins ensuite au village et je donnai à M. de Damas mou avis sur les moyens d'attaquer les cosaques. Nous sortîmes alors et, quoique nous ne fussions que cin- <juante, nous fîmes vingt-deux prisonniers , nous en tuâmes ou blessâmes un certain nombre , et nous mîmes en déroute le reste. Vers les huit heures du matin, ce même jour, l'affaire fut terminée et chacun rejoignit son corps d'armée. Depuis cette époque je n'ai plus revu M. Gustave de Damas jusqu'à la chute de l'empire , en 1 8 1 5. Il était alors poursuivi par la dynastie déchue, et il se réfugia en Corse où il resta caché pendant vingt-huit mois. Il fut absous , j'ignore comment , et il rentra librement en France. J'oubliais de dire que, pendant son séjour en Corse, j'ai eu occasion de le voir, mais étant parti ie
DE FiESCHI. 135
2 8 septembre, veille de Saint-Michel, avec le prince Murât, pour l'expédition de Calabre, je n'ai pas eu d'autres relations avec lui. En 1830, après la révolution de juillet, je le rencontrai à Lyon, vers la iin d'août. II m'engagea à partir pour Paris où il devait se rendre aussi. En effet , je vins à Paris où nous nous rencontrâmes vers le mois d'octobre. Il demeurait alors rue des Vieux-Augustins, où il m'engagea à aller le voir, ce que je faisais continuellement. Un jour il me dit (ju'il voulait me présenter à M. Baude , alors préfet de police , auquel il avait déjà parlé de moi , et qui lui avait dit de m'amener chez fui. Je fus avec lui chez M. Bande; nous causâmes long-temps ensemble, tous ies trois , dans le cabinet du préfet. M. Baude dit : ^(Eh «bien, je m'emploierai pour le faire passer officie/ à Alger.» M. de Damas répondit qu'il avait le projet d'organiser la légion Lafayette , qu'il avait vu à ce sujet le Ministre de la guerre qui l'avait chargé de préparer un plan d'organisation , que moi-même je travaillais avec lui à ce plan. Cette légion devait s'intituler: Légion Lafayette, les éclaircurs des frontières, M. de Damas dit alors que si M. Baude pouvait , en attendant , me donner de l'emploi et me confier (juelque mission délicate, il me connaissait capable de me tirer d'affaire. M. Baude, avant de sortir, me donna 50 francs, en me disant: «Puisque vous êtes un brave, acceptez cela de ma part.» En me disant ces mots, M. Baude ajouta que, si je pouvais rendre quelques services, il aurait recours à moi. Je continuai à voir M., de Damas tant qu'il resta à Paris , bien que ie projet de former la légion dont j'ai parlé ne reçût point l'autorisation du Gouvernement , M. de Damas quitta Paris au mois «l'avril 1831, et depuis ce temps-là je ne l'ai pas revu.
Plus n'a été interrogé et a signé avec nous et le greffier en chef adjoint de la Cour, après lecture faite, ajoutant : Ce fut dans le courant du mois de février 1831 fj^ue M. Baude fit la demande au Ministre de l'intérieur pour*que je fusse chargé d'une mission en Italie. Le malheur a voulu que queljjues jours après M. Baude quittât la préfecture de police.
( Dossier Fieschi , interrogatoires , pièce 38^. )
34* Interrogatoire subi par Fieschi, le 29 octobre 1835, devant M. le baron Pasquier, pre'sitlent de la Cour des Pairs.
/?. N'avez-vous aucune explication pius satisfaisante que. celle»
(]uc vous avez doniices, à offiir sur quelques articles Je votre carnet , (jui vous a été représenté et que vous avez déjà reconnu , notamment sur i'article ainsi conçu : «2 1850 1850»? Voici ce que vous avez (lit au sujet de cet article : «Je crois qu'on a confondu fes chiffres «indiquant la date avec ceux qui expriment une somme, et que celui « qu'on a pris pour un 8 était un 1 ; ainsi , il resterait , à la date du 2 1, « 150 francs 5 0 centimes, attendu que je pense que le nombre 1 8 se «rapporte aussi à une date. i) Je vous fais remarquer que cette explication est bien compliquée et assez peu vraisemblable.
R. L'invraisemblance de cette explication tient à l'état de dépit où m'a jeté la vue, sur ce carnet, d'une somme aussi considérable (]ue celle de 2 1,0 0 0 francs, que j'étais bien sûr de n'avoir pas reçue; mais il y a une explication qui paraîtra plus satisfaisante, et qui m'est revenue à l'esprit lorsque j'ai étudié avec plus d'attention et de calnic mon carnet, et que je l'ai rapproché d'un article semblable inscrit sur l'un des livres de Pépin, qui m'a été représenté lors de ma dernière confrontation avec celui-ci. On voit sur ce registre, au haut d'une page , ainsi que je l'avais déclaré précédemment , une somme de 150 francs, plus une somme de 68 francs 50 centimes, toutes deux remises à Bescher, et dont le total forme celle de 2 1 8 fr. 5 0 centimes. L'erreur apparente qui résulte de l'examen de mon carnet serait donc uniquement causée par l'omission d'une virgule, qui aurait "dû séparer les francs des centimes. J'ajoute que, comme cet article est écrit au crayon sur le carnet, il se peut bien que la virgule ait disparu par suite du séjour que mon carnet a fait dans l'endroit où il a été trouvé.
D. Ne pourriez-vous pas donner quelque explication sur cette circonstance singulière que plusieurs articles paraissent répétés sur votre carnet? Ainsi, on y trouve portée deux fois la dépense causée par l'achat de votre mobilier, deux fois aussi celle causée par le payement des trois demi-termes de votre loyer ; cette somme de 2 1 8 fr. 50 centimes elle-mcme , dont il vient d'être question, s'y trouve portée trois fois comme ayant été reçue par vous. N'avez-vous pas, en efîct, reçu cette même somme trois fois?
Pl. Il est bien évident que ces inscriptions semblables ont le caractère de doubles emplois , car je n'ai pas acheté deux fois mon mobilier, et je n'ai pas payé six demi termes de mon loyer au lieu de trois,
que j'ai dû acquitter réellement depuis ie 8 mars jusqu'à la fui de juillet : dans l'agitation d'esprit où je me trouvais, j'ai pu souvent écrire sur une page ce que j'avais déjà inscrit sur une autre.
D. Persistez-vous dans votre déclaration de n'avoir jamais reçu que 5 00 francs environ?
R. Oui, Monsieur.
D. N'avez-vous pas dit une fois que ce que vous avez reçu pouvait se monter à 5 2 5 francs ?
R. Oui, à peu près. J'ai déjà dit les causes qui, dans les derniers temps, me troublaient l'esprit; et il serait bien possible que, sans ïe vouloir, j'eusse oublié quelques petites sommes de 10 ou 15 francs.
( Dossier Fieschi, interrogatoire, pièce 39'.)
35' Interrogatoire subi par Fieschi, le t^'" novembre 1835, devant M. fe baron Pasquier, pre'sident de la Cour des Pairs et sa confrontation avec Boireau.
D. Dans un de vos précédents interrogatoires , lorsqu'on vous a demandé si vous étiez allé seul chez le sieur Pierre, entrepreneur de serrureries , rue du faubourg Saint-Antoine, n° 65 , pour commander la barre de fer ou de forte tôle au moyen de laquelle vous vous proposiez d'assujettir les culasses de vos canons , vous avez répondu : «Je ne sais pas si j'étais avec Boireau ou Michel Dècîe, pourtant je «crois plutôt que c'était Boireau, mais je n'en suis pas sûr; s'il était «plus jeune que moi, c'est Boireau. Dècle est plus âgé que moi.« Il résulte de la déposition des sieur et dame Pierre que le plus jeune des deux individus qui sont allés chez eux le 2 6 juillet faire la comniande dont il s'agit, peut avoir 2 o à 25 ans. Or, Boireau a 2 5 ans et Michel Dècle en a 44. De plus, Boireau a été reconnu par la Dame Pierre qui vous a aussi reconnu et par l'un de ses ouvriers. Qu'avez-vous à dire?
R. J'étais presque sûr que c'était Boireau lorsque j'ai fait ma première réponse , maintenant je m'en assure tout à fait.
D. Le sieur Brasch, apprenti chez le sieur Pierre, a déposé ainsi qu'il suit : Le Dimanche avant l'attentat deux individus sont venus à la boutique pour commander une plaque de tôle. Ils ont parlé d'abord à la bourgeoise , ils ont marqué avec de la craie sur une tôle la longueur et la largeur de la plaque, ils se sont passés la craie Interrogatoires. 18
l'un à l'autre. L'un des deux ; celui qui était le plus âgé disait à l'autre; «< Tu vois bien que ça ne sera pas bien couinie ça. i) II résulte également de l'ensemble des dépositions des sieur et dame Pierre^ que les deux individus en question auraient pris une part cgaîe à la commande dont il s'agit. Ne résultc-t-il pas de ces témoignages que Boireaii savait à quel usage était destinée la barre de fer qu'il allait comn}ander avec vous?
R. Boireaii est causeur de sa nature , il aime à se donner de l'importance, et il a bien pu en voyant le papier sur lequel j'avais trace le dessin de la barre de fer, concourir avec moi à expliquer comment elle devait être faite. Mais il n'a rien su de positif avant le 2 7 au soir, où il a appris mon affaire par Pépin , alors même il voulut que je lui montrasse ma machine ce à quoi je ne consentis pas.
D. Ce serait donc au café des Mille-Colonnes que Boireau vous aurait demandé à voir votre machine?
R. C'est hors du café , lorsque nous en sommes sortis ensemble.
D. Dans quel endroit et à quelle heure précise eut lieu la remise que Boireau vous a faite du foret avec lequel vous avez percé trois de vos canons sur quatre qui n'avaient pas de lumières ?
R. J'allai chez lui rue Quincampoix, et c'est là qu'il me l'apporta. Ce fut avant dix heures du matin , il me l'avait piomis la veille au soir.
D. Vous avez dit que Boireau ignorait fusage pour lequel vous empruntiez ce foret, et cependant il résulte de la déposition d'un témoin, déposition dans laquelle ce témoin a persisté en présence de Boireau que celui-ci lui aurait dit la veille de l'attentat qu'il n'avait point été percer des trous vue de Richelieu , comme il l'avait dit le matiu, mais bien en percer à leur affaire , et que sur l'observation qu'il n'était pas resté longtemps sorti , Boireau aurait répondu qu'il avait pris un cabriolet. Cela semble bien indiquer que Boireau était bien instruit de l'usage auquel son foret devait servir?
R. Il est possible que Pépin l'eut mis déjà dans la confidence , et qu'il en sût plus que je ne croyais. Cela est d'autant plus probable, que j'avais dit à Pépin que quatre de mes canons n'étaient pas percés , et que je lui avais demandé , ainsi qu'à Moreij, s'ils ne pourraient pas me procurer un foret.
D. Après vous être sen i de celui de Boireau, vous rappelez-vous
DE FIESCi:i. 139
à quel endroit et à quelle heure vous lui en avez fait la remise, car il i'a reporté à son magasin ?
R. Je crois me souvenir que je le lui ai rendu chez lui, vers midi ou une heure.
D. Aviez-vous l'usage d'nn foret, vous étiez-vous servi quelquefois de cet instrument?
/?. Oui, Monsieur.
D. Lorsque Boireau vous dit , le 2 7 au soir, qu'il était passé à cheval devant vos fenêtres, au lieu et place de Pépin, qui était malade, vous dit-il s'il était seul ou en compagnie d'un autre individu?
R. Boireau me d(Mnanda seulement, en sortant du café des Mille- Colonnes, si je l'avais vu. Je lui répondis: « Ce matin je t'ai vu, et «à présent je te vois, » ne sachant pas ce qu'il voulait me dire. Il me dit : « Tu étais convenu avec Pépin qu'il devait passer à cheval «devant tes fenêtres entre sept et huit heures du soir; je suis venu à sa « place, » Je fus alors ému , et les bras me tombèrent de savoir que Boireau était au courant de mon affaire. Je ne quittai Boireau qu'à onze heures et demie, et l'accompagnai jusqu'à la rue Saint-Martin, en lui disant : « Ma vie dépend de toi, et puisque Pépin a eu l'indiscré» «tiondete faire des confidences, je te prie de ne pas me trahir, ijet lui, il me promettait de ne pas me vendre. Quoi qu'il en soit, je me suis tenu hors de chez moi presque toute la matinée du 2 8 , parce que je craignais que Boireau ne me tînt pas parole. Alors aussi, je ne pouvais m'empêcher de désirer que la troupe ne vînt pas jusqu'à cet endroit et que le Roi n'eût pas besoin d'y passer, parce qu'alors j'aurais été dégagé de ma parole sans qu'on pût m'accnser de lâcheté. De plus, si la revue avait tardé, et si Nina était arrivée, il est plus que probable que je ne l'aurais pas quittée, vi que le coup n'aurait pas eu lieu. Je dois déclarer ici, pour mieux faire connaître la situation de Boireau, que lui-même m'a dit que l'un des évadés d'avril, dont je n'ai pas su le nom, était venu coucher chez lui; je n'étais donc pas le seul qu'il reçût de cette manière, et on pourrait s'en assurer chez sa propriétaire.
D. Il résulte clairement de tout ce qui précède , et de tous les faits établis par l'instruction , que Boireau a dû avoir connaissance des préparatifs de l'attentat avant la communication que lui en aurait donnée Pépin le 2 7 au soir. D'une part, en effet, il est constant que le 2 7 il a fait, à l'un de ses ainis, des confidences positives qui avaient pour
l'iO INTERROGATOIRES
but de mettre celui-ci à même d'empèclier son père, qui faisait partie de la garde nationale, de se trouver sur le lieu oii devait se rencontrer fe péril. D'antre part, vous avez vous-même déclaré que, le 2 8 au matin, Iors(|ue vous le rencontrâtes sur le boulevart, il vous dit -ces propres paroles : « Nous serons tous là et nous attendrons l'af- « faire. « Ces paroles indiquent suflisamment (ju'il avait eu le temps de prévenir un certain nombre d'individus qui devaient, comme lui, attendre l'issue de l'événement (pii se préparait. Or, ce temps ne se serait pas rencontré s'il n'en avait eu d'autre à sa disposition que celui qui se serait écoulé depuis la veille, onze heures du soir, heure à laquelle vous vous êtes sépares?
R. Je persiste à déclarer (jue moi je ne l'avais pas mis au courant; mais puisqu'il savait tout, je répète qu'il est plus que probable qu'avaut le 2 7, Pcpin avait instruit ce jeune homme.
D. Boireau connaissait-il Morey?
R. Non, Monsieur. Au sujet de Morey, je dois dire que le matin du 2 8, lorsque je le rencontrai, ainsi que je l'ai déjà déclaré , derrière la rue des Fossés-du-Temple , il me dit : « Il n'est pas étonnant que «nous n'ayons pas vu P epin \\\ev so\\\ pendant que nous arrangions « nos canons, puisqu'il en a envoyé un autre à sa place. Connaissez-vous «cet individu? Je lui répondis que oui, mais que j'étais étonné que V. Pépin eut confié un pareil secret à Boireau, et que si ce n'était «la peur de manquer à ma parole, j'aurais renoncé à mon affaire. «J'ajoutai (jue je n'étais déjà pas trop content de Pépin. »
D. Vous êtes convenu, dans votre interrogatoire du 2 1 août, que le 2 8 juillet au matin, lorsque vous êtes allé chez Soj-ba, vous aviez quelque envie de lui confier votre affaire. Quel pouvait être alors votre but en le mettant dans votre confidence? Tous vos préparatifs étaient faits, vous n'aviez besoin de personne pour vous aider dans l'exécution matérielle de votre attentat. Votre démarche près de Sorùa u'aurait-elle pas eu pour but de le mettre au courant de ce qui devait arriver, pour (ju'il pût se tenir ])rct à tout événement? Ne serait-on pas fondé à croire que d'autres démarches du même genre pourraient avoir été laites, et que votre projet aurait été connu à l'avance d'un plus grand nombre de personnes que celles dont vous avez parlé jusqu'ici ?
R. Si je suis allé chez Sorùa, c'est que j'étais déjà troublé de ïa
DE FIESCHI. Ui
veille, quand j'ai vu que Boireau était au courant de mon aflfaire. Je cherchais un homme qui eût pu prendre de l'empire sur nfoi, un homme pour Ic(]uel j'eusse de l'estime. Je m'étais éloigné malheureusement de M. Cannes , de M. Lavocat et de Desrozièrcs; je n'avais pas accordé mon estime à Sorba, car j'en suis avare. J'avais le cœur afi'ecté de l'attentat que je devais commettre ; j'ai été au moment de lui confier mon affaire; j'ai choisi, pour l'aller voir, le prétexte d'un duel, mais cela n'a abouti à rien , ma confiance en lui n'étant pas assez établie.
D. Je vous représente le canon de fusii sur lequel il paraît que s'est émoussé le foret dont vous vous êtes servi; ce qui est arrivé par la circonstance que le trou étant commencé trop près delà culasse, ie foret a rencontré cette culasse à son dernier pas de vis , et s'y est ébréché. Je vous représente cette culasse et vous invite à examiner la trace qu'y a laissée le foret en s'émoussant. Je vous représente en même temps le foret, afin que vous puissiez comparer sa cassure avec la brèche qui se trouve sur la culasse. Ne résulte-t-il pas du rapprochement de ces différentes pièces , que le foret, qui vous a déjà été représenté une fois est bien celui que Boireau vous a prêté.
R. Je déclare m'assurer très-positivement que ce foret est celui que Boireau m'a piété.
Et a signé avec nous, et ie greffier en chef adjoint de la Cour, a])rès lecture faite.
Et à l'instant nous avons fait amener devant nous le nommé Boireau, auquel nous avons adressé, en présence de Fieschi, les interpellations suivantes :
D. Persistez-vous à soutenir que vous ne connaissez pas le sieur Pépin, que vous ne l'avez jamais vu, ou que si vous l'avez vu , ça été sans le connaître?
R, Oui, Monsieur.
D. A Fieschi : Persistez-vous à déclarer que Boireau est alîé une fois chez Pejuîi avec vous; que ce jour-là vous avez bu de l'eau-de-vie et causé beaucoup ensemble , et que bien certainement Boireau est retourné chez Pépin le 2 7, puisqu'il l'a remplacé dans la promenade que celui-ci devait faire à cheval devant vos fenêtres?
R. Oui , Monsieur.
D. A Boireau : Je vous fais remarquer qu'indépendamment de
cette déclaration de Ficschi , la preuve de vos relations avec Pépin résulte encore de ce que vous avez été reconnu par l'un des garçons de Pepiii comme étant allé au moins deux fois chez ce dernier. Qu'avez-vous à dire?
R. Je n'ai rien à dire, parce que ne connaissant pas Pépin, je ne peux pas savoir si je suis allé chez lui.
D. A Fieschi : Persistez-vous à déclarer que dans la soirée du 2 7 Boireau aWçi vous trouver au café des Mille-Colonnes, et vous apprit lui-même ce que vous ignoriez, c'est-à-dire qu'il était passé devant vos fenêtres, au lieu et place de Pépin, qui était malade, sur un cheval appartenant à ce dernier, afin que vous pussiez ajuster votre machine?
R. Oui, Monsieur.
D. A Boireau : Je vous fais observer que lorsque vous avez été interrogé sur cette promenade à cheval, faite dans le but de faciliter l'exécution de l'attentat et révélée par vous à un témoin qui en a déposé , vous avez répondu que vous n'aviez rien à dire. N'avez-vous pas des explications plus satisfaisantes à opposer à la déclaration que vous venez d'entendre, et au témoignage du domestique de Pépin, qui vous a reconnu?
R. Etant parfaitement innocent de l'attentat qui a été commis, je n'ai rien à dire.
D. A Fieschi : Persistez-vous à déclarer que le 2 7 au soir, lorsque Boireau alla vous trouver au café des Mille-Colonnes, il vous dit que Pépin n'était pas généreux ; (jue dans de telles circonstances on ne devait rien avoir à soi, et que Pépin ne lui avait offert ni un verre d'eau-de-vie, ni une pièce de cent sous. Persistez-vous également à déclarer qu'à ce même instant Boireau vous demanda si vous aviez quelque argent sur vous , et qu'd accepta une pièce de vingt sous que vous lui donnâtes?
R. Oui, Monsieur; cela est vrai. Mais ces faits ont eu lieu dans la matinée du 2 8 et non pas le 2 7 au soir.
D. A Boireau : Qu'avez-vous à dire?
R. Cela est complètement faux. Je n'a\ ais pas besoin de demander de l'argent à qui que ce soit, puisque mon patron m'en avait offert , et avait dit au premier commis de m'en donner le samedi , jour de pavement , si j'en voulais.
D. A F/^.?c/^^ /Rc-connaissez-vous que vous c'(irz accompagne de Boircau , lorsque vous êtes ailé chez ïe sieur Pierre, rutrcpreiieur de serrureries, pour commander la barre de fer au moyen de lanuclle vous vous proposiez d'assujettir les culasses de vos canons?
R. Oui, Monsieur; mais Boircau n'y est venu que la première fois; et en sortant nous nous séparâmes sur la place de la Bastille, et Boireau prit la rue Saint-Antoine. Je ne lui dis pas à quel usage cette barre de fer était destinée , quoiqu'il me le demandât.
D. A Boircau : Lors de votre confrontation avec la dame Pierre, vous avez d'abord nié que vous fussiez allé chez elle avec Ficschi; puis vous avez dit que vous ne vous en souveniez pas beaucoup , et vous l'avez interpellée de s'expliquer sur certaines circonstances d'oii il semblerait résulter, selon vous, que votre présence dans son magasin n'aurait pas eu le motif que lui assigne la prévention dont vous êtes l'objet. Quelques jours après, lorsque je vous ai interrogé sur le même fait, vous avez dit que vous n'aviez pas accompagné Ficschi chez les sieur et dame Pierre. Comment expliquez-vous ces contradictions dans vos réponses?
R. Je vous ai dit seulement que je ne m'en souvenais pas, comme encore aujourd'hui je ne m'en souviens pas, parce que, quand une chose ne vous regarde pas , on n'y attache pas d'imnortance.
D. A Ficschi : Je vous ai déjà représenté le canon de fusil et la culasse de ce fusil, sur laquelle s'est émoussé le foret qui vous avait été aussi représenté et que vous n'aviez pas parfaitement reconnu la première fois que vous l'aviez examiné. Persistez-vous dans la reconnaissance que vous venez de faire , il n'y a qu'un moment , de ce canon et du foret dont vous vous ctes servi pour le percer?
R. Oui , Monsieur.
D. A Boircau : Persistez-vous à soutenir que vous n'avez pas prêté à Fieschi votre foret, l'archet et la conscience qui y sont joints?
D. A Boireau : Jusqu'ici vous n'avez opposé que des dénégations , hors de toute vraisemblance, aux charges qui pèsent sur vous et qui vous ont été exposées. Ce système de défense ne saurait vous être favorable, et je ne puis m'cmj)ccher de vous engager à en choisir un qui soit moins dangereux pour vous. Voilà que votre foret est reconnu par l'expert qui a été chargé de vérifier s'il avait en elTct servi à j)ercer plusieurs des canons de la machine inrcrnaie. L'instruc-
Ui INTERROGATOIRES
tion établit de plus que vous aviez des relations intimes avec Fîeschi; (]ue vous avez été conduit par lui chez Pcj)in;(\uej le 2 5 juillet, Fieschi vous a donné un pistolet provenant de l'achat, par lui fait, des canons de sa machine ; que , le 26 , vous l'avez accompagné chez le serrurier où vous avez commandé avec lui ia barre de ter qui devait assujettir les culasses des canons; que, ie même jour, vous lui avez prêté votre foret pour percer ceux de ces canons qui n'avaient pas de lumières, et vous avez fait à Siiircau des confidences qui ne pouvaient venir que d'un homme j)arfaitement instruit de ce qui devait se passer; que, ce même jour encore, vous êtes allé à cheval sur le boulevart au lieu et place de Pépin, afin que Fieschi pût ajuster sa machine; et qu'enfin, le 2 8, dans la matinée, lorsque Fieschi vous a rencontré près de chez lui , sur le boulevart , vous lui avez dit que vous seriez tous là , et que vous attendriez l'afl'aire : avcz-vous quelques explications à donner qui puissent atténuer la gravité dis charges résultant contre vous de i'eiisemble de tous ces faits?
R. Je n'ai rien à me reprocher; l'avenir jugera mes actions. J'ajoute que je ne suis pas sorti avec ce foret-là; celui avec lequel je suis sorti était plus gros.
D. Je vous fais remarquer que ce foret , que je vous représente, a été reconnu par votre maître comme étant celui avec lequel vous êtes sorti , et qu'il a même déclaré qu'il n'y en avait pas d'autre dans le magasin.
R. Mon maître n'a pu dire si le foret avec lequel je suis sorti était gros ou fin ; il lui aurait bien été impossible de le voir.
Et a chacun des inculpés signé avec nous, et le greffier en chef adjoint de la Cour, après lecture faite.
Après avoir signé l'interrogatoire et la confrontation ci-dessus, Fieschi^ également signé avec nous, et le greffier en chef adjoint de la Cour, les étiquettes jointes au foret et au canon que nous lui avons représentés cejourd'hui et qu'il a reconnus.
(Dossier Fieschi, interrogatoires, pièce 40*.)
36" Interrogatoire subi par Fieschi, le 4 novemhre 1835, devant M le baron Pasquicr, pre'sident de la Cour des Pairs.
D. Vous souvenez-vous d'avoir connu un nommé Moran ? /?. Non , Monsieur.
D. Ce Moran ne serait-il pas connu d'un autre de vos amis qui se nomme Dorbessan ?
R. Non , Monsieur; je ne connais aucun de ces noms.
D. Ne connaissez-vous pas quelqu'un qui habiterait ITsle-en- Dodon ?
R. Non, Monsieur.
D. Vous devez vous souvenir que je vous ai déjà interrogé relativement à des papiers que vous auriez brûlés chez vous le 2 7 au soir, en présence de Moreij, qui l'aurait dit à Nina. Parmi ces papiers, il devait y en avoir un auquel vous teniez beaucoup , et, sur les instances de Moreij, vous vous êtes décidé à le détruire. Pourriez-vous donner à cet égard quelques explications et dire quels étaient ces papiers, quel était surtout celui auquel vous teniez beaucoup ?
R. Les seuls papiers auxquels je tenais étaient deux lettres de Janot , avec lequel j'avais eu des rapports d'amitié ; dans l'une de ces lettres, il me recommandait sa petite maîtresse; je crois l'avoir déjà déclaré; je brûlai ces deux lettres, dans la crainte qu'un jeune homme (|ue j'estimais ne fût compromis si on les trouvait. Je rassemblai aussi beaucoup de papiers qui ne concernaient que moi, et je brûlai le tout.
D. Vous avez dit, dans un de vos interrogatoires, que Pépin, dans les premiers jours du mois d'avril, avait été demander à Cavaignac , àéieun à Sainte-Pélagie, de lui procurer vingt-cinq fusils, demande à laquelle Cavaignac s'était montré disposé à satisfaire , et sur le succès de laquelle il avait donné des espérances assez positives. Mais vous avez ajouté que Pejnn avait dit en même temps à Cavaignac de ne pas l'interroger sur ce qu'il voulait faire de ces fusils , parce qu'il ne pouvait pas le lui dire. Je vous fais observer que cette dernière partie (le votre déclaration est semblable à celle que vous aviez déjà faite , au sujet de l'argent que vous avait remis Pejmi pour payer ces canons de fusil et qu'il ne vous aurait donné , disiez-vous alors , que sur votre avertissement qu'il ne fallait pas vous demander ce que vous vouliez faire de cette somme , parce que vous ne pouviez pas le dire. Or, ii se trouve que vous avez été depuis, et lorsque vous avez pris le parti de parler avec une entière franchise , dans le cas de reconnaître que vous n'aviez rien dit de semblable à Pépin et qu'il avait été dans votre pleine et entière confidence. N'en serait-il pas de même de ce que vous avez Interrogatoires. 19
dit sur la précaution qu'aurait prise Pcpiîi eu demaudant à Cavaigvac
vingt-cinq canons de iusil? Ex])Iiqucz-vous à ce sujet.
R. Pcpin me dit qu'il savait où prendre ics fusils , mais il resta quelque temps sans m'avouer le moven dont il comptait se servir pour se les procurer; même une fois, Morey et moi, nous lui parlâmes tous deux, dans le but de bien savoir s'il était sûr du moyen qu'il voulait employer, ])arce qne nous avions besoin de ces canons pour le i"raai. Alors, il nous lépondit : Ne vous inquiétez pas. Ce ne fut pas <^ncore cette fois-là qu'il me dit que c'était Cavaignac qui devait les j)rocurer. Plus tard, il me dit à moi seul : Les fusils ne manqueront pas, je crains plutôt que vous ne manquiez vous-même. Voulez-vous que je vous dise la vérité? C'est Cavaignac qui sait oli il v en a. Je vais toutes les semaines à Sainte-Pélagie, avec une permission sous nu autre nom, car, à moi, on ne me l'aurait pas donnée. — Toutes les fois donc qu'il allait à Sainte-Pélagie, à son retour de la prison, nous nous entretenions de cette alFaire. Ce fut dans une de ces occasions que je lui demandai s'il avait eu findiscrétion de dire à Cavaignac quel usage nous devions faire des fusils, et comment il s'y était pris pour les ïin demander. II me répondit qu'il avait dit à Cavaignac d'être assez discret pour ne pas lui demander ce qu'il en voulait faire. Il ajouta même qu'il avait demandé des carabines plutôt que des fusils, parce que des carabines pourraient plus facilement être entrées chez moi. Je fais remarquer que je ne lui disais pas : il ne faut ])as le dire à Cavaignac, parce que je ne savais pas d'abord que c'était à lui (\ue la demande devait être faite. Lorsque j'ai su qu'elle lui avait été faite, j'ai dit : Elst-ce que vous avez mis Cavaignac dans notre confidence? alors il me dit : Je ne le lui ai pas dit, mais voulez-vous que je lui dise? Je lui l'épondis que non, que cela n'était pas nécessaire; mais sa question me fit présumer que déjà il avait mis Cavaignac dans la confidence, et l'évasion de Sainte-Pélagie m'a confirmé dans cette pensée. J'ajoute qu'un soir, en allant cbezP^/>//z^ vers la même époque, je le rencontrai sur le boulevart; il était en blouse et accompagné d'un autre individu. L'ayant reconnu, je l'arrêtai; il me dit qu'il allait conduire le jeune homme avec lequel il était jusqu'au Jardin-Turc et qu'd me retrouverait en revenant. Effectivement, il me rejoignit peu de moments après, et
me dit : Est-ce que vous ne connaissez pas ce jeune répondu que non: C'est, me dit-il, le fils d'un député. en prison dans les affaires d'avril ; son père, avec lequ
lomme? Ayant Il avait été mis il est brouillé,
lui a cependant envoyé 600 francs dont il n'a pas voulu user, et qu'il a
DE FIESCHT. l47
remis à Cavaignac pour acheter des fusils. Je sus encore de Pepm que ce jeune homme était musicien , et (|u'ii aHait au Jardin-Turc pour voir s'if ne pourrait pas y être employé. Je puis encore ajouter en preuve des visites que Pépin faisait à Sainte-Pélagie , qu'un jour il m'engagea à l'aider à y porter un panier de vin; le panier tut rempli chez lui; il y avait une ou deux bouteilles d'eau-de-vie outre le vin. Je ne voulais pas passer ie pont d'Austerlitz, ne me souciant pas d'être rencontré de l'autre côté de la rivière, où j'étais très-connu. Cependant, sur ses instances, j'osai aller jusqu'en face de la porte de la prison, où je le laissai. Peu d'instants après, il me rejoignit dans la rue de la Clef, en face de la porte d'entrée de la dette. Il avait encore son panier, et il me dit que les détenus venaient d'être transférés au Luxembourg et qu'if n'avait pu ie laisser. Nous le déposâmes, en conséquence, chez Moreij, où nous étions convenus d'aller, après qu'il aurait terminé sa visite à Sainte-Pélagie. Le panier resta chez Moreij, jus(|u'au jour où il fut porté au Luxembourg par le garçon de celui-ci , qu'il appelait familièrement son Gas; son nom était, d'ailleurs, ^/^orû/j^/r^.
D. Pépin vous a-t-H quelquefois proposé de vous mettre en relation plus particulière avec la personne qu'il avait conduite au Jardin-Turc?
R. Non, Monsieur.
D. Pouvez-vous vous souvenir du nom sous lequel était donnée a Pépin la permission dont il se servait pour aller à Sainte-Pélagie ?
R. Il ne me l'a jamais dit. Je me rappelle qu'il m'a dit une fois que Cavaignac avait chez lui une dette de 500 francs, ajoutant : Il faut bien que j'aille le voir, car il faut bien que Cavaigiiac trouve le moyen d'acquitter cet effet.
( Dossier Fieschi , inleirogatoires, pièce 42*.)
37* Interrogatoire subi par i^zV^c/ii, le 24 novembre 1835, devant M. le baron Pasquier, président de la Cour des Pairs.
D. Quels sont vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance, profession et domicile ?
R. F/e^c^î ( Joseph ) , âgé de 40 ans, mécanicien, né à Murato (Corse), demeurant à Paris, boulevart du Temple, n° 5o.
D. Par arrêt de la Cour des Pairs, du 19 du présent mois, à vous signilié le lendemain , vous avez été mis en accusation, comme ayant, avec les nommés Morey , Pépin , Boireau et Beschev, concerté et arrêté la résolution de commettre un attentat contre ia vie du Roi