MI
comme une supposition absurde Pidéc qu'on lui avait prêtée de faire passer un homme à cheval devant lu machine pour en prendre fa mire; cependant il a flnipar avouer qu'il était convenu avec Pépin et Morey que, le lundi 27 au soir, entre sept et huit heures, Pépin viendrait se promener à cheval, en face du Jardin Turc et de lacroisée de Fieschi, afin que celui-ci dirigeât ses canons à la hauteur d'un cavalier cheminant sur la chaussée.
La parole donnée ne fut pas tenue, Pépin ne parut pas; la machine n'en fut pas moins ajustée, parce qu'il passa diverses personnes achevai; mais Fieschi aurait désiré voir venir Pépin, pour s'assurer que chacun faisait son méfier, c'est-à-dire, selon lui, que chacun se prétait à fa circonstance de l'attentat que, dejmis quatre mois, Pépin, Morey et lui avaient tramé.
Après avoir quitté la fille Bocquin , comme Fieschi cherchait à se fuir lui-môme et à s'étourdir sur le mal qu'il devait faire le lendemain, il entra au café des Mille- Colonnes. Il s'amusait à voir jouer au billard, lorsque Boireau arriva auprès de lui comme un homme furieux, très-content d'avoir appris par Pépin que, le lendemain 28, Fieschi devait se servir d'une machine qu'il avait faite pour tirer sur le Roi, sa famille et son escorte. Quand Fieschi eut entendu ces paroles, il se mit en colère et s*étonna que Pépin eût confié une alFairc si grave à Boireau, Celui-ci dit alors à Fieschi qu'il était venu à cheval, entre sept et huit heures, sur le boule vart, se promener devant le Jardin Turc, et lui demanda s'il l'avait aperçu. Il raconta que Pépin, qui était malade, l'avait envoyé à sa place. Cette confidence donna beaucoup a penser k Fieschi, parce qu'il ne crut nullement à la maladie de Pépin, et qu'il imputa son absence à sa lâcheté et au désir qu'il avait de n'être pas
JUppobt. 86
connu pour avoir pris pari à une entreprise si périlleuse.
On peut juger que la nuit qui suivit une telle soirée procura peu de repos à Fieschi} le lendemain au matin, craignant l'effet des indiscrétions (\eBoireau, il alla de bonne heure se promener sur le bord du canal, toujours en réfléchissant au mal si étendu qu'il devait foire.
Si J'avais tué le Roi, les princes et une grande partie des généraux et des gens de leur suite, dit-il, que serait-elle devenue, notre maUieureuse patrie ! Je ne m'occupais pas de moi-même comme je m'occupais de la petite Nina, et je n'ai pas i*aineu mon amour-propre d'avoir donné maparolc à des gens de cette espèce. En quittant les bords du canal pour revenir chez moi, je ne pris pas la i~ued'Angoulêmc, parce qu'il y ava it trop fie monde ; il me semblait que toutes les personnes que je voyais devaient lire sur ma figure que j'allais commettre un pareil attentat... Je rencontrai Boire au sur le boidevari ', parallèlement à la rue Chariot, ?nais du côté opposé. Il était avec un jeune homme très-brun, portant des moustaches bien fournies , que je ne connais pas. Nous rte parlâmes de rien , quoique je pense que Boireau avait confié à son compagnon qu'il devait y ai'oir une affaire sérieuse. Il se tenait sans doute en réserve avec moi, pour ne pas me faire voir qu'il avait confié le secret à un autre. En me quittant,Boivcau me dit, sans que l'autre l'eût entendu : Nous serons tous par Ici et nous attendrons l'affaire. — Je voltigeai par là comme un homme égaré en voyant la garde nationale et la troupe de ligne se placer.
Fieschi a ajouté qu'il connaissait depuis longtemps la haine de Boireau pour le Roi et son gouvernement. Il a rappelé l'histoire d'une nuit d'ivresse dont il avait déjà fait mention, et durant laquelle, en sortant du café des
Sept-Billards, Boireau avait proposé à Maurice et à lui de tirer au sort à qui tuerait le Roi, et avait traité de lâche quiconque n'agréerait pas sa proposition. Ficschi a termine cette révélation en disant qu'il avait tout dit et que désormais il n'avait plus rien à déclarer.
H parait qu'il en coûtait beaucoup à Fieschi d'incriminer Boireau. C'est le dernier des trois hommes qu'il désigne comme ses complices qu'il ait voulu charger. H s'en excusait en quelque sorte, vis-à-vis de lui, iors de leur confrontation». Ce jeune homme lui tient au cœur, il semble n'avoir pas contre lui ce même ressentiment qu'on dirait qu'il éprouve contre Morey et Pépin f qu'il accuse de l'avoir entraîné dans le crime et de lui avoir fourni les moyens de le commettre.
H est établi, par diverses dépositions, que Boireau a en effet emporté du magasin du sieur Vemert , le 26 au matin, un foret, sous un prétexte qui a été reconnu faux. La mèche de ce foret, qu'il a rapporté plus tard, s'est trouvée émoussée. Fieschi & cru reconnaître cet outil pour celui qui lui a servi à percer ses canons de fusil. Cependant il lui a paru que la mèche du foret qu'il avait employé était plus courte et plus cassée vers le bout. Boireau ne s'est pas souvenu si c'était là le foret qu'il avait pris avec lui quand il était sorti le dimanche 20 juillet; il sait seulement qu'il y a des forets pareils chez le sieur Vemert.
Un mot remarquable est écliappé à Boireau lors de sa confrontation avec Pépin. M. le Président lui ayant rappelé qu'il semblait résulter de l'instruction que Pépin, qu'il soutenait ne pas connaître, l'avait envoyé, le lundi 27 juillet au soir, passer avec son cheval sous la fenêtre de Fieschi, Boireau a répondu : Je n'ai Qu'une chose à dire, c'est que je suis innocent; s'il y a
ao.
d'autres complices, c'est à vous de les cfiercher; ce n'est jamais moi qui livrerai un père de famille ; j'ai trop d'humanité pour cela.
Toutefois jusque-là rien ne prouvait que Boireau connût l'emploi qui avait été fait de son foret par Fieschi, le lundi 27 juillet au matin; il parut Ira il même, d'après la déclaration de Fieschi, que Boireau n'aurait été instruit par Pépin que le soir de ce même jour de l'existence de la machine; ce n'est, en eflet, que dans l'après-midi qu'il en aurait révélé l'existence à Smrwu. Tout le reste de la déclaration de Fieschi roule sur des entretiens qui auraient eu lieu entre Boireau et lui, et que Boireau nie. L'appréciation de ces circonstances est toute morale,, elle dépend de l'appréciation du caractère de ces deux hommes, et du degré de confiance que leurs paroles vous auront inspiré.
Dans sa confrontation avec Fiescki, Boireau a reconnu qu'il avait rencontré celui-ci sur le bouievart du Temple, le 28 juillet au matin; mais il a soutenu que ce n'était pas lui qui avait dit à Fieschi: Nous serons tous là , el nous attendrons l'ajfaire.
M. le Président lui ayant demandé quel était celui qui pouvait avoir tenu ce propos, Boù-eau a répondu qu'il ne le savait pas. — Est-ce la personne qui était avec vous? a repris M. le Président. — Je n'en sais ?'ien , a répliqué Boireau. — Voire réponse donne à penser que quelqu'un a tenu ce proj)os , que vous le savez et que vous ne voulez pas le dire? — // ne Jaut pas attacher trop d'importance aux paroles qui peuvent écliapper à tin ouvrier aussi peu instruit que moi. J'étais seul. Si j'ai été vu ce jour-là par Suireau avec Martinault, c'était sur le botdcvart des Italiens.
Fieschi a assuré depuis qu'H avait su de Boireau que
c'était un avocat de ses amis, chef de Section de la société' des Droits de l'homme, qui l'accompagnait ce jour-là sur le boulevart,
II a déclaré, de plus, élre allé une fois chez Pépin avec Boireau; il ne doute pas que Boireau n'y soit a Hé plus souvent. Cependant Boireau a déclare ne point reconnaître Pepin^ et Pepm a déclaré qu'il ne croyait point reconnaître Boireau f et que s'il l'avait vu une fois, il ne le reconnaissait pas. Plus tard, il a dit qu'il croyait bien l'avoir vu venir boire la goutte dans sa boutique.
Dans un tel état de choses, il ne restait plus qu'à rechercher soigneusement tout ce qui pouvait confirmer ou atténuer les révélations de Fieschi, fortifier ou infirmer les dénégations de ceux qu'il accusait d'être ses complices. Mais tout en y procédant, il était impossible de n'être pas frappé de la lenteur et de l'espèce d'hésitation que Fieschi avait apportée à faire ses aveux, et des constantes et énergiques dénégations de Morey, de Pépin et de Boireau. On ne pouvait s'empêcher de remarquer tout ce qu'il y avait d'invraisemblable à supposer qu'un homme tel que Fieschi se crût indissolublement lié jusqu'au crime, et au crime le plus détestable; jusqu'à la mort, et à une mort ignominieuse, par une promesse faite à des hommes tels que Morey et Pepm. Ne pouvait-on pas en conclure, ou que Fieschi était engagé envers d'autres hommes dont il avait lieu de priser plus haut l'estime ou le mépris, ou que , dans l'intention évidente d'améliorer son sort en faisant profession d'une sincérité mensongère, il aggravait à plaisir les charges qu'il faisait peser sur Pépin et sur Morey ? Il était du devoir des magistrats instructeurs de lui présenter ces objections dans toute leur force; c'est ee qui a été fait.
Dans un de ses derniers interrogatoires, on lui a fait observer qu'en comparant la disproportion qui paraissait exister entre l'énergie de son caractère et ce qui apparaissait du caractère de Pépin et de celui de Morey, et en considérant les immenses et funestes conséquences de son attentat, bn s'expliquait difficilement comment l'influence de ces deux hommes avait pu suffire, soit à ïuien faire concevoir le projet, soit aie lui faire accomplir.
Nous allons transcrire la réponse de Fiescki; elle doit être pesée. Ce n'est qu'en se familiarisant avec ses idées, avec sa manière d'être et d'envisager les hommes et les choses, que l'on peut apprécier la vraisemblance ou la vérité de ses paroles. En pareille matière , il n'y a point de mesure commune entre les hommes : ce que dit chacun d'eux doit être examiné d'après son caractère, ses idées, ses croyances, sa situation sociale, ses actes antérieurs; en un mot, sa personnalité tout entière.
C'est pourquoi nous nous sommes efforcé le plus possible, dans le cours de ce rapport, de les faire penser, agir et parler devant vous; écoutez Fieschi:
« J'avais donné ma parole à Pépin et à Morey : je «leur avais des obligations depuis que j'étais pource suivi, et le rang d'un homme n'est pour moi d'au- «cunc considération quand il s'agit de tenir une pa- «role donnée. Si je n'avais été leur débiteur que d'une «somme d'argent, j'aurais pu m'acquitter; mais il s'a- «gissait d'une dette de cœur. Toutefois, ayant mieux « connu Pépin, qui faisait le républicain et qui était aris- « tocrate, qui n'àvait pas eu le courage de mettre le feu « à la traînée de poudre que nous avions faite pour Pex- «périence de notre machine, qui était dominé par son «intérêt',' et qui avait livré notre secret à un jeune
«homme tel que Boireau, venu à cheval à sa place sur aie boule vart, le 27 juillet au soir, en face de ma «croisée, pour l'a justement des canons; si j'avais eu «ce qui m'était dû par Isidore Janot et Salis, je me «serais libère envers Pépin, et j'aurais été heureux de «renoncera mon projet1.»
C'est ici le lieu de relever une circonstance révélée paries sieurs Suireau père et fils, dans leurs dépositions. Quelques jours avant l'attentat, Fieschi paraissait se tourmenter beaucoup de ce que Janot n'arrivait pas ; on l'entendait repeter avec impatience : « Janot n'arrive pas ! Janot n'arrive pas ! » Ne serait-ce pas que si Janot c'tait arrive, Fieschi aurait eu l'espérance de pouvoir payer ses dettes et de dégager sa parole?
On ne s'en est pas tenu là; ii ne fallait pas iui laisser croire qu'on admettait sans examen, et sans un examen scrupuleux, les déclarations qu'il avait faites. 11 était important de l'avertir que ia justice ne demandait pas des coupables, mais ia vérité avant tout; qu'elle ne voulait savoir que ce qui était en réalité, et que ce serait l'oflenscr, et non la satisfaire, que de désigner à ses poursuites des hommes qui ne seraient pas véritablement les complices du crime qu'elle était chargée de punir. Dans cette intention, on a représenté à Fieschi que Pépin avait nié tous les faits qui avaient été articulés a sa charge; qu'il avait opposé, à toutes les déclarations de son accusateur, les dénégations les plus formelles, et qu'il lui reprochait avec amertume de vouloir perdre gratuitement un père de famille, après lavoir exploité. On l'a invité à réfléchir consciencieusement au résultat des graves accusations qu'il avait portées contre Pépin, et à ne dire que l'exacte vérité.
' Interrogatoire de Fietc/à, 13 octobre.
A ces sérieuses observations Fieschia fait une réponse solennelle. Nous nous conformons k ses intentions en la répétant: <r Je demande que l'on écrive ici ma réponse «textuelle, sans s'occuper des formes de mon langage, o afin que ce soit exactement consigné au procès-verbal. «Je jure devant la face de Dieu et des hommes, sur le « tombeau de mon père, que toufee que j'ai dit à l'égard o de mes complices est la vérité, et je le proteste en pré- «senec de la nation entière. Ce n'est point en demandant ma grâce à aucun magistrat, depuis le président «et les ministres jusqu'aux juges d'instruction; car du «commencement, je ne l'aurais pas fait au Roi ïui- «môme. Si toutes les couronnes du monde fussent venues «me parler pour avoir ces révélations, elles n'auraient «pas eu un plus heureux succès, puisque je préférais « mourir sous le nom de Girard, dans l'espoir de ne pas «être connu.
«Ce n'est point par faiblesse ni par défaut de forcés «physiques ou morales, ni par promesses d'argent, ni, « je le répète, pour ma grâce que j'ai fait ces révé- «lations consciencieusement. C'est un homme venu «sur mon chemin, que je connaissais depuis long- « temps, et qui avait été mon bienfaiteur; c'est par îa « reconnaissance que je devais à M. Lavocat, malgré «qu'il y avait onze mois que je ne l'avais pes vu, « que je me suis décidé à parler. M. Lavocat a rendu «encore un autre service à son pays, quelle que soit « l'étendue des malheurs qui aient pu arriver, et que « j'ignore. La présence de M. Lavocat, que j'ai reconnu « de loin, causant avec M. Partis, pendant que j'attendais «le cortège, fut cause que je me dis à moi-même : « Te voilà, mon bienfaiteur y ta inte me fera manquer « mon projet! Aussitôt je mis ma main aux deux écrous,
«l'un après l'autre; je baissai ma mécanique de quatre «ou cinq pouces environ, c'est-à-dire les culasses, ce «qui. fit changer la direction des bouches, en les éle- « va nt ou même en les obliquant. La vue de cette «12e légion, composée de gens au miiieu desquels «j'avais vécu pendant quatre ans, me fit aussi sentir «oe qu'il y avait de criminel à faire feu sur des hommes «avec lesquels j'avais bu et mange; mais je répète que «l'homme qui s'était emparé depuis longtemps do mon «caractère et de mes sentiments, c'est M. Lavocat , «dont la présence me troubla au point que je n'étais «plus capable de reconnaître une personne sur la chaus- « sée. J'eus la pensée alors d'aller me jeter à ses pieds, «de lui avouer mon projet criminel. En donnant au- «dience à mes réflexions, je me dis : Quand je t? mirerai avoué mon projet, que feras -tu? Me feras -tu «partir à l'étranger? Depuis onze nwis que je ne t'ai
«vu, V absence c'est la mère de l'oubU!.. Pas
«moins, je me suis décidé à descendre et à me jeter « à ses pieds. J'ai traversé trois chambres ; mais comme «j'avais barricadé mes portes, pendant que je m'occu- «pais à sortir les planches, j'entends un roulement: « je reviens sur mes pas. J'aperçois la 1 2e légion qui «changeait de position. Je perdis de vue mon bienfai- «tcur, mai* je n'en reniai toujours pas moius troublé.
«14 me viîvt à l'esprit que Pépin et Morey savaient «que je devais exécuter mon projet; que je leur avais «donne' ma parole, et je me dis î // vaut mieux mourir «0«iî de survivre à la /tonte Savoir promis, et puis de -•fitfrc ie hkhe; car j'aurais été traite de lâche et d'es- «oroc, malfcro <|ue je n'eusse reçu que 40 francs en- «viron en dehors des frais, pour tous les achats qu'il -«avait fidtu «foire.jDans cet intervalle, j'aperçus Je cor*
Rapport. »?
« tége en face de Franconi; je me dis alors : Quel mal» «lieur vas-tu faire ? Et moi-même je me sens bien cou- «pabie d'avoir fait ces réflexions, et de n'en avoir pas « moins exécute" mon projet; d'avoir réfléchi que j'au- « rais pu tuer tant de généraux, qui n'ont point d'autre « fortune que leurs appointements, qui avaient gagné « leurs grades sur les champs de bataille, en combattant « pour leur pays, sous les ordres du grand Napoléon. «Ces généraux ont des enfants à élever, des filles à «marier, qu'ils auraient pu doter avec leurs appointe- «ments. Privés de leur père, ces enfants n'auraient pu «être élevés ni dotés. Pendant que je faisais ces ré- « flexions au pied de ma mécanique, le Roi continuait «sa marche, et il arriva près du grand arbre en face, «environ 30 ou 35 pas hors de la direction de mes « canons. J'aperçus même un généial avec une écharpe «muge qui avait, autant que je me le rappelle, franchi « la direction de mes canons; je ne songeai plus à ré- «tablir la direction de ma mécanique, je fis un pas «pour prendre un tison à la cheminée, la distance est « d'environ un mètre cinquante centimètres, et je mis le « feu. J'ignore ce qui en est résulté. Quand les ministres «sont venus me voir dans ma prison, je leur ai dit, en « présence de M. Lavocat f que si j'avais des révélations «à faire, je ne les ferais qu'a lui; que tout ce que je lui «dirais serait l'exacte vérité; je i'ai dite, même à mon «préjudice comme au préjudice de ceux qui m'avaient « fourni la farine pour faire le pain. J'ai un dernier vœu « à exprimer : ce que vous écrivez doit me survivre ; il « faut que ces papiers soient lus et servent d'enseigne- «ment à ceux qui seraient tentés de faire comme moi; «qu'ils prennent des gants avant de m'imiter. »
« Ainsi, reprit le magistrat interrogateur, vous persis-
«tez à dire que vous n'avez fait que rendre hommage «à la vérité' en faisan^ sur Pépin et Morey les déclara- «dons consignées dans vos précédents interrogatoires?» —«Oui, monsieur : j'ignore si Pépin ou Morey parlent, « mais moi je décf are de nouveau que je dis la vé- « rite. Les premières révélations que j'ai faites étaient « incomplètes ; mais ce que je disais n'était pas moins
« vrai J'ai été touché des visites de M. Lavocat, des
« bontés qu'il m'a témoignées dans mon malheur; je sais «qu'il est attache au Gouvernement, et j'ai cru faire à «la fois une chose agréable à mon bienfaiteur et utile à «la nation et au Roi, en lui révélant la série des cir- « constances qui m'avaient excité à réaliser mon crime. »
«Dire la vérité est le premier devoir d'un accusé, «reprit le juge d'instruction. La justice ne saurait croire «que, par complaisance pour une personne quelconque, « vous auriez fait de si graves déclarations ; elle vous « invite de nouveau à dire si les aveux que vous avez «faits sont en tous points conformes a la vérité, ou s'ils «ne seraient que le résultat d'une combinaison quel- « conque de votre part. » — « Quels que soient les services «qu'ait pu me rendre M. LavocaJ, quel que soit mon «dévouement pour lui, dévouement dont je lui ai donné «des preuves dans les événements de juin 1832 et d'a- « vril 1834, jamais ma complaisance n'aurait pu aller «jusqu'à trahir la vérité dans des circonstances aussi «graves, et quand mes déclarations peuvent avoir des « conséquences aussi extrêmes.;» >
Que pourrions-nous ajouter à ces paroles? Fieschi s'y manifeste tout entier. Jusqu'à quel point l'homme qui s'y peint mérite-t-iï votre confiance lorsqu'il accuse ceux qu'il a évité si longtemps de compromettre par sas aveux? Dans quelle proportion les passions diverses
(Mi)
qui ie dominent peuvent-elles entrer dans ses premières et ses dernières déterminations? C'est ce qu'il ne nous Appartient pas de préjuger. " «"*
II nous reste à vous rendre compte de cette partie de l'information relative à. Morey, à Pepm et à Botreau f destinée à servir de contrôle aux déclarations de Ftes- <rfo'.Nous tâcherons d'éviter, autant que nous ie pourrons, de vous fatiguer par d'inutiles répétitions, et nous ne redirons que ce qu'il sera indispensable de redire pour être clair, sans oublier que la clarté est notre principal devoir après une religieuse exactitude.
Vous connaissez déjà Morey* Né à Chassaigne, d& parlement de la Cote-d'or, H a servi dix ans comme ouvrier dans le train d 'artillerie de l'armée et dans un régiment de hussards. En 1816, ii avait été arrêté comme prévenu de projets d'assassinats contre la fa^ mille royale. II était, à la même époque, accusé d'un meurtre commis sur la personne d'un soldat autrichien pendant l'occupation étrangère; il fut acquitté par la cour d'assises du département de la Cote-d'Or, comme n'ayant donné fa mort que pour sa légitime défense. On \ ui reproche d'avoir abandonné sa femme et ses * enfants à Dijon, pour venir à Paris en 1 8 1 7; depuis cette époque, il vit en concubinage avec une dame Manchet qui passe' pour sa femme; if exerce fa profession de sellier et bourrelier.
II n'a jamais dissimulé ses opinions républicaines : if en a fait profession ouverte dans ses interrogatoires. Il est habile au maniement des armes à feu, et connu dans les environs de Paris y pour seS succès, comme tireur de prix.
Le 11 avril 1826, *n jugement du «tribunal de commerce de Paris fa déclaré; en *tat defailiite. Isfl*
causes du dérangement de sa fortune furent attribuées, par le commissaire-rapporteur, à des dépenses frivoles, qu'entraînait principalement la présence de la femme Mouchet dans sa maison, où régnait, suivant le rapport, la plus grande dissipation.
La faillite de Morey fut suivie d'un contrat d'union entre ses créanciers, et enfin d'une transaction par laquelle ils consentirent à cesser toute poursuite, moyennant quinze pour cent de leur créance, payables dans quinze jours.
. Plus tard, Morey f décoré de juillet, a fait partie de la société des Droits de l'homme et du citoyen. C'est vainement qu'il l'a nié; son nom est compris dans le dénombrement des membres de la section Homme y du 12e arrondissement; il paraîtrait même qu'il a rempli dans cette société les fonctions de commissaire de quartier. Lors de la perquisition faite à son domicile, on y trouva, entre autres ouvrages politiques, l'Exposé des principes républicains de la société des Droits de C homme et du citoyen; le journal le Populaire) les Cfiaînes de l'esclavage , par Marrastf et le Procès des accusés d'avril f public de concert avec les accusés Ces deux derniers écrits ne lui appartenaient pas.
Morey a reconnu qu'il avait cacbé Ficschi cbez lui pendant trois mois, parce qu'il le croyait poursuivi pour délit politique; il a prétendu que Ficschi était entré chez lui au mois tle novembre 1834, et qu'ils s'étaient séparés en janvier. Là déposition de la femme Mouchet est ' conforme à cette déclaration. Ficschi était tout 4 fait sans Urgent quand il était chez Morey, «t quand il «n'est âttrti.
4 *rotè>verb*I de perquisition chez Noîtand «t Morcy, par M. Gaschon, 31 juillet.
Morey prétend n'avoir revu Fieschi qu'une foi» depuis que celui-ci serait sorti de chez lui, et cela vers îe milieu de juin. Après avoir parié de cette entrevue sans rien ajouter, Morey s'est ravise dans un de ses interrogatoires suivants. Il n'a point changé la date de l'entrevue, mais il a déclaré que c'était près de l'Arsenal que Fieschi lui avait parlé d'un ami qui devait le présenter à un grand personnage, et avait fiai par lui dire que les républicains étaient des lâches, et qu'il arrangerait cette affaire-là. Il fallait bien qu'il eût des intes, a continué Morey, puisqu'il a dit à Nina, deux jours avant l'événement : qu'après demain elle aérait heureuse! c'est elle qui Va dit.
A une troisième reprise, et dans un troisième interrogatoire, Morey, qui a jugé apparemment n'avoir pas parlé assez explicitement jusqu'alors, a déclaré, tout à coup, que Fieschi lui avait annoncé avoir changé de drapeau, et que le parti républicain n'était pour rien dans cette qffairc-là. M. le Président lui ayant demandé ce qu'il en savait, il a répondu positivement qu'il était à sa connaissance qu'il n'y avait aucune personne du parti républicain compromise dans cette affaire.
H est difficile de n'être pas frappé de la t irdiveté et du caractère récriminatoire de ces déclarations, et rien n'est plus évident que leur inconséquence; car, en dépit des dénégations de Morey, elles contiennent l'aveu implicite que Fieschi s'était ouvert à lui sur ses projets. On doit en conclure, en effet, qu'il savait que Fieschi avait entrepris une affaire fort grave, dans laquelle les républicains avaient du le servir, puisqu'il les accusait d'être des lâches pour l'avoir abandonné. Il résultait d'ailleurs nécessairement de ces confidences qu'il avait existé des rapports fréquents et intimes entre Morey
et Fieschi: c'est ce que M. Je Président fit remarquer a Morey, qui ne put donner, de ces contradictions, aucune explication satisfaisante.
Morey a nié avoir accompagné Fieschi lorsque celui-ci est ailé louer son appartement au boulevart du Temple; il a soutenu ne s'être jamais donné pour son oncle; il a nié qu'il connut Fieschi sous le nom de Girard, et il a soutenu ne lui avoir jamais donné d'argent. Sophie Sahtwn, fille du portier de ia maison n° 50 du bouievart du Temple, confrontée avec Morey, a dit qu'elle croyait bien que c'était lui qui accompagnait Fiesçhi quand il est venu louer l'appartement où était placée la machine, et qui se donnait pour l'oncle de Girard, Elle a ajouté : Surtout lorsque je l'examine par derrière, c'est bien cet homme-là; c'est sa taille, sa corpulence; mais il n'a pas l'accent gascon qu'avait l'oncle prétendu du faux Girard1. La femme Larcher*, qui habite la maison dont la fille Sa ht on est portière, confrontée avec Morey, a reconnu qu'il avait la tournure de l'individu qui se disait l'oncle de Girard ; mais que cet homme lui avait semblé un peu plus grand et un peu plus fort quef celui qui était actuellement devant ses yeux,
Elisabeth Andrenerz a également trouve que Morey avait de la ressemblance avec l'individu qui passait pour Poncle de Girard ; mais que cet homme ne portait pas de favoris, et qu'il lui avait paru un peu plus grand que l'homme avec lequel elle était confrontée, et avoir les épaules plus larges.
Selon Nina Lassave, c'était Morey qui, d'après ce qu'elle tenait de Fieschi lui-même, était enfermé avec
1 Interrogatoire de Sophie Salmon, et sa confrontation avec Morey, l,r août. ' Déposition de la femme Larcher, et ta confrontation avec Morey, S août. ' Dc'oosiuoii d'Élisubeth AnJrener et a* confrontation avec Morey. 3 août
celui-ci dans sa chambré lorsque k portière du na 50 avait empêché Nina de monter chez Gérard, parce que , disait-elle , il est enfermé avec son oncle. Fieschi a déclaré lui-même, en termes exprès, que Morey était celui dont il se disait le neveu, et qui Pavait accompagné lors de la location de son appartement.
Morey a nié s'être trouvé chez Fieschi le dimanche 26 juillet. II a soutenu que, le lundi 27, à l'heure- où Nina Lassave assure l'avoir vu buvant de la bière avec . Fieschi sur le boulevart du Temple, il était, avec les autres décorés de juillet, rue du Faubourg-Saint-Martin, à l'église française où l'abbé Chàtel officiait.«QueIques personnes qui se trouvaient avec Morey dans cette église j où Pépin se trouvait aussi, ont fait connaître qu'il en était sorti de bonne heure et avant la fin de la cérémonie.
H a soutenu (pie le jour de l'attentat , après être parti à six heures du matin, pour aller à la Maison-Blanche faire un recouvrement, il était rentré chez lui avant dix heures, et n'était plus ressorti qu'après son second déjeuner et pour aller chez Nolland,
Nolland était, , comme Morey, de ia société des Droits de l'homme et membre de ia même section. On a saisi chez lui divers 'numéros des différents journaux du parti, tel que le H è formateur, le Populaire, le Bon Sens, et un exemplaire de la Révolution de J&80, par M. Cabet. . *
Cependant la présence de . Morey dans la ruedes •Fossés-du-Tcmpie, entre dix heures et demie et onze heures et demie, le jour de l'attentat, acte constatée par la déposition d'un domestique de M. Panis, membre de
la Chambre des Députés. Ce témoin1 a vu Morey^n^nK
du côté de la Bastille et allant tout doucement} il passait devant la porte du Jeu de 6oule,
Morey a nie' le fait. Burdet, c'est Te nom du témoin, a persisté à le soutenir en la présence de Morey, quand ils ont été confrontés. Morey connaît Burdet pour un honnête homme, qui n'a aucun motif de haine contre lui; il soutient seulement quV/ s'est trompé. Pour ïe prouver, il dit que s'il avait passé près de Burdet, qu'il connaissait, if l'aurait salué ou lui aurait parlé. L'observation de Morey aurait quelque force si le motif prohabîe de sa présence en ce lieu ne faisait comprendre qu'il était peu curieux d'y être remarqué en un pareil moment.
II résulte d'une déposition de la femme Mouclœt, fa même qui vit maritalement avec Morey, selon leur langage, qu'après être sorti de chez lui, à sept heures du matin le 28 juillet, il est rentré, entre neuf et dix heures ; ensuite if est sorti de nouveau, et n'est revenu jxnir le dîner qu'après que les enfants avaient mangé. Selon Lutz, apprenti de Morey, et la fille Mony, repasseuse, qui demeure dans la même maison, il ne serait rentré chez lui, ce jour- là, pour la seconde fois, qu'entre une heure et une heure et dcmie;4f est donc probable que Morey ne rend pas un compte exact de l'emploi de son temps, et le témoignage de Burdet subsiste dans toute sa force.
Nous avons dit que Morey soutenait n'avoir su qu'après l'attentat que Girard et Fieschi ne faisaient qu'une seule et même personne; il prétend ne l'avoir appris nue de la bouche de Nina quand il lui a fait porter la malle de Fieschi. H avait d'abord nié ce dernier fait, sur lequel fa déposition des témoins qui l'ont
Rapport. 18
reconnu1, le témoignage deNollandet les déclarations de Nina Lassave ne laissaient aucun cloute. H a fini par convenir lui-même de ce qu'il n'avait pas avoue plus tôt, et il a reconnu qu'il avait menti pour la malle*; ce sont ses propres expressions.
H prétend que son intérêt pour Nina a été excite par le récit qu'elle lui a fait de la manière dont Fieschi s'y était pris pour la faire sortir de la Salpétrière. L'iwmme le plus barbare, dit-il, aurait fait ce que j'ai fait.
Toutes les circonstances concourent pour démentir le rc'eit de Morey. Vous avez vu que la fille Nina est sortie spontanément de la Salpétrière; qu'elle n'en est sortie qu'après l'attentat, et que Fieschi lui avait même expressc'ment recommandé de l'y attendre. Ces faits ne résultent pas seulement des déclarations de Fieschi et de Nina, mais ils sont confirmes par les dépositions des femmes Roux, Somet et Deaumllers, qui habitaient la Salpétrière comme Nina, et par celle d'Annettc Hocquin, chez laquelle Nina s'est réfugiée dans la nuit du 28 au 29 juillet.
Morey accuse Nina et Fieschi de s'entendre pour perdre leur bienfaiteur; il soutient que Nina ne lui a rien dit de ce qu'elle savait, qu'après avoir reçu la malle, le 30 juillet. Cependant il convient que Nina est venue le chercher la veille, après midi, dans sa maison ; qu'il n'a pas voulu l'entendre là; qu'il lui a dit qu'elle lui conterait cela plus tard> et qu'il l'avak envoyée l'attendre à la barrière du Trône. II a reconnu qu'il était allé l'y joindre, et qu'il l'avait menée chez un traiteur
• Confrontation de Morey et de Dubromet, S août.
* Interrogatoire de Morey, 6 août.
hors de fa barrière, ou elle s'était fait apporter une soupe et un demi-setier de vin
Vous savez l'importance de ce rendez-vous, et vous vous rappelez ce que fa fille Lassave en a raconte'. Morey a été reconnu par fc garçon de service du restaurateur Bertrand, demeurant près fa barrière de Montreuif; if Ta vu venir, fc mercredi 29 juHfet, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, prendre un repas, en compagnie d'une jeune fiffe qui avait un œil de moins. On leur a servi un potage, un pain, deux côtelettes de veau cuites dans jeur jus, et une bouteille de vin blanc. Us sont restés une heure et demie à table ; pendant ce temps, ifs ont cause' tout bas, de manière a n'être pas entendus, et à être remarqués par des officiers de la garde nationale de fa banlieue, qui étaient à une autre table, et qui n'ont pu s'empêcher de faire quelques plaisanteries sur le long entretien de ce vieillard et de cette jeune fille. La servante du restaurateur Bertrand a reconnu la fille Lassave pour l'avoir vue, le 29 juillet, dans l'établissement de son maître, en compagnie de Morey1 } qu'elle avait déjà reconnu. Nina Lassave reconnaît les deux témoins, ainsi que le restaurateur Bertrand, quoique celui-ci ne la reconnaisse pas 5.
Morey convient qu'il a recommaude Ficschi à son neveu Renaudin; mais il prétend ne pas connaître le sieur Lesage. II ne sait pas si Fieschi avait pris le nom de Bescher en allant travailler à la manufacture de papiers peints; il ne se souvient pas d'y être allé voir Fieschi. Cependant if ne nie pas que Fieschi ne fui ait fait vendre pour 30 fr. de coffe au sieur Lesage.
1 Déposition de Dambreville et sa confrontation teree Morey, 99 et 30 septembre.
* Déposition d'Annette Bargeot, 30 septembre.
* Déposition A'Ajatbert Bertrand, 30 septembre.
Si Fieschi avait pris le nom de Bescher, ajoute-t-il il est possible que Lesage m'ait dit : J'ai Bescher ici; il l'aura fait venir, et je l'aurai vu; c'est comme cela que les choses se seront passées.
Il est à craindre que ces aveux et ces dénégations ne pèchent également par défaut de franchise. Il est difficile d'admettre que Morey ait donné rendez-vous à la fille Lassai>e hors de la barrière de Montrcuil, le 20 juillet, et qu'ils aient causé ensemble pendant une heure et demie, sans que celle-ci ait entretenu Morey de ce qui l'intéressait. II est peu probable que si Morey ne connaissait pas le sieur Lesage, et si le sieur Lesage n'était pas informé de l'intérêt que Moî'ey prenait au faux Bescher, il eût fait venir ce dernier pour voir Morey y lorsque celui-ci venait à la manufacture de papiers peints. D'ailleurs if résulte d'une* déclaration du sieur Lesage >quc ' Morey est venu voir Bescher plusieurs fois à la manufacture pendant que ce dernier y travaillait. Or Morey connaissait le véritable Bescher: quand H venait chercher celui qui se cachait sous ce nom, c'était donc évidemment Fieschi qu'il venait voir.
Morey et Nina Lassave ont été confrontés1. Nina à répété, avec la plus ferme assurance et dans le plus grand détail, devant Morey, tout ce quelle avait dit à sa charge; il a persisté à tout nier, sauf cependant la partie du récit de la jeune fdle relative aux soins qu'il s'est donnés pour lui trouver un logement, et à la remise de ia malle de Fieschi, II a ajouté que c'était là sa plus grande faute, et que pour tout le reste Une craignait rien y il a reproché à Nina de débiter une longue suite de mensonges, et il s'est écrié : Y aurait-il eu du bon sens (ju'ajn*ès une chose comme celle-là, je fusse allé chercher une enfant pour la lui conter? II reconnaît lui avoir
1 Interrogatoire de Morty et sa confrontation arec Nina Lassave t «G août
donne quelque argent; il est également convenu qu'il peut avoir parlé à Nina de la manière dont les canons de la machine e'taient chargés, et, à cette occasion, il a développé une théorie sur Part de charger les armes à feu, qui ne laisse pas, dans une pareille circonstance, d'avoir quelque importance dans sa bouche.
Vous vous souvenez que, selon Nina, Morey aurait dit , en s'emparant du carnet de Fieschi, qu'il fallait le brûler ou le détruire, en un mot, le faire disparaître. Lecarnct de Fieschi a été trouvé dans les latrines de la maison n° 23, rue Saint-Victor, habitée par Morey1 '. H est constant que la fille Lassave est retournée chez Morey après l'ouverture de la malle, le dimanche 2 août, mais elle affirme que les ouvriers de M. Morey lui ayant dit qu'il n'y était pas, elle n'est pas entrée dans la maison, et j>crsonnc ne dit l'y avoir vue. Morey cependant prétend n'avoir eu aucune connaissance du carnet de Fieschi; il ne l'a point emporté, il ne l'a point jeté dans les latrines où on l'a trouvé; il attribue à Nina cette action déloyale.
Morey avait d'abord déclaré qu'il ignorait complètement si Pépin connaissait Fieschi; plus tard il est convenu qu'au mois de mars dernier il avait dîné chez Pépin avec plusieurs personnes, et qu'il y avait vti venir Fieschi pendant qu'on était au dessert et avant qu'on eût pris le café. 11 a fini par avouer que c'était lui qui avait fait connaître FiesclU à Pépin*, et qu'il le lui avait présenté sous son véritable nom , depuis que Fieschi ne logeait plus chez Morey, c'est-à-drrc depuis le mois de janvier.
Itérativemcnt interrogé sur toutes les circonstances à sa charge, déclarées par Fieschi ou pariYm#, Morey
1 Procès-verbal de perquisition, 93 tout ' Interrogatoire de Morey, 39 aoûc
apcrsistéàtoutnier.Il a soutenu que Ficschi était un imposteur; que c'était lui qui, pour débarrasser sa chambre, avait remis des balles a la fille Lassave, qui les avait porCe'es hors de la barrière et avait, contre toute vraisemblance, accuse' Morey de les y avoir déposées. Car, en admettant, a-t-il dit, qu'il eût des balles en sa possession et qu'il voulût s'en débarrasser, il aurait été bien plus naturel qu'il les jetât dans la rivière, en passant sur le pont d'Austerlitz, que de les porter péniblement hoi*s de la barrière du Trône, d'autant plus qu'il ne pouvait avoir aucun intérêt à les retrouver, puisque pour quatre sous il aurait pu fondre plus de balles qu'il n'y en avait dans le sac qu'on lui a représenté, tandis que pour quatre sous il ne voudrait pas faire une course aussi longue. Il a affirmé, contradictoircment avec son premier interrogatoire et conformément à la vérité, qu'il avait d'ailleurs des balles à la maison *, et qu'il n'avait nul besoin de s'en procurer d'autres.
Les balles saisies chez Morey, les balles trouvées dans un sac de toile, hors de la barrière du Trône, et que Nina Lassave a déclaré y avoir été jetées par Morey, et diverses balles extraites des corps des diverses personnes tuées ou blessées, sur le boulevart du Temple, au moment de l'explosion , d'autres balles enfin ramassées sur les boulevarts, aussitôt après l'événement, ont dû être comparées entre elles par un expert. II résu lté de son rapport1 que les soixante-six balles, trouvées hors de la barrière de Montreuil, sont toutes égales entre elles, et par conséquent sorties, à la même époque, du môme moule; enfin, qu'elles étaient toutes aptes à charger les canons de la machine de Fieschi, puisqu'elles entrent librement dans sept de ces canons; et qu'à l'aide d'une baguette
' Interrogatoire de Morey, 14 septembre.
' Rapport du fieur Lepage, armurier, 18 septembre.
de fer ou de bois, on<peut les introduire, dans les autre?, en se servant d'un maillet, et il a été saisi chez Fieschi, une tringle qui parait avoir servi à cet usage. H est constant que ces balles sont, généralement de quelques grains, plus lourdes que celles qui ont été extraites des corps de M. le lieutenant-colonel Rieussec, et de MM. les grenadiers de la garde nationale, Léger et Ricard} que cependant, il s'en est trouvé une du même poids, et une autre plus légère de quelques grains ; enfin, qu'elles sont exactement d'un poids égal à celles qui ont été recueillies sur le boulevart, et qu'elles n'en di Ocrent que par leur forme, qui a dû nécessairement s'altérer dans les canons de fusil, et par le choc des corps, plus ou moins durs, qu'elles ont rencontrés lors de leur projection. Mais ces balles n'ont aucun rapport avec celles qui ont été trouvées au domicile de Morey ; et ne peuvent entrer dans aucun des moules qui ont été saisis chez lui , tandis que . Icsdcux sortes de bal les, renfermées dans sa boîte, se rapportent parfaitement à ces deux moules.
Morey est inébranlable dans ses dénégations. Quand M. le Président lui a parlé du petit modèle de la machine que Fieschi aurait présenté à Pépin, il s'est écrié : M. Pépin est un honnête homme, et il aurait bien remue Fieschi, si celui-ci lui avait présenté un projet pareil. Quand M. le Président lui a demandé s'il avait quelque souvenir des conversations qui auraient eu lieu entre Pépin, Fieschi et lui, sur les conséquences de l'attentat de Fieschi, et sur le parti qu'il faudrait en tirer pour organiser un gouvernement provisoire, il a répondu : // faut avoir des capacités pour faire des choses pareilles, eije vous demande si ce serait un homme de mon âge et de mon état qui entreprendrait des choses semblables \
1 Intcrrogtttonre àç fii«rey. »4 septembre.
Dans le cours de l'instruction/* celui que Ton conjecture être le même que Morey a été désigne plusieurs fois comme vêtu d'une redingote bleue et d'un pantalon blanc , ou d'un habit noir, et coiffé d'un chapeau noir ou d'un chapeau gris. On a saisi chez Morey, selon un procès-verbal de perquisition une redingote verdàtrc ou bleuâtre qu'il porte habituellement, un habit de drap noir, un pantalon de croisé de coton blanc, un chapeau de soie noir et un autre de feutre gris.
On avait signalé Morey comme ayant travaillé dans les écuries de M. le duc d* Ansoulême f et comme portant une fleur de lis tatouée sur le bras. Morey a déclaré que ces faits* étaient faux; il n'a jamais travaillé pour la maison de ce prince, et la marque qu'il porte sur le bras est la figure d'un hussard, qui y a été tatouée pendant qu'il était au service. Les témoins entendus sur la première de ces circonstances ont confirmé la déclaration de Morey, il n'a jamais travaillé pour les écuries de M. le duc d'Angouléme.
Le 22 août Morey a déclaré qu'il cesserait de prendre de la nourriture si on ne changeait pas son régime. Ce régime a été amélioré selon l'avis et les prescriptions des médecins; néanmoins la santé de Morey n'a cessé de décliner depuis qu'il est arrêté. H parait atteint d'un prorond chagrin. Le désordre de ses affaires, la gravité de l'inculpation qui pèse sur lui , fes charges qui résultent de l'instruction, le vif ressentiment qu'il éprouve contre ceux dont les déclarations Fincrimiuent, aggravent le mauvais état d'une santé dès longtemps altérée par un empoisonnement accidenter, et font craindre pour sa vie. » < u . m
' Procès-rerbal de snbic, 3 août; pcnjuwUloo «b*i Mtrty,
( tts )
Nous tous avons rendu compte de l'évasion de Pépin : elfe eut lieu le jour môme de son arrestation ; à peine eut-il le temps d'être interrogé par M. ïc Président. Pendant près d'un mois , il s'est soustrait aux recherches les plus exactes et les plus multipliées ; il a échappé à la surveillance la plus rigoureuse. Cependant, si l'on devait en croire une lettre adressée par lui à M. le Président et à M. le Procureur général près la Cour des Pairs, et qu'il fit insérer dans les journaux, il ne s'était point évadé pour se soustraire à la justice ni à la juridiction de la Cour, mais parce que la délicatesse de sa santé lui rendait impossible de supporter, sans succomber, une longue détention. II prenait, dans cette lettre, l'engagement de ne pas quitter Paris, et prometfait de se constituer prisonnier en temps utile, si on le lui ordonnait. II s'indignait qu'on lui supposât le caractère assez barbare pour être, avec connaissance de cause, de complicité dans un crime, et reconnaissait cependant l'obligation de se disculper, même pour l'honneur de ses enfants, d'une accusation , scion lui, aussi banale que déplorable.
Cependant Pépin avait quitte Paris; il était retourné dans l'asile que lui avait procuré, dans le courant du mois d'août, son ami et son associé commcrcial lc sieur Collet. Tous las jours il était entouré de gens qui lui offraient des passe-ports, et qui le pressaient de partir. D refusa un passe-port pour la Belgique, dans la crainte que son extradition ne fût demandée et aecordée.
Le sieur Collet alla de sa part chez M. Armand Carrel etchczM.Garnier-Pagès, membre de la Chambre des Députés , pour leur demander des conseils sur le parti auquel Pépin devait s'arrêter. Le sieur Collet était chargé de les assurer que Pépin était fort de sa conscience et
Rapport. ■-■ «9
no craignait vicn; H ne les tiouva pas dans leur domicile: ils étaient l'un et l'autre absents de Paris. Pépin n'a ni contesté, ni reconnu la vérité de ce récit; il connaissait M. Garnier-Pages et M. Armand Ccnrel pour les avoir vus une ou deux fois; il ne se rappelle pas que personne lui ait donné directement le conseil de ne point aller en Belgique, de crainte d'extradition.
Le sieur Collet a déclaré qu'étant allé au bureau du journal le National, pour savoir ou il pourrait trouver M. Armand Carrel, un des rédacteurs du journal lui demanda de quoi il s'agissait; le sieur Collet lui fit part de sa mission : alors le sieur Estibal, qui se trouvait là, après avoir causé avec une autre persoune, invita le sieur Collet à laisser son adresse, et lui promit de s'occuper de l'affaire de Pépin. En effet, deux personnes vinrent peu de jours après ebercher le sieur Collet à Lagny; il était absent. Le 17 ou le 18 août, le sieur Estibal revint seul; il dit au sieur Collet qu'il s'était procuré un passe-port à l'étranger pour sou beaufrère Bichat, condamné à plusieurs années de prison comme gérant du journal la Tribune, et qu'au moyen de ce passc-poi-t, qui était au nom d'une dame et de son neveu voyageant ensemble, Pépin pourrait partir pour la Belgique avec Bichat. Le sieur Collet répondit qu'il en parlerait à Pépin, Le dimanche suivant, les sieurs Estibal et Bichat vinrent à Lagny; le sieur Collet leur fît voir Pépin) celui-ci refusa de se déguiser en femme, et déclara que,. s'il quittait la France, ce ne serait que pour aller en Angleterre.
Le sieur Estibal lui proposa, moyennant 100 fr. , un passe-port pour l'Allemagne; il disait qu'il en avait autant qu^l en voulait; qu'il s'en était procuré neuf pour les évadés de Sainte-Pélagie, mais que dans le moment
ii était assez difficile d'en obtenir, surtout pour l'Anglcterre. Pépin pria le sieur Collet dédire au sîuur Estibal qu il ne voulait point de passe-port. Le sieur Barbien a confirme cette déposition par la sienne1.
Le sieur Estibal a été entendu ; sa do'positjon n'a pas e'té en tout conforme à celle du sieur Collet} selon lui, la personne que Collet serait aile' chercher au bureau du National f et avec laquelle il aurait conféré dans l'intérêt de Pépin , aurait été le sieur Bergeron. Le sieur Bergeron serait ensuite venu à Lagny avec le sieur Estibal.
Celui-ci a expliqué que ce n'était point lui qui avait eu à sa disposition les passe-poils donnés aux évadés de Sainte-Pélagie, mais bien la personne qui lui avait procuré un passe-port pour son beau-frère Biehftt'1 et qu'il a refusé' de nommer.
La déclaration du sieur Bergeron a confirmé celle du sieur Estibal; il a dit que Pépin avait fait, le 27 juillet, une collecte pour les détenus politiques, dans l'église de l'abbé Châtel, et en avait apporté le produit au bureau du National. Le sieur Bergeron l'avait vu plusieurs fois au bureau de ce journal pour affaires de rédaction, et notamment avec le père de Jeanne, le prisonnier de Clairvaux5.
Cependant les journaux répétaient, de temps à autre, la nouvelle du passage de Pépin dans certaines villes hors des frontières, et de son arrivée en pays étranger.!* police ne prit point le change, et le 21 septembre, pendant la nuit, Pépin fut découvert à
' Déposition <Ic Birhier!, S octobre.
* Déposition 6' Estibal , c octobre.
Déposition lie Bergeron, * octobre.
Magny, département de Seine-et-Marne1, en chemise, caché dans une fausse armoire placée au fond d une alcôve , au domicile du sieur Rousseau père, pro* priétaire.
li fut arrêté; M. le préfet de police avait dirigé l'opération en personne. On trouva dans le paquet apporté 3 par Pépin , lors de son arrestation 9 940 francs, dont 840 francs en or; un sac de nuit contenant diverses dardes et un volume broché des Œuvres de Saint* Jus t. Un autre paquet contenait, entre autres vêtements, deux blouses de toile grise et une casquette de crin gris, enfin quelques papiers , sur l'un desquels se trouvaient divers itinéraires, savoir: de Paris à Rouen, de Rouen à Dieppe, de Lagny à Boulogne, et une notice des visites domiciliaires infructueusement faites par la police pour la recherche des complices de Fieschi, extraite du National du 16 août 1835, et contenant les noms des personnes au domicile desquelles ces visites auraient eu lieu, selon ce journal. H n'était pas impossible que cet article eût pour but d'indiquer ces habitations, comme autant d'étapes, ou ils pouvaient espérer de trouver asile et bon accueil, à ceux qui fuyaient les recherches de la police, ou qui s'étaient soustraits aux mandats de justice. La réponse de Pépin autorise cette conjecture. Il a dit qu'en effet, dans les villes où ces recherches devaient avoir eu lieu, il se serait adressé aux personnes dont le National avait donné les noms, s'il n'en avait pas connu d'autres5. On a également trouvé dans son paquet divers extraits du journal le National, annonçant l'arrivée ou le passage
1 Procès-verbal de l'arrestation de Pcjtin, 99 septembre. 1 Procès-verbal de saisie dVflets de l'rpin, 91 septembre. * Interrogatoire de Pépin, du ii septembre.
de Pépin en pays «franger; enfin une lettre de Pépin, datée du 20 septembre dernier, adressée au rédacteur du journal le Messager des Cluxmbres, et dans laquelle il annonçait l'intention de se constituer prisonnier à Sainte-Pélagie le samedi suivant, 26, à sept heures du soin J'espèrt que celte fois, disait -il dans cette lettre , on me laissera dans ce lieu de détention , et que l'on remetras en fonction le commissaire de police sous les ordres duquelleje me suis évaddé. Cet argent, ce bagage, ces papiers semblent indiquer suffisamment que Pépin était prôt à entreprendre un long voyage. II se flattait probablement de pouvoir profiter de l'hésitation et de l'incertitude où le bruit de son départ si positivement répandu avait dû jeter l'administration, pour se mettre en route, et il espérait sortir de France pendant qu'abusée par la date de sa lettre et la promesse qu'il faisait de Be constituer prisonnier, l'autorité publique le . croyant encore à Paris, ou dans les environs, ne le poursuivrait plus au loin, ou le poursuivrait moins activement.
Pépin a demandé avec instance qu'on laissât en sa possession les Œuvres de Saint- Jus t
Nous allons résumer l'instruction en ce qui Je concerne.
Pierrc-Théodore-Florentin Pépin est né à Remy, département de l'Aisne, en 1 800 ; il est épicier et marchand de couleurs; il demeure a Paris, rue du Faubourg- Saint- Antoine , n° 1 ; ses opinions républicaines sont connues et avouées. Il a fait partie de la société des Droits de Vlurmme et du citoyen} il appartenait à la même section que Morey et Nolland. Il a été sous-chef ou chef de cette section. Un procès- verbal d'une séance qu'il pré-
1 Procè*-rerba] de remise à Ptpin de «es effets , 93 septembre..
sidait prouve qu'il y jouait un rôle actif; on y fit que le citoyen Pcjnn demande des imprimés pour former des sections a fa Gare d'Ivry : ce procès-verbal manus* crit porte sa signature.
A l'époque des attentats des 5 et 6 juin 1832, if était capitaine de la garde nationale dans la 8e légion ; sa mai* son fut signalée comme une de celles d'où les rebelles dirigeaient le feu sur fa troupe; on assure que plusieurs coups de canon furent tirés sur cette maison. Pépin a. toujours soutenu fe contraire, et il a avancé, dans une brochure imprimée qu'il se proposait de publier pour sa défense, que le canon n'avait point été tiré dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine. On ne sait pas précisément pour quels motifs cet écrit ne fut point mis en vente ou distribué. Il résulterait de l'instruction que quelques-uns des amis de Pépin lui reprochèrent de démentir ses principes politiques par cette justification, et fe menacèrent du mépris et des vengeances des républicains s'il désavouait fa part qu'il avait prise à fa rébeffion. Berryer-Fontainc, entre autres, lui dit que cette brochure n'était pas analogue aux sentiments d'un bon patriote. Un peu plus tard, Pépin a prétendu qu'avant de donner cours à sa brochure, il avait voulu s'assurer qu'elle n'aggraverait pas sa position, et que le commissaire de police de son quartier lui avait fait donner le conseil de garder le silence et de ne rien publier.
Quoi qu'il en puisse être, sa maison avait été envahie xle vive-force pendant que l'action durait encore; Fiescki a déclare' que Pépin lui avait montré les traces des ■balles qui avaient sillonné les murs des appartements, et même fracassé une pendule sur une cheminée. Pépin fut arrêté, sa vie menacée : on eut peine à fe soustraire à la fureur des soldats et des tardes nationaux. Il fut
traduit devant le 1er conseil de guerre permanent de la lra division militaire; sept chefs d'accUsation étaient formulés contre lui ; entre autres il était accusé de s'être mis à la tête de bandes armées, pour faire attaque et résistance envers la force publique agissant contre les auteurs des attentats des Ô et 6 juin / d'avoir, connaissant le caractère et le but de ces bandes, fourni un lieu de rctraite, sans contrainte, à ceux qui en faisaient pairie, et d? avoir, sciemment et volontairement, fourni et procuré des armes et instruments de crime à des bandes qui avaient pour but de faire attaque ou résistance envers la force publiqiic, pourdétruire et changer le Gouvernement, et pour exciter les citoyens ou liabitants à s'armer contre l'autorité royale. Pépin fut acquitté à l'unanimité du premier chef d'accusation, et de tous les autres à la majorité de six voix contre une- C'est alors qu'il quitta le 6e arrondissement , et transporta son domicile à la Gare, dans le 12e; H céda son établissement de la rue du Fàuboui^- Saint -Antoine à son cousin Constant Pépin} il n'est revenu dans ce faubourg qu'au commencement de cette année et après le décès de Constant.
Pépin a commencé à se cacher dès le 28 juillet. La veille du jour de l'attentat, il alla chez le commissaire de police de son quartier, et lui dit qu'il craignait d'être, le jour de la revue du Roi, exposé à quelques violences, à cause de son affaire de juin. Son absence a-t-elle été motivée par cette crainte? ou plutôt cette précaution ne devait-elle pas lui servir un jour à justifier son absence? Le commissaire de police, qui a déclaré le fait , adopte cette dernière conjecture.
On a su depuis que Pépin avait quitté Paris nuitam-
ment , ïc jour de la cérémonie funèbre pour se rendre à Lagny; il sortit, de la viile dans une charrette de nourrisseur; un cabriolet, conduit par un doses ainis, l'attendait à quelque distance de la barrière de Montrcuil3. U attribue sa disparition à la connaissance qu'il aurait eue d'un mandat d'amener décerne' contre lui.
M. le Président a recommence' à l'examiner. .
Pépin paraît attacher une grande importance à n'avoir pas connu Fieschi sous son véritable nom. Il a commence par le répéter : mais il est convenu que Morey lui avait amené un individu qui se sauvait parce qu'il était poursuivi, à ce qu'ils ont dit. l'un et l'autre; si cet individu e'tait Fiescki, il ne l'a jamais connu sous son véritable nom; il l'a juré par tout cé qu'un homme d'honneur a de plus sacré, et il a protesté que, si Morey dit le contraire, c'est une erreur ou un mensonge de sa part. Quant à Fieschi, il a ajouté qu'il ne pouvait l'empêcher de dire ce qu'il voulait ou ce qu'on lui faisait dire , mais il a affirmé que ce qu'il disait, lui Pépin, était la vérité.
Cependant deux des confidents de sa première fuite ont déposé que, déjeunant à Lagny, le 15 août, chez le sieur Leblanc, cafetier, avec quelques-uns de ses amis, Pépin feur avait dit qu'il connaissait Fieschi, qu'il l'avait vu plusieurs fois 5, et qu'il avait même indiqué son signalement. Selon le sieur Collet, interrogé sur le déjeuner de Lagny, Pépin ayant su par les journaux que l'assassin, auteur de l'attentat, avait eu des relations avec Morey, aurait dit : C'est sans doute un nomme
1 Déposition de Chaudnj, to septembre.
* Déposition de Catsan, 28 septembre.
1 Môme déposition , de Chaudey. le 99 septembre.
Bescher que- j'ai vu chez Morey, ét'qde Morèf à'dnêené chez moi. H a ajoute que si , comme H le pensait, c'était celui-là, il ne ressemblait pas aux portraits tfù'on faisait de lui. . .
1 Pépin avait déclare que le sieur Cotlet et Bescher s'etant un jour rencontrés dans sa boutique, et Beschei* ayant parlé de son habileté dans les opérations relatives au nivellement des eaux, le sieur Collet avait été ténté de l'employer dans un nivellement de ce genre. Selon Pépin, il aurait conseillé au sieur Collet de n'en rien faire, en lui disant que Bescher ne lui paraissait devoir inspirer aucune confiance. Le sieur Collet est convenu du fait-, mais il a dit positivement que Pepm ne lui avait donné aucun avis de ce genre*, il n'employa pas parce qu'il renonça au nivellement auquel il avait songé précédemment \ :
Pépin n'a contesté ni reconnu l'exactitude de ce qu'ont rapporté ses amis sur le déjeuner du 15 août; il ne peut pas l'affirmer, mais il croit bien qu'on à parlé' de l'attentat pendant le repas, dtner ou déjeuner} H ne se souvient pas qu'on ait nommé Fieschi;i{ ne se rappelle pas d'avoir donné son signalement; dans tous les cas, il n'aurait pu le donner que comme lé signalement de Bescher, et il ne peut pas dire seulement s'il a prononcé le nom de Bescher. Ces explications, comparées avec le langage! positif et ferme de Cassan et de Ohaudey} sont loin d?en diminuer l'autorité.
Pépin a répété de nouveau, et pour la centième fdis, qu'il n'avait jamais connu Fieschi sous son véritable nom ; que si on avait prononcé une fois ce nom devant lui dans la conversation , il n'y avait fait aucune at-
j > | *w il t , » | Il i » il ■
« Déposition de Colltt Je 3 octobre.
tendon; que d'ailleurs l'homme que ce nom désigne ià* jamais été connu {fans sa maison sou» Je nom de Fieschi. Ce langage est d'autant plus remarquable que Bescher, dont Fieschi avait pris le nom et emprunte le livret, n'était point un être imaginaire : ce livret était celui de Tell Bescher, relieur de profession, et bien connu de vous, Messieurs.
Arrêté le 22 juin 1 834 , comme prévenu de complot contre ia sûreté de l'Etat, il a été mis en liberté par ordonnance de votre Commission des douze. Nous serons obligé, à la fin de ce rapport, d'appeler sur lui votre attention d'une manière plus spéciale. Bescher était particulièrement connu de Morey, et très-probablement connu de Pépin.
M. le Président ayant demandé à Pépin s'il se souvenait de l'époque précise à laquelle Fieschi ou Bescher lui avait été présenté par Morey, il a répondu : Si c'est de Bescher que vous voulez parler, je ne peux pas préciser l'époque ; je dirai seulement que c'était l'hiver. Quand on lui a parlé de son entrevue avec Bescher et Morey, à l'occasion du dessin de la machine et pour arrêter le devis des dépenses qu'elle entraînerait, il a dit qu'il ne connaissait pas Bescher, et que s'il avait dit précédemment que cet homme avait couché quelquefois chez lui , sans pouvoir préciser le nombre de fois, cela ne s'était pas répété souvent, parce qu'il lui avait fait l'effet d'un homme de police ^quand il l'avait entendu causer. II a pris à témoin l'Être suprême que tout ce qu'on disait de ia connaissance qu'il aurait eue du projet de ia machine et de son usage était de la plus insigne fausseté \
M. le Président ayant demandé à Pépin si , selon
1 Interrogatoire de P«pin, du i5 septembre.
ce qui résultait de f instruction , ce n'était pas loi qui aurait donné à Fieschi l'argent nécessaire pour payer le premier ternie du logement qu'il avait loué dans l'intention de se servir de la machine, Pépin a déclaré que s'il avait donné de l'argent a Fieschi, en supposant que Fieschi et Bescker fussent une même personne, il^e lui avait jamais donné une somme aussi considérable. II a de nouveau protesté, au nom de Dieu et du ciel, qu'il était faux qu'il eût donné une somme de 130 fr. pour garnir le logement de Fieschi de meubles. Il a nié être allé, avec Fieschi ou Bescherf sur le Oiiai de la Râpée, acheter les pièces de bois nécessaires a la construction de la machine, mais il est convenu qu'ayant un atelier dans les environs, et achetant quelquefois du bois pour des réparations qu'il faisait à sa maison, il était possible qu'on l'eût vu vôlu d'une blouse en toile {frise, devenue blanclie à force d'avoir été lavée, et coiffe d'une casquette de crin gris, dans un chantier, et môme que ce maUwureux fût allé twee lui.
À l'appui de ses dénégations, Pépin a déclaré que des gens se disant patriotes lui avaient fait souvent des propositions de cette native, et qu'il les avait nepoussées hautement et sans hésiter. Cependant il n'a voulu décliner aucun nom , ni donner aucun détail ou aucune explication concernant ces propositions.
II est convenu avoir vu Guinard à Sainte-Pélagie, mais, comme tous les autres , sans avoir jamais eu de relations avec lui : il allait à Sainte-Pélagie pour y voir Henri fjecante, le même qu'a une autre époque il était allé voir à la Force. L'instruction établit qu'au moins à deux différentes reprises, Pépin avait porté aux détenus de Sainte-Péfagic des paniers contenant du vin, des liqueurs et *Ies vivres, et que Fieschi t'avait aidé, au
moins une fois, À les transporter. Pépin avait une permission pour voir Henri Leconte; il est constant qu'il eft a use trois fois pendant que ce détenu était à Sainte- Pélagie , et une fojs durant qu'il se trouvait dans la prison ;du Luxembourg Quant à Cavaignac , il l'a vu comme beaucoup é 'autres; on a lieu de croire qu'un des paniers de vin, dont. nous venons de faire mention, lui était destiné. Plusieurs témoins ont été entendus sur ce fait. <
Pépin a nié avoir demandé à Cavaignac les vingtcinq fusils nécessaires pour \a machine de Fieschi, en S'éfcrïant que cette imputation était un affreux mensonge. Mars M. le Président lui ayant demandé s'il n'avait pas écrit à Cavaignac une lettre qui pouvait avoir trait à cette affaire, il a répondu qu'il n'avait jamais écrit directement à Cavaignac} on lui a expliqué qu*il s'agissait d'une lettre par laquelle il aurait demandé à Cavaignac de faire savoir quand il pourrait remettre les 20 ou 25 francs que l'homme attendait pour partir , et qu'il était permis de supposer qu'entre eux lé mot fraHc pouvait signifier fiisiï, il est convenu qii'H n'était pas impossible qu'il eût demandé de l'argent à Cavaignac, parce que dans le temps il lui en avait prêté, et que Cavaignac lui devait encore envirou 500 francs pour des secours; mais il a ajouté qu'il ne se souvenait pas de lui avoir écrit dans de pareils termes.
j II a nié avoir fait remettre à Fieschi le prix des canons de fusil. Celui qui dit cela est un imposteur fini. Quand on a de la famille, on peut donner des secours en « temps utile , quand on croit que In personne qui les demande peut en faire un bon emploi ; mais il attrait fallu , que je fusse millionnaire pour donner îles sommes
aussi fortes , et je n'ai de ramifications avec per» sonne ; je ne m'occupe que de mes intérêts.
ïl a soutenu n'avoir pas vu le prétendu Bescher depuis cinq mois ; il a nie' toutes les circonstances rapportées par Fieschi au sujet des entrevues qui auraient eu lieu entre Morey, Pépin et fui, à l'occasion de l'attentat, et notamment Expérience de la traînée de poudre faite dans les vignes, du côté du cimetière du Père Lachaise; mais H s'est ressouvenu qu'une fois, dans le temps qu'il cherchait à placer Bescher, ou Fieschi car il est utile d'avertir une fois pour toutes que orsque Pépin nomme Bescher , ce qu'il dit se rapporte k Fieschi), il l'avait rencontré avec Morey , et qu'ils avaient bu une bouteille de vin ensemble de ce côté-Ut. H croit être entré, ce même jour, en quittant Morey, dans une raffinerie , probablement celle de M. Périer; et il a été établi , en effet, qu'il était allé dans la manufacture de M. Périer du 15 au 20 juillet; car c'est du 13 juillet que date son dernier achat, dans cette raffinerie de sucre1, d'après les vérifications qui ont été faites sur les livres de commerce de la maison.
Dans le courant du mois de juillet, on l'a vu également venir rue du Chcmin-de-Lagny, place du Trône, à la fabrique de colle du sieur Bcgis, en blouse grise et en cascpiette de crin*.
II a déclaré qu'il ne connaissait directement aucun général; plus tard, il a complète cette déclaration en affirmant qu'il n'avait jamais eu aucune relation avec les légitimistes, ni avec Guinard , ni avec Kersausie, et que, dans ses conversations sur la liberté,
1 Procès-verbal de vérification , 6 octobre. 1 Déposition de Bégù, 10 octobre.
il n'avait jamais parié de moyens graves pour l'obtenir. II n'a pas nie que Bescker ne prît des marchandises ù crédit chez lui , mais il a dit que ce devait être pour de très-petites sommes ; ce qui est vrai.
Pépin a affirmé que, depuis la loi sur les associations, il avait renoncé à faire partie d'aucune société secrète. Avant la loi, ii avait été membre, pendant peu de temps, de la société dite de V Union de Juillet, ensuite vice-président de la société pour V Instruction du peuple, enfin, pendant quinze jours, chef d'une section du 12e arrondissement, dans la société des Droits de l'homme. II a déclaré avoir connu particulièrement le sieur Raspail : ils s'étaient rencontres chez M. de La/layette : ils se sont occupés ensemble de questions industri elles, d'usines et d'expériences sur la docortication des grains. Comme M* le Président lui demandait s'il ne comptait pas se servir du journal dirigé par le sieur Raspail, pour publier les proclamations et les actes qui auraient sans doute suivi l'attentat, dans Je ras où il aurait réussi, il a répondu qu'il était bien certain que, s'il avait été dans le cas de prendre part à un attentat, il aurait prévenu Raspail, comme il aurait prévenu beaucoup d'autres personnes.
Cherchant à expliquer ce qu'il avait dit de certaines propositions de crime qui lui auraient été fartes et qu'il aurait repoussées avec indignation, ii a dit que ses paroles s'appliquaient dans sa pensée à Bescher et compagnie; car ce Bescher était venu plusieurs fois boire la goutte dans sa boutique avec de mauvais gueux comme lui, gens en qui Pépin n'avait pas confiance, mais qu'il ne connaît pas : il était d'ailleurs si troublé, lors de son précédent interrogatoire, qu'il avait pu parler fort légerement; qu'il s'était fait dans son esprit une confusion
entre Bescher et Fieschi; qu'il ne niah pas, an reste, que des propos légers ne lui eussent été tenus bénévole* ment par Bescher, mais sans y attacher aucune suite.
Après ces étranges paroles, on a besoin de s'arrêter un moment pour revenir du saisissement qu'elles occasionnent. Par quel singulier renversement d'idées et par quel effrayant abus du langage se fait-il que Fieschi appelle la pensée du crime le plus énorme une idée folâtre, et que Pépin traite de propos légers bénévolement tenus, des paroles qui auraient renfermé la confidence d'un pareil forfait?
Pépia a déclaré que s'il a connu Boireau, ce n'a pas été nominativement.
Pépin et Fieschi ont été confrontés; Fieschi a tout de suite reconnu Pépin. Pépin a dit, en voyant Fieschi, qu*H lui semblait avoir vu cet homme, mais qu'il ne pourrait pas l'affirmer. Après l'avoir entendu parler, il l'a reconnu, au son de sa voix, pour la personne qu'il a désignée sous le nom de Bescher, et qui lui a été présentée par Morey sous ce nom. Fieschi, imperturbable dans ses accusations, a répété froidement, en présence de Pépin, tout ce qu'il avait articulé à sa charge : préméditation du crime, participation à l'attentat, propos atroces contre la personne du Roi. Du reste, il a été calme dans son maintien, ferme et modéré dans son langage. Pépin lui ayant reproché de vouloir l'entraîner dans sa perte après l'avoir exploité, Fieschi lui a repondu Je n'ai jamais eu de vous pour mon compte que 20 francs de crédit en marchandises, et je vous les dois; quant au reste de l'argent que vous m'avez donné, je l'ai bien employé1,
Fieschi, revenant sur une de ses premières décla-
' Interrogatoire <fe Ptpin , du 95 septembre.
rations, a dit que s'il avait exprimé* l'opinion qu'on avait averti les sociétés secrètes de ce qui devait se passer le 28 juillet, au fond, cela était incertain pour lui : H ne croyait pas qu'on leur eût dit qu'il dût y avoir un attentat contre le Roi, mais seulement une affaire.
Il a répété, en présence de Pépin, que l'unique motif qui l'eût empêché de renoncer à son crime était, l'engagement qui le liait à Pépin et à Morey; il s'est vanté d'avoir été esclave de sa parole, qui vaut plus que de l'argent, puisqu'elle n'a pas de prix. Vdos-gémirez avec nous sur cette déplorable profanation des choses les plus saintes qui soient parmi les hommes,, les sentiments de l'honneur- et du devoir!
Pépin, agité, troublé, irrité, a opposé toutes les formules de dénégations que le langage peut fournir aux affirmations de Fieschi. — J'espère qu'il y aura un Être suprême qui me donnera assez de force et assez dé vie pour repousser de pareilles infamies.— Je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré , je prends Dieu et les hommes à témoin, que tout cela n'est qu'un tissu fie mensonges abominables. — // faut avoir la rage dans le cœur pour vouloir anéantir un homme comme moi par d'aussi insignes faussetés, et bien d'autres protestations encore.
La confrontation s'est terminée par ces derniers mots de Fieschi: après avoir répété qu'H persistait dans toutes ses déclarations, il a dit : J'ai longtemps hésité, j'avais un cauchemar qui m' étouffait, je voulais me purger} je me suis enfin décidé à tout dire, non pour faire des victimes , mais pour rendre liommage à la vérité. Je nyai demandé ma grâce, ni à vous (M. le Président) ni à personne, et personne ne me l'a promise.
Nous ne craignons pas de fatiguer votre attention en l'appelant plusieurs fois sur les mêmes choses ou sur les
( *tt )
mêmes sentiments exprimes, en divers termes, par les inculpes ; ii est difficile de dire tout ce qui doit être su sans rien répeter: nous aimons mieux encourir le reproche d'avoir redit ce qu'il e'tait nécessaire de vous faire con* naître, que de mériter celui d'avoir négligé quelque chose d'utile.
II était impossible que cette scène si dramatique, si terrible, si féconde en vives émotions, n'eut pas remué profondement Pâme de Pépin, M. le Président crut devoir, dans Pmtéret de îa vérité et de la justice, profiler des premiers instants qui suivirent cette confrontation pour examiner de nouveau cet inculpé.
Il lui remit devant les yeux le tableau fidèle de sa situation et le résumé de l'instruction en Ce qui le concernait. Il lui fit remarquer que les déclarations de Fies* chi étaient accablantes et positives, et qu'il n'avait eu aucun intérêt à les faire, puisqu'on ne lui avait donné aucun espoir de grâce.
« H a été évidemment dans votreintimité, continua M. le «Président, et à cet égard votre position est fort mauvaise « par suite des dénégations que vous avez opposées dès le « principe aux faits les plus avérés. Ainsi, vous avez pré- « tendu ne pas connaître un homme qui vous avait été «présenté par un ami fort intime, un homme qui «entrait chez vous tous les jours, qui y lisait lesjour- «naux, à qui vous avez donné à coucher plusieurs «fois, que vous avez admis à votre table un jour que «vous donniez à diner à des personnages importants; «qui a été tellement dans votre intimité, que vous lui «avez fait connaître vos rapports avec le prince Charles nde Rofian, et que vous aviez consenti à lui rendre le «service de proposer à ce prince de se charger de remet- «ire une lettre qu'il écrivait en Suisse à M. Gustave de
Rapport. 31
& Damas. Tous ces faits, qui résultent de vos interroga- « toires et de vos aveux, de'montrent votre intimité avec « Fieschi; ce Fieschi est l'auteur de l'horrible attentat du « 28 juillet; il étaft sans ressources ; on ne lui connaît de « relations avec aucun autre individu que vous et Moftrey, qui ait pu lui fournir l'argent dont il avait besoin «pour arriver à commettre cet attentat. Ii déclare que « vous, spécialement, lui avez fourni l'argcntqui lui était «nécessaire, et que vous avez été par conséquent dans « la confidence de tous ses projets. En un tel état de «choses, que pouvez-vous dire pour détourner de votre «tète une accusation aussi puissante? Si vous avez été «poussé à la conduite qui vous est imputée par d'o- « dieux conseils; si vous connaissez des individus dont «la complicité, plus réelle encore que la vetre, puisse «vous soulager du fardeau qui pèse sur vous dans ce «moment, vous devez le dire; vous devez le déclarer à «la justice, dans l'intérêt de la vérité, et vous le devez «aussi dans votre propre intérêt. »
Pépin persista dans son système de défense. Nous conserverons, autant qu'il se ra- possible, les termes dont il s'est servi : les mots sont des choses en pareil cas, et les habitudes de l'homme se retracent dans son laugage.
II déclara que, parmi les personnes qui le connaissaient, soit commercialement, soit en politique, il n'en était pas une qui pût dire qu'il était capable de tremper dans des affaires pareilles , et que ce n'était pas un père de famille comme lui qui irait bénévolement se jeter dans de telles entreprises; que la délation ne manquait jamais son effet; que les journalistes, pas plus que les autres , ne manquaient pas d'accuser tout le monde; qu'ainsi on avait forcé sa belle-mère, une
femme de 70 ans, à signer une lettre pleine de mensonges , et qu'on était allé chez une autre dame de sa connaissance , à qui on avait dit qu'il était un carliste, H a proteste* qu'on devait croire ce qu'il disait , car il défiait qu'on trouvât quelqu'un qui pût lui reprocher d'avoir fait un mensonge pouvait/ causer du tort à qui que ce soit. Il espérait que plus tard, lorsqu'il serait de nouveau confronté avec Fieschi, il parviendrait a le faire se couper. II iui semblait que si les propositions de crimcy auxquelles il avait précédemment fait allusion, lui avaient été faites réellement, elles n'avaient pu l'être, que par Fieschi f il ne disait pas pour cela que Fieschi lui en eût par h»; s'il lui en avait parlé, ce n'avait été qu'q) mots couverts^ à une époque déjà éloignée^ il avait pu lui dire qu'il ferait quelque chose qui ferait parler de lui, et c'était alors que Pépin Pavait éliminé de sa maison. Fieschi aurait assassiné un Iwmtne pour cent sous; enfin si, dans un temps reculé, cet homme lui avait dit des choses bénévoles comme cela, il ne savait pas aloî'S que c'était Fieschi.
Pépin a fini par accuser Fieschi d'avoir été en relation avec un agent supérieur de la police, et d'avoir un jour proposé à Pépin de vendre aux journaux, à son profit, tous les secrets de la police, par le moyen de cet agent.
Ces ambages, ces détours, ces excursions épisodiques, loin de détruire les charges qui résultaient des déclarations de Fieschi, ne contenaient-ils pas autant d'aveux véritables que de dénégations apparentes? C'est ce que M. le Président fit remarquer à Pépin. Il lui fit obséder combien il pouvait paraître extraordinaire qu'après avoir soutenu longtemps ne pas connaître Fieschi, il convint à présent que cet homme lui avaitfait des confidences d'une nature si intime. Pépin s'est bor-
né à redire une fois de plus qu'il ne le connaissait pas sotts le nom de Fieschi ; qu'il ne le connaissait pas in" tintement ; qu'il ne croyait voir en lui que Bescher; qué ce malheureux avait profité de son bon cœur et de sa bonne foi pour s'introduire chez lui; qu't'/ avait sali sa maison au point -qu'il n'oserait plus y rentrer. Croyezvous , s'est-if écrie', que si je l'avais connu, il aurait mangé à la maison, le jour ou M. Levaillant y était ! encore personne ne l'avait invite ; il est monté sur la fin. du dîner, sans être engagé; il est ejffronté comme wipage. ..■;.!/
Vous voyez, Messieurs, que Fieschi disait la vérité quand il se vantait d'avoir assisté chez Pephi au diner que celui - ci avait donné à M. Levaillant , au Dr, Rccurt, à Morey et à quelques autres. Depuis, Fieschi a rappelé à Pépin un propos qui aurait été tenu ce jour-là. 11 paraîtrait que Pépin aurait demandé à M. Levaillant ce qui arriverait si le Roi venait à mourir. M. Levaillant répondit, suivant les principes monarchiques constitutionnels, que le Prince royal lui succéderait. «Et si le Prince royal périssait en même «temps; reprit Pépin, qu'arriverait-il?»
De même qu'on avait confronté Morey avec le restaurateur Bertrand, sa femme, iegareon,.qui par extraordinaire desservait l'établissement ce jour-la, et la servante Annette Bargeot , pour vérifier et contrôler la partie des déclarations de Fieschi qui se rapportait au déjeuner qu'il aurait pris, avec Morey et Pépin, chez ce restaurateur, avant d'aller dans les vignes, près du cimetière du Père-Lachaise, pour faire l'expérience de la traînée de poudre, on a dû leur confronter Pépin. La servante et le garçon de service ont déclaré positivement n'avoir jamais vu Pépin dans
iVhabiissemënt de leur maître. Le restaurateur a dit ne pas le reconnaître, et n'avoir d'ailleurs fait aucune attention à la circonstance sur laquelle il était interroge. La dame Bertrand* déclaré que le plus grand des trois individus qui avaient déjeuné chez elle au jour indiqué, et qui portait une blouse grise, était de la même taille et de la même corpulence que Pépin f mais qu'elle ne pouvait affirmer que ce fût lui.
Fiescké a déclaré que Pépin lui avait prêté la brochure qu'il a composée pour sa justification, à l'occasion des événements de juin 1832, et plusieurs témoins ont déposé avoir vu en effet cet écrit entre les mains de Fieschi f en échange, Fieschi avait prêté à Pépin un volume in- 1*2 des œuvres de Cicéron latin-français. Ce volume a été retrouvé chez Pépin} il contenait le Traité des Devoirs (De OfficHsl La fille Lassave a déclaré qu'elle avait vu chez Fiesclu un volume intitulé Biographie des Prêtres, par xSemidéi, prêtre interdit, am i et compatriote de Fieschif les Œuvres de Saint-Just et des volumes de Cicéron. Elle croit que ces deritieis ne lui appartenaient pas, mais que le sieur Querini les lui avait prêtes. Elle a vu les volumes de Cicéron chez Fieschi, quinze jours avant le 28 juillet; elle a reconnu le volume saisi chez Pépin pour être un de ceux-là : elle s'est même ressouvenue d'avoir lu dans ce volume la vie de Cicéron \
Le 1er octobre, le charretier Leheau déclara qu'il avait trouvé vingt-trois cartouches, un tire-bourre et un mouleà balles, cachés sous une pilede bois dans un chantier situé rue de Bercy, n° 25, précisément en face du hangar loué à Pépin et dépendant de cette maison.
1 Déposition de Nin« La$iaee, 6 octobre.
( *4fl )
Celte circonstance avait de l'analogie avec diverses imputations qui avaient déjà été faites à Pépin à d'autres époques. Il avait été prévenu de receler des armes de guerre; vérification faite, on ne trouva chez lui que celles qui sont indispensables à l'armement d'un garde national. On avait, plus anciennement, répandu le bruit qu'après les attentats des 5 et 6 juin 1832 , il avait fait transporter à Lagny, chez le sieur Collet, qui les avait fait jetpr dans la rivière, cinq cents cartouches et d'autres munitions, Ces faits n'ont jamais été légalement prouves, et Je sieur Collet les a démentis, en ce qui le concernait, durant le cours de la présente instruction.
Pépin a donne lui-même une explication à ce sujet. Il se rappelle que vers le mois de juillet 183*2. il avait été déposé chez lui, par ordre du sieur Collet, un fusil à bas* cuie de la fabrique du sieur Robert, et des cartouches toutes faites pour Ja chasse. Le paquet était volumineux, cependant il n'est pas probable qu'il contint cinq cents cartouches; au reste, le sieur Collet les enleva le jour même et les transporta à Lagny,
Une information et des inquisitions dans les magasins de Pépin, écuries, remises et puits en dépendant, situés rue de Bercy, ont eu lieu; elles n'ont produit aucun résultat.
Fiescki avait rapporté qu'ayant rencontré Pépin sur le boulevart, au mois de juillet, celui-ci lui aurait dit qu'il était ruiné; qu'il venait de perdreau tribunal de commerce un procès contre un Hollandais, qui lui coûtait au moins 1,500 francs; et qu'il avait ajouté: Peut-être il arrivera une révolution qui nous débarrassera de ces canailles. II a étç constaté qu'en effet le S juillet, par un jugement du tribunal de commerce du département de la Seine, Pépin avait été condamné à
payer 1,116 francs 75 centimes, plus les intérêts et dépens, à un sieur Lambert, demeurant au chemin d'Oudendik , près Rotterdam , pour expédition de fromages qui avaient subi de fortes avaries en route, laissées à la charge de l'acheteur.
Confronté avec Boireau, Pépin a dit ne pas le connaître. Boireau a soutenu pareillement qu'il ne connaissait pas Pépin, Cependant le garçon de boutique de Pépin a reconnu Boireau pour l'avoir vu venir trois ou quatre fois dans le magasin , et, pour la dernière fois, quatre mois avant le mois d'octobre qui vient de Unir, Pépin, averti de cette déclaration, a répondu que Boireau pouvait être venu boire ia goutte avec Fieschi, mais qu'il ne l'avait ni remarqué, ni reconnu.
Pépin1 a répété-que Fieschi lui avait dit qu'il ferait parler de lui en faisant un coup grave en politique, un coup contre leGouvernement. Mais il a soutenu que Fieschi ne lui avait fait que des confidences bénévoles; que s'il lui avait parlé de choses graves , il ne lui en avait parlé que très-vaguement et ne lui avait pas dit le fin mot.
Plusieurs fois il lui a montré le poignard qu'il portait; il lui a même confié qu'il avait eu l'idée de le plonger dans le sein de M. Garnies , parce qu'il croyait que c'étaient ses dénonciations qui avaient motivé les poursuites dont il était l'objet; enfin Pépin a déclare que Fieschi lui avait toujours inspiré une véritable frayeur.
Depuis, dans son dernier interrogatoire, Pépin est revenu sur cette confidence i\\\Q Bescher ou Fieschi lui aurait faite des projets graves qu'il méditait. II a assuré en avoir parlé dans le temps à une daine, mais il n'a
1 Interrogatoire de Prpîn, 7 octobre.
point voulu indiquer le nom de cette dame, pour ne fa point déranger / il n'a dérangé que trop de perso/me». Au reste, s'il avait pu connaître exactement ce que Fieschi avait en tète, il en aurait prévenu l'autorité, trop heureux de racheter par là les malheurs qui l'avaient frappé antérieurement. H a répète do nouveau que Ja présence de Fieschi l'épouvantait,
Ii est difficile de démêler exactement la vérité an milieu de ces aveux et de ces dénégations contradictoires; mais ne pourrait-on jmis en induire que Fieschi, s'emparant de Pépin par ses sinistres-confidences, et les lui faisant envisager comme des engagements dont la violation pouvait entraîner des conséquences terribles: devenu son mauvais génie, l'aurait fasciné par la fé* conde vivacité de son imagination et subjugué par la terreur?
On a eberebé avec soin tout ce qui pouvait établir ou détruire le récit fait par Fieschi de la promenade à cheval qu'aurait faite Boireau sur le boulevart du Temple, en l'acquit de Pépin, le hindi 27 juillet au soir, pour l'ajustement de la machine. II a été constaté que Pépin avait en effet un cheval de cabriolet qui pou* vaitêtre monté; que ce cheval était, le 27 juillet, dans l'écurie de la rue de Bercy; qu'il n'y était sous la garde de personne; que la clef de son écurie était suspendue à un clou dans l'arrière-salle de la boutique de Pépin, et qu'il était facile au premier venu, qui connaissait les habitudes de la maison , de la prendre, et d'aller s'emparer du cheval. Mais rien n'a établi positivement qu'on se fût servi de la clef ni du cheval au jour indiqué.
Cependant Pépin a demandé à être confronté de nou-> veau avec Fieschi} il avait, disait-il, des questions importantes à lui adresser. Cette confrontation n'a rien
produit d'intc -un . Pépin a prétendu que Fieschi avait impute à M. Lavocat des actes cornrc la probité et la délicatesse-; /'Ye^c/i* Tadéinenti: il avait commencé par déclarer d'abord que, dans ses précédentes révélations, il n'avait dit que la vérité, et qu'il la soutenait quoique à son préjudice.
Les commissionnaires qui se tiennent à l'entrée de la rue du Faubourg-Saint- An toi ne, à la porte de Pépin, ont vu Fiescld chee Pépin dans le commencement de l'été, environ pendant quatre semaines. II y eouchait quelquefois, dit l'un d'eux, car il sortait le matin avant l'ouverture de la boutique; un de ces commissionnaires cirait ses souliers, le matin; il a dit que Fieschi mangeait à îa table de Pépin; et qu'il avait amené, dans un char-à-bancs, la machine à broyer les couleurs de Pépin; H était présent quand on a place cette mécanique; il organisait cela. Après, quand il eut cesse de coucher dans la maison, H y venait et y mangeait encore, mais moins souvent; il y est venu ai nsi et iJ y a mangé j usqu' à l'événement du 28 juillet l. Un autre commissionnaire a confirmé le témoignage de son camarade, dans une déposition moins explicite2.
Confrontés avec Fieschi, ils Font parfaitement recounu. Pour confirmer leur témoignage, et prouver de plus en plus sa familiarité avec Pépin, FiescJù a dicté une description circonstanciée de la maison de Pépin, dcpuis le Tcztde-ehimssée jusqu'à l'étage supérieur, sans omettre une seule pièce , et en décrivant minutieusement les meubles qui y sont placés 5. L'exactitude de cette description a été véniiîéc par un juge d'ins-
' Dr position de Giaft, fi Octobre.
' Déposition de Gizard, 3 oçtobre.
■ ïotewogatoire- de FittthU B octobre.
Rapport. 3i
(ructlon qui adresse un procès-verbal de l'état des lieux.
Pépin ayanrdemandé à élrc mis une troisième fois en présence de Fieschi, a commencé par dire que celui-ci, qu'il n'avait jamais connu sous ce nom, n'était pas venu chez lui aussi souvent qu'on veut ï>ien le dire, et notamment qu'il n'y était pas venu dans les deux mois qui ont précédé l'attentat; il a affirmé qu'il ne lui avait donne que 5 ou 10 francs à la fois, tout au plus, à deux différentes reprises, et encore sous promesse de les rendre, et jamais d'autre argent.
Pépin a soutenu avoir dit à Fieschi de s'abstenir de venir chez lui s'il craignait la police, et lorsque Fieschi sJy présentait, de lui avoir souvent fait dire par ses jeunes gens qu'il n'était pas à la maison. Il lui a demandé combien de fois il lui avait dit que Gtiward et lui Pépin, devaient faire partie d\in gouvernement provisoire; s'il n'avait pas confié à Pépin qu'il connaissait beaucoup un ingénieur en chef carliste, chez lequel il allait souvent, et qui avait promis de le faire réintégrer dans son emploi; si lui Pépin ne l'avait pas toujours engagé à pardonner les injures qu'il pouvait avoir reçues, plutôt que de chercher à s'en venger; en présence de qui Pépin aurait remis à Fieschi les sommes que celui-ci prétend avoir reçues de lui; s'il a vu quelques généraux chez Pépin; si Fieschi ne connaissait pas lui-même des généraux ou des colonels d'état-major; par quelle entremise il lui avait fait remettre l'argent destiné à l'achat des fusils; s'il était vrai que lui, Pépin, se fut vanté de faire partiedequarantesociétés politiques; quelle somme il avait promise à Fieschi jtour le porter à commettre son attentat; si Fieschi ne lui avait pas fait entendre qu'il avait rendu de gTands services à M.Lavocat, relativement à la duchesse de Berry, et s'il ne lui
avait pas raconté (Pautres particularités concernant cette princesse; si Morey .n'a pas plusieurs fois défendu à Fieschi de venir chez Pept'nj enfin quand, par qui .et comment Pépin a pu connaître Boireau?
Fieschi a repondu qu'un mois avant l'attentat Pépin prétendant qu'il était lui-même surveille par fa police, le priait, en effet, de venir moins souvent chez lui, de crainte qu'on ne l'arrêtât; c'était dans le môme sens que Morey conseillait à Fieschi de ne pas aller trop souvent chez Pépin; aussi Fieschi n'y ailait-il que pour prendre quelques comestibles, ou lorsqu'il avait besoin de quelque tfhose pour sa machine, ou pour demander si on avait enfin une réponse de Cavaignacf louchant les fusils. II pensait que Pépin n'était pas chez lui quand on disait datis son magasin qu'il était sorti. Pep in lui a dit une seule fois que, lors des événements d'avril 1834, il avait dû être formé une municipalité provisoire dont Guinard devait être le chef comme maire, et dont Pépin devait faire partie. S'il a parlé à Pépin de l'intérêt que M. Emmej'y, ingénieur en chef du service municipal de la ville de Paris, prenait à lui , il n'a pu lui dire qu'il le, voyait souvent, puisqu'il n'est point allé chez cet ingénieur une seule fois depuis qu'il est poursuivi \dM.Emmery ne lui ayant jamais parlé de ses opinions politiques, il n'a pu dira qu'il était carliste ; il nie l'avoir dit. Il ajoute: «Chez moi, il n'y a pas de «juste milieu^ j'ai commencé à dire toute la vérité, je «continue, tant pis pour vous: j'ai ^ardé la négative «quarante jours, ensuite je jne 6uis déboutonné. »
Fieschi a continué à répondre qu'ij ne savait ce que voulait dire Pépin, en faisant allusion au^^riefs pré- • tendus dont il |ui aurait ifatt confiqence; 411'jl ne s'est jamais plaint à Pepm que 4e Mmrice qui , de concert
avec Laurence Petit y Pavait chasse de che2 elle, et il n'avait même pas dit à Pépin qu'H devait avoir une rencontre avec ce Maurice / il est vrai toutefois que Pépin lui avait conseille' de laisser cet homme en paix.
Lorsque Pépin a donne* (te Parvient à Fiescki, il ne Pa jamais fait devant témoins» Fieschi a toujours cru que l'argent qui lui citait remis venait de Pépin seul ; cependant, quand il a vu venir fe prince dë Rohan chez celui-ci , et quand il a entendu répéter par Pépin , ce qu'aurait dit un général, en pariant du Roi : «Il n'y «aura donc personne qui fasse tomber ce gredin-làî» il a réfléchi que Pcpni pouvait bien agir dans l'intérêt des carlistes; car le prince de Rohan était sans doute républicain compte Charleè X , et les généraux sont fous, ou carliste* depuis que Napoléon nyest plus, ou amis dit Gouvernement, car les anciens géncrmtx ne sont pas républicains. H n'a point vu de généraux chez Pépin, mais après avoir réfléchi à tout cela, à ce général, au baron de Rohan, a la traînée de poudre, a Boireau, que Peptn avait mis dans la confidence, if s'est dit que Pépin était un homme lâche et sans cèèur. Quant à fui, H n'a connu de généraux que le générai Franceschetti, qui est mort, et fe généraf Gustave de Damas, qui est en Suisse, et de colonel d'étatmajor que M. Chatry-Lafosse, oofonei d'état-major de la place de Paris.
L'argent destiné à payer les canons de fusil lui a été i-emis par Morey, de la part de Pépin, ainsi qu'une quarantaine de francs qui lui ont été donnés en d'autres temps, soit pour acheter fa malle, soit pour d'autres menues dépenses.
Pépin ne disait pas qu'il fut membre de quarante sociétés politiques, mais qu'il en connaissait quarante,
et qu'il avait été membre de ia société des Droits de l'homme et visiteur des sections du 1 Ie arrondissement.
Lors du procès d'avril il colportait des modèles de protestations, rédiges au nom des gardes nationaux, contre îe service qu'on leur faisait faire à la Chambre des Pairs.
Pépin n'avait jamais fait de promesses a Fiescki : il lui avait laisse entrevoir vaguement qu'il serait récompensé*, mais lui, Fieschi, ne lui avait rien demandé.
Fieschi a refusé de s'expliquer sur ce qui concernait M. Lavocat y quant à Hoireau , il a répondu qu'environ deux mois avant l'attentat, il Pavait mené chez Pépin boire ta goutte; que Pépin était présent et qu'ifs avaient causé tous fes trois ensemble, sans parler trop politiefue.
Pépin a protesté contre les allégations de Fiescki. Il a demandé qu'un mémoire justificatif qu'il avait rédigé fût joint au procès- verbal de confrontation.
Il commence , dans ce mémoire, par repousser de toute la force de son âme fes fausses allégations de Fieschi, qui ne sont fondées , dit-if , sur aucun fait, aucune preuve, et dont plusieurs sont des mensonges avérés. H est dans sa destinée d'être en butte à de mensongères accusations. En 1832, les faits les plus graves lui fnrent imputés, Hs furent reconnus faux : ceux qui les avaient avancés ne voulurent pas se rétracter, et cependant contradictoi rement aux rapports de deux généraux, appuyés par cinq ou six colonels et autres officiers, il fut prouvé que Pépin était l'officier de sa légion qui s'était îe mieux montré pour le maintien de l'ordre; que pas un homme n'avait été blessé devant son domicile; que pas un boulet n'avait été tiré dans la rue qu'il habitait; que les fusils qui avaient été saisis chez lui et qu'il était chargé de délivrer aux gardes nationaux de sa compo-
( js* )
gnic étaient neufs et n'avaient jamais servi, et .qu'il n'avait pu mettre le pistolet sur la poitrine d'un grenadier du 1 (jr régiment de ligne, puisqu'il était sans armes. Plus tard, un ouvrier qu'il avait occupé pendant huit à dix mois et qu'il avait renvoyé pour cause d'infidélité, le dénonça comme détenteur d'armes et de munitions de guerre; deux fois il fut traduit en police correctionnelle, et deux fois il fut renvoyé de la plainte : le délateur qui l'avait si calomnieusemcnt dénoncé subit en ce moment la peine de deux années d'emprisonnement, à laquelle il a été condamné pour vol domestique. Garrot m'accusa, dit Pépin, parce que je l'avais renvoyé pour cause d'infidélité / Fiesclii me désigne comme son complice , parce que je le renvoyai pour d'autres motifs. Il y a longtemps que des hommes à qui je n'ai jamais fait aucun mal, que je n'ai jamais connu, ont déclaré, en lieu public , qu'ils sauraient m'envelopper dans une mauvaise affaire etmeperdre. Plus tard, un portefeuille rouge fut jeté sous un de mes comptoirs, contenant des papiers séditieux} il a été remis à l'autorité en temps utile.
Pépin donne ici un aperçu de sa situation financière : il en résulte qu'il a des dettes. Ainsi, continuet-il, je suis sans argent à pouvoir disposer ; je suis sans connaissances qui puissent m'en procurer, sans ramifications au dehors ni en France. Bescher dit Fieschi n'a pas dû mettre à exécution son fatal projet sans espoir d'une forte récompense, et je n'étais pas en position de fortune pour pouvoir la lui offrir. Père d'une nombreuse famille ,jç n'aurais d'ailleurs aucun intérêt à un changement de gouvernement) mes capacités sont ?'esfreintes aux affaires commeixialcs et industrielles. Quels motifs m'auraient donc porté à me rendre complice d'un acte aussi cruel? On n(a jamais fait d'un mouton un tigré >
d'un homme de bien un misérable. Quatorze années d'un commerce honorable et laborieux répondraient à dix car lomniateurs comme Bescher ou Fieschi. Au surplus, oh sontmes conseils , mes adhérents? il n'y en a point. Je suis sans ramification avec aucune société politique y on trouva mes armes de la garde nationale . ... et on veut
me faire passer pour un chef de conspiration Je
prouverai, par l'attestation de commerçants ou industriels honorables f que mes antécédents sont ceux d'un homme d'/ujnneur, de moralité et de vertu f que j'ai toujours fait le bien et jamais le mal; que j'ai secouru mes concitoyens dans le malheur, tant que je l'ai pu. . . Dans ma conviction, on profite de ma faiblesse, du malheur de mes injustes persécutions antérieures, pour me faire servir île plastron pour dénigrer une conviction généreuse.
On ne peut lire ces lignes sans éprouver un sentiment douloureux, sans ressentir une pénible inquiétude. Un père de famille industrieux, d'un tel caractère et dans une telle position, aurait-il été entraîné, en effet, par l'égarement des passions politiques, qu'il qualifie de conviction généreuse, jusqu'à préméditer longuement, jusqu'à combiner froidement le massacre et l'assassinat, pour faire triompher ses principes et renverser le gouvernement de son pays? Ou bien i'homme qui, après avoir prémédité et exécuté ce forfait, a d'abord mis tant d'énergie et de constance à éloigner de ses amis les soupçons que des circonstances accusatrices faisaient planer sur eux, saisi encore une fois du vertige du crime, vient-il tout à coup, en les chargeant, s'entourer, à plaisir, de nouvelles victimes et commettre un autre attentat, non moins horrible que le premier, comme ii l'a reconnu lui-même? C'est le problème qu'il s'agit de résoudre.
Pépin est revenu sur la proposition lié vendre ies secrets de la police aux journaux , par le moyen des accointances qu'avait Fieschi avec des agents de police, qu'il prétend ini -avoir été faîte par ce dernier; il a insisté sur les rapports habituels de Fieschi avec ces agents. Fieschi est convenu qu'il avait fait des mensonges jde cette nature pour se rendre agréable à Pépin ; et il a présente l'avidité de celui-ci a saisir toutes les occasions de servir les journaux de son parti, le Jiéfornittfeur surtout, car il pariait peu du National, et sou empressement à se mettre incessamment en hostilité avec la police, comme une nouvelle charge contre Pépin.
Pépin a demande à n'être plus confronté av*c Fieschi. H a termine son dernier interrogatoire en disant: «Je plains Fieschi, par cela même qu'il m'a accablé «d'injustices. Si je l'ai interpellé, c'a été pourma jiustifr- « cation; par cela même qu'il est injuste à mon égard, «je ne veux point agir de même avec lui, et jouer tout à la «fois les rôles de prévenu et d'accusateur. Quant à pré-
«sent, je n'ai pas d'interpellations à lui faire Je ne
«connais pas la portée des mots quand il s'agit d'accu- «sation, et si dans mes réponses quelque chose peut «me nuire, o'est par défaut de connaissance, et dans «l'hypothèse oii je me trouve, on parviendrait peut-être «à faire d'un innocent un coupable. a
II résulte de l'instruction que Pépin aocordait des secours à tous les ennemis du Gouvernement qui iui en demandaient et se présentaient à iui comme victimes de leurs conviotions politiques : il prêtait même de l'argent aux écrivains hostiles qui en manquaient pour acheter du papier, et ces circonstances rendent plus probables les secours qu'il aurait accordés à Fieschi, quoiqu'elles ne soient pas suffisantes pour établir sa participation à l'attentat.
On a saisi chez lui un dessin fort grossier, mais qui semble indiquer fes principaux linéaments cîc fa machine infernale. Ce dessin fui a été représenté, if n'en «▼ait conserve aucun souvenir; il l'a attribue ù la fantaisie ou au Caprice de ses enfants.
Vous voyez, Messieurs, quelle est la position respective des deux inculpes. Fieschi f toujours positif, mit sans cesse. Pépin, toujours indécis, nie sans précision et avec fa mollesse d'un caractère craintif et irrésolu.
Selon Fieschi f Pépin a connu dès f'origine fe projet coupable de l'auteur de l'attentat; il fa encouragé à le commettre, if fui en a fourni fes moyens; il en aurait facilite l'exécution : c'est la seule crainte de passer pour un fâche aux yeux de Pépin et de Morcy, et de violer rengagement qu'il aurait pris avec eux, qui l'aurait empêché de déserter son infernale entreprise.
Selon Pépin f tout est faux dans ces imputations. If n'a connu Fieschi que comme un infortuné, persécuté pour ses opinions et poursuivi pour délits politiques, et ce genre de malheur a éveillé toutes ses sympathies; il l'a secouru comme tant d'autres, sans fe connaître , et fes services qu'il fui a rendus sont fe seul crime dont il puisse s'avouer coupable.
Les circonstances matérielles alléguées par Fieschi à l'appui de ses accusations sont presque toutes confirmées par l'instruction ; mais les charges les plus graves ne reposent que sur ses propres assertions. Vous aurez, à juger si, corroborées comme elles le sont par la vérité démontrée de cette partie importante de ses déclarations, elles suffisent pour rendre probable la complicité de Pépin et pour faire présumer qu'il se soit constitué le bailleur de fonds d'une entreprise si audacieuse. Mais si
Pappoht. 33
Ce n'est pas lui, qui donc aurait fourni à Fieschi les moyens d'y subvenir? Comment la fable de Fieschi se lierait-elle si bien à ces faits avérés? Comment expliquerait-elle si exactement ce qui était inexplicable avant qu'il eût parlé?
Nous allons maintenant vous rendre compte de cette partie de l'instruction qui se rapporte à Boireau.
Victor Boireau, ouvrier ferblantier, est né à La Flèche, département de la Sarthc, le 5 novembre 1810. II a été ouvrier à Lyon, chez un ferblantier nommé Carie, On dit qu'il a été chassé de Lyon par les compagnons du Devoir, avec lesquels il était associé, parce qu'il avait détourné des fonds appartenant à la société, dont on lui avait confié la gestion. II a repoussé cette inculpation , et par quelques explications plausibles il a rendu compte du fait, innocent en soi, qui pouvaity avoir donné lieu. Divers renseignements l'avaient signalé comme ayant appartenu à la société des Droits de l'homme; on a assuré qu'il faisait partie de la section Louvcl; il a dit qu'il avait voulu entrer dans cette société, mais qu'il n'en avait jamais fait partie. II fréquentait le caféPérinet; ses opinions républicaines sont constantes,
Nous vous avons déjà fait connaître comment il fut arrêté, le 28 juillet. II fut interrogé le jour môme et répondit d'une manière très-résolue et tout à fait négative. II avait d'abord avoué qu'il avait vu Edouard Suireau la veille; il a dit plus tard qu'il ne Pavait pas vu et que si Suireau était venu au magasin du sieur Vernert, il n'y était reste qu'un instant; il a également soutenu qu'il n'avait pas vu Suireau le 28 au matin; il n'a voulu donner aucun renseignement sur ses liaisons. II s'est contenté de répondre qu'il était lié avec tout le
monde K Cependant le sieur Suireau père a confirme fa déposition de son fils 3.
Dans son second interrogatoire, Boireau a reconnu qu'il s'était trompé quand il avait dit n'avoir pas vu Edouard Suireau le 28 au matin : il savait qu'il le trouverait chez son père , et il a voulu lui souhaiter ie bonjour en passant, mais il ne l'a point charge d'acheter pour lui un quarteron de poudre et de le déposer chez îe portier : il en donne en preuve qu'il est allé le soir chez le concierge réclamer son parapluie, et qu'H n'a point demandé de poudre. Cette preuve serait peu concluante. Le 28 au soir, tout était consommé; il n'y avait plus de combat à livrer : la poudre était probablement devenue inutile.
Boireaù n'était pas seuï quand il a vu Suireau , le 28 au matin; mais il ne se rappelle pas quelle était la personne qui l'accompagnait; il y a des souvenirs f dit-il, qui peuvent s'effacer.
Il a entendu dire, le 27 au matin, au café de France, boulcvart des Italiens, que les carlistes préparaient un coun pour le lendemain; c'est, une demi-heure après qu'il s'est trouvé seul avec Edouard Suireau, dans le magasin, et celui-ci peut lui avoir entendu répéter ce qu'on disait depuis fort longtemps, que les carlistes devaient faire un coup. Du reste, il n'a rien su ; ce n'est pas à un ouvrier comme lui que l'on conjic une chose si importante,
II est convenu qu'il avait fait raser ses moustaches et ses favoris, îe dimanche 26, mais d'après ïe conseil d'Edouard Suireau, lui-même, qui disait què cela lui
1 Interrogatoire de Boireau, S8 juillet. * Déposition de Suireau père, 19 juillet
siérait mieux. II a d'ailleurs proteste que ia déclaration de ce jeune homme était fausse, et il a affirme qu'il iui connaissait des sentiments de haine et de vengeance contre sa personne, car, a-t-il ajouté, plusieurs fois, dans l'atelier, nous avons eu des raisons tous les deux, et il m'a dit que nous aurions à faire tôt ou tard enr semble
Nous observerons, en passant, que cette allégation n'est en harmonie, ni avec l'empressement qu'aurait mis Boireau, selon son propre témoignage, à aller souhaiter le bonjour à Suireau, le 28 juillet au matin, ni avec l'intime familiarité qui semblait régner entre eux l'avant-veille, lorsque Suireau lui conseillait de couper sa barbe, afin qu'il fût plus beau garçon.
On ne savait encore qui était Fiescki, ni quel rôle il allait jouer dans le drame judiciaire qui s'entamait, et comme on demandait à Boireau quelle était la personne qui, peu de jours auparavant, était venue demander à coucher chez lui à minuit passé, et que la principale locataire a de la maison ne voulut pas laisser entrer, il a répondu que c'était Fiescki, dont il ne connaissait ni l'état ni la demeure; il savait qu'il était mécanicien, mais il ne savait pas s'il travaillait. Ajoutez que ça m'a toujours étonné beaucoup , a-t-il continué, ne pas savoir ce qu'il faisait. Cette réflexion, faite au début de l'instruction, vous semblera, comme à nous, dictée ou par une bien heureuse inspiration, ou par une assez grande habileté.
Le 1er août, Boireau, confronté avec le prétendu Girard, l'a reconnu et l'a nommé Fiescki} Vêtait le jour
1 Interrogatoire de Boireau , et sa confrontation avec Suireau , SD juillet. ' Déposition Je la dame -veuve Dclasclvc, 89 juillet.
même ou l'on recueillait les dépositions des femmes Branville etBarangé >qui ont révélé l'identité' de Fies-' c/ii.et de Girard, et où l'inspecteur général des prisons Dufresne achevait de dissiper le mystère qui avait jusqu'alors environné Fieschi. Hoir eau le connaissait demi is cinq ou six mois; Fieschi venait souvent le voir a son atelier, et il y entrait toujours; il l'a vu pour la dernière fois le jeudi ou le vendredi de la semaine avant l'attentat '.
Dans son quatrième interrogatoire, Boireau a persisté à soutenir que Suireau était un menteur qui avait une vengeance contre lui} mais il lui est échappé de dire que s'il avait indiqué V Ambigu comme le lieu où il devait y avoir un coup, c'est que toutes les fois qu'il y a eu quelque émeute, c'est de ce côté-là; j'ai pu dire à Suireau de détourner son père d'aller de ce côté-là, parce que c'est de ce côté-là que les émeutes éclatent ordinairement. C'est ce misérable qui est détenu, et que je ne connaissais que sous le nom de Fieschi, qui nifa dit que les carlistes voulaient faire un coup et que les patriotes devaient se tenir prêts. J'avais de l'estime pour lui, parce qu'il était souvent avec Salis, Janot e* Auffray, tous amis que j'estime beaucoup. Ce propos de Fieschi accusant les carlistes, selon Boireau, de l'événement qui se préparait pour l'anniversaire des journées de juillet, ne coïnciderait-t-il pas avec la précaution qu'il avait prise de se procurer l'image du duc de Bordeaux? N'était-il pas la suite d'un système tendant à faire prendre le change à l'autorité sur le but que se proposait l'auteur ou les auteurs de l'attentat ; et à l'imputer ù un parti, tandis qu'un autre parti, après l'avoir préparé, en profiterait?
1 Interrogatoire de Boireau et sa confrontation arec Fieschi, X" août.
Boireau reconnaît qu'il est aile, le dimanche 26 juillet, vers unç heure, dans l'estaminet de la maison qu'habitait Ficschi, mais il ne l'a pas vu. H est convenu être sorti, le lundi 27 au matin, pendant un quart d'heurer pour aller chercher une jeune personne qui lui avait donne, la veille au soir, un rendez-vous auquel elle nvait manque; il est sorti muni d'un archet, d'un foret et d'une conscience, pour faire croire qu'il allait travailler au dehors, et pour qu'on ne dit pas qu'il perdait le temps de son maître; il a dit en sortant qu'if allait rue de Richelieu, hôtei d'Espagne. On connaissait déjà cette fable pour ce qu'elle était.
Le premier commis du sieur Vcmert ayant parlé de la sortie de Boireau, avec ses outils, et de la cause pour laquelle il prétendait être sorti ; on avait entendu la personne qui tient l'hôtel d'Espagne et son concierge, et l'on avait eu la preuve que Boireau n'était pas venu dans cet hôtel le lundi au matin; on avait en môme temps acquis la certitude que Boireau avait été absent de l'atelier pendant une heure1.
Boireau est convenu que, le mardi matin 28 juillet, il n'était point allé à l'atelier, quoiqu'il eût été décidé qu'on y travaillerait ce jour-là jusqu'à deux heures; il voulait voir la revue, attendu, avait-il dit dans son premier interrogatoire, que cela était très-essentiel. Il a suivi le houle vart jusqu'à la rue du Temple. H parait qu'en ce lieu-là il aurait rencontré l'ouvrier lampiste Joulain, qui lui aurait demandé s'il ne voulait pas venir voir avec lui le passage du Roi : Boireau lui aurait répondu xJemef... bien du Roi! ou d'autres paroles offensantes pour le Roi! Alors Joulain aurait répliqué ;
1 Déposition de Mattè, 99 juillet; déposition de Jonin, 31 juillet; déposition de Cagniac, 31 juillet.
Vous avez donc de mauvaises intentions ? et Boireau dé s'écrier: Vous! vous êtes juste-milieu parce que vous ne connaissez pas vos droits! If a entendu l'explosion au moment où il s'en allait; il était déjà dans la première rue à droite quand on descend du boulevart pour aller au Temple.
If a déclare que l'individu qui l'accompagnait, lorsqu'il était affé, le mardi matin, chez Suireau, se nommait Martinault, et que c'était un homme de lettres qu'if avait connu à fa Force, pendant qu'ifs y étaient détenus tous deux; if a reconnu que, s'il avait fait couper ses moustaches et ses favoris, ce n'était pas seufement pour ne pas avoir Pair d'un singe, comme fe prétendaient ses camarades, mais aussi parce qu'if avait peur d'être arrêté dans le cas oit il arriverait quelque chose , parce qu'on arrêtait alors beaucoup de monde. Toutefois, avant designer f'interrogatoire, craignant, sans doute, que cet aveu eût quelque gravité, if a ajouté que c'était par inconséquence qu'if avait dit avoir coupé ses moustaches dans, fa crainte d'être arrêté.
Lors de son quatrième interrogatoire, M. le Président crut devoir faire remarquer à Boireau que ses diverses réponses contenaient des contradictions. If répondit, que d'abord il n'avait pas tout dit, mais que ses dernières déclarations, pour ôtre pfus explicites, n'impliquaient pas contradiction aveefes premières. S'if n'avait pas voulu, au premier moment, avouer qu'if avait passé toute fa journéedu 28 avec Martinault, c*étaitparcc qu'if savait que Martinault était suspect.
H devenait nécessaire d'interroger fe siteur Martinault, qui, ayant passe fa journée du 28 avec Boireau, et se trouvant avec fui sur fe boufevart du Temple peu cfhistanls avant f'attentat, pouvait être instruit de ce qui af-
lait se passer et de la part que Boireàu pouvait y avoir prise. Cet acte d'instruction était encore recommandé par ce (j u 'on savait déjadu sieur Martinault, ancien membre de îa société des Droits de l'homme, et originairement implique' dans le complot, et les attentats d'avril 1834. On n'a rien néglige pour découvrir îc sieur Martinault} mais toutes les recherches ont été inutiles.
Bo ire au a. r econn u qu'i 1 vo y a i t h ab i tuellemen t Fieschi à l'atelier du sieur V ernerl f et quelquefois rue S1 Jacques, dans un hôtel garni où demeurait Salis : il savait trèsbien que Laurence Petit était la maîtresse de Fieschi. Mais il prétend n'avoir point dit qu'il était instruit d'un projet qui aurait existé d'assassiner le Roi sur îa route de Xcuilly; il a affirmé n'en avoir jamais su que ce qu'en avaient dit les journaux ; . c'est d'après le récit qu'ils en avaient fait qu'ircn a cansé avec ses camarades. JJ pense que lorsque Fieschi lui a dit qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts parce que les carlistes voulaient faire un coup , ce frétait pas pour proclamer la république , mais, si le Gouvernement était renversé, pour empêcher qu'on ne détruisit la révolution de juillet. Je suis un républicain, a-t-ii ajouté, mais je ne suis pas un assassin ; je suis m républicain honnête.
II a persisté à nier qu'il eût charge' *SWmïM .d'acheter «le la poudre; qu'aurait-il fait de cette poudre, puisqu'il n'avait point d'armes et qu'on n'en a point saisi chez lui ?
En elTct,on n'a pas trouvé chez Boireau. ie pistolet que Fieschi prétend lui avoir donné; mais Suireau a affirmé que Boireau avait, à l'atelier où il travaillait, une paire de pistolets, ou un seul pistolet a piston , dont le canon était en cuivre : c'était un pistolet pareil que Fieschi avait pris chez Bury. Ces pistolets étaient habituellement renfermés dans une armoire pratiquée dans
la cloison qui séparait l'atelier de la boutique. Toutefoi s ils n'ont pas été retrouvés, et le sieur Vernert a déclare ne les avoir jamais vus.
Boireau avoue qu'il boit souvent plus qu'il ne faudrait, et qu'il est une excellente pratique pour un certain marchand de vin de la rue Richelieu. II nie toute intimité avec Fiescla; il soutient d'ailleurs qu'une telle intimité serait loin d'entraîner nécessairement la complicité de son crime. Je suis tres-lic avec ma sœur, dit-il; si elle commettait un crime fje ne sei'ais pas pour cela complice de son crime. H a toujours persisté à soutenir qu'il ne connaissait pas Fieschi sous le nom de Girard. Il a nié avoir procuré un foret à Fieschi.
Le foret qu'il avait emporté Je 27 .juillet a été saisi dans l'état où il se trouvait lorsque Boircau l'a rapporté; on ne s'en est pas servi depuis. II était destiné à percer du cuivre; Boireau a reconnu l'archet et la conscience, mais il a dit qu'il croyait que le foret qu'il avait emporté était plus gros que celui qui lui était représenté.
Depuis le commencement de l'instruction, le sieur Vernert a renvoyé Edouard Suireau : Boireau soutient que c'est à cause de ses mensonges.
Travault n'a pas reconnu Boireau : il pense que ce n'est pas lui qui est venu demander Fieschilc2l juillet. Sophie Sahnon ne l'avait pas reconnu, à la première confrontation ; elle ne croyait pas alors qu'il fût le même jeune homme qui avait dit se nommer Victor, et qui était venu voir deux fois Girard, et notamment le 27 juillet : elfe l'a depuis parfaitement reconnu le 8 octobre.
Le 1" septembre, Edouard Suireau a fait une nouvelle déclaration; en voici la substance : Il connaissait très-bien Fieschi, et l'intimité de sa liaison arec Boireau. Fiescla venait voir presque tous les jours Boireau à son
Rapport 34
atelier. Boircau, de son côte, avait e'té intimement lie avec Laurence Petit / il savait depuis longtemps que Fieschi portait toujours sur lui un poignard et un fléau arme de balles de plomb.
Le 27 juillet, dans l'après-midi, Suireau sut de Botreau qu'il n'était point aile, ainsi qu'il l'avait dit d'abord, percer des trous à l'hôtel d'Espagne avec son foret , mais bien à leur affaire ou « leur machine: il s'est certainement servi de l'une ou de l'autre expression. 'Suireau auquel il venait défaire connaître que V affaire devait se passer sur le boulcvart du Temple, ayant remarque qu'il avait fait une bien longue course en peu de temps, il rérondit qu'il avait pris un cabriolet, et il ajouta que s'il \ouIait aller dc'eiarer à M. Gisquet tout ce qu'il savait, il aurait tout ce qu'il voudrait. Le premier commis du sieur Vernert , Massé étant entre dans l'atelier et trouvant les deux jeunes gens occupes a causer, leur dit : Travaillez donc, a Qu'ai- je à faire de travailler? «reprit Boircau, quand Massé fut parti: j'aurai peutc être demainplus de / 00,000 francs.» Il quitta l'atelier à sept heuresdu soir et dit à Suireau qu'il allait monter à cheval, sur le boulevart, pour la répétition de la machine; qu'il serait avec un autre; qu'il irait au pas, au trot, au galop; qu'il devait prendre des chevaux dans une écurie dont le maitre avait laissé la clef pour le cas ou il ne s'y trouverait pas. D'après ce que disait Boircau, fhomme qui devait prêter les chevaux était un épicier. Le lendemain matin Boireau dit à Suireau : Nous sommes sûrs de noire affaire.
Cette déclaration a été confirmée par le sieu r Suitrau père, qui , à ce qu'il parait, a déterminé son fils à la faire et a exigé qu'il minutât ses souvenirs, par écrit, avant de déposer de nouveau. Cette minute a été mise sous
les yeux du juge d'instruction qui a reçu la déposition, mais ce magistrat n'a tenu, note au procès- verbal, que dés déclarations verbales d'Edouard Suireau. Elles ont été renouvelées par Edouard Suireau devant M. le Président1.
La gravite de ces charges et le délai qu'avait mis Suireau à les articuler,, au lieu d'en déposer sur-lechamp comme des premières, devait exciter de la défiance. Le caractère de Suireau et son âge n'offraient peut-être pas des garanties pleinement rassurantes. D'un autre coté, il était certain que son père avait été instruit par lui, avant l'événement, de Circonstances que celui qui les révélait n'avait pu tenir que d'une personne dans la confidence de l'auteur, ou des auteurs de l'attentat. Emilie Bertrand, domestique de confiance de la maison , avait transmis elle-même les révélations de son jeune maître au père de celui-ci. Suireau père2 , dès le lundi au soir, avait averti l'autorité; et le mardi matin , avant l'événement, il avait communiqué ce qu'il savait à deux gardes nationaux, Jorel et Maneille. S'il peut paraître singulier qu'Edouard Suireau n'ait fait d'abord qu'une demi-révélation, il est évident qu'il n'a point inventé cette circonstance importante de la promenade à cheval pour le pointage de la machine, puisque Fieschia imi par déclarer qu'il avait été résolu, entre Pépin, Morey et lui, que Pépin monterait à cheval et viendrait passer plusieurs fois, dans la soirée du 27, devant la Çcnùtreàe Fieschi f qu'il n'y était pas venu, et que Boireau s'était vanté à lui, Fieschi, d'y être venu à sa place. II n'est pas moins importantd'ohserver queSuireau,
' Déposition (TÉtlouard Suireau, 1 septembre. ' Déposition da Suireau pèrè , 7 septembre.
qui n'était pas dans la confidence de Pépin f de Morey, ni de Fieschi, a dit que c'était un épicier qui devait prêter les chevaux , et que leur propriétaire devait laisser ia clef de l'écurie pour qu'on pût les prendre sans lui , dans le cas où il ne se trouverait pas à la maison , quand il est constate que la clef de l'écurie de Pépin était à ia disposition du premier venu , dans une arrieresalle de la boutique , et que personne ne veillait sur cette écurie, ni sur le cheval qu'elle renfermait.
Lorsque nous vous rendions compte de cette partie de l'instruction qui a eu pour objet de rechercher si Fiesclu était seul dans sa chambre au moment où le crime a été commis, nous avons parlé de la déclaration d'un témoin qui disait avoir vu, au moment qui avait suivi l'explosion de la machine, plusieurs jeunes gens effarés se sauver au travers d'un chantier de bois a brûler qui donne dans la rue des Fossés-du-TempIe, en face de la maison qui est juxta-posée a la maison qui porte le n° 50 sur le boulcvart du Temple. Ce témoin, entendu une seconde fois, avait confirmé sa première déposition; confronté avec Boireau, dont il avait à peu près donné le signalement, il avait soutenu le reconnaître. H a été prouvé , d'abord , qu'il était presque impossible qu'on eût traversé à l'heure indiquée le chantier dont avait parlé le témoin. II a été constaté plus tard qu'il s'était évidemment trompé quand il a cru reconnaître Boireau, puisqu'il est constant qu'au moment qui a suivi l'attentat, Boireau se trouvait de J'autre côté du boulcvart, et que loin de porter une veste et le costume d'un ouvrier avec une casquette plate, ii portait ce jour-là une redingote noire et un chapeau gris.
Boireau a été confronté avec Edouard Suireau.
Celui-ci a confirmé devant lui la vérité de toutes ses déclarations* Boireau a soutenu imperturbablement qu'elles étaient mensongères; il a également protesté que c'était faussement qu'on lui imputait des propos inconvenants contre la personne du Roi : J'ai mes idées f cela est vrai, a-t-él dit, mais personne ne pourra jamais dire qu'on, m'ait entendu mépriser le Roi ou blaspltémer contre bui, et M, Vcrnert qui partage les idées du Gouvernement et qui estime le Roi comme personne f ne m'aurait pas accordé la confiance qu'il m'avait accordée si j'avais été un exalté l.
M. de Pontcharrap lieutenant-colonel d'artillerie, a été chargé de faire l'examen, en qualité d'expert, du foret que Boireau avait emporté du magasin du sieur Vemcrt) et des canons de fusil de la machine infernale, afin de reconnaître s'il a été possible de percer des lumières à ces canons avec cet outil, et pour combien de canons il peut avoir servi, à cet usage, avant d'être bors de service. Il a déclaré sous la foi du serment, après avoir soumis ie foret et les canons de fusil à une expérience fort ingénieuse, que, sons pouvoir assurer que le foret , qui lai a été représenté, a percé les lumières d'un certain nombre de canons de la machine infernale, il est possible que ce foret en ait percé plusieurs, et qu'après avoir visite les culasses des canons de ladite machine, H pense que cet outil a, au moins, servi a percer la lumière du canon n° 16, et que c'est en terminant cette opération que le foret a été mis hors de service *.
' Interrogatoire «te Boireau et m confrontation avec Suit eau et Godu, 7 «plenibre.
* Rapport de M. de Pntchmrr*. 14 octobre.
Fieschi, auquel Je foret a été représente', a reconnu? l'archet, fa corde, la conscience; il a eu des doute» sur la mèche, croyant que celle dont H s'était servi était plus courte, mais il a persiste' à soutenir que le foret dont iï avait use lui avait ëte' remis par Boireau. Boireau a cherche" à s'emparer des doutes do Fieschi pour persister dans' ses dénégations, en arguant de ce que Fieschi lui-même ne reconnaissait pas ic foret. Plus tard Ficschi, examinant le canon de fusil sur fcquel il paraît que s'est émoussé le foret et ia trace qu'y a laissée' cet 'outil en s'émoussant, et comparant sa cassure avec la brèche qui se trouve sur la culasse, a déclaré qu'il s'assurait très-positivement, par le rapprochement de ces différentes pièces, que le foret actuellement représenté était le même que Boireau lui avait prêté; il a déclaré, en outre, qu'il était allé chercher le foret rue Quincampoix, chez Boireau, avant dix heures du matin; il lui avait été promis la veille au soir. A cette époque, Ficschi n'avait point parlé de sa machine à Boireau, et si Boireau a laissé entendre à d'autres qu'il savait à quel usage devait servir son foret, il fallait que ce fût Pépin qui l'en eût informé, ot cela paraît d'autant plus probable à Fieschi, qu'il a ■-■sure avoir dit à Pépin que quatre de ses canons n'étaient pas percés et qu'il lui avait demandé, ainsi qu'à M^mj, de lui procurer un foret. H croit se soutenir d'avoir rendu le foret à Boireau, rue Quincampoix, vers midi ou une heure.
Enfin, il résulte d'un des derniers interrogatoires de Fieschi et de la déposition de divers témoins, une dernière charge contre Boireau. Fieschi a déchu e que c'était chez un entrepreneur en serrurerie , nommé Pierre , demeurant rue du Faubourg-Saint- Antoine,
( tn J
h* 6b, qu'il avait fait exécuter la barre de fer, ou de forte tôle, au moyen de laquelle H se proposait d'assujettir ies culasses des conons de fusil de sa machine. If n'est pas ailé seul chez ce serrurier; il était avec le sieur Michel Dhcle ou avec Boireau. H croit plutôt que c'était avec Boireuu.
On a entendu le sieur Pierre, la dame Pierre, les sieurs Ramé et Boursaint, ouvriers du sieur Pierre, et le sieur Brasch, son apprenti. II résulte de leurs dispositions que, le dimanche 2 (j juillet, deux hommes sout venus dans la boutique de ce serrurier pour commander une plaque de tole; ils ont d'abord parlé -à ïa bourgeoise y ils ont marqué avec, de la craie, sur une pièce de tôle, la longueur et la largeur de la plaque; ils se sont passé la craie l'un à l'autre; l'un d'eux, celui qui était le plus ûgé, disait à l'autre: Tu vois bien que ça ne sera pas bien comme ça. Il semblerait que ces deux hommes présents dans la boutique auraient pris une part égale à la commande dont il s'agit , et que Boircau, qui a été parfaitement reconnu par Ramé e t la dame Picrrey aurait su à quel usage était destinée lu barre de 1er que Fieschi commandait. Celui-ci a persisté à nier qu'il eût parlé de sa machine à Boircau, et s'est efforcé de tout concilier en disant que Boircau était causeur de sa nature, qu'il aimait à se donner de l'importance, et qu'en voyant le papier sur lequel Fieschi avait tracé le dessin de la barre de fer, il avait bien pu concourir a expliquer avec lui comment elle devait être faite, quoiqu'il en ignorât la destination. Fieschi pense que Boircau n'a su l'existence de la machine (jiic le lundi 27 juillet au soir: au moins est-ce la première fois qu'il en a parlé à Ficàchi, et Fieschi assure ne lui en avoir jamais rien dit. C'est alors que Boircau, quand
ils sortirent ensemble du café des Mille- Colonnes lui demanda à la voir; Fieschi n'y consentit pas. Nous devons ajouter ici que Fieschi a été reconnu par tous les témoins, qui ont également reconnu la barre de fer de la machine.
Dans sa confrontation avec le serrurier Pierref sa femme et ses ouvriers, Boireau est convenu qu'il était allé avec Fieschi dans cette boutique, le dimanche 26 juillet, et il a même rappelé diverses circonstances qui se seraient passées en sa présence, et différentes paroles qu'il aurait dites; il est ensuite revenu sur ces aveux, qui lui étaient échappes; il ne s'est pas contente de dire, comme il l'avait fait d'abord, qu'il ne savait pas à quel usage la plaque de tôle était destinée, et de soutenir qu'il avait dit chez le serrurier que c'était pour une croisée : il a nié complètement avoir accompagné Fieschi dans la boutique du sieur Pierre, Vous apprécierez le mérite de cette dénégation.
La liaison intime de Boireau avec Fieschi paraît démontrée. Boireau s'est interposé entre Laurence Petit et Fieschi pour les réconcilier. Fieschi venait trouver habituellement Boireau à son atelier. II allait coucher chez lui sans le prévenir. Boireau a-t-il reçu de Fieschi un pistolet peu de jours avant l'attentat? a-t-il demandé à Suireau de lui procurer de la poudre à tirer pour ce jour-là? était-il dans la confidence de Fieschi ou de ses complices, si Fieschi avait des complices? a-t-il accompagné Fieschi chez le serrurier Pierre pour commander la barre en fer qui devait assujettir les canons
' Déposition de Pierre, G et 7 octobre ; déposition de la dame Pierre, C et 7 octobre; déposition de Braieh, 6 et 7 octobre; déposition de Ramé, Q et 7 octobre; déposition de Boursaint, G et 7 octobre. Confrontation avec Boireau et Fieschi , G et 7 octobre. Interrogatoire de Boireau, 20 octobre; déposition de Fieschi, 1" noveinbre. , . . . j
de fusil sur la machine infernale? y est-if aile arec connaissance de cause, sachant quelle devait être fa destination de cette barré de fer ?a-*-il prêté à Fieschi le foret qui a été employé à percer les lumières de trois descanons de fusil qui ont fait partie de la machine infernale? a-t-il prêté ce foret à Fieschi sachant l'usage que Fieschi devait en faire? est-if venu se promener à cheval, le lundi 27 juillet au soir, devant fa fenêtre de Fieschi, dans Pinlent ion de fui servir de point de mire pour le pointage de fa machine? Telles sont les questions que vous aurez a résoudre en appréciant les charges qui s'élèvent contre Boireau. Nous nous sommes efforcé de vous en faciliter fa solution par une analyse exacte de cette partie de l'instruction.
Pour terminer ce qui concerne fes inculpés maintenus sous mandat de dépôt, nous devons résumer, en quelques mots, les charges qui pèsent sur Bescher. . Vous avez vu , dans l'exposé des faits généraux de l'attentat, avec quelle astucieuse sagacité Pauteur de la machine infernale avait, en méditant son crime, préparé ses moyens d'évasion. Vous n'avez oublié, ni ce nom de Girard, sous lequel l'habitant de fa maison n° 50, boulcvart du Temple, avait voulu cacher l'ami de Pépin et de Boireau, ni cette issue qu'il s'était ménagée sur une rue éloignée des lieux qui s'offraient d'abord aux recherches, ni cette corde suspendue à fa fenêtre le long de laquelle l'assassin devait se glisser, ni ces portes barricadées pour lui donner le temps d'arriver en lieu .sûr, ni ce fléau homicide à l'aide duquel il espérait parer aux dangers que la prudence n'aurait pu prévenir, ni cotte lithographie du duc de Bordeaux, destinée à donner le change sur ses opinions politiques. Apres des précautions aussi habilement prises, pouvainra
Rapport. 3*
croire que Fieschi eût omis celle qui devait assurer le succès de toutes les autres, qu'il eût oublié dé se munir d'un passe-port? Non sans doute: H l'a déclaré luimême dans sa confrontation du 3 octobre , avec Nina Lassave; Morey lui avait dit : En tout cas, nous avons un passe-port. Sous quel nom ce passe-port avait-il été' délivre'? Une déclaration de Nina va vous rapprendre. Cette déclaration contient en môme temps l'abrégé de l'inculpation dont Bescher est l'objet : vous avez entendu tout à l'heure ce que Morey disait à Fieschi, avant le crime : après J'attcntat consommé, au moment où l'arrestation de l'assassin était connue, et lorsque le bruit de sa mort se répandait, le même Morey disait à Nina Lassave, en causant avec elle à cette barrière de Montreuil, où en cas de fuite il avait donné rendez-vous la veille à Fieschi: Je vais rendre à ce pauvre Bescher son livret et son passe-port qu'il avait prêtés à Fieschi.
Avant que cette circonstance eût été indiquée par jVp na, des poursuites étaient déjà dirigées à raison de l'attentat du 28 juillet, contre le sieur Tell Bescher, âgé de 41 ans, relieur, né à Laval, département de la Mayenne, en 179 î, demeurant à Paris, rue de Bièvre, n° 8.
En 1834, cet homme se trouvait au nombre des inculpés dans l'affaire d'avril: une perquisition faite alors, à son domicile, avait amené la saisie d'un aseez grand nombre de circulaires de la société des Droits de l'homme, de cette société dont Bescher reconnaît avoir fait partie pendant quatre à cinq mois, comme membre de la section Marat. D'autres faits, relatifs aux antécédents de Fieschi, avaient signalé la conduite de Bescher comme suspecte.
On savait, d'une part, que du 16 février au 22 mai 1835 Fieschi avait travaillé, comme ouvrier, chez le sieur Lesage, fabricant de papiers peints, rue des Or-
mes, n° 1; qu'il avait été présente â ce fabricant par le sieur Renaudin, à qui Morey l'avait directement recommandé; qu'enfin, pendant tout le temps que Fieschi était resté dans cette maison, il y avait été connu sous le nom de Bescher, et qu'il se trouvait en effet porteur d'un iivret en tétc duquel ce nom était inscrit. L'instruction avait fait connaître, d'autre part, que le sieur Tell Bescher avait des relations avec Morey; qu'il alfait dans fa boutique de ce dernier pour y voir un ouvrier Je sa connaissance, dont il recueillait ia souscription pour la société libre de l'Instruction du Peuple. Bescher ajoutait qu'il avait perdu son livret d'ouvrier; et, sur l'observation du magistrat instructeur, il convenait qu'il se pouvait faire que ce fût chez Morey qu'il l'eût perdu, attendu que c'était Morey qui lui avait servi de témoin pour l'obtenir.
Ces circonstances ayant acquis beaucoup plus de gravité par la déclaration de la fille Lassave relative au passe-port, on s'est occupé d'abord de vérifier si, en effet, un passe-port avait été délivré au sieur Bescher pendant le cours de cette année. On a trouvé sur les registres de ia préfecture de police de Paris les indications suivantes : à la date du 5 janvier 1835, il a été expédié un passe-port, pour Auxerre, au sieur Bescher (Tell), âgé de 41 ans, taille d'un mètre 59 centimètres, -cheveux châtains, front haut, sourcils châtains, yeux idenif nez moyen, menton rond, teint ordinaire; signalement dont les principaux traits, ia taille, l'àgc et ia couleur des cheveux se rapportent également à Fieschi. Le départ de Paris était motivé sur des affaires de famille. Les témoins étaient M. Morey } bourrelier , rue Saint-Victor, n° 1 23, et M. Vayron, imprimeur, rue Galandc, n° 5 1 .
Ce nom Je Morey, figurant comme témoin sur un passe-port qui, suivant une déclaration importante , aurait été' destine à Fieschi, éveilla davantage encore les soupçons; on découvrit que le sieur Vayron avait e' té luimême membre de la société des Droits de l'/iomme, et qu'il avait été impliqué dans les affaires du mois d'avril. On sut aussi que Bescher n'avait jamais fait usage du passe-port qu'il avait obtenu le 5 janvier. Interrogé sur ces circonstances, Bescher a répondu qu'il avait projeté un voyage à Auxcrrc, ne trouvant pas d'ouvrage ici , et dans l'intention de se placer chez un sieur Bottier f relieur dans cette ville; mais que sa femme, n'étant pas d'avis de ce voyage, avait brûlé le passeport pour qu'il n'eût pas lieu.
Le sieur Bottier a été entendu comme témoin : il a déclaré qu'ayant eu autrefois en apprentissage la demoiselle Victorine Benier, devenue maintenant femme Bescher, il avait fait à Paris la connaissance de ce dernier, sans avoir de fréquentes relations avec lui : mais que du reste, depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait nullement entendu parler de Bescher, et que jamais celui-ci n'avait dû venir demeurer chez lui ou y travailler. Le commissaire de police d'Auxerrc a fait connaître, de plus, une circonstance sur laquelle on n'avait pas fait expliquer le sieur Bottier / c'est que ce relieur n'a pas habituellement d'ouvrier, mais seulement un ou deux apprentis.
Bescher a soutenu ses premières assertions, en faisant observer qu'il n'avait pas donné connaissance de son projet au sieur Bottier; mais que leurs anciennes relations l'autorisaient à penser que, s'il se présentait chez lui, il y trouverait de l'ouvrage.
Le sieur Vayron et la femme Bescher ont confirme'
parleurs déclarations, le récit de Besclier, touchant son projet de voyage et les motifs qui l'auraient empêché de quitter Paris.
Il est une dernière circonstance qui mérite l'attention do la Cour : c'est qu'il a cte constaté que le livret dont Fieschï parait avoir fait usage, chez le sieur Le sage , avait été délivre' à Besclier le même jour que son passeport, c'est-à-dire, fe 5 janvier dernier.
L'enregistrement de ce livret à la préfecture de police porte, qu'A a été délivré sur un certificat du sieur Brqdel, relieur, a Paris; certificat qui est en effet joint au dossier. L'extrait des registres de la préfecture ne mentionne le nom d'aucun témoin : il ne reste donc, à cet égard , que la déclaration faite par* Bescher, qu'il croit bien que ce sont les marnes témoins qui lui ont servi pour le livret et pour le passe-port.
Ni Iç livret, ni le passe-port de Bcscher n'ont pu être retrouvés, car un livret saisi à son domicile et délivré le 11 mai 1808, à Picrrc-Théophilc-René Bescher, n'a e'té reconnu, ni par Fieschi, ni par Lesage. Il a été' établi, par l'instruction, que c'était le livret du frère de l'inculpé, qui exerçait la profession d'imprimeur, tandis que l'inculpé exerce celle de relieur.
L'existence de ces deux pièces n*en est pa<*« moins un fait établi, puisqu'il résulte de la vérification des souches conservées à la préfecture. Quant à l'usage qui en aurait été. fait, il n'est pas douteux que le livret n'ait été en la possession de Fieschi tant qu'il est resté comme ouvrier chez le sieur Lesage. Les déclarations de Fieschi et de ï^esage sont concordantes sur ce fait, et les dénégations de Morey, qui soutient n'avoir jamais connu Fieschi sous le nom de Bescher, n'aveir niO;ne jamais su que
Fieschi ait été employé chez Lèêagé, ne font que donner pïus de gravite' a cet incident, en montrant toute l'importance que pouvaient mettre les inculpes à dissimuler ces faits à la justice.
; U règne plus d'obscurité su? le point de savoir ce qu'est devenu le livret au moment ou Fieschi a quitté fes ateliers du sieur Lesage. Ce dernier prétend qu!il a remis alors à Fieschi son livret en règle. Fiesc/u soutient, au contraire, que le livrent ne lui a pas été rendu par Lesage, et qu'il ne Je lui a même jamais redemande'. ; „ .. .
Depuis ce moment la trace du livret se trouve perdue; il n'en est plus question qu'au moment où ia fille Nina soutient que Morcy l'a quittée pour aller rendre à Lesage lé Uvret de Besclier.
Quant au passe-port, Fieschi a déclaré constamment, non-seulement qu'il ne l'avait pas eu entre les mains, mais môme qu'il ne l'avait jamais vu. Cependant, suivant une réponse Faite par Pépin dans son interrogatoire du 21 octobre, le passe-port délivré au nom de Bescher aurait été vu par lui entre les mains de Fiesqhif et cette déclaration parait d'autant plus grave , que le l'ait cité par Pépin remonte à une époque plus voisine de la délivrance du passe-port. Il s'agissait de savoir par quels motifs Pépin s'était déterminé à accorder l'hospitalité à Fieschi. Pépin a expliqué que Fieschi lui avait présenté de nombreux papiers, et entre autres un passe-port qui semblait établir qu'il se nommait Bescher, Fieschi a, contesté l'exactitude de cette explication, it a soutenu qu'il n'avait pu faire voir ce passe-port à Pépin y puisque cette pièce n'était jamais sortie des mains de Morey. Mais cette deruièrp allégation n,a-telle pas pour effet de rendre suspecte la destination d'un
passe-port qui , obtenu par Besclier, , re^te toujours entre les mains d'un autre? . , - >:t,
La Cour appréciera la gravite de ces faits, elle1 ne perdra pas de vue les dénégations réfléchies de Morey, îa révélation fortuite de Pépin, la coïncidence des dates d'un livret et d'un passe-port, dont l'un a été certainement en ia possession de Fieaclii, et dont l'autre lui était destiné; «Jle se demandera si l'on n'est pas fondé à en conclure que le passé-port était un expédient inventé pour cacher la fuite du faux Bescher, comme le livret avait été employé à l'accréditer sous ce nom,
Nous n'aurions pas rempli tous nos devoirs si nous ne rappelions en peu de mots les principes de votre compétence.
II est constant aux yeux de tous que c'est surtout lorsqu'il s'agit des attentats qui menacent le Roi et les Princes de sa famille que cette compétence est incontestable. C'est alors qu'il importe, en effet, que cette Cour, placée au cœur de l'empire et dont la juridiction ne connaît point de limites territoriales, soit saisie, parce que se trouvant au centre de tous les renseignements elle peut facilement tout connaître, et qu'à raison de sa haute situation politique, elle peut tout atteindre.
Nous croyons inutile de rappeler que le complot est un crime distinct de l'attentat; qu'il peut y avoir complot sans attentat, et attentat sans complot; et que si le complot est, en quelque sorte, la préméditation de l'attentat lorsqu'il le précède et s'y lie, c'est, aux termes de la Charte, l'attentat seul qui constitue votre compétence; en effet, depuis la révision du Code pénal, le complot, n'étant plus assimilé à l'attentat pour la peine lorsqu'il n'est point suivi d'effet, ne peut rentrer à l'a-
venir dans vdtre compétence que comme circonstance accessoire de l'attentat. V **• ^ •
Ces notions élémentaires sont familières ù chacun de vous. Ici , l'attentat contre ia personne du Roi et •celle des Princes ses fils, est flagrant, qu'il y ait corn- ;pJot ou non. H constitue au plus haut degré' un attentat contre la sûreté de l'Etat; <;nr, dans une monarchie, quelle plus grande atteinte peut être portée à la sûreté de l'Etat que celle qui menace la vie du Roi, représentant et protecteur de l'ordre public ?
La nature des faits entraîne donc nécessairement votre compétence.
Il nous reste à vous rendre compte des renseignement» généraux recueillis par l'instruction sur un certain nombre de faits, qu'au premier coup d'oeil un rapport de simultanéité semblait rattacher à l'attentat du 28 juillet. On a souvent remarqué que les événements de cette nature sont toujours accompagnés de quelques-uns de
-ces signes précurseurs dont l'explication ne saurait être complètement donnée, et qui s'échappent en quelque sorte, l'expérience de tous les temps le démontre, de l'atmosphère ténébreuse au milieu de laquelle se trament ces complots funestes, ces odieux et sinistres attentats dont le monde est parfois épouvanté. Mais ces faits, plus ou moins fugitifs, sont peu susceptibles de cette démonstration exacte vers laquelle doivent toujours tendre les
.investigations de la justice; ils sont presque toujours enveloppés d'une sorte de vague qui sert quelquefois à
. tes grossir dans l'opinion, mais qui commande aussi au magistrat une rigoureuse circonspection dans les- conséquences qu'il lui est permis d'en tirer. Cependant ces
. faits ne doivent point être complètement dédaignés,
surtout par vous, Messieurs, qui êtes places si haut dans la sphère des pouvoirs publics. S'ils ne sont pas de nature à être incrimines, s'ils ne servent point de preuves a d'autres faits mieux établis, ils peuvent du moins être considérés comme des symptômes remarquables de f époque et de la situation.
Que si nous portons nos regards hors de la France, tout semblait annoncer, aux approches des journées de juillet, que l'on redoutait pour cette époque une grande commotion politique. AFrancfort-sur-le-Mein,Ics au- . torités municipales ont, le 28 juillet, appelé l'attention de l'autorité militaire sur certaines rumeurs quipouvaiènt plus tard rendre leur concours nécessaire* En Suisse, dans le grand duché de Bade, en Belgique et mène à Munich, on s'attendait, pour la même époque, à une .vaste conflagration, dont le crime du 28 juillet aurait été le signal et l'évasion des prisonniers de Sainte -Pélagie le prélude. A Gènes, (es bruits les plus sinistres avaient cours depuis le commencement de juillet; le 24 juillet, on disait ouvertement à la Bourse de cette ville que le Roi des Français avait été attaqué. A Malaga, le bruit de la mort du Jloi, qui aurait péri victime d'un assassinat, fut répandu dès le 17 juillet; et il est remarquable qu'au mois de novembre 1 832, lu nouvelle d'un attentat contre la personne du Roi y avait été donnée bien avant que l'on eût pu apprendre par les voies ordinaires l'attentat dii pont Royal. A Rome, un ordre du jour de la société de propagande de la Jeune /((die, intercepté par l'autorité publique, annonçait que le* Journées de juillet verraient tomber le tyran de la France et commencer la régénération de l'Europe ; l'incendie devait s'allumer en Italie pendant les fêtes hérédiiaires que Top célèbre à Florence. Tel est le résul-
tat de la correspondance des agents diplomatiques et commerciaux de la couronne de France dans les pays étrangers.
Au dedans , les journaux des deux partis hostiles au Gouvernement contenaient des articles dont le ton , en quelque sorte prophétique, avait dû exciter au plus haut degré l'attention publique et la sollicitude de l'administration.
Dans les départements, la Gazette de Metz, dans son n° 661 , en date du 27 juillet, commençait un de ses articles par ces mots : « Pour la cinquième, et proba- « blement dernière fois , les ex-glorieuses et mémorables « vont être célébrées à Paris. » On lisait dans le n° 59 de ^Industriel de la Meuse, en date du 28 juillet, les lignes suivantes : « On continue à dire que Louis-Philippe «sera assassiné, ou plutôt qu'on tentera de Passascsincr à la revue du 28 juillet. Ce bruit a sans doute «pour but de déterminer sa bonne garde nationale à «venir, nombreuse, le protéger de ses baïonnettes. » Cet article venait du bureau de la correspondance politique des journaux, établi à Paris place de la Bourse, et dirigé par M. de Gouvc de Nuncqucs. H convient de dire, toutefois, que la Gazette de Metz, qui a rapporté, dans son numéro du 31 juillet, l'article de V Industriel de la Meuse que nous venons de citer, en annonçant dans son n* du 29 le crime du 28 juillet, le flétrit comme l'acte d'un odieux fanatisme.
La correspondance des commandants militaires et des procureurs généraux faisait connaître que les ennemis du Gouvernement semblaient avoir été prévenus à l'avance du crime du 28 juillet; que dans une des grandes villes du midi, par exemple, plusieurs personnes dont les opinions hostiles étaient bien connues,
et qui habituellement ne quittaient pas leurs maisons de campagne pendant la célébration des fêtes de juillet, étaient venues en ville à l'occasion de cette solennité. Dans les arrondissements de Beaupréau et de Laval, le bruit de ia mort du Roi circulait sourdement, dès le 27 juillet, parmi les gens de la campagne.
De toutes parts, au reste, beaucoup de propos émanes de toutes les nuances des divers partis opposés au Gouvernement ont été rapportés comme ayant annoncé d'avance, en divers lieux, ce qui est arrivé le 28 juillet. Mais selon la judicieuse remarque d'un procureur générai, comme presque tous ies journaux de Paris donnaient chaque jour des indications, plus ou moins formelles, sur divers complots ourdis et découverts contre la vie du Roi, et spécialement sur des attaques qui auraient été projetées, à l'aide d'une machine infernale, sur la route de Neuiliy ; comme ies allusions au danger qui menaçait sa personne durant les fêtes de juillet étaient fréquemment répétées dans plusieurs des petits journaux, il est à présumer que les dis* cours que l'on a signalés n'étaient que le retentissement de ces éiucubrations quotidiennes, et que les factions ennemies, toujours alertes et toujours malveillantes, sans être de connivence avec ies auteurs du crime, se tenaient en mesure d'en recueillir l'héritage cl d'en exploiter les désastreux résultats.
A Paris, le journal intitulé la France, dans son n*209, en date du 28 juillet, terminait ainsi qu'il suit un assez long récit de ce qui s'était passé durant la journée du 27 :« Voilà l'aspect fidèle qu'a oifert toute lajouiv « née la fête que, par une amère parodie, le programme «appelle la fête des Morts. Peut-être est-ce la fête des ft Vivants, à qui, par compensation, il est réservé de
« nom offrir le spectacle d'un enterrement : nous verrons «bien cela demain et après-demain.» L'auteur de Particle a soutenu, en l'expliquant, qu'il avait voulu seule-, ment dire que les réjouissances des 28 et 29 juillet, quel- (pic brillantes qu'on les eût préparées, ne répondraient pas à -oc qu'on en attendait; que ce seraient de tristes fiâtes, qui seraient gaies comme ttti enterrement.
Le journal le Corsaire f dans son numéro du 28 juillet, imprimé et distribué avant l'attentat, avait parlé, à propos de la revue qui devait avoir lieu ce même jour, de la conjonction sur la place Vendôme du Napoléon de la paix et du Napoléon de la guerre, et de l'éclipsé du premier. I^e directeur du journal a protesté qu'il n'y avait là qu'une allusion , dans le sens de l'opposition de son journal , à la présence du Roi au pied de la statue de Napoléon, et que nulle pensée coupable n'avait pu entrer dans l'esprit de l'auteur.
Le National de 1834 avait aussi son article propliétique le 28 juillet; il était conçu dans les termes suivants : «Il y a donc à se réjouir pour tout le monde «dans l'anniversaire du 28 juillet. Que ceux qui ne serraient jamais parvenus au gouvernement de leur pays «sans le renversement de la branche ainée se rejoui#- «sent, c'est fort naturel; mais que d'autres, en bien «plus grand nombre, trouvent dans les magnifiques «souvenirs du grand jour de la grande semaine la « certitude que l'avenir leur appartient, c'est aussi très- « naturel. Remercions donc le Gouvernement de ce «qu'il a bien voulu dépenser 200,000 francs pour «témoigner sa joie d'être au monde. Le peuple, ap- «pelé à jouir du spectacle des revues, des illuminations «et des feux d'artifice, sera heureux d'avoir procuré «aux ordonnateurs de la fête une joie sincère, et il lui
«sera permis peut-être, en se Séparant demain soir > de « leur rappeler le 28 juillet comme une grande leçon. »
Lo rédacteur en chef de ce journal, expliquant ce passage, a déclare que, dans la politique du National, il n 'y avait jamais eu un mot dont aient pu s'autoriser les passions fanatiques qui auraient pti chercher a résoudre par {'assassinat les difficultés de notre situation politique; qu'au surplus, il ne s'est ried passe, en juillet 1 830, qui ressemblât à Pacte épouvantable du 28 juillet 1 835 ; qu'on n'avait point dirige de machine infernale sur Charles X, et que conséquemment, dire que juillet 1830 avait été un enseignement pour les ordonnateurs de la fête de 1835, ce n'était nullement les menacer de l'horrible gnet-anetis qui est survenu. II a ajouté que, s'il avait eu le plus petit soupçon de pareille chose y il se serait cru obligé d'en avertir l'autorité.
Ce qui vient d'être exposé 9ur le langage des journaux, dans un moment ou toutes les investigations, où toutes les précautions étaient commandées par la grandeur du péril que le monarque venait de courir, explique suffisamment les mesures que l'administration a cru devoir prendre à leur égard; mais il n'a pas semblé à votre Président qu'il lut possible d'induire des différents articles qui viennent d'être rappelés une participation quelconque au crime contre lequel l'instruction était dirigée; il n'a dû être donné aucune suite aux mandats décernés à cette occasion: il appartenait à la juridiction ordinaire de poursuivre ces articles, si elle les jugeait répréhensibles. C'est ainsi que l'un des journaux qui avaient été, dans les premiers moments, l'objet des mesures préventives ordonnées par l'administration > est retombé depuis sous le coup de cette juridiction, qui a dû statuer à son égard.
Des réunions républicaines ont été signalées dam
ïes environs de Paris le 27 juillet et jours précédents, mais les recherches auxquelles ces avertissements ont donné lieu n'ont rien produit d'assez positif pour qu'il fut nécessaire de s'en occuper davantage.
L'instruction avait à la fois pour but d'arriver, s'il était possible, a la connaissance des auteurs du crime et des motifs qui avaient pu porter ceux-ci à commettre une si abominable action ; les recherches ont dû s'ar** rôter là où, judiciairement parlant, il n'y avait plus de motifs suffisants pour les prolonger.
Nous n'avons rien omis, dans ie cours de ce rapport, de ce qui pouvait vous mettre à portée d'apprécier les intentions de celui ou de ceux qui avaient commis l'attentat. Le but en était certain, c'était le meurtre du Roi, et, en quelque sorte, l'extinction de sa race par l'assassinat simultané de l'auguste chef de la famille royale et de ses trois fils aines, tous également dévoués aux régicides atteintes de la machine infernale.
Mais, si l'on demande quelle faction devait, selon les apparences, exploiter l'anarchie dont un tel massacre devenait le signal , au profit de quel parti on aurait allumé la guerre civile au sein de fa capitale et ébranlé jusque dans ses fondements l'ordre social et le sol de la patrie, l'instruction répondra en faisant connaître la profession de foi de ceux des inculpés qui ont une foi politique, en rappelant leurs attenances, leurs liaisons, leur affiliation à la société des Droits de l'homme.
Ici les faits viennent révéler au grand jour les conséquences de certaines doctrines ; ils disent hautement jusqu'à quel point l'habitude des associations secrètes peut familiariser avec les complots; quel esprit d'hostilité flagrante entretiennent, contre les institutions qui nous, protègent, ces organisations occultes , sortes de cons-
pirations ou au moins de protestations permanentes contre la société elfe-môme j ils révèlent la dangereuse action de ces contre-gouvernements mystérieux, qui minent sourdement ie respect dû aux pouvoirs publics et aux lois de l'Etat par une contre - législation ; ils mettent au grand jour les funestes effets de ces déclamations journalières qui attisent les mauvaises passions, ou au moins les sentiments jaloux et envieux de ceux qui sopt destinés, par les conditions inséparables de toute civilisation, à ne trouver que dans un travail assidu leurs moyens d'existence et ceux de leur famille.
Sans doute, tous les hommes qui se vantaient naguère de leurs opinions républicaines désavouent unanimement l'attentat du 28 juillet et ses auteurs; ils ont toujours protesté qu'ils tendaient à leurs fins par des voies d'une nature bien différente, et qu'ils n'avaient en vue que ces révolutions pacifiques qui s'opèrent par la persuasion et le progrès de l'opinion. Mais peuvent -ils donc oublier qu'il est impossible de propager des doctrines éversives de l'ordre établi sans provoquer de vives résistances, que des. discussions on passe bientôt aux combats, qu'à l'esprit de propagande ne tarde pas de succéder l'esprit d'intolérance et de persécution, qui dicte des crimes pour assurer le triomphe des convictions qu'il impose, et qui transforme bientôt en crimes les convictions opposées aux siennes? Alors fondent suites nations ces réactions sanglantes qui les déchirent tour à tour en sens contraire.
II serait sans doute possible de dire sur un premier aperçu que le résultat de l'instruction que vous avez ordonnée ne satisfait pas pleinement la raison. Pour expliquer complètement une si atroce violation de toutes les lois divines et humaines, on serait naturellement
porté à transformer en certitude des hypothèses plus ou moins plausibles, à vouloir que ie résultat de la procédure instruite fût de démontrer d'une manière absolue l'existence de l'une ou de l'autre de ces hypothèses : que si elle ne prouve pas que l'attentat du 28 juillet soit l'œuvre individuelle du fanatisme politique, exalté jusqu'au dernier degré du délire dans un esprit perverti, ou d'un profond sentiment de haine ou de vengeance, transformé en passion furieuse dans un cœur dépravé, il semble qu'elle devrait alors établir qu'il est l'œuvre combinée de toutes les forces réunies d'une faction on d'un parti portant l'esprit d'association dans le crime, et conspirant de concert le renversement de l'ordre établi!
On comprend difficilement, en effet, qu'un tel forfait ait pu être comploté entre trois ou quatre hommes obscurs, dont deux ou trois seulement, connus par l'ardeur de leurs opinions, auraient appartenu à une société fiumeusc, taudis que, de tous, le plus puissant en intelligence, le plus énergique en volonté, à peu pri*s dénué de passions politiques, n'était mû que par un désir insensé de bouleverser l'ordre établi , et de se faire un grand nom et une petite place sur les ruines de la monarchie. Du a peine à s'expliquer que tout parte de ce cercle étroit et y aboutisse , qu'aucune ligne de communication ne puisse être légalement tirée entre ceux qui se sont faits les ennemis de nos institutions et de nos lois, qui s'on déclarent hautement les adversaires, et ceux qui en préméditaient le renversement par le feu et le sang. .
Toutefois , quand on jette un coup d'œil autour de soi, l'étonneraent se dissipe; ce qui n'aurait pas été admissible, à une autre époque, s'explique par la situai tion de la société telle que nous l'ont faite de si grande» commotions politiques. L'audace des doctrines, le dér
sordre des esprits, éclairent sur la possibilité d'un semblable phénomène. ., ,V«» »■ «,;««-^-.«
Tout frénétique qui complote un grand attentat n'a-t-il pas, en effet, des motifs assez plausibles pour se croire sûr, même sans aucun concert préalable, d'avoir derrière lui de nombreux auxiliaires? Comment ne compterait-il pas," en cas de succès, sur le concours de tous ceux qui, se constituant systématiquement les défenseurs de ia rébellion et de la révolte, prétendent que les opinions politiques ont le droit de se produire dans les rues et sur la place publique, les armes à la
Hl »-l i 11 ^ ( \ ( | Il (.11 i l f ■ t ï 1 1 1 <. 1 1 1 1 » 1 1 1 ï S i le S t 1 1 i 1 1 ( i il j)*lt.l ïi y
en
violant outrageusement les lois et en se baignant dans le sang des citoyens, les champions de ces opinions combattent cependant sous la protection d'une sorte de droit des gens; qu'ils peuvent être vaincus par la force puT blique, mais qu'ife.ne sont pas justiciables des tribunaux du pays, qu'ils doivent être considérés comme des prisorinit t s do ^nci 1 1 q%: tnMtos oonàiïàe tt 1s et non c omxn e des perturbateurs du repos public! Comment, supposerait-il que ccuxrlà désavoueraient tel ou tel mode d'assassinat ou de massacre, qui ont applaudi au meurtre des soldats et des citoyens armés pour le maintien de l'ordre publie , du trône constitutionnel et de fa Charte! «
C'est ainsi que, même à leur insu, l'aveuglement de l'esprit de parti, et l'entraînement des doctrines politiques, provoquent les plus grands désordres et attirent sur la société les plus grands malheurs.
Ce qu'on appelle l'enseignement politique de certaines sectes nous aurait-il donc conduits à ce point que quelques hommes peuvent méditer une révolution pour recouvrer une place, de piqueur dans les travaux publics!
IUpport. 37
En mettant en oubli cette maxfmc tutélaire de fa tranquillité publique dans la monarchie, que le Roi ne meurt jamais, en considérant comme viagère cette institution immortelle de la royauté, on compromet ic repos et la sûreté' de chaque citoyen, autant que les jours mêmes du monarque. II est temps de revenir à d'autres principes, et tout nous donne lieu d'espérer que les leçons de l'expérience ne seront point perdues.
On apprendra aussi, nous avons iieu de l'espérer, à concilier ce qu'on appelle la religion du progrès avec le respect et l'obéissance qui sont dus aux lois existantes. On comprendra que le perfectionnement de ces lois, que le développement des institutions est l'œuvre successive du temps et de la progression lente des idées; il faut que les changements désirables naissent, en quelque sorte , du consentement général de tous les esprits, soient appelés par les mœurs et consommes dans l'opinion avant de passer dans les lois. On se convaincra que la constitution de l'État ne peut être remise en question tous les jours, sans que Pintérét môme de PEtat ne soit compromis, et que c'est seulement sous Pégide de celte constitution, et grâce aux libertés qu'elle nous garantit, à la sûreté qu'elle nous procure, que le bien peut naître du bien et un ordre . meilleur de l'ordre actuellement existant ; que l'exercice , fréquemment répété par le peuple , du pouvoir politique que l'on réclame en son nom , incompatible avec la prospérité nationale, finirait par être destructif de l'usage légal des droits politiques des citoyens; que la liberté véritable ne peut exister que sous la tutelle des lois; que la violence appelle la violence, et qu'il n'y a pas de pire oppression que celle qui se produit au nom de la liberté.
Mais une pensée consolante s'offre à nous ; déjà l'attentat du 28 juillet a réuni toutes les âmes honnêtes dans une horreur commune pour un crime si odieux. La noble attitude du Roi, son courage et sa modération dans un si grand péril, envisagé d'un œil à la fois si calme et si ferme, ont commandé le respect à (ous et victorieusement répondu à de méprisables offenses. Tous les hommes sensés, ralliés à la monarchie constitutionnelle que les factions perturbatrices ne cessaient d'attaquer avec, tant de ruse et de violence , viennent en aide à la Providence, qui a si miraculeusement préserve* les têtes précieuses auxquelles sont attachées les destinées présentes et futures d'un grand peuple; ils savent ce qu'impose de sacrifices et ce que commande de pré- . cautions l'état des esprits et des choses. Sur tous les points du royaume une voix unanime s'est fait entendre pour bénir le Ciel qui a protégé la France encore cette fois. On a. pu juger par la crainte qui a saisi chacun au moment où s'est répandue la fatale nouvelle, que tous étaient désormais éclairés sur leurs véritables intérêts, et sur les bienfaits inestimables dont le sceptre protecteur du Roi les maintient en possession. Le souvenir d'un tel danger sera pour nous, à la fois, soyons en certains, une leçon et une garantie.
Nous vous avons exposé, Messieurs, les faits généraux mis en lumière par cette longue et laborieuse procédure; nous vous avons présenté le tableau des charges qui s'élèvent contre chacun des cinq inculpés sur lesquels votre délibération devra porter. A l'égard de tous les autres, le conseil de douze membres, institué par votre arrêt du 29 juillet dernier, a déclaré,