SI
H résulte des renseignements recueillis que la menuiserie de la machine a coûté a Fieschi 24 fr., savoir : 13 fr. 50 c. pour prix d'achat des chevrons en bois de chcne, 5 fr. pour la façon de ces mêmes chevrons, 50 c. pour (e T, 2 fr. pour prix d'achat et façon <le la membrure en bois de hêtre, 3 francs pou* le crénefage de ia membrure. . ; ».
II ne sort de cette partie -de l'instruction aucune charge contre Pepùu Pouchevx ne se souvient de rien. Chanutf [ a -dame JLespge f Josserand, Dubranîe et France n'ont vu que Fieschi; fa déposition de ia dame Moget serait fmitot à la charge de Morey que de Pepth) si FiescJu. n'assurait pas que Morey n'était pas alors avec Pépin et lui1. Celle du sieur Burgh, qui connaît Pépin et qui ne i'a pas reconnu, viendrait à ta décharge de celui-ci.
Ou a cherché à vérifier les circonstances relatives à l'entretien qu'auraient eu Pépin f Morey et Fieschi f près des arches du pont d'Austerlitz, en amont, dans ia huitaine qui précéda le 28 juillet. Fieschi avait dit q u'ii avait été rencontré, comme il se rendait au lieu convenu, par deux vétérans, ses anciens camarades. lis ont été entendus: leurs dépositions ont confirmé le réeit de Fieschi. Le 24 ou fe 25 juillet ifs font rencontré entre quatre heures et demie et cinq heures du soir, Fieschi n'avait pas précisé l'heure, -sur le boufeyart de fa Safpétrière, à cent cinquante pas environ du poste, en face delà Poutkière; ,ifs lui ont parlé. II semblait attendre quelqu'un3. Toutefois Fmfichi était seul en ce moment, et cette confirmation d'une partie de son récit, qui ne les concerne pas, ne saurait tourner à la charge
* Interrogatoire t\t Fieschi, 14 septemF)re. - * Qepotttioni'dt Caill*tel4t TUngcr, 1 4 acptamlre.
(Ut)
dé Morey <ni Ùe Pcpih. Elle ne pouvait i*éagir contre eux qu'autant qu'elfe donnerait quelque force nouvelle aux motifs qu'on peut avoir d'ajouter foi à la partie du récit de Fieschi qui les concerne et qu'ils nient.
Vous avez sans doute remarque, Messieurs, que dans cette déclaration, d'ailleurs si Tichc en détails minutieux, Fieschi a omis une circonstance importante et que l'instruction a'Tait connaître. Au Heu de dire qu'il avait d'abord transporté ses bois dans la cour de la. manufacture de papiers peints de Lesage f il a prétendu les' avoir fait décharger tout de suite dans uWè rue, auprès d'une borne, non ïoîh de la boutique oii il voulait' les faire ouvrer. Cependant, les rapports fréquents et récents qu'il avait eus avec les sieur et dame Lesage ne permettent pas de croire que cette circonstance fût absente de son souvenir. L'a-t-il omise à dessein par un sentiment de reconnaissance? aurait-il voulu éviter, aux personnes secourabïes qui l'avaient accueilli dans sa détresse, le désagrément d'être interpellées dans son trop fameux procès? ou aurait-il involontairement cédé à l'irrésistible puissance de cette habitude de dissimulation qu'il a contractée de si longue main et qui l'aurait dominé encore, lors même qu'il voulait dire la vérité?
Nous regrettons d'interrompre ainsi de temps à autre, par quelques réllexions incidentes, l'histoire du progrès et du développement de la procédure, mais nous y sommes contraint. Notre devoir nous ordonne de rapprocher des déclarations ou des dépositions importantes, soit à charge, soit â décharge, les motif* de douter ou de croire, qui peuvent dans notre opinion les fortifier ou les infirmer. Nous voudrions qu'aucun pi-éjugé , au moins par, notre faute, ne s'emparât pré-
maturément Je vos esprits et ne vint troubler cet état de parfait e'quilibre où il est désirable qu'ils se maintiennent jusqu'à la fin de ce rapport. Nous désirons d'ailleurs éviter des répétitions fastidieuses et qui seraient inévitables si nous rejetions, après l'analyse de tous les documents, les observations que nous devons vous soumettre. En supposant que cette manière de procéder pût nuire à l'enchaînement des faits, cet inconvénient nous semblerait racbeté par l'avantage de n'avoir plus à revenir sur ceux dont nous vous avons déjà entretenus; si nous nous méprenions, nous n'en compterions pas moins sur votre attention inaltérable et sur votre bienveillante indulgence.
Les déclarations explicites que venait de faire Fieschi le préoccupèrent. Le 1 4 septembre au matin il témoigna de la défiance pour les aliments oui lui étaient présentés, et de f inquiétude sur la manière dont ils lui étaient apportés et servis. M. le Président crut devoir l'interroger sur la cause de cette inquiétude et de cette défiance. Sa réponse est trop remarquable pour n'être pas textuellement rapportée : Le Gouvernement met six hommes pour me garder pour sa sûreté, moi je suis décidé à boire le calice jusqu'à la lie : je préjère mçnrir d'une condamnation qui m'est due par la loi, qu'un autre puisse donner de l'argent par une intrigue pour me faire empoisonner dans la prison; pour donner preuve de mon caractère, qui est toujours le même, et pour faire voir à la face de la France et de l'Europe entière tout ce dont les journaux de l'opposition m'ont accusé moi et un autre, j'ai donc prié M. le Directeur, qui a très-bien accueilli ma demande, de veiller, même pour sa sûreté personnelle, de faire faire un panier avec un cadenas, et de me faire toujours apporter mes
éivres dans ce panier par la même personnë< M. -lë Président fui ayant demandé* quelle raison il avait pour concevoir de pareilles crainte^, il répondit qu'étant obligé de charger Pépin et Morey autant qu'il le faisait, il pouvait craindre des vengeances; que Morey n'avait sans doute pas assez de moyens pour être redoutable, mais que Pépin pouvait faire des sacrifices d'argent, et qu'il avait d'ailleurs des amis qui seraient capables d'en faire pour lui : car il avait appris de Pépin lui-même que, lorsqu'il fut traduit devant un conseil de guerre par suite de la rébellion des 5 et 6 juin 1 832, un de ses amis, banquier de province et extrêmement riche, disait alors qu'il sauverait Pépin à tout pris f tlzil-il en coûter deux ou trois cent mille francs.
Après s'être procuré ces garanties pour sa Surete personnelle, Fieschi continua le cours de ses révélations. H déclara qu'outre la somme qui représentait le prix des canons de fusil, Pépin, depuis le mois de mars, ]X>uvait lui avoir donné, en différentes fois, quarante francs pour ses dépenses personnelles , et lui avoir fourni à crédit pour environ vingt francs de marchandises. Aux approches du jour où devait se consommer l'attentat, Pépin, Morey et Fieschi voulurent régter leurs comptes; car il para h que Morey, quoiqu'il ne fut pas riche et que ses affaires fussent embarrassées, devait supporter une moitié de la dépense. Ils entrèrent dans des détails minutieux, et Fieschi en a conservé, à ce qu'il parait, un souvenir bien exact. Morey fit observer qu'il avait déjà remis vingt francs à F\'eschi,iê€Ât pour l'achat de la malle , soit pour les arrhes dés Caftons de fusil; que de plus il avait fourni à Pépin un harnais, ou un autre objet de sellerie ou de bourrelerie, du prix de vingt-cinq francs, et enfin, qu'H ava h avancé
dix a douze francs à Fiaschi pour diverses dépenses r H demanda qu'on lui imputât ces sommes isur ce qu'il resterait devoir. Cette espèce d'apurement do comptes eut lieu, dans la conférence que nous avons signalée comme s'étant tenue entre Mçrey, Pépin ek, Fzeschi, près des arches du pontd'Âusterlitz, le 15 juillet,, à huit heures du soir1* > a* > : .
Pépin savait compter, et mémo ^ si l'on en croit Fieschif Uoireau lui reprochait de n'être pas généreux, et de ne savoir offrir dans l'occasion ni un verre devin ni line pièce de cent sous; aussi quelques jours après voulut-il contrôler le compte de M&rcy . ; H lut à F%es~ chi le montant des diverses sommés que Niorey prétendait avoir payées a Fïesclu, pour s'assurer si celui -ci les avait réellement reçues.
Pep in avait proposé à Fiescki de comprendre fa somme de 20 francs, qui représentait les fournitures à crédit laites :à ce dernien par Je magasin de l'épicier, dans la somme totale des frais de l'entreprise. Fiesehi prétend qu'il s'y refusa et qu'il remit à se libérer de cette somme lorsque Janot serait de retour et lui aurait remboursé ce qu'il lui devait. La note de ces comptes devait se troirver, suivant Fiesehi, dans un livre de commerce tenu par la dame Pépin, où elle écrivait les crédits qu'elle faisait à diverses personnes : ce livre était couvert de papier bleu -gommé.
H y avait la une circonstance matérielle dont la vérification semblait facile, néanmoins elle a été pénible et longue. Nous devons vous en épargner le détail. Los livres de commerce de Pépin o\\t été saisis, notamment cette espèce délivre-journal ou de main-courautc,couvcrt
loirrrogaiftjtc de Fittchi, S3 octobrt.
Rapport. 14
en papier bleu gomme qu'avait signale' Fieschi; ils ont été reconnus et paraphés ne varietur par les sieur et dame Pépin. Celle-ci les tenait habituellement; Pépin y écrivait quelquefois, pour les ventes en gros et même pour le détail, quand sa femme était absente.
On y a trouvé L'indication de diverses livraisons de comestibles ou d'eau-de-vie faites à crédit, comme L'avait dit Fieschi, au Peintre et même au Barbouilleur, Un article, à la date du 6 mars, est ainsi conçu : L*e Barbouilleur, ami de M. Morey, doit, etc., et d'autres articles subséquents portent cette indication : Le peintre en papiei"S doit. Ces crédits, non compris un prêt de 5 flancs également inscrit sur ces registres comme fait au même personnage, montent à 14 francs 95 centimes.
Cette vérification a eu lieu en présence de Pépin et de Fieschi., Ce» déniier a énuméré dans le plus grand détail toutes les sommes qu'il assure avoir reçues de Pépin, soit directement, soit par l'entremise de Morey, y compris les 15 francs que Pépin lui aurait remis, dans le chantier même ou l'achat avait eu Jieu r pour solder le prix des pièces de bois qui devaient servir à la construction de la machine. Pépin & continué à tout nier; il a répété qu'il n'avait jamais remis à Fieschi aucune somme de 100 francs, de 150 francs ou au-dessus. Fieschi a affirmé de nouveau qu'on devait trouver sur un livre, celui sur lequel sont inscrits les crédits faits à tout le monde, au haut et au milieu d'une page un article conçu à peu près comme il suit : donné à M. Bêcher 150 lianes 50 centimes ou 218 francs 50 centimes, et que Pépin avait écrit cela en sa présence.
Alors M. le Président a représenté à Pépin la dernière feuille d'une des mains-courantes tenues par sa
femme, gur laquelle on lit distinctement, au haut et au milieu d'une page, deux lignes de la main de Pépin , reunies par une accolade, derrière laquelle sont totalisées les deux sommes exprimées dan's ces deux lignes. Quoique le tout soit couvert d'une large rature, la transparence de la dernière encre et la noirceur de la première laissent très-bien lire :
Plus, pwr bois, loyer . 68f 50e j w , f M. Bêcher ^ QQ \ ensemble 218 $0 .
Pépin a déclare' que cette écriture ressemblait assez à la sienne, mais qu'il ne pouvait affirmer que ce fût la s tenue. L'identité d'écriture ressort cependant de la comparaison facile à faire de divers autres articles , écrits incontestablement de la main de Pépin, dans le même livre ou main-courante, et notamment de ceux qui concernent un meunierde Lagny,M. Collet, us qc lequel Pépin faisait fréquemment des affaires. Un rapport de l'expert Oudard a d'ailleurs constaté que ces lignes sont de la main de Pépin1. Pépin a prétendu que, dans tous les cas, il n'était pas vrai que ces sommes eussent été données à Fieschi pour un usage comme cela. H s'est réservé de dire plus tard et quand il s'en souviendrait, pour quel objet ce compte avait été fait1. Il ne faut pas perdre de vue que cette somme de 218 fr. 50 cent, se trouve portée jusqu'à trois fois sur le carnet de Fieschi; celuici a déclaré que les 150 fr. s'appliquaient à l'achat de son mobilier et au payement du premier demi-terme de son loyer, et les 68 fr. au payement du second demiterme , à l'achat des pièces de bois et à l'acquit de la façon de ce bois5.
1 Rapport du sieur Oudart.
' Confrontation de Pepinvttc Fieschi, 19 octobre. * Interrogatoire de Fieschi. 9 G octobre.
Remarquons en passant que ces lignes raturées quoiqu'elles soient rejettes h la fin de la main-courante, et «près les pages qui rendent compte des transactions journalières du magasin jusqu'au 20 juin , ne doivent pas être considérées comme nécessairement écrites à cette époque. II a été reconnu par Pépin qu'il réservait toujours quelques pages à la fin de ses mains-courantes, pour y inscrire confusément , et sans ordre chronologique , les choses dont il voulait garder le souvenir et qui ne se rapportaient pas à ses affaires journalières.
Iî s'est montré depuis très-peiné d'avoir reconnu ses registres sans s'être préalablement assuré qu'ils ne conte n aient rien qui vînt à l'appui des accusations que Fieschi a portées contre lui. En général , i! s'est toujours montré préoccupé de la crainte de se compromettre par ses réponses. Dans son ignorance des affaires cl dans sa défiance des hommes , il proteste sans cesse contre toute induction que l'on pourrait tirer, à son préjudice, «le son impuissance à expliquer un article de compte, d'ailleurs raturé, qu'il ne peut s'expliquer à lui-même1. Vous apprécierez ses observations et la gravité d'un tel concours de circonstances venant à l'appui de la déclaration de Fieschi.
Selon Fieschi f Morey et Pépin lui avaient demandé, avant qu'il louât son appartement, un aperçu des dépenses qu'entraînerait leur coupable entreprise; il Pavait portée à un peu plus de 500 francs. Pépin avait écrit le détail de ce compte sur une feuille de papier hors de la présence de Fieschi j mais il lui montra ce calcul lorsqu'ils vérifièrent ensemble les a-compte répétés par Morey. On a trouvé chez Pépin une feuille
Interrogatoire de Pépin, 39 octobre.
de papier oîi sont inscrites diverses sommes montant ensemble à 525 francs. Quoique îa somme fut approximative de celle qu'il avait reçue, Fieschïne voyant point figurer, dans l'addition, les sommes qu'il avait reçues, soit pour ses dépenses personnelles , soit pour son loyer, a déclare qu'il ne reconnaissait point cette feuille pour Ce compte que Pépin avait discuté avec fui1.
Entre fe 15 et le 20 juillet, Pépin, Morey et Fieschi aïlèrcnt,si l'on en croitec dernier, déjeuner ensemble hors fa barrière de Montrcuil , chez un restaurateur nommé Bertrand, dont Fieschi fréquentait l'établissement pendant qu'il travaillait à îa manufacture des papiers peints de Lesagè. La femme de ce restaurateur et une servante font ordinairement le service de la maison. Il parait cependant qu'if prend un garçon les jours de fêtes, pour leur servir d'auxiliaire, ainsi que nous le verrons plus tard. Pépin, Moretj et Fieschi demandèrent une bouteille de vin blanc; on leur apporta du vin ronge : ils firent réparer cette méprise, et déjeunèrent avec du fromage et du pain. Telles sont les enseignes données par Fieschi pour que l'on pût vérifier l'exactitude de «on récit; voici maintenant îa circonstance importante. Il paraîtrait que Fieschi et ceux qu'il désigne comme ses complices n'étaient pas d'accord sur fa manière dont il fallait mettre le feu à fa machine infernafe., Fieschi soutenait qu'il fallait l'allumer par le milieu; et pour prouver sa thèse, il demanda qu'on fit une expérience; c'était ià le but de fa réunion de ce jour. Ils allèrent dans les vignes du côté du cimetière du Père-Lachaise. Fieschi mesura sur fe terrain une îigne de 33 pouces, c'était fa fongueur présumée de îa machine; il fit une
Interrogatoire de Fiesehi, £6 octobre..
train ce de poudre sur cette ligne. Pepht avait apporte' un briquet phosphorique, il alluma une allumette et se mit en devoir de mettre le feu; mais il se tenait à une telle distance , en tendant le bras et allongeant Le corps f qu'il était impossible qu'il atteignît la traînée; alors Fieschi lui arracha l'allumette et l'appliqua au milieu de la traînée de poudre, qui s'enflamma tout à la fois : dès lors, ils furent tous persuadés que la chose réussirait comme ils pouvaient le désirer.
Il y avait peu d'apparence que Morey et Pepm avouassent qu'ils avaient pris part a une expérience de cette nature; ils l'ont nié et se sont montrés indignés d'une telle inculpation. Mais on pouvait vérifier si la réunion avait eu lieu, et cette circonstance constatée pouvait ajouter quelque poids à la déclaration de Fieschi, Fieschi a reconnu le restaurateur Bertrand, celui-ci ne l'a point reconnu. La dame Bertrand et sa servante ont reconnu Fieschi pour l'avoir vu plusieurs fois, durant le cours de l'année, venir prendre son repas du matin dans leur guinguette. Toutes les deux ont reconnu Morey, mais sans pouvoir affirmer où elles l'avaient vu. Ni Bertrand, ni sa femme, ni sa servante, n'ont gardé le souvenir du déjeuner dont parle Fieschi, malgré les circonstances qu'il a révélées1.
Lorsque Fieschi communiqua pour la première fois à Morey le plan de la machine infernale, il assure qu'il n'avait point encore l'attentat en vue ; il voulait seulement faire connaître son génie inventif, et il avait imaginé un engin garni de quatre-vingt-dix fusils et d'une pièce de quatre, qui devait, pour la défense d'une place, suppléer, selon ses idées, à l'insuffisance de la
' Dépositions SAjatbert Bertrand, 17 septembre; de (a dame Ajalbtrl Bertrand, 18 septembre; A' Anne tle Barjeot, t8 «epteaibre.
garnison. II dit à Moreyf en fui présentant son plan : V oilà tpii vous aurait été bon dans les barricades. F. . . , dit Morey, ce serait meilleur pour Louis-Philijrpe. Ce mot, toujours d'après Fieschi, devint comme le germe de l'attentat.
Au rapport de celui-ci, Morey disait que, s'il avait 1.00,000 francs il achèterait une maison près de la Chambre des Députes, ferait creuser un souterrain au moyen duquel il minerait la saile, et la ferait sauter, ïe Roi y étant. II disait encore que, s'il trouvait le Roi au bout de son fusil, il ne le manquerait pas. Morey , après que la résolution de l'attentat eut été arrêtée, dit un jour à Fieschi, qu'à défaut de lui, s'il était malade ou pris par la police qui le poursuivait, il le remplacerait et ferait l'affaire.
Fieschi a fini par avouer qu'il n'avait pas dit la vérité quand il avait nié que Morey fût venu plusieurs fois le Voir au boulevart du Temple, n° 50; il a même dit, d\ine manière très-significative : Quand il venait, il ne sou- Imitait pas le bonjour au portier.
Morey avait fourni la poudre le jour ou se fit 1 expérience de la traînée de poudre; c'est lui, a répété Fieschi, qui a apporté, le dimanche 26 juillet, les balles, les chevrotines, le plomb et la poudre pour charger la machine. Fieschi y ajouta deux petites vis.
II a affirmé de nouveau que c'était à Pépin et à Mçrey qu'il avait engagé sa parole, et que c'était la crainte de paraître à leurs yeux manquer à l'honneur qui l'avait retenu lorsqu'il avait été tenté de renoncer à son crime.
. Le dessin de la machine fut montré à Pépin par Morey, pour lui donner une idée de la capacité de Fieschi. Pépin voulut alors voir Fieschi} et Morey
le lui ayant présente comme un condamne politique, Pépin le reçut en lui disant : Moi aussi Je suis /xztrio/e; et ii lui demanda un modèle en bois de la machine dont Morey lui avait fiât voir fc dessin. Fieschi fît ce modèle chez un menuisier qui est portier de fa maison n° 20, dans la petite rue de Reuilly. C'est là que demeure Renaudin, neveu par alliance de Morey, chez lequel Fieschi avait aussi trouvé quelquefois un asile durant la nuit.
Fiesclii a reconnu qu'il s'était trompé quand il avait dit que l'argent nui devait servir à payer les canons de fusil lui avait été remis par Pépin, Pépin le lui fit remettre par More)/ , qui le porta chez Fieschi. Fieschi n'a reçu des mains de Pépin que l'argent destiné à solder son loyer et le prix de son mobilier. Pépin s'est prévalu plus tard de cette variation de Fieschi; il assure qu'il expliquera un jour comment il a pu secourir Fieschi de quelques sommes d'argent, sans avoir trempé dans ses criminelles machinations.
Morey parlait souvent à Fieschi des associations politiques dont il faisait partie. Pépin se vantait de connaître plus de quarante sociétés secrètes. Dans l'opinion de Fieschi, ceux qui faisaient partie de ces sociétés , et notamment de la société des Droits de l'homme, avaient été sûrement avertis par Pépin et Morey de oequi devait arriver. Pépin devait avoir révélé à Cavcùgnac, avant l'évasion de Sainte -Pélagie, le projet de l'attentat. Ce dernier, toujours suivant la supposition de Fiesclù, en avait sûrement parlé à Gumardy et ces deux individus avaient fort bien pu informer les autres1. Us se seraient servis des journaux du parti pour la pubiica-
* îaterroguttMj* de Fkuhi, il septembre. ' "1
tion des proclamations nécessaires après l'événement: Celle de ces feuilles sur laquelle Pépin devait le plus compter e'tait celle du sieur Raspaily avec lequel il e'tait intimement lie. A Paide de tous ces moyens, leur projet était certainement d'établir un gouvernement provisoire. Fieschi pensait que tout cela n'aurait pas lieu sans coup fe'rir; il e'tait décidé à se battre aussi longtemps «jm'il le faudrait, soit contre l'étranger, soit contre tous ceux qui opposeraient de la résistance. Il voulait se mettre à la uHc d'une centaine d'hommes pour tirer parti de ses connaissances en tactique, sans aspirer à une haute-paye , car si on lui avait offert de l'argent, il l'aurait refusé; c'était uniquement pour le succès de la chose qu'il voulait combattre.
Fiesclua entremôle cette déclaration de quelques excursions dans le passé. Pcpin lui avait conlié qu'il sVtait armé pour prendre part à l'attentat commis à Paris en avril 1834, et que si l'affaire avait réussi, on aurait formé sur-le-champ une municipalité dont Guinaril aurait été le chef, en qualité de maire, et dont Pcpin devait faire partie. Pépin a nié ces prétendues confidences; il a déclaré qu'il n'avait ni les moyens, ni l'intention de jouer un rôle politique.
• Cependant Fieschi persistait à soutenir qu'il avait chargé seul les canons de fusil de la machine, cf, en ce point, il démentait la déclaration de Nina. -H persistait à soutenir que Boireau ne lui avait point fourni le foret au moyen duquel il avait percé ceux des canons de fusil qui n'avaient point de lumières, et il apjiortait à l'appui de ses dénégations un argument plein de force : Apres tout ce que j'ai déclaré f disait-il, il est évident (pie je suis autant compromis auprès des partis ennemis du Gouvernement f pour avoir, fait connaître
Rapport. 15
deux personnes, que si j'en faisais connaître cinq cents $ par conséquent, quand je dis que Boireau ne m'a pat prêté de foret, et que j'ai acheté celui dont je me suis servi, je dois être cru. Après un raisonnement aussi péremptoirc, on aurait été fondé à présumer que c'était ïà son dernier mot ; néanmoins la suite vous fera voir que ses prolixes révélations contenaient encore des réticences.
II serait inutile et trop long1 de discutèr d'une ma» nière approfondie la déclaration que nous venons de résumer; nous nous contenterons de remarquer que, dans une de ses plus importantes parties, elle est purement hypothétique ou conjecturale. Or, les conjectures, qui peuvent souvent et à juste titre servir de base aux conclusions purement logiques de l'historien, sont insuffisantes pour motiver une décision judiciaire si elles ne sont accompagnées de présomptions graves, précises et concordantes. D'ailleurs, ces conjectures se rapportent à des hommes absents du procès.
Cependant il en est une qui se 'trouve corroborée par quelques dépositions dont vous trouverez l'analyse duns les notices qui composent la seconde partie de ce rapport. Ces dépositions établissent que, le 28 juillet , sur le boulevart du Temple, après la détonation de la machine infernale, plusieurs hommes armés se trouvaient réunis. Les Uns, pour se dérober aux recherches de la police, se sont jetés dans des boutiques1; d'autres ont précipitamment change de vêtements, ou quitté les blouses ou les pantalons de toile qui recouvraient feurs habits9. Dans la rue Meslay, plusieurs d'entre eux vou-
' XotieM,»** 14C, 158 » lUi. o- 147 et ii9
iàient dételer une vohure pour commencer une barricade1. Sur d'autres points, des individus apostés semblaient, en apparence, attendre un événement, et prédisaient à J'avance un attentat contre la vie du Roi5, ou se permettaient d'insulter grossièrement, après le ftiijt accompli, ceux qui se félicitaient de ce que les intentions parricides des auteurs du crime avaient manqué1 leur effet5. Ces faits ne semblent-ils pas indiquer qu'un certain nombre de personnes étaient averties, sinon de ce qui devait se passer et fies moyens qui devaient être employés contre la vie du Roi , du moins d'une catastrophe imminente, pour laquelle il fallait qu'elles se tinssent prêtes et en armes?
Cette dernière déclaration de Fieschi contient aussi le détail de plusieurs conversations intimes qui ont eu lieu sans témoins, et qui ne pourraient être avérées que par l'aveu des parties intéressées; cependant il a rapporté, à l'appui de ses allégations, quelques circonstances de fait qui pouvaient être contrôlées par des témoignages; ces témoignages ont été recherchés, et nous vous en devons compte
Renaudin est un marchand de couleurs qui demeure en effet petite rue de Reuilly, n° 20. Il est neveu de Morey par aliianec, et, à la recommandation de son c nefe , il a donné à coucher à Fieschi sept à huit fois , dans tin espace de temps d'environ quinze jour» a trois semaines, durant le mois de février dernier1.
Un menuisier nommé Barlhe, qui demeure dans la même maison, a déclaré que, durant ce temps, Fieschi lui demanda de lui vendre quelques morceaux de bois
• Notice», »• Isi.
Ibiil. n<" 153, 186, 188.
Ibid. a* 178. Déposition de Dunumt, («déceuhre Déposition de Renaudm, 88 août
pour faire un châssis. Barlhe lui offrit de le faire, craignant que ses outils ne fussent gâtes s'il les confiait à Fieschi. Celui -ci insista, en disant, avec son accent méridional, qu'il connaissait la partie et qu'il réussirait mieux que Barthe. Le menuisier le laissa faire : au bout de deux heures , Fieschi avait effectivement terminé un châssis qui ressemblait à un métier de tisserand. II pouvait avoir huit pouces de longueur sur quatre ou cinq de hauteur; les deux pieds de devant étaient plus courts que ceux de derrière. On ne fit pas payer à Fieschi le bois qu'il avait employé. H avait dit d'abord que c'était le modèle d'un châssis de fourneau ; il dit -ensuite que c'était celui d'un châssis à filtrer.
Barthe a reconnu Fieschi, On lui a représenté la machine infernale; il a déclaré qu'elle avait de la ressemblance avec le modèle fait par Fieschi j il n'en différait qu'en deux points, à savoir, que les rainures destinées à rendre mobile la traverse qui supporte les culasses des canons de fusil étaient transversales dans le modèle, tandis qu'elles ne le sont pas dans la machine, et que la traverse en forme de T qui se trouve dans celie-ci manquait au modèle, dans lequel se trouvaient seulement deux traverses parallèles', Cette reconnaissance et cette ressemblance sont des points notables.
Fieschi fut enfin confronté avec la fille Nina Lassave : il reconnut la vérité de tout ce qu'elle avait déclaré; seulement il lit observer que cette fille soutenait à tort que la malle ne contenait aucune somme d'argent, puisqu'il devait s'y trouver cinquante francs qui y avaient été déposés pour elle ; quelques volumes des Œuvres de Cicéron ,
1 Déposition de Barthe, 90 septembre.
, ( .lô7 )
en latin et en français, étaient aussi dans cette malle ; le premier volume devait être dans les mains de Pépin/ Fieschi ie lui avait prête. Enfin , il fit remarquer que Morey avait induit la fille Nina en erreur, en lui disant qu'il l'avait rencontré le 28 juillet au matin près du grenier d'abondance; c'était dans unerueprèsde celle des Fossésdu-Temple que cette rencontre avait eu lieu. La confrontation de Fieschi avec la fille Nina Las s ave se termina par une dernière déclaration à la charge de Morey, Vous vous souvenez, Messieurs, que cette fille avait dit que Morey s'était vanté à eiïe d'avoir cl) a rgé tous les canons de fusil de la machine infernale, moins trois, que Fieschi avait voulu absolument charger : ce dernier avait constamment nié ce fait. En présence de la fille Ninaf qui répéta son récit sans hésitation et sans variantes, Fieschi changea de langage. II reconnut que Morey était venu chez lui, le lundi 27 , à cinq heures du soir ; qu'il avait apporté dans un sac en toile les chevrotines et les balles, et de la poudre dans une poire de corne. Il y en a eu de reste , a-t-il dit. I,cs canons de fusil n'étaient plus dans la malle. Fieschi et Morey se mirent à cheviller la machine et à l'assurer avec des cordes; ensuite ils commencèrent à charger les canons. Fieschi versait la poudre dans la petite mesure qui sert à régler la charge; il prenait les balles, qui étaient dans le sac, et les chevrotines, qui étaient sur la cheminée, et les donnait à Morey. Celui-ci s'était muni d'une petite baguette d'environ dix-huit pouces, parce qu'il avait, disait-il, fait faire les balles un peu plus fortes que le calibre ordinaire. Quand les balles étaient posées sur la bouche du canon, il fallait leur donner un coup de maillet pour les faire entrer, et ensuite les enfoncer avec la baguette. Un morceau du bois de la machine, que
Fieschi avait coupé, fut employé en guise de maillet. A mesure que Jes canons étaient chargés, Fieschi les plaçait sur les créneaux ; quand ifs furent tous chargés, il était à peu près neuf heures et un quart, neuf heures et demie.
Une réflexion se présentait naturellement : comment Fieschi , qui avait déjà déciaré que Morey lui avait? fourni les halles, les chevrotines et fa poudre, n'avait-if pas dit alors ce qu'il disait en ce moment? Était -ce à fa vérité qu'if rendait hommage, ou changeait-if ainsi de langage pour ne pas démentir sa petite Nina, ou bien encore était-ce pour se venger des mauvais propos que Morey avait tenus sur son compte? M. le Président interpella l'inculpé de s'expliquer sur la cause de ses réticences : Je me suis tu par orgueil, a répondu Fieschi; je n'étais pas convenu d'abord de ces choses, je n'ai pas voulu me démentir1.
H nous faut de nouveau suivre Fieschi reprenant encore une fois son récit, si souvent commencé et jamais achevé. Quand les canons de fusil furent chargés, il descendit bien vite avec Morey , parce qu'il était pressé d'aller chercher Nina Lassave ; il traversa le boulevart et fit " venir un cabriolet qui emmena Morey. On n'a pu, quelques soins qu'on y ait apportés, retrouver la trace de cette course de cabriolet : sur cette place, les conducteurs ne tiennent point registre de leurs courses.
Alors, et nous tenons note de ces circonstances, parce qu'elles font de plus en plus connaître les dispositions de son àmc dans tes instans qui ont précédé fecrime, Fieschi n'ayant plus trouvé la fille Nina chez Annette Bocquin, fut saisi d'impatience et très-chagrin de n'avoir pas dit à
J 1 Confrontation de Fietcki avec Nina testai, 3 août.
Nina un adieu qui, dans sa pensée, aurait peut-rtre étéle dernier. S'il y avait eu île la place chez la mattresse d'Annette, dit-il,/e crois que j'y aurais couché; car je ne me sentais pas de force à coucher seul chez mçij en vue de la circonstance qui devait se présenter le lendemain. Eux-mêmes s'aperçurent que fêtais trèsmécontent : je leur dis que je n'avais pas soupéj ils m invitèrent à manger avec eux, je refusai; je restai
longtemps. et finis par m'en aller clwz moi en
me disant à moi-même : adieu à jamais!
Uy a quelque chose qui saisit profondément, dans ce récit naïf des angoisses qui s'emparent du coupable, et Je torturent, à mesure que s'approche l'instant fatal où doit s'exécuter le forfait qu'il a résolu dans son cœur; dans ces anxiétés croissantes d'une conscience que les passions effrénées n'écoutent plus; daus cette répugnance indestructible de fa nature morale de l'homme pour le mal, dans cette secrète horreur que sa volonté pervertie ne surmonte jamais entièrement, sorte de remords stérile et anticipé qui n'expie, ni ne prévient le crime. Ce supplice intérieur est à la fois une éclatante preuve de l'existence de cette loi vivante o^ii nuit avec nous, que les hommes n'ont point portée, et qui veille à la conservation du genre humain, et une haute et profonde leçon.
Ici plusieurs remarques sont à faire.
Vous n'avez pas perdu de vue que Fieschi avait (fit antérieurement qu'il avait acheté le plomb pour fondre les halles chez le même ferrailleur qui lui avait vendu un foret, et que les balles avaient été fondues par lui dans un moule qu'il avait jeté dans le canal. Cette version ne saurait s'accorder avec son dernier récit, mais il l'avait donnée lorsqu'il niait encore toute participation
de Morey à l'attentat. Depuis, les balles que Morey avait, selon la déclaration de la HUeNina, portées sur lui dans un sac, le mercredi 29, et jetées hors de la barrière du Trône, après qu'il venait de se vanter à elle d'avoir charge les canons de fusil de la machine, ont e'té retrouvées au lieu qu'elle avait indiqué} et vous vous souvenez également que Morey, ou un homme qui lui ressemblait beaucoup, a été rencontré, le lundi 27 juillet au soir, par Elisabeth Andrener, dans l'escalier de Fieschi, détournant le visage pour n'être pas reconnu. ♦
Fieschi n'avait plus rien a dire sur Morey/ il s'était expliqué sur tous les indices qui venaient à la charge de celui-ci. II n'en était pas de même à l'égard de Boircan. Mais il ne tarda pas à revenir aussi sur ses premières dénégations. Interrogé de nouveau sur la nature de ses relations avec ce jeune homme, on peut résumer comme il suit les détails qu'il a donnés.
Le dimanche 26 juillet au matin, Fieschi alla chercher Boireau à la boutique de son maître; ne l'ayant pas trouvé, il alla dans son logement rue Quincampoix, et, l'y rencontrant, il le pria de lui prêter un foret. Boireau alla en efTet chez le sieur Vernerl en prendre un, et le remit à Fieschi, qui ne l'instruisit pas de l'usage qu'il en voulait faire. Le manche du foret était en bois ordinaire, l'archet était d'un acier pliant, et la corde d'un acier élastique ; la conscience ( on nomme ainsi la plaque de bois sur laquelle on appuie la poitrine en manœuvrant l'instrument) n'avait (pic peu de trous. Fieschi ne perça que trois canons de fusil, parce que, sur les quatre qui n'avaient point de lumières, il n'y en avait que trois qu'on eut commencé à forer. Comme il perçait le troisième, la pointe de l'instrument s'émoussa. Vous l'avez entendu rejpousser dédaigneusement