‹ Attractions & oscillations des animaux marines sous l'influence de la lumière. Recherches nouvelles relatives au phototactisme et au phototropismeChapitre 1 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

« Galilée et ses successeurs en finirent avec la psychologie de la nature morte. II est à espérer que dore'navant les substances protoplasmiques nesedirigeront plus par CKrjosiVe vers la source lumineuse. »

LOEB.

Voir et être influencé par la lumière. — Sur les côtes du Boulonnais, au pied des falaises démantelées ou des dunes, se trouvent de gros blocs calcaires qui ne sont atteints par la mer que chaque quinze jours dans les grandes marées. Ces blocs proviennent de la rupture des bancs calcaires intercalés dans les argiles port-

(i) Après de nombreuses recherches préliminaires, effectuées depuis plusieurs années sous les auspices de l'Institut Général Psychologique, ce travail a été fait au laboratoire de Wimereu.x, de juillet à septembre 1904. Je suis heureu.x d'adresser ici mes remerciements à M. Giard, qui m'a accordé une si large hospitalité dans son laboratoire, et dont l'enseignement et les conseils m'ont été des guides précieu.x : les idées de l'illustre professeur

landienncs; ils ont la forme de prismes; la distance entre les deux faces parallèles ou bases varie entre u m. 5et 2 mètres; les bases sont souvent des parallélogrammes, quek^uefois des triangles, des pentagones, des hexagones irréguliers ; les blocs sont donc des espèces de tables plus ou moins élevées et à formes variées, qui projettent souvent des ombres fort étendues. Les parois latérales présentent des fissures, les unes parallèles aux bases, les autres perpendiculaires; outre ces fissures, il y a des alvéoles qui résultent de l'ac-

Rochers supra-littoraux qui entourent le lort Mahon et sur lesquels vivent les littorines.

tion érosive de l'eau et qui sont surtout nombreux dans le voisinage des arêtes supérieures. Lorsque les blocs calcaires sont à sec, pen-

de la Sorbonne, en particulier celles sur le rôle de l'eau dans les phénomènes biologiques, m'ont conduit, comme on le verra, sans l'installation d'un matériel spécial de psychologie animale, à des acquisitions nouvelles et ayant une portée générale. Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance à M. Youriévitch, secrétaire général de l'Institut psychologique, qui a accueilli les résultats de mes recherches avec l'enthousiasme dont il fait preuve toutes les fois qu'il s'agit de tentatives dans des voies nouvelles, et d'après le rapport duquel le Conseil d'administration a décidé l'impression de celte étude : c'est pour moi un honneur, dont je sens tout le pri.\, d'inaugurer ainsi les mémoires de l'Institut général psychologique. Je ne veux pas oublier non plus quel dévoué concours m'a apporté M. Courtier, secrétaire de l'Institut psychologique, pendant la rédaction et l'impression des pages qui suivent.

dant les périodes dites de morte eau, toutes ces anfractuosités sont occupées par une multitude de mollusques gastéropodes, les littorines [Littorina rudis)^ rétractés dans leurs coquilles qui se trouvent fermées par l'opercule fixé sur le pied de l'animal. Pendant les grandes marées, sous l'influence du choc des vagues, les littorines sortent de leur torpeur et se mettent à ramper sur les rochers humides ; quelques-unes sont entraînées sur le sable environnant, en avant des rochers ou dans les couloirs qui les séparent, et regagnent assez rapidement les parois calcaires.

A ce sujet, j'ai fait de nombreuses observations dans les rochers adossés aux murs du fort Mahon à Ambleteuse et dans ceux qui forment, par leur accumulation, la pointe d'Audresselles. Des littorines placées sur le sable à quelques mètres des rochers se meuvent directementvers les rochers les plus élevés et les plus sombres.

Observation (fig. i). — Sur une table de pierre T, qui s'élevait à peine au-dessus du sable, et qui présentait à sa surface des excavations et des rigoles remplies d'eau, j'ai disposé suivant la ligne xy une centaine de littorines. Ces mollusques, au lieu de se mouvoir suivant la direction des « rayons » du soleil, comme le voudrait la théorie classique du phototropisme, se sont mus vers des rochers situés à une distance relativement considérable. Les trois rochers les plus proches, R,,Ro, R3, avaient respectivementpourhauteurs:om.3o,om.5o,i mètre ce dernier se trouvait à i m. 5o des littorines. C'est à celui-ci qu'on

FiG. I et

abouti toutes les trajectoires suivies par ces animaux ; abstraction faite de quelques incurvations imposées par le relief de la dalle de pierre, ces trajectoires étaient des lignes droites, parallèles entre elles dès l'origine et perpendiculaires à la paroi verticale et sombre du rocher R,; seules, celles situées le plus près du rocher R, ont subi une légère déviation vers ce rocher.

Observation {fig. 2). — Dans un couloir placé entre deux rochers R, et R, et large de 0 m. 65, j'ai placé sur le sable un certain nombre de littorines. Celles-ci ont suivi des chemins perpendiculaires aux faces sombres de ces rochers, mais quelques-unes, celles situées dans le voisinage d'un troisième rocher R;„ placé en travers du couloir, ont suivi des chemins obliques, comme si elles étaient attirées à la fois par les deux rochers R., et R;, et comme si elles suivaient la direction de la résultante des forces attractives.

Nota. — En remplaçant les rochers par des écrans de bois, d'étoffe, de papier, on obtient les mêmes résultats. Ce sont donc les formes ou les ombres qui interviennent ici, et non les odeurs.

En présence de ces faits, on est presque infailliblement porté à attribuer aux littorines tous les éléments de la conscience supérieure, à savoir, la perception, la volonté et le sentiment. Les littorines semblent en effet avou' une perception visuelle des objets qui les entourent, reconnaître les rochers à une assez grande distance; elles seraient capables de diriger leurs mouvements vers ces rochers, sachant y trouver un sentiment de bien-être. Les littorines se comporteraient comme nous autres, hommes. De même que la vue d'un paysage éveille en nous tout un monde de sensations, de jugements... de sentiments, de même la vue des rochers sur lesquels les littorines ont l'habitude de vivre déterminerait en ces mollusques toute une vie psychique. Voilà du moins à quoi on est entraîné en employant dans le cas des littorines le verbe « voir » , l'adjectif « visuel ».

Mais a-t-on le droit d'admettre, comme un axiome, même l'existence de sensations chez un animal et d'envisager les mouvements observés chez lui comme incités par ces sensations? Telle est la question posée nettement par Nuel dans un livre récent remarquable, la Vision (04). Non. répond-il, ce serait partir de deux suppositions gra-

tuites; et précisément il montre, par de nombreux exemples, que les mouvements visuels en apparence les plus « volontaires » doivent être envisagés comme des conséquences de processus physiologiques, c'est-à-dire physiques, et non comme étant suscités par des états de conscience.

Dans ce mémoire, je décrirai des faits sans les expliquer, et je me garderai bien de dire que chez les littorines les états de conscience n'existent pas et n'interviennent pas. Je ne sais pas, je ne nie ni n'affirme rien.

C'est pourquoi je n'emploie pas des mots qui impliquent une interprétation psychologique. J'exclus le mot « voir », qui suppose généralement « une distinction visuelle et une représentation visuelle et psychique des objets », car je ne suis pas en droit d'affirmer que cette distinction, cette représentation existe, car d'ailleurs il n'est pas nécessaire d'invoquer cette distinction, cette représentation pour expliquer la plupart des mouvements dirigés des animaux littoraux.

Le fait que la lumière provoque des mouvements chez les animaux n'implique pas forcément des sensations visuelles; un animal peut être influencé par la lumière et ne pas voir. Le motvoir entraîne avec lui une interprétation des phénomènes que l'on a observés, interprétation qui peut être fautive.

En 1890, Willem (90) a consacré tout un mémoire, fort intéressant, sur la vision des gastéropodes ; il y a beaucoup d'interprétations psychologiques dans ce mémoire.

Le fait qu'un escargot ne vient pas butter contre un bâton noir indiquerait que ce mollusque voit le bâton noir. « Les expériences de Leuchs (1820), dit-il, établissent que les hélices peuvent ■voir un petit bâton noir qu'on leur présente à une distance de 4 à 9 millimètres. Ces expériences ont été répétées par Steinfensand (1825) et par J. Mùller (1845). toujours avec succès. Steinfensand ajoute que ces animaux heurtent, au contraire, presque toujours

contre un morceau de verre ou un miroir Lespès, en 1844, répète

les expériences de Leuchs avec un petit bâton noir et en efi^'ectue quelques autres, qui le conduisent à formuler la conclusion suivante : à une lumière faible, les hélices aperçoivent un objet volumineux à la

distance de 6 centimètres environ; avec la lumière vive, la distance diminue jusqu'à 4 ou 8 millimètres. » Je montrerai, au cours de ce mémoire, que cette conclusion n'est pas forcée, qu'elle peut être inexacte, mais ^e we garderai bien de substituer une autre interprétation, purement mécanique par exemple, à l'interprétation psychologique.

Dans un travail du genre de celui que j'ai entrepris, il faut, je crois, éviter tout autant de tomber dans l'erreur mécanique que de tomber dans l'erreur psychologique.

L'erreur psychologique. — Cette erreur réside par exemple dans le fait d'admettre, chez les animaux, les qualités psychiques humaines sur la foi d'observations qui, au fond, dénotent tout simplement que la lumière provoque chez eux des mouvements et rien de plus (Nuel).

Elle a été réalisée au maximum par R. Dubois, qui a peuplé de nos sensations, non seulement les organismes inférieurs, mais encore des fragments de ces organismes, tel que le siphon des lamellibranches.

Dans un travail très discuté, Anatomie et Physiologie comp. de la pholade dactyle, R. Dubois (92) a en effet étudié les contractions musculaires du siphon d'un lamellibranche dépourvu d'yeux, la pholade, provoquées par des éclairements plus ou moins intenses et de teintes variées. La musculature est constituée par une couche musculaire superficielle et par un gros muscle longitudinal situé dans la profondeur. Pour Dubois, la lumière excite toutes les cellules épithéliales et, par leur intermédiaire, par continuité de substance, les cellules musculaires superficielles ; ce système myo-épithélial est le système avertisseur de Dubois ; provoquée ainsi en un point du muscle superficiel, l'excitation se propage dans le muscle de proche en proche; mais la contraction du muscle superficiel excite mécaniquement une couche nerveuse sous-jacente, qui, à son tour, sollicite, par acte réflexe, la contraction du muscle profond. Nuel, qui résume ainsi le travail de Dubois, s'élève vivement contre la tendance « psvchologante » de l'auteur. Non seulement Dubois suppose des sensations lumineuses chez la pholade, mais il dit encore : « La sensation d'inten-

site lumineuse dépend de l'amplitude de la contraction dermatoptique du système avertisseur, tandis que la sensation chromatique résulte de la vitesse plus ou moins grancie de cette contraction » ; la sensation serait latente ou bien perçue ; la perception serait inconsciente ou consciente ! Nuel conclut en dénonçant le procédé de Dubois comme « archifautif (i) » : « Dubois, dit-il, commence par supposer des sensations, puis il emploie des termes psychologiques dans de nouvelles acceptions, ce qui, néanmoins, ne l'empêche pas de les employer ensuite dans leur première signification. »

je présenterai la critique du travail de Dubois d'une autre façon, peut-être plus saisissante. Dubois a : i° recherché les intermédiaires organiques entre les éléments qui reçoivent les excitations du milieu extérieur et les éléments qui effectuent les mouvements; 2" considéré que certains de ces intermédiaires se comportent comme les cellules pyramidales situées dans l'écorce du cerveau humain... On ne peut pas reprocher à Dubois d'avoir recherché les voies de conduction organiques, et même de s'être trompé, comme l'insinue Nuel; il suffit de lire les publications récentes sur le neurone et les neurofibrilles (voir Nageotte, 05) pour se rendre compte de la difficulté de semblables recherches. xMais on peut, on doit reprocher à Dubois une identification fonctionnelle très hasardée.

Dans le présent mémoire je repousserai toute identification de ce genre, et je ne dirai rien quant aux voies de conduction organiques, car je ne suis arrivé à aucune certitude à ce sujet, car il est presque impossible d'arriver, pour le moment, même à une simple probabilité.

Je ne nie pas V intermédiaire nerveux., il n'est pas niable. Mais ne connaissant cet intermédiaire, ni au point de vue biologique, ni au point de vue psychologique, je me contente de décrire seulement les corrélations que fai déterminées entre les excitations périphériques et les mouvements correspondants., et j'espère que le lecteur

(i)Dans une note récente à la Société de biologie (De la psycho-biologie comparée, 25 février igoS), Nuel confirme cette opinion; mais, pour consoler sans doute Dubois, il fait observer que ce procédé archifautif n'est pas propre à Dubois et qu'il a été également usité par les auteurs les plus marquants (Leydig, Forel...).

constatera que cette étude est nécessaire et ne manque pas d'un certain intérêt.

L'erreur vitaliste. — L'erreur psychologique peutètre mise en parallèle avec l'erreur vitaliste. Le mot « vie » est un mot dont il faut se méfier au même titre que le mot « voir >> ; appliqué à certaines manifestations des minérau.x, il n'explique rien, au contraire, comme le mot « voir », employé à propos de certaines réactions des animaux inférieurs, n'explique rien.

R. Dubois, précisément, dans son travailsur la pholade, est tombé dans l'erreur vitaliste. Je reproduirai ici une partie de la critique, sévère mais juste, que W. Giesbrecht a fait paraître dans les Milteihingen de Naples.

« Dans son travail sur Pholas... Dubois émet l'opinion que le cytoplasma pro ducteur de la substance lumineuse doit être distingué de celle-ci et que la luminosité du produit est indépendante de la vie de la cellule sécrétante. Ses expériences mettent le tait hors de doute. Des exemplaires de Pholas desséchés depuis deux mois, puis placés pendant un quart d"heure dans l'air sec à une température de 1 20" C, luisent quand on les imprègne d'eau; des morceaux de siphon de pholade desséchés sur la craie pulvérisée, puis traités par l'alcool et l'éther et desséchés de nouveau, rendent pendant longtemps lumineuse l'eau dans laquelle on les plonge. Après de pareilles expériences, qui pourrait douterde l'absence de toute vitalité de la substance lumineuse ? qui refuserait d'admettre la nature purement physique ou chimique de la luminosité ? qui ne tiendrait ces conclusions pour évidentes, quelles que soient d'ailleurs les conditions ultérieures qui peuvent augmenter, affaiblir ou même anéantir la production de la lumière? mais c'est peut-être l'évidence même delà conclusion qui a empêché Dubois de la formuler.

« Tandis que, dans son mémoiresurles élatérides, Dubois déclarait que la luminosité est un processus physico-chimique, ses expériences sur la pholade l'amènent à proclamer, au contraire, qu'il s'agit d'un phénomène physiologique et vital.

« L'eau lumineuse, obtenue par le traitement décrit ci-dessus et filtrée sur porcelaine sans perdre sa luminosité, contient des gouttelettes d'où part la lumière et dont la propriété lumineuse peut être inhibée ou détruite par toutes les causes qui inhibent ou détruisent l'activité du protoplasma. De là Dubois conclut que ces gouttelettes (vacuolides)^sont du protoplasma vivant, que leur luminescence est un processus vital et même un acte respiratoire, puisqu'elles ont besoin d'oxvgêne. Mais luire est pour elles exhaler le dernier soupir : l'oxygène, dit Dubois, dans sa note sur Orya, permet la respiration des corpuscules protoplasmiques passant de l'état colloïdal à l'état cristallo'fdal, c est-à-dire de la vie à la mort!

« Dubois oublie que, pour obtenir lemuision lumineuse qui lui paraît réagir comme un protoplasma vivant, il a chauffé la substance animale à 120" C. et qu'il l'a complètement déshvdratée. Or, la substance lumineuse a gardé après ce traitement son pouvoir lumineux alors que tout protoplasma mis en pareille condition perd irrévocablement son activité. 11 ne peut donc être question d'une identité entre le protoplasma et la matière lumineuse dans leur manière d'être en face des 'réactifs.

«... Les vues de Dubois sur la substance lumineuse considérée comme un protoplasma vivant et sur la luminosité considérée comme une propriété analogue à l'assimilation et à lacontractilité ne méritent donc plus aucun crédit, et l'on ne peut pas plus les accepter qu'on ne peut être d'accord avec l'auteur quand, entrant dans le courant d'idées que E. du Bois-Reymond a appelé néo-vitaliste, après avoir constaté l'impossibilité où nous sommes actuellement de donner une formule chimique précise de la réaction lumineuse, il reprend à son compte l'opinion surannée qu'/7 existe une mécanique spéciale aux êtres vivants quil ne faut pas confondre avec la mécanique chimique ou physique des corps bruts, cequi revient à refuser tout droit à l'existence d'une chimie physiologique et d'une physique biologique. »

Il y a là une tendance réactionnairedcs plus fâcheuses, comme Ta indiqué d'une façon si nette Anna Drzewina, à propos des idées de Reinke, dans une courte étude sur la finalité en biologie (05), et, moi aussi, après la lecture du mémoire de Dubois sur la pholade, où le siphon de ce mollusque est peuplé de nos sensations, où les vacuolides sont douées de toutes les propriétés de la « vie », j'ai pensé aux rêveries fantastiques de Van Helmont : « Tàme pensante et immortelle au sommet ; au-dessous l'àme sensitive et mortelle ayant pour ministre Wirchée principal, siégeant à l'orifice de l'estomac; au-dessous enfin des agents subalternes, les hLison vulcaius. placés dans chaque organe et en dirigeant le mécanisme. »

L'anthropomorphisme. — Si j'ai insisté sur la critique des travau.x de Dubois, c'est qu'en France, où on est en général peu au courant du mouvement scientifique à l'étranger, on pourrait être tenté, voulant faire de la biologie comparée, d'imiter Dubois. Or, Dubois n'a pas fait, à proprement parler, de biologie comparée, car comparer les animaux inférieurs et les animaux supérieurs ne consiste pas à attribuer à priori aux animaux inférieurs toutes les qualités psychiques de l'homme. Qui veut faire de la biologie comparée

ne doit pas peupler les organismes inférieurs de nos sentiments, de nos pensées, ne doit pas les considérer comme des machines dirigées par une volonté semblable à la nôtre, en un mot ne doit pas faire de V anthropomorphisme.

La réaction contre l'anthropomorphisme, commencée il y a quinze ans à l'étranger, y a déterminé une véritable révolution dans les esprits; révolution dont Nuel retrace d'une façon saisissante les diverses phases, et dont j'ai rendu compte d'après lui de la façon suivante (OS/?) : « I.oeb le premier, en 1890, engage la lutte, s'attaquant à un évolutionniste de marque, au disciple le plus illustre de Darwin, à Romanes. Celui-ci pense que. si les insectes sont attirés par la flamme d'une bougie, c'est qu'ils ont la curiosité., le désir d'explorer un objet nouveau ; que, s'ils ne se dirigent pas vers la lune, c'est que celle-ci est pour eux un objet connu; Loeb rappelle à ce sujet qu'avant Galilée les corps pesants cherchaient leur lieu, et il ajoute : « Galilée et ses « successeurs en finirent avec la psychologie de la nature morte, il est « àespérer que dorénavant les substances protoplasmiques ne se diria geront plus par curiosité vers une source lumineuse. » Loeb avait raison, et certes, entre Romanes, qui voyait dans les animaux une intelligence analogue à celle de l'homme, et le sauvage qui voit des dieux dans le soleil et le feu, il n'y a pas de différence essentielle. Pour Loeb, les phénomènes « psychiques » sont des réactions qui résultent de la << mémoire associative ». De même pour Bethe, au début (1898), mais celui-ci n'a pas tardé à abandonner ce qualificatif de « psychique », qui éveille malgré lui l'idée cie « conscience ». Bethe, UexkuU (1900) renoncent à l'hypothèse de l'âme des animaux, qui ne peut avantager nos connaissances, qui ne donne lieu qu'à des confusions, et Lexkull déclare catégoriquement que, pour le biologiste^ il ne saurait y avoir de psychologie animale. En même temps, Bethe, UexkuU se rangent à Tavis de Th. Béer, qui pense que, pour rompre définitivement avec les anciens errements, il faut créer une nomenclature nouvelle, « objectivante », et abandonner tous les termes du langage psychologique, anthropomorphique. »

Si la réaction contre l'anthropomorphisme a été exagérée par certains, comme par le docteur Nuel, elle a toujours été féconde. Ce sera

le grand titre de gloire de savants tels que Loeb, Bethe, Uexkull, Th. Béer, Ziegler, d'avoir combattu le « péril anthropomorphique », péril que j'aurais imaginé d'après R. Dubois. En raillant le péril anthropomorphique, dans sa note à la Société de biologie du 4 février dernier (05), Dubois raille en réalité Loeb et Th. Béer, et il est fort triste pour le bon renom des savants français que Dubois ait révélé son ignorance complète de la question. Le savant professeur de Lyon se fait une conception bien singulière de l'anthropomorphisme ; pour lui, quand on combat l'anthropomorphisme, c'est que l'on pense : 1° que l'homme n'est pas un animal ; 2°que les fonctions fondamentales ne sont pas générales, communes à tous les animaux et même aux végétaux dans la majorité des cas ; 3° que la physiologie évolue à tort du côté de la physique, de la chimie et de mécanique générale Dubois parait ignorer que ceux qui combattent l'anthropomorphisme cherchent à expliquer les mouvements des animaux en invoquant comme seules prémisses « l'irritabilité,... la contractilité, c'est-à-dire uniquement les propriétés fondamentales de la matière vivante, animale ou végétale, propriétés dans lesquelles personne ne voit plus aujourd'hui des manifestations psychiques » et qui sont « de simples manifestations cinétiquesde la matière vivante, c'est-à-dire la résultante de phénomènes mécaniques et chimiques, liés entre eux et au cosmos par les lois de la conservation de l'énergie ». Ces citations de Nuel rassureront peut-être Dubois, qui, d'ailleurs, avait mauvaise grâce à s'inquiéter, lui qui, d'après Giesbrecht (loc. cit.), a repris à son compte l'opinion surannée qu'il existe une mécanique spéciale aux êtres vivants, qu'il ne faut pas confondre avec la mécanique chimique ou physique des corps bruts, qui refuse en somme tout droit à l'existence d'une chimie physiologique et d'une physique biologique. Mais les contradictions n'effraient pas Dubois (i).

(i) De Giesbrechi également (/oc. c;7.): «Grand serait l'embarras de quiconque essaierait de résumer les résultats de ses di.x dernières années de recherches sur toute une série d'animau.\ phosphorescents, car, pendant ce laps de temps, Dubois a fréquemment changé d'idées sur les causes de la luminosité, et il ne semble pas que ses fluctuations et ses errements aient enfin trouvé dans son travail sur la pholade une solution rationnelle et une conclusion satisfaisante. »

L'erreur mécanique. — Pour éviter de tomber dans l'erreur anthropomorphique, il ne faudrait pas tomber non plus dans l'erreur opposée, l'erreur mécanique, et considérer, par exemple, qu'une littorine qui se meut vers une surface d'ombre est de tous points comparable à un morceau de fer attiré par un aimant, ou même à une machine étudiée en mécanique. On a comparé souvent l'être vivant à une machine. Ces comparaisons sont dang"ereuscs, comme je l'ai indiqué ^05 h) : « Si l'on voulait comparer la machine vivante à une machine non vivante, il faudrait au moins faire la distinction suivante: Les machines construites par l'homme sont de deux sortes : dans la plupart, toutes les pièces sont constituées par une substance rigide, non déformable, et les mouvements ne dépendent que de l'agencement des organes; dans certaines, il y a des pièces de deux natures, les unes rigides, non deformables, les autres élastiques (ressorts, courroies, etc.) et les mouvements dépendent non seulement de l'agencement des organes, mais encore des propriétés de ces organes (compression, élasticité, etc.). Dansla machine animale, il faut également tenir compte, en outre des connexions, des propriétés des divers organes (élasticité, excitabilité, contractilité). En conséquence, les mouvements nouveaux, les « instincts » nouveaux, peuvent, ou bien résulter de connexions nouvelles enirc les organes, ou bien résulter simplement d'un état nouveau de la matière qui constitue les organes. L'étude des connexions nouvelles est du domaine delà kinétogénèse, de l'automorphose ; l'étude des modifications chimiques des organes relève de la physiogénèse, de l'allomorphose. » 11 résulte de ceci qu'il n est pas plus logique de comparer un animal inférieur à une machine que de le comparer à un homme. L'idéal serait de tenir compte de toutes les connexions, de tous les états chimiques... ce qui est bien difficile à réaliser dans l'état actuel de la science !

Le langage psychologique. — Voici l'opinion d'un médecin (i), du docteur Sollier, sur le « langage psychologique » (04) :

(t) J'ai fait souvent appel aux médecins pour défendre les idées qui me sont chères ; ainsi, quand j'ai combattu l'emploi niconsiticrc des poisons en physiologie, j'ai fait appel à l'opinion d"un maître éminent, le docteur Huchard (voir une thèse de médecine sur les dyspnées toxi-alimentaires, 1898); si tous les médecins n'ont pas l'esprit scientifique,

« Quoique la psychologie aspire à prendre rang dans les sciences naturelles, comme branche delà physiologie et, d'une façon générale, de la biologie, il faut convenir que le langage psychologique n'est guère en rapport avec cette prétention. On ne saurait imaginer plus d'impropriété dans les termes, plus d'imprécision dans les définitions, plus de subjectivisme, d'anthropomorphisme dans les expressions, plus d'oubli dans les liens qui unissent le phénomène psychologique à son substratum anatomique et physiologique. On doit reconnaître d'ailleurs que ceux-là même qui font de la psychologie objective et expérimentale n'échappent pas toujours à ce langage vicieux, tant est grande l'habitude que nous avons d'employer des mots dont la définition nous est presque impossible et qui correspondent à quelque chose c]ue tout le monde connaît d'une façon vague, mais qu'il croit très nette. Tels sont les mots de conscience^ volonté, esprit, représentation, émotion... La confusion qui règne dans le langage psychologique tient pour la plus grande part à ce que, au lieu d'étudier les phénomènes psychologiques d'une façon objective, à la manière de tous les phénomènes de la nature, on les examine à un point de vue essentiellement subjectif. Au lieu de se borner à noter les rapports de succession des phénomènes, comme nous les enregistrons en physiologie, pour en déduire les rapports de causalité, nous partons presque toujours d'un point de vue doctrinal préconçu, spiritualisme, matérialisme, dualisme, monisme, parallélisme... ou bien nous cherchons à tout subordonner à un phénomène dominant : sensualisme, idéalisme, associationnisme. Il est sans doute beaucoup plus facile de jongler avec des mots qu'on prend pour des choses que d'exprimer tout simplement le rapport exact ou possible et vraisemblable entre un phénomène et son substratum matériel et organique. »

Conclusions. — J'ai essayé dans ce mémoire de ne pas tomber dans les erreurs que je viens de signaler. Mes intentions ont été les suivantes :

beaucoup l'on: au contraire, car c'est le plus souvent dans l'étude des animaux supérieurs et de l'homme qu'on se rend le mieux compte du « péril anthropomorphique», plus dangereux là qu'ailleurs.

i" Se bornera décrire les réactions des animaux ;

2° Préciser le déterminisme des expériences autant que possible, en tenant compte aussi bien des variations du milieu intérieur que de celles du milieu extérieur, aussi bien des causes passées que des causes actuelles;

3" Eviter l'idéalisation des faits, lanthropomorphisme, la psychologie, la philosophie ;

4° Employer le langage purement objectif;

5° Ne pas assimiler un animal à une machine inanimée ;

6" Ne pas généraliser les faits observés à tous les animaux ;

7° Séparer nettement l'interprétation des faits de l'exposé de ces faits et, dans ce domaine, n'admettre que des hypothèses faciles à véritier.

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