TROISIÈME PARTIE CONTROVERSES
J'ai fait connaître ci-dessus beaucoup de faits nouveaux : les attractions et répulsions lumineuses (ii faits), les oscillations lumineuses (i5 faits), les rotations lumineuses (12 faits), les oscillations de l'état d'hydratation des tissus. Presque tous ces faits, tels qu'ils ont été énoncés, offrent la même certitude que la dilatation des corps sous l'influence d'une élévation de la température; ils ont été observés sans aucune idée préconçue et ont été traduits en langage objectif.
Je les livre tels quels, et, comme ils sont complètement indépendants de ma personnalité, je puis espérer qu'ils intéresseront savants et philosophes, autant qu'ils m'ont intéressé moi-même. Avec eux, en effet, nous touchons aux questions les plus passionnantes, mais aussi les plus controversées de la vie et de la pensée ; autour d'eux, biologistes, psychologues, métaphysiciens ont commencé à discuter avec acharnement.
J'aurais voulu dans ce mémoire, où je suis resté constamment dans le domaine positif des faits, où j'ai combattu sans cesse les mots et les théories, ne point aborder le domaine des controverses. Mais finalement il m'a semblé que le silence complet à cet égard
serait dangereux et que, faute d'avoir fait connaître mes pensées, on m'en prêterait de bizarres ou de contradictoires.
Les uns me traiteraient de «matérialiste », les autres de « spiritualiste » ; les uns et les autres auraient tort, car je ne suis parti d'aucune idée préconçue.
Certes, elle est bien troublante cette petite littorme qui semble entraînée dans sa marche, fatalement en quelque sorte, par des forces telles que la gravitation et l'attraction lumineuse, qui ne semble guère plus maîtresse de modifier sa marche qu'un astre qui gravite autour du soleil. Si je la place dans l'ombre, sur une surface en relief, si je trace les lignes d'égal niveau, elle suit invariablement les lignes de plus grande pente qui coupent perpendiculairement les lignes précédentes. Si je la place à la lumière, sur une surface plane, et si je réunis tous les points présentant un égaléclairement par des lignes, lignes d'égal éclairement, elle suit invariablement les lignes qui coupent perpendiculairement les lignes précédentes, lignes de force lumineuse. Si on a à la fois le relief et l'éclairement, on peut déduire le chemin que suivra la littorine par les règles de la composition des forces en mécanique. Rien ne semble livré au hasard, à la volonté, au caprice de l'animal : sous mes yeux, j'ai vu les littorines dessiner des milliers de trajectoires ; j'aurais pu les tracer à l'avance, connaissant le coefficient de chaque individu, en appliquant les règles de la mécanique. Dans un tube de verre, j'ai disposé des écrans noirs de manière à faire marcher la littorine sur une trajectoire en forme de 8; elle y a marché et pendant des heures eW^t ne s'est pas affranchie de cette sorte de mouvement de manège. Dans une cuvette de verre, j'ai placé des cailloux de façon à produire des déviations des trajectoires : parfois, celles-ci passaient à un millimètre d'un caillou couvert d'ulves, où la littorine aurait trouvé un abri, delà fraîcheur, de la nourriture : le mollusque a continué son chemin, comme s'il était attiré par une hjrce fatale, ou comme s'il ne voyait pas, il ne sentait pas.
En un point donné, à un moment donne, une littorine s'oriente presque fatalement suivant une direction déterminée .vy, mais cette direction xy. dans le cours d'une journée, d'un mois, sans cioute d'une année, subit des oscillations autour d'une position moyenne (voir fig. 48), un peu à la façon d'une aiguille aimantée; ces oscillations semblent suivre les règles de l'oscillation du pendule et sont en général synchrones des mouvements de la marée ; ici encore elles ne semblent pas soumises à la volonté, au caprice de l'animal : celuici semble incapable d'arrêter ces oscillations, qui alternativement l'approchent et l'éloignent de l'ombre, des rochers...
Tels sont les faits ; on aurait mauvaise grâce à me les reprocher, car je n'en suis pas responsable. Je n'ai fait que les observer scrupuleusement et les exposer en langage objectif. Mais chacun les interprétera à sa manière, et on m'imputera ces interprétations.
« Pauvres littorincs, diront les uns, jouets des forces immuables, sans volonté, sans but... pauvres petites machines animées... on ne leur accorde même pas le pouvoir de dévier un peu de la ligne xy, on veut à tout prix pénétrer le mystère de leurs légères oscillations... on les ramène au rang de pures machines, après que les psychologues, et des plus émincnts, les ont douées d'une intelligence, — diminuée, il est vrai, à travers les générations. »
La remarque tinale de cette déclaration sentimentale trouve son développement dans le passage suivant de Claparède (01) : » Il y a quelque trente ans, lorsqu'il s'agissait de vulgariser les théories darwiennes et de montrer que l'homme n'est qu'un singe perfectionné, il était de bonne tactique, pour ménager les susceptibilités de la foule, de doter les animaux de toutes sortes de facultés humaines, afin de les rapprocher davantage du « roi de la création » ;• on élevait ainsi l'animal sans abaisser l'homme, et le fossé qui les séparait n'en était que mieux comblé. C'est là, semble-t-il, la cause de la prodigalité avec laquelle des savants comme Bùchner, C. Vogt, Romanes, Darwin lui-même, et bien d'autres, ont été amenés à douer les ani-
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maux les plus intérieurs des facultés les plus géniales. Aujourd'hui, où la doctrine évolutionniste est acceptée de tous et n'a plus besoin d'être achalandée par quelque artifice, il s'agit de remettre les animaux à ieur place et de leur faire reciescendre plusieurs degrés de cette échelle de l'intelligence qu'on leur avait fait gravir un peu trop imprudemment. Plusieurs physiologistes contemporains se sont charges de cette remise au point, et il faut convenir qu'ils n'y vont pas de main morte; ils sont en train, tout simplement, de réduire les animaux, les animaux intérieurs du moins, au rôle de modestes machines fonctionnant dans le silence et l'obscurité de l'inconscience: les mânes de Descartes et du Père Malebranche doivent en tressaillir de joie. »
Les partisans de l'opinion de Descartes ont tressailli de joie à l'annonce des résultats de mes observations. << Depuis les essais grossiers de Descartes, ils ne se rappellent pas avoir rencontré des considérations aussi décisives quant à l'absence, non seulement de l'intelligence, mais encore de tout acte volontaire chez des animaux aussi hautement différenciés que les littorines : malgré tout ce qui a été dit sur le déterminisme, la possibilité de choisir entre plusieurs actes constitue tout de même, au moins pratiquement, un acte volontaire ; or, les littorines n'ont pas de choix, suivent fatalement la voie qu'on peut déduire d'avance, et on sait maintenant définir rigoureusement la part qui revient à chacune des forces déterminantes. »
Ils ajoutent : c Si les mouvements si lents des littorines ne sont qu'une résultante des attractions et des oscillations lumineuses, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les mouvements rapides des articulés et des vertébrés : l'animal étant plus souvent exposé à des influences diverses ne présenterait-il pas dans la suite des oscillations plus faciles et plus fréquentes, des mouvements plus variés, de sorte qu'il serait difficile de déterminer la part des diverses forces qui entrent en jeu. Des souvenirs de plus en plus nombreux et variés ne pourraient-ils pas, en définitive, expliquer les mouvements en apparence si capricieux des animaux supérieurs, et même de l'homme. »
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Mais considérer que les manifestations vitales sont, en somme, la résultante de tous les » souvenirs ^ de la matière vivante et des réactions actuelles vis-à-vis des forces extérieures n'est pas rejeter l'intervention des« états de conscience » dans la production des mouvements présentés par les animaux, car les états de conscience ne sont en somme que les « souvenirs » de la matière vivante qui constitue les cellules nerveuses. Les états de conscience ainsi entendus interviennent certainement dans les mouvements des animaux même les plus inférieurs. Seulement nous ne saurons jamais exactement ce que sont ces états de conscience et dans quelle mesure ils interviennent.
Si j'avais essayé ciexpliquer tous les mouvements des littorines, j'aurais dùfaire intervenir dans mon explication aussi bien les états de conscience, la volonté, que les forces extérieures, la lumière, la gravitation ; mais en faisant intervenir les états de conscience, je ne pouvais faire que des hypothèses non véritiables par l'expérience; aussi je me suis abstenu, de toute explication, me contentant de décrire les mouvements. C'est ce que M. Delage n'a pas compris.
Dans ce chapitre des controverses, où je suis tenu à moins cie réserves que dans le corps du mémoire, je puis dire qu'il est possible d'entrevoir l'intervention des » états de conscience » dans les manifestations des littorines.
L'inégalité d'éclairement entre les deux yeux entraîne, lorsque les tissus ont subi une dessiccation ou une hvdratation extrême, des mouvements asymétriques du corps et par suite des mouvements orientés suivant des directions parfaitement définies ; mais les tissus peuvent être dans un état chimique intermédiaire tel que la lumière n'ait plus une action aussi intense, alors» les littorines se dégagent, pour ainsi dire, de l'influence des forces extérieures » et ne semblent plus se comporter comme de pures machines : elles gagnent les rochers, les algues, où elles peuvent trouver un abri, de la nourriture, comme si elles voyaient, comme si elles sentaient. Toutefois, beaucoup de sinuosités des trajectoires, danscesnouvelles conditions, peuvent s'expliquer
parccfail que l'animal, au lieu d'être soumisàrintiuences/wzi//.ï«et'de la lumière et de la pesanteur, n'est plus soumis qu'à celle de la pesanteur : au lieu de franchir les obstacles suivant la direction même delà " force lumineuse » étudiée plus haut, il suit les lignes de plus grande pente, aux contours variés sur un support accidenté. Mais souvent il semble quitter le chemin imposé en quelque sorte par la gravitation pour s'approcher d'une pierre, d'une algue... et on peut se demander si ce mouvement n'est pas incité par des états de conscience?
JVlais est-il bien utile de poser une question, dont la réponse ne peut offrir aucune certitude, ne peut donner lieu qu'à des discussions stériles.
Les savants s'appliquent trop souvent à la solution d'un problème que n'a pas, ci'après Claparède, à se poser la physiologie, ni même la psychologie : celui de la conscience des animaux et du rôle de cette conscience sur leur activité. <■ En entrant dans la question de savoir si tel acte d'un animal est conscient ou non, on commet une faute de méthode », dit et essaie de démontrer Claparède dans un article intéressant intitulé : Les animaux sont-ils conscients?
Nuel a mille fois raison quand il dit que nous ne possédons aucun moyen cie savoir ce que sont les « états de conscience » chez les animaux et quelle influence ils exercent sur les mouvements, mais il a tort quand il donne de ces mouvements des explications purement mécaniques, car alors il nie l'intervention des états de conscience, ce qu'il n'a pas le droit de taire. Celui seul qui décrit les faits sans les expliquer reste dans le domaine rigoureusement scientifique. Et d'ailleurs, pour le moment, l'œuvre la plus utile à faire est d'accumuler des faits nouveaux, non faussés par les interprétations : c'est ce que j'ai fait en décrivant les attractions et les oscillations lumineuses.
Nuel a écrit, avec talent, un plaidoyer pour défendre lesvuesdela " nouvelle école en psychologie comparée » ; j'ai qualifié ce plaidoyer de (< remarquable », car la lecture en est impressionnante: mais je
tiens bien à faire remarquer que je considère le livre de la vision comme un plaidoyer, que feront bien de lire tous ceux qui tombent journellementdansrerreuranthropomorphique,maisse?//e7Ke;î/co??îme im plaidoyer, c'est-à-dire comme quelque chose dont il faut se méfier, et dont je me suis méfié.
Certes je mets sur le même plan : R. Dubois, qui donne des explications psychologiques des mouvements du siphon d'un mollusque, et Nuel quand il explique par des considérations purement mécaniques les mouvements des animaux les plus supérieurs.
Ce qu'il faut faire, c'est ne pas donner d'explication, c'est s'efforcer seulement de rechercher par l'observation et rexpérience la part d'intervention des forces externes et celle des forces internes.
Actuellement, on ne peut pas donner d'explications des mouvements des animaux : voilà mon opinion, et je m'étonne qu'on m'ait reproché d'avoir voulu donner des explications purement mécaniques des mouvements des littorines ; je m'en étonne d'autant plus que, si j'avais à choisir entre les explications mécaniques et les explications psychologiques, je choisirais plutôt les explications psychologiques, r Ce sont des explications psychologiques que je donnais, en décembre 1902, dans une courte étude intitulée : Contribution à la psychologie des annélides; ce sont les mêmes explications que je faisais intervenir, pour les annélides et les mollusques littoraux, dans ma conférence sur les premières lueurs de l'intelligence ; et, en juin IQ04, à la veille de partir pour le laboratoire de Wimereux, où j'ai observé les faits consignés dans ce mémoire, dans une réunion du groupe de psychologie zoologique, j'expliquai les attractions de ces animaux par les ombres en faisant intervenir les états de conscience. // ne serait pas exact de dire que j'ai abandonné maintenant les explications psychologiques : j'ai abandonné toutes les explications, quelles qu'elles soient.
2° Si les attractions par les ombres paraissent devoir se rattacher aux mouvements de manège déterminés par un inégal éclairement des deux yeux, mouvements de manège que certainement même Binet, d'après ce qui a été dit plus haut (p. 70), considérerait comme des mouvements non volontaires, l'orientation des littorines vis-à-vis
des ombres peut être obtenue par d'autres mouvements : rotations en diamètre de eercle, avec oscillations, qu'il ne serait pas prudent de vouloir expliquer actuellement, et qui ont plutôt l'allure de mouvements volontaires, car ils ne paraissent pas avoir lieu suivant des règles déterminées. Ce sont des mouvements analog-ues qui semblent entrer en jeu lorsque la lumière cesse d'avoir une influence marquée sur les littorines. On voit ainsi que, si J'expliquais actuellement les mouvements des littorines, je ne les expliquerais pas tous de la même façon.
3° J'ai toujours trouvé antiscientijîque d'expliquer de la même façon les mouvements de croissance des plantes, les mouvements de translation des animaux sans système nerveux différencié, et ceux des animaux à système nerveux différencié; je crois qu'il faudrait donner au moins autant ci'explications que de types d'organisation. Il est bien évident que, pour expliquer les mouvements des animaux, il faudrait faire intervenir, non seulement les propriétés fondamentales de la matière vivante, communes aux végétaux et aux animaux, mais encore les connexions entre les organes, qui sont si variables d'un animal à l'autre. Je n'ai jamais nié que, dans l'explication des tropismes. il faille faire intervenir les propriétés fondamentales de la matière vivante, et la preuve est dans le parallélisme que j'ai établi entre les tropismes et la parthénogenèse; mais j'affirme qu'il y a lieu de tenir compte aussi des connexions entre les organes, et tout particulièrement des connexions nerveuses. J'ai reconnu un assez grand nombre de faits chez les littorines et chez les néréides; je ne prétends pas que ces faits pourraient être présentés par tous les animaux ; mais depuis six mois j'ai vérifié que beaucoup d'animaux à symétrie bilatérale, munis de deux yeux ori de deux groupes d'yeux et d'un système nerveux ganglionnaire, annélides, gastéropodes, crustacés, insectes, peuvent présenter des faits presque identiques.
4" Si j'explic[uais les tropismes de tous ces animaux, je tiendrai compte certainement du système nerveux, mais je n'explique pas les tropismes précisément parce que je ne sais pas ce qui se passe dans ce système nerveux, et je ne crois pas que l'on puisse me reprocher une prudence à cet égard.
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Ainsi je me sépare nettement de Loeb, qui assimile un animal supérieur à la tige d'une plante. Dans ce mémoire, j'ai combattu constamment les idées du savant américain, les explications si sitnplisles qu'il applique indifféremment à tous les êtres vivants, et que Nuel, logique en cela, veut étendre même à l'homme.
Je m'étonne qu'on ait pu dire que j'avais été << très influencé par le livre de Nuel sur la vision ». C'est très exagéré : j'ai cherché dans ce livre des arguments contre les explications psychologiques dont j'étais partisan autrefois, et je suis arrivé à abandonner ces explications, sans toutefois en adopter d'autres. Si je me suis affranchi du <( galimatias psychologique », je me suis toujours refusé à comprendre le « galimatias » que récemment Piéron a reproché à Nuel (Revue scientifique, i8mars igo5).
J'ajouterai même que^'af trouvé plus de vérité dans le galimatias des auteurs psychologistes que dans le galimatias de ceux qui poussent à Vextrême les principes de la nouvelle école en biologie comparée. Tout se passe comme si les littorines s'orientaient par rapport aux objets qui les entourent, et j'ai indiqué plus haut que c'est Paul Bert, un des auteurs les plus psychologants, qui a reconnu le premier d'une façon nette que certains animaux, comme les daphnies, se déplacent, non pas suivant la direction des rayons lumineux, mais vers les parois plus ou moins éclairées des vases qui les contiennent. On pourrait donc dire avec assez d'exactitude que j'ai été influencé par le travail de P. Bert, et dans ces conditions j'aurais mauvaise grâce à m'associer à Nuel pour critiquer le procédé qu'il a inauguré.
Dans ce mémoire, dans les déclarations qui précèdent je dénonce l'erreur que Loeb et consorts commettent en prenant pour des tropismes des actions qui paraissent très complexes. Je crois, avec Claparède, que » les tropismes, qui nous apparaissent comme les actions les plus élémentaires possibles, sont plus compliqués qu'on ne le croit, supposent bien des ressorts cachés » et que « il faut se méfier des mots trop simplificateurs ». J'espère que les faits nouveaux quej'ap-
porte ici aideront i.ians la siiile quelque peu à débrouiller cette complexité.
Et, après tout ce que je viens de dire, je crois que je n'ai pas à répondre aux insinuations, celles de Delao-e par exemple, qui voudraient faire croire que je considère l'homme comme un être à part dans la nature et seul doué de perception et de conscience ; pour m'attribuer cette opinion, ou bien il faut n'avoir pas du tout compris ce que j'ai fait, ou bien il faut vouloir consciemment porter un discrédit sur mes travaux, sachant que les arguments qui touchent à la reli^non sont ceux qui passionnent le plus les esprits (i).
D'ailleurs, Delage est dans l'erreur lorsqu'il croit que « chez les protozoaires des excitations définies déterminent des réactions déterminées, parfaitement précises, constantes et fréquemment adaptatives ». Qu'il lise le récent ouvrage de Jennings (04), et ij se détrompera à cet égard.
Je ne puis aborder ici la question des « valences motrices », expliquer, de nouveau et plus complètement que je ne l'ai fait, comment Jennings et moi-même nous faisons intervenir les « états physiologiques », les « souvenirs de la matière vivante ». Les Convoliita roscoffensis, avec les curieux mouvements synchrones de la marée qui persistent en aquarium, ont montré l'importance des causes passsée vis-à-vis des causes actuelles ; or, 1' « intelligence », la « conscience » semble au fond être la résultante d'une foule d'influences passées, non négligeables assurément dans la vie actuelle d'un être. Tout cela m'entraînerait en dehors des limites que je me suis assignées.
Mais, pour terminer, je veux dire quelques mots de l'adaptation à des fins des mouvements que j'ai étudiés.
Cette adaptation a été bien exagérée. Souvent, les mouvements des littorines sont loin d'être bien adaptés aux conditions dans les-
(i) C'est ce qu'ont bien compris les premiers évolutionnistes. qui ont, comme le montre Claparède(p. 97), ménagé les susceptibilités religieuses.
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quelles ces animaux vivent : il arrive, par exemple, fréquemment que les littorincs qui ont acquis, à la suite d'une dessiccation prolongée, une » phototaxie négative » très prononcée, se dirigent vers les ombres portées au-dessus de l'eau et périssent dans les flots. Toutefois, il est bien troublant le fait suivant : une littorine qui se met à rampera la face inférieure d'un support, la tète en bas, au lieu de se diriger vers les ombres, se met à se diriger vers la lumière ; or, dans la nature, lorsque les littorincs sont dans la position renversée, c'est qu'elles sont suspendues à la voûte des anfractuosités obscures des rochers, anfractuosités qu'elles doivent quitter pour ne point être submergées par les flots.
Je terminerai sur ceci, montrant ainsi combien il reste encore à travailler dans la question des tropismes. Il y a encore beaucoup de faits nouveaux à trouver ; plus tard seulement on cherchera les explications, des explications non finalistes bien entendues. Et je tiens, pour éviter de nouveaux malentendus, à rappeler ici les observations de Giard sur les larves de Sciara, observations dégagées de toute conception anthropomorphique ou tînaliste, et la déclaration suivante [Revue des idées, i5 février igo5): « Tout phénomène de la nature ne devient clair que quand nous connaissons son mécanisme causal. L'introduction de la Hnalité en biologie est une tendance réactionnaire, fâcheuse et condamnable : elle ne nous avance aucunement dans la connaissance de la nature et nous force à renoncer à la conception de l'unité des lois qui régissent la matière. »
Ce 10 avril iqo5.