‹ Étude sur l'apprentissage à ToulouseChapitre 42 sur 50 · I . Voir pp. 74 et · texte numérisé non relu

I . Voir pp. 74 et

autre moyen, vers une vie moins dure et plus rémunérée, ils n'ont que de trop g-raves raisons : et la baisse des salaires, l'accroissement tyrannique des besoins, les ang-oisses de toute sorte, que révèle la plus rapide observation, imposent leurs douloureuses exigences. Certains d'entre eux chercheront, par de vains tâtonnements, à s'adapter à un état de choses qui ne comporte aucune fixité : comme cette jeune ouvrière, vivant avec sa famille d'une grande honnêteté, honnête elle-même, d'activité moyenne, qui fut successivement apprentie dans un petit atelier de couture, giletière à domicile pour une maison de (( g-ros», képiériste pour l'entreprise de l'équipement militaire, commise de magasin, employée dans une lithographie, bonne à tout faire, revenue aujourd'hui à son premier métier de giletière, avec la triste perspective d'élever son enfant que le père a abandonné. De tels faits ont, sans doute, une explication économique, mais, étudiant les devoirs professionnels des apprentis, nous atteignons ici encore un point de vue moral qui la dépasse.

Point de vue supérieur, disions-nous à propos des patrons. La réalité ne nous indique-t-elle pas qu'ils le méconnaissent? Or, il ne s'agit plus seulement des obligations propres au métier. Quels patrons ont à cœur aujourd'hui de se conduire vis à-vis de l'apprenti « en bon père de famille »? Non, certes, qu'il faille user, de généralisations faciles et des absurdes condamnations par principe du patronat; il y a incontestablement de bons patrons, mais souvent, chez les meilleurs, en fait de surveillance morale, c'est la neutralité qui règ*ne. Si certains sont

à cet ëg-ard très sévères, au point de prononcer l'exclusion pour inconduile notoire par exemple; s'il était possible même, il y a peu de temps encore, de trouver à Toulouse un g"rand atelier d'ouvrières où l'on récitât le chapelet tous les soirs, la plupart pratiquent envers leurs apprentis une indiflférence complète, quelquefois même systématique. Ils ne veillent g*uère à ce que soient dites ou faites devant eux les seules « choses licites et honnêtes » que recommandait jadis tout contrat d'apprentissag-e. L'apprenti n'est-il pas un étrang-er qui passe, un individu à qui rien ne les lie? Nous ne ferons que noter les cas plutôt rares où, notamment dans certaines maisons de couture et de mode, les apprenties sont tenues, par un abus de leur situation, d'être particulièrement g-entilles vis-à-vis du patron*. Mais les cas plus fréquents que l'on rencontre dans nombre de métiers, tant d'hommes que de femmes, ce sont, en dehors des omissions concernant l'éducation professionnelle proprement dite, certains abus relatifs à l'activité journalière de Tapprenti. Sans doute, il est très peu de maisons où, à part quelques circonstances exceptionnelles, le nombre d'heures de travail dépasse le maximum fixé par la loi (dix heures) pour les enfants qui n'ont pas atteint i8 ans : et encore pourrions-nous citer les apprentis cuisiniers, dont quelques-uns, en raison même de la nature de leur occupation, font parfois, paraît-il, seize heures; des apprenties tailleuses ou

I. Nous ne citons d'ailleurs ces faits que sous toutes réserves. Cf. DE Cardaillac et de Labarthe, op. cit., p. 69. Ces auteurs mentionnent du reste des cas plus suggestifs encore.

modistes qui, par la petite demi-heure d'avance employée le matin au nettoyag-e et par la durée le soir de trop long-ues courses, peuvent fournir jusqu'à onze heures de travail (les apprentis coiffeurs ne doivent pas être mentionnés ici, car s'il leur arrive quelquefois, comme aux g-arçons, d'être pris, le samedi ou La veille des fêtes, de 6 heures du matin à ii heures du soir, cela tient à leur métier qui se subordonne entièrement, avec des repos d'ailleurs nombreux, à l'affluence des clients). Seulement, tout en laissant à la journée une durée normale, bien des patrons, se préoccupent peu de la fatigfue de l'apprenti : ils le feront sortir à toute heure^ plusieurs fois de suite^ ou avec des paquets, des cartons trop lourds. Une jeune modiste me racontait, qu'arrivée il y a deux ans environ comme apprentie à Toulouse, dont elle ignorait tout itinéraire, on l'avait envoyée le premier jour porter un chapeau^ à huit heures et demie du soir, en hiver, dans une des rues les plus éloig-nées et les plus désertes, qui conduit à la campag'ne. D'autre part, tout récemment, dans un atelier de couture^ une petite apprentie, au retour d'une de ses courses, se trouvait mal de lassitude. Parfois aussi on charg*era des jeunes filles de i5 ou i6 ans d'aller faire des livraisons dans les hôtels, sans se soucier de leur réputation. C'est surtout, en effet, dans les métiers de femmes que ces abus peuvent s'observer aisément \ Dans quelle profession, d'ailleurs, même exclusivement d'hommes, ne retrouverions-nous pas, sous une forme ou sous une autre, chez un certain nombre de

I. Cf. EspiNAssE, op. cit., passim, et notamment p, 184 et suiv.

patrons, cette absence du sentiment de justice, qui ne leur ferait peut-être pas \)ra{iquerle swealin^-system, mais qui au delà les laisse sans oblig-ations? Y en a-t-il beaucoup, par exemple, qui donnent une indemnité pour les nombreuses paires de souliers usés à ce travail de commissionnaire? Et nous ne parlons pas des bénéfices exag-érés réalisés dans diverses maisons sur le faible travail de Tapprenli ! Si la surveillance morale n'est guère pratiquée qu'exceptionnellement, nous avons toutefois rencontré plusieurs patrons observant la justice sociale. Quelques-uns avaient fondé au profit de leurs ouvriers et employés des œuvres diverses ; un autre s'imposait de marquer o fr. i5 c. de supplément chaque fois qu'une apprentie de sa manufacture allait faire une course. Mais, d'une façon g"énérale, les sentiments de responsabilité morale et de justice, qui dépassent et fortifient les oblig'ations professionnelles, ont abdiqué euxmêmes, en pratique, devant la force des intérêts et des besoins. Plus ils seraient nécessaires dans le désarroi individualiste actuel, moins ils sont aisés en l'absence de l'aide qui les soutiendrait, mais qui toutefois ne les créerait pas.

De leur côté, les apprentis ont-ils, dans la mesure de leur âge et de leur fonction, une conscience raisonnée des devoirs moraux qui leur incombent? Nous avons déjà montré — cela serait presque suffisant — que Tamour et le soin de leur métier sont devenus étrang-ers à la plupart. En outre, ils rejettent instinctivement et parfois volontairement le principe de la soumission. Ils n'acceptent plus, quand l'autorité paternelle elle-même est ébranlée, le joug*

— serait-il lég'er — d'im pouvoir de maître. Ce n'est point qu'ils s'en rendent toujours compte, mais ils participent à l'état d'esprit ambiant qui se manifeste chez eux, dès qu'ils cessent d'ag-ir en enfants, par la méfiance : méfiance non pas toujours personnelle à tel ou tel patron très estimé, mais plutôt commune à toute autorité, professionnelle ou autre. Il faut avoir causé avec quelques-uns d'entre eux, des plus intellig-ents et des meilleurs, pour deviner leur secrète révolte qu'ils n'analysent pas, mais qui leur fait érig-er en dominatrice leur jeune sensibilité.

Dès lors, c'est chez eux, comme chez les ouvriers. Va état d'esprit » que beaucoup reconnaissent, dont certains se g-lorifient, que les patrons, dans tous les métiers, s'accordent à signaler; état d'esprit qui nuit, observions-nous, à l'apprentissage technique, les entraînant jusqu'à l'ignorance des devoirs possibles. Pour eux le patron demeure alors un adversaire, et si ce dernier éprouve un désir d'abuser de sa force, les autres jouiront de lui témoigner leiir indépendance d'enfants. Il est assurément, et nous en avons rencontré, d'excellents apprentis comme il est de bons patrons, et d'ailleurs de tristes raisons économiques les pourraient en partie excuser. Mais souvent chez les plus soumis, en fait et par nature, subsiste une conscience plus ou moins nette du droit à l'insoumission, qui naquit de l'absence de toute contrainte morale extérieure et du sentiment de leur propre individu, exclusivement développé chez eux par l'éducation et parle milieu : cette apparente contradiction formera

peut-être l'uae des plus fortes caractéristiques de Qotre époque dans l'histoire des idées et des sentiments. Du reste, cette indépendance se manifeste dans leur conduite morale proprement dite ; non certes qu'il y ait en g-énéral chez les apprentis ou plus tard chez les ouvriers une perversité naturelle, mais simplement, ici encore, la conscience assez vive déjà d'une liberté absolue dans le jeu de leurs émotions sensibles et affectives.

Sur cette indépendance morale, nous pourrions citer plusieurs faits qui nous ont été rapportés à propos d'apprentis les plus divers*. Ajoutons simplement la méconnaissance par bien des parents de leur devoir de surveillance : en ce qui concerne par exemple les fillettes d'ateliers ou de manufactures, qu'ils laissent aller seules à leur travail et dont ils ne vérifient pas l'emploi du temps. Un tel sentiment d'insoumission chez des enfants, pour la part de principes réfléchis qu'il renferme, risque d'éri-

I. Cf. DE Gardaillag et de Labarthe, op. cit., passim, — pour certaines catég-ories d'ouvrières toulousaines. — Notons que ces auteurs ont eux aussi observé plutôt un sentiment d'indépendance morale à Torig-ine que de la perversité, bien que celle-ci risque d'être ensuite eng-endrée par un tel sentiment.

g-er en doclriae la domination des sensibilités. Patrons, apprentis, parents, tous semblent mas par un même esprit d'indépendance pour soi, de neutralité pour les autres.

Nulle observation ne révèle donc de morale supérieure^ dominant la vie de la société contemporaine. Ce n'est plus seulement l'individualisme économique et social qui règ-ne aujourd'hui, c'est l'individualisme moral, que le précédent sans doute facilite et ag-g-rave, — et réciproquement, — mais qu'il ne détermine pas à lui seul. Sur le point social qui nous préoccupe, avons-nous rencontré autre chose cjue le jeu brutal des forces économiques et des iixipulsions individuelles toutes relatives? Nous pouvions percevoir par là, outre le besoin d'une org*anisation, l'absence et la nécessité d'un idéalisme extérieur à l'individu, d'une croyance relig*ieuse véritable : principe dernier de toute action désintéressée. L'examen d'un aspect quelconque de celte société révèle ainsi que chacun n'y poursuit d'autre idéal que lui-même.

Il est dès lors aisé de comprendre comment un tel défaut d'obligations professionnelles et morales de part et d'autre doit entretenir l'antag'onisme entre les divers éléments qui constituent le corps de métier. N'avons-nous pas remarqué, d'ailleurs, l'isolement de l'apprenti, qui se débat tout enfant avec la nécessité de vivre et la liberté de ses impulsions, qui ne reçoit d'aucune institution, dig'ne de ce nom, le secours d'une protection matérielle et morale? L'apprentissag-e est une chose aujourd'hui incertaine, qui ne fait partie d'aucun tout, qu'aucun tout ne ratifie et ne rend indispensable : il n'est même pas constaté,

dans sa variabilité extrême, par des formes extérieures quelconques. Nul apprenti, en effet, ne reçoit de certificat qui affirme son éducation professionnelle et le proclame définitivement homme de métier. Du moins, nous n'avons trouvé, en dehors du livret oblig*atoire jusqu'à i8 ans, aucune pièce de celte nature, malg-i'é les prescriptions de la loi du 22 février i85i. Sous ce rég-ime quasi individualiste, imbu lui-même de sentiments individualistes , l'apprenti , tel que nous avons pu l'observer actuellement à Toulouse, s'efforce vers un but indéfini, n'atteig'nant point l'individualisme véritable : son plus g-rand développement au double point de vue de son rôle fonctionnel et de son caractère d'homme.

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