PARIS VICTOR RETAUX ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
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( BiBLIOTHECA
INTRODUCTION
ous appelons Nouvelle-France les terres et pays de l'Amérique ou Indes occidentales qui sont à Tautre bord de l'océan de Guienne, vers le soleil couchant, opposés à nous et y correspondant directement, en même ligne, de l'orient à l'occident. On leur a imposé ce nom de Nouvelle-France pour deux raisons principales. La première, parce que, comme je l'ai dit, ces terres sont parallèles à notre France; n'y ayant rien entre la Guienne et ces dites contrées, sinon notre mer d'Occident, large, en son plus étroit, de huit cents lieues et davantage, et, en son plus large, de mille lieues ou environ. La seconde raison est que ce pays a été premièrement découvert par les Français Bretons, l'an i5o4, il y a cent onze ans, et que depuis ils n'ont cessé de le fréquenter. »
Ainsi débute la plus ancienne des Relations qui nous soient venues des rives de la Nouvelle-France i. Elle porte
I. Les Relations des Jésuites de la Nouvelle-France « sont écrites simplement et souvent d'un style un peu brut, dit Parkman, comme il y a lieu de s'y attendre pour des récits hâtivement tracés dans des huttes indiennes ou de grossières constructions perdues dans les bois, au milieu de fatigues et d'embarras de tout genre.... Elles méritent une place exceptionnelle parmi les documents authentiques et dignes de foi. En ce qui concerne les mœurs et la condition des premiers habitants de l'Amérique septentrionale, on ne leur accordera jamais une trop grande valeur historique. » The Jesuits in North America in tlie seventeenth century, 29e édition. London, Mac Millan and C", 1^92. Préface.
Les Relations constituent en effet une source particulièrement riche pour
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la date de [614. Après avoir fièrement revendiqué les droits de sa patrie sur ces vastes régions et consacré un chapitre entier (ch. xxxvi) à prouver que l'Angleterre y prétendait sans aucune justice, le P. Pierre Biard, qui en est l'auteur, conclut de la manière suivante :
« Ici, devant que de finir, je suis contraint de coter quelques raisons qui m'émeuvent l'âme, quand je considère comme nous délaissons cette pauvre Nouvelle-France en friche quant au temporel et, quant au spirituel, en barbarie et paganisme. Je sais assez que je profiterai bien plus de les alléguer aux oreilles de Notre-Seigneur par ferventes prières, que de les marquer aux yeux des hommes par écriture morte. Néanmoins, tant plus ardemment je m'écrie devant Dieu, en les pesant, tant plus je me sens pressé à les spécifier aux hommes en écrivant.
« Et premièrement, si Pon considère le temporel, c'est une autre France en influence et condition du ciel et des éléments ; en étendue de pays, elle est dix ou douze fois plus grande, si nous voulons ; en qualité, elle est aussi bonne, si elle est cultivée : du moins, il n'y a pas d'apparence qu'elle doive être pire ; en situation, elle est à l'autre bord du rivage, pour nous donner la science et la seigneurie de la mer et du navigage, avec mille biens et utilités : en un mot, c'est une autre France et une autre Espagne à cultiver.
rhistoire. On y trouve les renseignements les plus variés au point de vue de la géographie, de l'histoire naturelle, de l'ethnographie, de la langue, des coutumes des peuplades indiennes. La collection complète en est devenue très rare. Heureusement, les Relations ont été rééditées à Québec, en i858, sous les auspices du gouvernement canadien. Elles forment trois forts volumes in-4, à deux colonnes, de goo pages environ. C'est à cette édition que nous renverrons toujours le lecteur dans le présent travail.
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« Ensuite, les tentatives que nous avons déjà faites tant de fois depuis cent et dix ans nous obligent à constance; à moins que nous ne voulions, avec la moquerie des étrangers, perdre encore le fruit de tant de temps consumé et des pertes de tant d'hommes et de biens qu'il a convenu de faire pour acquérir la connaissance de ces terres, côtes, golfes et divers endroits, laquelle. Dieu merci, nous avons acquise avec la bienveillance et familiarité du peuple : ce peuple débonnaire nous tend les mains avec un désir incroyable et une douleur bien grande de nous y voir éprouvés. Et nous ne le sommes pas pour autres raisons, sinon que les entreprises qui ont été faites jusqu'à maintenant ayant été quasi soutenues par les particuliers, il n'est pas merveille s'ils ont succombé au faix et aux frais qu'une telle œuvre requiert.
« Que si nous nous lassons ou languissons, nous avons devant les yeux assez d'autres qui nous ont montré d'avoir courage. Considérons donc si cela nous est fort avantageux de perdre le profit que rapportent de ces contrées tous les ans plus de cinq cents de nos navires qui y vont, soit à la pêche des baleines, soit à celle des morues et autres poissons, soit à la traite de la pelletterie des castors, élans, martres, loups-marins, loutres, etc. Car il ne faut pas attendre d'y avoir part, si d'autres saisissent le domaine, ainsi qu'a bien déclaré ces années la dispute arrivée à Spitzberg et autre part.
« Voilà pour le temporel. Mais, pour le spirituel, auquel l'indicible grâce de Dieu nous surhausse jusqu'au surnom et gloire de Très-Chrétien, calculons et supputons les bénéfices qui nous accompagnent et nous obligent incessamment à la suite de ce premier, la vocation à l'Eglise
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sainte et connaissance de Notre Seigneur Jésus-Christ. Lors, nous pourrons mesurer combien grande serait l'injustice et combien horrible châtiment elle porterait en croupe, si nous ne tâchions de faire priser cette grâce, la communiquant à nos proches à la proportion de nos moyens — »
A défaut d'autres preuves, ces quelques pages feraient déjà bonne justice d'une calomnieuse imputation formulée contre les Jésuites de la Nouvelle-France : l'œuvre qu'ils firent sur les bords du Saint-Laurent et des grands lacs fut exclusivement une œuvre de propagande religieuse, dit-on, et jamais ils ne se soucièrent dans ces missions naissantes des intérêts de leur pays.
Ce reproche est insoutenable et cette accusation d'une évidente fausseté.
Sans doute, les missionnaires virent avant tout dans les sauvages errant à travers les forêts canadiennes des hommes à sauver. Qui donc aurait le droit de leur en faire un crime? Autant l'âme l'emporte sur le corps, autant les destinées éternelles doivent prévaloir sur les passagères vicissitudes de la vie présente. Mais qui se préoccupe surtout des premières n'est pas condamné par cela même à perdre de vue le monde où se déroule notre éphémère existence. Le dévouement à l'Église n'implique pas, heureusement, l'oubli des intérêts de la patrie. On peut allier les deux services et travailler en même temps à la diffusion de la foi qu'on professe et à la prospérité de son pays.
Les Jésuites du Canada ne l'ignoraient point. En conver-
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tissant les peuplades auxquelles ils annonçaient l'Évangile, ils servaient l'Église ; mais, en entreprenant de les civiliser, ils servaient la France, à laquelle ils rêvaient de faciliter la fondation d'un vaste et florissant empire sur l'autre bord de l'océan.
C'est encore à la grandeur nationale qu'ils pensaient, lorsqu'ils faisaient tant d'efforts pour favoriser la colonisation des immenses déserts laurentins. L'état de la Nouvelle-France était si misérable! En sollicitant de Louis XIII le monopole du commerce des pelleteries, la Compagnie des Marchands avait bien pris l'engagement de transporter au Canada ouvriers et paysans. Le roi voulait en effet créer une colonie le long du grand fleuve. Il fallait donc entreprendre le défrichement de ces contrées. Mais, dans une vue de lucre, les spéculateurs qui détenaient le privilège royal s'}' refusèrent. « Ils craignaient, déclare Champlain, de voir diminuer leur autorité dans le pays, si les Français s'y établissaient en grand nombre, et de n'y plus pouvoir agir à leur guise. » De plus, les fourrures qu'ils achetaient à vil prix aux indigènes ne passeraient-elles point, partiellement au moins, en la possession des colons ? Les bénéfices de la Compagnie diminueraient donc. C'en fut assez. Peu soucieux des intérêts de la France, ces gens avides ne songèrent qu'à leur commerce. Le Canada ne fut guère ouvert qu'à leurs employés ou à ceux qui indirectement relevaient d'eux. Aussi, en 1617, y avait-il à peine à Québec une cinquantaine de Français. Trois ans après, on n'en comptait encore, femmes et enfants compris, qu'une soixantaine, groupés autour du fort.
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Si peu redoutable que fût cette poignée de travailleurs, la Compagnie prit néanmoins des précautions contre eux. Elle ne leur permit pas de cultiver la terre : à la longue, ne seraient-ils pas arrivés à se suffire et à devenir dès lors indépendants? Toujours avisés, les Marchands comprirent qu'il y avait là un danger pour eux, et ils s'engagèrent à envoyer chaque année des vivres pour l'entretien de ceux qu'ils employaient au Canada. N'était-ce pas le meilleur moyen de les avoir toujours à leur discrétion entière, absolue? Qui tient-on mieux, en effet, que les malheureux qu'on tient par la famine? Les gens de la Compagnie n'eurent que trop souvent, hélas ! l'occasion d'en gémir avec amertume; car les Marchands usèrent plus d'une fois visà-vis d'eux d'une parcimonie dont Champlain fait tristement l'aveu.
Un jour cependant, un colon obtint une concession de terre, avec l'autorisation de l'ensemencer au printemps suivant. Il s'appelait Louis Hébert, et son nom est demeuré fameux au Canada. Il se mit courageusement à l'œuvre. Mais quand, à force de travail, il eut récolté ses premières gerbes, la Compagnie se présenta. En vertu de son monopole, elle exigea que la moisson entière lui fût vendue, et elle en fixa elle-même le prix d'une façon arbitraire. « Ce n'était pas le moyen, écrit Champlain, de donner à d'autres le désir d'aller peupler le Canada; ou plutôt ceci ne se faisait qu'à dessein de tenir toujours le pays dans la misère et la gêne, et par là d'ôter à chacun le courage de s'y établira »
Pourtant, la cour finit par s'émouvoir. On notifia offi-