‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 11 sur 80 · I. Relation de 1634, ch. xii, p. 5i et suiv · texte numérisé non relu

I. Relation de 1634, ch. xii, p. 5i et suiv

neige avec leurs raquettes, ou avec des pelles qu'ils font et portent exprès pour ce sujet.

« Figurez-vous donc un grand rond ou un carré dans la neige, haute de deux, de trois ou de quatre pieds, suivant les temps et les lieux où on cabane; cette profondeur nous faisait une muraille blanche qui nous environnait de tous côtés, excepté par l'endroit où on la fendait pour faire la porte; la charpente apportée, — elle consiste en quelque vingt ou trente perches, plus ou moins, suivant la grandeur de la cabane, — on la plante, non sur la terre, mais sur le haut de la neige ; puis on jette sur ces perches, qui s'approchent un peu par en haut, deux ou trois rouleaux d'écorces cousues ensemble, en commençant par le bas, et voilà la maison faite. On couvre la terre, comme aussi cette muraille de neige qui règne tout à l'entour de la cabane, de petites branches de pin, et pour dernière perfection, on attache une méchante peau à deux perches pour servir de porte, dont les jambages sont la neige elle-même. Voyons maintenant en détail toutes les commodités de ce beau Louvre.

« Vous ne sauriez rester debout dans cette maison, tant pour sa bassesse, que pour la fumée qui suffoquerait, et par conséquent il faut être toujours couché ou assis sur la platte terre : c'est la posture ordinaire des sauvages. De sortir dehors, le froid, la neige, le danger de s'égarer dans ces grands bois, vous font rentrer plus vite que le vent et vous tiennent en prison dans un cachot qui n'a ni clef ni serrure. Ce cachot, outre la posture fâcheuse qu'il y faut tenir sur un lit de terre, a quatre grandes incommodités, le froid, le chaud, la fumée et les chiens.

« Pour le froid, vous avez la tête à la neige. Il n'y a qu'une branche de pin entre deux, bien souvent rien que votre bonnet. Les vents ont liberté d'entrer par mille endroits : car ne vous figurez pas que ces écorces soient jointes comme un papier collé sur un châssis; elles ressemblent bien souvent à l'herbe à mille pertuis, sinon que leurs trous sont un peu plus grands...

Cabane huronne.

<c Quand iUn'y aurait que l'ouverture d'en haut qui sert de fenêtre ou de cheminée tout ensemble, le plus gros hyver de France 3^ pourrait tous les jours passer sans empressement. La nuit, étant couché, je contemplois par cette ouverture et les étoiles et la lune, autant à découvert que si j'eusse été en pleine campagne.

« Or cependant le froid ne m'a pas tant tourmenté que la chaleur du feu. Un petit lieu, comme sont leurs cabanes, s'échauffe aisément par un bon feu, qui me rôtissaitjparfois et me grillait de tous côtés, à raison que la

cabane étant trop étroite, je ne savois comment me défendre de son ardeur. D'aller à droite ou à gauche, vous ne sçauriez, car les sauvages qui vous sont voisins occupent vos côtés; de reculer en arrière, vous rencontrez cette muraille de neige ou les écorces de la cabane qui vous bornent. Je ne savois en quelle posture me mettre : de m'étendre, la place étoit si étroite que mes jambes eussent été à moitié dans le feu; de me tenir en peloton, et toujours raccourcy comme ils font, je ne pouvois pas si longtemps qu'eux. Mes habits ont été tout rôtis et tout brûlés. Vous me demanderez peut-être si la neige que nous avions au dos ne se fondait point, quand on faisait bon feu. Je dis que non. Si parfois la chaleur l'amortissait tant soit peu, le froid la durcissait en glace.

« Or je dirai néanmoins que le froid ni le chaud n'ont rien d'intolérable, et qu'on trouve quelques remèdes à ces deux maux : mais pour la fumée, je vous confesse que c'est un martyre. Elle me tuait et me faisoit pleurer incessamment sans que j'eusse ni douleur, ni tristesse dans le cœur. Elle nous terrassoit par fois tous tant que nous étions dans la cabane, c'est-à-dire qu'il falloit mettre la bouche contre terre pour pouvoir respirer, car encore que les sauvages soient accoutumés à ce tourment, parfois il redoublait avec une telle violence, qu'ils étaient contraints, aussi bien que moy, de se coucher sur le ventre et de manger la terre pour ne pas boire la fumée. J'ai quelquefois demeuré plusieurs heures en cette situation, notamment dans les plus grands froids, et lorsqu'il neigeait : car c'étoit en ces temps-là que la fumée nous

assailloit avec plus de fureur, nous saisissant à la gorge, aux naseaux et aux yeux. Que ce breuvage est amer ! Que cette odeur est forte ! Que cette vapeur est nuisible à la vue! J'ai cru plusieurs fois que je m'en allois être aveugle. Les yeux me cuisoient comme feu, ils me pleuroient ou distilloient comme un alambic, je ne voyois plus rien que confusément, à la façon de ce bonhomme qui disait: Video homines velut arbores ambulantes; « Les hommes me paroissent comme des arbres en mouvement » . Je disais les psaumes de mon bréviaire comme je pouvois, les sachant à demy par cœur, j'attendois que la douleur me donnât un peu de relâche pour réciter les leçons, et quand je venois à les lire, elles me sembloient écrites en lettres de feu ou d'écarlate; j'ai souvent fermé mon livre, n'y voyant rien que confusion qui me blessoit

la vue^.

« Quelqu'un me dira que je devais sortir de ce trou enfumé et prendre l'air, et je luy répondray que l'air était ordinairement en ce temps-là si froid que les arbres qui ont la peau plus dure que celle de l'homme, et le corps plus solide, ne lui pouvoient résister, se fendant jusqu'au cœur, faisant un bruit comme un mousquet en s'éclatant. Je sortois néanmoins quelquefois de cette tanière, fuyant la rage de la fumée pour me mettre à la mercy du froid, contre lequel je tàchois de m'armer, m'enveloppant de ma couverture comme un Irlandais, et

1. La fumée qui remplissait les cabanes était tellement intense que le P.Gabriel DruiUettes (mort à Québec en 1681) en devint aveugle dans une expédition du genre de celle que raconte le P. Le Jeune. Mais il n'en abandonna pas pour cela son poste de combat, et, Bélisaire du bon Dieu, il se faisait conduire par un enfant à travers les bois pour suivre les chasseurs et leur prêcher la foi. 11 recouvra miraculeusement la vue plus tard.

en cet équipage, assis sur la neige ou sur quelqu'arbre abattu, je récitois mes heures ; le mal estoit que la neige n'avoit pas plus pitié de mes ^^eux que la fumée.

« Pour les chiens que j'ay dit être l'une des incommodités des maisons des sauvages, je ne scay si je les dois blâmer : car ils m'ont rendu parfois de bons services, il est vray qu'ils tiroient de moy la même courtoisie qu'ils me prêtoient : si bien que nous nous entraydions les uns les autres, nous donnant ensemble mutiiiim auxiltum (un secours mutuel). Ces pauvres bêtes ne pouvant subsister à l'air hors la cabane, venoient coucher tantôt sur mes épaules, tantôt sur mes pieds. Comme je n'avois qu'un simple castalogne pour me servir de matelas et de couverture tout ensemble, je n'étois pas mary de cet abry, leur rendant volontiers une partie de la chaleur que je tirois d'eux. Il est vray que comme ils étoient grands et en grand nombre, ils me pressoient parfois, et m'importunoient si fort qu'en me donnant un peu de chaleur ils me déroboient tout mon sommeil ; cela estoit cause que bien souvent je les chassois ; en quoy il m'arriva certain trait de confusion et de risée. Car un sauvage s'étant jeté sur moy en dormant, moy croyant que ce fût un chien , rencontrant en main un bâton, je le frappe m'écriant, aché^ aché, qui sont les mots dont ils se servent pour chasser les chiens. Mon homme s'éveille bien étonné pensant que tout fût perdu : mais s'étant pris garde d'où venoient les coups ; « Tu « n'as point d'esprit, me dit-il ; ce n'est pas un chien, « c'est moy. » A ces paroles je ne scay qui resta le plus

baiis la forêt: campcuicui huruii.

étonné de nous deux. Je quittay doucement mon bâton, bien marry de Tavoir trouvé si près de moi.

« Retournons à nos chiens. Les animaux étant affamés,

d'autant qu'ils n'avoient pas de quoy manger non plus que nous, ne faisoient qu'aller et venir, rôder partout dans la cabane. Comme on est souvent couché aussi bien qu'assis dans ces maisons d'écorce, ils nous passoient souvent et sur la face et sur le ventre ; et si souvent, et avec tant d'importunité que las de crier et de les chasser, je me couvrois quelquefois la face, puis je leur donnois liberté de passer par où ils voudroient. S'il arrivoit qu'on leur jetât un os, aussitôt c'étoit de courre après à qui l'auroit, culbutant tous ceux qu'ils rencontroient assis, s'ils ne se tenaient bien fermes : ils m'ont parfois renversé et mon écuelle d'écorce et tout ce qui étoit dedans, sur ma soutane. Je souriois quand il survenoit quelque querelle parmy eux lorsque nous dînions : car il n'y avoit personne qui ne tint son plat à deux belles mains contre la terre, qui serv^oit de table, de siège et de lit, et aux hommes et aux chiens. C'est de là que provenoit la grande incommodité de ces animaux, qui portoient le nez dans nos écuelles plustost que nous n'y portions la main.

« C'est assez dit des incommodités des maisons des sauvages, parlons de leurs vivres maintenant.

« Au commencement que je fus avec eux, comme ils ne salent ni leurs bouillons ni leurs viandes, et que la saleté même fait leur cuisine, je ne pouvois manger de leurs salmigondies, je me contentois d'un peu de galette, et d'un peu d'anguille bouccanée, jusque-là que mon hoste me tançoit de ce que je mangeois si peu. Je m'affamay avant que la famine nous accueillit ; cependant les sauvages faisoient des festins, en sorte que nous nous vîmes

en peu de temps sans pain, sans farine, et sans anguilles, et sans aucun moyen d'être secourus : car outre que nous étions fort avant dans les bois, et qu^ nous fussions morts mille fois avant que d'arriver aux demeures des François, nous hyvernions de là le grand fleuve, qu'on ne peut traverser en ce temps-là pour le grand nombre de glaces qu'il charrie incessamment, et qui mettroient en pièces non seulement une chaloupe, mais un grand vaisseau.

« Gomme les neiges n'étoient pas profondes à proportion des autres années, nos chasseurs ne pouvoient pas prendre l'élan, si bien qu'ils n'apportoient que quelques castors et quelques porcs-épics, mais en si petit nombre que cela servoit plutôt pour ne pas mourir que pour vivre.

« Mon hôte me disoit dans ces grandes disettes : chibine, aye l'âme dure, résiste à la faim. Tu seras parfois deux jours, quelquefois trois ou quatre sans manger ; ne te laisse point abattre : prends courage : quand la neige sera venue, nous mangerons.

« Nostre Seigneur n'a pas voulu qu'ils fussent si longtemps sans rien tuer ; mais pour l'ordinaire nous mangions une fois en deux jours : voire assez souvent ayant mangé un castor le matin, le lendemain au soir nous mangions un porc-épic gros comme un cochon de laict ; c'étoit peu à dix-neuf personnes que nous étions, il est vray : mais ce peu suffisoit pour ne point mourir. Quand je pouvois avoir une peau d'anguille pour ma journée, sur la fin de nos vivres, je me tenois pour bien déjeuné,

bien dîné et bien soupe. Au commencement, je m'étois servi d'une de ces peaux pour refaire une soutane de toile que j'avais sur moy, a3^ant oublié de porter des pièces ; mais voyant que la faim me pressoit si fort, je mangeay mes pièces, et si ma soutane eût été de même étoffe, je vous réponds que je l'eusse rapportée bien courte en la maison ; je mangeois bien les vieilles peaux

Jeunes élans du Canada ou orignaux.

d'orignal, qui sont bien plus dures que les peaux d'anguilles ! J'allois dans les bois brouter le bout des arbres et ronger les écorces les plus tendres.

« Les sauvages qui étoient voisins souffroient encore plus que nous. Quelques-uns nous venant voir, nous disoient que les camarades étoient morts de faim. J'en vis qui n'avoient mangé qu'une fois en cinq jours.

« Ils étoient faicts comme des squelettes n'ayant plus que la peau et les os....

« Ils me demandoient souvent si je ne craignois point,

si je n'avois point peur de la mort, et voyant que je me montrois assez assuré, ils s'en étonnoient, notamment en certain temps que je les vis quasi tomber dans le désespoir. Quand ils viennent jusque-là, ils jouent pour ainsi dire à sauve qui peut. Ils jettent leurs écorces et leur bagage. Ils s'abandonnent les uns les autres, et perdant le soin du public, c'est à qui trouvera de quoy vivre pour soy ; alors les enfans, les femmes, en un mot ceux qui ne sauroient chasser, meurent de froid et de faim. S'ils en fussent venus à cette extrémité, je serois mort des premiers.

« Voilà ce qu'il faut prévoir, avant que de se mettre à leur suite : car encore qu'ils ne soient pas tous les ans pressés de cette famine, ils en courent tous les ans les dangers, puisqu'ils n'ont point à manger ou fort peu, s'il n'y a beaucoup de neige et beaucoup d'orignaux, ce qui n'arrive pas toujours

« Au reste ce temps de famine m'a été un temps d'abondance. Ayant reconnu que nous commencions à flotter entre l'espérance de la vie et la crainte de la mort, je fis mon compte que Dieu m'avoit condamné à mourir de faim pour mes péchez et baisant mille fois la main qui avoit minuté ma sentence, j'en attendois l'exécution avec une paix et une joie qu'on peut bien sentir, mais qu'on ne peut décrire. Je confesse qu'on souffre quand il se faut résoudre à la croix : mais Dieu fait gloire d'ayder une âme quand elle n'est plus secourue des créatures.

<( Poursuivons notre chemin. Après cette famine nous

eûmes quelques bons jours. La neige qui n'était que trop haute pour avoir froid, mais trop basse encore pour prendre l'orignac, s'étant grandement accrue sur la fin de janvier, nos chasseurs prirent quelques-uns de ces animaux dont ils firent sécherie. Or soit que mon intempérance ou que ce boucan, dur comme du bois et sale comme les rues, fut contraire à mon estomac, je tombai malade au beau commencement de février. Me voilà donc contraint de demeurer toujours couché sur la terre froide. Ce n'étoit pas pour me guérir des tranchées fort sensibles qui me tourmentoient et malgré lesquelles je devais souvent m'engager dans les neiges jusques aux genoux, et parfois quasi jusques à la ceinture, notamment au commencement que nous estions cabanes en quelque endroit.

« Ces douleurs sensibles me durèrent environ huit ou dix jours, comme aussi un grand mal d'estomac, et une foiblesse de cœur qui se répandoit par tout le corps. Je guéris de ceste maladie, non pas tout à fait, car je ne fis que traisner jusques à la my-caresme que le mal me reprit. Je dis ceci pour faire voir le peu de secours que l'on doit attendre des sauvages, quand on est malade. Étant un jour pressé par la soif, je demanday un peu d'eau, on me répondit qu'il n'y en avoit point et qu'on me donneroit de la neige fondue si j'en voulois : comme ce breuvage estoit contraire à mon mal, je fis entendre à mon hoste que j'avais vu un lac non pas loin de là et que j'eusse bien voulu avoir quelques gouttes de son eau. Il fit la sourde oreille, à cause que le chemin était un peu fâcheux. Si bien que non seulement cette fois, mais encore en tous les endroits que quelque fleuve ou quelque ruisseau était trop éloigné de notre cabane, il fallait

boire de cette neige fondue dans une ciiaudière, dont le cuivre était moins épais que la saleté. Qui voudra savoir l'amertume de ce breuvage, qu'il le tire d'un vaisseau sortant de la fumée et qu'il en goûte !

« Quant à la nourriture, ils partagent le malade comme les autres ; s'ils prennent de la chair fraîche, ils lui en donnent sa part s'il en veut ; s'il ne la mange pas, on ne se met pas en peine de luy en garder un petit morceau, quand il voudra manger. On lui donnera ce qu'il y aura pour lors à la cabane, c'est-à-dire du boucan et non pas du meilleur, car ils le réservent pour les festins. Si bien qu'un pauvre malade est contraint bien souvent de manger parmy eux, ce qui luy feroit horreur dans la santé même, s'il étoit avec nos François.

« Une âme bien altérée de la soif du Fils de Dieu, je veux dire des souffrances, trouveroit ici de quoi se rassasier ; je m'étois mis en la compagnie de mon hôte et d'un renégat, à condition que nous n'hyvernerions point avec un certain sorcier, que je connaissois pour très méchant homme. Ils m'avoient accordé ces conditions, mais ils y furent infidèles ; ils m'engagèrent donc à ce prétendu magicien ; or, ce misérable homme et la fumée m'ont été les deux plus grands tourments que j'aye enduré parmi ces barbares.... J'ai cru cent fois que je ne sortirais de cette mêlée que par la porte de la mort.

« Voilà une bonne partie des choses qu'on souffre parmi ces peuples. Mais ceci ne doit épouvanter personne, car les bons soldats s'animent à la vue de leur sang et de leurs plaies et Dieu est plus grand que notre cœur.... ))

Le P. de Brébeuf rentre à Québec. — En route pour le pays des Hurons.

— Le canot indien. — Esquifs d'écorce. — Coups de pagaie. — Adroits bateliers. — Périls du trajet. — Sur le Saint-Laurent. — Le lac Saint-Pierre.

— La rivière des Prairies. — L'Ottawa. — Le lac des Nipissings. — La rivière des Français. — L'arrivée en terre huronne. — Une bourgade indienne. — Remparts primitifs. — Le pays des Hurons. — Difticultés du voyage. — A l'œuvre. — Le P. de Brébeuf demeure seul chez les Hurons. — Caractère de cette peuplade. — Fange et or en même temps. — La « menterie » des sauvages. — Huron et larron. — Travaux de l'apôtre. — Leur stérilité. — Sécheresse de 1628. — Les « faiseurs de pluie ». — L'oiseau du tonnerre. — La croix de la mission. — Prodige. — Baptême de quelques enfants. — Rappel à Québec.

Cinq mois durant, telle fut la vie du P. de Brébeuf*. Il connut, lui aussi, les longues courses à travers la forêt dénudée et sur le linceul neigeux qui recouvrait tout ; les journées passées dans la famine, avec trois bouchées de viande boucanée ou quelques bourgeons pour toute nourriture -, les interminables soirées devant un feu de pommes de pin qui grillait littéralement ceux qui en étaient les plus voisins ; les nuits tourmentées par l'acre fumée que les tourbillons de neige rabattaient dans la cabane et interrompues par l'inquiet va-et-vient des chiensloups qui accompagnaient les chasseurs. Mais, quelque crucifiante qu'elle fût, cette existence si dure n'attiédit pas son zèle : au contraire, elle le réchauffa et le rendit plus ardent. Quand le missionnaire revint à Notre-Dame des Anges, résidence de ses frères (27 mars 1626), il

I. Pour l'époque des diverses chasses et la méthode employée dans chacune d'elles par les Indiens, voir les intéressants détails donnés par la Relation de 1614, p. 9, et par celle de i634, ch. ix.

brûlait autant que jamais de partir pour le pays des Hurons. Cette consolation ne devait plus lui être longtemps refuse'e : quelques mois après, lorsque, ses échanges terminés, la flottille huronne se remit en marche pour remonter le Saint-Laurent, elle ramenait avec elle dans un de ses canots légers l'apôtre de sa nation'.

Ces canots n'avaient rien des pirogues lourdes et informes que certaines peuplades se creusent dans des troncs d'arbres à peine dégrossis. Des barques aussi pesantes n'auraient pas pu être d'un grand secours aux indigènes dans les contrées qu'ils habitaient. La région lacustre, à laquelle les géographes ont donné le nom de Méditerranée canadienne, est sillonnée d'innombrables cours d'eau. Mais ces cours d'eau sont coupés par des myriades de cascades et de cascatelles, de rapides et de « saults ;). La navigation fluviale y rencontre donc bien des obstacles. Grâce à l'industrie moderne, le voyageur ne s'en préoccupe plus guère aujourd'hui : la vapeur remonte certains de ces rapides, autrefois infranchissables : quand, impuissante à triompher de leur violence, le steamer est arrêté par quelque chute mugissante, un canal à écluses successives habilement combinées, ou un tronçon de voie ferrée, suppriment l'obstacle en le contournant.

Ces merveilleux travaux du génie industriel étaient inconnus des enfants de la forêt primitive. Il fallait donc aux sauvages des canots d'un tirant d'eau assez faible pour se glisser à travers tous les méandres des rivières,

I. Quand le P. de Brébeuf arriva au pays des Hurons, il n'y trouva pas un seul chrétien. Lorsqu'il mourut, on y en comptait 8000 environ.

et d'une légèreté assez grande en même temps pour être aisément transportés d'un lieu à un autre. Ceux qu'ils construisaient atteignaient entièrement ces deux buts.

Chefs-d'œuvre de sveltesse, ces esquifs étaients faits de lames ou feuilles d'écorces de bouleau superposées les unes sur les autres et enchevêtrées de telle sorte que l'eau ne pouvait pas s'infiltrer à travers leur léger tissu. Ils avaient de huit à dix pieds de long et un demi-pied de tirant d'eau, à pleine charge. Ils pouvaient donc s'engager impunément soit à travers les archipels d'îlots ver-

Sur la cale de construction : canot huron.

doyants qui émergeaient parfois sur leur route, soit parmi e chaos de rochers et d'écueils aux flancs déchiquetés et noirâtres qui se dressaient d'autres fois comme des brisants devant eux, ou bien encore au-dessus des prairies inondées et même sur certains rapides.

Arrivait-on en face de quelque cascade ou devant un saut trop dangereux? D'un dernier coup de pagaie, l'Indien échouait son frêle esquif sur la rive; puis il le prenait sur ses épaules, tant le canot était léger, et, coupant à travers la forêt, il allait se rembarquer en amont de l'obstacle ^ Armé de sa rame étroite et courbe, il se remet-

I. « Le canot le plus chargé ne sçaurait cueillir demy pied d'eau, et déchargé Il est si léger que vous le soupèseriez facilement et transporteriez

tait en chemin, contournant les pointes, rasant les écueils, se faufilant sous les branches ou sous les rameaux, glissant, s'il soupçonnait l'ennemi voisin, sans que le moindre clapotement trahît sa présence, et pouvant faire ainsi jusqu'à quarante lieues par jour. Il est vrai qu'on ne le voyait pas souvent «postillonner» de la sorte, suivant le mot du

Steamer du " Canadian Pacific Railway » sur les grands lacs.

P. Biard, car il était paresseux de sa nature et n'aimait pas à se presser.

Mais, en face du danger, il devenait superbe de sangfroid et d'adresse. La légèreté de leurs embarcations n'empêchait pas les sauvages de s'aventurer sur ces grands lacs qui sont par leur étendue de vraies mers intérieures et que sillonnent aujourd'hui de si puissants va-

de la main gauche, si vite, qu'à votre belle aise de bon temps vous^ferez en un jour les trente et quarante lieues. » Le P. Pierre Biard, Relation de 1611, p. lO-I I.

peurs. Parfois un vent violent s'élevait alors ; le flot moutonnait; les canots, secoués dans tous les sens, disparaissaient entre deux vagues pour bondir sur la crête d'une troisième et disparaître de nouveau. Magnifiquement impassibles, droits à leur place, les Indiens maintenaient l'équilibre de leurs embarcations avec une dextérité inouïe, aussi longtemps qu'ils le pouvaient. Quand ils jugeaient que leurs efforts étaient désormais inutiles, ils s'asseyaient, et, entonnant avec une froide bravoure le chant de mort dont la rafale emportait les notes lugubres, ils s'abandonnaient à la vague furieuse. Étaient-ils sur un fleuve et se trouvaient-ils près d'une cascade à laquelle ils n'avaient pu se dérober à temps, ils se laissaient aussi stoïquement emporter par l'énorme masse liquide qui s'écroulait avec un bruit de tonnerre dans l'abîme oià ils allaient être, broyés.

En soi, faire huit cents kilomètres dans un canot d'écorce, c'était entreprendre un voyage plein de dangers. La mauvaise foi et la cupidité indiennes augmentaient encore les périls inhérents à ce long trajet. Que fallait-il à ces sauvages pour débarquer sans pitié leur passager dans quelque îlot? La moindre raison, un prétexte, la crainte de manquer de vivres K Parfois même, ils le massacraient, afin de s'approprier son petit bagage. Il était si facile ensuite de mettre sa mort au compte d'un accident de route et de l'imputer à quelque remous insurmontable! Le grand fleuve était-il jamais sorti de son silence pour se défendre et pour dévoiler inopinément les sombres dra-

I. C'est ce qui arriva à plusieurs missionnaires, notamment au P. Lemoine.

mes dont il avait été plus d'une fois et le théâtre et le témoin ?

Cependant le P. de Brébeuf partit, l'âme débordante de joie et d'espérance. Le convoi remonta d'abord le Saint-Laurent, passant tantôt devant des prairies qui alternaient avec des rideaux de grands arbres, tantôt devant des rochers d'un gris foncé qui dominaient le fleuve et à travers les brèches desquels on apercevait des plaines herbeuses ou la forêt avec ses solitudes immenses. Au delà des Trois Rivières, on traversa le lac Saint-Pierre, à la nappe tranquille sur son fond marneux, pour rentrer dans le grand fleuve. Le cours d'eau géant semblait parfois se creuser un déûlé profond entre deux murailles de rocs pour s'élargir ensuite de nouveau et s'émailler de centaines d'îles, toutes différentes par les dimensions, la hauteur, la végétation; celles-ci simples pelouses s'élevant à peine au-dessus de l'eau, celles-là coteaux boisés ou rochers à falaises verticales qui se reflétaient dans le

courant.

Au-dessous de Montréal, les canots s'engagèrent dans la rivière des Prairies i, puis dans l'Ottawa lui-même. Plus long que le Rhin , plus abondant que le Nil', ce vaste affluent du Saint-Laurent est un des cours d'eau les plus accidentés du Canada. « Son lit d'écoulement n'offre qu'une succession de contrastes : ici cascade, plus loin rapide, puis carrefour d'eaux qui se rencontrent et se séparent à nouveau, étroit canal ou rivière creuse, encaissée entre des roches à pic, et même, çà et là, grand

I. Ainsi nommée du Français qui la découvrit, en croyant pénétrer dans un des bras du Saint-Laurent.

bassin lacustre dont les baies se prolongent à perte de vue*. » A partir de cette région, les portages se multiplièrent. On les interrompit en entrant dans le lac des Nipissings, au nord duquel court aujourd'hui la ligne du chemin de fer du Pacifique (Canadian Pacific), Mais il fallut les reprendre, plus fatigants que jamais, dans la

Le palais du Parlement à Ottawa.

Rivière des Français (French River) ^ car on se retrouvait là en pays de chutes, de sauts et de rapides, en présence de cataractes tonnantes qui s'enfuyaient avec des vitesses d'avalanches par d'étroits couloirs pour s'épanouir ensuite en vastes surfaces azurées. Heureusement, c'était le dernier mauvais pas à franchir. On pénétra dans la partie du lac Huron qui porte aujourd'hui le nom de baie Géor-

I. Elisée Reclus, Nouv. Géogr. universelle, Amérique boréale, p. 45o.

LE FONDATEUR DE LA MISSION HURONNE Sj

gienne, et, après quelques jours encore de navigation, on atterrit devant un amas de huttes bizarres, accroupies sur la lisière d'une forêt de pins magnifiques : le P. de Brébeuf venait d'arriver chez les Hurons.

Gare principale du " Caiiadiaii Pacific » à Montréal.

La bourgade en face de laquelle il se trouvait était défendue, comme la plupart des bourgades indiennes, par un fossé profond de quelques pieds. Sur le revers intérieur une palissade se dressait. Elle était faite de trois rangées de troncs d'arbres, appuyés les uns sur les autres, de manière à former trois enceintes concentriques, A l'intérieur, on les avait blindées jusqu'à hauteur d'homme de

fortes pièces d'écorce. Au sommet courait une galerie de bois, du haut de laquelle les défenseurs de la ville pouvaient accabler les assaillants sous une grêle de pierres, ou jeter de l'eau en abondance sur les parties qu'on aurait tenté d'incendier. De primitives échelles et des amas de projectiles ramassés sur la grève ou dans les bois complétaient ce système de défense *. Tout autour de la palissade s'étendaient quelques champs, conquête péniblement faite sur la forêt. Le défrichement était dur en effet chez les Hurons. Quand on s'y livrait, on accumulait au pied des grands arbres des branches sèches, auxquelles on mettait le feu. Puis on attaquait les troncs en partie carbonisés avec les haches de pierre. Le géant tombé, on arrachait tant bien que mal quelques racines; ensuite, avec leurs houes de bois, les femmes retournaient le terrain resté libre entre les tronçons carbonisés, et elles y semaient le blé, les fèves, les citrouilles, le tabac, les tournesols dont la graine leur fournissait de l'huile, et le chanvre indien qu'elles filaient. Les engrais n'étaient jamais jetés dans ces champs improvisés. Quand, au bout de vingt ou trente ans, la terre était épuisée, le village était abandonné et on allait le reconstruire ailleurs '\ On en rencontrait un certain nombre dans le pays. Ils ont disparu aujourd'hui, mais parfois la charrue ou le pic, s'enfonçant dans le sol de ce qu'on pourrait croire une forêt vierge, ramènent à la lumière d'étranges débris : ossements humains mêlés avec des armes , des chaudrons , des colliers de porcelaine.

ï. Mœurs des sauvages américains, par le P. Lafitau, S. J. Paris, chez Saugrain, 1724. T. II, p. 5.

2. Lettre du P. de Brébeuf au Père général Mutius Vitelleschi, i638.— Carayon, Documents inédits, xii, p. i63. — Lettre du P. du Perron à son frère, id., p. 170.

lE FONDATEUR DE LA MISSION HURONNE Sg

C'est tout ce qui reste de l'infortunée peuplade qui vécut jadis dans ces bois.

Le voyage avait été pénible. Plus d'une tois, durant ce long trajet, la main du missionnaire s'était meurtrie sur la pagaie. Plus d'une fois, il avait dû transporter sur ses épaules, comme ses compagnons de route, les bagages ou le canot lui même. On l'en chargeait d'autant plus volontiers qu'il était fort et robuste. « Sa taille, sa vigueur, ses traits, semblaient ceux que la nature donne au futur soldat ^ » Malgré ce tempérament de fer, l'apôtre avait vivement ressenti la fatigue. « Nous n'en pouvions plus, » a-t-il écrit à ce propos. Mais, si dure qu'elle eût été, il Toubiia vite, et, dès les premiers jours, il prit ses mesures pour commencer immédiatement l'œuvre de Dieu.

Les Hurons habitaient la presqu'île qui sépare la baie Géorgienne du lac Huron proprement dit. Leur pays s'étendait à l'est jusqu'aux rives charmantes du lac Simcoé : il avait donc une soixantaine de kilomètres de longueur sur un peu plus de trente kilomètres de large. Les forets qui le couvraient étaient très giboyeuses, et les sinuosités nombreuses qui dentelaient ses côtes abondaient en poissons divers. Aussi les villages y étaient-ils relativement assez nombreux : on en comptait une vingtaine dans la presqu'île. C'est dans l'un d'eux, à Ihonatiria % que le P. de Brébeuf se fixa avec son compagnon, le P. de Noiie, tandis que le P. de la Roche d'Aillon s'établissait

Page 1