I. Relation de i636, ch. ii
Monopole ruineux. — Le P. Ch. Lalemant va chercher du secours en France. — Départ de Jean de Brébeuf pour Québec. — Douleur des Hurons.
— Sacrifice au génie des Ottawas. — Le saut de la Chaudière. — La chute du Rideau. — Arrivée à Québec. — Les Cent Associés. — David Kerkt à Tadoussac. — Sommation à Champlain. — Fière réponse. — Famine à Québec.
— Espérance! — Déception. — L'escadre de M. de Roquemont est défaite. — Nouveaux malheurs. — Manque de vivres. — Reddition de Québec. — Les missionnaires sont rapatriés avec les colons à bord de la flotte anglaise. — Traité de Saint-Germain en Laye. — Le Canada est rendu à la France. — Les Jésuites y retournent avec Champlain. — Flottille minuscule. — Arrivée du P. de Brébeuf à Québec. — Ses derniers vœux prononcés trois ans auparavant au collège de Rouen. — Déclaration héroïque. — Premiers travaux à Notre-Dame des Anges. — Le P. de Brébeuf supérieur intérimaire de la mission. — Départ pour la presqu'île huronne. — Voyage de trente jours
— Les péripéties. — Le P. de Brébeuf est abandonné par les sauvages. — Il s'établit à Saint- Joseph.
Le monopole ruineux dont la Compagnie des marchands jouissait à la Nouvelle-France avait réduit la colonie à la dernière détresse. En butte à la sourde malveillance de ces trafiquants, la Mission du Canada était, elle aussi, gravement compromise. Pour la sauver, le P. Ch. Lalemant, supérieur, avait inutilement envoyé le P. Noirot chercher des secours à Paris. Impuissant à nourrir les vingt-huit personnes dont il était responsable, il résolut alors de passer en Europe avec les vingt ouvriers qui dépendaient de la Mission. Mais, avant de partir, il avait voulu réunir tous les Pères à Québec, en prévision d'éventualités qui ne devaient que trop se réaliser, par malheur! De là, l'ordre envoyé au P. de Brébeuf.
Les adieux des Hurons au missionnaire furent touchants.
Ces pauvres gens, si insouciants jusqu'alors, semblèrent comprendre la perte qu'ils allaient faire. « Tu pars, Echon ', lui disaient-ils en pleurant, et nous ne savons pas encore adorer comme toi le Maître de la vie! Si nous ne connaissons pas ton Dieu, nous le prendrons à tc'moin que ce n'est pas notre faute, mais la tienne, puisque tu nous quittes si tôt! «
L'ordre de retour était trop formel pour que le P. de Brébeuf se laissât arrêter par ces supplications. Il partit, et refit, le cœur brisé par la douleur, la longue route qu'il avait parcourue, l'âme remplie d'allégresse, deux ans auparavant. A la hauteur de la ville actuelle d'Ottawa, à peu près, tous les Hurons- débarquèrent. Ils formèrent un cercle sur la rive, et un de leurs capitaines recueillit leurs offrandes dans une écorce de bouleau. On les plaça ensuite au milieu de l'assemblée. Les chants et les danses commencèrent; puis, après maints récits et des invocations variées , le plus ancien des chefs jeta les présents dans les flots. Si le P. de Brébeuf n'avait pas connu déjà la raison de cette cérémonie superstitieuse, le fracas de la cataracte près de laquelle il se trouvait la lui aurait fait deviner sans peine. Il s'agissait d'apaiser le génie de l'abîme^ où, entraînés par l'irrésistible courant, tant de canots étaient précipités chaque année. L'Ottawa devient en effet d'une impétuosité redoutable
1. Nom du P. de Brébeuf chez les Hurons. Chaque missionnaire avait le sien de la même façon. — Ces sauvages appelaient aussi « mon oncle, mon neveu » ceux qu'ils voulaient honorer : c'était sans doute une manière de leur signifier qu'ils ne les considéraient plus comme des étrangers. Mais, souvent ces appellations devenaient ironiques sur leurs lèvres, comme lorsqu'ils les employaient en s'adressant aux prisonniers de guerre qu'ils traînaient au supplice.
r.E FONDATEUR DE LA MISSION HURONNE
en cet endroit. Ses eaux, qui jusqu'alors se sont étalées sur une surface de cinq cents mètres environ , entre des îles vertes de peupliers, s'y resserrent tout à coup dans une brèche du rocher, large de soixante mètres au plus. De là elles plongent, à treize mètres de hauteur, dans une « Chaudière » bouillonnante, d'où elles s'enfuient en ccumant. Ce passage, que l'on appelle, à cause
Saut de la « Chauanjrs ".
de cela, le « saut de la Chaudière », fut heureusement franchi ; on traversa aussi sans encombre les remous de la « chute du Rideau^ ». Dès lors, le trajet devenait plus facile; il s'accomplit sans accident, comme le reste du voyage, et, le 17 juillet 1628, après deux ans d'absence, le P. de Brébeuf se retrouvait devant Québec.
I. Cette jolie cascade est formée par la petite rivière de ce nom, quand d'une hauteur de dix-huit mètres elle se jette dans l'Ottawa en une sorte de « rideau » argenté qui, avec une régularité parfaite, ondule gracieusement devant le roc.
Une profonde douleur l'y attendait à brève échéance. Le monopole des Marchands avait été supprimé par Richelieu, alors à l'apogée de sa puissance, et des lettres patentes de Louis XIII, datées du camp de la Rochelle, 25 avril 1627, avaient transféré leur privilège à une nouvelle Compagnie de cent Associés, parmi lesquels le grand cardinal figurait.
Désireux de venir en aide à la colonie aux abois, ceuxci s'étaient empressés d'expédier au Canada un navire chargé de vivres et de munitions de toutes sortes. Mais des traîtres avertirent perfidement les Anglais de ce départ, et le vaisseau fut capturé en route. Ce premier malheur inaugura une série de désastres qui devaient , de catastrophe en catastrophe, aboutir à la perte de Québec.
Le siège de la Rochelle fournissait alors à l'Angleterre un prétexte pour se livrer à d'inqualifiables hostilités contre la France, quoique les deux couronnes fussent en paix. Un calviniste dieppois, David Kerkt, s'étant réfugié à Londres, avec ses deux frères, on lui donna le commandement d'une flotte de dix-huit vaisseaux, avec instructions formelles de fermer le Saint-Laurent à tout navire venant de France pour ravitailler Champlain. Quand il jugerait la détresse de la colonie complète , il devait s'emparer de Québec.
C'était donc un traître qui allait porter à la patrie le coup fatal. Ce misérable s'était entouré d'un certain nombre d'autres Français indignes, dont plusieurs étaient huguenots comme lui. Kerkt s'empara d'abord de Port- Royal; il alla ensuite à Tadoussac; puis, du cap des Tourmentes, le 3 juillet 1628, il envoya sommer Champlain de lui remettre la ville et les forts. « Si votre chef a
envie de nous voir de plus près, répondit l'intrépide soldat aux parlementaires, dites-lui qu'il s'achemine et qu'il ne nous menace pas de si loin. »
Les ressources de la place ne répondaient pas à la fierté de cette réponse. « Mais, en ces occasions, bonne mine n'est pas défendue, a écrit Champlain dans ses Voyages '. Pourtant chaque homme était réduit à sept onces de pain par jour; nous n'avions que cinquante livres de poudre à canon; et si les Anglais eussent suivi leur pointe, malaisé-
Pont sur la rivière du Rideau
ment aurions-nous pu leur résister. » Champlain tenait ferme néanmoins, dans l'attente de quelque secours venu de France ; mais toutes ses espérances étaient destinées à des déceptions cruelles. Il comptait que la flottille huronne, avec laquelle descendait le P. de Èrébeuf, lui apporterait du blé d'Inde. Il n'en trouva que deux sacs aux mains des sauvages. « Il fut hors de ma puissance d'en avoir, ni peu, ni prou, raconte-t-il. On ne m'en offrit même pas une écuellée. » — « Cependant, dit de son côté le P. Sagard, récollet, il y avait dans l'habitation quatre-vingts bouches, dont les dents