I. Relation de 1641, p
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gnés du bas Saint-Laurent et sans communication directe avec les Français, ils en étaient encore à se servir de silex emmanchés dans des bâtons pour couper le bois dans la forêt. Aussi quelques jeunes gens s'offrirent-ils avec empressement à gagner la récompense promise. Mais, plus sages qu'eux, les anciens les arrêtèrent. Malheureusement,
Pont rustique aux environs de Québec.
ils ne purent empêcher les calomnies des Hurons de produire peu à peu leurs tristes fruits dans le psLjs. De nouveau les huttes se fermèrent devant les missionnaires. Y pénétraient-ils par surprise, on les en chassait en les menaçant, suivant la justice expéditive du pays, de les tuer et de les manger ensuite. Puis les fous se mirent de la partie. Ces fous — ou prétendus fous — étaient nombreux dans la Nation Neutre, et leur folie leur conférait le privilège de courir par les bourgs et les huttes pour
y faire tout ce qu'ils voulaient, sans que personne eût le droit de les inquiéter à ce sujet. Ils en profitèrent largement vis-à-vis des missionnaires. Tantôt ils les couvraient de crachats, tantôt ils déchiraient la pauvre soutane de l'un ou de l'autre. Parfois ils fouillaient dans les sacs et en emportaient ce qui était à leur guise. D'autres fois, ils enlevaient des mains mêmes de ces intrépides ouvriers les objets les plus précieux pour se les approprier, et généralement ils terminaient par les plus affreuses menaces. Mais toujours inaccessibles à la crainte, le P. de Brébeuf et son compagnon continuaient à aller de village en village, prêchant la foi aux sauvages, leur prédisant l'enfer s'ils ne se convertissaient, sans qu'aucun de ces barbares eût le courage de leur donner le coup fatal.
Cependant, après cinq mois d'efforts inutiles, le P. Jérôme Lalemant les rappela. Durant cette expédition laborieuse, ils avaient sillonné toute la langue de terre qui sépare le lac Erié du lac Ontario, et poussé jusqu'aux chutes du Niagara, qu'ils purent contempler dans leur éblouissante parure d'hiver, frangées d'énormes stalactites de glace qui étincelaient au soleil K Ils avaient aussi ébauché un dictionnaire du dialecte de la contrée. Mais, sauf sept ou huit adultes, ils ne laissaient point de chrétiens dans les dix-huit grandes bourgades évangélisées par eux, et ils reprirent le chemin de la Mission Sainte-Marie,
I. Le Niagara fut découvert dans cette circonstance. « En 1640, Brébeul contemplait le saut du Niagara et parcourait le lac Erié. » Elisée Reclus, Nouv. Géogr. iitiiv. T. XV, Amérique boréale, p. 47. La chute du Niagara se trouve mentionnée dans la Relation de 1648, p. 46. Les géographes qui affirment qu'on en entend parler pour la première fois par Hennequin, en 1678, se trompent donc.
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sans autre consolation que celle d'avoir envoyé une légion de petits anges au paradis.
Ce retour fut marqué par un triste accident. En traversant un lac, le P. de Brébeuf fit sur la glace une chute dans laquelle il se cassa la clavicule gauche. L'intensité de la douleur fut telle qu'il en perdit les sens. Néanmoins, quand il sortit de son évanouissement, il ne voulut jamais consentir, comme ses compagnons l'en suppliaient, à se laisser placer par eux sur un traîneau. Il reprit la marche à pied. Le reste du trajet — et il fut long — devint dès lors un douloureux martyre pour le pauvre blessé. « Dans les endroits escarpés, qu'il fallait quelquefois gravir en se traînant sur la neige, on le voyait s'appuyer péniblement sur son bras droit. Pour descendre les coteaux, il se laissait glisser sur le côté, plutôt que de s'exposer à un faux pas, » A la Mission même, on ne put rien pour guérir cette fracture. Le vaillant apôtre ne s'en émut point, et il reprit tout ce qu'il put reprendre de ses travaux, comme s'il eût joui d'une parfaite santé.
Le P. Jérôme Lalemant renvoie le P. de Brébeuf à Québec. — La ville en 1642. — Brébeuf à Saint-Joseph de Sillery. — Visions. — La mission huronne aux abois. — Capture de deux convois de ravitaillement par les Iroquois. — Le P. de Brébeuf prend la direction d'un troisième convoi. — Rentrée au pays des Hurons. — La résidence Sainte-Marie sur les bords de la Wye. — Etat de détresse de la contrée. — Vertus des néophytes. — Une forte race chrétienne. — Mortification du P. de Brébeuf. — Notre-Seigneur lui apparaît. — Le P. de Brébeuf fait voeu d'accepter le martyre. — Paix trompeuse. — Reprise des hostilités. — Audace toujours croissante des Iroquois. — Incurie des Hurons. — Les Iroquois brûlent le village de Saint-Ignace. — Devant Saint-Louis. — Branle-bas. — Les assiégeants. — Héroïque défense des Hurons. — Saint-Louis en flammes. — Le P. de Brébeuf prisonnier. — En marche pour le calvaire. — Le supplice. — Magnanimité du martyr.
Cependant le Supérieur, bien que profondément édifié d'une vertu si mâle, n'attendait que la première occasion pour renvoyer le blessé au chef-lieu de la colonie, afin de Vy faire soigner. Cette occasion se fit attendre plus d'un an; ce fut seulement vers la fin de l'été de 1642 que Ton put équiper deux canots de quatre Français et de six sauvages pour descendre le Saint-Laurent. Protégés par Dieu, les frêles esquifs échappèrent aux Iroquois, dont une bande captura, deux jours après, les cinq canots qui suivaient ^
Le P. de Brébeuf aborda donc heureusement devant les grandes roches de Québec, avec le P. Duperron, son compagnon de route. Depuis qu'il l'avait quittée, huit ans auparavant, la ville avait pris un développement relativement considérable. Champlain, qui y était mort si chré-
Relation de 1G42, p. 60.
tiennement le 2 5 décembre i635, avait fortement assis la jeune cité sur les bords verdoyants du grand fleuve, et son successeur, le chevalier de Montmagny, l'avait agrandie encore, Québec n'était donc plus l'amas de masures dominées par le fortin inachevé devant lequel Jean de
Québec.
Brébeuf avait jeté l'ancre à sa première arrivée au Canada. Sortie de ses langes, la ville possédait un Hôtel- Dieu, desservi par les Hospitalières de Dieppe, et une maison d'Ursulines dirigée par la Vén. Mère Marie de l'Incarnation, cette sainte et héroïque femme si justement appelée la Thérèse de la Nouvelle-France, à cause de sa foi ardente et de la magnanimité de son cœur. Quant à la Compagnie de Jésus, elle y possédait trois établissements : deux à Québec même, la résidence de Notre- Dame des Anges et un collège, qui fut le premier ouvert dans l'Amérique du Nord, et une autre maison à 4 kilomètres des murailles, Saint-Joseph de Sillery.
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C'est là que, pendant trois ans, l'apôtre allait entreprendre une nouvelle tâche. Comme il avait laissé le meilleur de son cœur parmi ses Hurons tant aimés, il comptait retourner bientôt parmi eux. Mais le P. Vimond, nouveau Supérieur général de la Mission, en décida autrement : il retint Brébeuf à Québec et lui confia, avec les indigènes convertis qui se trouvaient dans cette ville, le soin de ceux qui s'étaient groupés à Saint-Joseph de Sillery.
Le P. Jean voyait en tout la main de Dieu. Sa foi était aussi vive que pleine de simplicité. Notre-Seigneur venait de lui assigner un nouvel emploi; il s'y dévoua sans réserve, comme toujours. N'était-ce pas du reste auprès des sauvages qu'il continuait à travailler? Il avait même le bonheur de pouvoir s'occuper encore de cette Mission huronne qu'il avait fondée au prix de tant de fatigues et de tant d'efforts; car le P. Vimond l'en avait nommé procureur. En cette qualité, il fit tout ce qu'il lui était humainement possible de faire pour la secourir.
Pendant l'une de ses courses apostoliques à travers le territoire de la Nation Neutre, le futur martyr avait vu un jour dans le ciel une immense croix qui, venant du pays des Iroquois, s'étendait vers celui des Hurons et l'embrassait en entier. Dieu révélait mystérieusement ainsi à celui dont il s'était fait un instrument parmi ces peuplades, le sort qu'il leur voulait réserver. La prophétie divine commençait déjà à se réaliser. Traqués par leurs féroces ennemis, surpris plusieurs fois et vaincus par eux, les malheureux Hurons étaient aux abois. La Mission partageait leur détresse. Pour soulager cette misère, le
charitable procureur organisa pendant l'automne 1643 un convoi qui remonta le fleuve sous la conduite du P. Isaac Jogues. Mais ce convoi tomba entre les mains des ennemis. D'autres canots chargés de provisions de toute sorte et de munitions de guerre partirent au mois d'avril suivant. Ils eurent le même sort, et le P. Bressani, qui les dirigeait, devint à son tour le prisonnier des Iroquois : cachés dans les taillis ou tapis parmi les roseaux du fleuve, ces impitoyables maraudeurs fondaient à l'improviste sur leurs adversaires et ne faisaient grâce à personne.
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Pont de la u Chaudière ».
Le P. de Brébeuf prépara alors un troisième convoi; mais il revendiqua l'honneur de le conduire lui-même au pays des Hurons. Le P. A^'imond l'y ayant autorisé, il quitta Québec, vers le milieu du mois de septembre 1644, avec sa légère flottille et une vingtaine de soldats français, que lui donnait Montmagny.
Une fois de plus, l'intrépide ouvrier s'engagea donc sur ce chapelet de lacs et de rivières qui formaient la route ordinaire entre la colonie naissante et ses alliés du nord. Le Saint-Laurent roulait toujours ses flots impassibles dans l'immensité de la forêt vierge. Mais la solitude
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de ses bords semblait plus profonde : on aurait dit que dans ce sanctuaire plein de silence l'âme du désert planait toute désolée. De loin en loin on apercevait sur une hauteur quelques perches noirâtres, squelette carbonisé qui se profilait sur le ciel bleu : c'étaient les restes d'une cabane de pécheurs surpris par les Iroquois, dont le vent emportait bribe après bribe les derniers débris. Que de fois ces eaux si calmes n'avaient-elles pas entendu le cri de guerre, puis les chants de triomphe mêlés aux plaintes des captifs !
Quand le convoi quitta le grand fleuve pour pénétrer dans l'Ottawa, la route devint plus sûre. On glissait joyeusement sous les" roches qui surplombaient la rivière, ou le long des berges sur lesquelles le hêtre, l'érable, le saule et le cèdre mêlaient leurs feuillages aux tons si divers. Le soir venu, quand le soleil se couchait à l'horizon, on amarrait les canots dans quelque anse boisée, aux branches d'un vieux tronc tombé dans le courant, on apprêtait le maigre repas de l'étape, puis on se couchait sur la roche ou la terre nue pour passer une nuit dévouée par avance aux piqûres des maringouins. Mais, le lendemain, qu'il fallût se rembarquer ou contourner un rapide, en portant les canots sur les épaules à travers la prairie et les bois, l'aube retrouvait la petite troupe pleine de courage... Enfin, un jour, après avoir quitté la Rivière Française, on respira les senteurs résineuses des pins : les lisières de la forêt huronne apparurent, puis des champs de maïs qui jaunissaient sous le soleil de septembre, et bientôt les sveltes embarcations atterrirent au milieu de transports de joie universels.
Trois missionnaires s'en élancèrent, le cœur rempli d'allégresse : c'étaient, avec Brébeuf, les PP. Chabanel et Garreau, deux victimes promises, elles aussi, au martyre'. Ils se dirigèrent vers une rangée de palissades et de murs fortifiés que flanquait dans les angles une série de bastions carrés. Derrière ces abris un peu primitifs, mais solides, se groupaient quelques bâtiments. Des troncs d'arbre à peine dégrossis en formaient les parois et la toiture,
La Rivière Française ( Frencii River).
les fenêtres y manquaient de vitres et les vastes cheminées en étaient de pierre brute sans valeur. Mais, telles quelles, ces constructions étaient des palais à côté des antres de suie et de vermine où s'entassaient les Hurons. Leur ensemble constituait la Résidence Sainte-Marie, poste central facile à défendre, et qui comprenait un hospice, le magasin général de la Mission, une église et le cimetière paisible oià dormaient en terre sainte quelques chré-
I. Le p. Chabanel, compagnon de mission du P. Ch. Garnier, avait été rappelé de Saint-Jean, deux jours avant la prise de ce bourg par les Iroquois. 11 fut massacré dans les bois. Le P. Léonard Garreau fut tué le 2 septembre i656.
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tiens. Les Pères l'avaient fondée en lôSg, sur les bords de la Wye, à peu de distance de l'endroit oîi cette petite rivière se jette dans la baie de Matchedash, une des innombrables criques de la baie Géorgienne. C'est de là qu'ils rayonnaient dans toute la contrée; ils y revenaient aussi après leurs longues expéditions apostoliques, afin de retremper leur courage dans la prière et de donner à
Bords du lac Huron.
leurs forces épuisées le loisir de se refaire dans un repos relatif.
Ce poste servait également aux sauvages : ils y accouraient en foule. Trois mille y furent logés et nourris en 1647. La foi faisait en effet des progrès incontestables au sein de ces peuplades. La contrée entière gémissait, il est vrai, sous une indicible impression de terreur. Tout y était bouleversé. Les incursions des Iroquois s'y succédaient et leurs embûches y étaient aussi nombreuses que sanglantes. Aussi, là où l'on voyait jadis de quatre-vingts à cent cabanes, en apercevait-on à peine cinq ou six alors.
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Les chefs qui commandaient à un millier de guerriers n'en avaient plus guère qu'une cinquantaine sous leurs ordres, et les flottilles de trois à quatre cents canots étaient réduites à vingt ou trente seulement. Par contre, le nombre des veuves et des orphelins était grand. C'était donc partout la désolation, partout le deuil, partout l'image de la mort\
Mais Dieu payait largement en faveurs éternelles les épreuves passagères dans lesquelles il permettait que cette malheureuse nation fût écrasée. Il y avait des églises rustiques à Saint-Jean-Baptiste, à Saint-Joseph, à Saint-Ignace et à Saint-Michel, car chaque village avait reçu le nom d'un saint. Tous les jours, leur petite cloche, souvent suspendue à quelque branche de l'arbre le plus voisin, tintait pour appeler les fidèles à la messe. Aux premières notes qu'elle lançait à travers la fraîcheur du matin, les néophytes sortaient de leurs huttes d'écorce et se réunissaient dans la chapelle, dont les murailles de troncs rugueux et moussus contrastaient avec les draperies voyantes et les ornements dorés de l'autel.
Au coucher du soleil, ils revenaient encore apporter à Dieu leurs naïves et simples prières. Le dimanche, ils ne quittaient presque pas la chapelle. — Aussi, la grâce coulait à flots sur cette terre sauvage et elle y faisait fleurir les plus suaves et les plus héroïques vertus. On voyait s'y renouveler, parmi les néophytes qui se multipliaient de tous les côtés comme les -germes au printemps, les actes les plus beaux. Sous le coup d'une violente tentation, un jeune sauvage se roule sur un étang glacé et met ainsi en