SM
Celui à qui la mer et les vents obéissent, nous avons marché courageusement et joyeusement, malgré le froid, la fatigue et des chutes sans nombre sur la glace : ce dont mes genoux ont conservé bon souvenir. »
Enfin, après avoir cheminé six jours et couché cinq nuits dans les neiges qui recouvraient ces solitudes immenses, la petite troupe arriva au premier village des Neutres. Allait-on pouvoir s'y faire accepter? Il fallait pour cela s'adresser à celui des chefs qui gouvernait la contrée, et son bourg était au cœur même du pays. Les
deux Pères se remirent donc en marche; mais, partout où ils passaient, un étrange effroi les avait précédés, les cabanes se fermaient obstinément à leur approche. Le nom d'Echon, qui était, on s'en souvient, celui du P. de Brébeuf parmi les sauvages, retentissait en tous lieux, « comme celui d'un des plus fameux sorciers ou démons qu'on se fût imaginé » . Cette persuasion s'accrut encore quand ces pauvres gens reconnurent que par le moyen de l'écriture les missionnaires pouvaient connaître ce qui s'était dit ou fait dans les lieux d'où ils étaient absents. L'expérience fut solennellement faite un jour dans une cabane, en présence des anciens. Dès lors, l'admiration l'emporta — pour un moment au moins — sur la crainte, et on autorisa provisoirement les deux apôtres à circuler librement à travers les quarante villages du pays et à y enseigner ce qu'ils voudraient.
Diadèmede plumes
Mais bientôt les rumeurs calomnieuses et les accusations
LE FONDATEUR DE LA MISSION HURONNE io5
ineptes circulèrent de cabane à cabane et de bourg en bourg. « La seule vue des Pères, faits et vêtus d'une façon si éloignée de celle des sauvages, leurs démarches, leurs gestes, leur manière d'être, semblaient à ces pauvres gens autant de preuves et de confirmations de ce qu'on leur avait dit contre les Robes-Noires. Les bréviaires et écritoires étaient considérés par eux comme des instruments de magie. S'ils se mettaient à prier, c'était justement, dans leur idée, exercice de sorciers. On disait qu'allant au ruisseau pour laver leurs plats, ils empoisonnaient les eaux ; que, par toutes les cabanes où ils passaient, les enfants étaient saisis d'une toux violente et crachaient le sang. Bref, il n'y avait malheur présent ni à venir dont ils ne fussent considérés comme la source; et plusieurs de ceux chez lesquels ils étaient logés n'en dormaient ni jour ni nuit... Les bonnes vieilles se tenaient déjà pour perdues; elles s'y résignaient, mais elles regrettaient leurs petits-enfants, qui auraient pu repeupler la terre, disaient-elles, et que ces sorciers à peau blanche condamnaient à mourir ^.. »
Ces terreurs étaient habilement exploitées par quelques émissaires venant du pays des Hurons. Ils prétendaient que les sortilèges des Missionnaires étaient l'unique cause des malheurs de leur nation. Si les Neutres voulaient échapper à la ruine qui les menaçait à leur tour, il ne leur restait qu'un moyen à prendre : se débarrasser des Pères en les massacrant au plus vite. Celui qui rendrait au pays cet éminent service serait largement récompensé par eux : neuf haches payeraient son acte de vaillance. L'appât était des plus tentants pour les Neutres; car, éloi-