‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 27 sur 80 · Relation de 1649, p · texte numérisé non relu

Relation de 1649, p

2. Voir le Postulation par lequel le troisième concile provincial de Québec a demandé au Saint-Siège Tintroduction de la cause de béatification du P. de Brébeuf.

silence, et ils lui fendent la bouche jusqu'aux oreilles; puis ils lui coupent les lèvres et le nez. D'autres, lui arrachant des lambeaux de chair, les dévorent sous ses yeux.

Le Père de Brébeuf.

J'imagine que, pour le fortifier au milieu de ces douloureuses horreurs, son ange dut alors murmurer à l'oreille du P. de Brébeuf quelque chose de la magnanime promesse de 1639 : «... Je fais vœu de ne jamais manquer

à la grâce du martyre, si dans votre miséricorde, vous J'offrez à votre indigne serviteur... »

Cependant l'acliarnement des sauvages ne se fatiguait pas. A la cruauté, ils entremêlaient l'ironie : « Plus on souffre, as-tu dit, plus on est récompensé là-haut. Quelle reconnaissance ne nous devras-tu pas, Echon ! » Et, sur sa poitrine, sur son dos, sur ses reins, ils posaient à plat des haches rougies au feu, qui pénétraient dans les chairs au milieu d'un nuage d'acre fumée.

La trahison ne pouvait pas plus manquer à cette Passion qu'elle n'avait manqué à la Passion du Sauveur. « Sans baptême, pas de salut, » criaient les apostats, et en ricanant ils versaient de l'eau bouillante sur les plaies vives du martyr.

Le supplice durait depuis deux grandes heures sans que la constance de l'apôtre se démentît. Les yeux au ciel, le P. de Brébeuf priait. Dieu le soutenait à proportion des tortures qu'on lui infligeait. Dans leur rage, les bourreaux inventent alors de nouvelles cruautés. Avec six haches chauffées à blanc, ils font une sorte de collier de feu : ils le passent au cou de l'invincible athlète, auquel ils arrachent en même temps la peau de la tête, en forme de couronne, pour semer ensuite sur cette plaie sanglante des tisons enflammés.

Ils entourent les reins de Brébeuf d'une ceinture résineuse, puis ils y mettent le feu. Une heure se passe encore dans ces tourments, et, chose incroyable, la patiente victime est toujours debout. Alors la lassitude et le dépit des bourreaux précipitent le dénouement. Vers ^quatre heures de l'après-midi, un large coup de couteau fend la poitrine du martyr, on lui arrache le cœur et, parée de <^es sauf-

frances, son âme indomptable s'élance enfin glorieuse vers le ciel (16 mars 1649) '•

« Ainsi mourut Jean de Brébeuf, écrit Parkman; Jean de Brébeuf, le fondateur de la mission huronne, son héros le plus admirable et le plus grand de ses martyrs. Il était de noble sang, le même, dit-on, qui donna les comtes d'Arundel à l'Angleterre. Mais, de tous ses aïeux encuirassés, aucun ne regarda en face destin aussi épouvantable avec une fermeté d'âme aussi prodigieuse. Jusqu'à son dernier souffle, il resta indomptablement debout, et sa mort fit la stupeur de ses bourreaux ~. »

1. Suivant une lettre de la Vén. Marie de l'Incarnation à son fils (octobre i64g), Brébeuf aurait été averti par révélation de son martyre, trois jours avant les événements que nous venons de raconter.

Le F.Christophe Regnaut, coadjuteur, qui recueillit les reliques des martyrs, nous a laissé une narration intéressante de leur passion. Elle se termine ainsi :

« Nous les trouvâmes tous deux, mais un peu écartés l'un de l'autre; on les rapporta à notre cabane et on les exposa sur des écorces de bois où je les considérai à loisir pendant plus de deux heures de temps, pour voir si ce que les sauvages nous avaient dit de leur martyre et de leur mort était vrai. Je considérai premièrement le corps du P. de Brébeuf, qui faisait pitié à voir, aussi bien que celui du P. Lalemant. Le P. de Brébeuf avait les jambes, les cuisses, les bras, tout décharnés jusqu'aux os. J'ai vu et touché quantité de grosses ampoules qu'il avait en plusieurs endroits de son corps, de l'eau bouillante que ces barbares lui avaient versée en dérision du saint baptême. J'ai vu et touché la plaie d'une ceinture d'écorce toute pleine de poix et de résine qui grilla tout son corps. J'ai vu et touché les brûlures du collier de haches qu'on lui mit sur les épaules et sur l'estomac. J'ai vu et touché ses deux lèvres qu'on lui avait coupées à cause qu'il parlait toujours de Dieu, quand on le faisait souffrir. J'ai vu et touché tous les endroits de son corps, qui avait reçu plus de deux cents coups de bâton. J'ai vu et touché le dessus de sa tête écorché. J'ai vu et touché l'ouverture que ces barbares lui firent pour lui arracher le cœur. Enfin j'ai vu et touché toutes les plaies de son corps, comme les sauvages nous l'avaient dit et assuré. » Lett. de Jers., 1886, p. 2 53.

2. Francis Parkman, The Jesuits in North America, p. 380, Sgo.

Une sainte famille. — Gabriel Lalemant au noviciat. — Les Relations de la Nouvelle-France. — Mœurs et coutumes des sauvages. — Espérances des missionnaires. — Gabriel Lalemant s'engage par vœu à se consacrer aux missions. — Professorat. — Collège de Moulins. — Collège de Bourges. — Sacerdoce. — La jeune Église huronne. — Appel des missionnaires. — Le P. Gabriel Lalemant fait de nouvelles instances pour être envoyé au Canada.

UAND on l'attacha au fatal poteau, le P. Gabriel Lalemant était depuis six mois à peine dans le pays des Hurons. Il était né à Paris, le lo octobre 1610', d'une ancienne famille de robe bien connue au Parlement. Dernier venu de six enfants, il eut le malheur de perdre son père étant tout jeune encore. Mais auprès de son berceau veillait une vraie chrétienne. De la race des Monique, cette mère au cœur vaillant et doux tenait l'âme de ses enfants tournée vers le ciel : c'est de l'éternité qu'elle se plaisait à les entretenir. Ils la comprirent. A l'exception d'un seul qui devint maître des requêtes, tous dirent successivement adieu à un monde pour lequel leur mère ne professait point d'estime. L'aîné se retira dans les solitudes de la Grande Chartreuse et mourut fils de saint Bruno; les filles s'ensevelirent au Garmel; Gabriel s'enrôla dans les rangs de la Compagnie de Jésus. Sa tâche terminée, la

I. Le 3i octobre, s'il faut en croire le P. Paul Ragueneau, supérieur de la mission des Hurons en 1649. — Relations, années 1648 et 1649, ch. iv, p. 17.

i34 DEUXIEME PARTIE

pieuse veuve se cachera elle aussi sous le voile, et elle rendra le dernier soupir revêtue du pauvre habit de la récollette, entièrement consacrée à Jésus-Christ.

Nous sommes mal renseignés sur les premières années de Gabriel. Les commencements de sa vie religieuse ellemême nous échappent. Nous savons seulement qu'il avait vingt ans quand il fut admis au noviciat (24 mars i63o) et qu'il était d'une constitution fort délicate. Mais, sous ces frêles dehors, se cachait une âme ardente, généreuse, dans laquelle fermentait un insatiable désir de se sacrifier.

Les missions de la Nouvelle-France venaient d'être fondées. On ne s'entretenait que des souffrances qu'on y endurait, des périls continuels qu'on y courait. Les Relatiotis des premiers missionnaires commençaient à arriver en Europe. Elles parlaient des peuplades étranges que les Pères avaient rencontrées sur les rives grandioses du Saint-Laurent. Elles les dépeignaient « allant toujours nu-tête, leurs corps seulement couverts d'une peau d'orignac ou d'une robe de castor cousues ensemble et portées sans comparaison comme les ecclésiastiques portent les chappes^ ». Elles les montraient le visage tatoué et ressemblant, écrivait le P. Le Jeune, « à ces fous qui courent en France, à carême prenant. Il y en a, ajoutait-il, qui ont le nez peint en bleu, les yeux, les sourcils, les joues en noir et le reste du visage en rouge; et ces couleurs sont vives et luisantes comme celles de nos masques; d'autres ont des raies noires, rouges et bleues, tirées des oreilles à la bouche; d'autres sont tout noirs,

Page 1