‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 39 sur 80 · I. Relation de 1649, p · texte numérisé non relu

I. Relation de 1649, p

chrétiens exemplaires n'étaient-ils pas les mêmes sauvages qui, une dizaine d'années auparavant, venaient voir le missionnaire dans sa cabane, et, assis auprès du feu autour duquel ils fumaient leur calumet, discutaient de la saveur de riroquois dévoré la veille, avec autant de placide indifférence qu'ils en auraient pu mettre à parler d'un quartier d'ours ou d'une hure de sanglier?

Qui donc avait opéré cette transformation? La grâce, sans doute. Mais sous quelle impulsion ces sauvages lui avaient-ils ou vert leur cœur?

Sous celle de répreuve. Elle leur était venue sous la triple forme de la maladie, de la défaite et de la faim. Ce comble de misères aurait dû, semble-t-il, les fortifier dans leur croyance première que la prière qu'on leur apportait les ferait mourir, que les missionnaires étaient des sorciers dont les sortilèges menaçaient leur vie et qu'ils agissaient de connivence secrète avec l'ennemi. Ce fut le contraire qui arriva : la souffrance leur apporta la lumière, et elle dessilla leurs yeux.

Sans doute il se trouvait encore des âmes faibles pour rappeler aux Pères que partout où ils entraient, la mort entrait avec eux. <( Vous nous dites, s'écriaient-ils, que Dieu est plein de bonté, et lorsque nous nous rendons à lui il nous massacre. Les Iroquois, nos ennemis mortels, ne croient point en Dieu, ils n'aiment point la prière, et

Jeune femme sauv;

cependant ils nous tuent, ils nous brûlent, ils nous exterminent de fond en comble. Quel profit nous peut-il revenir d'écouter l'Évangile, puisque la mort et la foi marchent toujours de compagnie ^P »

Mais à cela d'autres répondaient vaillamment que, leur fît-elle perdre la terre, la foi leur demeurait précieuse, parce qu'elle leur assurait le ciel; que dès lors la souffrance leur était bonne et qu'ils la considéraient comme une bénédiction de Dieu.

Cette bénédiction allait de nouveau leur être donnée, et le P. Gabriel Lalemant devait en recueillir bientôt une des plus glorieuses parts.

Le calme qui régnait depuis six mois sur les rives du lac Huron n'était en effet qu'un calme trompeur. Il ressemblait à celui qui pèse sur la nature frissonnante au moment oià l'orage va éclater. Les nuages s'amoncelaient à l'horizon, et, sans qu'on y prît garde, le ciel s'assombrissait de plus en plus. A l'insu de tous, un millier d'ennemis avaient hiverné autour du pays. Un matin, au milieu du mois de mars 1649, de grands cris, des hurlements furieux se font entendre dans le village de Saint- Ignace. Les Iroquois sont là. Comme un torrent dévastateur, ils se répandent partout. Éveillés en sursaut, les habitants peuvent à peine leur opposer un semblant de résistance, et en quelques instants toutes les demeures ne sont plus qu'un monceau de ruines, au-dessus desquelles tournoie lugubrement la colonne d'épaisse fumée qui va jeter la contrée entière dans l'effroi.

Page 1