I.e cap Triiiitc. sur le Suguciiay
pleins de vaillance. Par contre, plus que jamais, le pays était en feu aux alentours : les Iroquois avaient en effet donné à la guerre un caractère de barbarie atroce. Mais, par une conduite providentielle des événements, leur ancien prisonnier allait devenir auprès d'eux l'ambassadeur de la France et faire pour un temps refleurir la paix dans ces régions désolées.
Si cruelle qu'eût été la guerre du côté des Iroquois. elle leur avait été bien plus coûteuse encore. Un bon
nombre de leurs combattants les plus braves étaient tombés sous les coups des Français. Ils avaient aussi rencontré des adversaires dignes d'eux parmi les Hurons et les Algonquins. Le nom d'un de ces derniers est resté célèbre pendant longtemps au milieu des forêts du Saint-Laurent, Ce sauvage héros s'appelait Piskaret, et il habitait une des îles de la rivière Ottawa. On rapportait de lui des prouesses inouïes et quelques-uns de ces traits de folle audace qu'on ne trouve que dans les récits homériques ou dans les vieilles légendes.
Un soir, par exemple, il entre seul dans un village iroquois. Après s'être ménagé d'abord une cachette dans une de ces immenses piles de bois de chauffage que les Indiens entassaient pendant l'automne au sein de leurs bourgades, il en sort sur le minuit et pénètre dans une cabane. En quelques coups de massue il assomme ceux qui y reposent, il les scalpe et court se cacher sous ses bûches. Le matin, grande fureur parmi les sauvages. Les guerriers se précipitent dans les forêts voisines pour les fouiller : peine inutile. La nuit suivante, Piskaret recommence ses exploits de la veille. Enfin, une troisième fois, il moissonne de nouvelles chevelures et il s'échappe.
Ce qu'il y a de certain, c'est que par un beau matin de printemps de l'an 1645, un canot descendait le courant du grand fleuve. Arrivé en vue de Sillery, ceux qui le montaient entonnent un chant de triomphe ; en même temps, de leurs pagaies ils battaient en cadence le bord de la frêle embarcation, tandis que, hideux trophées suspendus au bout de longues gaules, onze chevelures humaines flottaient au vent : c'était Piskaret qui revenait de la guerre. Il ramenait en outre trois prisonniers iroquois.
L'APOTRE ESCLAVE 247
Sauvés du feu par Montmagny, ces malheureux furent gardés pendant quelque temps aux Trois-Rivières. Puis, l'un d'eux fut renvoyé dans son pays par le gouverneur, avec mission de déclarer que tous les captifs seraient rendus, si la paix était faite.
Le 5 juillet suivant, l'Iroquois était de retour auprès des « Visages pâles ». Il amenait avec lui Guillaume Couture, — le compagnon de captivité d'Isaac Jogues, — et deux anciens de sa nation, chargés de négocier avec Onontio^, chef des Français. Ces négociations furent longues. Le grand conseil de paix eut lieu dans la cour du fort, où l'on avait fait tendre des voiles. Montmagny, entouré de ses officiers et des missionnaires, parmi lesquels Jogues siégeait, occupait la place d'honneur dans cette assemblée pittoresque.
A ses pieds, les Iroquois étaient assis sur des écorces d'arbres. En face de lui, se trouvaient les Algonquins et les Montagnais. Les deux autres côtés du carré étaient formés par des Hurons et des Français.
On avait laissé au centre un grand espace libre. Les plénipotentiaires iroquois y firent planter deux perches et tirer une corde. C'est là qu'ils devaient suspendre, au cours de leurs harangues, les ceintures de porcelaine, pour le moment enroulées autour de leur corps et qui toutes devaient avoir une signification symbolique.
La présentation de ces dons pacifiques fut l'occasion d'interminables discours de la part de ces phraseurs infatigables. Elle fut aussi accompagnée d'une pantomime aussi éloquente que pathétique, de la part des négocia-
I. C'est ainsi que les sauvages nommaient le chevalier de Montmagny.
teurs mohawks, nous dit le P. Vimont'. Deux jours après, on. tint un second conseil de paix. Montmagny y ratifia le traité et fit à son tour des présents aux sauvages. Puis le Supérieur de la mission invita les Iroquois à se rendre à la Résidence. Il offrit à chacun d'eux une pipe et un sac de tabac. L'orateur de la bande en profita pour faire une nouvelle harangue, car tous ces sauvages étaient beaux parleurs, et, tel qu'il nous a été conservé par la Relatî'on^^ ce curieux spécimen d'éloquence prouve bien que les fleurs de rhétorique s'épanouissaient dans leurs forêts en aussi grande abondance que dans les terres les plus civilisées.
« Quand je suis parti de mon pays, dit donc l'heureux donataire, j'ai abandonné ma vie, je me suis exposé à la mort, si bien que je vous suis redevable de ce que je suis encore vivant. Je vous remercie de ce que je vois encore le soleil, je vous remercie de ce que vous m'avez bien reçu, je vous remercie de ce que vous m'avez bien traité, je vous remercie de toutes les bonnes conclusions que vous avez prises; toutes vos paroles nous sont extrêmement agréables ; je vous remercie de vos présents. Vous nous en aviez couverts de la tète aux pieds : il ne nous restait plus que la bouche de libre, et vous nous l'avez fermée avec un beau calumet, en même temps que réjouie de cette herbe qui nous est si douce. Je vous dis donc adieu, mais non pour longtemps; car vous aurez bientôt de nos nouvelles. Fissions-nous naufrage dans les eaux, fussions-nous submergés, je ne crois pas que les éléments ne rendissent
1. Le P. Vimont, qui assista à cette négociation, l'a décrite en tous ses détails dans la Relaiioti de 1645, ch. ix.